‹ Les parentés morbidesChapitre 16 sur 21 · MALADIES ÉTEINTES · texte numérisé non relu

MALADIES ÉTEINTES

Dans son remarquable traité sur les maladies éteintes, Anglada se déclare partisan de Topinion de Littré (1) qui s'exprimait ainsi : « Il est certain que les maladies nouvelles apparaissent et que les anciennes s'éteignent. S'il y a une géographie pour la pathologie, il y a aussi une chronologie. » Malgré la brillante argumentation d' Anglada, les médecins de nos jours imitent les savants dont parle Plutarque (2) « qui se récriaient, ne pouvant se persuader que la nature, en telles choses, fûst, dedans le corps humain amatrice et inventrice de nouvelletés ».

Anglada arrive à conclure que les maladies s’éteignent, disparaissent complètement et pour toujours. Il prend pour exemple la peste d’Athènes, et une analyse minutieuse des symptômes si bien décrits par Thucydide lui fait rejeter l'opinion d'après laquelle la peste d’Athènes ne serait qu’une scarlatine ( Ingrasias ), qu'une variole (. Krauss ), qu'une variole compliquée de typhus ( Darembert ), une méningite cérébro-spinale {Tour des). Il la considère comme une affection spéciale née spontanément à cette époque et éteinte depuis. Mais dans une bonne thèse sur la peste d'Athènes (Paris, 1884), M. Lallot pense que les épidémies qui ont ravagé l'Egypte vers 2443 de l'ère an-

(1) Littré. Trad. d’Hippocrate, t. V, p. 507.

(2) Plutarque. OEuvres meslées,trad.d’Amyot: Questions neufiesme, Paris, MDCI1I, t. II, p. 219.

tienne, avaient les mêmes caractères que la peste de Thucydide. Il parle même d’une peste absolument semblable qui éclata sous les murs de Troie, vers Tan 1825 de Fère ancienne.

Dans Les Métamorphoses d’Ovide existe un passage indiquant que la ville d’Egine fut ravagée par un fléau analogue vers Tan 2500. Enfin, la peste d’Ancyre, et cette maladie meurtrière dont parle Denys d’Halicarnasse avaient tous les caractères de la peste d’Athènes et présentaient une grande ressemblance avec toutes les épidémies de typhus qui se sont succédé depuis. En effet, M. Lallot, reproduisant les idées de M. le professeur Labouibène, « comprend, sous le pseudonyme de peste d’Athènes, une pyrexie épidémique offrant tous les caractères de celle que la pathologie moderne décrit sous le nom de typhus exanthématique : partant de cette donnée, il propose de l’appeler typhus d’Athènes ».

Cette opinion, qui nous aide à saisir l’enchaînement des différentes épidémies, est basée sur un certain nombre de considérations telles que l’absence de diffusibilité du fléau, l’existence des symptômes retrouvés dans les épidémies de typhus de l’armée de Maximilien II (1566), de Moscou (1770), de la flotte danoise (1788), de Langres (1806), de Prusse (1817), etc.

Le grand nombre de gangrènes signalées par Thucydide a empêché pendant longtemps d’admettre la nature typhique de la peste d’Athènes. Mais, d’après M. Lallot, Estlander a observé 31 cas de gangrène semblables dans l’épidémie qui ravagea l’Irlande en 1870.

A côté de cette maladie que Ton voit se reproduire dans les conditions qui favorisent le développement des maladies faméliques, existe une seconde peste ; c’est la peste à bubons.

La première mention de cette peste remonte à Denys de Syrta, qui vivait au commencement du 111e siècle avant Jésus-Christ (m Oribase). On l’observait alors en Lybie, en Egypte et en Syrie. La peste de Justinien (531-680) n’est pas produite par l’éclosion d’une maladie nouvelle. Elle entre en France par Marseille, en 588 (G. de Tours in Nielly). La grande épidémie de 1348, la mort noire serait, d’après Hirch, presque identique à la peste qui sévissait en 1665, à Londres ; en 1719, à Marseille; en 1773, à Moscou ; en 1800, en Egypte. A partir de cette époque, on suit très nettement les évolutions de cette peste qui, à certains moments, s’est cantonnée dans le versant sud de l’Himalaya, où son endémicité existe depuis les temps les plus reculés (Francis). Elle existait encore en 1849 et son identité avec la peste égyptienne parait établie. Onia retrouve dans le Tripoli, en 1850, et on la voit encore dans ces derniers temps dans l’Arménie (1877), à Astrakan et à Yetlianka. Cet historique rapide prouve que l’on peut suivre le fléau à travers l’histoire; il diminue, se localise, s’éteint ; mais la maladie qui réapparaît est de la même espèce que la précédente. Les manifestations symptomatiques sont parfois très différentes ; mais la nature intime est la même (Nielly). Ces considérations tendent simplement à montrer que les nombreuses pestes des temps passés, et (nous prenons ici le mot peste, dans le même sens que Galien) (1), ne présentent pas les différences marquées que certains auteurs leur avaient attribuées. La communication de Tholozan plaide aussi dans le même sens.

M. Tholozan rapporte ce qui suit au sujet du choléra dans l’Inde : (ses degrés, ses variétés au point de vue de l’épidémiologie générale).

(1) Galien. Edition Kuhn, t. XV, p. 429.

« L'auteur se demande d'abord s’il y a des différences, » au point de vue de l’espèce, entre les maladies épidémi- » ques, endémiques et sporadiques. Il montre que la spé- » cificité ne saurait changer dans les maladies, qu'elles se » montrent par cas isolés ou par cas nombreux. Ça n'est » pas le nombre qui fait le genre, ni la gravité.

» M. Tholozan passe ensuite en revue tous les choléras » de l’Inde. Il apporte à ce sujet des données bibliogra- » phiques nouvelles et nombreuses. Il démontre, à l’aide » des faits cités, que la maladie de Jessore, en 1817, » n'était pas une maladie nouvelle et que ce même choléra » avait été observé dans l'Inde depuis les temps anciens. » Il n'admet dans l'Inde qu’un seul choléra vrai, suscep- » tible de se montrer épidémique, endémique, sporadique, » avec mille variations de forme et d'intensité, suivant les » années, les saisons et les lieux.

» En terminant, l'auteur déclare qu’il n'y a aussi en Eu- » rope qu'un seul choléra au point de vue de la pathologie » pure : que le choléra nostras, au point de vue de l'épi- » démiologie générale, n'est qu’une variété du choléra » grave ; que dans les pays d'Europe, sans importation de » l'Inde, on observe quelquefois des choléras aussi graves » que ceux de l'Inde; mais par petites épidémies ou par » cas isolés. Que ce choléra ne se répande pas au loin, » cela ne change pas sa spécificité. Dans les maladies épi- * démiques qu'on observe en Europe, la scarlatine, la » diphtérie, la variole, il y a probablement aussi un foyer » original ou des foyers multiples. »

Ces quelques faits tendent à prouver que bien souvent les historiens ont pris pour des entités morbides nouvelles, de simples exacerbations des maladies qui s’étaient localisées au point de faire croire à leur complète disparition.

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