ÉPILOGUE DES MÉMOIRES d’uN LYCÉEN
Lettre de Philippe de Lartil à Jules Soupplet.
« Venise, 20 mai.
tt Je te dois une longue lettre, mon bon Jules. Tu n’as reçu de moi, depuis notre départ de Paris, que des billets qui t’indiquaient nos étapes. D’ailleurs, j’emportais de la rancune ; l’ange qui veille à mes côtés, dont la sagesse tempère l’amertume de mes douleurs, de mes regrets, de mes souvenirs, a lutté dans les premières semaines contre le dépit terrible qui remplaçait dans mon cœur un désespoir éventé. Je t'en voulais un peu de ton intervention; je ne t’en veux plus. Garde-moi le ma-
nuscrit de mes Mémoires ^ que nous brûlerons ensemble à mon retour. J’ai renoncé à cette habitude de me raconter à moi-même les impressions et les événements de la journée. J’ai maintenant un confident, et puis, j’agis, je travaille; je rassemble les éléments, les matériaux d’un livre que je n’écrirai peut-être jamais. La correspondance avec ma famille et avec toi va remplacer à l’avenir ce cahier désormais inutile qui aura joué un si grand rôle dans mon existence.
a Pardonne-moi si je résume, en t’écrivant pour la première fois, les derniers et douloureux événements de ma vie. Est-ce une reprise de ma vanité expansive? ou bien, en aurai-je fini tout à fait avec ce caprice qui m’a poussé si longtemps à m’analyser moi-même, quand j’aurai enfoui dans cette lettre le dernier petit bout, le reste de mes oreilles d’âne? •
« D’ailleurs, puisque tu as en dépôt le manuscrit de mes Mémoires, il te faut l’épilogue, le dénoûment. Est-ce qu’il y a un dénoûment aux choses de ce monde? La mort elle-même n’est-elle pas seulement l’interruption d’un jour ou d’une heure? Qui oserait dire : « J’ai clos ma destinée, j’ai élevé une « barrière au delà de laquelle je ne laisserai plus « s’égarer mon cœur ni ma raison ! »
« En ce moment où je me sens plus calme, où mes idées se fortifient, grâce à la force qui m’accompagne, je ne cherche plus un terme, une apo-
théose pour le petit drame de mon existence. Je comprends que le bonheur et la souffrance sont des épreuves, mais ne sont ni des récompenses ni des châtiments. J’ai traversé un premier cercle; j'en suis sorti meurtri, saignant; j’aurais pu y rester, tomber écrasé sur le seuil : je voulais y rester. C’est le sort, c’est toi qui ne l’avez pas voulu. Merci pour ma dignité. Je serais mort comme un enfant; je veux vivre et je vivrai comme un homme.
Dans tous les grands chagrins, si sincères, si profondément vrais qu’ils soient, il y a toujours un peu de fatuité. Souffrir beaucoup, c’est jouer un rôle devant la compassion, la pitié ou l’admiration des autres, et à l’impulsion du malheur se joint une sorte de conscience d’artiste qui vous pousse à jouer ce rôle le mieux, le plus dignement, le plus fièrement possible. Lors même qu’on ne veut pas de témoin apparent, visible, on a, par une indélébile croyance à l’immortalité qui se fait complice du désir même de la mort, on a le sentiment qu’un œil caché, qu’un grand œil, ouvert dans l’inconnu de la vie, vous regarde, vous contemple, se prépare pour le spectacle que vous allez vous donner à vous-même.
< J’ai bien réfléchi à cela : la simplicité n’existe pas avec la liberté de nos actes et de nos pensées. L’orgueil est une vertu nécessaire à l’action. Pour être absolument humble, il faut avoir absolument abdiqué son initiative.
LKS PARENTS COUPABLES
a J’étais donc un désespéré^ bien orgueilleux, bien tier de mon désespoir, puisque je voulais mourir. Je me souviens qu’en faisant les préparatifs de ma mort, j’arrangeais la mise en scène de mon meurtre, et que je me surprenais à penser qu’en entrant dans ma chambre on aurait un spectacle saisissant. Qui viendrait le premier? Mon père? ah! c’est celui-là surtout que j’aurais souhaité. Ma mère? ou simplement un domestique? Mais, de tous les survenants, le seul que je n’avais pas prévu, le railleur, que je ne voulais pas pour ce dénoûment solennel, c’est toi. Et c’est toi qui es entré comme un critique qui veut protester contre la pièce, qui veut en siffler la dernière scène et la faire échouer.
« Non, je te calomnie. Tu es venu par un grand élan d’amitié, conduit par l’infaillibilité de ton esprit d’analyse. Tu avais lu mon cahier, tu avais vu la pâleur de mes joues, et, paraît-il, l’éclat de mes yeux. Tu pensais qu’au fond j’étais plus désespéré que je ne le laissais voir. Les mots ont leur qualité réfrigérante. A moins de les peindre en rouge ou de les tremper dans le sang, on ne peut pas leur donner la couleur, l’aspect nécessaire pour qu’ils traduisent bien ce qu’ils doivent traduire. Quand tu as relu depuis lors devant moi les dernières pages de mon manuscrit, j’ai été étonné que tu y eusses trouvé un indice sérieux de suicide. J’en parlais trop, j’en parlais mal; mais j’oublie toujours que tu
as passé par un chemin pareil. As-tu voulu le quitter brusquement à un angle de la route, te jeter dans le fossé, te pendre à un arbre? je n’en sais rien. Mais tu devines au moins, par l’expérience qui t’a rendu fort, la faiblesse des autres; et ton scepticisme, en te prémunissant, t’avertit aussi des folies que la foi ou que le doute imprévu peuvent faire commettre.
«Tu venais donc inquiet; tu es accouru à ma chambre et tu m’as arrêté au moment où j’allais léguer à mes parents plus de remords qu’ils ne m’ont donné de chagrin.
« Je n’avais voulu ni du poison ni du pistolet. Je me suis rappelé une petite écharpe donnée un jour par Geneviève pour me faire une cravate d’hiver, et je m’étais dit : « Je mourrai dans les nœuds de cette écharpe. De cette façon, on comprendra mieux la cause et la nécessité de mon suicide. » Tu vois si j’étais modeste! Quels infatigables poseurs nous sommes! Je ne réfléchissais pas que je pouvais ainsi imposer un deuil doublement désespéré à ma chère Geneviève. Elle se serait accusée de ma mort.
a II était six heures environ; je n’avais pu supporter la pensée de m’asseoir encore une fois à la table de mon père et de ma mère, et j’avais voulu mourir avant l’heure du dîner. Tu me rendras cette justice que toutes les choses avaient été préparées avec un stoïcisme digne de l’antiquité. Une lettre
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pour ce bon M. Fillotreau, une lettre pour M. Fortin, une lettre pour toi et un mot vague pour M. et madame de Lartil, une note, sorte de petit testament, qui distribuait les objets dont je pouvais disposer, c’était tout] mais c’était le nécessaire. J’avais accroché l’écharpe de Geneviève à un clou bien solide, et après avoir couvert de baisers (car il n’y a pas d’inceste pour la soie) le souvenir de ma sœur qui allait me séparer d’elle à jamais, je procédai bravement à ma toilette funéraire; je fis un nœud coulant, je passai mon cou dans le collier formé par l’écharpe, je montai sur une chaise que je devais renverser, et... j’allais me lancer dans V éternité^ comme on dit en parlant des gens que l’on pend en Angleterre, quand tu as frappé à ma porte, quand tu es entré, quand tu es monté sur ma chaise, et quand tu as vigoureusement défait le nœud qui allait m’étreindre,
a Cher ami, tu étais blême et frémissant. Je ne te croirai plus quand tu me diras que l’animation habituelle de ton visage t’empêche de pâlir; je te donnerai un démenti quand tu oseras dire devant moi que tu es laid. Je te le jure, tu étais beau : il y avait dans tes yeux un rayonnement de peur, d’amitié, dont tu as bien dû te moquer depuis, détestable railleur, mais que je trouvais sublime. Tes lèvres tremblaient, je m’en souviens; tes mains étaient moites; tu ne me dis pas un mot; tu me décrochas, tu me fis couler à terre vers mon fauteuil, tu m’em-
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brassas^ et quand tu vis que je pleurais et que tu allais pleurer, tu éclatas de rire.
« N’est-ce pas ainsi que les choses se sont passées?... Un quart d’heure après, je t’en voulais; mais, dans la minute même, je fus reconnaissant. Seulement, tu aurais dû arriver un peu plus tard. Je n’ai que le souvenir de ma tentative; il ne me reste pas l’impression physique que j’aurais voulu en conserver. Pourquoi ne m’as- tu pas laissé pendu, au moins pendant trois ou quatre secondes? Je pourrais dire ce qu’il faut en penser, et j’aurais davantage le droit de prétendre que je suis revenu de la mort.
a Ainsi, tu es meilleur que tu ne veux l’être. Je n’abuserai pas de l’aveu que tu me fis alors que tu m’aimais comme un frère : tu me dis des choses superbes, et quand je fus revenu, sous les secousses à la fois énergiques et caressantes que tu m’imprimais, au sentiment de la réalité, tu me racontas alors ce que tu avais fait, l’audacieuse indiscrétion que tu avais commise.
« Oui, tu avais eu l’idée terrible d’aller trouver ma mère, de déposer mon manuscrit sur ses genoux, et de lui dire :
« — Madame, voilà une confession que vous n’avez jamais reçue, que vous ne recevrez jamais. Connaissez votre fils tout entier, vous pourrez le sauver ensuite.
« Ma mère fut très-émue de ta démarche ; elle
causa longuement avec toi. Elle te vit si parfaitement au courant de ma vie intérieure^ de la sienne, qu’elle te donna tout de suite sa confiance, qu’elle te traita comme un vieil ami. Elle sentit bien que c’était un châtiment que tu lui apportais, le plus effroyable que des parents puissent attendre; mais elle l’accepta avec un héroïsme maternel dont je la bénirai toujours. Elle te remercia, te congédia bien vite et s’enferma pour lire ma confession.
« Tu as gardé le manuscrit qu’elle l’a rendu ; dismoi si l’on voit dans beaucoup d’endroits la trace de ses larmes. Elle a pleuré à chaque page, m’at-elle dit, sans doute à chaque ligne; elle a pleuré sur elle. Sa lecture achevée, elle est montée dans ma chambre; elle voulait m’emporter comme un enfant dans ses bras, me dire :
« — Recommençons la vie!
a Et puis, ne me trouvant pas, elle alla dans le cabinet de mon père, et à son tour, elle lui dit ce que tu lui avais dit à elle-même :
« — Connaissez votre fils!
a Mais elle ajouta :
a — Connaissez-vous aussi !
«M.de Lartil voulut d’abord traiter en riant, avec dédain, ces épanchements sincères; puis il les parcourut avec une curiosité indignée. Son orgueil ne pouvait admettre un témoin de sa vie qui échappât à son prestige, un juge qui ne fût pas ébloui. 11 m’appela fils ingrat; il me maudit d’abord; mais il
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ne pouvait me renier, et ma mère qui était là, vaillante, implacable, décidée à partager avec ce père de famille orgueilleux, à lui faire accepter la moitié de la honte qu’elle avait subie, ma mère ajoutait par un mot, par une remarque, une lumière aux endroits obscurs, et forçait bien mon père à tout comprendre et à tout subir.
<t Je remercie Dieu de n’avoir pas permis que je rentrasse au moment de cette révélation; ma présence eût amené une explosion terrible. La grande colère de M. de Lartil eut le temps de se calmer. Ce qui apaisa surtout les bouillonnements de la tempête, ce fut l’annonce faite par ma mère, d’après ton récit, puisque les dernières feuilles volantes des Mémoires étaient restées en ma possession, que je savais tout ce qui concernait Geneviève, que j’avais écouté la conversation, la dispute de la veille entre mon père et ma mère.
« 11 fallut bien avouer alors que l’orgueil du père était abaissé, que l’enfant avait le droit de juger du degré d’honneur et de moralité de ses parents. Mon père, paraît-il, devint pâle et tomba dans son fauteuil.
« — Je ne verrai plus Philippe! balbutia-t-il.
« — Est-ce pour être plus libre de voir Geneviève? lui demanda ma mère.
« — Etre méprisé par mon fils! moi! jamais!
a — Eh bienl alors, faites-vons-en estimer.
« — Mais, comment? demanda l’homme d’Etat, étreint, garrotté, tremblant.
lA.
« M. de Lartil n’est pas un père sans entrailles : il m’aime, je le sais bien maintenant; il m’aimait autrefois sans le savoir. Celte goutte brûlante de mépris, en tombant de mon coeur sur le sien, a éveillé cette tendresse lente à se manifester, et a dévoré tous ces sentiments parasites qui enveloppaient dans la conscience de l’ambitieux le sentiment vrai, profond, humain. Il s’est senti père en découvrant que je pouvais lui échapper; il a pleuré l’homme stoïque, devant ces bustes de grands orateurs et de moralistes qui ne connaissaient que ses yeux secs et sa mine hautaine. Il a fait pitié à ma mère, qui lui a tendu la main et qui lui a dit :
tt — Monsieur, nous avons été coupables tous les deux; nous expierons ensemble. Notre premier devoir est de sauver Philippe.
« — Croyez -vous sérieusement qu’il veuille mourir?
« — Je redoute pour lui la vie autant que la mort. Il faut lui rendre, sinon l’illusion qu’il a perdue, du moins la confiance dans les devoirs et dans le sentiment de la famille. Puisqu’il nous a jugés comme nous sommes, ne mettons aucune vanité à lui mentir et à ajouter un dégoût irrémédiable à la douleur qu’il ressent. Qu’il nous estime pour la sincérité de notre repentir d’abord; nous l’avons offensé dans son amour filial, dans son respect, dans toutes ses vertus : ayons le courage de lui demander pardon.
« — Pour nous avilir davantage! dit M. de Lartil.
« — Non, pour nous relever plus vite à ses yeux. Philippe n’est pas un enfant; c’est un homme que le désenchantement initie plus promptement que les autres aux mystères de l’humanité. S’il y a encore pour nous une chance d’être aimés de lui, nous la conservons en mettant au défi la justice, la loyauté de son cœur. Nous avons perdu notre autorité, il faut nous résigner à la familiarité d’un supérieur; heureux si nous regagnons l’amitié d’un égal.
a — Pauvre enfant! murmura naïvement mon père, je croyais lui donner un bon exemple.
« — Il ne vous regardait pas dans la rue, mais il vous cherchait dans la maison, lui répondit ma mère, et c’est ici que l’exemple était insuffisant. Mais je ne vous adresse aucun reproche : j’en mérite autant que vous.
• « — Que me proposez-vous enfin de pratique.? dit M. de Lartil; j’ai confiance en votre sollicitude maternelle, je souscris d’avance à ce que vous allez demander.
« — Prenez garde ! je vais vous demander quelque chose d’étrange, d’inouï, d’anormal, mais de juste, au fond. Ce sera une expiation jointe à une autre, expiation cruelle pour moi, autant que pour vous. Je vous conjure, monsieur, de m’estimer assez pour ne voir dans cette proposition qu’un désir ardent
de remplir un devoir maternel et de vous ramener le cœur de votre fils.
a — Parlez, madame.
« — Philippe doit nous quitter pour quelque temps au moins. Son cœur saigne de toutes parts et s’épuiserait à saigner ici. Qu’il fasse un voyage, mais qu’il ne le fasse pas seul.
tt — Vous avez raison; il a un ami, le fils de Soupplet.
tt — Cet ami-là ne suffirait pas à soigner ses blessures et pourrait les aigrir en les pansant. 11 en est un autre en qui j’ai toute confiance : celui-là seul, entendez-vous, peut guérir notre enfant et nous sauver de son mépris... c’est M. Fillotreau.
« — Lui! dit mon père en bondissant... et c’est vous qui le proposez!
« — Oui, c’est moi qui le propose, pour me punir de l’avoir méconnu; pour qu’il rende en vertu, en science à mon fils tout ce qu’il a reçu en douleur de nous deux.
a Nous l’avons frappé l’un et l’autre : il faut que lui aussi nous pardonne à l'un et à l’autre. La meilleure manière pour lui, la plus efficace pour nous, c’est qu’il fasse l’âme de notre enfant. Nous avons été impuissants, reconnaissez-le, à fortifier, à armer la conscience de Philippe. Demandons un secours à l’homme fort que la misère a épuré, que le malheur a rendu indulgent. Qu’il nous réconcilie, lui dont nous avons trahi l’ami*
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tiéj avec l’enfant dont nous avons trahi l’amour. Ce sera la justice, ce sera le châtiment, ce sera le bienfait.
« L’éloquence de ma mère n’obtint pas tout d’abord le consentement nécessaire de M. de Lartil : un reste de fierté mesquine luttait dans le cœur de l’homme politique, contre la grandeur de cet hommage à rendre. Il savait bien que je lui avais désobéi en aimant M. Fillotreau malgré lui; il comprenait que ce martyr n’avait jamais laissé échapper un mot d’amertume; il devinait bien que le salut, que la réconciliation pouvaient venir de là; mais il était honteux de devoir tout à sa victime. Ma mère insista énergiquement. A la fin, lassé, persuadé, mon pèns dit :
a — Je sais que c’est un honnête homme! Je redoute seulement pour Philippe la propagande d’idées dangereuses.
« — Oh! les idées dangereuses! monsieur, ce sont celles qui menacent notre bonheur. Vous avez peur qu’on ne fasse de Philippe un Spartiate? Tant mieux pour lui. Je veux qu’il nous revienne supérieur à l’ambition, ayant vaincu toutes les tentations mauvaises, toutes les défaillances du cœur et de la conscience. Si la vertu est une opinion politique, tant pis pour ceux qui ne sont pas de cette opinion-là. Mon fils en sera, et, à un moment donné, vous trouverez peut-être quelque utilité à avoir donné cet otage au parti
qui, sans cela, vous jugerait impitoyablement.
a — Ohl madame, ne mêlons pas d’autre égoïsme û cette délibération! s’écria mon père, qui rougit un peu.
a Mais ma mère savait bien ce qu’elle faisait.
« — Enfin, reprit M. de Lartil, si je consentais à ce pacte étrange, si j’avais la faiblesse du mari rêvé par Rousseau dans /a Nouvelle Héloïse, j’espère bien, madame, que vous m’épargneriez au moins l’humiliation d’aller demander à M. Fillotreau ses services.
« — Je ne me l’épargnerai pas, dit ma mère; j’irai le voir avec Philippe. Il vaudrait mieux que vous fussiez présent à l’entretien; mais c’est assez que vous en acceptiez le résultat. Merci, monsieur; vous me donnez une preuve d’estime qui aidera à l’effort commun. Quand nous aurons reconquis le cœur de Philippe, nous aurons à préparer le chemin long et désert de notre vieillesse. Ne comptons pas sur nos enfants pour nous accompagner toujours. Qui sait quand Philippe reviendrai Geneviève ne reviendra jamais. Eh bieni gagnons tous les deux un peu d’indulgence l’un pour l’autre : châtiés ensemble, restons unis, comme nous pouvons l’être, dans la satisfaction d’avoir expié. Le voulez-vous, monsieur?
a Ma mère tendit loyalement sa main grande ouverte à mon père; celui-ci la prit et la serra avec émotion.
« — Maintenant, dit ma mère avec une sorte de gaieté héroïque, allons trouver notre fils.
« Au moment où finissait l’entretien de mes parents, qui m’a été raconté dans tous ses détails par madame de Lartil, tu étais avec moi. Ils n’osèrent entrer. Ils attendirent, ne se doutant pas qu’il s’en était fallu de quelques minutes que leur visite fût inutile, ou qu’elle eût cette utilité d’à-propos de me sauver de la mort.
« Toi, tu me préparais à cette démarche de mes parents. Tu me faisais comprendre qu’en prenant pendant une heure ma revanche de toutes mes douleurs filiales, je ne faisais pas un acte de mauvais fils; j’avertissais ceux qui ne s’étaient point assez souciés jusque-là de ma conscience, que celleci veillait sur eux, et qu’elle avait besoin d’étre satisfaite, surtout par l’estime qu’ils auraient pour eux-mêmes.
« Je t’écoutais et j’accédais à tes raisons; j’avais j il faut en convenir, une sorte de lassitude cérébrale qui faisait merveilleusement les affaires de ta philosophie. Je ne m’admirais plus d’avoir voulu mourir, mais je sentais naître comme une sorte d’effroi rétrospectif pour la mort. Werther eût raillé la vie et fût devenu peut-être l’inoffensif ami de Charlotte, si, à l’heure suprême, son pistolet avait raté. Si l’on pouvait tenir entre-bâillée la porte de la mort, bien des gens qui viennent y frapper parce qu’elle est close, réclameraient des verrous pour
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l’assujettir. Tout en t’écoutant avec attention, je me cherchais sur la muraille et je me voyais allongé, pendant, la figure violette, la bouche ouverte, affreux pour tout le monde. On veut léguer un souvenir, et on le laisse entortillé dans une grimace; si bien que l’aspect hideux de la mort fait tort à la mémoire du vivant, et que l’on chasse l’image, et avec l’image, la pensée, le regret, amitié ou remords.
« Tu ne voulais pas me quitter, je ne voulais pas te laisser partir. Un incident vulgaire rompit l’étreinte de nos deux mains qui n’étaient jamais restées si longtemps unies. Un domestique vint annoncer qu’on m’avait attendu pour le dîner.
« — Bon appétit! me dis-tu d’un air riant qui m’exhortait à du courage.
a Car ce dîner n’était évidemment que le prélude ou le prologue de l’explication rendue nécessaire par la lecture de mes Mémoires. Nous nous trompions sur ce point. Mon père et ma mère avaient fini de dîner; j'étais seul dans la salle à manger. En me faisant dire qu’on m’attendait, on avait évidemment voulu nous séparer, hâter l'entretien indispensable. Je mouillai à peine mes lèvres dans un verre d’eau, et, cette libation faite au courage, j’allai bravement ouvrir la porte du cabinet de mon père.
« Ma mère était assise dans un fauteuil, mon père était debout, accoudé à la cheminée. C’était la première fois que je voyais madame de Lartil ins-
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tallée chez son mari. Tous deux étaient pâles ; il y avait de l’inquiétude, mais comme un frémissement de Joie sous cette inquiétude dans la physionomie de ma mère. Je ne devinai pas tout d’abord si le masque rigide de mon père montrait de la colère ou de l’effroi. Je saluai, j’étais ému comme un coupable, pauvre juge chancelant que j’étais! J’eusse aimé qu’on accourût à moi, que, pour toute explication, on m’étouffât de baisers, que l’on me dît entre deux caresses :
« — Tu as mal pensé de nous, les apparences t’ont trompé. Qu’il ne soit plus question de rien,
« Mais j’étais intimidé par cette attitude, par ce grand cabinetaux meubles noirs, aux hôtes illustres. Quel moraliste, parmi tous ceux-là, a prévu le duel d’un enfant contre ses parents? Lequel invoquer comme second, comme témoin? L’évangile me dit de mesoumettre, d’honorer purementet simplement les auteurs de mes jours. Mais quelque chose en moi, d’irrésistible comme une voix de la nature, comme un instinct sacré, me dit que le respect est une dette pour un bienfait reçu ; que l’amour est un échange et non une duperie; que j’ai mes droits de fils en ayant mes devoirs; que, sans doute, rien ne me dispense de remplir ceux-ci, mais que je puis bien, en les remplissant, regretter,laisser voir qu’on me les rend difficiles, amers, ironiques.
« Je te le jure, mon bon Jules, le moment était solennel : la vie, quand on la regarde de près, est
remplie de choses théâtrales. Il n’y a pas besoin de chercher les drames entre les rois, les reines et les princes. Le premier intérieur bourgeois venu recèle Hermione ou Ophélie, Oreste ou Hamlet. Combien de sombres péripéties entassées dans cet hôtel élégant et prosaïque! Ne revenais-je pas tout ému encore de cette tentation de suicide inachevé? Ne traînais-je pas comme un air frais du tombeau derrière moi? Meurtrier de moi-même, pour n’être pas incestueux, voilà ce que j’avais été presque, moi, un enfant du dix-neuvième siècle, avec mes cheveux bien peignés, ma raie au milieu du front, toutes mes allures d’aspirant diplomate. On parle de la fatalité antique I Que dirait-on de cette fatalité moderne qui me rendait, moi innocent, la victime de parents coupables sans le savoir et qui me choisissait en même temps pour les frapper plus cruellement peut-être que je n’avais été frappé par eux?
a Je saluai gauchement; je devais être livide. Ce fut ma mère qui osa parler.
« — Eh bien, Philippe, tu deviens donc un écrivain? me dit-elle... Je t’en fais mon compliment.
« Le persiflage était doux; l’ironie était suppliante.
« — Nous avons lu tes Mémoires, me dit mon père.
« — Pardonnez-moi I répondis-je en m’inclinant.
« Je crois que cette attitude plut à M. de Lartil.
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Elle le rassurait, d’ailleurs, contre la crainte de la moindre usurpation de rôle de ma part.
« — Tu es excusable, mon ami, me dit-il. Tu as INmagination plus vive que je ne le croyais. Je me suis trompé sur la direction qui devait être donnée à tes études. Pris par des devoirs sérieux, je ne me suis pas occupé de toi comme j’aurais dû le faire; alors, dans ta solitude, tu t’es rongé le cœur. Cela n’arrivera plus, Philippe : ta mère et moi, nous serons désormais tes meilleurs amis, tes confidents. Veux-tu nous accepter pour tels?
«Je m’avançai vers mon père pour lui prendre la main qu’il me tendait : un mouvement de ma mère, qui se levait brusquement de son fauteuil, m’arrêta.
« — Ce n’est pas assez, dit-elle... Et, regardant M. de Lartil : Allons, monsieur, ayons plus de courage devant ce grand enfant qui est un homme. Philippe, tu as fait tout seul un chemin périlleux, tu pouvais t’y abîmer, périr... Je ne me serais jamais consolée d’une chute... d’un malheur. Grâce à Dieu, tout se découvre à temps. Nous reboucherons ces gouffres avec un peu d’affection. Va, mon enfant, cela est bien facile.
« Ces paroles m’agitèrent, et je me sentis envahi parles larmes. Je songeai tout à coup à Geneviève, ma mère y songeait aussi.
« — Tu commences la vie de l’âme par une grande épreuve. 11 ne faut pas trop nous en vou-
loiTj mon cher enfant, de ce chagrin. Nous t’en demandons sincèrement pardon, ton père et moi.
« — Ah ! ma mère, m’écriai-je, que dites-vous là?
« — Oui, je te demande pardon d’avoir été lente à comprendre tous mes devoirs. Ne crains rien désormais, mon cher ami, nous mettrons nos soins à racheter cette jeunesse méconnue, à te la faire oublier. Je te remercie de ces Mémoires. J’y trouve bien quelques injustices, mais j’y trouve un si puissant désir de les réparer, qu’ils m’ont plus ravie qu’ils ne m’ont désolée. II ne faut pas les déchirer : tu seras père un jour... tu les reliras pour empêcher, à force d’amour, tes enfants d’en écrire de pareils... Ton ami a bien fait de nous les remettre... N’est-ce pas, monsieur de Lartil?
tt Mon père, interpellé, répondit par un signe de tête. J’étais maintenant embarrassé de mon triomphe. Je voulus abréger cette scène, et, ne trouvant rien à répondre, j’allai embrasser ma mère avec une tendresse bien sincère; j’allai offrir mon front à mon père avec une bonne volonté bien soumise.
« Je ne me souviens plus des paroles qui furent ensuite échangées; elles n’avaient plus de caractère solennel, mon père se montra réellement affectueux. Peut-être trouvais-je un peu trop d’esprit dans ses effusions : il mettait de la galanterie, c’est-à-dire de la diplomatie en toutes choses; mais je ne pouvais lui demander d’oublier pour moi toute une vie de courtisan et de fonctionnaire. Il me donnait ma
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liberté pour plusieurs mois; et comme je paraissais presque effrayé du champ libre ouvert tout à coup devant moi, ma mère intervint.
<t — Nous avons tout prévu! me dit-elle. Il n’est pas assez tard pour que nous remettions à demain une visite nécessaire. Philippej tu vas me conduire
chez M. Fillotreau.
« Ce nom prononcé ainsi, avec douceur et devant M. de Lartil, me fit tressaillir. Je regardai mon père : il me parut impassible. Quel prodige s’était donc opéré? toutes les injustices de ce monde allaient donc être expiées? Un sentiment de joie pieuse, d’admiration tendre, pénétra mon cœur. Quelque chose de brisé, d’incliné en moi, se redressa.
a — Volontiers! répondis-je à ma mère, radieux et exalté.
« N’était-ce pas là le couronnement, le flamboiement de mon triomphe. Qu’allions-nous faire chez M. Fillotreau? je n’en savais rien; mais je savais que ma mère allait, conduite par moi, prendre pour témoin la vertu, l’honneur, le sacrifice, le dévouement...
a Nous échangeâmes peu de paroles en route.
Ma mère tenait ma main dans la sienne, et, de temps en temps, me la serrait. Quand la voiture s’arrêta, nous éprouvâmes l’un et l’autre une sorte de défaillance, de lassitude.
a — Est-ce bien ici? me demanda ma mère.
espérant sans doute que nous avions encore quelques pas à faire.
« Je regardai, a — Oui, c’est ici.
« — Peut-être sera-t-il sorti? ajouta-t-elle,
« Mais non; le concierge nous rassura. Allons, il n’y avait plus à hésiter.
a Tu te souviens de la grande émotion avec laquelle, un jour, nous montâmes l’escalier de notre vieux maître. Je revenais, plus agité que la première fois, mais si content de revenir, si fier de servir d’introducteur à madame de Lartil, que j’avais hâte d’arriver. L’escalier, tu le sais, n’est pas superbe. La nuit était venue, et le petit quinquet que l’on allumait de deux en deux étages augmentait, pour ainsi dire, l’obscurité, en la divisant au lieu de la diminuer.
<t — Ne va donc pas si vite, me dit à mi-chemin ma mère, qui s’arrêta pour reprendre haleine.
« Quand nous fûmes à la porte, au moment de sonner, ma mère m’attira tout à coup et me mit un baiser sur le front. Je crus deviner le sens de cette caresse maternelle, et je répondis :
« — Courage, chère maman ; puis je sonnai, a M. Fillotreau vint nous ouvrir en tenant sa petite lampe de travail ; il me reconnut et recula, en me voyant accompagné d’une femme.
« — C’est ma mère, monsieur Fillotreau ! lui dis-je.
« Madame de Lartil releva lentement, simplement, le voile de son chapeau. Je vis que la lampe vacillait aux mains de mon vieux maître.
« — Vous, madame I balbutia-t-il en s’inclinant.
« Ma mère était belle d’une beauté inconnue.
Elle souriait, sans que ses lèvres fissent un mouvement pour révéler ce sourire. Elle laissait s’échapper à travers ses yeux paisibles, à travers ses traits immobiles, un rayonnement qui n’agitait rien en elle, et qu’on sentait plus qu’on ne le voyait.
« — Oui, c’est moi, monsieur. Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus; et je viens un peu tard pour une première visite.
a Une sorte d’excuse, de prière indirecte, se cachait dans ses paroles. M. Fillotreau s’inclina; je surpris un regard furtif jeté vivement autour de sa chambre. Avait-il peur que quelque souvenir n’offensât par l’indiscrétion de sa présence sur les murs la dignité, la simplicité de cette visite. Rassuré, sans doute, par cet examen de conscience, M. Fillotreau posa sa lampe sur le bureau, avança son fauteuil pour ma mère, me présenta une chaise et resta debout, attendant respectueusement l’explication de cette visite énigmatique.
« — Monsieur, lui dit ma mère, je viens vous demander le plus grand service qu’une mère puisse attendre. Voulez-vous accompagner Philippe dans un voyage qu’il va faire?
« — Je le veux bien, madame!
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a — Mon mari et moi, monsieur (elle appuya sur ces paroles), nous ne connaissons personne qui soit plus digne que vous de former le cœur d’un jeune homme entrant dans la vie.
« — Oh I votre fils, madame, n’a plus besoin de maîtres.
« — De maîtres, non; mais d’un ami. Le pauvre enfant a mal débuté. Il a des chagrins qu’une mère ne sait pas toujours consoler, qu’un père doit souvent ignorer. Chargez-vous, en l’aimant, de le guérir.
a — Je m’en charge, madame! continua avec la même simplicité M. Fillotreau.
« — Je vous en remercie, monsieur; vous me rendrez bien heureuse... M. de Lartil désire que Philippe fasse un voyage... L’Italie vous convientelle?
« — J’aimerais mieux un pays du Nord; mais nous irons à Venise. Quand faut-il partir, madame?
« — Quand vous le voudrez.
a M. Fillotreau me regarda. Son œil profond devina confusément les douleurs de ces jours derniers.
a — Nous pouvons partir demain, dit-il.
« Ma mère le remercia d’un mouvement de tête. J’écoutais, j’admirais. Sans explication, sans détails, ils s’étaient compris. Il acceptait avec dignité ce qui lui était offert avec franchise, et la piété
filiale la plus ombrageuse n’avait pas à s’émouvoir de cette entrevue. Que dis-je? elle était pour moi une satisfaction, un épanouissement. Ma mère avait eu une inspiration de génie.
a Après l’échange de quelques paroles sur le budget nécessaire (et M. Fillotreau traitait avec la même, simplicité cette question matérielle), madame de Lartil s’excusa, se leva et se disposa à partir.
« — Adieu, monsieur, dit-elle. Je ne veux pas enlever à Philippe le plaisir douloureux de vous faire ses confidences. 11 a bien souffert, le pauvre enfant! Mais vous lui apprendrez à faire de la souffrance un vertu, une miséricorde. N’est-ce pas, monsieur?
a Si tu savais de quel air chaste, doux, fier à la fois ma mère parlait ainsi à l’homme qu’elle avait méconnu, sacrifié? Si tu savais comme il la remercia par ce sourire qui mit une lueur rapide sur son front, et comme il reprit aussitôt son attitude, tu reconnaîtrais comme moi que j’assistais à un des plus grands spectacles qu’il soit donné de voir ici-bas.
a — Si j’avais une chambre à vous offrir, me dit M. Fillotreau en me retenant par la main, je vous garderais cette nuit. Mon ami, j’ai hâte de commencer ma tâche.
a Ma mère, qui se dirigeait vers la porte, se retourna vivement. Elle fut frappée de cette propo-
sitlon dans laquelle elle sentait déjà un effet de cette prévoyance ingénieuse à laquelle elle ne s’adressait pas en vain. M. Fillotreau devinait que j'aurais une nuit d’insomnie chez mon père ; ma mère le comprenait aussi. Autant valait passer cette nuit-là en causerie.
— Philippe, veux-tu rester? me dit-elle.
« — Je reste, répondis-je.
« — Tu viendras nous embrasser demain, nous dire adieu. Je vous cède tous mes droits, monsieur Fillotreau.
« T— Je vous les rendrai, madame, dit mon vieil ami avec une fermeté dans laquelle on sentait une ardente promesse.
« J’étais enchanté de rester, j’avais peur de ma petite chambre de la rue de Courcelles où je m’étais senti si faible devant la vie, si maladroit devant la mort.
a Ma mère me serra dans ses bras avec une effusion qui me remboursait des caresses oubliées de toute ma jeunesse; elle rayonnait d’espoir. Je vis bien qu’elle était tentée de tendre la main à M. Fillotreau; elle n’osait pas; mais elle me poussa doucement vers lui, et le pauvre homme m’embrassa à son tour avec cordialité sur la joue tiède encore des baisers maternels.
« Je voulais reconduire ma’mère jusqu’à sa voiture.
« — Je te le défends! dit-elle avec gaieté. Rete-
Je
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nez-le, monsieur Fillotreau; j’ai peur qu’il ne vous échappe.
« Et elle sortit.
« •— Quel grand cœurl murmurai-je quand la porte se fut refermée.
«c — Oh! oui, dit avec un élan de foi expressif M. Fillotreau en joignant les mains et en levant les yeux au plafond.
« Ce fut le seul éclair d’une passion depuis longtemps enfermée,
« M. Fillotreau m’amena à son fauteuil, m’y assit par une douce contrainte, se plaça devant moi tenant mes deux genoux dans les siens, et me dit :
a — A nous deux maintenant ; il faut se confesser I
c La nuit se passa dans cette confession mêlée de pleurs et d’échappées soudaines à travers tous les horizons de la vie. Je refis mes Mémoires y je les augmentai peut-être,- en tout cas, je ne laissai rien dans mon cœur, de caché, de voilé, d’obscur; j’avais hâte de me faïre lire tout entier. Quand j’eus fini.
« — Eh bien ! demandai-je à M. Fillotreau.
O — Eh bien! mon enfant!... vous guérirez...
« — Comme vous ?
« Il rougit, secoua la tête.
« — Mieux que moi.
« Au petit jour, je me sentis lassé. M. Fillotreau m’offrit son lit, je le refusai et je m’endormis sur
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son fauteuil. Quant à lui, il ouvrit la fenêtre et resta plusieurs heures accoudé, regardant le soleil monter sur les toits.
<t J’allai dans la journée embrasser ma mère et t’embrasser. Je n’eus pas le temps de te raconter tout ce qui s’était passé. Je promis de t’écrire. M. de Lartil avait envoyé avec une lettre fort convenable le budget de nos dépenses. Le soir même, nous étions en route pour l’Italie. Pourquoi n’ai-je pu embrasser Geneviève? Je jure bien que j’aurais eu la force de ne rien trahir.
« Nous sommes donc à Venise, M. Fillotreau m’eût emmené volontiers vers le nord de l’Europe; il aime le froid, cet homme qui s’est enveloppé de marbre.
« Il était bien libre de modifier notre itinéraire, mais puisqu’il avait été question d’Italie, il voulut ménager sur ce point le programme paternel; il substitua seulement Venise à Rome, à Naples, à Florence.
« C’est ici la capitale de la mélancolie. Je ne reçois pas ces douches glacées que souhaitait pour mon front l’ami qui me sauve; mais quand mon coeur se soulève, il retombe mollement sur luimême, comme les flots paresseux de l’Adriatique. Les barques drapées de noir portent-elles dans leurs mystérieux abris des suicidés que l’on conduit à un lieu de réveil, de résurrection? Je n’en sais rien. Mais je sais que la douleur a des échos
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historiques qui la dirigent et qui, en l’utilisant, la distraient. Je sais que M. Fillotreau, ingénieux à trouver des moyens de me consoler et de m’instruire,, se montre tantôt paternel avec une naïveté de tendresse qui m’enchante, tantôt érudit avec une grâce de poésie, une maestria de savoir qui m’exalte.
«Quel homme, mon ami! quand Je veux le remercier, c’est lui qui me remercie. Il prétend que je l’ai rajeuni; et, en effet, il a des rires de jeune homme maintenant. Tout ce qui était resté inactif en lui s’agite.
« — Mon cœur, me dit-il, était la Belle au bois dormant; il avait des rêves, il ne vivait plus : vous l’avez réveillé.
« Il mêle la philosophie la plus forte à l’érudition la plus fleurie. Quand il ne peut me fortifier par ses préceptes, il me charme par ses récits; et quand je ne veux ni de sa sagesse ni de sa science, il me prend alors dans ses bras, il m’insuffle, pour ainsi dire, sa tendresse et son courage.
« Ces défaillances de ma part deviennent de plus en plus rares. J’écris à mon père, et surtout à ma mère, des lettres qui doivent les rassurer sur mon compte et sur nos relations futures. Si tu savais combien ces événements ont donné de génie au cœur de madame de Lartil! Ses réponses sont des chefs-d’œuvre. Elle ne m’a jamais défendu de montrer sa correspondance à M. Fillotreau; mais je la
garde pour moi seul. Seulement, il la lit, il la devine dans mes yeux. Le croirais-tu? Cette idée, peutêtre impie, qui me traverse par instants encore la cervelle, que ma mère et M. Fillotreau étaient admirablement faits pour se comprendre, est une de mes plus réelles consolations.
« Puis-je redevenir apte au bonheur? Ce désenchantement universel, qui a tout fauché en moi, avivera-t-il les racines de mes idées? Parce que l’on perd sa naïveté, a-t-on perdu toute chance d’émotion? Je n’ose me prononcer. Un doute m’obsède au milieu de tous ceux que j’ai calmés et attelés à ma raison pour la conduire.
« Que fera Geneviève? Me pardonnera-t-elle?
cessera-t-elle de m’aimer? ne m’aime-t-elle plus déjà ? ou bien aurai-je l’espoir de devenir son frère? J’ai écrit à M. Fortin; j’ai reçu une réponse. Ils sont installés à la campagne. Madame Fortin, autant que je puis deviner les choses, car il n’est pas question d’elle directement, voudrait devenir dévote; elle reçoit beaucoup le curé.
«c Geneviève a été profondément triste dans les premiers jours : elle est calmée, un peu pâle; elle s’occupe de la maison ; elle aide son père dans ses petits travaux; elle ne parle pas de moi. M. Fortin est ravi; moi, j’ai peur. Et pourtant, quand je m’interroge, je me demande si la plus grande part de désespoir n’était pas pour moi? Geneviève, habituée dès l’enfance à m’aimer, ne s’apercevait
même pas qu’elle dût m’aimer autrement que comme un frère. C’est moi qui ai inquiété, alarmé sa candeur. Ce flot pur, un instant agité, peut redevenir limpide, transparent; j’apportais le trouble, je l’ai emporté, je le garde. Il y a trop d’amourpropre, de fatuité sans doute dans cette pensée qui me rend inquiet pour elle. Elle m’en veut, elle me regrette; mais j’étais son frère quand même; mon souvenir reprendra un jour sa place innocente : elle se mariera bientôt... Je voudrais la marier!
« Sais-tu, à ce propos, ce que j’ai dit à M. Fillotreau? car je lui parle beaucoup de Geneviève. Je lui ai dit qu’une seule personne aurait le pouvoir de cicatriser ce côté de mon coeur... toi!... si tu connaissais Geneviève, si tu l’aimais, si tu parvenais à en être aimé, si tu devenais son mari, j’aurais, je le sens, une heure de terrible jalousie. Mais mon amitié pour toi, mais ton esprit, ta prudence, ta raison ; mais la certitude surtout que tu confierais à ta femme le secret qui m’a rendu parjure envers elle; tout finirait par me guérir. Ce serait là, je te l’assure, une solution. Geneviève te connaît, je lui avais donné l’envie de te voir. Personne au monde ne ferait obstacle à ce projet. Plus.j’y songe, plus je le trouve simple, facile, pratique. Hâte-toi d’y songer, de me répondre, de profiter de ce dernier sacrifice de mon orgueil.
« M. Fillotreau m’encourage; il m’approuve, et, depuis trois heures que j’écris cette longue lettre.
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3o4 les parents coupables
je suis impatient d’interrompre ma confidence pour
te crier : a Epouse Geneviève ! Tu m’arracheras un remords, tu me fermeras un horizon que je veux ouvrir malgré moi; tu donneras une fin à ce poëme désenchanté de mon premier amour, et tu deviendras un peu plus mon frère, toi qui l’es déjà par la similitude de nos douleurs, de nos épreuves Veux-tu? Réponds vite. »
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