‹ Les Parias de France et d'EspagneChapitre 2 sur 22 · LES CAGOTS · texte numérisé non relu

LES CAGOTS

CHAPITRE PREMIER CONSIDÉfiûTIONS PRÊLIffiINRIRES SUR Lft LÈPRE ET LES LÉPREUX

Entre toutes les calamités qui affligèrent nos pères au moyenâge, il n'en est pas où ils aient cru plus clairement apercevoir le signe de la colère céleste qu'en ce mal rongeur qui, s'attachant à l'homme fait à l'image de Dieu, s'acharnait à le dégrader avant de le détruire. Les victimes de la lèpre, dont nous voulons parler, avaient en effet à souffrir un long martyre avant de rencontrer la paix du tombeau. Objets d'horreur pour eux-mêmes et de terreur indicible pour leurs semblables, ces malheureux étaient relégués aux abords des villes, en quelque hutte solitaire d'où ils ne pouvaient sortir que vêtus d'oripeaux rouges qui les fissent reconnaître de loin. Désireux, comme tous les humains, de la société de leurs semblables, il leur fallait réprimer ce penchant naturel et écarter, par le craquement sinistre d'une crécelle, l'approche d'un parent, d'un ami dont ils auraient souhaité serrer la main. Ceux-là, pourtant, n'étaient pas les plus à plaindre. La hutte agreste et solitaire du lépreux abritait une existence moins lamentable que le vaste bâtiment élevé par la munificence d'un prince ou d'une commune aux abords des grandes cités. Nouveau labyrinthe d'un autre minotaure, ce lugubre édifice reçoit toujours des hôtes mais n'en lâche jamais aucun. Et cependant ce n'est pas la désespérante inscription de l'enfer du Dante (1) qu'on trouve

(1) Lasciateogni speranza toi che entrale [Divina comedia).

gravée sur son frontispice. iNon, la main bienfaisante du christianisme y a fixé la croix du Sauveur avec celte invocation :

0 crux ave !

Spes unica.

Seule espérance, en effet, pour les infortunés sur lesquels l'église elle-même a comme scellé la pierre du tombeau. Avant de l'y enfermer, le prêtre a prononcé sur le lépreux l'arrêt fatal qui le sépare h jamais du monde. Puis il l'a couvert d'un suaire et récité sur lui l'office des morts. ((1)

Mais il ne l'abandonne pas seul et sans secours dans cet asile : des religieux de St-Lazare, héros de la charité, s'y sont déjà établis pour avoir soin des malades ; les aumônes, les donations, les rentes entretiennent l'établis.sement. Chaque lépreux y a la jouisssance d'un petit jardin, et rien du nécessaire à la vie ne lui fait défaut, rien que la liberté, rien que l'air pur des champs, la riante

(1) Officiar. curator. dioc-Clarom, et S. Flori, edit. ann. 1^90. De modo separandi leprosos. In ecclesia antc altaie pannus nigcr, si habeatui , supponatur diiobus trelellis disjunctis, et juxta stet infiinnis genibus flexis inter tretellos, suMiis ponitiir similiUidineni niortui gercns, qiiamvis vivat corpore etspiritu, Deo Donantc, et sic ibi dévote missam débet audire. Presbyter ad leprosum : Si vis bibere hauiias aqiiara cum tuo busillo... Item defenJo tibi ne de cœlero vadas sine habitu Icprosali, ut cognoscaris ab alïisetnolidecalciatus esse extra domumtuarn, etc.

Stat. cccles. TuUi mss. fol i03 i° : Si contingerct quod canonicus leprosus ad hoc k Domino esset ductus et inspiralus, quod causa humilitatis faceiet se projici palam, id est manifeste : tune fieret officium lalliuui solemniter in modum qui sequilur. Posl priniara venirent congregationes et pulsaietur appellatio, et post modum h todo conventu iretur eum quaesitum ad snuni hospitium cura cruce : et canonicus leprosus sit ii.dutus robis negris vel albis cum superlîcio etalmutia, more aliorum, et solus procédât post cruccm et sic proveniat in choro. In medio autem chori sit cathedra cooperta t peto et ïpse desupcr sedeat, et cantetur missa solcmnis de Requiem, et fient exequi» super cum. Officio explelo, conducatur ab omnibus et cura cruce usque ad muratum ante ecdesiam ubi sit quadiiga parata super quam asccndcre débet infirraus et conduci débet usque ad suum habilaculum, cruce Semper antécédente; uno canonico équité sacerdote qui ipsum in habitaculum recludat. Insequi etiam debent ipsura amicisui per lotam viam, eliam si esset unadieta à civitate amplius. i^Du Gange, Glossaire, art. Leprosi.)

verdure des prairies, l'ombrage des grands bois et l'onde fraîche des fontaines ; rien enfin que la douce et consolante jouissance de la nature. Voilà pourquoi son destin nous paraît plus sombre que celui du lépreux solitaire et libre. Quelle liberté cependant pour celui-ci !

Après l'office des morts récité sur son corps étendu dans une bière, comme un cadavre, le prêtre, le mettant sur pied et enlevant le suaire qui le couvrait, lui donnait une robe, deux chemises, un baril, une écuelle, un entonnoir, une baguette, des cliquettes ou une crécelle et disait : ce Je te défends entrer es églises, marché, moulin et lieux es quels y a affluence de peuple.

ï Je te défends laver tes mains et choses à ton usage es fontaines, ruisseaux et si tu veulx y boire faut prendre avec un vaisseau honneste.

'< Je te défends toucher aucune chose que tu voudraz achepter que avec une verge nette pour la démontrance.

« Je te défends entrer es tavernes et maisons hors celle en laquelle est ton habitation.

« Je te défends avoir cdmpaignie à ault.re femme que celle que lu as espousée.

« Je te défends toucher aucunement enfants et ne leur donner ce que tu auras touché.

« Je te défends manger et boyre en autre compagnie que lépreux et sache que quand tu mourras ta seras ensepveli en ta maison si n'est de grâce qui te sera faite par le prélat ou ses vicaires. »

Tel est le cérémonial qu'on trouve dans un rituel de Sens imprimé par ordre du cardinal de Pellevé en 1550. (1)

Quel était donc le fléau qui condamnait ses victimes à un sort si misérable et inspirait à -la société des mesures aussi rigoureuses pour sa défense?

(1) Dissertations relatives à l'hist. de France. CollCLt. Lebert t. 2. p. <:22.

Un fléau complexe, probablement aussi ancien que les premières annales de l'humanité dans l'Orient sémitique. Je n'en connais pas de description plus navrante que celle que nous en donne la Bible dans le Livre de Joh. Tout le corps de ce patriarche n'était qu'une plaie, ses ulcères rendaient un pus infect, et il était réduit à les nettoyer avec un têt de pot cassé, ne pouvant user de ses doigts à cause de leur enflure et des ulcères dont ils étaient rongés ; — une chaleur ardente et intestine le consumait ; — il était tout ridé, épuisé, desséché, avec les dents décharnées ; — la puanteur de son haleine et de son corps faisait fuir jusqu'à sa femme, et il avait été obligé de demeurer hors de la ville, abandonné des siens et des autres hommes. Tels étaient du reste l'altération de ses traits et l'horrible tuméfaction de son visage, que ses amis eux-mômes ne le reconnaissaient point. — Il avait une esquinancie étouffante. — Accablé pendant le jour d'une langueur mortelle, il était troublé la nuit par des songes affreux. — Il souffrait de douleurs d'entrailles et de maux de reins. — Ses yeux étaient toujours baignés de larmes brûlantes ; — sa voix était rauque et sa parole plutôt un rugissement qu'une voix humaine.

On comprend qu'accablé de tant de maux, l'infortuné s'écriât en son désespoir : « Que le jour où je naquis périsse, et la nuit en laquelle il fut dit : un homme est né ! »

Il est assurément plus facile de reconnaître la lèpre dans la maladie de Job que dans le Zaraath., des livres de Moïse, que la version des Septante a cependant rendu par le mot de lèpre. Voici le précis de ce que dit Moïse sur cette maladie :

Elle se reconnaît 1° à une ou plusieurs taches blanches sur la chair, déprimées par rapport aux tissus environnants et accompagnées d'un changement de couleur des poils qui deviennent blonds ou roux ; 2° à des pustules blanches dont la base est rouge et qui laissent voir la chair vive : c'est la lèpre invétérée ; 3° à une tu-

meur ou|pustule blanche, roussâtre, dans une cicatrice ancienne et plus enfoncée que la peau environnante dont le poil est devenu blanc ; 4° à une plaie blanche, groussâtre, sur une tête pelée ou chauve, et, comme sur le corps, plus déprimée que la peau environnante ; 5° à une plaie en la tête ou en la barbe, plus enfoncée que la peau et ayant en soi du poil devenu jaunâtre et fin : ceci est de la teigne ou lèpre de la tête ou de la barbe (1).

Il est clair qu'il y a plus d'une maladie désignée par Moïse sous le terme vague de lèpre, puisqu'il donne ce même nom à d'autres affections ou incommodités, comme la teigne et une dartre furfuracée qui rend le corps blanc des pieds à la tête et qu'il appelle une lèpre blanche la plus pure de toutes : lepra mundissima. (2)

S'il ressort clairement du texte sacré que la lèpre judaïque était grave et contagieuse, nous n'y trouvons rien qui nous fixe sur son développement et sa fin; nous y voyons seulement qu'elle est susceptible de guérison.

Cependant, il est un trait de l'Ancien Testament qui nous indique que cette heureuse terminaison devrait être rare puisqu'elle était considérée comme miraculeuse, du moins dans la forme la plus grave : c'est l'épisode de Naaman, au '2" livre des Rois (3).

Si nous cherchons à suivre les traces de la lèpre dans le monde

(1) Lévitique, chap. xiii, versets 2 k 46.

(2) Lévitique, chap. xiii, versets 13 et 30 à 37.

(3) « Or, Naaman chef de l'armée du roi de Syrie, était un homme puissant auprès de son seigneur, mais cet homme fort et vaillant était lépreux... Et le roi de Syrie dir, à Na-mian : Va-t-en avec une lettre de moi trouver le roi d'Israël... 11 y alla donc et il apporta au roi d'Israël une lettre ainsi conçue : Dès que cette lettre te sera parvenue, tu sauras que je l'ai envoyé Naaman, mon serviteur, afin que tu le guérisses de sa lèpre.

« Dès que le roi d'Israël eut lu la lettre, il déchira ses vêtements et dit : Suisje Dieu pour faire mourir et pour rendre la vie, que le roi de Syrie envoie vers moi un homme pour le guérir de sa lèpre 9

et dans le temps, nous en trouvons la mention dans les écrits d'Hérodote. Le père de l'histoire nous apprend que les Perses considéraient cette maladie comme un châtiment divin et en reléguaient les victimes loin du commerce des hommes (1).

Hippocrate, contemporain d'Hérodote, attache le nom de lèpre (lepra) à une simple dartre, mais il désigne sous le nom de lencé et de maladie phénicienne deux affections beaucoup plus graves qui correspondent peut-être aux deux formes principales de la lèpre du moyen-âge : la lèpre blanche et l'éléphantiasis (2).

Quoiqu'il en soit, il paraît douteux que ce grand maître ait observé personnellement la maladie appelée depuis lui éléphantiasis des Grecs, et qu'elle existât en Grèce de son temps, tandis que cinq siècles plus tard, sous Néron, Arétée de Cappadoce en traça un tableau épouvantable et saisissant de vérité (3).

Les médecins latins apprirent à connaître l'éléphantiase au temps de Pompée dont les soldats l'apportèrent à Rome à leur retour de Syrie et d'Egypte, suivant le rapport de Pline (4). Lucrèce lui attribue la même origine :

Est Elephas niorbus qui propter flumiiia Ni)i, Gignitur Egypto in média neque preterea usquam (5).

(4) Histoire, liv. m.

(2) « La lèpre, le prurigo, la gale, le lichen, l'alphos. l'alopécie proviennent du phlegmc; ce sont là plutôt des difformités que des maladies. » (Liv, des maladies, § 33, T. VI de la traduction Liltré des œuvres complètes d'Hippocrate).

« Les leucés appartiennent aux affections les plus graves, comme aussi la maladie dite phénicienne. » (Porrliétique liv. 2, § 43). Gallien, commentant ce passage dit : « La maladie phénicienne qui est très-fréquente en Phénicie et dans les autres contrées d'Orient, parait désigner dans ce passage l'éléphantiasis. » (Œuvres comp. d'Hippoc. Trad. Littré, T. 9, p. li).

(3) Arétée. De morborum dinturnorum et acutor:;r.i causis, signis et curatione, lib, xi, c. 15.

(4) Pline. Hist. natur., liv. xxvi, chap. i'^^.

(5) Lucrèce ; De rerum naturâ, lib. vj.

Pline, Celse, Galien, en parlent|à peu près dans les mêmes termes, comme d'une maladie chronique et qui affecte la constitution tout entière, s'attaquant d'abord à la peau, qui se couvre de taches et de tumeurs, puis aux doigts des pieds et des mains qui se tuméfient, et aux os eux-mêmes qui se pourrissent (1).

Mais, à côté de cette description de la lèpre tuberculeuse dont la marche est si fatale, Celse décrit trois espèces de « vitiligo « : 1" Valphos, semblable à des gouttes blanchâtres répandues sur la peau et qui s'élargissent graduellement ; 2° le mêlas, qui ne diffère du précédent que par la couleur ; 3° la leucé, qui a quelque ressemblance avec l'alphos, mais est beaucoup plus blanche, atteint plus profondément les tissus et rend les poils blancs et lanugineux. L'alphos et le mêlas ne durent qu'un temps, mais la leucé n'abandonne pas facilement le sujet qu'elle a atteint (2). Celle-ci a été rapportée par Hébra, professeur de dermatologie à l'université de Vienne, à ce qu'il appelle la lèpre maculeuse (3). Et, en effet, Celse donnait déjà sur la leucé le signe diagnostique que les auteurs des xni* et xiv siècles indiquaient pour le diagnostic de la lèpre « Incidi enim cutis débet : si sangiùs exit remedio locus est, si humor alhidus, sanari non potest. »

En même temps que l'éléphantiase, les Romains avaient reçu

(i) Celse. Traité de la médecine, liv. m, ch. xxv. « De elephantiasi

Toturii corpus afficitur ità ut ossa quoque vitiari dicantur. Summa pars corporis crebras maculas crebrosque tumores habet : rubor eanim pauUatim in atrum colorem convertilur : summa cutis inœqualiter crassa, tenuis, dura, mollisque, quasi squammis quibusdam exasperatur; corpus emarcscit, os, surœ, pedes intumescunt. Ubi vêtus morhus est, digiti in manibus pedibusque sub tumore conduntur, fcbricula oritur quœ facile lot malis obrutum hominem consumit. »

(2) Op. cit. lib. V. '( De vitiliginis speciehus. » V. le texte latin au ch. vu de ce volume.

(3) Traité des maladies de la peau, par Ferdinand Hébra. Paris 1875, traduct, Doyon, t. ii, p. 492. Le même auteur a vu les taches de vitiligo arriver à s« confondre de façon k décolorer toute la peau. Op. cit. p. 173.

d'Asie une dartre maligne et très-rebelle qu'ils appelèrent mentagra. Pline dit qu'on ne l'avait point vue avant le règne de Tibère et qu'elle était si contagieuse qu'elle se communiquait par un seul baiser. Elle attaquait le visage, puis le cou, la poitrine, et rendait les gens sales et dégoûtants par une espèce de son ou de petites écailles blanches qui s'en détachaient (1). Cette dartre qui paraît correspondre à celle que Moïse appelait lèpre de la barbe, est parvenue jusqu'à nous à travers le moyen-âge, durant lequel elle a dû être considérée, ainsi que la teigne, comme une maladie lépreuse. C'est du reste une opinion de tous les temps et de tous les pays depuis Moïse, que les dartres se rapportent à la lèpre comme des avant-coureurs et des causes prédisposantes. Toutes ces maladies, une fois entrées en Italie, avaient pénétré sans doute avec les colons et les soldats romains dans le reste de l'Europe soumis à leurs armes. Rotharis, roi des Lombards, au milieu du vu* siècle, voulant arrêter les ravages qu'elles faisaient dans ses états, ordonna que les lépreux seraient chassés de leurs maisons et relégués dans les lieux écartés. Ils furent déclarés morts civilement et, comme tels, incapables de disposer de leurs biens (2).

Dans notre pays et vers le même temps, Pépin et Charlemagne prenaient des mesures analogues. Par une ordonnance de 757, Pépin autorise le divorce entre deux époux dont l'un serait lépreux ; et, en 789, Charlemagne retranchait les lépreux de la société (3). Deux siècles auparavant, l'église s'était occupée de ces malheureux,

(1) Pline, Histoire naturelle, livre xxvi.

(2) Montesquieu. Esprit des lois T. l'=^ l,ivre xiv Ch* 11.

(3) Si conjugum aller si{ leprosus, potest aller cum illius consensu adhibire conjugium. (Capilulaiie de Pépin le Bref de 737 in Cayjit. reg. francor. Edit. Baluze. T. l^r, Col. 184.)

De leprosis. Ut se non intermisceant alio populo. (Capitulaire de Charlemagne de l'an 789, in Cap. reg. francor. T. 1", Col. 244.)

et, d'une façon plus charitable, car le troisième concile de Lyon, en 583, ordonnait que les lépreux de chaque cité seraient nourris et entretenus aux dépens de l'église par les soins de l'évêque, afin qu'ils ne fussent pas vagabonds (1). Si, comme on vient de le voir, c'est une grande erreur de croire que la lèpre nous soit venue avec les croisades, il n'est pas moins certain que le mal prit une recrudescence et une intensité inaccoutumées à cette époque. On a remarqué que tout grand mouvement de troupes entraîne après lui une épidémie quelconque, en dépit même des mesures hygiéniques compatibles avec les dures nécessités de la guerre. A plus forte raison devait-il en être ainsi dans un temps d'ignorance et de misère, quand, à la voix d'un Pierre l'Ermite, des troupeaux humains s'ébranlaient, sans organisation, sans approvisionnements, pour tomber, après un long et pénible voyage, sur une terre ennemie et dans un climat insalubre. C'était une proie prédestinée aux endémies particulières à ces régions et par conséquent à la lèpre. Faut-il s'étonner après cela que le virus renouvelé à sa source ait bientôt étendu ses ravages sur l'Europe entière, à la suite des héroïques mais infortunés soldats revenus d'Egypte et de Syrie?

En dehors même des expéditions armées, les communications [entre l'Europe et l'Asie furent incessantes pendant tout le moyen-âge. On s'en allait en pèlerinage à la Terre- Sainte pour gagner le ciel et quelquefois même, chose curieuse, pour se guérir de la lèpre en se plongeant comme Naaman dans les eaux du Jourdain (2).

(1) Sacro-sancta concilia. T. 1"".

(2) Gregorii episcopi Turonensis liber ingloria beatorum confessorum : 1,10. De même en Espagne :

« Y el conde siendo gafo se fue para la «erra santa en romeria. » Et le comte étant Irpreux s'en fut k la Terre Sainte en pèlerinage. (Covarrubias.)

Les XII*, XIIP et XIV* siècles furent donc afflgés d'une véritable épidémie de lèpre qui sévissait même sur les classes riches de la société. Mathieu Paris, en 1244, comptait 1 9,000 léproseries ou maladreries dans la chrétienté, chiffre qui n'est sans doute pas exagéré, puisque la France à elle seule en avait 2,000, comme on le voit par le testament de Louis VIII qui, vers la môme époque, léguait en mourant cent sols ou environ 84 livres tournois à chacune d'elles. — Grand encore était le nombre de ceux que les hôpitaux ne pouvaient recevoir. Ils parcouraient le royaume, « quèrants leur vie > comme parlent les vieux documents, étalant leurs plaies hideuses sur les grands chemins et jusque dans les rues des villes. Des ordonnances de Charles V et de Charles VI prescrivent au prévôt de Paris de ne pas laisser courir les ladres par les rues, de chasser ceux qui sont étrangers, de faire la visite des maladreries de sa juridiction, et de veiller à ce qu'on n'en détourne point les revenus (1).

Si tel était le désordre dans la capitale, qu'on juge de ce qu'il devait être partout où manquaient les hôpitaux pour recevoir les malheureux atteints du mal de « Monsieur St-Ladre. »

(1) Charles (V) etc., au prévôt de Paris. Salut.

Il est venu k notre cognoissance que plusieurs hommes et femmes méseaux, férus de la maladie St-Ladre qui sont de plusieurs nations et villes sont venus de jour en jour en notre bonne ville de Paris quèrants leurs vies et aumônes, buvant et mangeant emmi les rues et carrefours où passe le plus de gens, parquoy nos bons subgez et les populaires qui sont simples gens pourraient par la compagnie et la multitude desilits niéseaiilx êtie infecs et férus de ladite maladie St-Ladre. Mandons et étroitement enjoignons que sans délay tous lesdits méseaux, hommes, femmes et enfants qui ne sont nés en notre dite bonne ville, et qui par privilèges, ordonnances ou statuts anciens d'icelle n'y doivent êtie reçeus ès-maladieries pour se estàblies, repartent de notre dite bonne ville et s'en voient droit ès-villes et lieux d'où ils sont venus et nez ou ailleurs ès-nialadieries où ils doivent être reçeus, souteneus et gouvernez. Donné au Bois de Vincennes le f^"" jour de février de l'an de grâce 1371, (Ordonnances des Roys de France de lu 3^ race, coUigèes par Secousse et de Villevault. — Paris, imprimerie royale 17SS.

V. au.ssi Ordonnance de Charles VT du S juin 1404. [Op. cit.)

Afin d'y remédier, on élevait dans la banlieue des villes et des bourgs des cabanes pour servir de retraite non-seulement aux ladres de la localité, mais encore aux passants (1).

L'Angleterre elle-même, envahie par l'épidémie, malgré sa position insulaire, se défendait par les mêmes moyens que le continent (2).

Tant de gens vivaient de la charité publique, que celle-ci devait se trouver impuissante à la tâche, en un temps de guerres et de misères de toute sorte. De là des rixes, des attentats nocturnes et même des complots et des coalitions exécutés et réprimés dans le sang. J'imagine que c'est pour ces causes, et par mesure de précaution, que l'usage d'armes quelconque fut défendu aux lépreux. « Nous défendons, dit la coutume d'Amiens, que frère m.ézel ne porte, ni ait sur lui, ni en son huchet, ni ailleurs, coutel k pointe, ni hache, ni espée, ni broche de fer ni d'acier, ni de autre cose. »

Tous les lépreux n'étaient pas nécessairement pauvres, puisque le mal s'attaquait même à ceux qui vivaient dans l'abondance;

(1) Los lepros ne se entremesclaran ablos autres, mes poiran passar et repassar demandan l'aurnoûne, se tienen separatz deïis autres

Et k cause que en lo présent royaume no y a maison assignades per los retreite, los magistratz seran tengutz los accomoda de cabane por se retira, passant et repassant, aux dépens deiis habitans. {Los fors et costumas deû royaume de Navarre deçà ports, Rubrica 34. De qualitats de personas. Art. i et 5.)

(2) Extrait des statuts de la Ghildede Berwick, année 128i.

De Leprosis.

Cap. XV. NuUus leprosus ingrfdiatur limita portarum noslri Burgi , et si casualiter ingressus fuerit, per servientem Burgi nostri, statini ejiciatur : Et si quis leprosus centra hanc prohibitionem nostram consuetudinarie portas Burgi ingredi prœsumpsedt ; indumenta quibus indutus fuerit, capiantur ab eo, et comburantur, et nudus ejiciatur. Quia de communi consilio provisum est, ut per aliquera probuni virum, colligantur eis eleemosinje, ad eorum sustentationem, in loco aliquo eis compétente extra burgum. Et hoc de leprosis indigenis, et non alienigenis.

mais la législation de l'époriuc tendait à empêcher la fortune de passer aux mains d'un ladre. « Li Mesels ne poent estrc lieirs à nuUui » (1).

Les malheureux ladres devenaient plus odieux au peuple à mesure que leur nombre augmentait et en même temps la mendicité et le désordre. En Guienne où ils étaient plus nombreux qu'ailleurs, au XIV» siècle, on les accusa de s'être concertés avec les Juifs pour empoisonner les fontaines. Sur ce vague et absurde soupçon, le roi Philippe-le-Long en fit arrêter un certain nombre qui expièrent sur le bûcher le crime d'être nés en un temps d'ignorance et de barbarie. Alors aussi, des troupes armées, demipaysans, demi-bandits, parcoururent les campagnes de Guienne, faisant main-basse sur les Juifs et les lépreux qu'ils rencontraient, brûlant les maladreries, mettant enfin le désordre au comble jusqu'à ce qu'ils fussent eux-mêmes poursuivis et taillés en pièce par le gouverneur de Languedoc. — Ces événements se passaient en 1319-1320. — Le roi qui avait d'abord séquestré les biens des léproseries, fit main-levée des saisies qu'il avait ordonnées, par mandement daté de Grécy du 16 août 1321. (2)

Cependant, la « fille ahiée de la mort », pour parler le langage de Job, commença à tempérer ses fureurs dès l'aurore de la Renaissance, et, vers le milieu du xvi* siècle, le nombre des lépreux avait tellement diminué, que plusieurs hôpitaux étaient déserts et

(1) CouUinn de Normandie (Du Gange, Glossaire, au mot 3Iesclhis.)

Quant aucun devient mesiax parquoi il convient qu'il laisse la compaignie des gens sains, il n'a puis droit en nule propriété d'hérita^re, ni qui fust sien ni qui lui peiist venir de son lignage, car sitôt comme il est pris de celte maladie, il est mors quant au siècle. {Les coustumes de Bcauvoisis. Edition Deugnot, t. 2, p. 3-25.)

(2) « Ordonnances des Roys de France de la 5« race, » l. I, p. 814, de la collection Secousse et de Villevault. Taris, imp. roy. 1755.

tombaient en ruines. Des gens puissants ou en faveur profitaient des rentes attachées à ces fondations pieuses. Cet abus donna lieu à une ordonnance de François 1", du 19 décembre 1543. Mais comme les abus ne sont pas faciles à déraciner, surtout quand ils rapportent des rentes à ceux qui. en profitent, les biens des maladreries continuèrent d'être usurpés en tout ou en partie. Henri IV et Louis XIII avisèrent à leur tour au même objet, et affectèrent les rentes récupérées des hospices déserts ou en ruine eau soulagement des pauvres gentils-hommes et soldats blessés. » Ceci nous indique que, dès cette époque, la lèpre n'était déjà plus une calamité publique. Elle n'avait cependant pas disparu complètement du midi de la France. Le Béarn avait encore quelques lépreux et une maladrerie à Lescar (1). La Provence et le comté de Nice en ont conservé quelques familles jusque vers 1830 à Vitrolles, à Martigues et à Oneille, d'où était originaire le lépreux de la cité d'Aoste, célèbre par le récit touchant de Xavier de Maistre. Mais enfin, l'on peut dire que depuis les dernières années du xvii^ siècle la lèpre a presque disparu de notre patrie (2).

(1) Sentenc» arbitrale rendue par Ramon de Planter, curé de Pardies près Nay, et Jean de Lainiau, curé de Narcastet et Rontignon, entre Guillaume Burel, « malau leprous » en la ladrerie de Lescar, et Bertrand d'Abeilhon, habitant de Baliros, sur le partage des quêtes auloiisées pour les lépreux dans le diocèse de Dax, le pays de Larbaig, Monein, Cardesse, Lucq, Artiguelouve, saint-Faust, Laro'.n, Âubertin, Lasseube, Gan, Lasseubétat, Bosdarros, puis dans les diocèses de Bayonne et de Bazas. Ces quêtes avaient été affermées peur la somme annuelle de 118 francs plus 24 serviettes et 2 nappes. Pau, 6 avril 1620.

Archives des Basses-Pyrénées. E. 2029, f" 131.

(2) Moins heureux que la France, quelques pays d'Europe conservent encore la lèpre k l'état endémique.

L'archipel grec, dont la population est d'environ 250,000 âm«s, comptait, en 18i0, 900 lépreux, plus de 3 par 1,000 habitants. La Norwège, en 18i6, avait 1,122 lépreux confirmés, ou en moyenne i sur 1,000 habitants.

L'Italie, en 1858, avait encore au moins une centaine de ces malheureux près-

Nous avons vu ce qu'était la lèpre dans l'antiquité; interrogeons maintenant les auteurs du Moyen-Age, pour savoir ce qu'elle était alors, Bernard Gordon, Guy de Chauliac, nous en ont transmis les meilleures descriptions. Mettant de côté les théories surannées qui compliquent inutilement leur récit, voici à quoi l'on peut réduire l'exposé des caractères qu'ils attribuent à la lèpre (1).

Elle rend la voix enrouée ou rauque et nasillarde; le visage onctueux, luisant, enflé, semé de boutons fort durs dont la base est verte et la pointe blanche ; le front partagé par des rides en divers plis proéminants qui s'étendent d'une tempe à l'autre ; les yeux rouges, enflammés, brillants comme ceux d'un chat, de plus ils sont saillants et immobiles ; les oreilles enflées, rouges, rongées d'ulcères vers la base et environnées de tubercules ou de glandes;

que toui sur la côte de Gèr.es, et le gouvernement sarde dut, à cette époque, convertir en léproserie un couvent situé sur une colline près de San-Remo, et ou 40 malades furent aussitôt internés. L'Espagne a été une des .ontrées de l'Europe où la lèpre prit autreîois le plus d'extension. 11 en reste encore en Andalousie au moins; seulement comme en Espagne on fait toute antre chose que de la statistique, nous n'avons pas de chiffre à fournir. — En Portugal, la lèpre est encore endémique aux Algarves et dans le district de Laloës. Almcïda estime à 500 le nombre de ceux qui en sont atteints. En dehors de l'Europe, elle est infiniment plus commune, mais il est hors de notre propos de nous en occuper. (Voyez D'' Hirsch, Himdhuck der historlch geographischen Palhologie, et D"" Brassac. Essai sur l'élephantiasis des Grecs. Paii», 1866^.

L'aperçu historique que nous avons tiacé montre que le déclin de l'épidémie lépreuse coïncida U peu près avec l'explosion de l'épidémie de syphilis en Europe, et que 'es deux affections continuèrent de se développer encore quelques temps côte à côte. Combien peu fon lée par conséipient est l'opinion des médecins qui ont dit que la lèpre du Moyen-Age n'était autre chose que la syphilis ! Je ne voudrais pas nier toutefois que certains accidents cutanés de celle-ci n'aient pu être confondus avec la première.

(1) Bernard Gordon, recteur de l'Université de Montpellier 1305. Lilium medicinœ etc., dans Opéra medica. Imprimé it Lyon 1754, p. 49 et suiv.

La Grande chirurgie de M*""* Guy de Chauliac, composée k Montpellier en 1363 et traduite du latin en français par M*''« Laurent Joubert, médecin ordinaire du Roy et du Roy de Navarre, chancelier de l'Université de Montpellier, 1619.

le nez applati en raison de la destruction du cartilage et des ulcères qui le rongent au fond ; la langue sèche et noire, tuméfiée, ulcérée, entrecoupée de sillons et semée de petits grains blancs ; la peau inégale, rude et insensible ; de plus, soit qu'on la perce, soit qu'on la coupe, elle rend au lieu de sang un liquide sanieux. La démangeaison qu'éprouve le malade est si violente qu'il se procure des inflammations et des plaies en se grattant ; symptôme déjà signalé par Lucrèce comme un des plus pénibles:

« Improba mordaci serpens jprurigine le%)ra ».

Enfin, au dernier degré de la maladie, le nez, les doigts des pieds et des mains, et même des portions de membres se détachent successivement, de sorte que le lépreux, avant de goûter de la mort, assiste à sa propre désorganisation. Sous de pareilles couleurs, les médecins du Moyen-Age ont dépeint et nommé l'éléphantiase. Les observations de Larrey : Relation chirt(rgicale de l'armie d'Orient en Egypte et en Syrie, Paris 1803, ont confirmé en somme l'exactitude de cette description et ne permettent pas de douter de l'identité de la maladie observée aux deux époques.

Il n'y a pas de doute non plus que la lèpre observée de nos jours en Europe et en Amérique est bien la même que celle du Moyen-Age. Ceci ressort avec évidence de la lecture du Traité de MM. Danielsen et Boëk sur la lèpre de Norwège, et de celui de M. Brassac sur la lèpre d'Amérique, où elle a été importée avec les nègres. Voici le résumé de leurs descriptions : La lèpre est tuberculeuse ou non tuberculeuse. La première forme s'annonce par des taches auxquelles succèdent des tubercules de forme et de grosseur variable, qui s'ulcèrent fatalement ; d'où résultent des caries et des nécroses des os du crâne et de la face, la chute des doigts, des orteils et même d'une portion de membre. Qu'on ajoute à cela certaines altérations dans le système pileux, des paralysies par-

tielles et des déformations qui en sont la conséquence, et on aura un tableau en raccourci de celle hideuse et redoutable maladie: cachexie générale présentant de graves altérations du sang qui peuvent se résumer en un défaut de proportion du sérum, de la fibrine et de l'albumine, l'un étant très diminué et les autres très augmentés. Dans la forme non tuberculeuse, dite aphymatode ou anaisthétique, les tubercules sont remplacés par une éruption de bulles et de vésicules sous lesquelles se forment les ulcères ; la marche est plus lente mais non moins fatale, l'anesthésie et les paralysies plus prononcées, ainsi que les déformations qui en sont la conséquence; on voit alors les extrémités se plier dans le sens de la flexion ; les doigts de la main s'incurvent de façon à imiter la disposition d'une griffe d'oiseau de proie, en même temps que la main s'applatit par l'atrophie des muscles interosseux. Qu'il me soit permis de dire que les quelques observations que j'ai pu faire moi-même en Amérique, concordent parfaitement avec celles des auteurs cités.

En résumé, il ne saurait y avoir de doute sur la nature de la grande endémie lépreuse du Moyen-Age et sa continuité jusqu'à nous h l'état sporadique, diminuée dans sa gravité et sa contagiosité, comme il arrive de toutes les maladies possibles, quand elles passent de l'état épidémique à l'état sporadique. Il n'est donc pas permis de dire, comme des auteurs recommandables d'ailleurs l'ont fait, que « la nature et l'origine de la lèpre au Moyen-Age ne sont pas plus connues que celles de la lèpre dont parlent les livres saints. »

Eh bien ! cette maladie était alors, comme aujourd'hui, incurable. C'est ce que déclarait formellement Guy de Chauliac au XIV» siècle, et Ambroise Paré au XVP, alors cependant que l'épidémie était à son déclin. « La lèpre, dit celui-ci, est une maladie héréditaire, contagieuse et incurable. Cette contagion est

si grande qu'elle vient aux enfants des enfants et môme plus loin; de quoy l'expérience a fait foy (d) ».

Qu'on juge de la terreur qu'une telle maladie devait inspirer. Avicenne n'avait-il pas dit, (ce dont il est assurément permis de douter,) qu'elle se communique non-seulement par contact mais aussi à travers l'air par les émanations et le souffle des malades? De là, l'obligation imposée aux lépreux de passer sous le vent des personnes saines, s'ils avaient à les croiser en chemin. L'opinion générale chez tous les peuples de l'antiquité et du Moyen-Age fut que la lèpre était un châtiment céleste infligé pour de grandes fautes. Telle était, au rapport d'Hérodote, l'idée que s'en faisaient les Perses. Les Juifs ne l'envisageaient pas autrement. Il est vrai que la maladie de Job nous est représentée comme une épreuve divine dont le saint patriarche sortit triomphant. Mais l'Ecriture nous montre aussi Marie, sœur de Moïse, frappée de la lèpre à cause de sa jalousie contre son frère ; Gièzi, serviteur d'Elysée, atteint du même mal en punition de son avarice, et Osias, roi de Juda, pour avoir voulu usurper les fonctions des pontifes du Seigneur ; « Et ceci nous enseigne, dit un commentateur de la Bible, que la lèpre était une plaie du ciel dont Dieu frappait alors ceux dont il voulait punir la faute par un châtiment exemplaire qui pût donner de la crainte aux autres; c'était visiblement aussi une image du péché, et, pour cette raison, quoi qu'elle fut une maladie, ce n'était pas néanmoins aux médecins mais aux prêtres à juger quels étaient ceux qui en étaient frappés et auxquels ils devaient interdire la liberté de vivre en société avec les autres» (2). De là l'idée d'une double souillure physique et

(l) Du pronostic de la lèpre, cli. xi. — OEuvres d'Âmbroise Paré, Edit. Malgaigne.

{'■2) La Ste-Diblc traduite en français par Lcmaistre de Sacy avec une explication tirée des Saints Pères et des auteurs ecclésiastiques. Paiis, chez (iuillaume Desprez, imprimeur du roy, 1719, ôl volumes in-S».

morale qui entraînait non seulement la séparation d'avecle peuple, mais encore l'interdiction d'approcher des choses saintes tant que durerait le mal. Moïse avait dit : « Tout homme donc qui sera infecté de lèpre et qui aura été séparé des autres par le jugement du prôtre, aura ses vêlements déchirés, la tête rasée, le visage couvert et il criera : l'impur 1 le souillé! Et pendant tout le temps qu'il sera lépreux et impur, il demeurera seul hors du camp. » (1) Les rois eux-mêmes ne pouvaient se soustraire à cette dure loi, comme nous le voyons pour Osias ou Azarias, roi de Juda (2), et la mort elle-même ne pouvait réconcilier la dépouille du lépreux avec la société qui l'avait exclu de son sein. Elle était inhumée à part des autres, ainsi que nous l'apprenons au chap. xvii ver. 23 des Paralipoménes.

La société chrétienne du Moyen-Age se trouvant frappée du même fléau que les Juifs, l'envisagea au même point de vue et lui apphqua strictement la législation de Moïse. Elle n'y mit de tempérament que dans la manière de prononcer l'exclusion du lépreux de la société. Pour cela l'examen du prêtre ne lui parut pas suffisant elle le confia h des hommes de l'art qui soumettaient l'individu suspect du mal à diverses épreuves et portaient leur diagnostic, après quoi le recteur ou curé prononçait, s'il y avait heu, son terrible arrêt : Sis mortuus mundo sed sempervivus pro Deo (3) »,

(1) Lévitique, chap. xiii versets 44-46.

(2) Rois, 2e livre, chap. xv, v. 3. « Mais TEternel frappa le roi et il fut lépreux jusqu'au jour où il mourut et il demeura dans une maison écartée ».

(3) Ordonnance du sénéchal de Périgord concernant les ladres, en date du 12 novembre 1480. « Loys Sorbier, seigneur de Paray, conseiller et chambellan du Roy nostre sire et son sénéchal en Périgord, nous a été exposé que en icelle Séné-

-'ussée a plusieurs gens infcctz et tachés de la maladie de lèpre dont est expédiant

ner la charge et commission h gens experts en cet art de médecine pour trier

'es dicts entachés de la dicte maladie de la communication av«c les sains,

"•nns en prudomniie et bonne expérience de vénérables hommes et sai-

En un sens la législation du Moyen-Age fut plus sévère que celle de Moïse, car chez les Juifs le lépreux pouvait être réhabilité et reprendre son rang dans la société, s'il guérissait. Ce cas n'était pas prévu chez nous, probablement à cause de l'incurabilité reconnue de la vraie lèpre. Bien plus, sa famille était en certaines villes frappée de déchéance. Ainsi, la Coutume de Calais excluait du droit de bourgeoisie tout membre d'une famille dans laquelle il y avait eu des lépreux. {Ordonnances du Louvre, T. X.) En tout cas, le déshonneur restait attaché, très injustement sans doute, à la descendance du ladre autant qu'au ladre lui-même : « In Aquitaniâ, dit Scahger, tantum est conviciwn appellare aliquem leprosiim ut mulieren adultérant. «Ajoutons que cette injure était punie de fortes amendes dans tout le midi de la France. C'est ainsi que dans le compte des amendes perçues au profit de Charlesle-Mauvais, roi de Navarre, dans sa seigneurie de Montpellier, en 1374, nous voyons figurer la somme de 2 francs (d'or), payée par un certain Benoît Bernard, cordonnier, coupable d'avoir appelé a mézel » son voisin le sabotier Godin de Lestreye. D'autre part,

ges maistres André Roulx et Pierre de Porteria, habitant de Péiigueux, maislres en médecine, à iceux maistres André Roulx et Pierre de Porteria, appelez avecques eux maistres Jehan Rougier et Jehan Martin, serugiens ; et chacun d'eulx aussi un notaire non suspect, avons donné et donnons par ces présentes congié, autoiité et puissance de convoquer par sergents royaulx en chacune paroisse les maires, consuls, justiciers et avecques eulx donner regard et Visitation sur toutes personnes infectées de ladrerie ou suspectés d'icelle maladie laquelle est contagieuse et de les faire mettre et coUocquer es ladreries publiques ou en autres maisons séparées de

gens saines ctc {Arch. hist. de la Gironde, t. x p. 290 et Arch. du

départ, des Basses- Pyrénées, série E n» 256). Après cet examen, ils étaient « avec lettres des médecins conduits aux Recteurs ou Curés qui avaient a prononcer quatre sortes d'arrêts : 1" Admonitif pour ceux qui ont quelqu'inclination à la lèpre; 2o Cotnminatif pour ceux qui en ont quelque commencement ; b° Sequestratif pour ceux qui sont ladres confirmés; 4° Absolutif pour les sains qui sont faussement accusés de ladrerie » [La grande chirurgie de maistre Guy de ChauUac avec annotations de maistre Laurent Joubert).

nous trouvons dans le registre des notaires de Navarrenx en Béarn, et pour l'année -1384, Guilhaume d'Araux appelé en justice par Gaillard de Casaux pour l'avoir appelé « care de ladre » (1). L'Etat et l'Eglise, puissances inséparables alors, en s'unissant pour séquestrer le lépreux ou tout au moins pour le séparer de la coriipagnie des hommes sains n'obéissaient-ils qu'à un aveugle préjugé né de l'ignorance et de la barbarie ? Non sans doute. Ils ne faisaient en cela que remplir leur rùle de gardien et protecteur de la société. En Europe et de nos jours, c'est une question controversée de savoir si la lèpre est contagieuse ; mais il n'en est pas de même dans les pays où elle n'a pas encore perdu complètement son génie épidémique (2;. Il n'en était pas de même chez nous non plus au moyen-âge, probablement avec raison, car l'opinion des médecins était unanime sur ce point. D'ailleurs, ces mesures rigoureuses ne visaient pas seulement la contagion mais en même temps et peut-être plus «ncore l'hérédité. Pour celle-ci point de doute, la statistique rigoureuse des médecins modernes la démontre irréfutablement. Des recherches faites par Danielsen et Boek dans les hospices de la Norvège, il résulte que la lèpre reconnaît la plus souvent pour cause l'hérédité. Ainsi sur 213 individus atteints d'éléphantiase, avec ou sans tubercules, à l'hôpital St-Georges, l'influence héréditaire était incontestable chez 189. Il résulte en outre des tableaux dressés par ces mêmes auteurs que l'hérédité est plus fréquente du côté maternel et qu'on la trouve plus répandue dans la ligne collatérale que dans la ligne

(1) Ai'ch. des Basses-Piji'énées E. 522 et E. 1594.

En Espaf;ne , la même injure était punie k l'égal des plus sanglantes. « Qualqniera que aotro dosnotaie y le dixere gafo o sodometieo, o cornuJo, o lierege, etc.» Quiconque insultera un autre en l'appelant lépreux, ou sodomisle, ou cornard, ou hérétique etc. (Lci/ 2, Tit. iO, Lib. S, de la Nueva rccopilacion).

(2) Larrey. Relation chirurgicale de l'cj^pédiHoyi de l'armée d'Orient en Egypte et en Syrie.

directe. « Ce qui doit surtout attirer l'attention, ajoutent-ils, c'est le mode suivant lequel elle se propage en traversant les générations. On remarque cette singularité que la maladie non-seulement franchit quelques générations, mais aussi qu'elle se présente dans la deuxième et quatrième génération avec une bien plus grande intensité que dans la première et la troisième. S'il arrive qu'elle ait épargné la première, elle se montre en thèse générale chez tous les sujets de la deuxième qui en transmettent le germe aux générations suivantes. Assez souvent nous avons trouvé aussi que la maladie, passait les deuxième et troisième générations pour reparaître dans la quatrième d'où elle se répandait dans toutes les directions pour ainsi dire avec une nouvelle énergie, sans qu'aucune circonstance extérieure parut favoriser cette bizarrerie. »

Ce n'est pas seulement en Norvège et de nos jours que l'hérédité a été ainsi constatée, mais avec plus ou moins de rigueur, partout et de tout temps (1). Eh bien ! c'est la constatation de l'hérédité au moins autant que la crainte de la contagion qui dicta les mesures rigoureuses prises par tous les législateurs depuis Moïse, car en séquestrant le lépreux, ou en lui interdisant au moins tout commerce avec ses semblables, en édictant la séparation ou divorce entre époux, par une exception bien remarquable dans la législation ecclésiastique, qui plus est en attachant l'idée de déshonneur et de dérogation aux unions conjugales avec les familles suspectes , on enrayait la cause la plus puissante du mal, puisqu'on mettait obstacle au rapprochement inconsidéré des

(i) Varandacus : Tractatus de elephanti seu leprâ. Geneva, 1620.

Ainsly ." Observations on the leprà Arabum or Elephanthiasis of the Grecks. London, i826.

Shilling qui exerçait ii Surinam (Guyannc Hollandaise) au siècle dernier la soutient avec une grande conviction et des preuves a l'appui dans son livre «Obser-: vations sur la lèpre à Surinam, »

sexes (1). Malheureusement la sagesse de nos pères à qui les générations nouvelles doivent leur salut, se trouva en défaut sur un point : la mesure. La législation qu'ils avaient instituée dépassa son but parce qu'elle ne fut pas toujours appliquée avec science et discernement ; vint le préjugé qui prit la place de la prudence et le fanatisme celle de la charité. L'Eglise et l'Etat avaient voulu faire disparaître les lépreux, l'ignorance et le fanatisme créèrent du même coup les MAUDITS.

(1) Cette préoccupation de prévenir les effets de l'iiéiédité se montre dans maintes ordonnances législatives. Ainsi, pour n'en citer que quelques exemples, voici comment s'exprime le for de la Navarre française : « Los lepros et mesetz no se entreniesclaran ni se muriduran ab los autres. (Rubrica xxiv De qualitatz de peisonas, art. n do los Fois et Costumas deii royaume de N'avarie deçà Ports).

Pcr quoantes causes se pot se parar mati imoni , es a sabir si es sa parenta o si esferide demeseharie. (For de Morlaas (Béarn), art. 357.)

Une ordonnance de Louis XIII, en date d'octobre 1612, défend aux lépieux de se marier avec quelque personne que ce soit. (Ordonnance des rois de France.) Nous avons dit déjk qu'un capitulaire de Pepin-lc-Bref avait autorisé le divorce entre deux époux dont l'un sei'ait lépreux. (Capit. Rej.'. francor. Edit. Baluze t. i,p.l8i.)

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