Les parents coupables
Pourquoi ai-je l’ambition d’écrire mes Mémoires? Sont-ce mes Mémoires que je commence? Et à mon âge, à dix-huit ans, a-t-on déjà des souvenirs à recueillir? Peut-être. En tout cas, il me semble que e vois passer devant moi, à côté de moi, des choses qui me heurtent de l’aile, et que je voudrais saisir, fixer dans un cadre : événements, idées, sentiments, tout est papillon dans l’aurore!
J e me sens un appétit démesuré, un besoin d’élan vers l’inconnu. On dit que les générations qui nous ont précédés sur les bancs de ces salles d’étude
LKS PARENTS COIPABLES
avaient la fièvre et que nous sommes des vieillardsnés. Mon vieux maître, M. Fillotreau, qui a des larmes et des éclairs dans les yeux quand il parle de tels et tels qui sont aujourd’hui avocats ou journalistes, me dit toujours que nous ne valons pas nos aînés.
Je veux le fairê mentir, ce laudator temporis acti; je veux lui prouver, en me le prouvant d’abord à moi-même, que moi du moins j’étais digne de participer à ce mouvement des cœurs et des cerveaux, depuis i 83 o jusqu’à 1848. C’est pour lui surtout que je commence ce cahier qui n’aura pas de titre et que je n’oserai pas lui montrer; ou plutôt c’est pour moi. Ne nous disait-on pas ce matin en classe que le commencement de toute philosophie, de la connaissance de Dieu et des autres, c’est la connaissance de soi-même? Je veux me connaître, voilà tout. Aussi bien...
Même jour... Étude du soir.
J’ai été obligé de m’interrompre ce matin. Pendant que je me baissais pour ramasser ma plume tombée, mon voisin, Jules Soupplet, celui que nous appelons Soufflet^ et qui mérite qu’on lui applique souvent son sobriquet sur la figure, M’est penché sur mon pupitre. J’avais vu ses jambes remuer sous la table; je me suis redressé brusquement et je l’ai heurté.
LES PARENTS COIPABLES 3
— C’est un roman? m’a-t-il dit d’un air méprisant, en me montrant mon cahier, un peu prétentieux d’aspect il faut en convenir.
— Que t’importe ?
— A moins que ce ne soit un poëme épique!
J’ai arraché brusquement, par un mouvement de dépit, de honte, la page que j’avais commencée ; mais je ne l’ai pas déchirée, et, ce soir, je viens de la recopier sur un cahier ordinaire, qui ressemble à tous nos cahiers : je me suis bien gardé de changer un mot, de corriger une virgule. Je veux que cette confession soit sincère jusque dans ses moindres détails. Je ne dirai pas tout, comme Jean-Jacques Rousseau : le collège a aussi ses vilenies: mais je défie qu’on me surprenne à déguiser la vérité de ce que je dirai.
Je me sens aujourd’hui bien de l’orgueil. On cesse d’être simple quand on veut s’analyser; la réflexion est déjà de la présomption. C’est qu’on ne » peut plus être candide quand on souffre, et je suis malheureux.
Ce mot, c’est pour l’écrire que j’ai acheté un cahier neuf : je souffre, je ne sais de quoi. Comme on se moquerait, si on pouvait soupçonner que je me lamente parfois tout seul, et qu’au dortoir je lance des soupirs à remuer la veilleuse suspendue audessus de ma tête! Je crois que je serais moins malheureux, si je subissais un malheur réel, si j’étais meurtri dans ma chair, dans mes affections, dans
mes espérances. Mais je suis enveloppé d’une atmosphère tiède qui m’écœure : la vie m’est facile et ne m’est pas engageante.
Oserai-je formuler toute ma pensée ? et, dans ces pages que personne. ne doit lire, ne puis-je enfin mettre toute mon âme?... Je ne crois pas avoir été élevé pour le bonheur. Je n’accuse pas ma mère, si douce, si bonne, si patiente; je n’accuse pas mon père que je respecte. Ils m’ont élevé comme un fils de bonne et honorable maison. Tout petit, j’étais, aux Tuileries, aussi bien mis que les plus fiers; aux étrennes, j’avais ma part de cadeaux. Quand on me punissait, c’était doucement; quand on me récompensait, c’était magnifiquement. Je n’ai jamais quitté le salon sans un baiser de ma mère et de mon père. Même encore aujourd’hui que je crois avoir un commencement de moustache, je tends le front comme un baby, et l’on sourit à ma venue et à mon départ.
Fils unique d’un père qui a toujours été investi de fonctions enviées, je n’ai pas connu la misère réelle, ni cette indigence d’honneur, plus cruelle que l’autre, qui empoisonne la vie. J’ai toujours vu des hommes considérables par leurs talents, leur position dans le monde, accepter et devancer les invitations de M. de Lartil. Maître des requêtes, conseiller d’Etat sous Louis-Philippe, mon père a imposé ses talents à la République et a bien voulu les offrîi à l’Empire. Je devrais être reconnaissant cn-
vers la destinée^ qui m’a fait l’héritier d’une belle fortune et d’un nom considéré; je devrais être plein d’admiration pour des parents irréprochables; mais quelque chose en moi reste inassouvi au milieu de cette abondance.
Sont-ce les grosses caresses^ les furieux baisers que je vois donner parfois à des camarades de mon âge par des parents à coup sûr bien moins raffinés de sentiments que M. et madame de Lartil,qui me font envie? Est-ce parce que ma mère ne vient pas me voir, comme tant d’autres mères, que je me crois moins heureux? C’est moi-même qui n’ai pas voulu de ces visites hebdomadaires; je me trouvai trop grand pour qu’on m’apportât un pot de confitures au parloir. Je ne sais ce qui me manque; mais, à coup sûr, il me manque quelque chose.
Le feu du ciel, peut-être! Je ne me sens pas l’ambition de tout le monde. Les habits brodés de mon père ne m’éblouissent pas. Si j’étais certain d’avoir du talent un jour, j’aimerais bien mieux la profession d’écrivain; c’est moins la gloire qui me tenterait que l’expansion continue d’un homme aimant, rêvant, souffrant avec le public. Les grands génies doivent mettre leur coeur dans leurs livres. Je ne sais pas si j’aurais du génie; mais, à coup sûr, je mettrais toute mon âme dans ma prose ou dans mes vers. Mes vers !... j’en ai fait quelquesuns : oserai-je les recopier dans ce cahier.
Je veux prendre l’habitude de résumer les petits
événements de ma vie de pension. Aujourd’hui^ ù part la curiosité de Soupplet, la journée a été stérile pour moi : ni injures de mes camarades, ni injustices des maîtres, ni succès, ni échec au lycée. C’est une journée relativement bonne, qui ressemble à ma vie : douce, calme, plate.
J’entends la cloche : voici l’heure du coucher. Quel supplice que le dortoir! J’avais demandé la faveur d’une chambre particulière, on me l’a refusée. Je n’ai pas assez de chance pour le prix d’honneur. Ah ! si j’étais aussi fort que Vergniaud, le lion de la classe! C’est à celui-là qu’on ne refuse rien. Il a exigé du vin de Bordeaux pour les jours de composition; une sortie de faveur, une fois par semaine, pour aller au Théâtre-Français; l’autorisation de fumer dans sa chambre, quand tout le monde est couché; et il a tout obtenu. On dit même qu’il a poussé l’audace jusqu’à demander davantage encore; mais c’est là la légende. Ce qu’il y a de certain, c'est qu’on craint de le mécontenter. Une institution du Marais a fait offrir à son père de le prendre gratis j mais il trouve que nous sommes des condisciples de meilleure tournure. Il a toutes les fatuités.