DE LA VIEILLE FRANCE GAULOISE A LA RENAISSANCE FRANÇAISE ET ITALIENNE
f e crois, aimable Florise, avoir péché
J -jJ par excès de vitesse, dans ces lettres ultra-rapides. Me défiant de ma documentation, je pris parti de faire K court pour ne pas bourrer ton charmant petit crâne où les idées doivent se mouvoir comme papillons au milieu des fleurs. J’ai ménagé ta tendre cervelle avec ce très minime apport de notions superquintessenciées. Par horreur de l’amoncellement de connaissances, je me suis efforcé de les survoler.
Un des maîtres de ma jeunesse me disait :
«Vous seriez, mon ami, un érudit à faire trembler mon ignorance, si vous n’aviez la grâce
qui la rassure et ne saviez communiquer la sveltesse et la légèreté de votre esprit à cette pataude d’érudition, comme ceux qui valsent bien, savent donner de l’impondérabilité aux grosses femmes qu’ils font pivoter.» Je m’appliquai à conserver jusqu’à mon déclin, ce même poids-plume aux lourds documents arides ou sévères, dont je veux obtenir la volatilité.
Nous abordons maintenant, chère enfant, l'Histoire de notre Europe, depuis le moyen-âge. L’étape serait longue pour une seule épître.
Peut-être m’arrêterai-je en route !
Bien avant que l'honnête Grégoire de Tours nous ait révélé les raffinements des Reines légendaires, séduisantes et fourbes, présidant aux luttes sanglantes des Royautés franques, je crois bien que Alix, Clotilde, Brunhild, Frédégonde, Galswinthe, et autres souveraines, savaient s'entourer de parfums précieux et que l'art des savantes senteurs s'était amplement développé en Austrasie et parmi les Wisigoths d'Ibërie.
Les Chroniqueurs prétendent nous insinuer que les parfums pénétrèrent en France avec l'ère des Croisades, grâce aux nobles chevaliers et vaillants Paladins qui guerroyèrent, à maintes reprises, contre les infidèles.
Je veux bien admettre que les héros venus en Terre Sainte, à la suite de Pierre l'Ermite et de Godefroy de Bouillon, rapportèrent en Occident des eaux de rose cristallisées, des essences rares et des aromates d'Arabie aux châtelaines, qui auraient été très coquettes et ultra raffinées dans leur toilette intime.
Toutefois, Florise, ton vieil oncle est enclin à penser que les Gaulois, ces fameux migrateurs, si ingénieux dans tous les arts, innovèrent les parfums et pratiquèrent plus que tous autres, les sciences de la Cosmétique.
Les Gaulois se mettaient volontiers au service des autres peuples organisés, et on les trouve presque partout, avec leurs chevelures longues, parfumées ou teintes de couleur bleuâtre. J’estime qu’ils étaient parfumeurs, coiffeurs, assouplis à tous les métiers d’embellissement et d’odorisation du corps humain. -
Les femmes germaniques et franques furent éprises de pâles couleurs et de manières alanguies. Elles se plaisaient à exhiber des bras laiteux, des mains ivoirines et des visages de clair de lune. Pour obtenir ce teint maladif, ces carnations de camélia blanc, elles usaient de saignées fréquentes et connaissaient toutes les crèmes susceptibles de rendre la peau blême, transparente, opaline.
Certains érudits inclinent à l’affirmation d’un grand souci de propreté chez les femmes blasonnées du temps médiéval, surtout chez ces puissantes dames à hennin démesuré, si rudement corsetées de fer. Il y aurait eu, dans ces massives demeures féodales, des bains à l’orientale : tépidarium et piscines/.avec tout le jeu des lotions parfumées. Je voudrais m’en convaincre, mais je revois les hommes d’armes revêtus comme homards, ! 'd’une carapace rigide. Ma raison judicieuse me fait supposer que seigneurs et vassaux devaient, dans le privé, communier dans une
orde négligence de leur corps. Leur essence humaine dut sentir âprement le renfermé.
On découvre, certes, des Parfumeurs à Paris, dès la fin du xi e siècle. Mais la profession n’était pas encore bien spécialisée. C’étaient alors les marchands merciers qui débitaient les matières odorantes, poudres aromatiques, et alcoolats. Tout cela se vendait avec la droguerie, qui très probablement, venait s’ajouter à ce genre de négoce.
La fabrication des senteurs était sommaire.
La distillation des fleurs et plus particulièrement de l’essence de roses remonte, à vrai dire, au x e siècle. L’invention en est attribuée au plus illustre des médecins arabes, Abou-Ali-el- Heissein, plus connu sous le nom d’Avicenne et surnommé à bon droit : « Le Prince des Docteurs ». C'était un précurseur. Il a laissé des traités de physiologie et d’anatomie qui nous déconcertent par un incroyable génie d’observations et une vision aiguë de la thérapeutique future.
Il faut attribuer à Avicenne l'essence de jasmin, celle des mille fleurs et aussi cette subtile essence de banane qui ne s’est jamais acclimatée en Occident. En Orient, elle demeure très goûtée, comme l’est d’ailleurs la banane ellemême, qui est le fruit le plus populaire.
Lorsque le fameux calife deBagdad, Haroun-al- Raschid, dit «le Juste », envoya, vers l’an 800 de notre ère, une ambassade chargée de présents à Charlemagne, Empereur d’Occident, nombre de parfums, onguents, cosmétiques, inconnus de
nous jusqu’alors, y figuraient, mais les fameuses essences d’Avicenne n’étaient pas encore créées.
L’invasion des Maures en Espagne, leurs incursions sur nos côtes du Sud contribuaient à favoriser les apports de parfums chez nous. Ce n’est qu’après la découverte du continent américain que nous prîmes connaissance de ces merveilleux produits qui ont nom vanille, baume du Pérou, cacao, muscade, clou de girofle, tolu et autres parfums végétaux aujourd’hui d’un usage courant.
Sur la fin du xn e siècle, en 1190, pour préciser, Ig les parfumeurs, désireux de se réunir en une jUj corporation reconnue et protégée, sollicitèrent |j de Philippe-Auguste, qui la leur accorda, une IHj charte formelle confirmée en 1357 par Jean- Sans-Peur, puis par Henri II d’Angleterre, se disant roi de France en 1426, et renouvelée par Henri III, et enfin en 1658, par Louis XIV, qu’on nommait alors « Le Souverain le plus fleurant ».
Nicolas de Montaut dans son Mirouër des Français, qui parut en i583, reprocha aux damoisefles de son temps l’effroyable abus qu’elles faisaient des parfums : eaux cordiales, ambre gris, civette et musc.
Les parfums passaient cependant pour être hygiéniques et préserver des épidémies. Beaucoup sont, en effet, fort antiseptiques.
Le sage Montaigne écrivait, à peu près à la même date que Nicolas de Montaut, ces paroles I nourries de son rare bon sens :
■ Les médecins pourraient tirer des odeurs plus d'usages | qu’ils ne le font, car j’ai souvent aperçu qu'elles me changent et |
parfums et encens aux églises, si ancienne et si espandue en toute nation et religion, regarde à cela de nous réjouir, esveiller et purifier le sang pour nous rendre plus propres à la contemplation. •
Au xvi e siècle, le sceptre de la parfumerie fut tenu superbement par les artistes italiens attirés chez nous, surtout à Paris, par François I er et Catherine de Médicis. La France fut alors véritablement italianisée, aussi bien dans les modes du langage que dans celles de la toilette et des mœurs intimes. Une énorme vague d’aro- M| matisme venue de la péninsule submergea tout notre pays. Le snobisme du « bel mondo » et de « la moda elegante » subit cette « influenza » sous toutes ses formes capiteuses. Les savants préparateurs de la « fattuccheria » et de «l’alchimia criminosa» se donnèrent rendez-vous dans notre hospitalière capitale où triomphait René-le-Florentin. Là boutique du Pont-au-Change où ce dernier vendait les senteurs, était achalandée par les beaux muguets et dames d’atour et de gentes manières de la Ville et de la Cour. La marjolaine, l’origan, le thym, les eaux de Jouvence les poudres et sachets odorants y étaient en grande vogue.
La corporation des parfumeurs de la Renaissance s’était jointe et confondue à Celle des gantiers désignés du nom de gantiers-parfumeurs. Les gants à senteurs fortes étaient seuls admis dans la société distinguée.
Plus tard, en 1776, les gantiers-parfumeurs réunis aux boursiers et ceinturiers, avaient pour mission de débiter les essences s’accommodant aux ornements ouvrés dans le cuir, les pellicules,
maroquin, chevreau, dermes et épidermes des animaux. Nous avons conservé com m e senteurs le cuir de Russie et la pea,u d’Espagne. Je pourrais ajouter la frangipane qui prit naissance avec les gants parfumés, et sur l’origine de laquelle on pourrait disserter savamment.
La Mode exigea jusqu’au début du xvn e , — alors que l’Espagne exerçait à son tour son influence despotique, — que les parfums de bonne origine fussent fabriqués en Italie, y compris gants de senteur venant principalement de Rome.
La passion des onguents, aromates, pommades, lotions, eaux de Toilette, gants odorants, poudres essentielles, atteignit telles proportions que les disciples de René le Florentin songèrent à dissimuler dans les parfums des produits toxiques susceptibles d’expédier sans bruit dans un monde meilleur ceux auxquels on les offrait en présent. Blancs onctueux, dentifrices, fards, étaient les véhicules de poisons corrosifs ne laissant aucunes traces apparentes. Ils s’introduisaient par les pores de la peau ou les muqueuses et cheminaient lentement à travers le corps où ils atteignaient mortellement les organes essentiels à la vie.
Henri III, en vrai petit maître qu’il était, croyait effacer ses taches de hâle en portant la nuit un masque, connu sous le nom de masque de Poppee et qui se fabriquait avec de la farine et des blancs d’œufs, qu’il faisait sécher sur son visage et qu’il enlevait le matin avec de l’eau de cerfeuil.
Diane de Poitiers, grâce aux cosmétiques dont elle faisait usage, — bien que quelques biographes
aient affirmé qu’elle n’usait que de l’eau du ciel, — conserva ses charmes, sa beauté, son ardeur de jeunesse jusqu’à un âge extrême. Elle était encore fort belle quand, plus de deux siècles après sa mort, on l’exhuma de son tombeau du château d’Anet. Tenait-elle ses secrets de beauté du fameux Paracelse, ou bien la châtelaine d’Anet était-elle une simpliste, ne demandant qu’à la seule nature sës remèdes contre le temps dévastateur ? Enigme durable ! Toutefois Brantôme ne nous laisse guère ignorer comment ses honnestes dames en usaient savamment pour réparer des ans l’irréparable outrage.
Avec Henri IV, parfait Béarnais, sain et vigoureux, fier soldat et roi soucieux du bien-être public, l’esprit français italianisé à outrance sous le règne des Valois-Angoulème, se modifia rapidement et totalement. Aux types efféminés de souverains félins, perfides et cruels, entourés de mignons et de bretteurs, de damoiseaux aux mœurs fort équivoques et qui se parfumaient comme des courtisanes, succédèrent de francs et loyaux gentilshommes aimant la vie active, la chasse, la belle galanterie.
LeVert-Galant fut-il très sensible aux senteurs? J'estime que cela est plus que douteux. S’il en usa, ce fut pour combattre et dissimuler la violente odeur de fauve qu’il dégageait âprement, comme d’ailleurs tous les Rois de sa Race.
Les parfums, alors que gouvernait le Cardinal de Richelieu, épris de fines senteurs, parvenaient de notre Provence que Godeau, évêque de Grasse et bon poète, devait nommer « La Gueuse
parfumée» parce qu’elle était pauvre au point de solliciter des subsides de la Cour.
Les femmes recherchaient alors des recettes multiples pour entretenir le corps en santé et les parfumeurs étaient chargés de leur fournir les produits les plus réputés, tels que «l’Eau vitale de jeunesse», «l’Eau impériale», «l’Eau thériacale pour le rajeunissement », axcréditée par le célèbre médecin Fernel. Il entrait dans ces préparations des épices, des herbes parfumées, des fleurs, des fruits. C’était compliqué, à la façon des drogues de sorciers ou des remèdes de bonne femme. Il y avait de tout : des racines de gentiane, des feuilles de rue, des clous de girofle, du gingembre, du bois d’aloès, du cubèbe, du romarin, de la bourrache, de l'hysope, de la sauge, de l’eau de rose, du vin blanc, du chardon-bénédic, du citron, de l’orange, du nénuphar. Mais déjà les produits n’étaient plus très purs. La fraude se développait et le philosophe des Essais écrivait : « Les hommes ont fait de la nature comme les «parfumiers » font de l’huile, ils l’ont sophistiquée. »
Il te faudrait lire, Florise, le « Traité des Odeurs» de Théophraste, imprimé par Vascosan, d’après Adrien Turrebo, en 1556, ou bien le « Parfumeur François» qui enseigne toutes les manières de tirer les odeurs des fleurs ou bien encore le « Parfumeur Royal », sinon le « Discours apologétique sur les vertus principales de l’eau de la Reine de Hongrie ».
Cette lettre est longue. Mes conseils de lecture peuvent t’apparaître comme pensums.
Il est prudent de ne pas dépasser le point de
lassitude où ta frivole attention va cesser de demeurer valablement éveillée. Je désire prévenir à. la fois la fatigue de l’épistolier et celle de la destinataire. Je veux même éviter les ratés entre le poste émetteur et celui du récepteur, puisque tout est actuellement à la T. S. F.
Je te réserve, ma douce enfant, une nouvelle promenade à travers l’histoire des odeurs.
Tu vois à quelle incontinence d’écrits ma complaisance pour toi m’entraîne, au delà de mes prévisions. Mais, au moindre signe de lassitude de ta part, crois bien que’ je saurai me réfugier dans le garage pacifiant du silence. Je ne reprendrai la route que si tu m’y invites ou même si tu m’en supplie de ta voix la plus énivrante.
Il y a belle lurette, tu le complaisant esclave de tes sucre ne se cristallise jamai fond sous tes caresses. Je pas l’harmonie rieuse de fossettes qui s’enlaidit dans la bouderie.
Je condense mes documents jusqu’à ne faire pour toi qu’une de ces pilules minuscules que l’illustre chimiste Berthelot promettait à l’humanité future pour suffire à sa subsistance.
J’aborde donc témérairement le siècle Louis quatorzième, et, en deux temps, je ferai le procès du Roi-Soleil.
Pourquoi le procès? diras-tu. Parce que, ma chérie, ce Roi, soi-disant le plus fleurant du monde — répudiait les senteurs et fit, dit-on, une véritable guerre aux Parfums. Les émanations des écuries royales lui étaient agréables et l’odeur du crottin flattait son odorat dépravé. Cet olympien ignora que, dans la mythologie grecque, les Dieux se faisaient précéder chez les humains par des arômes d’ambroisie qui étaient leurs annonciateurs sur la terre ? Christine de Suède qui fut très philosophe, remarquait que les hautes charges d’un Royaume sont semblables aux parfums, en ce sens que ceux qui les portent ne les sentent plus. En raison de quoi les parfumeurs sont en danger de perdre l’odorat dans la pratique de leur profession.
Peut-être bien Louis le Grand fut-il calomnié, car un livre fameux. Le Parfumeur francoys, publié en 1680, nous révèle que l’auguste monarque aimait à s’enfermer dans son cabinet avec
sais, que je suis le caprices. L’oncle en s brutalement, mais ne changerai donc ta physionomie à
gSEÉHÉ
| le chef des odeurs en vogue de son règne, H M. Martial, pour lui voir fabriquer tels parfums H secrets qu’il dissimulait sur son corps, afin de neutraliser les exsudations et effluences qu’il avait réputation de répandre autour de sa souveraine personne.
L’usage des bains, transmis par les étuvistes du mbyen âge, qui avaient copié, en quelque sorte, l’institution des Hammams orientaux, s’était peu développé au cours du grand siècle. Dans les plus luxueuses demeures, les salles de bains faisaient défaut. On allait se faire laver chez des barbiers-baigneurs, tenant bains, étuves et dépilatoires pour la propreté du corps humain. Le Livre Commode de A. du Pradel, qui était le Bottin primitif du 17 0 siècle, nous a laissé les noms et adresses de ces tenanciers de maisons de décrassement, médiocrement installées.
Au temps de ses amours avec La Vallière, Sa Majesté allait se faire baigner, laver, épiler chez un nommé La Vienne, qui désodorisait sa Grandeur, plutôt qu’il ne la parfumait. C’était une purification nécessaire; aussi, par reconnaissance, Louis XIV fit-il de son baigneur La Vienne son premier Valet de Chambre, aux heures où la fière Montespan ne tolérait ses approches qu’au sortir de ses ablutions.
Mes études, Florise, m’ont rendu intransigeant sur nombre d’opinions historiques. Je crois que le plus grand règne dont notre France se soit honorée ne fut point celui des intimités privées bien odorantes. Versailles ne fleurait la rose, ni la fine cassolette dans ses petits appartements,
tant que vécut le Roi le plus emperruqué du globe. Bien s’en faut I Je ne veux pas y insister dans ce fugitif aperçu excluant tout vain bavardage. A mon avis, on se farda plus outrageusement alors qu’on ne se parfuma. Il ne reste guère dans l’Art du parfumeur qu’une seule recette de ce temps d’apparat, celle d’une poudre de composition, dite poudre à la Maréchale, imaginée et triturée, pour son propre plaisir, par la duchesse d’Aumont, épouse d’Antoine d’Aumont,-maréchal de France. Cette poudre réputée ne fut vraiment livrée au commerce et vulgarisée qu’au cours de la minorité de Louis XV, à l’heure de la Régence. Il y entrait, de l’iris, de la canelle fine, du bois de Rhodes, de la graine d’ambrette, des roses de Provins, du benjoin et coriandre, de l’essence de bergamote, des fleurs d’oranger, du musc, de la badiane, etc. Mélange digne du temps de la sorcellerie. La poudre dite : au Bouquet de la Reine ne fut qu’une imitation et n’eut point égal succès.
Les ouvrages révélant des secrets de beauté pour conserver durablement le charme des dames, suivis de multiples recettes d’eaux de senteur, de pommades, lotions, fards et conseils galants, se donnèrent carrière de 1650 à 1715. Les plus fameux sont ceux du Chevalier Digby, chancelier de la Cour d’Angleterre, où, sous le règne d’Élisabeth et de la Reine Anne Stuart, la suprématie de l’art de la parfumerie apparut, sans conteste, portée à un raffinement, qui surpassa tout ce qu’on avait connu jusque-là.
N’as-tu pas entendu parler, ma mignonne, des sweet coffers, qui furent alors en honneur, et dont
on rencontre tant d’admirables spécimens au South Kensington de Londres. C’étaient des boîtes et flacons revêtus de guillochages, de filigranes d’or, de pierreries, qui sont de véritables' chefsd’œuvre d’orfèvrerie. Parmi ces joailleries à parfums, on remarquait certaines boules de senteur en forme de pommes ou de poires, travaillées comme des reliquaires ajourés, et revêtues d’améthystes, rubis, béryls, aigues-marines, topazes ou grenats. On les nommait : Pomandres.
Beaucoup de ces sweet coffers, en forme de fruits paradisiaques, aussi riches que des ostensoirs antiques et faits de métaux précieux, s’ouvraient par ressort en quatre ou six parties, divisées en tranches égales, comme des oranges, et chacun des compartiments contenait des poudres ou essences de santal, d’ambre, de musc, de pain d’amandes, de bois de cèdre ou autres parfums d’Arabie. On en faisait grand usage au temps fastueux de Buckingham.
Je reviens à notre continent, à notre histoire odoriférante, au dix-huitième siècle pour y saluer le retour de mœurs libres jusqu’à la licence, moins condamnables, en somme, que celle de l’hypocrisie rigoureuse du Roi Soleil.
Sous le règne du Bien-Aimé, Louis XV, Versailles devint la Cour parfumée, la Cour de la galanterie stylisée dans la rocaille ou le rococo et rythmée par les mélodies charmantes de Rameau, de Mozart et de Cimarosa. Jean Liébault venait de publier un traité important sur les arts du parfumeur, les secrets de s médecine et la philosophie chimique. Une nouvelle mythologie nais-
sait, où la femme était délicieusement adorée sur un Olympe fantaisiste. Elle s’y offrait plus que Reine. Tout était orienté vers ses grâces et sa beauté. Les peintres s’efîorçaient à son apothéose sur des ciels d’aurore, au milieu d’envols d’amours joufflus et mutins. Jamais la sensualité ne fut plus développée. Plaire était l’unique souci et jouir de l’heure la plus impérieuse nécessité.
L’étiquette de cette Cour cythéréenne consistait à flatter la vue par l'harmonie des êtres et des choses réunis en un même décor de volupté à se délecter l’odorat par les senteurs les plus fines que chacun mettait son amour-propre à porter sur soi, dans un but séducteur.
« Un gigot tout à l'ail, un seigneur tout à l'ambre à souper vous sont réservés*, écrivait certain vieux fermier général à la femme qu’il convoitait. Le Duc de Richelieu, petit maître accompli, saturait l'air autour de sa personne de parfums dont il s’était fait une spécialité et qui augmentaient encore son pouvoir sur les caillettes de son temps.
Il était alors d’usage qu’on variât chaque jour ses parfums et les grandes coquettes possédaient un calendrier de 365 senteurs caractérisées.
J’ai près de moi sur le coquet Bonheur du Jour où je t’écris cette épître, ma Florise, un ouvrage en quatre volumes, intitulé Abdeker ou l’art de conserver la Beauté, dû, je crois, à un savant Docteur Le Camus, fort réputé pour avoir favorisé l’extraordinaire vieillesse de Ninon de Lenclos, alors qu’il débutait dans la science médicale. Ce qu’il contient d’observations, de recettes, de conseils, de procédés de fabrication
d’odeurs nouvelles, est inénarrable. C’est sous un petit format une bibliothèque de la toilette dépassant toute conception.
Rien que sur les produits énoncés je^t’écrirais plus de cent pages, ma Jolie I Les eaux de la Reine de Hongrie, de Cordoue, de bergamote, d’Argentine, de myrte ou de fraises, les lotions des Sultanes, d'ambrette ou d’iris de Florence étaient surtout à la Mode.
Quant aux senteurs, la jonquille, la tubéreuse, la violette, l’œillet, le jasmin, les mille fleurs, la rose, la cerise, l’ambre, la frangipane, le citron et la lavande étaient déjà à la base de la plupart des compositions. Le luxe des parfums était si nécessaire à la Cour que la gracieuse Pompadour dépensait pour séduire quotidiennement le Bien- Aimé, toujours si morne et si ennuyé, plus d’un demi-million rien que pour le réassortiment de son cabinet d’odeurs. La Du Barry surenchérit peut-être encore par la suite, car elle commit des excentricités pour arracher au fameux Cagliostro le secret d’une pommade de Jouvence qu’elle voulut posséder à tout prix pour le maintien de ses charmes.
Marie-Antoinette s’appliqua à plus de discrétion, Elle sut donner aux parfums un relent atténué, mais aussi persistant au contact tiède de la peau.
La tragédie révolutionnaire, cela ne t’étonnera aucunement, mit en grève les parfumeurs. Seuls, les sans-culottes révélèrent l’éternelle exhalaison du peuple livré au labeur ou aux joies des libations de l’homme, libre, mais plus que jamais 3 de ses passions. Dans la tourmente de
la Terreur, une seule curiosité à te signaler. On mit à la mode la Pommade de Sanson. Avait-elle odeur de sang et couleur de guillotine? En tous cas, celles qui portaient leurs cheveux à la victime, dégagés sur la nuque, s’en lubréfiaient la coiSure avec un inconscient cynisme.
Les Traités osmologiques consacrés aux odeurs composaient, déjà au commencement et surtout au milieu du dix-neuvième siècle, une bibliothèque importante. J’en ai lu une grande partie et je t’avoue, ma nièce aimée, que tu portes peut-être en toi les mêmes atavismes qui s’attachèrent à ton vieil oncle, lequel, aux temps de sa jeunesse fut très sensible à tout ce qui influençait les centres cérébraux de son olfact, à ce point qu’il ébaucha une oeuvre inachevée qui s’intitulait « La Philosophie des Parfums ».
Je n’ai nul regret d’avoir négligé ce livre qui n’eut certes apporté dans nos connaissances aucun aperçu nouveau. Je dois reconnaître que la science psychologique, et surtout la psychiâtrie ont ouvert des voies que je n’aurais certes pas découvertes. La valeur - des parfums comme agents d’excitation des ^fonctions de l’amour physique, par exemple, apparaît aujourd’hui comme absolument indiscutable.
Inconsciemment, ce fut ce qui guida toujours les hommes et les femmes nées pour le plaisir et livrées au culte de Vénus. En se couvrant de senteurs pénétrantes, les êtres de volupté, avides de séduction, percevaient l’action troublante qu’ils exerçaient sur les centres nerveux et émotifs d’autres êtres attirés dans leur zone captatrice.
C’est pourquoi les Nymphes et Merveilleuses, ainsi que les Muscadins et Incroyables du Directoire se livrèrent si volontiers aux suavités olfactives et abusèrent des aromates, de l’ambre, du musc des Indes, del’oliban, de l’eau de giroflée, des alcoolats de tubéreuse, de thym, de jonquille et de santal. Des « bouquets » embaumés se dégageaient des mousselines et linons transparents qui voilaient à peine les charmes opulents de ces déesses presque nues, cherchant à se révéler entièrement à leurs contemporains, ainsi que des effrontées païennes soucieuses de faire revivre encore une fois sur la terre les mythes voluptueux de l’antiquité grecque et romaine.
Mais tu n’attends pas de moi, ma bachelette, que je t’instruise des caprices et dépenses somptuaires des citoyennes Tallien, Bonaparte, Hamelin et autres aimables créatures, toutes de sensualité exaspérée. Les hommes font les lois, les femmes les mœurs, et les amoureux du passé écrivent des livres historiques. Tu es une fervente des Goncourt. La Société française pendant le Directoire suffira à tes curiosités.
De même, le bon bourru Frédéric Masson, qui fut atteint de Napoléonite aiguë, te dira le goût dont témoigna 1 e'Petit Caporal pour les baumes et les eaux de Cologne qu’il colportait avec lui dans les camps. L’Impératrice Joséphine, cet oiseau des Iles, aux manières exotiques, fort capricieuse, inconsidérée, le cœur vite sur la main, boutadeuse et lunatique, fut une des plus grandes affamées de parfums qui se soient montrées dans le cours des âges.
Elle en consomma, à elle seule, des boutiques entières, des cosmétiques, surtout des pâtes et des poudres vivifiantes, y compris les lotions prometteuses d’adolescence restituée. Elle engloutissait pour sa toilette des sommes fantastiques. Lorsque son impérial époux acquérait de la gloire en conquérant le monde, elle avait des loisirs qui lui permettaient de se livrer à son art favori d’autoplastique et à l’adornement pictural miraculeux de sa beauté, encore que discutable, si l’on en croit ses illustres portraitistes. L’apparence de cette beauté, était plus coûteuse que ne l’aurait été la réparation intégrale des plus belles fresques des quatrocentistes italiens dans toutes les églises de la Péninsule.
L’époque qui se résume sous le nom de la Restauration nous apparaît comme un sombre flambeau refroidi sous l’éteignoir. Une grisaille historique, quelque chose de froid comme un camée, de rigide comme un goupillon, de terne comme un camaïeu, se montre en scène et s’y maintient.
A travers le temps et l’espace, les années marquées au sceau de Louis XVIII et de Charles X dégagent une odeur de renfermé, un caractère de provincialisme tout de morne respectabilité sévère.
Ce fut l’heure bienheureuse de la sainte mousseline, des robes à collet monté, de la laideur pudique et contenue, du lait virginal, de la cithare et de la harpe, celle des Romances de Loïsa Puget, de la Grâce de Dieu, du Soleil de ma Bretagne et de la Bénédiction d'un père. On y cultivait les vertus de l’eau de concombre pour le teint, de la pommade à la moelle de bœuf
pour les cheveux ainsi que les parfums de violette et d’iris dans les lessives.
Es-tu curieuse, ma Florise, de ce qui se débitait tant boîtes que flacons en ces temps de pseudochasteté, où la duchesse d’Angoulême donnait le ton? Réjouis-toi, j’ai acquis, et heureusement conservé, une curieuse collection composée de plus de 760 vignettes détachées de boîtes ou enveloppes ayant contenu des savons et produits de beauté, ou des réclames et images distribuées chez les parfumeurs.
Presque tous ces sujets ont été coloriés avec soin ; ils reproduisent les modes et les coiflures de la Restauration; les heures de la journée d’une élégante.... Le « Parfum de Madame »
offre les traits de la duchesse de Berry ; l’Eau des Braves s’illustre de nombreux costumes militaires ; le souvenir de l’Empereur reste vivace sur nombre de vignettes ; le Fluide de Java, l’Huile antique, le Parfum du Troubadour s’ornent des poétiques décors et des évocations gothiques du romantisme, l’enthousiasme pour la cause des Hellènes a mis l’Eau athénienne à la mode ; certains produits donnent les portraits de Madame Dorval, de la Malibran, des scènes d’opéras de Rossini. Auber, etc. Le passage révolutionnaire
; marqué sur ces réclames : journées de Juillet, avènement du drapeau tricolore.
Je puis également, chère Florienne, t’exposer que sous la Restauration, l’invention du vaporisateur d’odeurs s’innova chez nous. On se servait bien en Angleterre, au xvn e siècle, des Casting Bottles qui étaient des sortes d’aspersoirs, mais le véritable
vaporisateur est français. Son inventeur — qui le croirait 1 — est le célèbre écrivain gastronome Brillat-Savarin. Voici une lettre que j’ai pu dénicher. Réjouis-toi de connaître ce que les autres ignorent, afin de pouvoir en tirer quelque vanité quant tu seras La paonne d’un salon à la Mode.
L’auteur de ]a Physiologie du Coût ; écrit: «Certain jour dont le souvenir m'est cher : c’est celui où je présentai au Conseil d'Adistration de la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale
la fontaine de compression appropriée à parfumer les apparte-
plus sava
ls dais
Ln plaisir inexprimable les tê
Personne ne s’est avisé de parler de cette invention de Brillat-Savarin. Je bénis l’occasion seule qui me fait te la révéler.
République de 48, Coup d’Etat, Second Empire, vingt ans de corruption, guerre de 70, troisième République, premier quart du vingtième siècle, tu connais cette histoire, celle dont tu es issue, mon enfant, celle d’hier, plutôt triste. Les parfums la résument par les règnes du Patchouly, de la violette de Parme, du lilas blanc, des Philocomes, du ylang-ylang, des produits artificiels dérivés de la houille et de ceux des combinaisons chimiques les plus ingénieusement amalgamées et alambiquées qu’on puisse rêver.
Me voici au bout de mon papier. Je crois sentir que tu vas murmurer une chanson déjà hors mode qui s’achève par ce cri de langueur : «.Moi, j’en ai marre !» Je me hâte donc de fermer ma boutique professorale que je n’avais,'d’ailleurs, entr’ouverte que pour toi et dont j’ai si peu sorti de marchandises qu’elle m’apparaît pour ainsi dire intacte.
Ce bavardage n’a nulle prétention à un cours d’enseignement. Dis-moi, toutefois, petite chérie, si ton no-noncle fut clown à ton gré en se pelotonnant comme il vient de le faire dans ces diverses ménues lettres que tu reçus de lui? Ne faut-il pas que les enfants s’amusent? Ne t’ai-jô pas trop ennuyée; — J’en ai peur.
SUR LA COSMÉTIQUE ET i/ESTHÉTIQUE DES FARDS A TRAVERS L’HISTOIRE
e me croyais quitte avec toi, in-
J vggi satiable Florise ! ayant résumé, en M) quatre lettres successives, l’essence /W archi-quintessenciée de l’histoire des parfums, dont la Bibliographie seule comprendrait un gros volume; j’estimais, avoir le record des compressions difficiles.
J’ai vaporisé, sur ton intellect de bergeronnette une émulsion de connaissances extra - légères, propres à te fournir une vague notion de ce que furent, à toutes les étapes de notre Humanité, les arts subtils imaginés par nos pères pour satisfaire la délectation de notre sens olfactif.
Pouvais-je penser que, capricieuse, versatile, avide d’inconnu, toujours en fringale de nouveauté, tu t’aviserais, avec un esprit diabolique, de t’apercevoir que j’avais prudemment mis de côté la science de la Cosmétique et tout ce qui touche à
cette esthétique du maquillage que nos aïeules pratiquèrent à qui mieux mieux!
Vite une épître complémentaire! m’écris-tu.
J'obéis encore ; je reprends la plume pour te • donner un abrégé, une manière d'aperçu, d’épitomé, un compendium, qui apaisera, j’aime à le croire, ton prurit des coquetteries rétrospectives.
D’après l’auteur du Livre d’Enoch dans l'Ancien Testament, ce serait l’ange Azaliel qui aurait appris aux filles des hommes l’art de se rougir le visage déchaînant ainsi l'amour sur la terre par ce fait que les anges, ses frères, à la vue de vierges plus roses que l’aurore, s’enflammèrent pour elles jusqu’à les épouser et que, de cette alliance du génie et de la beauté, relevée par l’artifice, naquit cette race illustre que l’Écriture désigna comme celle des forts et des puissants.
L’antimoine serait le plus ancien des fards dont il ait été fait mention. Dès la plus haute antiquité on le vit en grande faveur. Pour dire le cas qu’on en fit, rappelons que Job donna à une de ses filles le nom de « vase d’antimoine» « Keren Hapuch », ce qui équivalait, en quelque sorte, à notre terme d'argot: « boîte àfardn.
Le fard d’antimoine servit longtemps aux Orientales qui, se voulant des yeux agrandis et largement fendus, obtenaient cette illusion en se passant autour de la paupière une aiguille trempée dans l’extrait d’antimoine. Isaïe, dans le dénombrement précieux qu’il nous a légué des parures des filles de Sion, se garde bien d’omettre ces aiguilles à teinture pour les yeux. La mode en était si répandue que nous lisons
dans un des Livres des Rois que Jézabel (dont H l’éclat emprunté nous fut aussi révélé par Racine), B ayant appris l’arrivée de Jéhu à Samarie, se mit B les yeux dans l’antimoine, ou, pour s’exprimer 8 comme l’écriture, se les plongea dans le fard, pour parler à cet usurpateur et se montrer à lui.
Le prophète Jérémie, qui était un grand raseur biblique et dont le mot de «Jérémiades» a vulgarisé l’état d’éternelles doléances, criait aux filles de Judée: «En vain vous vous revêtirez de pourpre, et vous mettrez vos colliers d’or ; en vain vous vous colorerez les yeux d’antimoine, vos amants vous mépriseront ».
Jérémie ne sut convaincre les filles de Judée ; le fard continua d’être employé. Tertullien et Saint Cyprien déclamèrent plus tard contre cette coutume sans plus d’effet, car aujourd’hui encore les femmes d’Orient se teignent les yeux de khôl (ou co-ol) par tradition, et rien ne saurait les en empêcher, pas plus que de se servir de henné pour leurs ongles et la paume de leurs
Jamais, peut-être, la splendeur de l’adoration physique n’alla aussi loin que dans l’antique civilisation d’Ëgypte, en cette vallée du Nil où régnèrent les Pharaons et, principalement, sous la dynastie des Ramsès. Rois, reines, femmes, guerriers, savants, prêtres et sacrificateurs, bœufs, chats, statues de déesses et simples momies, tout s’ornait de couleurs vives, se revêtait de décorations symboliques, où l’or se mariait aux carmins, aux verts profonds, aux bleus indigo ou aux pourpres violentes. Sous les Sésos-
I tris et les Ptolémées, ces maquillages étaient si ardents qu’ils ont résisté aux ravages des si clés. La réputation des Égyptiens dans cette science du décor humain avait été portée au delà des mers, car les impératrices romaines faisaient acheter chez les prêtres charlatans du temple d’Isis, les mystérieux secrets du « Cosmetikon », qui révélaient les procédés aptes à donner aux visages l’éclat de l’or et de l’ivoire.
A Ninive, dans le pays d’Assur, à Babylonn, en Chaldée où la polychromie régna en maîtresse, les fards exercèrent longtemps leur puissance despotique et les Assyriennes poussèrent l’amour des cosmétiques jusqu’à se vernir et s’émailler le visage à l’aide d’enduits qui, en se desséchant, obtenaient la consistance, l’éclat et la durée des plus beaux laques d’Extrême-Orient.
Théophraste nous enseigne que les Grecs ■ appelaient fard ou « fucus » tout ce qui pouvait teindre la chair, tandis que la substance particulière dont les femmes se servaient pour oindre leurs joues de rouge était nommée « rizion », racine importée de Syrie à cet usage, j Le fucus s’additionnait souvent d’un blanc de céruse, le rizion était un carmin qui ne pouvait être confondu avec le purpurissum, extrait de l’écume de pourpre à l’état d’ébullition.
I Les Grecs, parmi tant d’autres vanités décla- ( rées, avaient celle de se regarder comme les inventeurs ou les importateurs de la cosmétique. | D’après leur mythologie, les secrets de beauté
u] leur seraient venus du haut du mont sacré de
la Thessalie, par l’entremise de la nymphe Oenone, [H la célèbre parfumeuse de l’Olympe.
Chez ce peuple, amoureux de la perfection des ui formes, l’usage des artifices devait atteindre à RJ des excès véritables, et le sage et austère Solon H légiféra en vain contre les parfums, les opiats, Rj les teintures et les badigeonnages faciaux. On n’en continua pas moins à distiller des huiles et à se composer des masques d’adolescence et de beauté tentatrice, tandis que la belle Aspasie, hétaire lettrée, livrait à la publicité deux livres de précieuses recettes d’embellissement et de vénusté employées par elle.
Tu peux te rendre compte, que les fards que nous nommons «confusion » et «pudeur offensée * et qui suppléent à un état moral dont la jeunesse féminine actuelle s’est si bien libérée, existaient déjà à profusion à l’heure ou Aphrodite comptait autant d’aimables prêtresses dévouées à son culte qu’il y avait de jolies filles en Hellade.
Mais avant de te renseigner sur les artifices de la toilette au temps des Césars, laisse-moi, chère nièce, te récréer un instant par l’étymologie du mot « fard » qui presque sûrement tire son origine du mot italien « farda i qui signifie : crachat.
Je vais te fournir l’explication. Les anciennes Romaines avaient des soubrettes accortes, spécialisées dans les services' les plus divers. On s'entendait déjà à la division du travail. Donc, les esclaves chargées de concourir à l'éclat du teint par un maquillage de résistance, se voyaient tenues de broyer avec les dents et de diluer avec
leur salive le mercure et autres ingrédients qui composaient la pâte tinctoriale qu’elles appliquaient sur les joues des coquettes, en vue de dissimuler la pâleur de leur visage.
Lucien, le grand peintre des mœurs antiques qui retrace les usages de ses contemporains, alors sujets de l’Empire, sous le règne des Aritonins, nous fait assister au petit lever des épouses de certains des plus riches sénateurs romains.
« Si quelqu’un, dit-il, voyait ces dames au moment où elles se réveillent, il croirait rencontrer un singe, ce que nous considérons comme d’un mauvais augure à notre première sortie.
«Elles s’entourent d’un cercle d’esclaves et de vieilles complaisantes qui s’empressent à l’envi de faire revivre sur le visage de leur maîtresse les attraits que la nuit a détruits. Se laver les yeux avec de l’eau froide et vaquer gaiement à ses affaires de ménage serait regardé comme une affectation ridicule de nos antiques mœurs. Il faut à présent, avant tout, employer les poudres, les pommades, les teintures. Tout cet attirail ressemble à un cortège : chaque femme de chambre, chaque esclave porte un coffret, un vase, des pinces et instruments variés, des boîtes autant qu’il peut y en avoir dans une pharmacie. Cet admirable peintre qu’est ce rhéteur et philosophe de Samosate nous brosse un tableau, qui ne nous laisse rien ignorer des ingénieux rafistolages de ces illustres patriciennes.
Martial disait aussi de Messaline: « Les trois quarts de ses charmes se trouvent dans des boîtes ; sa table de toilette est composée d’une centaine
de mensonges et ses cheveux ont tant d’éclat qu’ils vont rougir jusqu’aux rives du Rhin.
Un savant allemand a écrit au début du siècle dernier un ouvrage intitulé : « Sabine ou Matinée d’une Dame romaine à sa toilette, à la fin du I er siècle de l’ère chrétienne. Cet érudit, C. A. Bœttinger, nous renseigne copieusement sur tous les apprêts que subissaient toutes parties du visage : les dents, la chevelure, les yeux, les oreilles, le nez, le front. Si tu en es curieuse, chère petite, je te le ferai lire ; tu y verras qu’on se teignait les cheveux non seulement en rougeorange, mais encore en jaune citrin et, qui mieux est, en bleu céleste.
Vingt volumes sur le sujet n’épuiseraient point la matière des raffinements artificieux, des prothèses et des fardements dans l’ancienne Rome.
Sans nous attarder aux épigrammes des poètes latins déchaînés sur ces vieilles folles de l’Empire romain, qui passaient à accommoder leurs restes plus de temps qu’elles n’en accordaient au sommeil, je te citerai comme souveraines dans l’art des cosmétiques, dès le xv e siècle, de notre ère, les dames florentines qui, pour dissimuler les rides, comptaient plus de trois cents recettes. Les cosmétiques avaient pris un tel ascendant sur la vie de Florence que les prêtres jugeaient nécessaire de leur déclarer une guerre ouverte. Mais si la crainte de l’enfer était grande, plus grande encore était la passion de se farder, et les florentines, tout en tremblant devant les colères de 1 "Étemel, ne cessèrent de se maquiller le visage. Et lorsque les faces pâles devinrent à la
mode, par la suite, dans l’Europe entière, rien n’y put, ni les railleries, ni l’opposition du clergé. Les dames allaient’ jusqu’à manger du sable pour gagner le teint maladif.
Michel Nostradamus publia en 1552 un Traité des fardements et des senteurs qui aida à la réputation de ce Docteur mathématicien, prophète et occultiste. Les merveilleux effets de ses drogues, à ce qu’il affirme, rendaient «la face nette, luisante et polie comme un miroir ». Mais personne jusqu’ici n’a pu fournir des textes de ce livre, dont on ne connaît que le titre.
Le charlatanisme suivit cette voie nouvelle.
Mathioli, médecin italien, répandit son Traité de l’Ornement du corps dans lequel le ciel, la terre et la mer sont mis à contribution pour embellir la peau. On compila sans discernement les écrits des anciens ; la chimie, qui venait de renaître, s’empressa d’exploiter cette nouvelle branche d’industrie. Il est impossible d’imaginer à quel degré fut poussée la démence des vendeurs d’orviétan de cette époque, dans l’art de composer des remèdes propres à embellir.
La seule nomenclature t’apparaîtrait dégoûtante et fatigante, ma tendre et délicate Florise, imagines, si tu l'oses, qu’on y trouve des substances vénéneuses, de la chair, du sang, des os, des acides concentrés, des lis et des roses. Le teint d’une jolie femme devait alors vraiment sortir de l’alambic à l’aide de la distillation de douze pigeons blancs hachés avec du borax, du souffre, du sucre, du miel, de l’alun, du camphre, de la mie de pain de seigle, du lait de
chèvre, de la bourrache, etc., un véritable philtre de démoniaque occultiste.
C’est tout un recueil épistolaire qu'il me faudrait t’adresser, sur notre grand siècle qu’éclaire la figure rayonnante du Roi à la devise solaire uNec pluribus impar ». La Société polie des Précieuses et des Dames à grands falbalas, était fort dissolue sous ses pompes apparentes. A mon sentiment, elle fut plus perverse que le 18 e siècle qui est considéré comme un temps de dépravation inégalable. C’est que, à nos regards préjugistes, les mœurs n’apparaissent qu’en raison de l’hypocrisie d’une époque. Sous Louis XIV on s'efforça de sauver les apparences, de fleurir la surface, mais le fonds n’était pas recommandable, je t’assure.
La belle Ninon de Lenclos, qui depuis deux siècles est le sujet principal de nos réclames pour eaux de Jouvence et qui inspira tant de passions à un âge où les plus persistantes matrones se sont décidées à la retraite, cette Ninon, à laquelle on ne disait jamais : non et qui conserva une aimable et spirituelle égalité d’humeur jusqu’à quatre vingt-dix ans, fut la seule qui eut horreur des artifices de beauté. Cependant, si elle eût vécu de notre temps ultra-pratique, elle aurait ouvert une Académie esthétique et sa fortune se serait centuplée.
Le bon La Fontaine n’a-t-il pas écrit, devant le spectacle pictural de son temps :
Les fards ne peuvent faire
Que l’on échappe au temps, cet insigne larron,
Les ruines d’une maison
Se peuvent réparer ; que n’est cet avantage
Pour les ruines du visage 1
Relis La Bruyère, La Rochefoucauld et tous les moralistes emperruqués, ô ma nièce indolente; tu seras renseignée sur les propos qu’ils tiennent vis-à-vis des figures de leurs contemporaines comparables aux palettes de Mignard.
Durant tout notre xvm 6 siècle fripon, sceptique, entièrement adonné aux plaisirs de l’amour, on se plâtra, farda, poudra sans mesure. On employa tant de drogues néfastes que les femmes eurent à tout instant « des vapeurs », c’est-àdire de passagères migraines, de furtifs vertiges cérébraux dont l’origine remonte, à n’en pas douter; à l’excès des cosmétiques employés.
On a pu comparer les Caillettes de ce temps à des oiseaux amusants qui changeraient de plumage deux ou trois fois par jour ; mais la plus grande excentricité de la mode fut, encore et plus que jamais, celle des mouches, qui mit sur le visage des coquettes tant de constellations qu’on les put comparer aux signes du zodiaque. La mouche était comme le cachet d’une belle peau et l’indispensable accessoire du jeu de la physionomie.
Il y avait un art particulier pour placer ces mouches aux endroits les plus propices du visage, sur les tempes, près des yeux, proche de la bouche ou du front. Une dame de marque ne pouvait en avoir moins de sept ou huit à la fois, et elle se serait cru perdue si, au cours de ses sorties, elle n’avait emporté sa boîte à mouches avec elle. Selon leur emplacement, ces mouches eurent un nom caractéristique : il y eut la « passionnée », la « galante », « l’effrontée », « la coquette » et « la receleuse », suivant qu’elles se
trouvaient collées au coin de l’œil, au milieu de la joue, sur le nez, près des lèvres ou sur un bouton pour le dissimuler.
Au sortir de l’enfance, les gentes gamines du xviii® siècle fardaient leurs poupées et se fardaient elles-mêmes dès la douzième année. Elles ne connaissaient même pas les roses naturelles de leur teint, ni la délicieuse coloration des premières émotions d’amour ! Tout était au pastel, à fleur de peau !... On se fardait de jour, on se fardait même de nuit avant de se mettre au lit. Il fallut le coup de torchon de la Révolution pour essuyer tout cela.
Je ne t’ai parlé ici ni des Reines, ni des favorites royales de la main gauche, qui imposèrent les modes des fardements et donnèrent le ton sur les façons multiples de se décorer la face et de s’aviver les yeux jusqu’à s’attirer ce madrigal: « Ton regard est tout un carquois ! »
Je ne t’ai parlé ni de la Pompadour, ni de la Du Barry, ni de cette infortunée Marie- Antoinette qui fit éclore tant de pamphlets relatant son art prestigieux à se fleurir le teint.
Après la Révolution, la santé devint à la mode ; on n'entendit plus parler ni de migraines ni de vapeurs, et les belles se portèrent le mieux du monde. On ne mit plus de rouge, cela devint vulgaire, et la pâleur fut de bon ton. On n'usa plus que du blanc de perle, laissant le rouge aux muscadins, car toute femme néo - grecque se piquait d’avoir un « visage à la Psyché », d’après l’esthétique du tableau de Gérard.
Sous le Directoire, Madame Tallien apparaît comme une des dernières raffinées.
Cette belle extravagante, voulant dépasser Poppée, contracta l'habitude de prendre des bains avec des fraises et des framboises, qu’elle mettait dans une proportion de vingt livres par bain et qu’elle faisait écraser dans l’eau de s; gnoire. Ce bain donnait, paraît-il, à sa peau, de la douceur, du velouté, une couleur d’un rose tendre incomparable et, aussi, parfumait délicieusement son corps, du moins d’après ce qu’elle affirmait à ses innombrables amis, et peut-être d’après ce que révélèrent d’heureux privilégiés.
Venons à l’Empire et à la Cour Impériale sur laquelle on a tant écrit. Napoléon aimait les artifices, le décor, la parure, la vie exaltée sur le visage de ses sujettes.
Les historiens de la bonne Joséphine ne nous ont rien caché d’ailleurs sur la question des fards. Dans sa « Joséphine Impératrice », Frédéric Masson nous a révélé que, pour l’année 1808 seulement, la gracieuse et légère souveraine paya à la dame Martin, célèbre parfumeuse (et épouse du fameux vernisseur en tons d’ambre et d’aventurine), une somme d’environ deux mille huit cents francs de rouge, ce qui semble d'autant plus invraisemblable que Madame Martin était une des nombreuses fournis3euses de la créole couronnée. Les pots de rouge se payaient d’ailleurs quatre à cinq napoléons pour un seul petit gobelet de 50 grammes.
Des élégances de la Restauration et des ingénues fraîcheurs des femmes romantiques et
Louis-Philippardes, je ne veux te parler, ma petite Florise. Il me semble que je vois papilloter tes paupières sur ce dernier feuillet de mon épître et j’en conclus que « le marchand de sable va passer » et que, comme disent les loustics, il est temps que je n’en jette plus.
L’aberration du maquillage fut de tous les temps et fournirait matière à de nombreux infolios. Une femme de la Cour du grand Frédéric demandait au Roi philosophe, ami de Voltaire :
« Comment, Sire, après tant de gloire, pouvezvous penser encore à en rechercher de nouvelle?» Et le souverain dilettante de répondre aussitôt :
« Ah I Madame, comment vous, qui fûtes si belle, pensez-vous encore à la nécessité de mettre du rouge à vos joues 1 »
La beauté est, en effet, le plus grand des pouvoirs humains. Elle vaut souvent plus que la vertu et le talent. Qui dit beauté, dit gloire et conquêtes. Comment nous étonner, que, pour la conserver, la femme emploie tant de stratagèmes et déploie tant d’artifices?
La coquetterie n’est-elle pas toute la littérature féminine, l’unique et étemelle philosophie des filles d’Eve?
Lettre Je îlorise à son Oncle