L£3 GIÎANOS DU ROUSSILLON ET D'ESPAGNE
Les Bohémiens du Roussillon sont appelés gitanos, comme en Espagne, mais le mot se prononce à la façon catalane et française. Ce nom n'est qu'une contraction d'Egiptianos sous lequel ils furent d'abord désignés en Castille (1).
Nous avons raconté, dans le chapitre i, leur première entrée à Barcelone capitale de la principauté dont faisait alors partie le Roussillon. Les Constitutions de Catalogne les désignent, en 1512, sous les noms de « Boémians et sots nom de boémians, Grecs é Egiptiaiis. » En Portugal, on les appelle Boëmios et Cinganos. Nous voyons donc reparaître dans tout le Sud-Ouest de l'Europe ce nom de Bohémiens sous lequel ils sont connus en France, parce qu'on les crut d'abord originaires de Bohême, probablement à cause du sauf-conduit qu'ils montraient de l'empereur Sigismond, roi de Bohême.
Nos gitanos sont les frères de ceux de la Catalogne, dont ils n'ont été séparés que par la conquête du Roussillon et de la Cerdagne, sous Louis XIII. Leur langage usuel est le catalan qui est encore l'idiome populaire du département des Pyrénées-Orientales, Ils ressemblent parfaitement aux gitanos de la Puerta San- Antonio, à Barcelone et de Lérida. De stature au-dessus de la moyenne et bien campés, ils ont la peau très-brune^ généralement couleur du cuir, quelquefois plus foncée approchant de celle
(1) « Egiptianos y calderos extrangeros. » Décret de Ferdinand et d'Isabelle la Catholique (U99) déjà cité.
du nègre ; quelquefois aussi d'un bistre clair et même blanche, sans doute pour raison de métissage. Mais leurs traits ne sont jamais ceux du nègre, dont ils n'ont pas non plus la chevelure crépue. Tout au plus se rapprocheraient ils de laracejaune par l'élargissement des pommettes, l'apparence rude et noir de jais de leur longue chevelure, et par l'étroitesse du front. — On soupçonnerait un mélange de sang dravidien. — Ce n'est pourtant pas le type ordinaire : la plupart ne se distinguent facilement des indigènes que par le teint. Mais l'observateur pourrait les reconnaître à d'autres traits moins saillants quoique aussi caractéristiques : c'est l'éclat de leurs yeux noirs et scrutateurs, la beauté de leur dentition, l'harmonie de leurs formes. Je n'ai pas rencontré un seul bohémien contrefait, soit que la race n'en produise pas, soit que les êtres malingres ou malsains succombent dès le berceau aux rigueurs d'une existence qui endurcit ceux qui sont bien constitués. La bonne santé des bohémiens est en effet proverbiale ; leur robuste conGtitution brave toutes les intempéries comme toutes les misères. S'il n'y a pas de race qui fournisse plus d'enfants, il n'y en a pas non plus qui conserve plus de vieillards. Aussi la proportion des individus par famille est-elle plus grande chez eux que chez nous. Le tableau statistique des bohémiens du pays basque, que nous avons établi précédemment, fournit une proportion de 5,25 individus par ménage, tandis qu'opérant dans les mêmes conditions chez les Basques, nous n'avons trouvé que 4 sujets vivants par ménage. Sans avoir pu établir une statistique aussi précise dans le Roussillon, nous sommes pourtant fondé à penser, d'après les renseignements que nous avons recueilli et la connaissance personnelle d'un certain nombre de familles, que la proportion n'est pas moins favorable à la race bohémienne. En de pareilles conditions, elle devrait augmenter rapidement si un certain nombre d'individus ne se fondaient
insensiblement dans la population ambiante. C'est pour nous la marque la plus certaine de progrès.
Le costume des gitanos du Roussillon est invariablement celui-ci: grande blouse de coutil bleu tombant jusqu'aux genoux, casquette de loutre ou chapeau de feutre. Les femmes portent le costume du peuple, mais affectionnent particulièrement la couleur rouge. Quelques-unes, dont les pères ou les maris se sont enrichis dans le commerce des chevaux et des mules , portent la toilette des bourgeoises, dont elles se distinguent encore par ce goût inné pour les couleurs voyantes.
Les gitanos se partagent en deux classes bien tranchées : ceux qui ont un domicile fixe dans les villes et ceux qui circulent en chariot avec leur famille, de village en village et de foire en foire. Les premiers habitent Perpignan, Elne et Thuirs ; ce sont les plus nombreux. Exerçant les métiers de maquignon et surtout de tondeur, ils déploient dans cette industrie beaucoup d'adresse et d'activité.
Il faut les voir accourir , dès le point du jour , du quartier mal famé qu'ils habitent à Perpignan (la Porte Canet) , à l'autre bout de la ville à la Porte Notre-Dame. Assis au pied du rempart ils sont là, munis des instruments de leur art, aux aguets de tout ce qui rentre ou sort. Chevaux, mules, ânes ou chiens, tout est bon pour eux. Car que ne tond-il pas, le gitano? il tondrait sur un œuf.
Mais quelle adresse dans le maniement des ciseaux de toute forme et de tout modèle qui n'abandonnent l'animal que propre et rasé « comme le menton d'un padrc » suivant leur expression ! On ne laisse qu'une petite touffe de poils , d'un dessin varié, à la racine de la queue. C'est la marque et comme la signature de l'artiste. — Tout en opérant, il ne reste pas muet, car, suivant un de ses proverbes, « rivière qui coule sans bruit,
ne roule pas de l'or; » et cette conversation avec le client lui donne parfois l'occasion d'acquérir la bête h vil prix. ■
Il y a parmi les gitanos quelques maquignons de plus haute volée: l'un d'eux que ses confrères eux-mêmes appellent Monsieur F*** a un immense établissement à la porte Magenta, probablement le plus considérable de toute la région des Pyrénées. Mais il a mieux que cela : une belle famille bien élevée et qui lui fait honneur.
Quelle distance n'y a-t-il pas entre cette famille honnête et riche et celles dont les charriots viennent s'aligner le soir près du pont de pierre à l'entrée du faubourg Notre-Dame ! Elles sont là neuf ou dix, avec autant de véhicules sans nom dans lesquels chacun est né et chacun doit mourir.
Quand l'ardent soleil du Midi vient rougir de ses derniers rayons la campagne poudreuse, et que les tours de brique du Castillet, pareilles à des minarets arabes, semblent lancer dans les airs l'appel vespéral du muezzin ; alors, les figures bronzées de ces hommes et de ces femmes, à la longue et noire chevelure, qui viennent de tous côtés établir leur bivouac à l'ombre de la vieille forteresse, complètent l'illusion d'un paysage oriental.
Les hommes détellent et soignent leur monture, les femms préparent la cuisine, et les enfants demi-nus gambadent comme de petits démons autour du feu. Dans les nuits chaudes de l'été, tout ce monde couche à la belle étoile sur le gazon. — L'indigène passe sans prendre garde à côté de ces parias protégés par le mépris même qu'ils inspirent et qui trouvent ainsi l'isolement jusque sous les murs d'une cité populeuse. De quelles scènes dégoûtantes ou grotesques le passant ne pourrait-il pas être témoin ! On le devine ; mais ce qu'on soupçonnerait moins, c'est la gaîté bruyante de ces gens en apparence si misérables. Dans ce tableau de la dégradation humaine on pourrait même saisir d'aventure une scène noble et touchante dont Callot ne s'est jamais avisé, telle que celle-ci,
dont nous fûmes un jour témoin. Un homme à la face patibulaire berçait son enfant dans ses bras et le couvrait de caresse en lui parlant d'une voix câline. Que lui disait-il?... peut-être cette belle et simple exhortation que Jaubert de Réart entendit un jour :
« Enfant, que Dieu te fasse toujours bon. »
Il est connu que les Bohémiens aiment beaucoup leurs enfants et sont pour eux d'une faiblesse extrême ; mais l'expression de ce sentiment rendue d'une façon si noble est faite pour nous étonner. Cependant la manière dont les gitanos de Perpignan célèbrent la fête de Noël témoigne non-seulement de la solide constitution des liens de famille et de certaines vertus domestiques, mais aussi de sentiments religieux qu'on ne s'attendrait pas à trouver chez des gens trop souvent représentés comme vivant sans foi ni loi.
L'un des rares habitants du Roussillon qui se soit donné la peine d'étudier les gitanos, mais qui n'a malheureusement publié que quelques fragments épars dans des recueils presque introuvables aujourd'hui, Jaubert de Réart (1), raconte que la fête de Noël amène à Perpignan, dans les familles qui y sont fixées, tous leurs parents et amis de la campagne. On se prépare de longue main, de part et d'autre, à célébrer ce beau jour dans lequel les amitiés se retrempent et les inimitiés s'oublient. L'écrivain a connu un bohémien qui fit exprès le voyage de Barcelone, pour se réconcilier avec son frère à cette occasion. Voici comment il dépeint la fête :
a Après les compliments d'usage entre gens qui se retrouvent, on récite le rosaire. Puis vient le moment de cette collation en usage dans notre pays, qui a pour base ces gâteaux d'amandes, de noisettes, de pignons et de miel, que nous appelons tourrons, et
(1) J'espère qu'au nom de Jaubert de Réart nous aurons bientôt le droit d'ajouter celui de M. Fr. de Boaça, de Prades, qui prépare de longue main une histoire générale des Bohémiens.
la veillée se passe à causer sur le plaisir de se revoir. Les anciens s'entretiennent des affaires de la dernière foire et des succès qu'ils espèrent dans la prochaine, et la guitare ébranlée par la main du plus habile met la jeunesse en train. On chante, on danse jusqu'à l'heure de la messe de minuit.
« A l'avertissement de la cloche, tous les membres de la famille se rendent à l'église où vous les voyez sous leurs plus beaux habits et dans le plus grand recueillement. La matinée du jour de Noël est consacrée aux souhaits de bonne fête. Les filleuls vont baiser la main de leurs parrains dont ils reçoivent quelques leçons paternelles et de ces gâteaux, en forme de couronne, appelés tourteaux.
« Le foyer pétille sous le toit hospitalier, les ménagères apprêtent les provisions et la famille assiste à un repas copieux dont la gaîté et l'appétit font le plus piquant assaisonnement.
« Prévenu, comme on l'est, sur la manière de se nourrir des Bohémiens, on serait étonné du choix et de l'abondance des mets dont se compose leur festin de la fête de Noël. Ils économisent pour ce jour tout le reste de l'année ; trois familles dont je parle, au nombre de seize personnes, ont fait une dépense de près de cent francs. En Espagne, les gitanos plus aisés se mettent aussi plus en frais. Il y a, dit-on, àLérida, en Catalogne, un certain Don Jayme, gitano fort riche, qui le jour de Noël traite généreusement tous ceux de sa caste.
« Le doyen d'âge, fut-il le plus pauvre, est le roi du festin... Suivant l'antique usage , les femmes ne se mettent pas à table ; elles servent les hommes et ne mangent qu'après eux avec les enfants... Après le repas, \ient l'heure des visites chez les amis et les connaissances ; c'est le moment solennel du baiser de paix, du pardon des injures, de la cessation des inimitiés. Les plus jeunes, déférant à l'âge, faisant abnégation de toute animosité, se soumet-
tent, s'humilient, reçoivent à genoux leur pardon de la part de celui qu'ils peuvent avoir offensé et lui baisent la main. Quelques conseils, dictés par la prudence et la sagesse, sortent de la bouche des anciens ; les témoins de cette scène s'attendrissent, des larmes roulent dans tous les yeux et tout le monde s'embrasse. Les plaisirs et les amusements achèvent de remplir la journée et le lendemain les familles se séparent en paix (1) »
Il est facile de reconnaître dans cette peinture de mœurs tracée peut-être d'une main un peu complaisante, une imitation des usages de l'Espagne catholique, au moins autant que la tradition des mœurs patriarchales bohémiennes. Nous reconnaîtrions plus volontiers pour un écho des traditions asiatiques et du culte des ancêtres en usage dans l'extrême Orient, la manière dont les gitanos se sont appropriés la fête des morts de l'église catholique.
« Les Bohémiens de nos cantons, dit l'écrivain déjà cité, manifestent un grand respect pour la mémoire des morts. — Le soir de la Toussaint, veille de la commémoration des trépassés, le père de famille allume dans sa chambre des cierges en nombre égal à celui des morts dont il veut honorer la mémoire. Après le repas du soir, le son des cloches de la paroisse est le signal d'un entretien sur les faits et gestes des défunts, et des prières, que les enfants répètent à genoux en leur mémoire, terminent la veillée. Même répétition tous les soirs jusqu'à extinction naturelle des
cierges qui durent encore, suivant leur grosseur, plusieurs jours, a Les Bohémiens pauvres observent aussi cette pratique ; mais c'est à la lueur que rendent quelques fils de coton enflammés, tenus à la surface d'un peu d'huile, dans un vaisseau de terre, par le moyen de petits trous pratiqués dans un morceau de roseau léger qui surnage. » (2)
(4) Bulletin de la Société polymathique de Perpignan, an 1834. P. 73. (2) [ublicateur des Pyrénées-Orientales. 7 Novembre 183S.
Jaubert de Réart, écrivant pour ses compatriotes dans un journal de Perpignan, ne serait pas entré dans ces menus détails, si l'usage qu'il rapporte avait été commun aux autres habitants. Il faut donc admettre ou que les gitanos l'ont reçu par tradition de leurs ancêtres, ou qu'ils l'ont emprunté aux Espagnols. Mais la connaissance que nous avons des mœurs de ceux-ci, nous portent à y voir une tradition nationale bohémienne adaptée au calendrier et au rituel des fêtes chrétiennes.
Quoiqu'il en soit, nous en savons assez maintenant pour être assurés que les gitanos ne vivent pas sans religion. Peut-être pourrions-nous répéter à leur sujet ce que nous disions de leurs demifrères basques : établis au milieu d'une population dévote, s'ils s'en distinguent c'est par un goût affecté |sinon sincère pour les cérémonies du culte catholique. Les gitanos à demeure fixe se font baptiser, marier, enterrer avec toute la pompe qu'ils peuvent payer : les nomades, beaucoup moins à l'aise et beaucoup plus dégagés du qu'en dira-t-on, se passent souvent des formalités du mariage, mais ils font baptiser leurs enfants et ils appellent ordinairement le prêtre près des mourants.
Il en est même qui s'administrent la bénédiction nuptiale économiquement, comme un homme très digne de foi l'a vu et raconté (1). Par une belle matinée de printemps un jeune couple entre suivi d'un cortège de bohémiens des deux sexes, assez bien vêtus, dans une chapelle de Perpignan et se dirige droit vers les fonts baptismaux. Là, on se met à genoux et on récite des oraisons ; puis on se lève et la fiancée va se placer debout devant la statue de la Vierge. Après une profonde révérence, elle élève les mains à la hauteur de la tête et, dans cette posture, adresse une prière à Marie. Ensuite, prenant la main de son fiancé, elle l'appuie sur son cœur et prononce son engagement. A son tour le fiancé en fait autant.
(4; Puiggari, professeur au collège de Perpignan.
— Alors la jeune femme trace trois fois successivement le signe de croix sur son ventre en promenant la main d'un côté à l'autre et de haut en bas. — Une vieille s'avance, peut-être la mère, et posant la main sur l'épaule de la mariée elle lui marmote à l'oreille on ne sait quelles paroles et lui donne sa bénédiction. Dès lors, la femme retourne aux fonts baptismaux, toujours suivie de son cortège qu'elle asperge à belles mains. — La cérémonie étant terminée, on sort ; mais à peine a-t-on passé la porte que la mariée adjure son époux de lui garder la fidélité conjugale sous peine de correction corporelle, et le mari réplique par la promesse de lui casser les reins en cas de forfaiture. Pour tirer la moralité de ces aimables plaisanteries, un des vieillards de la troupe dit sentencieusement à sa commère : « Vaya ! tôt avuy quedaran amichs ! — Bah! ils resteront amis tout aujourd'hui. »
Quelques-uns des gitanes les plus pauvres simplifient encore ce rituel en se rendant à l'église pendant la célébration d'une messe quelconque, dont ils profitent pour s'administrer proprio motu le sacrement de mariage, en prononçant à voix basse devant l'autel leur promesse réciproque, sans plus de cérémonie.
Faut-il voir en ces procédés naïfs les restes d'antiques usages (1) ou le désir de se mettre en règle, sans frais, avec les commandements de l'église? Peut-être l'un et l'autre, quand on considère que les gitanes aisés font célébrer leur mariage par le prêtre et non sans ostentation. — Mais de quelque manière qu'on envisage ces faits, ils ne cadrent pas du tout avec l'assertion si souvent répétée que les bohémiens sont tout-à-fait sans religion. La vérité est qu'ils adoptent sans discernement tout culte pro-
(1) Il paraît que c'est une question qui divise les théologiens que celle de savoir si le sacrement de niarikge est conféré par le prêtre ou si celui-ci n'est que témoin du sacrement. Voyez la grande Encyclopédie au mot mariage.
Dans les premiers siècles de l'église , les mariages des chrétiens n'étaient pas tous consacrés par le prêtre.
fessé dans le pays où ils vivent, mais qu'ils paraissent avoir, comme la plupart des hommes, des besoins religieux à satisfaire. — Leur éclectisme pratique ne les empêche pas, d'ailleurs, de garder certains usages traditionnels qui peuvent s'accommoder à toutes les lois civiles ou religieuses.
C'est ainsi que les unions conjugales sont préparées par les parents ou les vieillards, entre jeunes gens de 14 à 15 ans et que les fiancés non seulement ne se font point la cour mais ne doivent même pas se parler jusqu'après les noces qui ne se célèbrent que deux ans après (1).
On a raconté, plaisamment, qu'une cruche lancée en l'air et cassée en un plus ou moins grand nombre de débris qui marquaient la quantité d'années que les conjoints auraient à vivre ensemble, en faisaient tous les frais ; mais c'est de la fantaisie (2). Les noces sont au contraire l'occasion de prodigalités insensées,pour les riches, et de la perte du peu qu'ils possèdent, pour les pauvres.
En Espagne, un mariage dans les règles se célèbre de la façon suivante : le cortège .se rend à l'église précédé d'un porte-étendart, qui tient haut et ferme un bâton au bout duquel flotte un mouchoir de batiste dont la blanclieur de neige est l'emblème de la mariée. Dans le cortège qui suit le couple il y a des hommes armés de pistolets et de carabines qui font retentir l'air de décharges répétées. Arrivés à la porte de réglise,le porte-enseigne plante son drapeau et les gens de la noce défilent de chaque côté. Après la cérémonie célébrée par le curé de la paroisse, le cortège retourne à la maison nuptiale dans le même ordre et avec les mêmes accompagnements. La journée se passe à festoyer, chanter
(1) Ce trait de mœurs caiactéiistique m'a été fcurni par un gitano de Xarbonne. Nos bohémiens n'ont conservé aucun lite, aucun usage particulier pour la naissance et les funérailles. S'il est vrai qu'autrefois ils faisaient disparaître leurs morts, soit qu'ils les enterrassent dans la sollitude des bois ou sous le sol même de leur cabane, comme on l'a dit, il est certain qu'il n'en est plus de même aujourd'hui.
(2) Du moins les gitaaos à qui j'en ai parlé l'ont nié absolument.
et danser ; mais à la nuit tombante voici venir le bouquet de la fête: des corbeilles entières de gâteaux et principalement de yemas, jaunes d'œufs battus avec du sucre. On en mange, on en gaspille, on s'en jette à la tcte comme les confetti dans le carnaval romain ; si bien que le parquet de la salle finit par en être tapissé. Alors le branle est donné pour une danse de caractère dans laquelle hommes et femmes vont nécessairement piétiner sur les jaunes d'œufs et s'en crotter jusqu'à l'échiné. C'est le fandango qui commence : cavaliers et danseuses se lancent à la rencontre les uns des autres en balançant les bras et faisant claquer leurs doigts comme des castagnettes ; les hommes battent des entrechats d'un pied de haut ; les femmes se trémoussent et font la roue ; les uns et les autres décrivent des circonvolutions au bout desquelles la danseuse échappe à son cavalier par un tour de reins, quitte à s'en rapprocher de nouveau d'un air agaçant.
Quand la guitare furieusement pincée dans un coin de la salle par un vieux ménétrier vient à cesser ses accords, la danse s'arrête pour un moment, mais les loustics remplissent l'intermède en imitant les cris de tous les animaux domestiques.
Ces saturnales durent deux ou trois jours, pendant lesquels les portes sont ouvertes à tous, gitanes ou non, et les rafraîchissements libéralement offerts aux visiteurs ; car un mariage bohémien est non-seulement une fête de famille, mais l'occasion de faire étalage de son luxe et de sa prodigalité.
On peut s'étonner que les gitanos, avec leur adresse incroyable et leur absence complète de scrupules, soient généralement pauvres. C'est qu'il leur manque la vertu de nos paysans : l'esprit d'épargne. Quand le bohémien basque a ramassé quelques sous, il les dépense à s'enivrer ; car, il a une passion funeste pour l'eaude-vie. — Il paraît que les gitanes, semblables en ceci aux Espagnols, n'ont pas ce défaut ; en revanche ils fument beaucoup,
hommes, femmes et enfants. Ceci ne les ruinerait pas s'ils avaient un travail suivi et une vie réglée ; mais la véritable question est qu'ils sont tout-à-fait insouciants de l'avenir et vivent au jour le jour.
Quoique leur industrie soit essentiellemeut aléatoire et souffre nécessairement des chômages, ils se nourrissent mieux que les paysans et se passent plus de fantaisies. Avec une pareille manière de vivre, même en volant h l'occasion, il est clair qu'ils ne peuvent pas acquérir autant de biens. Au fur et à mesure qu'ils se civilisent en adoptant la vie sédentaire, — l'un ne va pas sans l'autre, — ils acquièrent l'esprit d'épargne et même le goût de la propriété foncière encore très-peu développés, il est vrai.
Les gitanes nomades sont aujourd'hui peu nombreux. Leur industrie est toujours celle de tondeur et maquignon, quelquefois de saltimbanque, chiromancien, magnétiseur et somnanbule. (1)
La population indigène est dure pour eux et les tient rigoureusement à l'écart. C'est peut-être cette raison plus encore que l'esprit de caste et la vertu sujette à caution des filles qui fait que la race est infiniment plus pure en Roussillon que dans le pays basque.
Le gitano trompe sur la marchandise tant qu'il peut, vole une bête quand il peut aussi, chose assez difficile, enfin fait de la maraude dans les champs pour sa nourriture, mais il n'est ni agressif ni sanguinaire.
Le paysan catalan, superstitieux et rude, déteste le gitano qu'il croit capable de jeter des sorts et d'empoisonner son bétail. Cette dernière imputation n'est pas aussi vaine que l'autre, du moins ne l'était pas autrefois, car les gitanos d'Espagne avaient un nom pour désigner le poison qu'ils jetaient aux bêtes : c'était le drao. Il y
(1) La chiromancie et le somnambulisme sont l'affaire des femmes qui sont d'une rouerie extrême.
a quelques années, un paysan des environs de Perpignan frappa d'un coup de couteau mortel un pauvre bohémien, sur le simple soupçon qu'il lui avait empoisonné son porc.
L'intention des gitanos ne serait pas de faire une pure méchanceté sans aucun profit pour eux, inais de se préparer un de ces festins dégoûtants dont nous avons déjà eu l'occasion de parler. La chose est possible, mais il est encore plus certain que les bohémiens se contentent même d'une charogne ordinaire.
« La chair d'un animal que Dieu a fait mourir doit être meilleure que celle de l'animal tué par la main des hommes » ; telle est la réflexion qu'on leur attribue , mais malgré cette sentence ils préfèrent, à coup sûr, la viande fraîche quand ils peuvent s'en procurer. La chair du hérisson fait leurs délices. J'ai rencontré, un soir, un bivouac de bohémiens qui préparaient leur souper composé d'une marmite de macaroni et d'une demi-douzaine de hérissons. Ils échaudaient ce gibier pour le débarrasser de ses piquants en lui raclant la peau ; puis ils le vidaient et le préparaient très proprement. Ils m'assurèrent que c'était un mets fort délicat, ayant à peu près le goût du lièvre. Ils chassent le hérisson dans les haies avec des chiens dressés .à cet usage.
Cette petite tribu de parias composée de deux ménages, avail deux mauvaises carioles dans laquelle ils devaient s'entasser au nombre de neuf. Dans l'une d'elles gisait une vieille femme qu'on me dit être âgée de 102 ans et tante d'un des deux hommes. Celuici me pria de lui indiquer un remède pour la soulager d'une toux opiniâtre ; ce qui prouve que les bohémiens ne tiennent pas à se débarrasser de leurs parents vieux et infirmes, comme on les en a accusés. Ils témoignèrent, en ma présence , beaucoup d'attachement pour la pauvre vieille.
Le nombre des gitanos fixés dans les villes est incomparable-
ment plus considérable que celui des nomades. Sur 60 familles composant environ 300 personnes qui forment toute la population bohémienne du Roussillon, les trois quarts sont en résidence fixe (1).
Il en est de même en Espagne, dont la population gitane estimée par Borrow au chiffre énorme de 40,000, est en immense majorité fixée à Séville, Cordoue, Grenade, Valence, Badajoz, Murcie, Barcelone, Lérida, Madrid et quelques autres localités de moindre importance. Il y en a aussi quelques-uns dans les provinces vascongades, qui sont exactement de même famille et de mêmes moeurs que nos bohémiens basques.
Ce sont deux familles bien tranchées que les bohémiens du pays basque français et espagnol, d'une part, et les gitanes d'Espagne et du Roussillon de l'autre. Ces derniers ont essaimé vers Narbonne, Béziers et Toulouse. Il n'y a que deux ou trois familles dans la première ville, encore sont-elles demi-nomades. A Béziers, la colonie bohémienne est composée d'une centaine de personnes qui vivent pour la plupart au Faubourg du Pont. Les plus aisés sont répandus en ville : ce sont des maquignons. L'un deux, Joseph R..., fait le commerce dans le genre de F**, de Perpignan, et est propriétaire d'une fort belle maison sur M ^)e?^^(e de Bessan. Comme F..., il fait élever ses garçons au collège et nous eûmes un véritable plaisir à voir son fils, beau jeune homme de 15 ans, en uniforme de collégien, visitant ses parents moins fortunés du faubourg, tous fiers de me le présenter. — Les gitanes de Béziers, ont conservé la vivacité de langage et de gestes qui les fait reconnaître presqu'autant que leur teint ; mais, comme partout, ils oublient de plus en plus leur langue. Je n'ai rencontré qu'un homme d'une cinquantaine
(1) Je tiens ces chiffres tl'un gitano très-inlelligent et de fort bonne tenue, .loseph B. — Rue Traverse des Potiers, à Perpignan.
d'années et une vieille femme capables de m'en fournir quelque échantillon, comme le couplet suivant et des mots qui seront donnés plus loin.
ie/î, ta dwjj ta trin, ta star.
Chaï, me camaha tut ;
Na si kek sar tut. (pron. l'u ou.)
Un et deux et trois et quatre.
Fille, je t'aime; Aucune est comme toi.
Il y a aussi une petite colonie de gitanes dans le faubourg S'- Cyprien, à Toulouse, composée d'une soixantaine de personnes en douze familles. Elles sont installées du côte de l'abattoir , excepté Es., grand maquignon qui a son établissement aux Minimes. Tous ces gens ont la même physionomie, la même industrie, le même costume que leurs frères du Roussillon, avec lesquels ils restent en relation. Comme eux aussi, ils fréquentent toutes les foires à cinquante heues à la ronde, et ce n'est pas précisément par la loyauté qu'ils s'y font remarquer.
Les gitanes d'Espagne se sont fait une manière de vivre qui les distingue de tous les bohémiens, peut-être, mais à coup sûr de ceux du pays basque, en ce qui concerne la vertu des femmes. Les danses lascives et les chansons obscènes, en vue d'un misérable salaire, n'empêchent pas les lemmes de défendre leur vertu avec la dernière rigueur, la dague à la main s'il le faut, contre les entreprises des husné. C'est ainsi qu'ils appellent les Espagnols. Les opinions des savants et des simples, des sages et des fous sont tellement unanimes sur ce point qu'il n'est guère permis d'en douter. D'ailleurs le maintien des caractères physiologiques, la couleur de la peau parlent plus éloquemment dans ce sens que les plus fins observateurs.
Les vieilles gitanas qui font si volontiers le métier de proxénète ne procurent à aucun prix de marchandise bohémienne. N'ont-
elles pas dit à leur fille à peine arrivée à l'âge nubile. « Sache, mon enfant, (ju'une vraie Cali a quelque chose à défendre de plus précieux que la vie, c'est sa lâcha. Mets-toi bien cela dans la tête et maintenant va de par le monde et vole ce que tu pourras. » (1).
La fidélité chez les femmes mariées, paraît être la règle ordinaire, quoique les hommes n'aient plus la faculté de lui donner pour sanction la peine de mort, comme au temps où ils vivaient en tribus indépendantes dans les despoblados de l'Espagne (2).
Mais, si l'esprit de caste, chez les gitanes, oppose heureusement une barrière à la prostitution et au concubinage, il n'est pas fait pour favoriser leur perfectionnement par des unions légitimes contractées dans la population ambiante. Celles-ci sont cependant moins rares qu'autrefois, en Espagne comme en France. Ainsi, une fille de F. le riche marchand de chevaux de Perpignan s'est mariée à un boulanger catalan ; J. R. de Béziers est marié à une française. C'est ainsi qu'en Russie, les grandes chanteuses tsiganes trouvent quelquefois même de brillants partis, comme celle qui est devenue la princesse G. Cependant en dehors du pays basque français et espagnol dont les bohémiens sont en parenté de sang comme de
(1) Cali est l'abrégé de zincali (zingaii). Les Bohémiens espagnols se désignent par ce nom et par celui de romani ; jamais par celui de gitano qui est devenu un terme injurieux.
(2) Libies y excntos vivimos de la amarga pestilencia de' los celos.... Aunque liay muclios incestes, no hay ningun adulterio y cuandn le hay en la raujer propiaô alguna bellaqucria en la amigi, no vamos à la justicia. .. somos los jueces y ver, dugos.... Con la misma facilidad las matamos y las ent.erramos por las montanas.... coms si fiieran animales nocivos : no hay pariente que las venguc... Cervantes. La Gitanilla. Bih. aut. Esp. l. i, p. 107.
« Nous vivons libres et exempts de l'amertume pestilentielle de la jalousie. Quoiqu'il y ait beaucoup d'incestes il n'y a point d'aduKèie parmi nous ou s'il s'en produit, voire même une infidélité de la part de la maîtresse, nous n'allons point pour cela en justice.... c'est nous qui sommes les juges et les bourreaux.... Is'ous tuons et nous enterrons les coupables dans la montagne avec la mfme facilité que si t'étaient des animaux malfaisants , et il n'y a pas de parent qui les venge. »
mœurs et qui sont aussi croisés les uns que les autres, les unions mixtes sont encore l'exception. Et l'on peut dire que la répugnance. à de telles unions vient plus encore du côté des gitanas que de celui des busné (1). Il m'a été affirmé par un homme sérieux que dernièrement à Séville, un capitaine de cavalerie s'étant amouraché d'une belle gitana la demanda en mariage à son père qui lui répondit : « Mon capitaine, c'est beaucoup d'honneur que vous nous faites ; mais je ne vous accorderai pas la main d'Aurora parce qu'avant longtemps vous pourriez vous souvenir qu'elle est gitana et que vous êtes capitaine. »
Un affiliation préalable ou une communauté de vices est nécessaire pour entrer dans la famille bohémienne ; alors l'initié pourra trouver un chef de famille pour lui dire : « Choisis parmi les filles qui sont ici celle qui te plait le plus, mais sache bien qu'une fois que tu l'auras choisie tu ne dois plus la changer pour une autre, ni t'entremettre soit avec les femmes mariées, soit avec les donzelles(2). Il n'est pas imposssible non plus, pour un filou, de s'acoquiner avec une bohémienne.
Un écrivain espagnol contemporain a dit en parlant des gitanes : « Ils comprennent l'honneur de la femme dans le sens le plus strict de la morale chrétienne : fille, sa vertu doit être irréprochable, époux sa fidélité doit être invincible, bohémienne elle doit être la compagne du bohémien à la vie et à la mort. » (1). C'est un tableau un jpeu flatté.
La gitana svelte et gracieuse, quand elle est jeune, avec des yeux
(1) oenora doncelhi, estoy apalabrado |para casarme y los gitanos no nos casâmes sino con gitanas. Mademoisolle je suis en pourparlers pour me marier el nous autres, bohémiens^ nous ne nous marions qu'avec des boliémiennes. » Cervantes, Lagitunilla.
(2) « Escoje entre las las doncellas que aqui estan la que mas le accomode: bas de saber que una vez escojida no la bas de canjear por otra ni te bas de empacbar ni entremetter ni con las casadas ni con lis doncellas. La gitanilla.
flamboyants et des dents de perles; mais remarquablement laide et dégoûtante quand elle est vieille, est plus active et plus adroite encore que son mari. L'art de dire la bonne aventure sur l'inspection de la main qui doit préalablement se présenter munie d'une petite pièce de monnaie, fleurit encore en Espagne mais n'est plus toléré par la police chez nous, si ce n'est malheureusement dans les baraques des foires. Quelques jeunes filles chantent en s'accompagnant delà guitare. — C'est encore un trait qui distingue les bohémiens roussillonnais des indigènes, que le don naturel de la musique et l'amour de la guitare. — A ces arts d'agrément, les gitanas joignent celui de filouter et de vendre de la contrebande. Elles font aussi le commerce de robes, de châles et de foulards de rencontre.
Le travail des métaux, en particulier la chaudronnerie, qui fut à l'origine l'occupation presqu'unique des hommes et qui distingue encore les bandes Hongroises et Moldo-Valaques qui nous visitent, est en décadence aujourd'hui en Espagne et à peu près perdu en France. Il n'en était pas ainsi autrefois (2).
En ceci, comme à d'autres égards, les mœurs des gitanes ont
(1) Castro y Serrano : Illuslracion Esp. y Americ, an 187o. P. 3î)^
(2) « el conde tiene cargo
« De repartir como conviene el ejerctcio 6 entieteniuiiento
« Que vicne à cada cual mènes visienio ;
« Pero al que siente torpe y desnianado
« Le condena al cuidado
« Del liierio que se labra y que se vende
« Cosa que importa raucho y de que pende
« Nuestra conserv:icion ; porque con esto,
« Viendonos dados à Irabajo honesto
« Con el trabajo d» uno a buena cuenta
'( Nos pa«a el muiido el ocio de cincuenta ;
« De suerle que al inutil ocupamos
<( Y los utiles todos nos holgamos. »
(Antonio de Solis : la gitanillu de Madrid, Bib. de autor. esp. T. xxi.x.)
beaucoup changé. Le temps n'est plus où ils parcouraient en bandes serrées et agressives toutes les provinces de la Péninsule. Aujourd'hui, s'il reste quelques nomades, ce sont des familles réunies au nombre de quatre ou cinq au plus qui vont de foire en foire, de marché en marché, avec leurs chariots ou leurs voitures. L'âge d'or de la solidarité fraternelle s'est également évanoui, et au lieu de dire comme autrefois : « Il y a peu de choses qui ne soient communes entre nous, excepté la femme et la maîtresse » (1), ils se plaignent que les riches méprisent les pauvres et les délaissent.
Quand la loi forçait les bohémiens à vivre confinés en certains quartiers {gitanerias)^ comme les Mores en leurs morerias (2) ; quand une autre loi, plus absurde, leur interdisait les métiers de maquignon et de forgeron, en un mot « tout autre exercice et genre de vie que celui de cultivateur de la terre » autant dire tout moyen d'existence, eu égard aux facultés héréditaires de ceux que visait une telle loi (3); alors on était unis dans la vie et dans la mort, alors il n'y avait ni riches ni pauvres, alors on s'entr' aidait. Mais depuis que Charles III, prenant le contre-pied des mesures de ses prédécesseurs, ne proscrivait que le langage, le costume et le vagabondage des gitanes, laissant la faculté aux nouveaux-castillans de s'établir où bon leur semblerait et d'exercer tous les métiers, ouvrait les écoles à leurs enfants et les déclarait apts à tous les emplois et offices, prohibant l'appellation de gitano au même titre que les autres injures prévues par la loi (4);
(1) « Pocas cosas tenemos que no sean comunes, escepto la mujer ù la amiga. « (Cervantes, op. cit.)
(2) Edit de Philippe m, !6l9.
(3) Edit de Charles ii du -12 juin 1093.
(4) Edit Je Charles IM du 17 septembre 1785. — L'art, xvii règle la condition des enfants vagabonds a peu près comme nous demandions, dans le précédent chapitre, qu'elle le fut dans notre pays basque. Le voici :
« Les enfants et jeunes gens des deux sexes au-dessous de 16 ans seront sépa-
depuis lors, dis-je, le faisceau de la fraternité solidaire commença à se relâcher, les inégalités sociales à se dessiner, et les vieux réfractaires ont sujet de dire avec un soupir de regret : El Crallisha nicohado la liri de los Cales, le Roi (Charles III) a tué la fashion romani > (1). — Pas tout-à-fait, cependant, puisqu'ils* se distinguent encore par leur vocation exclusive pour les métiers que nous avons dit et que dans certaines villes, principalement à Grenade et au faubourg Triana, de Séville, ils constituent encore de véritables colonies modelées au cachet de la fashion.
Une idée assez accréditée en Espagne et même dans le midi de la France, parmi les gens ignorants ou superficiels, est que les gitanes diffèrent foncièrement des Bohémiens et qu'ils descendent des Maures d'Espagne (2). Mais l'histoire, l'anthropologie, la linguistique conspirent pour contredire une pareille opinion.
C'est quelques années après la* conquête du royaume de Grenade, qui eut lieu en 1492, que Ferdinand et Isabelle lançaient leur décret d'expulsion contre les « Egyptiens et chaudronniers étrangers » qu'ils ne confondaient pas avec les Maures. Pareil édit de bannissement, tout aussi mal exécuté du reste, fut rendu en 1512, dans la principauté de Catalogne qui comprenait alors le Roussillon et la Cerdagne. Les Maures ne furent chassés d'Espagne qu'un siècle après, en 1609, par Phihppe III. On ne peut
rés de leurs parents vagabonds et sans emploi et seront placés en npprentissage, soit dans des hospices, soit dans des maisons d'instruction ». Il est probable que cette sage disposition aura été exécutée comme le sont trop souvent les bonnes lois en Espagne.
(1) Proverbe cité par par Borrow, op. cit.
(2) C'est la thèse soutenue par Jaubert de Passa dans les Nouvelles annales de voyages en 1827. Cet essai sur les gitano^-, fait sans aucun esprit de critique et sans se piéoccuper de la langue qui est le vérit:'.ble criierium est devenu, sous la plume d'un traducteur espagnol, une historia de les gitanes , par J. M. sans s'améliore bien entendu, bien qe.e le tiaducteur ait l'air de donner l'ouvrage comme sien. Ce plagiat qui est plutôt une histoire des Maures d'Es-pagne , en 93 petites pages, que des gitanos a été publié à Barcelone en 1832.
pas supposer que ce sont eux qui, réfugiés en Roussillon, auraient formé la souche des gitanos de cette province. D'abord parce qu'elle était encore alors soumise au roi d'Espagne, et surtout parce que les gitanos y étaient connus un siècle auparavant sous les noms de Boëmians, Grecs et Œgyptians comme disent les constitutions de Catalogne.
Le hasard nous fit rencontrer à Perpignan, au mois de juillet dernier, une bande de bohémiens hongrois composée d'une trentaine d'individus et dont le chef s'appelait Georges Micklosich. La police les empêcha de séjourner, mais nous eûmes cependant le temps de comparer gy-osso modo les uns avec les autres. La resemblance du teint et des traits était manifeste. Mais la langue est un critérium plus solide. Or, le petit vocabulaire que nous allons fournir, quelqu'incomplet qu'il soit, suffit à dévoiler la communauté d'origine des uns et des autres.
Nous nous sommes le plus souvent borné à la comparaison des mots gitanos-catalans de Jaubert de Réart (1) avec ceux que nous avons obtenu des nommés Rey, de Réziers, Patraque, de Narbonne, Baranguer, de Perpignan et Juan Ximenes, de Lérida en Catalogne. Quand nous avons cru entendre différemment que.notre devancier nous l'avons noté ; mais en examinant après coup, nous avons reconnu que cette différence tenait souvent à l'orthographe adoptée. Un Anglais et un Français qui entendent le même son ne le représenteront pas souvent de la même manière, c'est ce qui se voit dans l'orthographe bohémienne de Borrow ; bien plus, deux Français qui entendent des sons qui n'existent pas dans leur langue ne les noteront pas toujours de la même façon. Ainsi Jaubert de Réart représente par Kh et Borrow par q et par gr le son de la Rôta espagnole, que je crois plus juste de noter par j ou j", parce que toute personne qui aura entendu prononcer le) ou l'a; (Quijote
(1) Ne pas confondre avec le précédent.
ou Xérès), par un Espagnol, aura une idée exacte du son bohémien en question qui n'est rendu ni parKh ni par q ni par gr. Il faut savoir aussi que le b ou le i; sont pris indifféremment l'un pour l'autre et que les gitanes diront aussi bien tgihihen que tgiviven qui signifie vie. Vu doit se prononcer ou, cJi comme tch, n comme grn, enfin, deux l de suite sont toujours mouillées. En un mot, nous avons adopté l'orthographe espagnole , non-seulement parce que le langage gitano a été corrompu par l'espagnol, mais parce que ce dernier idiome a de commun avec le bohémien un son guttural que notre orthographe ne peut pas rendre (1).
Nous allons placer en regard du gitano l'équivalent tsigane d'api es le petit recueil de Grellmann et celui beaucoup plus complet de Richard Liebich (2) pour faire ressortir avec une évidence éclatante l'étroite connexion des deux dialectes et par conséquent de ceux qui les parlent.
La priorité du petit vocabulaire gitano que nous allons fournir appartient en majeure partie à Jaubert de Réart. Mais nous croyons servir sa mémoire en même temps que la science en tirant des feuilles d'un petit journal de province, qui a cessé sa publication depuis quarante ans, un travail qui s'y trouve perdu pour le public (3).
(1) J'étais d'abord porté à soupçonner que ce son fortement gattural n'était qu'un des effets de la corruption de la langue tsigane en Espagne ; mais je nie suis assuré en pailant k des bohémiens hongrois de passage qu'ils avaient cette même prononciation.
(2) Die Zigueuner , in irhem wesen und in ihrer sprache , Leipsig, Brodhaus, 1863, in-S".
(3) Publicateur des Py^'énées- Orientales, mai-novembre 183S.