‹ Les Parias de France et d'EspagneChapitre 10 sur 22 · CHAPITRE VII ORIGINE DES CAGOTS ET DE LEURS CONGENERES · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII ORIGINE DES CAGOTS ET DE LEURS CONGENERES

L'identité de condition des parias dont nous avons tracé l'histoire est telle qu'il semble à priori que leur origine doive être commune ; autrement dit, que les mêmes circonstances ont dû présider à leur exclusion de la société. Par conséquent, le même système doit servir à la solution d'un problème qui est commun à tous ; et par ce seul fait qu'une hypothèse est incapable de rendre raison de l'existence des parias de telle ou telle province, elle doit être rejetée ou tenue au moins pour suspecte. Examinons donc à ce point de vue les principaux systèmes qui ont joui à tour de rôle de la faveur du pubUc (i).

(1) Nous disons les principaux systèmes et non pas toutes les hypothèses; lar nous laissons de côté celles qui se présentent comme une simple fantaisie, une intuition personnelle, s-ins aucune espèce dr. preuve a l'appui. Telles sont celles de Court de Gébclin, de Walkenaër, de Cazenave de la Roche, etc. — Le premier suppose que les Cagots sont les restes d'une population qui a précédé les Can'.abres dans les Pyrénées et les Bretons dans l'Armorique; le deuxième que ce sont les descendants des chrétiens de la primitive Eglise; le troisième que c'étaient des pellagreiix. Relativement à cette dernière opinion, qui a été exposée dans le Bulletin de la Société des Sciences de Pau (t. 3, p 209), nous nous contenterons d'observer que les Cagots sont antérieurs de plusieurs siècles à l'introduction du maïs en France, et que cette graminée n'est point cultivée en Bretagne. Or, il est reconnu depuis les travaux de Costallat et de Roussel, dont les conclusions ont

Le plus répandu, le plus populaire dans le midi de la France, est celui qui fait descentire les Gagots des Goths ; mais il n'a d'autre fondement, comme le dit Marca, que la consonnance des noms.

S'il est un peuple conquérant qui laissa des ferments de haine et de vengeance parmi les populations de l'Aquitaine et de la Septimnaie, ce furent les Francs pour leurs expéditions dévastatrices depuis Clovis jusqu'à Simon de Monfort.

« La conquête des provinces méridionales et orientales de la Gaule par les Wisigoths et les Burgondes, dit Aug. Thierry, fut loin d'être aussi violente que celle du Nord par les Franks.... C'était par des négociations réitérées plus encore que par la force des armes qu'ils avaient obtenu leurs nouvelles demeures. A leur entrée en Gaule ils étaient chrétiens et quoiqu'appartenant à la

secte arienne ils se montraient en général tolérants

Impatronisés sur les domaines des propriétaires gaulois, ayant reçu ou pris à titre d'hospitalité les deux tiers des terres et le tiers des esclaves, ils se faisaient scrupule de rien usurper au-delà. Ils ne regardaient point le Romain comme leur colon, comme leur lite, mais comme leur égal en droits dans l'enceinte de ce qui lui restait Avant l'époque où se développa chez eux l'intolérance du fanatisme arien, les Wisigoths, maîtres de tout le pays situé entre le Rhône, la Loire et les deux mers, joignaient un égal esprit de justice à plus d'intelligence et de goût pour la civilisation.... Le successeur du fameux Alaric, Ataiilf, qui transporta sa nation d'Italie dans la province Narbonnaise exprimait d'une

été approuvées par l'Académie des sciences et celle de médecine, que la pellagre est causée par un champignon microscopique, le vcrdet, qui attaque le grain dans les années liumides et se mêle k la farine de maïs dans la mouture. De plus, la pellagre se révèle par des troubles graves des fonctions digestives et cérébrales qui conduisent les malades a la folie et au suicide, ce qui n'a jamais été noté chez les Cagots.

manière naïve et forte ses sentiments à cet égard, en des termes

qui nous ont été' conservés par un écrivain du v'' siècle (1)

Ces idées élevées de gouvernement, cet amour de la civilisation dont l'empire romain était alors l'unique modèle, furent conservés, mais avec plus d'indépendance par les successeurs d'Ataûlf. ' Leur cour de Toulouse, centre de la politique de tout l'occident, intermédiaire entre la cour impériale et les royaumes germaniques, égalait en politesse et surpassait peut-être en dignité celle de Gonstantinople. C'étaient des Gaulois de distinction qui entouraient le roi des Wisigoths quand il ne marchait pas en guerre. Le roi Eurik avait pour conseiller et pour secrétaire l'un des rhéteurs les plus estimés de ce temps et se plaisait à voir les dépèches écrites sous son nom admirées pour la pureté et les grâces du style. Ce roi, l'avant dernier de ceux de la même race qui régnèrent en Gaule, inspirait aux esprits les plus éclairés et les plus délicats une admiration véritable. »

Sidoine Apollinaire, poète gallo-romain du v" siècle, a tracé en des vers tout empreints de ce sentiment le tableau de la cour d'Euric.

c( Si de ce tableau ou de celui de la cour de son successeur Théodorik II tracé en prose par le même écrivain, on passe aux récits originaux du règne de Glovis, il semble que l'on s'enfonce dans les forêts de la Germanie » etc. (2).

Le dernier roi fut Alaric IL Si nous consultons sur son compte ne tome vii^ de VHistoire ecclésiastique par l'abbé Fleury , nous y verrons tout le bien que ce prince arien fit à ses sujets catholiques. Sous ses auspices les évêques du Midi, parmi lesquels ceux d'Oloron et de Beneharnum, se réunissent dans la ville d'Agde

(1) Cf. Paul Orose : Hist. liv. vu, apud Script, ver. gallic, et francic, t. 1" p. 598.

(2) Augustin Thierry : Lettre \i^ sur VHistoire de France. Œuvres complètes, t. V [). 80 et suiv, de la 11^ édition. Fume, Paris, 18o6.

et ouvrent leurs séances par une prière pour Alaric, leur très glorieux seigneur, lequel consent, entr' autres grâces, à ce que les esclaves affranchis soient placés sous la protection des évoques. Ce prince fit mieux encore, il donna à ses sujets galloromains un code de lois particulier tiré de l'ancien droit romain et qu'il fit publiera Aire en 50G par son chancelier Anian, après l'avoir soumis à l'acceptation des évoques et des noljles. C'est ce hréviaire d' Anian qui a servi de base à tous les fors pyrénéens au moyen-âge. Il était si goûté des populations méridionales que, deux siècles et demi après sa promulgation, la ville de Narbonne n'ouvrait ses portes à Pépin le Bref qu'à la condition de conserver ses lois gothes (d).

« Ainsi, dit Augustin Thierry, les maux de l'envahissement se guérissaient par degrés; les cités relevaient leurs murailles, l'industrie et la science reprenaient de l'essor, le génie romain reparaissait dans ce pays où les vainqueurs eux-mêmes semblaient abjurer leur conquête. Ce fut alors que Chlodowig, chef des Franks, parut sur les bords de la Loire. L'épouvante précédait son armée ; on savait qu'à leur émigration de Germanie en Gaule, les Franks s'étaient montrés cruels envers la population galloromaine. Les anciens habitants des deux Aquitaines se joignirent aux troupes des Goths pour la défense du territoire envahi. Ceux du pays montagneux qu'on nommait en latin Arvernia et que nous nommons Auvergne, s'engagèrent dans la même cause ». Ils étaient commandés par Sidoine Apollinaire, le fils de l'historien et poète gallo-romain du même nom. « Mais le courage et les efforts de ces hommes de races diverses ne prévalurent pas contre les haches des Franks ni contre le fanatisme des Gaulois septentrionaux excités par leurs évêques, ennemis des Goths, qui étaient Ariens. Une multitude avide et féroce se répandit jusqu'aux Pyré- (1) Cf. Reinaud : Invasions des Sarrazins en France, p. 84.

nées, détruisant et dépeuplant les villes (1). Elle se partagea les trésors du pays, l'un des plus riches du monde, et repassa la Loire, laissant des garnisons sur le territoire conquis (2). »

Voilà donc les Goths défaits et leur roi tué à Vouillé; mais en perdant l'Aquitaine, ils ne furent pas pour cela chassés des Gaules : la Septimanie leur restait, c'est-à-dire le territoire étendu des sources de la Garonne jusqu'au Rhône et à la Méditerranée, qu'ils gardèrent encore plus de deux siècles. — Leurs compatriotes de la Noverapopulanie pouvaient donc s'y réfugier plutôt que de subir le joug honteux qu'on suppose, sans aucune raison, avoir été le lot de leurs descendants sous le nom de Cagots. Ils pouvaient plus facilement encore passer en Espagne où les Wisigoths étaient si bien indigénisés que quand ce pays fut conquis par les Arabes en môme temps que la Septimanie, au commencement du viii*^ siècle, ce furent eux qui, réfugiés dans la région montagneuse des Asturies, de la Galice et de la Navarre, formèrent le noyau de ce qui est devenu peu h peu le royaume d'Espagne. L'histoire de Pelage et de ses héroïques compagnons témoigne assez de l'auréole glorieuse qui a toujours entouré le nom des Wisigoths dans la Péninsule Ibérique. Il n'en était pas autrement dans le midi de la France. Aussi François de Belleforest, annaliste du royaume de France sous Charles ix, parlant des opinions qui commençaient à avoir cours de son temps sur l'origine des Cagots, s'exprime-t-il de la façon suivante : « D'autres dient que ce sont les restes des Goths demeurés en Gascoigne, mais c'est fort mal parlé, car la plupart des maisons d'Aquitaine et d'Espaigne, voire les plus grandes, sont issues des

(1) Et Pyrenœos montes usque urbes et castella subruens, municipia

quoque depopulans. proedani innumerabilem et spolia multa suis militibus œqiiè dispertiens (Boriconis Gest. Franc, apud Script, rer. (fallic. et frarfic. T. 3, p. 18.) Note d'Aug. Thierry,

(2) Aug. Thierry : Dix ans d'études historiques ch. xm P. 270.

— IT'i — Goths, lesquels, longtemps avant le Sarrazinisme, avoient reçu lu religion catholique pour quitter l'arianisme » (1). En eftet, ceux qui supposent gratuitement que les derniers Wisigoths de France furent placés dans un état d'abjection par la population indigène en haine de l'arianisme, ne réfléchissent pas que le catholicisme était devenu leur religion officielle depuis l'abjuration de Récarède au concile de Tolède en 589. Un historien navarrais, le père Joseph de Moret. ajoute à ce propos que toute la nation des Goths embrassa la religion du prince (2).

Une preuve que l'origine gothique, loin d'être une flétrissure, était un titre d'honneur en notre pays, au xiii» siècle, se trouve dans le passage suivant de V Histoire du Languedoc par Dom Vaissette (3): « La province produisit dans ce siècle (au xin") deux célèbres historiens, scavoir : Rigord, religieux de St-Denis, auteur de la vie de Philippe Auguste, lequel se qualifie Goth de naissance et physicien ou médecin de profession, et Guillaume de Puylaurens, chapelain de Raymond vu, comte de Toulouse «.

Il faut donc renoncer à une hypothèse historique qui a toutes les probabilités contr'elles et pas un texte en sa faveur.

La deuxième, en ordre de date comme en rang d'importance, est celle qui fait descendre les Cagots des Sarrazins. Nous avons vu avec quelle énergie et quel bon sens un historien espagnol la repousse en ce qui concerne les parias de son pays. Voyons si elle a été mieux reçue des historiens français compétents.

« Nous rejetons l'opinion de ceux qui ont rattaché aux invasions sarrazines la classe d'hommes établis dans la Rigorre et dans les

{i) La Cosmographie universelle de lout le monde, pai' Fiançois de Belleforest, gentilhomme commingeois. — De la Gascoigne ressortant à Bourdeaux, 1 vol. in-8°, Paris 1379,

(2) « Toda la nacion de los Godos abrazo la religion del principe ». Annales del reyno de Navarra, Pampiona. 1684, tômî l^*", p. 77

(3) T. 5 in-if-, liv. 26. p. 533. Puis, 175*.

contrées voisines des Pyrénées et qu'on appelle Cagots. Les Cagots qui ont subsisté jusqu'à ces derniers temps, formaient une classe à part et passaient pour être en proie à des maladies contagieuses. Le savant Marca suppose qu'ils étaient un reste de Sarrazins. Cette opinion est insoutenable, et on pourrait tout au plus rattacher les Cagots à ce grand nombre de peuplades éparses en Bretagne, en Auvergne et ailleurs, sous les noms de Caqueux, Cacous, Capots, etc. » (1). Le savant orientaliste que nous venons de citer établit clairement, dans le cours de son ouvrage, que les Sarrazins faits prisonniers par les chrétiens étaient la propriété de leurs capteurs qui s'en servaient ou les vendaient à leur guise ; mais que s'ils venaient à accepter le baptême, ils sortaient ipso facto de la condition servile pour entrer dans la classe libre sans la moindre déconsidération. Les chrétiens ne dédaignaient même pas les alUances de famille avec les Musulmans dans les provinces où ceux-ci avaient acquis droit de cité par la conquête. Au temps de Charlemagne, ce genre d'alliances était fort commun (2).

D'ailleurs pas un des auteurs anciens, arabes ou chrétiens, dont M. Reinaud a compulsé les écrits, ne parlent de débris des armées sarrazines prétendument restés dans les Pyrénées, comme le suppose Marca, Dans l'hypothèse de cet auteur nous devrions avoir d'autant plus de chance de rencontrer des parias dans les principaux défilés des Pyrénées, que nous remonterions plus loin le cours des ans. Eh bien, le plus ancien dénombrement de la population du Béarn, en 1385, n'en mentionne pas encore dans la vallée d'Aspe.

Le simple bon sens suffirait du reste à repousser l'idée que des

(1) Invasions des Sarrazins en France, par M. Reinaud, membre de l'Institut, conservateur adjoint des manuscrits orientaux de la bibliothèque royale etc. i vol. in-8o p. 304. Paris, 1836.

(2) Id. p. 119.

gens honnis, persécutés, bafoués en raison de leur origine sarrazine, seraient restés dans les Pyrénées quand ils n'avaient qu'un pas à faire pour rentrer dans les rovii urnes musulmans et florissants de la Péninsule.

Nous devons donc abandonner cette hypothèse historique pour les mômes raisons que nous avons rejeté la précédente.

M. Francisque Michel a pris une position nouvelle dans la question (1). Il pense que les parias de France, tant des Pyrénées que de Bretagne, et même ceux du nord de l'Espagne, sont les descendants des réfugiés espagnols qui suivirent l'armée de Charlemagne dans cette mémorable retraite où périt le fameux Roland. — Or, voici quelles furent les conséquences de cette retraite racontées par l'historien des « Invasions des Sarrazins ».

« Après le départ de Charlemagne, la plupart des villes qui s'étaient abaissées sous son autorité secouèrent le joug. Les Sarrazins surtout se regardèrent comme humihés de cette soumission et pour se venger ils tournèrent leur efforts contre les chrétiens de leur voisinage. Ceux-ci se retirèrent en haut des montagnes ou au fond des vallées et s'y défendirent avec leurs haches et leurs faulx. Mais beaucoup de personnes riches ne pouvant plus se maintenir dans leurs biens furent obligés de s'expatrier et vinrent demander un asyle à Charlemagne. Il existait alors, aux environs de Narbonne, de vastes campagnes qui avaient été plusieurs fois ravagées par les guerres précédentes et qui se trouvaient désertes. Ce prince distribua ces campagnes aux réfugiés, leur imposant, pour toute charge, le service militaire. Il paraît que parmi ces réfugiés il y avait des musulmans devenus chrétiens, c'est du moins ce qu'indique leurs noms. — Plusieurs réfugiés devinrent dans la suite des personnes importantes. Il existe encore des familles illustres qui font remonter.) usqu'à eux leur origine »('2).

(1) Cf. Hist. des races maudites, t. I'", chapitre v.

(2) Reinaiid : op. dl. p. 97-

On se demande après cela , quel rapport il peut y avoir entre les descendants des réfugiés espagnols du viii* siècle et les parias que nous connaissons. M. Francisque Michel a cru trouver les traces de leur déchéance dans les capitulaires impériaux qu'il cite et qu'il a tirés de la collection de Baluze. Le premier, de Charlemagne, en faveur des émigrés qui ont été admis à défricher et à peupler des terres désertes dans la Septimanie et la marche de Gothie (Catalogne et Roussillon) en toute propriété et sans autre charge qu'un service militaire pour la garde des frontières, est adressé à Béru, comte de Barcelone et duc de Septimanie, goth de naissance, à Gauselme, comte de Roussillon, à Giselafred, comte de Garcassonne, à Odilon, comte de Bézalu dans la Marche d'Espagne, à Ermanga, comte d'Empurias, à Adémar, comte de Gironne, à Leibulf, comte de Narbonne ou d'Arles (1).

La deuxième charte, de Louis-le-Débonnaire et de la l""* année de Sun règne, concerne les Espagnols réfugiés en Septimanie et dans la Marche d'Espagne qui se sont affranchis du pouvoir des Sarrazins pour se soumettre au sien, de leur libre et plein gré. C'est pourquoi il veut qu'il soit connu de tous qu'il a reçu ces hommes sous sa protection et sauvegarde, et décidé de les tenir en liberté. Il veut que leurs terres soient tenues à titre d'alleu {adprisio) (2).

Louis-le-Débonnaire, dans une charte datée des ides de février et d ? la 3* année de son règne, rappelle et confirme les dispositions précédentes en faveur de ceux qui sont venus s'établir, dit-il, sous la protection de son père ou sous la sienne, et de ceux qui, fuyant le joug des Sarrazins, pourraient y venir plus tard. Il ordonne qu'il en soit dressé sept copies semblables pour être

(1) C'est M. F.Michel lui-même qui a pris soin de désigner les fonctions de ces personnages dont les noms seuls figurent dans la charte datée du 4 des nones d'aviil de l'an 812. Cf. Cap. reg. franc, editore Steph. Baluzio, t. l«r, col, 499.

(2) Cf. Capitul reg. franc, éd. Step. Baluzi«, t. 1«', col. 549.

expédiées dans les villes de Narbonne, (Jarcassonne, Roussillon, Empurias (en Catalogne), Barcelone, Girone et Béziers (3). Enfin, il existe un mandement de Charles-le-Chauve, du 19 mai de l'an 844, en faveur de quelques Espagnols réfugiés dans le comté de Béziers qui demandaient à ce prince de leur confirmer les possessions que Charlemagne et Louis-le-Débonnaire leur avaient anciennement accordées (4).

On ne voit pas du tout comment les protégés des empereurs Francs ont pu devenir des Cagots. Sans doute, comme le fait observer M. F. Michel, certains passages des chartes montrent que les concessions de terres et les privilèges dont ils avaient été gratifiés leur ont été disputés par des seigneurs du pays et même par les plus puissants d'entr'eux qui cherchaient à opprimer les petits ; sans doute l'insistance même des empereurs à rappeler aux comtes des frontières les premières ordonnances prouve que celles-ci n'ont pas toujours été bien exécutées ; mais aucun des arguments de l'auteur en question ne saurait résister à cette objection que les vieux titres sur lesquels il s'appuie, outre qu'ils n'établissent pas la déchéance des hommes libres pour lesquels ils sont faits, sont adressés partout ailleurs que dans les pays où l'histoire nous montre plus tard les Cagots. Pas une charte n'est adressée en Novempopulanie et en Aquitaine, pas une en Navarre, pas une Bretagne. Quel exode imaginera donc l'auteur pour faire arriver ses Espagnols en Bretagne ? Et cette lacune de trois siècles qui s'écoulent entre les capitulaires impériaux et la première apparition d'une vraie classe de parias dans l'occident de l'Europe, qu'ils soient nommés chrestians ou gafos ou cacou.s, M. F. Michel déclare lui-même qu'il renonce à la

(3) Cf. Capitul. reg. franc, éd. Step. Baluzio, t. l'r, Col. 569.

(4) .Jd. id. t. 2, Col. nu.

combler. Disons donc que de toutes les hypothèses imaginées la sienne est une des moins probables.

Nous ne serons point aussi sévère pour le système qu'il nous reste à examiner, celui qu i donne aux Cagots les Albigeois pour ancêtres. Le lecteur sait déjà que cette opinion est très ancienne; qu'elle a été partagée par une partie d'entr'eux ou tout au moins par les rédacteurs de la requête à Léon X ; que ce pape et ses mandataires, sans se prononcer sur les motifs de l'exclusion du droit commun dont se plaignent les requérants, mais statuant seulement sur le fait, font droit à leurs réclamations. Quoique l'église ne lève aucune censure, probablement parce que la filiation des Albigeois ne lui paraissait pas bien établie, et qu'elle redresse seulement de justes griefs, le fait est grave et mérite d'autant plus d'être pris en considération qu'il date du commencement du xvi" siècle.

Mais, il serait bien étrange, étant donnée une pareille origine, que la terrible inquisition d'Espagne n'eut jamais eu h faire le procès d'aucun agot. Or, Llorente, l'auteur prolixe de l'Histoire de l'Inquisition d'Espagne, n'en cite pas un seul. Cette considération n'arrête pas M. Schmidt, auteur d'une histoire très estimée des Albigeois. Il dit que « à partir du xm* siècle la secte cathare disparut du midi de la France à moins qu'il ne soit permis d'en reconnaître les descendants dans les malheureux cagots. Il est vrai que nulle tradition dualiste (1) ne paraît s'être conservée parmi eux, mais abandonnés des ministres qui les avaient enseignés, surveillés de près par l'Inquisition, les pénitents perdirent peu à peu le souvenir de leur ancien culte » (2).

(1) La croyance dualiste ou manichéenne k deux principes personnifiés du bien et du mal se paitagcant le gouvernement du monde après l'avoir créé, chacun pour sa part, constituait la principale erreur des Cathares ou Albigeois.

(2) Histoire des Cathares ou Albigeois, par Schmidt professeur à la faculté de thétlogie de Strasbourg, 2 vol. Paris, chez Cherbuliez, \Sid.

Le sort des pénitents avait lieaucoup d'analogie avec celui que nous avons reconnu appartenir aux cagots. Séparés des fidèles, avec lesquels il leur était interdit de communiquer, portant dans le dos une grande croix rouge cousue sur la casaque, ils occupaient à l'église une place à part où le curé venait les compter chaque dimanche. Au moyen âge ce que l'Eglise retranchaitde son sein (1), l'Etat le retranchait du monde. Le terrible axiome : « Hors de l'Eglise point de salut » était applicable dès ce monde. Les ordonnances de St-Louis ont un mot qui exprime la condition de l'hérétique, il est faydit (2), réfractaire de la société religieuse et politique ; ses biens sont confisqués, sa maison est démolie, lui-même est mis à mort ou immuré dans un in jmce, à moins qu'il n'abjure et ne fasse une pénitence publique ; mais quoique pénitent il est exclu des fonctions pubUques et incapable d'ester en justice. Ses fils et petits-fils suivront son sort, mais à la troisième génération sa famille est réhabilitée.

Dans une Dissertation sur les Albigeois que nous avons consultée aux manuscrits de la Bibliothèque nationale, nous y avons trouvé établie « sous l'autorité du P. Reynerius qui avait esté luymesme evesque parmi les hérétiques » la classification que voici: « Les cathares avaient quatre différentes sortes d'ordres : du premier étaient ceux qu'ils appelaient évesques, du deuxième ceux qu'ils appelaient fiUus major, du troisième ceux qu'ils appelaient filius minor, du quatrième et dernier les diacres : quant à ceux

(1) Décréta generalis concilii lateranensis.... contra hsereses Catharorum quos Valdenses et Âlbigenses alii appellant, sub. Innocentio Papa m summo pontifice De hœreticis : Caput 3, F. « Saneclerici non exbibeant liujus niodi pestilentibus ecclesiastica sacramenta nec cos christianœ prœsumant sepuUurœ tradere nec eleemosynas aut oblationos eoruni accipiant.

{Concilia generalia et provincialiu, t. vii. Pars 2 p. 307).

(2) L'auteur anonyme d'une dissertation que nous allons citer fait venir ce rao de faydosum employé dans la loi salique.

qui n'étaient point admis à aucun de ces quatre ordres ils étaient appelés simplement Chrestiens, Chresiiani et Chrislians » (1).

Mais il n'est établi nulle part, pas plus dans cette dissertation qu'ailleurs, à notre connaissance du moins, que les catholiques fissent aux hérétiques l'honneur de les désigner par ces noms.

Ils les appelaient plutôt les Bons-hommes^ nom que leur donnent quelquefois les inquisiteurs eux-mêmes dans les registres qu'ils nous ont laissés.

Il est vrai que les catholiques étaient peu nombreux dans le midi. Au chapitre dernier qui sert de conclusion à l'œuvre dont nous venons de citer un passage, on lit que « outre les hérétiques généralement connus en Languedoc sous le nom d'Albigeois, cette province était d'ailleurs remphe de plusieurs manières de gens qui, bien qu'ils ne fussent pas hérétiques de créance, n'étaient guère moins méchants. En effet, il y avait 1° les catholiques fidèles et orthodoxes qui estaient en fort petit nombre; 2° ceux qui n'estaient pas hérétiques de créance, mais fauteurs, protecteurs et défenseurs des hérétiques; 3" les faydits qui étaient ennemis pubhcs de l'état et de l'église; 4" les hérétiques en général soit Ariens, Manichéens, Vaudois, Bonshommes, 5° les routiers c'est-à-dire tous soldats aventuriers; les autres estaient les juifs en assez grand nombre. »

Eh bien ; c'est précisément le petit nombre de catholiques restés fidèles à l'église romaine et l'innombrable quantité des

(1) Dissertation sur la différence des hérétiques généralement appelés Albigeois, avec un discours sommaire de tout ce qui a été fait pour l'extinction de ces hérétiques (sans nem d'auteur ni date) dans la collection Baluze, cote 375. Manuscrits de la biblioth, nat. îi Paris. L'auteur ne se nomme pas, mais il renvoie pour les détails sur la guerre des Albigeois à son histoiie des ducs, marquis et comtes de Narbonne. 11 est postérieur à Catel et à Marca ou leur contemporain, car il les cite, et comme son manuscrit s'est trouvé dans les papiers de Baluze, on peut en inférer qu'il vivait dans la deuxième moitié du xvii« siècle.

hérétiques ou de leurs partisans qui nous empêcherait de voir en ceux-ci l'origine d'une caste maudite relativement peu nombreuse, quant même nous n'aurions pas de bonnes raisons pour la trouver ailleurs. L'hérésie n'est point une honte quand elle est partagée par une population, j'allais dire une nation, presque tout entière. Il n'y a pas de doute, d'après le témoignage des historiens de l'époque, Guillaume de Puy-Laurens, l'abbé de Vauxcernay et le chroniqueur anonyme de Toulouse (1) que ceux-là même qui gardaient la foi catholique ne fussent de cœur avec les Bons-liommes de la langue d'Oc contre Rome et les guerriers de la langue d'Oil.

Je n'en excepterai pas même le Béarn dont le vicomte Gaston VI combattit à Muret à côté de Pierre, roi d'Aragon, de Raymond- Roger, comte de Foix, et de Raymond, comte de Toulouse. Ce vicomte de Béarn fut excommunié ainsi que ses routiers, mais il se réconcilia peu avant sa mort avec l'Eglise, moyennant une pénitence publique et la cession des seigneuries de Ste-Marie et de Moumour aux évêques d'01oron(2).

Dans la kirielle de noms sous lesquels les hérétiques furent désignés et qui se trouve au chapitre iv de la dissertation déjà citée, je trouve ceux de Navarrais, Arragonais et Basques, « à raison, dit l'auteur, de ce que les troupes de gens de guerre estaient composées de toutes ces diverses nations, gens perdus et qui à bien dire n'avaient point de religion ». C'étaient autrement dit des routiers.

Aux massacres désordonnés de la guerre succéda la répression légale et régularisée de l'inquisition. Des communes entières infectées du venin de l'hérésie , abjurèrent en masse et comme

(1) Histoire des Albigeois in Collection des historiens de France, de Duchesne, t. v : Mémoires relatifs à l'Histoire de France, t. xiii ; Preuves justificatives de l'Hist. de Languedoc, par doni Vaisselle.

(2) Marca, op. cit. p. S09-S29.

un seul homme, en se soumettant à toutes les rigueurs de la pénitence. Ce n'est pas là encore que nous pourrions trouver la source des petites communautés de parias parquées dans un coin des villes, ou disséminées dans la campagne aux abords des villages de Gascogne, de Navarre et de Béarn, fort peu dans le Languedoc, où nous devrions, en telle hypothèse, les rencontrer surtout. Mais il y avait des âmes plus fières ou plus aveugles qui refusaient à tout prix de se courber sous le joug de l'orthodoxie romaine et qui pour se soustraire aux yeux de lynx de l'inquisition se réfugiaient dans les forêts et les cavernes : la grotte du Mas d'Azil est une de celles-ci. Les archives de l'inquisition de Carcassonne (1) nous apprennent que l'inquisiteur Geoffroy d'Abluses chargea les Dominicains de prendre toutes les mesures nécessaires pour poursuivre les restes des hérétiques Albigeois dans les forêts où ils se cachaient, de les traquer comme des bêtes fauves et de faire arrêter dans les villes les suspects et fauteurs d'hérésie. — Philippe-le-Bel par une ordonnance du 19 novembre 1305, ratifia cet ordre à ses officiers royaux et manda aux sénéchaux de Toulouse et de Carcassonne d'empêcher toute résistance aux inquisiteurs. Philippe-le-Long confirma les ordres de son père. A-t-il pu se faire alors que, devant cette chasse à l'homme, les proscrits du Languedoc soient venus à la dérobée chei-cher les uns après les autres un asile dans les vallons reculés des Pyrénées ? L'ombrage de nos forêts, les mystérieux abris de nos montagnes et plus que tout cela la complicité bienveillante de nos populations ont-ils suffi pour dérober à la mort quelques infortunés ? La chose n'est pas impossible, mais ce qui l'est tout-à-fait, c'est que les faydits y soient arrivés en assez grand nombre pour y propager leur postérité sous leur nom hérétique de christians. Certes l'Inquisition n'eut point souffert et le vicomte de Béarn n'eut point

(1) Collection Doat : xxxiv folio 83.

osé tolérer une pareille émigration. S'ils avaient abjuré l'hérésie, ce n'était pas la peine de sortir du Languedoc ; et s'ils persistaient dans leur erreur, le vicomte de Béarn n'eût osé ni pu les couvrir de son égide.

Et cette communauté des gaffets de Bordeaux qui en 1277 et 1300 recevait des legs-pies, quand les bûchers de l'inquisition fumaient encore ; étaient-ce donc des hérétiques convertis? Et ces cacous de Bretagne et du Maine, comment les faire venir des Albigeois? Autant vaudrait-il les faire descendre des Sarrazins ou des Wisigoths qui n'y ont jamais mis les pieds.

Non : la guerre des Albigeois et le tribunal de l'inquisition ont accumulé ruines sur ruines, arrosé la terre de sang et fait répandre des torrents de larmes ; mais nous ne les rendrons pas responsables de la malédiction qui a pesé sur les Parias de France et d'Espagne.

Nous croyons avoir déjà établi historiquement que les anciens gafos, gafets, chresliaas et cacous étaient des lépreux.

Il nous suffira, pour dégager cette vérité de la pénombre où le conflit des opinions a pu la plonger, de rappeler au lecteur quelques-uns des textes déjà cités.

— Le dictionnaire de l'Académie espagnole, le vieux for de Navarre, le Romancero du Cid s'accordent à donner au mot gafo le sens rigoureux de ladre et à gafedad celui de lèpre ou ladrerie.

Aujourd'hui encore les Portugais qui ont le mot de lepra pour désigner la lèpre en général appliquent le mot de gaferia à cette forme particulière que nous avons décrite succinctement sous le nom de lèpre aphymatode ou anaisthétique, à l'instar des auteurs français et suédois (1), et que le D"" Antonio Gomez, de Lisbonne,

(1) Gazenave et Schédel, Danielssen et Boëk.

décrit de la façon suivante : « Eléphantiasis sans tubercules, amaigrissement de la région métacarpienne, contracture et déformation des doigts, crevasses ou larges ulcérations aux extrémités, etc » (1;.

Le professeur Silva Beirao fait la même distinction dans son Mémoire sur l'Eléphantiasis des Grecs, inséré dans les Mémoires de l'Académie des sciences de Lisbonne, de l'année 1854.

Que les noms de gafo et de gafet aient été appliqués au moyenâge à certains lépreux plutôt qu'à d'autres ; à ceux dont la maladie tordait les mains (comme l'étymologie du mot l'indique), mais ne causait pas de tubercules hideux au visage et dont la marche était plus lente; il n'importe : c'étaient toujours des lépreux, comme le sont aujourd'hui les Portuguais atteints de gaferia.

Aussi, la coutume de Marmande, rédigée en 1396, emploie-t-elle alternativement l'un pour l'autre les termes de gafets et de lehros (2j. Les hôtes de S'-Nicolas-des-Gahets, Eglise et Hospice fondés, au xiii' siècle, par le chapitre de S'-André de Bordeaux, sont appelés leprosi dans un censier de 1437 vu et cité par F. Michel : « Leprosi burdigalenses pro ecelesiâ S^'-Nicholai et pro vineis quœ sunt circà ecclesiam : XVI solidi. »

Les gafets réunis en communautés [communals et maysons) à Bordeaux et autres villes de la province dès les xiii'' etxW siècles, reçoivent des legs-pies comme en recevaient alors les lépreux partout.

Leur communauté pourvue d'une chapelle particulière et entourée de vignes et de jardins, est placée sous l'autorité du chapitre de l'église- cathédrale àBayonne comme à Bordeaux. — Que faut-il donc encore pour reconnaître en ces gens des lépreux et

(1) Essai dermatographique^àr le d'" B.-Ant. Go.iiez, P. 120.

(2) 118... Cuni losgaffets no deven entrai- en la vila sino lo dilus. Et plus eslablirenque los dits Icbros noderaorian en la vila, etc... (V. au chap m de notre livre.)

dans leurs communautés des maladreries? — Il est vrai que ceux de Bayonne sont appelés christians; mais ce mot s'appliquait aussi auxgafets du Bordelais, comme l'indique le procès- verbal de l'incendie de la chrestianerie de Sauveterre par les pastoureaux, en 1320, et comme le dit formellement une ordonnance des jurats de Bordeaux du xvi* siècle, par laquelle « il est statué qu'aucun de ceux que l'on nomme Chrestiens et Chrestiennes ou autrement dit Gahets, de quelque lieu qu'il soient, ne pourront sortir de leurs maysons, etc »(■!).

Quelle apparence y a-t-il que les chrestiàas du Béarn et de la Navarre fussent différents ? Aucune. Les fors particuliers parlent desmézegs et le for général qui les remplace en 1388, traite dans les mêmes termes des crestiàas. Or, le doute n'est pas permis sur la valeur du mot mézeg : il correspond au français mézeau, lépreux. De même, dans les vieux titres de la Navarre, au mot gafos succèdent ceux de miseles, crisfdanos et agotes.

Le nom de Christian, cristiaa ou crestiaa, c'est-à-dire chrétien (2), est un pieux euphémisme qui a la même origine que celui de ladre. Les lépreux sont souvent appelés pauperes Christi et pauperes S'-^-Lazari dans les vieux titres ; ce qui devait nécessairement se dire en français pauvres du Christ et pauvres de S'- Ladre. De même qu'on en est venu à dire simplement les ladres, on aura dit aussi par abréviation les christians. Il faut savoir encore

(1) Le mot Galiet n'est autre que la forme nouvelle de gafet, transformation parallèle \i celle que subirent k la même époque beaucoup de mots des langues romanes.

(2) L'absence de l'H dans creslia ne fait rien a l'affaire. Les mots Christ et chrétien s'écrivaient autrefois Crist et creslien en Français comme aujourd'hui, Cristo et cristiano en Espagnol. Les anciens fors du Bi?arn écrivent Xjnstiaas aussi bien pourdésign3r les chrétiens en général que pour nommer les parias dont nous nous occupons. « Tôt testimonis es valicios sol que sia Xristiaa et de hona fama. Tout témoin est valable pourvu qu'il soitchrétien et de bonne réputation. » {For de Morlàas ; art. i43.)

qu'au moyen-âge on appelait christiani donatieichrestiens douais ceux qui se donnaient, corps et biens, à l'église ou plutôt aux abbayes. On trouve une foule de contrats de ce genre dans les cartulaires du x^ au xii« siècles, concernant des gens qu'une épreuve physique ou morale portait à se retirer du monde. Ainsi, en 1090, Raymond, fils de Loup de Beaulieu, se trouvant atteint de lèpre, livre sa terre à S'-Pierre et accepte sa vie durant l'aumône du pain et du vin au monastère de S'-Pierre {Cartidaire de La Réole ^ foYio 13, in. ArcJnves, Hist. de la Gironde. T. V. P. 123). Voilà un vrai chrétien donat. Sans doute, le plus grand nombre des lépreux n'avaient à donner aux abbayes que leur personne, quand on voulait bien s'en charger, mais en ce cas ils payaient l'hospitalité par quelque service qui fut en leurs moyens, comme la garde des bestiaux et quelque petite culture. Ils devenaient, par le fait, et, suivant leur condition antérieure, des serfs ou seulement des hommes (homines conditioiiales) de l'abbaye, et étaient distingués par le nom de pauperes christi, pohres christians en gascon ; tandis qu'on appelait fratres donati, frères donats, ceux qui, plus favorisés des dons de la fortune, avaient enrichi le couvent de leur patrimoine et y occupaient, en conséquence, le rang de frères. Quand, le nombre des lépreux augmentant, on fonda des maladreries, les hôtes infortunés, des abbayes passèrent avec leur nom dans ces asyles dont l'église avait la garde et souvent même la propriété. Mais, il n'y avait pas des léproseries partout ni surtout en assez grand nombre pour recevoir tous ceux qui se présentaient ; d'oîi la nécessité de faire un choix parmi les plus malades et de construire pour les autres des cabanes aux abords des villes et des villages qui furent appelées du nom de leurs habitants, christianneries. Nous savons par exemple que la Basse-Navarre n'avait pas de maladrerie, mais que les magistrats étaient tenus d'élever, aux frais des habitants de

chaque bourg, une cabane qui put servir de retraite aux lépreux qui allaient par le pays demandant l'aumône {\).

En Béarn, il y avait trois hôpitaux de lépreux et, en outre, des cabanes dans la plupart des villes et villages pour les moins malades et ceux qui étaient simplement suspects.

La manière dont les crestiaas étaient distribués sur le territoire lors de la rédaction des plus anciens rôles de feux, nous reporte invinciblement aux règlements relatifs aux lépreux. En parcourant ces rôles, nous les voyons figurer dans un grand nombre de villages et de villes, mais presque jamais pour plus d'un feu. (2)

(1) V. aucliap. \'^'^, en note, l'-articledu for de la Basse-Navarre et au cliap. V, l'art. du for de la Navarre espagnole.

(2) Extrait du Dénombrement général des maisons de la vicomte de Béarn en i385, publié pour la première fois sur le manuscrit original par Paul Raymond, archiviste des Basses-Pyrénées, sous le titre de « Le Béarn sous Gaston Phœbus » Pau 1873.

Ce document vraiment précieux no-is donne l'aii e de l'établissement des chrestiaas en Béarn h la fin du XlV^ siècle avec d'autant plus de fidélité qu'il est du aux agents d'un prince qui, comme le dit Froissard, « voulait savoir tous les mois que le sien devenait. »

A Maslacq : — l'ostau deu crestiaa. Sus : — l'ostau deu crestiaa.

Loubieng,

id.

Lucq,

id.

Salies,

id.

Bastanès,

id.

&te-Suzanne,

id.

Lagor,

id.

Bellocq,

id.

Lahourcade,

id.

Bérenx,

id.

Os,

id.

Ramous,

id.

Pardies,

id.

Caresse,

id.

Abos,

id.

Sauveterre,

id.

Vielleségure,

id.

Rivehaute,

id.

Bastide-Villefranche (la)

id.

Lo Leu,

id.

Eysus,

id.

Navarrenx,

id.

Monenh,

id.

Méritein,

id.

Balansun,

id.

Castetbon,

id.

Lacq,

id.

Àudaux,

id.

Labaslide-Cézeracq,

id.

Laas,

id.

Dcnguin,

id.

Dognen,

id.

Bougarber,

id.

Araujuzon,

id.

Cescau,

id.

Le doute n'est pas plus permis en ce qui concerne les Cacous. Tous les dictionnaires bretons donnent à ce nom le sens de ladres. L'ordonnance citée de François II appelle leurs résidences

Urdès : — l'ostau deu cresliaa.

Doazon, id.

Serres-Castet, id.

Montardon, id.

Buros id.

Navailles, id.

Sauvagnon, id.

Aubin, id.

Momas, id.

Bénéjac, id.

Espoey, id.

Assat, id.

Pau, id.

Artigueloutan, id.

.\rtigoulouve, id.

Arbus, id.

Saiespisse, id.

Oloron, — l'espitau deu Lorou lo crestiaa.

Ste-Marie-d"01oron, — l'espitau deus malaus, lo crestiaa.

Moumour, lo crestiaa.

Orin, id.

Préchacq-Josbaig. id.

Féaas, id,

Escout, id.

Précillon, id.

Estialescq, id.

Ledeuix, id.

Orins, Herin et Audejos, id.

Lescar, — l'ostau deûs malaus de St- Laze, l'ostau deu chresti'aa.

Artlicz. - l'ostau de Bertran, chrestiaa, l'ostau de Peyrot, chrestiaa.

Los Jurats deudit loc dixon que aven

pagat lo toegatge de ccxi foecs vius fore los crestiaas et l'espitau Je Caubié.

A Sévignac, — l'ostau deu chrestiaa.

Aubertin, id.

Aydie, id.

Tadouse, id.

Gerderest, Monassut et

Audirac, id. •

r.embeye, id.

Séméac, id.

Simacourbe, id.

Juillac, id.

Cadillon. id.

Arricau, id.

Conchez, id.

Montanei, id.

Bentayou, id.

Castanhède, id.

Moniy, id.

Ger, id.

Morlàas, (borc-nau de) — l'ostau deu chrestia ;

l'espitau deus malaus ; l'espitau.

La Renie, lo chrestiaa.

Bouillon, id.

Garos, — l'ostau deu chrestiaa.

Lestelle, id.

Montaut, id.

Gan, id.

Buzy, id.

Lescun, — l'espitau d'Astau??

Aydus id. id. dePeyrenère??

Orthez, — l'espitau de la Trinitat.

l'espitau de St-Gili, l'espitau deiis crestiaas.

maladreries. La chanson publiée par Hersart de la Villemarqué non-seulement établit la synonimie de caqueux et de lépreux (1), mais encore décrit les caractères de la lèpre crustacée d'Alibert : l'éruption de bulles pour commencer, puis la formation des écailles, l'infection de l'haleine, etc.

Mais à partir de la deuxième moitié du xiv* siècle, quand l'éléphantiasis disparaît à peu près de notre pays, les Cacous comme les Gahets et les Chrestiàas, cessent d'être des lépreux confirmés et deviennent simplement des suspects et des ladres blancs, soit en raison de leur généalogie, soit pour des symptômes équivoques, comme disaient alors les médecins, et qui consistaient en différentes dartres et autres affections cutanées, particulièrement la lèpre blanche qui, à partir du xv« siècle, se substitua de plus en plus à l'éléphantiasis, vraie lèpre du moyen-âge (2). Voilà qui nous explique comment les Chrestiàas figurent dans le recensement du Béarn en 1385, à côté des éléphantiasiques ou vrais ladres qui, eux, étaient sans doute confinés dans les trois léproseries que possédait alors le pays. C'est ainsi que nous avons vu figurer à Lescar Vostaiï deus malaus de St-Laze à côté de Vostaïi deu chrestiàa, et à Oloron comme à Morlàas, Vespitau deus malaus l'hôpital des lépreux entre Vespitau, hôpital général, et Yostaii deu chrestiàa, le logis du chrestiàa. Toutefois, ces derniers n'étaient pas absolument sains puisqu'on prenait des précautions pour les isoler non-seulement des bien-portants, mais même des malades ordinaires : à preuve c'est que, dans la capitale, nous voyons leur hôpital spécial Vespitau deus chrestiàas s'élever à côté de l'hôpital général, espitau de St-Gili, et de celui annexé à l'église de la Trinidat.

(1) Il ne savait pas, pauvre jeune homme, qu'il était caqueux, qu'il était lépreux, etc.... V. chap. iv.

(2) La lèpre blanche correspondait a la Zeitcédes Grecs, au tsarath des Hébreux, au vitiligo des Latins, au bathor et albaras des Arabes.

C'était la sentine de la ville que ce quartier, toutes les impuretés physiques et morales s'y trouvaient réunies, car à côté de ces trois hôpitaux, qu'y voit-on? Vostau de las femmes deiï segle, le logis des femmes du siècle 1

Mais, dira-t-on, comment ces gens malades ou malsains, suivant toute apparence, pouvaient-ils passer avec leur vicomte Gaston Phœbus un traité pour les œuvres de charpente du château de Montaner et faire partout ailleurs des travaux de ce genre? Ceci revient à demander : qu'était donc cette lèpre blanche que vous dites avoir succédé à l'éléphantiasis ? Qu'étaient au juste ces capots ou cagots qui succèdent aux vrais lépreux?

C'est à quoi nous allons tâcher de répondre aussi clairement que possible.

Guy de Chauliac en sa « Grande chirurgie » écrite en 1363, traitant des signes de la lèpre, commence par les ranger sous deux chefs : équivoques et univoques, et, après avoir décrit ces signes, il en fait l'application à l'examen des lépreux ou de ceux qui sont soupçonnés de l'être.

« Si autem multa habet signa sequivoca et pauca univoca cassatus vocatur vulgariter. Et taies sunt acriter comminandi quod stent in domibus et mantionibus ipsorum : et non multum se ingérant cum populo quia ingrediuntur lepram » (i). Ce que Laurent Joubert, régent de Montpellier, traduit ainsi : « Mais s'il a plusieurs signes équivoques et peu d'univoques, il est vulgairement appelé cassot ou capot, etc.. » (2).

M"* Simon Mingueloussaux, médecin juré de Bordeaux, traduit le même passage de la façon suivante : « S'il a beaucoup de signes

(1) D. N. Guiclonis de Cauliaco in arte medica exercitatissimi Chirurgia, etc.. L'igduni. An. 1372 et 1595.

(2) Laurent Joubert : La grande chirnrgie de Guy de Chauliac^ restituée et mise en français. P. 420, in-S», Tournon, 1619.

équivoques et quelques-uns d'univoques, il le faudra mettre au rang des Cagots et dire fortement à ceux de cet ordre qu'ils gardent bon régime de vivre qu'ils se fassent traiter par les médecins et qu'ils se tiennent séquestrés du monde parce qu'ils sont dans le commencement de la lèpre ;) (1).

(1) La grande chirurgie de maistre Guy de Oiauliac, traduite nouvellement en français par maistre Simon Mingiielousaux, k Boiirdeaux, 1682, 1 vol. in-8", li'e édition, 2« partie, cliap. 2, p. 465. De la manière de faire l'examen des lépreux.

L'importance de ce passa^'e pour notre sujet nous engage k le donner en note in extenso :

« On faira dépouiller et mettre à nud la personne qu'on examine, on observera la couleur de sa peau, si elle est terne, si elle est salie de quelque galle, si elle a des aspretez et des inégalité/. , on regardera la substance de la chair, on prendra garde si elle est dure, rude, grainéc principalement près des jointures et des extrémités, si elle est galeuse, si elle gratle fort, si elle a des dartres et des ulcères, si le cuir est crispé comme ceUiy d'une oye, si les muscles sont desséchez, si y a de l'insensibité dans les parties, ou si le sentiment a été fort vif lorsqu'on l'a piquée au talon ou au derrière de la jambe. On jettera de l'eau sur son corps et on observera s'il est gras, on jettera du sel contre et on verra s'il s'y attache ; après tout cela on l'envisagera de bien près, examinant, pesant et confrontant tous les signes, et si vous connaissez qu'il y ait quelque disposition ou penchant à la lèpie de laquelle vous aperceviez des signes équivoques et faibles, il faut avertir le patient, doucement et secrètement, qu'il garde un bon régime de vivre, qu il prenne les avis de Messieurs les médecins, autrement qu'il deviendra lépreux. Mais s'il y a beauconp de signes équivoques et quelques-uns des univoques, il la faudra mettre au rang des cagots et dire fortement a ceux de cet ordre qu'ils gardent un bon régime de vivre, qu'ils se fassent traiter par les médecins, qu'ils se tiennent séquestrés du monde parce qu'ils sont dans le commencement de la lèpre. Et si on trouve beaucoup de signes équivoques et univoques, vous consolerez le malade, vous lui interdirez toute sorte de fréquentation et on envoyera les pauvres aux hôpitaux. ~ Si ceux que vous aurez examinés sont reconnus cstre exemps de lèpre, vous les devez justifier et leui' donner de bonnes attestations afin qu'ils reprennent leurs habitations et la hantise du monde ». Laurent Joubert traduit plus correctement la fin de ce passage, de cette façon . « Et s'ils ont plusieurs signes équivoques et plusieurs univoques, avec bonnes et consolatoires paroles, doivent estre séquestrés du peuple et conduits a la maladrerie. Mais s'ils sont sains, doivent estre absous et avec lettres des médecins envoyés aux recteurs ou curés. »

L'étymologie de cassot qui se disait en latin cassatus n'est pas difficile à trouver puisque cassare, en basse latinité, signifie séparer. Les cassati ou cassots étaient les séparés du monde.

Le terme de capot beaucoup plus employé est-il une corruption du précédent ou ne viendrait-il pas plutôt du nom de ta casaque à capuchon, qu'on donnait aux lépreux et qu'on appelait cape ou capot ? Nous trouvons dans le grand dictionnaire de Littré : — « Capot. Etym. Diminutif de cape. Hist. XVP siècle. Habillé d'un petit capot à l'espagnole. Satire Ménippée^ 96. — Le dictionnaire de l'Académie de 1740 a capot au sens actuel de capote. » Il est donc probable que le nom du vêtement obligatoire pour les lépreux fut appliqué par dérision à celui qui le portait.

Quant à l'étymologie de cagot, elle ne paraîtra pas d(3uteuse à qui suivra les transformations du mot celto-breton cacous ou caquous (ladre), dont le radical est cacod, {V. la i'" p. du Ch. IV) et dont le français du i5^ siècle a fait cagous (1), C'est sous ce dernier nom qu'étaient désignés les descendants des lépreux dans le Maine au xvir siècle, suivant le témoignage contemporain de Dom. Le Pelletier, et probablement aussi dans la Bourgogne ; car on dit encore en manière de dicton « les cagous de Paray-le-Monial. » Eh bien ! de caquous ou cagous on a fait caquots et cagots au midi de la Loire.

Guillaume Bouchet, mettant en avant, avec ses grivois compa-

(1) « Estoit lieutenant du prévost un gros villain comme un cagoux.» {Journal de Paris sous Charles VI et Charles VII, an i436, p. i66, cité dans le dictionnaire de Littré.)

Les hauts-bretons disaient aussi « cagous », au xvii^ siècle. « Sur la représentation du maire qu'il règne diverses maladies contagieuses en plusieurs villes du royaume, maladies qu'on suppose introduites par les cagous et autres iiommes de néant qui s'y retrayent, défenses sont faites à qui que ce soit sous peine d'amende de donner asyle k ces sortes de gens s'ils se présentent à nos portes. »

Arrêté du 9 août 1646, extrait des registres municipaux de la ville de St-.Malo et cité par Manet : Histoire de la petite Bretagne ou Armorique,T. 2.

gnons de « sérée », le pays où il y avait le plus de ladres, dit : « Et fust trouvé que notre Poitou n'en estait guère taché à cause de la région qui est tempérée ; que s'il y en avait, c'étaient des ladres blancs appelés cachots, caquols^ capots et cabots, qui ont la face belle; que s'ils sont ladres, ils le sont dedans le corps, le commencement de ladrerie estant longtemps auparavant au dedans avant que paroistre, à raison que la lèpre se fait toujours plus tôt aux parties intérieures qu'aux extérieures »

Il y en avait même qui n'étaient ladres ni au dedans ni au dehors, mais qui faisaient semblant de l'être, soit pour échapper aux vexations des gens de guerre, soit pour trouver un asyle et du pain assurés dans les hôpitaux,

« Si bien qu'on fut contraint pour la multitude de ceux qui se disaient ladres de faire langoyer ceux qu'on voulait recevoir, estant défendu à toute personne de se dire ladre, s'il ne l'était à vingt et quatre carats et à l'épreuve de la copelle, rejetant des maladreries ceux qui n'en avaient que deux ou trois grains.

« Aussi qui n'eust retranché les ladres, ce n'eust été en tout le pays de Poictou que ladreries et léproseries, car en plusieurs lieux on ne trouvait maison qui ne fust garnie d'une croix et d'une cloche et devant la porte d'un tronc avec les armoiries des ladres, la cliquette et le baril ; pensant par là estre exempts de toute pillerie. Ce qui se trouva si commun en notre Poictou où, Dieu mercy, le mal est rare que les gens d'armes ne laissaient d'entrer et de loger partout sans avoir égard à l'espouvantail qu'on mettait à l'entrée des maysons et disaient qu'ils estaient riches commes ladres

« Il est riche comme un ladre n'est pas toujours véritable car j'ay vu un ladre en nostre paroisse qui estoit des plus pauvres et si ne laissait d'aller tout le premier à l'offrande encore que ce ne fust à son rang, faysant cela pour ce qu'il en voulait à son curé,

s'asseurant que pour un denier qu'il lui baillait de lui en fayre perdre un cent et toute son offerte, d'autant que tous les autres paroissiens n'alloyent jamais à l'offerte baiser la paix après luy. » (1)

Si l'on rejetait des maladreries ceux qui n'avaient de lèpre que deux ou trois grains, comme dit Guil. Bonchet, c'était faire une jolie souche, de caquots, caguotz ou cagots ! Le premier de ces trois mots est celui de l'auteur poitevin, le deuxième est celui des Etats de Béarn en 1610 (2), le troisième celui qui a fini par prévaloir. Je demande où est au fond la différence 7

Voilà donc la fameuse étymologie qui a fait rêver tant de têtes : tous ces noms sont des variantes du même mot caquous.

Un contemporain de Guil. Bouchet, grand chiruigien mais fort crédule et qui s'appelait Ambroise Paré, après avoir tracé le tableau de la lèpre ajoute, chap. xi : « Toutefois, aucuns ont la face belle et le cuir poli et lissé, ne donnant aucun indice de lèpre par dehors comme sont les ladres blancs appelés caquots, capots et cagots que l'on trouve en Basse-Bretagne et en Guienne vers Bourdeaux où ils les appellent gahets es -visage desquels bien que peu ou point des signes sus-allégués apparaissent, si est-ce que telle ardeur et chaleur estrange leur sort du corps, ce que par expérience j'ai veu , quelquefois l'un d'iceux tenant en sa maison l'espace d'une heure une pomme fraische, icelle après paroissoit aussi aride et ridée que si elle eust été l'espace de huit jours au soleil (3). Or tels ladres sont blancs et beaux quasi comme le reste des hommes ».

(1) Le livre des Sérées par Guillaume Bouchet, 36e sérée : Des ladres et mézeaux. P. 285, à Paris, chez Adrien Pér er, mdxcviii (1598).

(2) Cl. chap. II.

(3) Ambroise Paré. Œuvres complètes, 1 vol. in fol. Paris, 1561. De la petite vérole et lèpre. Chap. xi. Du prognostic de la lèpre.

On regrette de trouver de pareilles niaiseries, et il y en a quelques-unes de cette force, dans les œuvres d'un homme qui a prononcé des paroles aussi profondes que celle-ci dans sa touchante simplicité : tiie le pançay, Dieu le guaril. »

La description que nous donne Paré ne saurait nous suffire, car elle a un peu trop l'air d'une mystification.

Il faut beaucoup chercher dans les écrits des médecins français contemporains de la lèpre pour trouver mieux. Voici cependant un chancelier de l'Université de Montpelher et l'un des plus savants médecins du xvi' siècle qui va nous fixer assez les idées sur cette obscure question pour nous permettre d'étabUr des points de comparaison avec les maladies du même genre actuellement existantes et reconstituer ainsi, très-laborieusement, le tableau d'une infirmité heureusement disparue de notre patrie.

Dans ses leçons à ses disciples sur les maladies de la peau, faites

en 1563, Laurent Joubert commentait de la façon suivante les

livres de Galien, sans lesquels, à cette époque, un professeur

n'aurait pas cru pouvoir enseigner la médecine. C'est le doigt sur

un feuillet de Galien et non sur les malades que les leçons se faisaient alors.

« Le Vitiligo appelé chez les Grecs Leucé. Les latins employaient plutôt le mot de vitiligo que celui de leucé, quoique l'un comprenne l'autre. En effet, Gelse (chap. dernier, liv. v) établit trois espèce de vitiligo, appelées par les Grecs, alphos, mêlas et leucé.

« Gelse définit cette affection un vice de la peau qui se couvre de taches blanches et rugueuses, comme si elle était parsemée de gouttes : ces taches n'atteignent que la surface et sont comme de petites écailles adhérentes à la peau et qui la rendent rugueuse; le mêlas n'en diffère que par la couleur qui est brune ou du moins sombre, La leucé a quelque chose de semblable à l' alphos, mais elle est beaucoup plus blanche et attaque plus profondément les tissus, car, sous la peau, la chair change de couleur et devient blanche^ et la surface du lieu affecté est très-lisse. Que si la partie est couverte de poils, ceux-ci ne tombent pas, comme il arrive dans l'alphos et le mêlas, mais deviennent blancs et lanugineux. La leucé n'abandonne pas facilement la partie qu'elle a attaquée,

tandis que les autres sont d'une guérison assez facile. Celles-ci naissent et disparaissent spontanémenl dans un laps de temps variable. La leucé au contraire ne guérit presque jamais, suivant la remarque de Gelse. Les Arabes appellent l'alphos morphée blanche et alguadi^ tandis qu'ils appellent le mêlas morphée noire et la leucé alharas (1).

« Quoique ces affections semblent plutôt être des souillures de la peau que des maladies et qu'elles attaquent plutôt des parties limitées de la peau que la totalité du corps ; cependant, il y a des hommes qui présentent une leucé générale et qu'on appelle vulguairement cagots et ladres blancs .

« Car, leur véritable mal n'est pas l'éléphantiasis proprement dite qu'on définit un cancer de tout le corps et qui provient de l'atrabile et autres humeurs ajustes; ce n'est pas non plus la lèpre des Grecs qui n'est qu'une affection cutanée, ni le mêlas. C'est dans la pituite que la capoterie a sa source ; tout l'indique, la couleur uniformément blanche et presque de neige, l'absence de démangeaison, la surface hsse et polie de tout le corps, enfin la bouffissure de la face. La seule chose qui dénote que leur santé n'est pas parfaite est la puanteur de leur haleine, qui tient à la facilité avec laquelle la pituite se corrompt. Leur mal n'est pas contagieux comme l'éléphantiasis , il ne se communique même

(1) Voici le passage de Celse auquel L. Joubert fait allusion : Vitiligo quoqiie, quamvis per se nuUum periculum affert, taraen et fœda est et ex raalo corporis habita fit. Ejus très species sunt : alphos vocatur ubi color albus est fere subasper et non continuus, utquœdam quasi guttœ dispersée videantur ; interdun étlam latius et cum quibusdam intermissionibus serpit. Mêlas colore ab hoc diflert quia niger est et umbrœ similis ; cœtera cadem sunt. Leuce habet quiddam simile alpho sed magis albida est et altius descendit ; in eâque albi pili sunt et lanugini similes. Omnia hœe serpunt : sed in aliis celerius, in aliis tardius. Alphos et mêlas in quibusdam temporibus et oriuntur et desinunt. Leuce quem occupavit non facile dimittit. Priera curationen non dificilliniam recipiunt : ultimum vix umquani sauescit ; ac si quideivitio demptum est, tamen non ex tolo sanus color redditur. (A.-C. Celsi Medicina, \\b. V.)

pas par le rapprochement des sexes, mais il est héréditaire et passe aux enfants. En effet, il n'y a que celui qui est né de parents capots, soit de père, soit de mère, soit de l'un et l'autre, en qui l'on découvre la capoterie , c'est-à-dire une leucé naturelle et universelle suivant notre opinion. Ainsi les lézards verts font des lézards verts et les polypes blancs, des polypes blancs. C'est donc avec raison qu'on leur interdit le mariage avec les autres pour éviter la propagation de ce mal qui jusqu'ici s'est maintenue avec tant de ténacité chez un certain nombre d'hommes (1). » Ce que notre auteur nomme pituite est ce que nous appelons aujourd'hui la lymphe. Il fait donc de cette infirmité une affection du système lymphatique et la rapproche de l'anasarque espèce d'hydropisie dans laquelle les chairs, dit-il , sont imbibées d'hu. meur pituiteuse — lisez de sérosité. — « Proxime ad anasarcam acciditj vel alimentorum vitio, vel facultatis assimilatricis errore. » (Op. cit. C. XI.)

0) Laurentii Jouberli 0/)era. Lyon, apud Stephauum Michaelem 1S82.

In Galeni Libros de facultatibus naturulibus annotationes, discipulis suis dictatœ, anno domini MDLXUl. I Caput xi, pagina 21.

« Vitiligo illa quani Grœci leuce. Vitiligo apud latinos luagis patet quani leuce ut liane eliam sub se corapreliendat

Porrô etsi ejusmodi vitia, cutis defœdaliones potius quam morbi esse videanlur, et certas corporis particulas, non corpus universura, afficere dicantur, attamen in quibusdara honinibus leuce universalis apparet, ut iis quos vulgô Capotas et Ladros albos nominant. Non enim vera et proprio dicta elephantiasi laborant, quse totius corporis cancer definitur et ex atrabile solum (quibus cumque hunioribus adustis) provenit, quemadniodum et lepra Grœcis vocata (solius cutis affectio) et Mêlas vitiliginis spccies. Capotian vero illam ex pituita ortuni ducere, indicio est color plané albus ad niveum vergens, nullus pruritus, aequalis et plana corporis superficies, faciesque subtumida. A perfecta verô sanitate solo anhelitus faetore creduntur discedere, qui accidit ex pituita facile putrescente. Vitium hoc in vicinos ex mutuo convictu non serpit, uti elephantiasis ; iniô neque ex coïlu contagiosus putatur. Sed tantiim bœreditarius est, ut in natos abeat. Nam qui ex parentibus capotis gcnitus est, vel anibobus, vel alterutro, isduntaxat capotus deprehenditur, id est leuce naturali atque universali laborare, ut ipsi conjicimus. Sic Yirides

A l'époque où ceci a été écrit , les différentes formes de lèpre étaient déjà rares en France. C'est, en effet, vers le milieu du XVI'' siècle que parut l'ordonnance de François l'' qui mettait les biens des léproseries à la disposition du Grand Aumônier de France. Or, tous les médecins savent combien se modifient dans leurs symptômes, leur marche et leur gravité, les épidémies qui touchent à leur fin. Il semble que l'infirmité décrite par Laurent Joubert, que nous appelerions aujourd'hui l'albinisme, n'était que le reliquat de la lèpre blanche décrite aux xiv^ et xv^ siècle par Gilbert d'Angleterre et par Jean de Vigo. —En effet, ce n'est pas un mal aussi léger que celui qu'ont vu Amb. Paré et Laur. Joubert qui provoquait les ordonnances de Charles VI et du dauphin Louis, fils de Charles VII, déjà citées au chap. m de cette histoire. Le premier l'appelle c< une espèce de lèpre ou mésellerie et les entachiés d'icelle capots ou cassots »; et le deuxième « une très horrible et griève maladie appelée la maladie de lèpre et capoterie. »

Eh bien ! cette maladie existe encore, mais heureusement hors de chez nous, et nous croyons l'avoir vue. Laissons d'abord la parole à un savant compilateur Allemand.

Sprengel, en son Histoire de la Médecine, écrit : « La lèpre blanche ou celle dont parle Moïse, fut également rencontrée dans les temps modernes par Voigt, Vidal et Hensler. Elle est fréquente sous les tropiques, où l'on donne le nom d'Alhijios ou de Kakerlaks à ceux qui en sont affectés. Dapper est le premier qui fasse mention de cette prétendue variété d'hommes : il rapporte déjà l'opinion bien fondée du célèbre Vossius qui pensait que les nègres blancs sont vraisemblablement des lépreux. Lionel Wafer

lacerti viiides edunt partus, et albi polypi albos. Proindè meiito interdicuntur a cseterorum connubiis, ne maluni id latius diffundatur, quod in gente quadani hactenus pertinacissimè est continuatuni, etc. »

décrivit le premier cette lèpre avec beaucoup d'exactitude dans son ouvrage sur la péninsule de Darien, située entre les deux Amériques, et où les Albinos sont plus communs que partout ailleurs ; François Valentyn la vit à Amboine et Blumenbach, dans la Savoie, » (1).

Forster, compagnon du capitaine Gook, dit : « Il y a une autre maladie plus universelle dans ces îles (de l'Océanie), qui a différents degrés et qui semble être une espèce de lèpre lorsqu'elle est le plus invétérée. Dans l'état le moins alarmant, c'est une sorte d'exfoliation écaillée de la peau de couleur blanchâtre, ou souvent blanche, quelquefois tout le corps en est couvert. Quand la maladie est plus grave, j'ai remarqué dans les taches blanches des ulcères qui semblaient s'étendre par-dessous la peau et qui avaient des orifices entourés de chair rouge, fougueuse, etc. (2)

Labillardiére, compagnon de Dentrecasteaux, a fait les mêmes observations à l'île d'Amboine (3).

Js. Geoffroy St-Hilaire, relevant les observations des voyageurs, dit qu'on a rencontré l'albinisme sous tous les cUmats, depuis les régions équatoriales jusqu'en Islande, mais plus souvent cependant dans les pays chauds et chez les races colorées. Geci s'exphque, d'une part, parce qu'il est moins visible chez le blanc, et, d'autre part, parce que toutes les maladies de la peau sont plus communes dans les pays chauds.

Blumenbach, Winterbottom, Sprengel, Otto, le considèrent cemme une sorte de lèpre ; Mansfeld et Meckel, comme un arrêt de développement. Mais Geoffroy St-Hilaire observe que ce dissentiment provient probablement de la différence des cas obser-

(1) Mediziniche, etc., Biblioth. de Médecine, T. II, p. S38, traduction Jourdan.

(2) Observations sur l'espèce humaine faites pendant le deuxième voyage de Cook dans l'hémisphère austral, par Forster, père, traduit de l'anglais, Paris, 1778, t. V, p. 399, in-^o.

(3) Voyage à la recherche de Lapérouse, t. !•% p. 348,

vés. Nul doute, en effet, qu'en certains cas la peau et les cheveux ne soient susceptibles de perdre leur couleur sous l'influence de causes morbides. Partant de là, il divise l'albinisme, sous le rapport des causes, en deux espèces : l'une dépendant d'une maladie, et c'est à celle-là qu'il faut rapporter le résultat des expériences dans lesquelles il a pu produire l'albinisme d'une façon plus ou moins complète à l'aide de causes débilitantes ; l'autre, constituant une véritable anomalie et qui s'explique par l'absence plus ou moins complète de pigment ; c'est-à-dire par l'arrêt de développement de la substance colorante de la peau. « Je crois donc pouvoir admettre comme incontestable, écrit-il, l'existence de deux sortes d'albinisme, l'une dépendant d'une maladie, l'autre constituant une véritable anomalie. » (1).

C'est tout à fait notre opinion et telle était la conclusion à laquelle nous avaient conduit nos observations personnelles sur les albinos d'Océanie. « Ces albinos, écrivais-je en 1860, diffèrent beaucoup de ceux qu'on a observés jusqu'ici dans les autres races ; ils ont, en effet, les cheveux et la barbe d'un blond de lin, et non pas blancs ; l'iris bleu et la pupille noire, au lieu d'avoir le fond de l'œil rouge ; aussi ont-ils la vue aussi bonne que les autres hommes. Ils ont la peau de couleur blafarde, c'est-à-dire d'un blanc terne, l'épiderme sec, rugueux, plus ou moins écailleux, et chez quelques-uns parsemé de croûtes brunes et infectes dues à une exsudation séreuse du derme crevassé ou dénudé par la chute des écailles épidémiques. L'état écailleux et croûteux de la surface cutanée n'est pas absolument inhérent à cette forme d'albinisme, car quelques-uns ne l'ont point. Il en est qui paraissent forts et bien portants, mais la plupart sont malsains et puants, porteurs

(1) Isidore Geoffroy St-Hil;iire. Hist. (jén. et part, des anomalies de l'orf/anisation ou traité de tératologie., t. l'^'". p. 320 et suiv., l^c édit. Paris,

de ganglions engorgés, de croûtes ou d'ulcères. Nous avons noté chez tous une prédominance excessive du système lymphatique qui se révèle par des sufîusions séreuses, des engorgements ganglionnaires et par le relâchement général des tissus. »

On peut reconnaître en ce tableau tracé, d'après nature, sur des sujets atteints à des degrés divers d'une même affection, toutes les formes de capoterie depuis la plus légère, celle qui n'affecte que la couleur de la peau et des cheveux, telle que l'a décrite Laurent Joubert, jusqu'à celle que des ordonnances royales ont appelée plus anciennement <.< une très-horrihle et grîève maladie y>. Cette forme grave, je la retrouve dans le cadre des signes équivoques de la lèpre donnés par Guy de Chauliac. On se rappelle que cet auteur du xive siècle, traitant de la manière de faire l'examen des lépreux, dit : « Mais si le sujet a plusieurs signes équivoques et peu d'univoques, il est vulgairement appelé capot. » Or, parmi les signes équivoques, c'est-à-dire, suivant lui, communs à plusieurs maladies de la peau mais qui montrent la disposition à tomber dans la vraie lèpre, il désigne : « Une certaine couleur vilaine qui saute aux yeux, la morphée (couleur blafarde de la peau) une rogne sale et la puanteur des excrétions » (1). En ce tableau, je reconnais bien mes albinos d'Océanie auxquels les colons hollandais de Java ont donné le nom de Kakerlaks parce qu'ils, puent comme les insectes hideux du genre blatte que les Hollandais désignent du même nom, et nous par celui de cancrelats.

N'est-ce pas chose remarquable et qui doit donner à réfléchir

(1) Voici textuellement ce passage emprunté à la traduction deMinguelousseaux : {Op. cit.) «Parmi les signes communs k toutes les espèces de lèpre, il y en a quelques-uns qui servent à faire connaître la disposition, l'aptitude ou le penchant qu'on a à tomber dans cette maladie et il y en a d'autres propres à vous faire voir son acte ou existence positive. Voici ceux qui nous font voir la disposition qu'ont quelques personnes a devenir ladres : une certaine couleur vilaine qui saute aux jeux, la morphée, une rogne sale, la puanteur des excrétions, etc. »

que la relation manifeste qui se montre entre cette espèce d'albinisme lépreux ou de lèpre blanche (peu importe le nom) et la scrofule ? Même appauvrissement du sang, même tendance à l'anasarque ou épanchement séreux dans le tissu cellulaire souscutané, mêmes engorgements des ganglions lymphatiques, même tendance à l'ulcération de la peau et des glandes, même transmission des pères aux enfants. Il semble que, chez nous, la scrofule ait pris la place de la lèpre blanche, comme celle-ci succéda à la lèpre affreuse du moyen-âge. Les deux dernières ont reculé devant les progrès de la civilisation et de l'hygiène publique sous le rapport de la nourriture, du logement et du vêtement. Is. Geoffroy St-Hilaire a pu produire artificiellement l'albinisme chez les animaux, en les soumettant à des influences débilitantes, et ces mêmes causes paraissent agir de la même façon chez l'homme. Mais leur action néfaste ne se révèle pas avec moins d'évidence dans la production des scrofules : c'est une expérience que la misère et le vice accomplissent tous les jours sous nos yeux. Lèpres, scrofules, crétinisme; hideuse triade qu'il est au pouvoir de l'humanité plus sage et plus instruite d'anéantir complètement. Si les guerres ne fauchaient pas dans la fleur les rejetons les plus robustes des générations successives; si elles ne suçaient pas, comme des vampires, la substance du pauvre ; si les revenus publics, au lieu d'être employés à tuer, étaient employés à faire vivre ; nous n'aurions plus de logements insitlubres, plus d'insuffisance de la nourriture sous le rapport de la qualité plus encore que de la quantité, plus d'insuffisance du vêtement. Alors des deux grands facteurs de la scrofule, la misère et la débauche, il ne resterait que le moins puissant et le moins général dans ses effets. Alors la grande masse de nos populations en serait débarrassée comme elle l'a été de la lèpre. (1)

(Ij Le rapport entre les deux affections a été mis en lumière dans « Report on leprosy and yaivs in the ivest-Indies, presented ta both hovsGS ofparliament

En résumé, la lèpre blanche, vraisemblablement connue des anciens sous le nom de leucé et de vitiligo, s'est répandue dans toutes les parties du monde, comme l'éléphantiasis qu'on connaît depuis l'extrémité méridionale de l'Asie jusqu'en Islande, et depuis les rivages de l'Afrique jusqu'aux derniers confins de rOcéanie, Les pays que l'une et l'aulre ont le plus tôt abandonnés sont ceux où l'industrie, la civilisation, le bien-être, se sont le plus tôt répandus dans les masses.

En tant que gravité, la lèpre blanche forme le hideux trait d'union entre l'éléphantiasis et la lèpre vulgaire d'Hippocrate et de Willan, ce qui a fait dire à Dezeimeris, le savant historien de la médecine, que : « entre la première et la deuxième, mais loin de cette dernière, il y a une autre forme morbide sans laquelle l'histoire de la lèpre du moyen-âge n'est pas complète : c'est la lèpre blanche dont il faut joindre l'histoire à celle de l'éléphantiasis pour avoir complète celle de la lèpre du moyen-âge. » (1)

Malheureusement il ne l'a pas donnée, et c'est cette lacune dans la littérature médicale que j'ai essayé de combler.

La lèpre, sous ses différentes formes, affligea certaines provinces de notre patrie plus que d'autres. L'Aquitaine a été l'une des plus éprouvées. Galien nous apprend que l'empereur Adrien envoya Soraims d'Ephèse, qui enseignait avec éclat la médecine à Rome, en Aquitaine, pour traiter les maladies lépreuses qui y faisaient de grands ravages. Le remède de Soranus contre les croûtes et l'alopécie nous a même été conservé par Galien. L'Aquitaine n'en fut pas de sitôt délivrée : du temps de Scaliger (xvi*

b;j command of her Majeshj. — Mardi i873 — by Gavin Milroy, M. D. membcr of the myal collège ofphysicicms. London. W.Cloweset Sores, 1873. Brochure in-4o.

(1) Diction, de médec. en 30 vol. t. XI. art. Elephantiasis.

siècle) il y en avait encore (1), — En 1526, l'évêque de Bazas accordait quarante jours d'indulgence à ceux qui viendraient en aide aux lépreux de la maladrerie de la Réole, où il donnait asile, non-seulement à de vrais lépreux, mais aussi à d'autres malades de la même catégorie (2). Aujourd'hui encore, on peut voir à Salies-de-Béarn, quelques individus qui présentent de père en fils une altération singulière du système pileux qui en est peut-être un reste. Ils n'ont, en guise de cheveux, qu'une espèce de duvet très-blond, et leurs ongles racornis se recourbent sur la pulpe du bout des doigts, ce qui leur a fait donner le nom d'Ouncles de carcoil, parmi le peuple. Naguère la matrice de l'ongle s'ulcérait; il n'en est plus de même aujourd'hui, car la maladie va tous les jours diminuant en nombre et en intensité.

Après l'Aquitaine, la Bretagne paraît être la province qui eut le plus à souffrir de la lèpre, du xii^ siècle au xv% comme le rapporte Ogée en son Abrégé de Vhistoire de Bretagne. Mais à partir du xve siècle, nous n'y trouvons plus qu'une nombreuse génération de suspects ou du moins de gens que leur mal, plus léger, n'empêchait pas de travailler.

Dom Louis Le Pelletier nous apprend qu'il y avait aussi des caquous ou cagous dans le Maine au xvii« siècle « Je me souviens, dit-il, qu'à l'extrémité d'un des faubourgs de la ville du Mans, y a une maladrerie dite vulgairement le Sanitas de St-Gilles, et que les habitants de ce lieu sont qualifiés les cagous de St-Gilles lesquels sont tous de la lie du peuple et plusieurs cordiers et

(1) In Aquitaniâ nuUus leprosus qui non in peculiaii domo, licct princeps esset : tantum est convicium vocare aliquem l^prosum ut mulierera adulteram ; et si falso quem nominaveris, cogetis ignosissimè iili facere l'amende honorable. [Scaligerana, p. 139, Groningue M.DC.LXIX, in-18.

(2) «Paiipeies leprosi et de eâdeni infirmitate delenli, seu eoiura numeri, propè Reulam in quadam domo commoranles. » Lettre de l'évêque de Bazas, dans Arch. Hist. de la Gironde, T I^r, P. 51 7.

tonneliers. Voilà donc le nom de cacous un peu altéré, lequel est donné aux voisins d'un hôpital de lépreux et séparé comme un corps particulier du reste de la ville où ils forment une petite paroisse. » — Le dicton cité plus haut semble indiquer qu'il y en avait aussi à Paray-le-Monial (département de Saône-et-Loire).

Peut-être faut-il ajouter l'Auvergne à la liste des provinces qui ont eu leurs cagots, connus, en cette province, sous le nom de Marrons. Toutefois l'identité de ceux-ci, tout à fait disparus aujourd'hui, ne m'est pas démontrée. Dans les Alpes, au moyenâge, il y a eu aussi des gens connus sous le nom de Marrons, Marrones, Marruci, sur lesquels Du Gange en son glossaire, Ménage, en son dictionnaire étymologique, et surtout Moréri, en son dictionnaire historique, ont réuni tout ce que l'on sait. Le dictionnaire de Trévoux en fait aussi une courte mention. Mais ces gens qui faisaient le métier de guider et de porter les voyageurs dans les passages les plus dangereux des montagnes en hiver n'avaient rien de commun par leur origine et leur situation avec les parias que nous connaissons. (Voyez Moréri au mot Marrons).

Nous en dirons autant des Colliberts du Bas - Poitou que M. F. Michel range parmi les cagots et qui forment, selon lu i « un anneau nécessaire de cette chaîne d'émigrés et de proscrits (espagnols) qui s'étendit autrefois depuis les Pyrénées jusque dans le Maine et la Bretagne » {Races maudites t. ii p, 28).

Ces colliberts qui nous sont signalés dès le xi"^ siècle par Pierre abbé de Maillezais (1), n'avaient aucune infirmité et se faisaient remarquer seulement par leur caractère farouche et leur vie un peu sauvage. On a cru y voiries descendants des AgesinatesCamholectri^ peuplade celtique établie le long de la mer depuis les confins des

(1) Pétri Malleacensis libri duo, § 1, P- 223, t. H, de Novoe bibliothecoœ rnanvscript. lib. Rerum aquitanicarum, par Philippe Labbe, in-fol. an 1657.

Santones iusque sur le territoire des Pidones, ou bien des Alains rejetés dans les marécages du Bas-Poitou et de l'Aunis auquel ils auraient donné leur nom. Ces coUiberts, dis-je, quels que soient leurs ancêtres, me semblent se rattacher aux colliberti répandus au moyen-âge en différentes provinces et sur lesquels M. Guérart ajetélaplus vive lumière dans ses commentaires du cartulaire de St-Père de Chartres. Il montre que les colliberts étaient des hommes de condition — homines conditionales — • ni tout-à-fait libres ni tout à fait serfs, comme l'avaient déjà dit du Gange et don Muley, mais d'une condition intermédiaire. Ils formaient comme un degré supérieur dans la hiérarchie du servage et, à l'époque où celui-ci disparaissait graduellement, ils représentent une phase d'évolution du système féodal, une transition entre le régime du servage et celui de l'affranchissement complet.

Ils existaient en Angleterre sous le même nom et en Navarre sous celui de collazos (1). L'étymologie de leur nom paraît être celle de cum Uherti. — Ceux de Maillezais vivaient dans un état d'indépendance farouche, ce qui a fait croire à M. Massiou que c'étaient des serfs fugitifs du nord de la Loire qui étaient venus, au viii^ siècle, chercher un refuge dans les halliers marécageux des bords de la Sèvre où ils formaient comme une colonie de serfs marrons (2). Quoiqu'il en soit de cette opinion, qui du reste est vraisemblable, ces colliberts n'ont jamais été soumis aux règlements humiliants, ni aux mesures de précaution dont les cagots ont été l'objet. — On a cru reconnaître leurs descendants les huttiers et cabaniers de la Vendée et de l'Aunis qui, jusqu'au commencement de ce siècle, menaient à peu près la

(1) Cf. A gênerai introduction ta doomsday book by sir Henry Ellis, t. I«f. Covanubias : Tesoro de la Icngua castellana, à ce mot.

Le fuero de Navarra leur consacre plusieurs articles, soit sous le nom de collazos, soit sous le nom âe pecheros.

(2) Histoire politique ^ civile et religieuse de V Aunis, Paris, 1838, Les nègres marrons en ont fait autant au Brésil et à Cuba.

même existence misérable et isolée que les pêcheurs du temps de l'abbé de Maillezais. Du reste, ils sont aujourd'hui complètement fondus avec le reste de la population.

Pour en revenir à nos cagots, nous rappellerons la relation intime qui existe entre les parias de différentes provinces connus sous des noms analogues et assujettis aux mômes traitements. Des recherches plus étendues en feront peut-être découvrir ailleurs. En tous les cas, nous espérons avoir assez fait pour prévenir l'objection qu'on aurait pu tirer contre notre sytème de l'existence des cagots en un seul coin du territoire français. On voit qu'ils étaient beaucoup plus répandus qu'on ne le croit généralement.

La lèpre blanche a affecté plus particulièrement les provinces de l'Ouest, et comme elle est infiniment moins grave que l'éléphantiasis, il n'est pas étonnant que le mal ait fini par s'user, et que ses victimes aient laissé des descendants sains ou à peu près. Nous répugnerions à admettre que la descendance des lépreux proprement dits ait pu se perpétuer jusqu'à nous dans l'état où nous connaissons les cagots contemporains, sans presque renouveler leur sang par des alliances étrangères ; tandis que nous comprenons le fait, si les progéniteurs n'étaient que des ladres blancs et de faux ladres. Or, de ceux-ci il y avait beaucoup. Guillaume Bouchet nous en a touché un mot : A. Paré, dans ses leçons de chirurgie, met les élèves en garde contre les supercheries et les erreurs diagnostic (1).

(1) Lisez : « Imposture d'un certain maraut qui contrefesait le ladre : » Livre, ^9, Ch. 23 T. m, des Œuvres complètes. Edition Malgaigne.

Le for de la Basse-Navarre les condamnait à la peine du fouet, art. vi. Toute persona qui contrefera esta lepros, no en estan, sera condamnât a esta fustigat pcr l'cxécuto de la haut justicy publiquement et exemplairement. »

[Los fors et costumas deii royaume de Navarre deça-ports. Rubrica 34, De qualitatz de personas.)

Mais les médecins eux-mêmes étaient quelquefois fort embarassés. On conserve aux archives des Basses-Pyrénées une pièce de l'année 1330 portant les frais de voyage d'Adam de la Grève, trésorier de Philippe et de Jeanne, roi et reine de Navarre, allant de Pampelune à Chartres, à la maladerie de BeauUeu pour faire visiter Evrart, tailleur de la cour, et savoir s il était ladre ou non (1). Cette incapacité des hommes de l'art, en beaucoup de lieux, donna lieu au quatrain satyrique que voici :

Homs qui ne set bien discerner

Entre santé et maladie,

Entre la grant mézellerie,

Entre la moyenne et la menre, (mineure) (2).

La généalogie des cagots étant bien établie, étant connus aussi la croyance générale à l'hérédité de la lèpre et l'ostracisme dont les familles de lépreux étaient frappées par l'opinion, voire même par les coutumes provinciales; nous ne trouvons plus aucune difficulté à comprendre comment ils ont formé une caste à part, comment dans cette caste il se trouvait des gens capables d'entreprendre des travaux manuels et d'exercer diverses industries. En outre, les préjugés du vulgaire à leur égard n'ont plus de secrets pour nous. Cette fameuse conformation de l'oreille que M. Topinard, auteur d'un récent manuel d'anthropologie, accepte encore comme un trait caractéristique des cagots modernes, se rattache tout simplement à ce signe de lèpre donné par Paré : « 3" Ils ont (les , lépreux) les oreilles rondes par la consomption de leur lobe et partie charnue. »

Les cagots ont été accusés d'être hypocrites, rusés, fourbes,

(1) Archives des Basses-Pyrénées. E. 5i9. — La léproserie de Chartres construite au xiie siècle était l'une des plus renommées de l'Europe pour ses bâtiments et pour l'habilité de ses médecins.

(2) Chssaire de du Gange. Mezellaria.

violents; autant en disait-on des lépreux. « Le douzième signe équivoque regarde les mœurs, lesquelles suivent volontiers la température et composition du corps, suivant Galien. Or, pour autant que l'humeur prédominante est une atrabile aduste, les songes des ladres sont paoureux et espouvantables et la plupart de leurs actions en veillant ne sont que ruses, tromperies et déloyauté : qui est cause que bien souvent, ils se ruent sur le peuple sain malicieusement. » L'auteur ajoute judicieusement. « Il est vrai qu'on ne laisse pas de voir autant d'habilité, perfidie et déloyauté, voire plus grandes en beaucoup de personnes saines» (1).

Les cagots passaient et passent encore pour lascifs. C'est un autre signe équivoque de lèpre pour Gui de Ghauliac, Paré, Guil. des Innocents et consorts qui en parlent avec plus de crudité et moins d'esprit que Guil. Bouchet.

« Les ladres, dit celui-ci, ont plus de plaisir aux femmes que les

autres à cause de la chaleur estrange qui les brûle par le

dedans : à cette cause plusieurs femmes ayant eu affaire à des ladres ont souhaité que leurs maris le fussent » (2).

Maintenant, rappellerons-nous l'identité ou l'extrême analogie des règlements de police appliqués aux cagots et aux lépreux ?

Les lépreux étaient tenus à vivre écartés des personnes saines — les cagots aussi.

Il leur était interdit de marcher déchaussés dans les rues. - Une ordonnance des jurats de Moumour (1471), le défendit aux chrestiaas du dit lieu et les Etats du Béarn prétendirent le défendre à tous ceux du pays.

Les lépreux devaient porter une cape rouge — les cagots une pièce de même couleur sur leur casaque.

(<) Examen des éléphantiques ou lépreux. (Des signes de lèpre et premièrement des équivoques) par Guillaume des Innocents, chirurgien natif et habitant de Toulouse : à Lyon, Tnomas Soubron. 1595.

(2) Op. cit. xxvie série, Des ladres et mèséaux.

Aux uns et aux autres il fut défendu de porter des armes.

Les lépreux n'étaient point admis à ester en justice — les cagots ne l'étaient que dans des cas et à des conditions exceptionnels.

Les lépreux étaient exemps de taille — les cagots pareillement.

Les uns et les autres relevaient de l'autorité ecclésiastique au temporel comme au spirituel.

Nous ne poursuivrons pas plus loin ce parallèle dont tous les éléments ont déjà passé sous les yeux du lecteur et qui n'a plus lieu de nous étonner depuis que nous connaissons l'origine des cagots et de leurs congénères.

On comprend aussi pourquoi nous avons fait précéder l'histoire des cagots d'un chapitre sur les lépreux.

Page 1