AVANT-PROPOS
S'il est un phénomène social capable de piquer la curiosité et de solliciter la réflexion, c'est bien l'existence parmi nous de certaines classes de parias comparables à celles de l'Inde. Apparues vers la fm du moyenâge, elles ont traversé l'ère moderne sans livrer le secret de leur énigme et l'on dispute encore jusque sur leur nom.
Ce n'est pourtant pas à l'indifférence des historiens, des philanthropes et des savants qu'il faut imputer l'incertitude où nous vivons à cet égard ; car, depuis le xvie siècle, ils se sont exercés à l'envi à résoudre les problèmes historiques et sociaux que posaient devant eux les Bohémiens d'une part, et, de l'autre, la catégorie multiple des parias connus sous les noms divers de Gagots, Gahets, Gacous, etc.
De ces deux problèmes, le premier, celui des Bonémiens, était le plus avancé jusqu'ici; l'autre, malgré des hypothèses aussi nombreuses que variées et précisément à cause de cela, était encore enseveli dans les plus profondes ténèbres.
G'est celui que nous croyons avoir résolu, au moyen
de documents historiques et médicaux restés inédits ou inaperçus et do l'observation personnelle immédiate.
Pour le premier, nous avons accepté la solution donnée par les philologues, qui ne répond pas à tout mais qui nous paraît irréfragable sur le point qu'elle touche. Ceci ne nous a pas dispensé de faire la biographie particulière des Bohémiens de notre territoire, de les observer et de montrer que ceux du pays basque forment véritablement aujourd'hui une famille distincte des autres.
Quand on traite des parias de l'Occident, il serait injuste de passer sous silence le livre de Francisque Michel, intitulé : Histoire des races maudites de France et d'Espagne. Mais d'abord, ce livre, le plus considérable et le plus savant qui ait paru jusqu'à ce jour sur la matière, ne répond pas complètement à son titre, car il n'y est point question des Bohémiens. Ensuite, M. F. Michel a plus étudié les titres des Cagots que les Gagots eux-mêmes, qu'il nous paraît avoir à peine entrevus. Sous ce rapport, Palassou qu'il cite avait, à la fin du dernier siècle, beaucoup plus fait que lui et qu'aucun des contemporains. C'est donc par l'étude physiologique des parias que je commençai, sans m'épargner ni voyages, ni peines^ ni dépenses ; mais je ne tardai pas à m'apercevoir que l'observation anthropologique et médicale ne suffirait pas à me dévoiler l'origine des populations que j'étudiais. Aussi, pour éclairer ce côté de la ques-
tion qui n'est pas le moins séduisant, je dus me faire à mon tour chercheur de vieux titres et de traditions. Si j'ai réussi à en réunir quelques-uns d'inédits, j'en suis en partie redevable à M. Raymond, archiviste des Basses-Pyrénées, gardien éclairé, mais non jaloux, de ce qu'on a si justement nommé le trésor de Pau. Gomme il serait superflu de faire l'éloge de son érudition, je me borne à rendre grâce à son obligeance. (1)
J'ai poursuivi mes recherches aux archives de Bordeaux, aux archives et à la bibliothèque nationales à Paris, enfin aux archives municipales et paroissiales de la Navarre espagnole. Mais ces investigations paléographiques et bibliographiques avaient besoin d'être complétées et contrôlées par l'observation directe des parias ou de leurs descendants. Tel a été le but de mes voyages dans les Pyrénées d'un bout à l'autre de la chaîne et des deux côtés de la frontière.
Coïncidence singuhère : c'est au temps des troubles de la première guerre civile d'Espagne, il y a près de 40 ans, que M. F. Michel, poussé par le seul amour de
(1) M. Soulice, bibliothécaire de la ville, m'a toujours montré la plus grande complaisance pour me fournir non seulement des livres, mais de bonnes indications.
M. V. Lespy, connu par de nombreuses publications sur les dialectes romans du midi de la France, a eu l'obligeance de m'aider de ses lumières pour la correction de mes citations béarnaises ou gasconn(^,s.
M. Rosenzweig, archiviste départemental du Morbihan, a eu la bonté de me fournir des documents sur les Cacous de Bretagne, dont il avait lui-môme étudié l'histoire avec plus de soin que personne.
la science, sans recommandations, sans nul secours du ministère, comme il le dit lui-même (1), fouillait les archives des provinces basques et les dépôts littéraires de Madrid et de Pampelune ; et c'est exactement dans les mêmes conditions, à travers les bandes carlistes et libérales de la deuxième guerre civile d'Espagne, qu'en 1873, 1874 et 1875 j'ai interrogé les archives vivantes que forme chaque groupe humain des vallées pyrénéennes.
(1) « Je ne veux point solliciler d'éloges mais seulement li permission de fyire observer qu'un pareil ouvrage cnlrepris sans recommandations, sans nul secours du ministère dont je dépends en qualité de professeur de faculté et de membre du comité des monuments écrits de l'histoire de France, n'était pas sans danger, surtout dans les conjonctures difficiles où l'Espagne se trouvait alors. Je me hâte d'ajouter que le seul désagrément réel que j'ai éprouvé est d'avoir été pris pour un Agot par des gens du pays qui me voyaient les cheveux blonds et les yeux bleus et qui ne pouvaient expliquer que par la parenté l'insistance que je mettais h m'enquérir des mœur^ de cette race. Il me fut arrivé bien pis si j'eusse tenté d'obtenir ces renseignements des Agots eux-mêmes. Aujourd'hui, comme dans le siècle passé on voit d'un fort mauvais œil les étr-mgers converser avec ces malheureux. »
(Francisque Michel, Histoire des races maudites de France et d'Espagne. — Préface, ix et x. — 1846.)