CHAPITRE II
6 novembre.
Nous revenons du lycée. J’ai le cœur gonflé de haine. Notre professeur est malade; la classe a été faite par un suppléant que l’on déteste. Dès les premières questions adressées aux élèves, un murmure grossissant lui a signifié notre parti pris de ne pas lui répondre. Au lieu de solliciter une explication que nous lui aurions donnée, il nous a menacés comme des élèves de cinquième! Il a parlé d’envoyer chercher le censeur! Nous nous sommes levés alors, nous surtout, les premiers de la classe, et nous l’avons traité comme il méritait de l’être : Vergniaud lui a jeté sa carte au visage; moi, je l’ai appelé Tartufe. Il était pâle, il écumait. Le proviseur, qui se promenait par hasard dans la cour, est accouru; ou plutôt il se doutait bien que la classe serait orageuse, et il rôdait, écoutant, guet-
tant une proie à dévorer. Un proviseur qui n’a pas de sédition à réprimer est comme un despote qu manque d’occasion pour affirmer son autorité. Il existe une lettre de Napoléon au roi de Naples sur ce sujet : je l’ai lue. Le proviseur la connaissait peut-être, et la suppléance pouvait fort bien n’être qu’un piège.
— Qu’est-ce que cela signifie, messieurs ? a demandé notre despote.
Vergniaud a pjis la parole; j’allais la prendre.
— Cela signifie, monsieur le proviseur, que nous avons déjà manifesté plusieurs fois notre peu de sympathie pour M. Baron, et que nous regardons comme un défi la persistance qu’il met à revenir.
Ce Vergniaud a dans le geste et dans la voix l’éloquence de son nom. Les moindres choses dites par lui font vibrer la classe. Quel orateur ce sera !
Le proviseur a froncé les sourcils; mais nous savions bien que c’était moins pour montrer sa colère que pour dissimuler son embarras.
— Vergniaud,’ a-t-il répondu doucement, laissez parler ceux que j’interroge.
Vergniaud a souri, fier de son succès. Il sait bien qu’on n’ose jamais le prendre en faute. 11 faudrait le punir, lui, l’aigle du lycée! Il s’est remis à sa place et m’a regardé.
— Est-ce moi que vous interrogez, monsieur le proviseur? ai-je dit en me croisant les bras.
Mais j’ai entendu tout aussitôt derrière moi des
chuchotements, des murmures, des ricanements. On me croit jaloux de Vergniaud, parce que je suis son émule, souvent vaincu, et on ne veut pas m’accorder le droit qu’on lui reconnaît; on s’imaginait que c’était par esprit d’imitation que je prenais la parole après lui.
Le proviseur a fait un geste de la main pour m’ordonner de me taire. Je ne suis pas un de ceux qu’il voulait frapper. On se priverait bien d’un écolier comme moi; mais mon père a le bras long, comme on dit; il pourrait se plaindre au ministre, et M. le proviseur a daigné faire grâce à mon père. Sifflé tout bas par mes camarades, je me suis assis à mon tour, plein d’humiliation.
C’est donc ainsi qu’on apprécie le courage, l’indépendance! Je suis suspect d’un vil sentiment, parce que je brave les colères de l’autorité, et quand je crois faire un acte audacieux, je n’ai pas même le mérite de courir un danger; je suis préserve par ma famille! Je parais doublement fat et bravache ù mes condisciples et à mes maîtres!
Cette pensée me donnait une amertume qui a failli déborder et qui est presque devenue de la rage, quand j’ai vu la façon dont agissait l’autorité sans contrôle.
— Messieurs, a repris le proviseur d’une voix nette et froidement ironique, je ne souffrirai pas que de jeunes étourdis (Murmures dans la classe.), que des enfants (Exclamations, rumeurs.) manquent
LKS PAUKNTS COfPAULES
de respect A un homme honorable. M. Baron doit vous faire la classe pendant plusieurs jours (Trépignements et cris!) et, dût-il ne la faire qu’à trois élèves restés seuls quand tous les autres auront été chassés, je vous atteste qu’il la fera. J’ai précisément sur moi la liste des dernières compositions (Explosion de bruit qui dure deux minutes.) : je vais, en commençant par la queue de la classe, désigner dix élèves, vingt élèves s’il le faut (Silence d’indignation.), qui seront provisoirement exclus. Si ce moyen ne suffit pas, à la classe prochaine j’en désignerai dix ou vingt autres, en remontant toujours, et s’il le faut enfin (Ici la voix du proviseur devint insinuante, presque caressante.), j’irai jusqu’au sommet, jusqu’à ceux qui viennent d’assumer avec tant d’imprudence une part considérable de la révolte...
Tout le monde se taisait. Vcrgniaud avait un sourire insultant pour l’autorité; moi, je frémissais. Se peut-il que je sois le fils d’un fonctionnaire, inamovible sous toutes les dynasties ? Je me sentais du sang d’émeutier dans les veines. Cette exécution barbare des innocents, cette faiblesse envers nous, les vrais, les seuls tapageurs, justifiait notre rébellion au lieu de la réprimer.
Les derniers de la classe, Bernard, Tabourot, Beuzeval et les autres, se sont levés avec résignation et sont sortis. Le proviseur les a suivis. M, Baron, le suppléant, déconcerté lui-même par
cette singulière façon de faire la police, a essayé de balbutier quelques mots qui ressemblaient presque à des excuses. Il sent bien qu’au fond, dans une lutte entre des fils de famille dont on ne veut pas mécontenter les parents et lui, il serait le plus faible. Il nous a exhortés à la douceur, à la soumission, avec une voix douce, avec un geste soumis. C’était le comble. D’un regard, nous nous sommes tous concertés. Un silence glacial, terrible, un silence de mépris a remplacé les manifestations bruyantes. Ce fut en vain que M. Baron essaya d’interroger quelques-uns d’entre nous; personne ne répondit. Alors il a fait une lecture, et, pendant une heure et demie, le susurrement de ce ruisseau d’éloquence a bercé le sommeil des uns, accompagné la lecture des autres.
Nous nous sommes juré de conserver cette attitude aux classes suivantes. J’avais proposé d’aller trouver le proviseur et de lui demander la grâce de nos camarades ; Vergniaud s’est moqué de moi.
— Forçons-le plutôt à renvoyer tout le monde, m’a-t-il dit; ce sera plus drôle !
Il a peut-être raison. Forcer le despotisme à être logique, c’est le conduire tout droit à l’absurde.
Même jour. Étude du soir.
J’ai raconté cc qui s’était passé ce matin à notre
vieux maître d’étude, M. Fillotreau. Il a souri tristement; et comme il ne disait rien ;
— Vous nous donnez tort? lui ai-je demandé. '
— Ne suis-je pas ici pour cela?
Et il a voulu me tourner le dos; je l’ai retenu.
— Pourquoi êtes-vous ici? ai-je repris, sans trop savoir ce que je disais.
Le pauvre homme m’a serré les deux mains, m’a regardé dans les yeux avec des larmes.
— Pourquoi je suis ici?... Je ne le savais peutêtre pas hier... je commence à m’en douter aujourd’hui. C’est pour vous servir, vous aider de mes conseils, vous aimer, mon jeune ami. Ohl vous vous heurterez à bien des angles dans la vie. Si je pouvais vous prémunir!
Il a poussé un soupir : il a eu comme la tentation de me serrer dans ses bras. Puis il m’a quitté brusquement et est allé rejoindre deux autres maîtres d’étude qui se promenaient vivement de long en large dans la cour.
J’ai cru deviner que M. Fillotreau avait peur d’un accès de sensibilité qui l’eût donné en spectacle. Il est suspect à ses collègues. On raconte toutes sortes de choses sur lui : les uns disent qu’il a été en prison, les autres qu’il s’est battu en juin 1848. 11 en est même qui prétendent que c’est un mouchard. Moi, je l’aime; je lis tant de douleur dans ses yeux, tant de désenchantement dans toute sa personne! Il est instruit. Pauvre homme! je de-
manderai à mon père s’il ne pourrait pas lui trouver, soit au Conseil d’Etat, soit dans un coin de bibliothèque une petite place. Il n’est pas fait pour le métier de pion !
J’ai entendu dire que le suppléant était changé. Ainsi, nous triomphons ! Le proviseur en est pour ses déclarations solennelles : il ne devait pas reculer devant la rébellion, et il recule en toute hâte. C’est ignoble. Le despotisme n’a plus la fierté de se faire haïr; il a la lâcheté de se faire mépriser.
Ce suppléant, d’ailleurs, n’avait que sa place; s’il la perd, on nous aura sacrifié la vie d’un honnête homme; car il était insupportable, mai§ honnête.