CHAPITRE PREMIER SUR L'ORIGINE DES BOHÉMIENS
Les parias dont il nous reste à nous occuper n'ont absolument rien de commun avec les précédents. — Etrangers par la langue et par les mœurs, mis au ban de la société pour leurs méfai'S, ils sont restés jusqu'à ce jour des déclassés. —Les cagots, au contraire, séparés de la société par mesure d'hygiène d'abord et par le préjugé ensuite, ont repris leur place parmi leurs compatriotes dont ils n'ont jamais été que les victimes, tandis que les autres en étaient et en sont restés jusqu'à certain point les ennemis.
Bien que nous n'ayons pas l'intention d'écrire une histoire générale des bohémiens, nous croyons cependant devoir faire précéder notre étude de quelques considérations sur l'origine de ce peuple, d'après les données récentes de la linguistique et de l'ethnographie.
Jusqu'à la fin du siècle dernier oii parut le livre de Grellmann (l), on n'avait que des conjectures sur l'origine des bohémiens. Les idées les plus baroques avaient trouvé du crédit et les suffrages des gens instruits se trouvaient partagés entre des hypothèses dénuées de fondement.
A cette époque, Grellmann rassembla un nombre assez considérable de mots bohémiens et il trouva que le tiers environ était hindou. Rapprochant alors la construction grammaticale de la langue bohémienne de celle des idiomes de l'Inde, il y trouva une
{^') Hist. des hohétnien^ \>av H. M. '; G-ellniann, !nd. pai' M. J à Paris, 1810, 1 vol in-8o — Cette version française a été précédée de deux éditions allemandes de 4 783 et 1787.
analogie non moins frappante et en conclut que les bohémiens étaient venus de ce pays. — Il alla plus loin encore, car, en cherclii'Ht purtui lo- piinci();iux dialectes de l'Hindoustan celui qui aviiii ié plus dv' rapport avec la langue parlée par les bohémiens, il s'arrêta ù celui de Surate au N. 0. de l'Inde. C'était approcher singulièrement du premier coup de ce qui parait être aujourd'hui la vérité.
En efïet, des travaux considérables, entrepris depuis lors dans la même direction, ont fixé le berceau des nomades connus dans les divers pays de l'Europe sous les noms de Zincani^ Zigueuner , Tchinguiânés , Tziganes, Gypsies, Gitanos , Bohémiens, chez l'ancienne tribu des Djatt ou Jatt, établis près de l'embouchure de rindus, dans le pays désigné aujourd'hui, comme le fleuve, par le nom de Sind (1).
Cette solution du problème entrevue dès 1849 par Bataillard , chez les vieux annalistes arabes et persans, a été étayée par les travaux postérieurs de Trumpp et de Burton (2) sur les idiomes du bas Indus. On a trouvé beaucoup de rapport entre la langue du Sindh ou des Djatt et les difl"érents dialectes bohémiens, partout semblables au fond , quoique diversifiés par des emprunts et des altérations dus aux milieux ethniques où ils ont été et sont aujourd'hui parlés. — Pott affirme l'unité fondamentale des dialectes divers parlés par les bohémiens en tant et tant de contrées des trois continents, et il ajoute : « Cette langue ne sort point de l'égyp-
(1) Paul Bataillard : Mcmoires sur l'origine des bohémiens publiés en \%H- 1849 (dans la Bibliothèque de l'école des chartes et en 1871-1875, dans la Revue critique. 2"= mémoire in-8o de 48 p., tirage à part, 1849, chez Franck, & Pans. « Nouvelles recherches sur V apparition des bohémiens en Europe. »
V. aiis>i f'uliclin de la Soiiélé d'anthropologie (Séance du 19 fév. 1874.) Sur l'état actuel lU' la question des affinités du bohémien avec les langues de rinde.
(2) Sind and the races that inhabit the valley of Indus, par Burton, 1871. Gramniar of the sindhi language, i872, par Trumpp.
tien, elle n'a certainement pas sa racine ailleurs que dans les idiomes populaires du Nord de l'Inde occidentale, en sorte qu'elle peut, malgré son extrême abâtardissement et son abjection, se vanter quoique timidement d'être en rapport da parenté avec le sanscrit » (1). Telle est la conclusion unanime des philologues • tous affirment que la langue bohémienne est fille du sanscrit et sœur des idiomes néo-indiens qui en dérivent, comme les langues romanes dérivent du latin.
De Goëje, prenant la question des mains des philologues, essaie de la conduire un pe.u plus loin par la voie historique. Il cherche les traces que les tribus du bas Indus et leurs descendants supposés ont pu laisser dans les chroniques musulmanes. D'abord il note qu'en Syrie les bohémiens sont appelés Zatt et Zott, forme arabisée de l'indien Djatt.
Vers l'embouchure de l'Indus, dit-il, demeuraient , suivant les plus anciens géographes et chroniqueurs arabes, des tribus descendues de Cham qui vivaient de l'élève des troupeaux et de piraterie. Elles repoussèrent les premières invasions des Arabes dans leur pays, mais bientôt s'unirent h eux sous Wâhd I". Cependant leur caractère et leurs mœurs vagabondes faisant d'elle des alliés peu sûrs , vers l'an 710, on en déporta une partie sur les bords du Tigre, dans le Koursistan. De là, quatre ans plus tard, Wâlid et, 6 ans après celui-ci , Yézid II , firent transporter un certain nombre de ces Zatt vers Antioche et Mopsueste, avec leurs bufles. Un siècle plus tard , en 820, on retrouve ce groupe principal en révolte ouverte contre les princes arabes, et ce n'est qu'en 834, après une lutte .sanglante, que le général du prince Motaçem put les réduire. Trois jours de réjouissance célébrèrent à Bagdad une victoire chèrement achetée, et dont 27,000 prisonniers, hommes, femmes et enfants, relevaient l'éclat. On les déporta d'abord à Khànikin au I j Die Zigueuncr in Eurupa und Abien, T. I""" !\ \o, par Potl. 2 vu), in-8'.
N.-E. de Bagdad, puis à Ainzarba en Syrie. En 855 enfin, les gens de Roum (les Byzantins) attaquèrent et prirent Ainzarba et emmenèrent les Zatt avec tous leurs biens. Telle est donc la date positive où les bohémiens furent introduits sur le territoire de l'empire Byzantin.
Ceux de cette race qui continuèrent d'habiter leur pays d'origine, dans le delta de l'Indus, restèrent tranquillesjusqu'à Mahmoud le Ghaznévide, ([ui punit exemplairement les brigandages qu'ils exerçaient contre son armée et soumit Mançourah. Près de quatre siècles plus tard Timonr (Tamerlan) dirigea également une expédition contre ces pillards et se vante, dans ses mémoires, d'avoir délivré le pays de leurs rapines. Au témoignage d'EUiot, ils forrment encore maintenant les 2/5 de la population du Pendjab et la majorité de celle du Sindh ; et c'est leur langue Sindhi ou Djatt qu'a étudiée Trumpp(l).
M. de Goeje a laissé à d'autres le soin de suivre la piste des bohémiens après leur introduction sur le territoire Byzantin.
Les philologues s'étaient appliqués avec trop de bonheur à la découverte des origines bohémiennes pour ne pas être tentés d'appliquer leur merveilleux instrument de recherche à l'itinéraire de la même race après son exode.
Un homme qui a passé vingt-cinq ans de sa vie parmi les bohémiens de toutes les contrées de l'Europe, Georges Borrow, expose ainsi le fruit de son expérience en cette obscure matière. — « Le langage des BomanitsJiel ou Zinùali , comme s'appellent euxmêmes les bohémiens, est partout le même au fond, quoique plus ou moins corrompu par des mots empruntés aux différents pays où ceux qui s'en servent ont pénétré. Un trait à noter est le nombre
(1) De Goeje, Contribution à l'histoire des Tsiganes. — Extrait des mémopes de l'Académie des sciences d'Amsicrdam 187.5, par Funian. R<^vue critiijiu:, :22 iiiii 1875.
considérable de mots slaves qui s'y trouvent mêlés, qu'il soit parlé en Espague, en Allemagne, en Angleterre ou en Italie ; ce qui nous mène à conclure que ce peuple, dans sa route d'Orient en Occident, a traversé en corps compacte quelque contrée de langue slave. Cette région, je n'hésite pas à l'affirmer, doit avoir été la Bulgarie, où ils ont dû s'arrêter un long espace de temps et oîi l'on en trouve encore un grand nombre à cette heure. — Un autre trait remarquable de la langue tzigane est l'accession d'un nombre, au moins aussi considérable , sinon plus, de mots helléniques. Même nous savons qu'à une certaine époque , le groupe espagnol , sinon le reste de la nation tzigane, comprenait la langue grecque moderne et qu'ils en usaient quelquefois , en outre de leur dialecte propre, un siècle au nioins après leur arrivée en Espagne, puisqu'il y avait encore quelques sujets qui le comprenaient aussi tard qu'en l'année 1540. — Où avaient-ils appris ce langage? Peut-être en Bulgarie dont les deux tiers de la population professent la religion grecque, ou plutôt en Roumanie où le dialecte hellénique est généralement compris.
« Que ce langage leur fut intelligible en l'an 1540, nous en avons pour garant un savant hors ligne de cette époque, Lorenzo Palmireno , valencien de naissance et professeur de grec à l'Université de Sarragosse. Cet homme qui nous a laissé un ouvrage remarquable intitulé : « El stiuUoso cortesano » était un connaisseur émérite en grec ancien et moderne, et c'est lui-même qu'il met en scène avec les (jitanos dans le passage suivant de son livre imprimé à Alcala en 1587.
« Qu'est-ce que les Gitanos ? Je réponds un peuple vil qui apparut d'abord en Allemagne où on leur donna le nom de Tar lares et de Gentils, en 1417, et en Italie où on les appela Ciani. Ils prétendent venir de la Basse-Egypte et errer pour leur pénitence et , comme preuve, ils montrent des lettres du roi de Pologne. Mais
ils mentent, car ils ne mènent pas une vie de pénitents mais bien de voleurs et de chiens. Une personne instruite (l'écrivain luimême) parvint , en l'année 1540 , à se faire montrer l;i lettre du roi et il vit que le temps de leur pénitence était déjà expiré. Il leur parla en langue égyptienne et ils répondirent que, comme il y avait longtemps qu'ils étaient partis del'Egypte, ils ne comprenaient plus cette langue. Il leur parla alors en grec vulgaire tel qu'il est usité dans la Morée et l'Archipel; (luelques-uns comprirent , d'autres non; de sorte que, comme ils ne comprenaient pas tous, nous pouvons conclure que la langue dont ils se servent n'est qu'un jargon imaginé par des voleurs dans le but de masquer leur propos, comme l'argot des gueux. » (1)
Pour un savant, cette conclusion n'est pas forte; car, de ce que ses interlocuteur^ne comprissent pas tous le grec, il ne s'en suit pas que leur propre idiome fut un jargon imaginé tout exprès pour cacher leurs plans de rapines en leur permettant de communiquer entr'eux sans être compris des autres. D'ailleurs , le fait capital est que quelques-uns comprenaient le grec moderne.
Des études toute récentes n'ont fait que confirmer les vues émises par Borrow, en 1842. M. Miklosich , dans un article lu à l'Académie impériale de Vienne le 21 février 1872 « sur les dialectes et les migrations des bohémiens d'Europe, » relève un certain nombre de mots grecs et slaves dans la langue des gitanes d'Espagne et conclut ainsi : « Donc , d'après le témoignage de leur dialecte , lesbohémiensespagnols ont vécu parmi les grecs et les slaves du Sud. et , dans leur passage du S.-E. au S.-O. de l'Europe, ils n'ont fait chez aucun peuple un séjour assez long pour s'approprier des éléments de sa langue. Mais, ajoute-t-il, ce qui est vrai pour ce groupe l'est également pour tous les autres groupes dans lesquels se décomposent les bohémiens d'Europe ; en sorte que nous sommes
(I) The Gijpsies in Spain, bv Gsorges Borrow. New édition. Loiidon 1869.
contraints d'admettre, dans le sens le plus large, pour antique demeure de tous les bohémiens d'Europe un pays grec. Celui qui tient compte des éléments bulgares juxtaposés aux éléments grecs dans tous les dialectes bohémiens sera porté tout d'abord à penser à l'ancienne Thrace. »
M. Miklosich partage les bohémiens d'Europe , d'après leurs dialectes, en douze groupes et évalue leur nombre total à 600,000. Il déclare insoutenable l'opinion qui fait arriver les bohémiens en Europe vers le commencement du XV^ siècle, chassés de leur patrie par Timour que nous appelons Tamerlan'; et aux arguments tirés de la langue , il ajoute la mention de deux documents valaques de 1386 et 1387 , qui prouvent que dès cette époque ils habitaient la \alachie (1).
Bataillard a démontré qu'ils vivaient à l'état d'esclaves dès le milieu du XIV* siècle , en ce pays et en Crète. Mais il fait remonter leur arrivée dans les provinces danubiennes , en Thrace , et dans les îles de l'Archipel , à une époque beaucoup plus reculée» antérieure même aux temps homériques , car leurs ancêtres ne sont ni plus ni moins, suivant lui , que les Sigynes de la Thrace et les Sinties de Lemnos, qu'Homère appelle les favoris de Vulcain, parce qu'ils étaient adonnés au travail des métaux.
Malgré tout son talent, M. Bataillard ne nous a pas encore convaincu que les chaudronniers bohémiens puissent faire remonter aussi loin leurs titres de noblesse. Nous ne voyons pas encore non plus de preuves convainquantes que les Sybilles de l'antiquité en Thrace , en Asie-Mineure, en Egypte et en Grèce fussent des tziganes (2). Mais M. Bataillard n'a pas dit son dernier mot, et l'on peut attendre beaucoup d'un chercheur aussi persévérant. Qui sait s'il n'arrivera pas à rattacher la grande émigration des tribus rive-
(\) Revue critique, Ve année, II" scmestie.
(2) Sur les origines des bohé.niens par Paul Bataillard, no» 39, AO, 4< de la Revue critique, 1875, II* semestre.
raines du delta de l'Indus vers l'Occident aux luttes mystérieuses qui ont suivi l'invasion des Anus descendus des montagnes de l'Hindoukosch et dont les livres des brahmanes ont transmis jusqu'à nous en écho incertain ?
« Je ne puis douter, dit-il , que les Tzigannesne soientdes Chamites et plus particuhèrement des Couschites (jui auraient vécu sous les Aryas dans la région de l'Indus assez longtemps pour perdre leur langue et en adopter une aryenne, mais dont les premières et probablement les plus importantes émigrations vers l'Occident remontent à une antiquité très-reculée. »
11 ne sera peut-être pas inutile de rappeler au lecteur que les Aryas à leur arrivée dans les belles vallées de l'Indus et du Gange trouvèrent le pays occupé par des tribus de race brune que leurs chants épiques conservés par les Brahmanes appellent les Rackassas et les Nichadas, et que les ethnologistes désignent par le nom de rameau proto-hindou ou dravidien. C'est ce peuple conquis qui forme encore la masse de la population de l'Inde dans la caste inférieure des Soudiaset dans la tribu non moins nombreuse et hors-caste des Parias. — Grellman, se fondant sur des analogies de coutumes et de mœurs, faisait dériver de ces basses classes les bohémiens d'Europe qu'il supposait avoir adandonné leur patrie au commencement du XV* siècle (1). Il est certain qu'on trouve encore dans l'Inde certaines tribus nomades, de la classe la plus abjecte des parias, qui rappellent bien nos tziganes. Vagabonds et filous , ils plantent leurs tentes là où le hasard les conduit, mais toujours en dehors des villages dont ils sont mal vus. Les hommes vendent quelques ustensiles de ménage et les femmes tirent la bonne aventure sur l'inspection des linéaments de la main. Quelques-uns sont charmeurs de serpents, vend'^Mrs de simples, charlatans. D'autres, sans aucune industrie, se nourrissent de toute
(1) Op. cit. Cliap VI, r. 528.
espèce d'animaux immondes et de charrognes. « Enfin, dit l'abbé Dubois, les mœurs, les habitudes et les usages de ces Koravers ont le plus grand rapport avec ceux de ces bandes errantes connues en Angleterre sous le nom de Gypsies, et en France sous celui d'Egyptiens ou Bohémiens (1). Mais le langage dravidien de ces tribus nomades du Deccan n'est pas de la même famille que celui des tziganes cjui est aryen. Il y a tant d'autres castes nomades et pillardes dans l'Inde qu'on n'aurait vraiment que l'embarras du choix , si des analogies de mœurs suffisaient pour constater la parenté. Les Sou/ialers ou Bandjaris qui font profession de maraudeurs et d'espions et dont les femmes sont renommées pour leur lubricité, se rapprocheraient davantage de nos bohémiens pour les caractères physiques et la langue , car ils paraissent issus des Mahrattes qui sont des aryans brims parlant le Pràcrit, dialecte très-voisin du Sindhi. M. Rousselet, voyageur dans l'Inde, trouve une ressemblance frappante entre les Bandjaris et nos Tsiganes. La seule étude comparative de crânes qui ait été faite , tend à confirmer les données delà philologie. En effet Koperniçki, en comparant une série d'une soixantaine de crânes tziganes et hindous, leur a trouvé des rapports de contbrmation frappants ; mais c'est avec les crânes hindous des basses classes, au teint brun , au h'ont étroit et légèrement fuyant, dénotant une certaine accession de sang dravidien qu'il y a le plus de similitude , comme il y a le plus de ressemblance ciiez les vivants ([-!}. Les bohémiens ont, à peu près, les traits des Européens , mais ils sont beaucoup plu^ bruns. Parmi les sujets dont j'ai noté le teint, en le rapprochant du tableau chromatique de la société d'anthropologie, je trouve, dans mes notes, les n°^ 28, 37, 22 ; trois gradations dont la première
(l) Mœurs, institutions et cérémonies des peuples de l'Inde par l'aiibé DiiÎMjis, uiissioniidirc. T. I"' P. 73 — 2 vol. in-8" f'ari.s, 18io. Imprim. roy. (iJ) Cf. Revue d'Antropologie, vol. H, P. 161.
représente la teinte du chocolat, la deuxièma celle du café légèrement torréfié , la troisième celle du vieux parchemin. Qui ne serait après cela de l'avis du poète persan Ferdouzi cité par Borrow : « Avec ce qui est sale par nature, point de ressource ; vous auriez beau le laver que vous ne rendriez pas le bohémien blanc. »
En résumé, les témoignages concordants de la linguistique et de l'anthropologie semblent démontrer que les bohémiens sont sortis de l'Hindoustan longtemps après la conquête aryane (1). Quant à fixer d'une manière précise le lieu de leur berceau et l'époque de leur exode, nous n'avons pour cela que des données très-incomplètes. Peut-être y a-t-il eu plusieurs émigrations et de plusieurs sources, car il est à peine admissible qu'un peuple de plus d'un million d'âmes dispersé aux quatre vents sur la surface du monde et qui plante ses tentes depuis les régions glacées de la Sibérie jusqu'aux sables brûlants de ^Eg^^pte, que dis-je, jusqu'au milieu des forêts vierges du Brésil, soit sorti tout entier des 27,000 déportés byzantins du JX* siècle, dont parle M. de Goèje.
Si l'on n'est pas d'accord sur la date de l'arrivée des bohémiens dans l'Orient de l'Europe , que les uns fixent à l'aurore des temps modernes, tandis que d'autres la reculentjusqu àun temps immémorial, à l'âge du bronze (car M. Bataillard fait honneur à nos Tziganes de l'introduction de ce métal en Europe), on s'accorde du moins à placer leur apparition dans les divers Etats de l'Occident dans le courant du XV'' siècle.
Il est question d'eux en Allemagne dès l'année iMl. Un an après, on les trouve en Suisse et en 1422 en Italie. En 1447, ils font leur apparition en Catalogne (Espagne). Le 11 juin de celte année-là, fit son entrée dans Barcelone une troupe commandée par des chefs
(1) Nous disons « longtemps après la conquête aryane y> puisqu-ils parlent un dialecte néo-indien et que ces dialectes son( dérivés de ia langue qne parlaient les arvas : le sansciit.
qui prenaient les titres de duc et comte et qui avançaient les mêmes impostures qu'en France d'où ils venaient probablement (Fr. delà Penya, A^inales de Cataluna). Il est vraisemblable que c'est de là qu'ils se répandirent dans le reste de la péninsule , car ce n'est qu'en 4499 qu'il est question d'eux pour la première fois dans le royaume de Castille et Léon. Cette mention se trouve consignée dans un édit de Ferdinand et d'Isabelle expédié de Médina del Campo, en 1499, contre « les Egyptiens et chaudronniers étrangers, E^ip/ianos y calderos ej-irangreros. » Il leur est enjoint de se fixer dans les villes et villages et d'y chercher des maîtres sous lesquels ils auront à servir pour leur subsistance ; faute de quoi ils devront vider le royaume dans le délai de soixante jours. -— L'apparition des bohémiens en France est mieux établie que partout ailleurs dans le passage suivant de Pasquier :
a Vers quel temps un tas de gens vagabonds que les aucuns nomment Œgyptiens, les autres Bohém,iens , com,mencèrent de rôder en France.
« Il est tombé un vieux livre entre mes mains en forme de papier journal par lequel un théologien de Paris , soigneux de recueillir les choses qu'il voyait, nous rédigea dihgemment par écrit tout ce qui advint de son temps , spécialement dans la ville de Paris , de l'authorité duquel je me suis aidé en quelques endroits de cette œuvre. Mais je veux maintenant insérer tout au long et transcrire de luy mot-à-mot certain passage par lequel on peut aisément voir de quel temps ces Œgyptiens que nous voyons encore voyager par la France, commencèrent à y entrer et quelle feuille ils donnèrent à leur pèlerinage.
« Le dimanche d'après la mi-aoûst (dit-il), qui fut le dix-septième jour d'aoûstl427, vinrent à Paris douze tenanciers comme ils disaient, c'est à savoir un duc, un comte et dix hommes tous à cheval et les quels se disaient très-bons chrestiens et estaient de
la Basse-Œgypte et encore disoient que n'ovoil pjis grand temps que les chrestiens les avoient subjuguez et tout leur pays et tous fait chrestienner ou mourir ceux qui ne vouloient estre. Ceux qui furent baptisés , furent seigneurs du pays comme avant et promirent d'estre bons et loyaux, et garder foy à Jésus-Christ jusques h la mort et avoient Roy et reyne dans leur pays. Item, vray est, comme disoient, qu'après aucun temps qu'ils orent pris la foy chrestienne les Sarrazins les vinrent assaillir. Quand ils se virent comme pou fermes ennostrefoy, à trespou d'achoi.son sans endurer guère les guerres et sans faire le devoir de leur pays defîendre que trèspou, se rendirent à leurs ennemis et devindrent sarrazins (1) comme devant et renoncèrent à J.-C. — Item , il advint après que les chrestiens, comme l'Empereur d'Allemagne et autres sieurs quand ils sçorent qu'ils orent ainsi faussement laissé nostre foy et qu'ils estoient devenus sitost Sarrazins et idolâtres leur coururent sus et les vainquirent tantôst comme cils qui cuidoient qu'on les laissât en leur pais comme à l'autre fois pour devenir chrestiens. Mais l'Empereur et les autres seigneurs par grande délibération de conseil dirent que jamais netenraient terre en leur pays si le pape ne le consentoit, et qu'il convenoit que là allassent au Saint- Père à Rome : et là allèrent tous , petits et grands , à moult grand peine pour les enfants. Quand là furent , ils confessèrent en général leurs péchez. Quand le pape ot oïiye leur confession , par grande délibération de conseil , leur ordonna en pénitence d'aller sept ans en suivant parmi le monde , sans coucher en liet et pour avoir aucun confort pour leur despense ordonna que tout évesque et abbé partant crosse leur donneroit pour une fois dix livres tournois ; et leur bailla lettres faisant mention de ce aux prélats de l'église et leur donna sa bénisson, puis se départirent et furent cinq
(1) C'est-k-dire payens. Du temps de Pasquier le mot de sarrazin était encoresynonyme de payen, quoiqu'on l'appliquât plus souvent aux musulmans.
ans par le monde avant qu'ils vinssent à Paris. Et vinrent le dixseptième jour d'aoûst l'an 1427 , les douze devant dits, et le jour Saint-Jean Décolace vint le commun. Lequel on ne laissa point entrer dans Paris mais par justyce furent logés à la chapelle Saint- Denys et n'estoient point plus en tout, d'hommes, de femmes et d'enfants de cent ou six vingt, ou environ. Et quant ils se partirent de leur pays ils estoient mille ou douze cent. Mais le remenant estoit mort en la voye.
« Item, a'^ant ils furent à la chapelle on ne vit oncques plus grande allée de gen.^ à la bénisson du lendit , que là alloit de Paris, de Saint-Denys et d'entour Paris pour les voir. Et vray est que le plus et presque tous avoient les oreilles percées et en chacune oreille un annel d'argent ou deux en chacune, et disoient que c'estoient gentillesses en leur pays. Item, les hommes étoient très-noirs , les cheveux crespés , et les plus laides femmes que l'ont peut voir et les plus noires ; toutes avoient le visage déployé, cheveux noirs comme la queue d'un cheval; pour toutes robes une vieille flossoye très-grosse , d'un lien de drap ou de corde liée sur l'espaule et dessus un pauvre roquet ou chemise pour parement , bref, c'estoient les plus pauvres créatures que l'on vit oncques venir en France d'aage d'homme, et néantmoins leur pauvreté , en leur compagnie avoit sorcières qui regardoient ès-mnins des gens et disoient ce qu'advenu leur estoit ou à l'advenir , et mirent contens en plusieurs mariages : car elles disoient « ta femme fa fait coup. » Et qui pis estoit en parlant aux créatures par art magique ou autrement par l'ennemy d'enfer ou par entrejet d'habileté faisoient vuider les bourses aux gens et les mettoient en leurs bourses comme on disoit. Et vraiment j'y feus trois ou quatre fois pour parler à eux , mais oncques ne m'aperçeu d'un denier de perte , ne les vey regarder en main. Mais ainsi le disoit le peuple partout : tant est que la nouvelle en vint
à l'évesque de Paris, lequel y alla et mena avec lui un frère pivscheur nommé le petit Jacobin , leiiuel par le commandement de l'évesque fit là une belle prédication, en excommunianttous ceux et celles qui se foisoient et qui avoient cru et montré leurs mains ; et convint qu'ils s'en allassent, et se partirent le jour de nostredame en septembre et s'en allèrent vers Pontoise.
Duquel passage nous pouvons aisément tirer , qu'auparavant ce voyage les parisiens n avoient été repeu de telles manières de gens, lesquels jusqu'à nous ont continué successivement et de main en main leurs voyages sous ombre de leurs pénitence à mon jugement fabuleuse.. Et est une chose estrange que ces misérables voyageurs sans assurance de feu et lieu font une perpétuelle profession de mendicité , de larcin et d'oisiveté, et encore plus estrange qu'au veu et sçeu de nos magistrats ils ont rôdé en France par l'espace de cent ou sixvingt ans et plus, sans avoir autre adveu de leur pénitence sinon celuy que par une sotte renommée ils avoient imprimé depuis ce temps-là dans nos testes, disant que ces sept ans de pénitence qui furent ordonnés aux premiers alloient de succession en succession. Toutefois de nostre temps, par l'édit des estats tenus à Orléans et publié le 3 septembre 1561, il fut pourveu à cet abus ; pour autant que par l'art. 103* de cet édit il fut conjoint à tous officiers du roy faire commandement à tous bohémiens ou œgyptiens de vider dans deux mois le royaume à peine des galères et de punition corporelle » (1).
On voit que les bohémiens se sont révélés en maîtres ès-arts de fourberie dès leur arrivée en Europe. — Avec cet instinct qui leur est propre, ils virent de suite par quelle voie il leur serait
(-1) Les recherches de la France, d'Estienne P«squier, conseiller et advocat général en la Chambre des comptes de Paris. — Infolio, liv. IV. Ch. 19, Paris, M. DC. LXV. Du Gange {Glossarium, au mol Œg y ptiaci) , dit que Pasquier a emprunté ce récit aux Ephémérides parisiennes du temps de Charles VI et Charles Vil, qui ont été publiées depuis lors.
plus facile de capter la bienveillance des populations, en abusant de leur crédulité. Seulement ils varièrent dans leurs impostures, parce qu'ils éprouvèrent sans doute le besoin d'accommoder l'appât aux goûts plus ou moins grossiers de leurs auditeurs. C'est ainsi qu'ils racontaient que Dieu lui-même leur avait imposé ce pèlerinage en châtiment du péché que leurs pères avaient commis en refusant de recevoir l'enfant Jésus lors de la fuite en Egyte. D'autres fois ils prétendaient avoir été les instruments du crime d'Hérode dans le massacre des innocents. — Gomme ces péchés dataient de loin, qu'ils n'en étaient pas directement les fauteurs et qu'ils en faisaient d'ailleurs pénitence , on les recevait en pitié et on leur passait les larcins qu'ils commettaient dans leur pèlerinage. Le plus admirable est qu'il se trouva des princes assez dénués de sens commun pour donner dans le piège et leur fournir des lettres munies de leurs sceaux, pour sauf-conduits. Munster, en sa Cosmographie, affirme avoir vu une telle lettre de l'empereur Sigismond.
Voici son récit très-important comme émanant d'un témoin presque contemporain de l'entrée des bohémiens en Allemagne. Je le traduis du latin. « Dans le cours de l'an de J.-C. 1M7, parurent pour la première fois en Allemagne des hommes horribles pour leur noirceur* brûlés par le soleil, immondes dans leur vêtement, sales en toutes choses, adonnés au vol , surtout leurs femmes qui font vivre les hommes de leurs pilleries. On les appelle Tartares ou Gentils, en Italie Ciani. ils ont à leur tête des hommes qui se distinguent par leur costume et par les titres de ducs , comtes, chevaliers, et qui nourrissent des chiens de chasse à la façon des nobles. Ils changent souvent de chevaux, mais le gros de la troupe marche à pieds. Les femmes sont portées sur des juments avec les entants et les ustensiles. Ils colportent des lettres du roi Sigismond et de quelques autres princes pour qu'il leur soit permis de passer
sains et saufs par les villes et les provinces. Ils prétendent courir
le monde pour pénitence et être sortis de l'Eg^^pte mineure. Mais ce sont là des fables. L'expérience démontre que cette espèce de gens née dans le vagabondage et vouée à l'oisiveté ne connait aucune patrie, mais parcourt les provinces en vivant de maraudes, comme des chiens. Ils n'ont aucune religion, quoique parmi les chrétiens ils aient l'habitude de faire baptiser leurs enfants. Ils vivent au jour le jour, passant de province en province, divisés en beaucoup de bandes, de façon à ce que les mêmes ne reviennent qu'à de longs intervales dans les mêmes lieux. Ils accueillent ça et là des mauvais sujets des deux sexes qui se mêlent à leur compagnie, et forment cette étonnante tourbe humaine, parlant toutes les langues , vrai fléau des paysans dont ils pillent les chaumières pendant que les maîtres sont occupés aux champs. Leurs vieilles femmes s'adonnent à la divination et à la chiromancie , et tout en proclament leurs oracles elles palpent avec une adresse merveilleuse les bourses de leurs dupes et les vident
t Ily aenviron 26ansque, moi Munster, me trouvant à Heidelberg j'eus accointance avec les chefs d'une de ces bandes et parvins à me faire montrer des lettres qu'ils se vantaient d'avoir des Empereurs. Nous en vîmes une , qu'ils disaient obtenue de l'Empereur Sigismond , dans laquelle il était fait mention que leurs ancêtres dans l'Egypte mineure, ayant un jour abjuré le christianisme pour retomber en l'erreur des Gentils , mais étant revenu , au bout de sept années, à récipiscence, il leur avait été enjoint pour pénitence que chacune de leur famille errait de par le monde pendant un égal nombre d'années et expierait ainsi dans l'exil le crime de leur perfidie. Mais depuis lors le temps de leur pénitence a expiré et cependant cette tourbe d'hommes ne cesse de vagabonder, de voler de mentir et de tirer des augures » (1).
Un autre témoignage aussi précieux, parce qu'il est également
(1) Munsterus. Cosmographia, i lib. III, fol, 257.
contemporain, est celui d'Aventin , auteur bavarois de la fin du XV* siècle, qui s'exprime ainsi: « A cette époque, une race d'hommes de proie, tourbe et sentine de différentes nations, qui habite sur les confins des Turcs et des Hongrois, et que nous appelons Zigreunes, commença de parcourir nos contrées, vivant impunément de vol, de rapines et de magie.
« Ils disent fallacieusement qu'ils sont originaires d'Egypte et qu'ils ont été condamnés à un exil de sept ans en expiation du péché commis par leurs pères qui avaient refusé de recevoir la Vierge-Mère avec son divin fils , lors de la fuite en Egypte. Mais ils mentent effrontément; car j'ai connu par expérience qu'ils parlent une langue vende (un des dialectes slaves) et qu'ils ne sont que des traîtres et des espions. Et cependant une vaine superstition s'est emparée des esprits et les engourdit à tel point qu'on considère comme criminel de leur faire violence et qu'on les laisse voler, piller et tromper impunément (1). »
Cette plainte amère de l'auteur allemand n'est pas un écho isolé dans ce temps d'ignorance où le seul titre de pèlerin, pour si bizarre que fût le pèlerinage, en imposait à la crédulité des petits et des grands au point de couvrir tous les méfaits. L'Italie n'était pas plus favorisée , sous l'œil du pontife qui dispose des indulgences et devait savoir infailliblement à quoi s'en tenir sur les mérites des pèlerins œgyptiens (2). On a même prétendu que ces rusés hypocrites avaient été jusqu'à surprendre la bonne foi du Saint-Père au point d'obtenir de lui des lettres de faveur par lesquelles il leur était permis de parcourir sans être molestés, les différentes contrées de l'Europe durant tout le temps que devait durer leur pèlerinage (3). Mais un tel aveuglement de la part du
(1) Aventinus; Annales Boïorum lib. Vil, in-folio. Munich, <SS4, fol. 826,
(2) Cf. Muratori : Rerum itaiicarum, ad annum, 1422.
(3j Grellman, op. cit. P. 220, d'après Crusius, Wurstisen et Guler.
pape est à peine croyable. — Quand le Saint-Empire germanique et l'Italie en étaient là, comment l'Espagne aurait-elle été plus éclairée ? Hélas ! le témoignage de Martin del Rio ne laisse planer aucun doute sur l'exploitation de l'Espagne par les mêmes imposteurs au XV' et XVI» siècles. Il se demande comment des princes peuvent souffrir un pareil fléau au grand préjudice des |)aysans et dit : « Si l'on tolère ces voleurs, il faut alors tolérer les autres, ce qui est contraire à la loi divine et humaine. Surtout, tes magistrats ne devraient pas souffrir que ces vagabonds s'affilient partout oli ils passent des sujets du roi et ceux-ci devraient être châtiés sévèrement en même temps que ceux (]ui les reçoivent en leur compagnie. Il est contre la raison d'entretenir au préjudice de l'état desoisifsetdes vagabonds, etpartout où lajusticeesten vigueur les magistrats doivent s'enquérir des moyens d'existence des gens, car nul n'est censé vivre d'air. » A cet axiome indiscutable, notre jésuite, grand connaisseur en fait de magie sur laquelle il a écrit six livres, ajoute une imputation moins certaine. Il accuse les bohémiens de joindre au vol la magie. « L'expérience , dit-il , démontre que si quelqu'un tire en leur faveur d'un sac ou d'un coffre une pièce de monnaie, il arrive assez souvent que toutes les autres qui sont dans le même sac ou le même coffre prennent le même chemin que la première , ce qui est un 'maléfice évident. »
Comme son maître, Ignace de Loyola, il avait été militaire et voici alors ce qu'il avait vu : « Quand je voyageais en Espagne, dit-il , avec mon régiment , en l'année 158 i, une multitude de ces bohémiens infestait les campagnes. Il arriva que pour la fête Dieu ils demandèrent d'être admis dans la ville de Tolède pour danser en l'honneur du Saint-Sacrement suivant l'usage local. Ce qui fû fait : mais à midi il s'éleva un grand tumulte provoqué par les filouteries de leurs femmes. Ils s'enfuirent dans les faubourgs et se groupèrent du côté de Saint-Marc , où les chevaliers de
Saint Jacques ont une magnifique habitation et un hôpital , et repoussèrent de vive force les agents de la justice qui essayaient de les chasser. Soudainement je ne sais par quel pacte , tout ce tumulte s'appaisa. La horde en question qui avait enrôlé beaucoup d'Espagnols en différents bourgs de la Castille, avait pour chef un soit-disant comte qui parlait aussi bien le Castillan qu'un natif de Tolède. Il connaissait tous les passages des montagnes , tous les chemins d'Espagne, même les plus scabreux et les plus difficiles, la force de chaque population, les principaux habitants de chaque ville et leur fortune. Rien de ce qui touche à l'état, pour si secret que ce fut , ne lui était caché, et il ne faisait pas mystère de ses connaissances mais s'en glorifiait au contraire. Pourquoi cet espionnage? Ne devrait-on pas le réprimer chez des étrangers quand même ils seraient d'une vie irréprochable. »
Nous ne trouvons pas dans ces anecdotes le merveilleux que l'auteur croit y voir mais nous y relevons plusieurs données importantes : la première c'est qu'à la fin du XVP siècle les bohémiens étaient fort nombreux en Espagne malgré l'édit d'expulsion de Ferninand et d'Isabelle, renouvelé par leur successeur; la deuxième c'est qu'ils grossissaient leurs files par des recrues prises dans la population indigène , ce qui est contraire à l'idée qu'on a de leur isolement ; la troisième enfin que, dès cette époque, ils étaient déjà très-familiarisés avec la langue et l'état du pays. La facilité avec laquelle les bohémiens s'assimilent toutes les langues, ne tient pas du prodige, comme le croit notre auteur qui voit de la magie partout, mais est une disposition naturelle qu'ils partagent avec les peuples slaves. « Outre leur jargon particulier que les Espagnols appellent Ziriguenca et qui n'est compris que d'eux seuls (continue Martin delRio), ils parlent presque toutesles langues de l'Europe, allemand parmi les Allemands, françaisparmi les Français, italien parmi les Italiens, etc., ce qui leur est nécessaire pour
espionner. C'est pourquoi l'empereur Charles V, par un édit de d549, a ordonné que ces dangereux vagabonds, véritable excrément des nations, fussent chassés de l'Allemagne comme des émissaires envoyés par les Turcs pour trahir la chrétienté » (1).
Dès cette époque l'étoile des pèlerins égyptiens avait pâli, quoiqu'ils imaginassent, pour entretenir la crédulité des fidèles, de nouvelles impostures. Ainsi, quand on leur faisait observer que le temps de leur pénitence était passé, ils répondaient qu'ils ne pouvaient retourner dans leur pays parce que le chemin était gardé par les Infidèles, ou bien que s'ils y rentraient, un nombre d'hommes égal serait obligé d'en sortir sous peine de mourir tous par la famine. Mais le prétexte le plus ingénieux était celui-ci : que la pénitence de sept ans imposée à leurs pères se transmettait comme un fatal héritage à chacune des générations successives (2). Malgré toutes ces belles raisons, la diète d'Augsbourg , dès l'an 1500 , fit défense à tous et à chacun dans l'Empire de laisser dorénavant passer par leur contrée ou district les aventuriers connus sous le nom de Zigueuner ou de leur accorder à l'avenir protection et sauvegarde. — Des édits d'expulsion suivirent celui-ci tant en Allemagne que dans les autres états d'Occident y compris l'Angleterre où les nomades avaient pénétré au commencement du XVI siècle (3) , mais nulle part ils ne furent exécutés avec autant de rigueur et de succès qu'en France.
L'âge d'or des bohémiens était passé! Une autre ère commence pour eux qui n'aura plus de fin, jusqu'à ce qu'ils se réforment ou
(1) Disquisitionuni magicarum Ubrisex^ auctore Marlino dcl Rio, Colonie agrippinœ M D C C X X. Lib. IV. Cap. III, Quœst. V.
(2) Martin del Rio, Op. cit. P. 6i2o.
(3) Edit d'Henri VIII et de la XXII* année de son règne (1530) « contre le peuple qui se dit lui-même Egyptien. »
disparaisssent. Louis XII, par lettres missives données à Cliaumont le 27 juillet 1504 , ordonna de les chasser du royaume (1). Dans la fable que racontaient les bohémiens pour se faire bien venir des populations chrétiennes, il y a peut-être un fond de vérité : c'est que leurs ancêtres avaient passé par l'Egypte . Autrement, pourquoi ce conte plutôt que toute autre légende édifiante'? pourquoi l'Egypte plutôt que la Palestine?
L'Eg^'^pte possède, depuis le moyen-âge au plus tard , de nombreux groupes de bohémien Djïngéaniéh), étrangers au fond de la population fellah, et vivant de la même existence qu'en Europe. La olupart des aimées ou danseuses publiques sont des tziganes, d'ai.rès le savant Pruner-Bey. Cette seule considération, que les tziganes vivent en étrangers au milieu de la population fellah qui est le n'ai peuple indigène de l'Egypte , suffirait à nous faire repousser leur prétention d'être originaires de ce pays , quand même leur langue ne serait pas là pour les trahir , car elle n'a que ouelques mots coptes ; mais cela ne prouve pas que leurs ancêtres re l'aient pas habité temporairement, dans leur exode d'Orient en Occident , du moins une partie d'entr'eux. Il paraît y avoir eu plusieurs troupes d'émigrants qui toutes n'ont pas suivi le même chemii.
Les gitanos espagnols se croient sincèrement originaires d'Egypte: mais quand on leur demande la raison de cette croyance, ils répndent tout simplement qu'ils l'ont entendu dire à leurs pères qui devaient bien le savoir. En réalité , ils n'ont aucune traditon sur leur prétendu pays d'origine; seulement une jolie légenle rapportée par Borrow. « Il y avait , disent-ils , un grand roi dEgypte dont le nom était Pharaon, qui avait de grandes armées avec lesquelles il fit la guerre à tous les pays et les conquit,
(1^^ Lettres publiées par Depping dans les Mémoires de la Soc. des ardiq. de Fraice, T. XVIII, P. 183.
Quand il eut conquis le monde entier, il devint triste et morose , car il aimait la guerre et ne savait plus comment employer son temps. A la fin il pensa à faire la guerre h Dieu ; de sorte qu'il lui envoya un défi pour le forcer à descendre du ciel avec ses anges et à se mesurer avec Pharaon et ses armées. Mais Dieu dit : je ne mesurerai pas ma force avec celle d'un homme. — Cependant Dieu était irrité contre Pharaon et résolut de le punir. Il ouvrit une caverne sur le flanc d'une montage, et fit souffler un vent furieux qui poussa devant lui Pharaon et son armée vers la caverne ; et l'abîme les reçut et la montagne se referma sur eux. Maintenant, quiconque va vers la montagne dans la nuit de la Saint-Jean peut entendre Pharaon et ses armées chantant et hurlant dans les î.tofondeurs souterraines. — Or , il advint que quand Pharaon et ses armées eurent disparu , tous les rois et toutes les nations qui étaient devenues sujettes de l'Egypte se révoltèrent contr'ellî et l'Egypte qui avait perdu son roi et ses soldats se trouva sans défense. Donc, les rois et les nations ennemies en triomphèrent aisén^ent, prirent son peuple, le chassèrent et le dispersèrent aux qiatre vents du monde. Et voilà comment nous sommes en Espagne. »
On conviendra qu'il n'y a rien dans cette légende qui ressemble à une tradition et qui ne puisse avoir été imaginé par des esprits captieux sur les données vagues qui ont cours parmi le pîuple touchant les Pharaons de l'Ecriture Sainte. i