SES OBSERVATIONS SUR LA CULTURE DE L’ODORAT
SON DILETTANTISME VIS-A-VIS DES PARFUMS ET SES PRÉDILECTIONS DANS LA PARFUMERIE DE NOS JOURS
a i le cœur avait, comme nos genoux, '/ ü«/l sa ro ^ e flexible, le mien, sois en [ S lllassuré, Amour d'Oncle, se couderait fc. à tes pieds, en angle rentrant, pour
I t'offrir l’hommage reconnaissant de ta Florise charmée par tes enseignements. En effet, tu as transformé les brumes de mon ignorance en fraîches gouttelettes de lait d’iris, ce qui m’attendrit et me rend comme baignée d’une émolliente gratitude pleine de soumission.
Hein 1 que dis-tu, mon « ton-ton », de ce début épistolaire? Il se stylise assez bien dans la manière fleurie des plus métaphoriques salants d’Orient. Puisse la bénédiction d’Allah te béatifier, 6 frère puîné de ma tendre et regrettée i
toi qui consentis à devenir le tuteur du fragile roseau pensant que je demeure encore, vacillant sur les rives de ma jeunesse qui fuit éperdûment avec la turbulence d’un gave Pyrénéen.
Je te sais, mon Grand, savoureusement nourri du miel de la bonté humaine ; sensible, obligeant, modeste, terriblement savant, mais uniquement au service d’autrui. Aucune ambition ne te mène ; nulle orientation vers les honneurs ou les charges qui abâtardissent le caractère ne te chante. Tu me fais songer, cher papa d’élection, à ce joli proverbe arabe : « Le savant dans son pays, l’or et son filon du sous-sol, restent presque toujours ignorés».
Toutefois, oncle chéri, tout en concevant les prodigieuses débauches de parfums de l’antiquité, qui allait jusqu’à faire pleuvoir des eaux de senteur sur les vélums des arènes sanglantes, les jours où César alimentait ses fauves de martyrs chrétiens, je reste, je ne puis te le cacher, faute de moyens de contrôle sur la valeur subtile et la finesse qualitative et conjecturale de ces produits odoriférants, tout ce qu’il y a de plus sceptique, même incrédule. Comprends-le bien : J’appartiens à mon siècle ; j'ai besoin de témoignages et réclame le critérium indispensable.
Lorsque je rencontre, dans les musées, ces jolies fioles aux formes esthétiques, irisées par le temps, que soufflaient, il y a des milliers d’années, du bout de leur canne de bronze, d’ingénieux ouvriers phéniciens, j’ai tendance à penser que ces hommes étaient de vrais artistes, mais s’il s’agit des essences parfumées encloses dans ces
flacons aux délicieux galbes, je n’ai plus aucune pièce de conviction. Mes narines s'émeuvent frémissantes, mais les parfums d’antan se sont évanouis. Le propre des sènteurs concentrées est de se volatiliser, de s’évaporer, de disparaître comme tout ce qui est légèreté, subtilité, exquisité, dilatabilité et expansibilité. Alors, avec Montaigne, je conclus: Que sais-je?
Laisse-moi donc te confesser, mon oncle doctissime, que j’ai une confiance dés plus modérées dans la finesse essentielle de ces quintessences. Jusqu’à preuve du contraire, j’estimerai qu’elles purent avoir été bien composées et établies, mais fort imparfaitement distillées, exprimées, clarifiées dans des alcools qui n’étaient certes ni très purs ni de haut titre.
Nos aïeux, comme nous, conservaient leurs illusions sur l’excellence de leur parfumerie. Shakespeare, que Voltaire considérait comme un barbare ivre, a souvent parlé des parfums, tout comme aurait pu le faire en ce siècle, un Robert de Montesquiou. Voici de lui un fragment poétique traduit par un barde du temps de Népomucène Lemercier qui, mort en 1840, fut à cheval sur le classicisme et le romantisme naissant :
Certainement on retrouve ici la preuve d’une distinction olfactive sous le grand règne britannique. Si je ne professe que des doutes normaux sur la perfection de fabrication des senteurs de luxe, par contre je suis convaincue que nos ancêtres eurent une culture de l'odorat infiniment plus développée que la nôtre. Ils sentaient mieux et fabriquaient moins scientifiquement. Il y eut . compensation.
Dans la preste randonnée historique, faite en mon honneur, oncle le plus disert qui soit parmi les oncles de la chrétienté, tu n’as pu me parler du sens de l’odorat ni aborder l’étude des préjugés ridicules qui ont régné trop longtemps dans une société imbécilement austère et confite en principes rigides et doctrines niaises contre tous ceux qui se parfumèrent. On ne pardonnait pas aux dilettantes osant jouir olfactivement des aromatisations corporelles.Ils étaient à l’index d’un monde où l'ennui et le cruel puritanisme étaient de mode.
Il fut alors de très mauvais ton pour un homme de sentir bon. Une jeune fille se serait également déclassée irrémédiablement en répandant d’autres senteurs discrètes que celles de l'iris de Florence, de la verveine, de la lavande ou de la violette, distribuées, par sachets dë fleurs ou de racines séchées, dans sa lingerie intime. De 1815 à 1875 environ, pour préciser, ce stupide rigorisme parvint à se donner carrière et à faire autorité dans le monde qualifié respectable, qui imposait ses lois à la grande bourgeoisie haut cravatée, n’usant que de Vaqua simplex pour ses ablutions.
Eh bien I vieil oncle et affectueux copain, grâce à l’indulgente liberté que tu me permis si complète à toutes les heures de ma formation juvénile, je me suis appliquée à rééduquer mon pauvre petit odorat et à le rendre apte à percevoir, à pressentir, à dégager toute odeur suave qui se répand, s’exhale ou se communique dans l’ambiance de la nature, des salons ou des boudoirs. J'aime surtout les parfums cachés, délicats, qui se trahissent lentement comme les aveux des âmes recueillies. Je me délecte à ces vibrations particulières de certains corps qui émettent des vagues de senteurs, exerçant sur le nerf olfactif la même action dynamique que produit la lumière sur le sens optique ou une sonatine proche ou lointaine, sur le sens auditif.
Tu m’as appris toi-même, sage professeur, aimant profondément Baudelaire, le vers fameux si souvent enchâssé dans des proses symboliques :
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Hoffmann, l’auteur des Contes fantastiques, avait, bien avant le chantre des Fleurs du mal, noté et révélé ces sortes de correspondances, aujourd’hui reconnues, contrôlées, expliquées et tenues pour indéniables : « Dans l'état de délire précédant le sommeil, écrit-il, il se produit chez moi une confusion entre les couleurs, les sons et les parfums. C’est comme si les uns et les autres naissaient mystérieusement tous ensemble d’un même rayon de lumière et s’unissaient ensuite pour se réaliser dans un concert admirable, qui me plonge dans un état extatique délicieux *.
N’est-ce pas étrange, ce symbolisme d’Hoffmann, précurseur de Baudelaire, de Rimbaud et de J.-K. Huysmans, dont les pages d’A. Rebours sur les odeurs m’ont donné tant d’agrément, par le fait que je les sentis, mieux que bien d’autres, étant une olfactophile hyperesthésiée de très longue date.
Mais revenons à nos parfums synthétiques :
Ce qui me fait supputer l’incomparable supériorité des produits multiples de l’heure présente, c’est que, de divers points de vue, la science participe techniquement à leur production et s’applique à en parfaire la fabrication à l’aide de machines perfectionnées, d’alambics doués d’une puissance de distillation inconnue jusqu’ici, de séchoirs incomparables, d’enfleurages ou macérations d’un procédé d’extraction tout à fait complète, sans parler du concours du vide permettant d’opérer à très basse température et d’obtenir dans leur absolue intégrité et suavité toutes les senteurs végétales et autres.
La chimie organique, appliquée à l’art de la parfumerie, a permis la réalisation d’essences artificielles, par éthers composés et par voies de synthèses qui, paraît-il, donnent des résultats industriels tels qu’on n’aurait pu les imaginer, il y a seulement dix ou quinze lustres, du temps des chandelles et des bougies.
Mais, sur ce terrain, je ne m’avance que timidement et je ne songerai jamais à y planter un drapeau conquérant. Je suis d’ailleurs peu hardie, intimidée, car je te devine, très souriant, mon cher oncle, toi si prompt à l’ironie blagueuse. Tu
dois t’étonner, avec une gaieté railleuse, de me voir assez effrontée pour me mettre ainsi « à la page » des jeunes demoiselles de ce temps, doctoresses ès-sciences, expertes en mécaniques, ingénieuses calées en mathématiques, métaphysiciennes, géologues, prospectrices, que sais-je encore ! Mais c'est vraiment mal de te moquer ainsi de ta Florise, c’est pourquoi, pour me venger, vais-je remédier à quelques lacunes dans l’enseignement que tes lettres documentaires m’ont apporté.
D’abord que je t’apprenne l’origine de ce mot « Poudre de riz » où le riz n’entra jamais, mais bien l’Iris de Florence. Cette poudre c’est l'orris fiour des Anglais, c’est-à-dire la farine d’iris. Dois-je aussi t'enseigner que le célèbre Lait virginal, auquel tu fais allusion, était à sa naissance l’eau de myrte dont notre Rabelais recommandait l’usage et dont dérivèrent comme petits ruisselets de beauté et de jouvence, l’eau de chair, l’eau qui rend vermeille, l’eau pour faire pâlir, l’eau qui conserve aux personnes maigres la finesse du teint, etc. Il y eut aussi, vers le xvm e siècle, les mouchoirs de Vénus pour se lisser et purifier la peau du front et l’essence de cire vierge pour enlever les rides et les tannes de la peau et qui, deux siècles avant un produit actuel à réclame effrénée, assurait déjà un masque nocturne retirant les impuretés du visage.
Veux-tu enfin, par un rappel anecdotique, connaître l’origine de l’introduction du Patchouly chez nous? Elle est curieuse, car elle remonte a la Monarchie de juillet et aux débuts du second
Empire alors que la grande mode, le chic suprême était, pour une mondaine représentative, d’avoir son ou ses châles de l’Inde.
On en importait de grandes quantités et l’imitation s’en mêlait. Que n’arrive-t-on pas à contrefaire? Les connaisseurs savaient que les châles venant des Indes se reconnaissaient à une senteur sui generis, très particulière, intraduisible, impossible à désigner. On y parvint cependant après de longues enquêtes. C’était le Patchouly. On en réclama, on l'acclimata. Il fit fureur à la cour de la Reine Victoria et à celle de l’Impératrice Eugénie, puis il s’effondra dans le discrédit. Aujourd’hui c’est un parfum complémentaire qui s’unit à la composition de certains bouquets.
Ce fut à qui déclarerait que le Patchouly ne convenait plus qu’aux portières et aux filles de service. Pour ma part, je me sens assez écœurée par cette odeur forte et je dirais volontiers, avec la chère poétesse, Renée Vivien, dont je sais tous les vers berceurs si raffinés :
Je hais les lourds parfums et les éclats de voix
Et le gris m’est plus cher que l’écarlate et l’ocre.
Je l’avoue : Les tons chantant haut, les couleurs criardes, les parfums claironnant trop violemment leurs victoires sur les senteurs discrètes, apaisées, presque « silencieuses » dans leur effacement, m’offusquent et me chavirent le cœur. Une odeur ne doit pas brusquer, elle doit cheminer jusqu'à notre perception, avec une lenteur et une distinction pleines de nuances tour à tour révélées. Du moins, tel est mon humble avis que je ne veux certes aucunement imposer.
Tel est aussi le maquillage qui, bien que de même formation étymologique que le mot rural maquignonnage doit, le moins possible, en fait, se rapprocher de celui-ci. Le fardement, comme tu dis, old uncle, doit être oeuvre d'art, en demiteintes et dégradations, harmonieux jusqu'à l’invisibilité, telles ces aquarelles vaporeuses du merveilleux Turner qui s'apparentent avec les voiles de soie et les surahs de Liberty.
Ah 1 que ta gosseline de nièce te comprend et te félicite d’avoir voulu écrire jadis une philosophie des parfums. J’irais plus loin, je voudrais, moi, me sentir assez forte pour faire la physiologie psychologique ou métaphysique, disons la métaphilosophie de toutes les senteurs que j’adore et qui me pénètrent à ce ponrt que l’analyse m’attire, ayant goût de chanter, à ma manière, la. Double envolée de la matière à la vie et de la vie à la pensée.
Je porte à ces questions une importance telle que je voudrais établir l’incontestable liaison qui existe entre les odeurs et les saveurs, les corps odorants étant très sapides et les corps sapides assez souvent odorants. Je déguste parfois un parfum sur ma langue et flaire une sapidité par olfaction. Mon dilettantisme sur ce point est fort exercé. T’en doutais-tu, oncle de mon cœur?
Je bavarde, comme pie dans un cerisier. Je sais que tu t’attends, de ma part, à une improvisation de haute sincérité sur mes opinions relativement à la parfumerie moderne et à tous les flacons, boîtes, pots, tubes, savons et écrins de min uscules dans lesquels s'emprisonnent
des senteurs rares, hiératiquement repliées sur elles-mêmes. Mahomet qui créa les harems et les fioles hermétiquement obturées, avait coutume de dire que les femmes et les parfums sont subtils et que, pour cette raison, il est sage de les enfermer. J'aime fort ce trait piquant du fondateur de l'Islam.
Je vais donc, cher petit oncle, te confesser mes idées et prédilections dans ce vaste monde des odeurs, où les spécialités sent aussi formidablement nombreuses que dans l'empire pharmaceutique, mais fleurant mieux, et, parmi lesquelles il est plaisant de s'attarder et de faire son choix.
La sélection, cependant, est très longue, très méticuleuse à opérer et demande vraiment une science expérimentale que peu de jeunes femmes sont en état d'acquérir et de poursuivre à fond, car les moyens d'action ne sont autres que les moyens d'achat.
Jadis, m'assurent les vieilles grand'mères que je m amuse à interviewer, c'était facile ; aujourd'hui, il n'en est plus de même.
«Mapetite, me disait récemment une femme de vieille race, qui connut toutes les élégances de la fin du XIX e siècle, il n'était point nécessaire autrefois de s'ingénier à des recherches compliquées. 11 n’y avait guère à Paris, qui fut si longtemps la capitale de l'empire des odeurs exquises, que huit à dix maisons dignes d'êi.re fréquentées et où il était de bonne tradition de livrer au commerce, à prix élevés, des eaux de senteur, des essences et bouquets d’un rare mérite, dont les
grandes coquettes consacraient aussitôt la valeur omnipotente à l'unanimité.
«Chacune de ces boutiques était célèbre en raison de ses compositions incomparables qu’on se recommandait avec passion et auxquelles chacune de nous avait intérêt à demeurer fidèle. C'était toujours la perfection, et la bonne renommée était orale et ne décevait personne. On achetait de confiance avec toute garantie.
«Aujourd’hui, mon enfant, poursuivait l’excellente old lady, nourrie dans le sérail des meilleures traditions, il n’en va plus de même. Des centaines de nouveaux fabricants ont envahi la place. Pour s’y faire remarquer, ils agissent par clameurs de réclame. On achète « va comme je te pousse » car si les influences de la publicité suggestive peuvent séduire, il est une publicité agressive qu'on a peine à fuir et qui parvient souvent à nous détrousser en nous abusant affreusement.
La réclame stimule surtout notre inconscient, | lequel se soustrait à tout effort de résistance parce que notre raison fonctionne seulement dans l’état de conscience ».
Ainsi parlait cette aïeule, cher oncle, et je crois bien qu’elle était sage. Nous autres, les jeunes, nous sommes d’éternelles ballottées ; nous allons, au gré des grands bazars, à l’aventure des découvertes les moins encourageantes évidi mment, et nous accumulons dans nos laboratoires de toilette autant de fioles et de pots à peine entamés qu’on voit dans la chambre des patients imaginaires de petites bouteilles de pharmacie achetées d’enthousiasme et vite abandonnées.
Comment te dire le nombre de mes écoles infructueuses, mon bon petit oncle ? Ce serait sûrement te raser avec une rigueur imméritée et je ne veux entrer dans la nomenclature de mes désillusions, sous peine de t'infliger un pensum dont ton exquise politesse t’interdirait de me faire connaître l'intensité barbante.
En ce moment, précisément, j’ai la prescience que je puis pousser comme Archimède mon cri de découverte : Eurêka I Ai-je vraiment trouvé? Je le crois fort sincèrement et j’estime du moins que je suis sortie du triste rayon des poires où les plus Aères d'entre nous ont passé et repasseront avec la meilleure foi du monde.
Je vais te dire le résultat de mes expériences qui m’ont entraînée loin des centres parisiens, à Genève, où régnent la Société des Nations et la maison-mère des parfums Clermont et Fouet.
C’est de cette grande maison de parfumerie ultra-moderne, up-to-date, si tu préfères, que je désire t’entretenir. Ses productions allient toutes les élégances de la toilette féminine aux soins de l’Hygiène la plus scrupuleuse, ainsi que le veut notre science pastorienne, qui donne, à cette heure, une véritable synonymie aux verbes embellir et soigner et aux mots beauté et santé, ces mots qui s’épousent en un éclat de fraîcheur qui les caractérise et les assimile.
Tu sais, vieux tonton chéri, que je suis une emballée impulsive, en raison de mon impressionnabilité qui me porte, sans frein d’arrêt, à m'éprendre instantanément de ce qui exerce sur ma vision, mon ouïe, mon palais dégustateur
ou mon petit nez au flair de fouine, une action agréable et profonde. Il en va de même pour mes antipathies instinctives, mes hostilités rapidement déclarées et mes dégoûts soudains, que je ne puis aucunement réfréner. L'indifférence seule m’apporte rarement l’accalmie désirable à cet état d’hypersensibilité surmenante.
Je me suis donc passionnée tout d’abord, pour certaine vieille Eau de Cologne extra-triple, uniquement désignée 555, les trois cinq, que j’eus fantaisie d’acquérir un jour, à Bruxelles, dans un de ces « Palais des parfums » où s’accumulent les produits de toutes marques.
A l’usage, j’analysai avec plaisir ses vertus et senteurs ; je la trouvai digne d’une patricienne aussi dilettante en senteurs subtiles que ta Florise, Titrée à une moyenne de degrés, révélant peu à peu ses arômes, fine et discrète par conséquence, agréable à la peau délicate, qui redoute la brutalité des alcools caustiques véhiculant des parfums trop accusés, la 555 fit rapidement ma conquête.
Dès lors, je m’enquis d’autres eaux, lotions, crèmes, savons de cette marque Clermont et E. Fouet qu’un heureux hasard avait mis sous mes regards de curieuse fataliste, assurée que, s’il faut aider la providence, il n’en faut pas moins croire que notre destin nous apporte, un jour ou l'autre, tout ce qui doit contribuer aux menues joies de notre existence. C’est mon Evangile.
Parmi les alcoolats et eaux de toilette de même source, je fixai mon choix sur les Eaux de Cologne Arlette, en série de six parfums : ambre, jasmin,
lilas, Chypre, mimosa, origan. Quelle belle c n pour moi, crois-tu, carissimo zio, de mettre u pratique cette aimable théorie de l'Harmonie des odeurs et de faire jouer, à l’aide de quelques complémentaires, des gammes vibrantes à i narines qui ne sont pas obtuses, ni vouées, fort heureusement, à cet obscurantisme de l’odorat dont trop de nos contemporaines restent encore frappées. L’ignorance olfactive est la surdité de l'appareil nasal, sinon la cécité du plus fûté des se Je suis donc parvenue à réaliser, grâce a variétés de parfums de ces Eaux de Cologne Arlette, d’agréables symphonies, plus aisément qu'avec la 555, qui, si j'ose dire, est monocorde 5 permet pas de larges virtuosités dans la succession des tons et demi-tons. J’aime les essences fournissant l'échelle diatonique, offrant des possibilités mineures ainsi que des médiantes et des dominantes.
Les senteurs, énergiquement condensées dans les éthers ou la matière, pénètrent en moi comme i lumière et la chaleur. Ce sont des parcelles de parcelles qui me semblent franchir la façade de l’infini et m'offrir ces clefs du mystère que, naguère, les grands prêtres, enchanteurs, campés r des voies de vérités, pensaient détenir lorsqu’ils élaboraient philtres et talismans.
Reine alors, dans ma pensée, d’un empire intérieur sans bornes, assise sur les rives du rêve et de la fascination, clairvoyante et devineresse, je me crois transportée dans un monde immatériel et j’imagine que s’allume en mon
esprit la flamme immortelle qui permet de voir et d’entendre par delà le visible et le perceptible.
Surtout, bon tuteur-ami, ô mon oncle, puissent ces paroles extasiées ne pas te faire redouter que ta chère petite nièce se soit évadée de la saine raison et qu’elle entre, sans crier gare, en état de psychose. Rassure-toi : Cela n’est point.
Les parfums me poussent souvent vers les cimes de l’inaccessible et me donnent des visions d’infinité transcendantale. Je t’assure, toutefois, que je ne perds pas le Nord. Mon nerf olfactif est hyperboliquement développé, d’une sensibilité suraiguë. C’est un magicien qui, aussitôt qu'il entre en sensation, m'apporte de l'extravagant, des perceptions d'irréel, de l’inouïsme ; tout un monde occulte et révélateur d'horizons illimités et merveilleux.
Croirais-tu, par exemple, que, voulant expérimenter la série de Luxe des essences rares desdits parfumeurs scientifiques Clermont et E. Fouet, vers lesquels m'attiraient leurs écrins précieux et leurs délicieux flacons d'art, enfouis sur des lits de velours ou de satin, aux profondeurs de mausolées, j'ai fait un de ces voyages vers l'ailleurs, dont je conserve encore un souvenir de dilettantisme qui pourra te sembler superfétatoire et sursensualisé 1
Ces quintessences de Chypre, d’origan, de violette d’orchis, d’azur, de fougère fleurie ou de jasmin, dont les unes se dénomment rêve de valse ou fleur de neige, alors que d'autres auraient droit à un baptême dans le goût du jour ces ullraconcentrés, dis-je, me parurent idoines à me créer
des délices de Musique de Chambre, et, si tu préfères, vieil ami, d 'Oratorio de Boudoir. J’étais en disposition d’une mystique des parfums et je me sentais en forme pour jouer le rôle de l’-Hiérophante dans le sanctuaire. Chacun de ces petits flacons aux bouchons de cristal stylisés dans le style des floraisons orchidéennes, s’offrait à moi aussi mystérieux et sacré que la Sainte-Ampoule Hiéroglyphique dans le temple des légendes sacrées.
Grande prêtresse solitaire des mystères dont j'allais être l'instrument passif, je débouchais, tour à tour ces urnes d’ivresses, procédant par ordre, dégageant les senteurs ; me grisant de leurs propriétés spéciales, avant de les accoupler et de faire naître par leur évaporation des harmonies collectives polyphoniques.
L’excellence de ces parfums archi-quintessenciés me fut donc prouvée par l’excellence égale des concordances dans les accords euphoniques d'odeurs groupées en octaves de notes. Je pus les faire exécuter sans qu'il en soit résulté, pour ta Florise, ni céphalée, ni troubles sensoriels.
Ne me crois pas « piquée » fêlée ou toquée, mon bon petit oncle, avec mes idées arrêtées sur la musique des odeurs que je flaire en mineur ou en majeur et dont je distingue les rythmes aussi bien que les longueurs de rayonnement.
Je t’enseignerai cela quand tu voudras, bien que l'odorat des hommes soit pour moi sujet à caution. Les Happy few sont exceptionnels, qui sentent vrai. ,
Mais, pour revenir à mon expérience des spécialités parfumées de Clermont et E. Fouet, la
coquette hygiéniste qui est en moi a voulu apprécier les préparations dermophiles, les crèmes de toilette, les savons glycêrinês aux concombres, ceux aux fleurs de foin, d’autres aux violettes de mai, d’autres encore à l'Eau de Cologne 555, à l’églantine, à la jacinthe,\à l’iris, à la peau d'Espagne, et enfin au mimosa. Ce savon Mimosa, une merveille, mon Tonton, tu verras 1
Parmi les cosmétiques qui ont recueilli mon suffrage, car je suis suffragette dans la politique des odeurs suaves, j’ai élu volontiers la crème Mato comme nourricière de mon teint de Baby anglais. Ce nom de Mato lui vient d’une légende russe. Toute une histoire d’un secret de Beauté conservé dans les régions caucasiennes où l’éclat des visages féminins est réputé pour sa durable jeunesse. La peau qui travaille sans cesse, et repousse la loi des Huit heures, a besoin de réconfort et d’une sorte d’allaitement gras pour maintenir sa souplesse, son élasticité et son tissu incomparable, quand il peut être entretenu en cet état de méticuleuse netteté qui le régénère et lë fait s’épanouir.
A cette crime Mato, j’associe la crème Hygis qui émonde l’épiderme de ses souillures internes et externes, assure le jeu des millions de pores qui, bien expurgés de tous déchets, respirent comme il convient à ces minuscules orifices, véritables bouches assurant la vie de notre enveloppe physique. Pour amplifier son action, je deviens masseuse de mon propre visage. Je le pétris pour l’imbiber de ce dictame hygiénique. Je
m’en crois l’artiste, sculpteur au coup de pouce ou d’index sensible et ingénieux.
Cette opération plastique minutieusement faite, 'e satin du tégument facial étant profondément saturé, délicatement lubrifié, apparaît poli comme un galuchat d’un blanc sanguin. C’est alors que j’appelle à moi l’imperceptible, l’intactile, poudre Hygis qui s’effleurit sur la peau avec une part de porphyrisation mate qui achève de parfaire le chef-d’œuvre et me rend comparable (tu le sais, tu me le dis et me le fais croire) aux gracieuses figures féminines, de Reynolds, de Romney ou de Gainsborough. Voir le chapitre des professional beauties d'Old England. J’apparais Loveliness... Oh ! so lovely ! !
Il me semble, mon bonhomme, te voir, la physionomie blagueuse d’un vieux philosophe encyclopédiste assistant à la toilette d’une petite maîtresse à vapeurs. Cher vieux souffre-douleur, Q sois patient ! Je n’ai pas encore exploré le lot de mes acquisitions et la Déesse Hygieïa ou Hygie qui régna sur l’antiquité grecque et romaine, comme inspiratrice de la santé ■ par les soins qui la protègent et de la beauté par la santé qui la confirme, la bonne Hygie, marraine des produits Hygis, m’a conseillé encore la crème Radia qui supprime les taches de rousseur et se conjugue avec la crème Hygis pour donner au teint la diaphanéité lumineuse de l’aurore aux doigts de rose ouvrant les portes de l’orient.
Il est un savon Hygis, dont la pâte, composée d’après la recette fournie par un célèbre dermatologue zurichois, le D r Kreis, constitue la per-
fection même, en raison des corps divers et matières grasses qui lui donnent son efficacité spécifique, soit hygiénique, soit antiseptique, car il en est de deux sortes. Pour l’auto, rien ne surpasse les bienfaits d'un lavage à l'Hygis soap. On devient net et pur comme l’azur d’un firmament attique chanté par Homère.
Le sociologue économiste Saint-Simon professait qu’un être supérieur et foncièrement altruiste était admis à pratiquer tous les excès, dans la vie, sous condition d’offrir le fruit de ses expériences à l’enseignement de ses semblables. Ainsi fais-je ! Je suis prodigue dans mes débauches de parfums, de cosmétiques, d’eaux de renaissance et je pourrais ouvrir et présider un institut de Beauté. C’est pourquoi, je m’applique au prosélytisme de mes découvertes avec ardeur et bagout. « Vous qui voulez être éclatante de fraîcheur, venez à moi. Je vous renseignerai 1 Ainsi i-je prêchant la bonne parole à la ronde, fe suis-je pas d’ailleurs une enseigne vivante de belle santé et de fraîche coquetterie hygiénique? On m’interroge avec avidité : « Comment faites-vous, ma mignonne, pour conserver un tel visage de petite fée? J’indique aussitôt mes artifices et leurs origines et ma publicité orale vaut de l’or.
Ah ! chère ! soupirait hier une mijaurée, votre dentition est une balustrade de perles du plus bel orient, c’est un présent du ciel, assurément ; mais, comment faites-vous pour assurer la purification et la lustration de ce don des dieux ? Une telle symétrie ivoirine doit vous demander ns incessants et quelle impeccahilité ?
— Et moi de répondre, avec un peu de rosserie, car la dame montrait des dents jumentales et négligées que rien ne pourrait rendre séduisantes ;
— Mais, chère amie, la firme Clermont et E. Fouet me fournit ses dentifrices Sérodent. Souvenez-vous bien : « Sert aux dents ». Ce sont : i° une Pâte en tube ; 2 0 un Elixir remarquable, enfin un savon excellentissime ; le tout prodigieusement antiseptique et dont l’énergie stomatique est appréciable. Un bain de bouche parfumé d ‘Elixir sérodent donne une fraîche pureté à la bouche et maintient les muqueuses à l’abri de toutes les mauvaises influences qui se respirent dans l’air vicié des cités.
De même, j'accrédite avec force, car je suis apôtre de l’hygiène et de la culture des ornements naturels de notre corps humain, notre bien le plus précieux, les cosmétiques de la chevelure. Je te le demande, cher oncle, qu’y a-t-il de plus décoratif, qu'un flot de cheveux opulents, souples, lustrés, ondoyants? Tu ne me contrediras pas, toi qui conserves la vigoureuse crinière de lion du désert. De ce côté également le destin m'a comblée, car j'aurais pu me faire un manteau de ma puissance capillaire, si la mode ne m'avait incitée à me coiffer d la garçonne.
Dans le Catalogue de Clermont et Fouet, les lotions capillaires surabondent, toutes à base scientifique de suc de bouleau, d’acide borique, de pétrole, de sève de camomille, dé goudron ou de Jaborandi, sans parler des lotions alcooliques au Portugal, à la fougère fleurie, et d’autres, diversement parfumées, qui ont reçu au baptistère de
la maison les noms de Lotions Gladys, Maryse, Dariale, Seléné et Myris.
J’ai adopté après expérimentation la Canadoline où l’huile minérale exerce une action incontestable sur le cuir chevelu qu’elle rafraîchit, déterge de ses matières sébacées, et assouplit de façon surprenante. Une pointe de brillantine cristallisée et parfumée au jasmin, dite Ornatrix, achève de mettre sur mes ondulations folles ce brillant vital nécessaire.
Ah ! que voilà une longue lettre, vieil oncle chéri 1 Elle est fort bonimenteuse, diras-tu, bien évaporée, bien futile, toute à la bagatelle et à l'inanité des parfums et des cosmétiques de toilette. Mais, crois-tu, qu'il y ait rien qui soit plus important dans ce bas monde, pour une coquette comme ta Florise, que cet art de la décoration et adomement précieux de sa propre personne? Sur ce sujet-là, je suis prête à t'imposer une conférence qui t'amusera et dont tu ne saurais nier la profondeur de vues.
N'oublie-pas, old fellow, que ta Flora n'est pas une petite oie blanche confite en mondanités étroites, éprise uniquement de frivolités de toilette, soucieuse avant tout de séductions, se prodiguant dans les plaisirs sociaux, les théâtres, les dancings et les Tea Rooms.
Tu sais le contraire et connais mon bel équilibre intellectuel de vierge forte, fière de son corps accompli, grâce aux exercices sportifs. Je reste vaniteuse de mon esprit solide d'étudiante allaitée par la philo-psychologie de l'école bergsonienne et je conserve ma conception très nette de la vie psychique supérieure.
Je consacre à mon intelligence, qui me permet tous les jeux de la pensée, la majeure partie de mes loisirs, mais je ne m’illusionne pas sur le savoir, qui, dépendant de notre complexion mentale, n’a qu’une valeur relative, une destination humaine, comme tu dirais.
Mon jeune corps, ce bel animal sain et musclé, constitué par de jolies lignes esthétiques, m’attire également et je ne suis pas coupable d’en vouloir faire triompher la vigueur et la beauté.
Je viens de consacrer aux parfums contemporains mon empirisme critique. Je l’ai fait aussi consciencieusement qu’une thèse sur les Cartésiens ou les Kantiens. La seule crainte qui me vienne, en terminant cette lettre, est de t’avoir peu intéressé, avec toute cette description de pharmacopée d’odeurs et de cosméticologie qui, à tes yeux désabusés de telles préoccupations, ont pu te paraître dépourvues d’intérêt. — Je mets, oncle béni, mon pardon de te l’avoir imposée aux enchères de ta généreuse et inépuisable bonté.
A II my love, Dear ! Yale, arnaque !