DE LA RÉPONSE DE JULES SOUPPLET
« ...Je puis avouer maintenant que la lecture de ton manuscrit m’avait rendu presque amoureux de mademoiselle Geneviève. Tu la faisais aimer. Tu ne l’aimais pas autant que tu semblais le croire; tu n’aimais que l’amour! Je suis fier que cette idée te soit venue de me vouloir pour frère. Il y a entre nous assez de solide amitié pour que tu ne sois jamais jaloux; il y a aussi entre nos deux caractères assez de petits ferments de discorde et d’antipathie pour qu’au besoin tu puisses m’en vouloir sans scrupule. Les meilleurs amis, mon cher, ceux qui vous rendent le plus de services, et dont on ne se débarrasse jamais, ce sont ceux que l’on peut détester à l’occasion. Je suis un de ces amis-là : c’est, entre nous, à la vie, à la mort...
a J’avais déjà parlé à madame de Lartil de ce -projet, qui m’était venu en même temps qu’à toi.
Ton père est excellent envers moi. Mon père sera décidément décoré; nous avons bien mérité cette croix-là !...
« Allons, mon cher Philippe, continue à devenir un homme ; tu seras peut-être un grand homme. Tu entreras dans la vie sans illusions, mais avec cette mélancolie fière qui rend sévère pour les principes, indulgent pour les hommes dont on n’est plus la dupe. M. Fillotreau te donnera des opinions, inutiles pour une ambition pressée, mais essentielles pour qui fait crédit au progrès et à l’avenir. Tu auras été trempé dans le Styx; garde ton talon vulnérable. Car à quoi bon vivre si l’on ne court plus la chance d’être blessé un jour ou l’autre? Nous lutterons pour la même cause; toi, tu seras à l’avant-garde. Ton maître te fera un chef; moi, je ne suis qu’un soldat vaillant, leste, gai, le Parisien qui rit, qui pleure, qui grimace, mais qui sait aussi manier son arme et se faire tuer à son poste. Je sortirai des rangs quand il le faudra pour te tendre la gourde ou le fusil. En avant donc ! c’est aux désespérés comme nous à purifier la foi de ces satisfaits superstitieux parmi lesquels nous vivons. Donnons à d’autres l’exemple que nous n’avons pas reçu et que nos enfants, plus tard, qui nous verront à l’œuvre, ne puissent jamais se demander, en interrogeant leur conscience, si nous ne volons pas leur respect.
« On envoie les entants à l’école. Si l’on réunis-
sait 'un congrès des jeunes gens de vingt ans qui ont gardé du cœur, et si l’on faisait comparaître les parents devant cet aéropage, quelle leçon terrible recevrait la génération ! Comme on apprendrait que tout le mal ne vient pas des fils ingrats, mais des parents coupables, et que, si la famille se perd, c’est par la mauvaise leçon que chacun peut y recevoir en y restant !
« Soyons d’honnêtes gens en toutes choses pour être estimés d’abord des «bambins auxquels nous donnons le fouet ! »