LIVRE V
EVA
A Paris, Vamour pardonne tout; Vamourpropre ne pardonne rien.
Tu invoques les dieux dans une tempête : la volupté est une tempête plus dangereuse pour toi.
Hésiode a dit : Prends garde au lendemain situ n'es pas vertueux aujourd'hui.
Epictète.
Les femmes ont de la vertu comme certaines plantes, mais il faut les cueillir pour le savoir.
On revient d'un amour comme on revient d'un feu d'artifice : triste et nocturne.
Qiiand on a été femme à Paris, on ne peut pas être femme ailleurs.
Montesquieu.
L'on n'est pas plus maître de toujours aimer qu'on ne Va été de ne pas aimer. La Bruyère.
Vous alle:^ à la comédie, moi, je suis comme Molière, je vois la comédie partout. — Votre comédie de théâtre n'est que l'épreuve après la lettre. — Ma comédie parisienne au jour le jour, c'est l'eau-forte avant la gravure.
Les Grandes Dames.
Le guet-apens.
E n'était pas Tamour qui frappait à minuit à la porte de la duchesse de Montefalcone.
C'était la mort.
— N'ouvrez pas, dit encore la duchesse au second coup de timbre.
Sa femme de chambre était près d'elle qui lui dénouait les cheveux pour la nuit. On sonna une troisième fois.
— Voyez donc ce que c'est, dit Bianca,
mais dites que je suis couchée et que je ne reçois pas.
La femme de chambre revint à elle après une minute d'absence.
— C'est le médecin de mademoiselle de Pernand qui veut parler à madame la duchesse.
— Violette est donc malade? demanda Bianca avec une subite pâleur. Priez le docteur d'entrer.
La duchesse vit venir à elle un homme tout funéraire^ lunettes bleues pour cacher ses yeuX;, perruque pour cacher son front, favoris teints pour cacher sa figure. Sa longue redingote était comme un linceul noir. Il s'inclina deux fois et parla ainsi d'une voix caverneuse :
— Madame la duchesse, j'ai le regret de vous avertir que votre amie mademoiselle de Pernand est à la dernière extrémité.
Bianca regardait cet homme avec effroi.
— C'est impossible, dit-elle, je l'ai vue hier toute gaie et toute vivante. Que lui est-il donc
arrive
— Je ne sais pas bien. Le sang a monté à la
Le guet-apens 5
tête, le délire Ta prise, elle ne sait plus ce qu'elle dit; seulement elle vous appelle à grands cris.
— Je vais aller la voir, dit la duchesse. Elle sonna.
— Emilie, dites qu'on attèle tout de suite un cheval au coupé.
— Mais les deux cochers de madame la duchesse sont déjà partis. C'est aujourd'hui le bal des gens de maison, madame la duchesse sait bien comme ils étaient impatients.
— Est-ce que tous les cochers de Paris sont au bal ?
— Non, il n'y a que les gens de bonne maison, dit le médecin en essayant un sourire, les cochers de fiacre sont toujours sur le pavé. J'ai à la porte un fiacre qui va bien : si madame la duchesse veut y monter?
— Oh! non! dit Bianca qui avait peur d'être en compagnie de ce personnage.
— C'est que je ne garde pas ce fiacre, dit le médecin qui comprit bien le froid qu'il inspirait. Je suis appelé auprès d'une fem.me en couches, je ne pourrai retourner au Parc des Princes que dans une heure.
— Eh bien î je prendrai votre fiacre^ dit la duchesse en le congédiant par un froid salut.
Elle rajusta sa chevelure, s'enveloppa d une peUsse et descendit en toute hâte.
■ — Mais je vais accompagner madame^ lui dit la femme de chambre du haut de Tescalier.
— Non, vous savez bien que je n'ai pas peur. D'ailleurs je ne reviendrai pas avant que la nuit soit passée.
Le fiacre n'était pas encore à l'Arc de Triomphe quand Achille Le Roy vint à son tour frapper à la porte de Bianca.
Ce fut Antonia tout en larmes qui vint lui ouvrir.
— Qu'y a-t-il donc? lui demanda-t-il.
— Je suis désespérée. Un médecin est venu chercher la duchesse parce que mademoiselle dePernand est mourante. Je me suis éveillée trop tard pour aller avec elle. 'Vous savez comme elle est, elle irait seule au bout du monde. Mais j'ai le pressentiment qu'il va lui arriver malheur. 'Voulez-vous venir avec moi au Parc des Princes?
— Oui. Combien y a-t-il de temps qu'elle est partie ?
Le guet-apens j
— Cinq minutes.
— Eh bien! nous allons la rejoindre, Achille Le Roy descendit avec Antonia. Il
avait son coupé dans l'avenue,
— Allez vite! dit-il à son cocher en lui indiquant le chemin du Bois.
On arriva à TArc de Triomphe deux minutes après la duchesse.
— Nous allons la trouver dans l'avenue de l'Impératrice.
Mais on ne trouva Bianca ni dans l'avenue de rimpératrice, ni dans le BoiS;, ni au Parc des Princes.
On alla sonner à la porte de Violette. Tout le monde dormait; le jardinier ne comprenait pas qu'on vînt réveiller les gens à cette heure^, surtout dans la saison où il n'y a pas de belles de nuit.
— Mais mademoiselle de Pernand n'est donc pas malade?
— Malade! elle s'est promenée dans le jardin jusqu'à dix heures^ jouant avec ses chiens et avec mes petites filles.
^ Reprenons la route du Bois, dit Achille Le Roy.
— Nous ferions peut-être mieux d'attendre ici la duchesse, dit Antonia.
— Non, nous la rencontrerons; car sans doute nous Tavons dépassée, soit que nous ayons mal \ti, soit quelle ait pris un autre chemin. Mais maintenant qu'il est plus d'une heure nous entendrons au loin le bruit des chevaux et nous la reconnaîtrons parce que les fiacres deviennent rares.
Le coupé rentra dans le bois de Boulogne.
Cependant qu'était devenue Bianca? Le cocher de fiacre avait pris le vrai chemin : r avenue d'Eylau, l'avenue de la Muette et la porte d'Auteuil. Mais comme c'était un vrai fiacre il n'était arrivé au Parc des Princes qu'après le départ du coupé d'Achille Le Roy.
En quittant les Champs-Elysées, la duchesse impatiente avait dit au cocher d'aller plus vite.
Seulement alors elle s'était aperçue qu'au lieu d'un cocher elle en avait deux. Pourquoi ce luxe de cochers?
Elle ne connaissait pas la peur, pourtant elle fut prise d'une vague inquiétude. Deux cochers pour conduire une seule femme après
Le giiet-apens ^
minuit par le bois de Boulogne, ce n'est pas la coutume.
Quand elle vit qu'on prenait Tavenuè d'Eylau elle ne pensa plus aux deux cochers ; elle fut toute à ridée de Violette, priant Dieu de lui conserver cette sœur d'élection : a Cette âme bleue », comme elle disait, qui était pour elle une vision du ciel.
En quittant la porte d'Auteuil, il faut traverser un coin" du Bois pour arriver au Parc des Princes. On prend d'abord l'ancienne route de Boulogne pour s'engager bientôt dans l'avenue qui va droit à la Seine.
Dans cette avenue il n'y a pas de réverbères; les arbres sont hauts et chenus, les broussailles touffues et mystérieuses.
En ce moment, les che^^aux qui trottaient se mirent au pas. Un des cochers sauta sur l'herbe. La duchesse s'imagina d'abord, tant elle était loin de croire à une m.auvaise intention, que cet homme allait prendre la route de Boulogne, s'étant fait conduire jusque-là par son camarade.
Quoiqu'on fût dans la belle saison, celui qui était descendu prestement était harnaché
dun manteau-carrick dans le style des cochers d'opéra-comique quand on jouait les Voitures versées.
Cependant la voiture allait toujours au pas. La duchesse croyait déjà cet homme bien loin quand il ouvrit subitement la portière.
Bianca n'était jamais prise au dépourvu. Il ne lui fallut pas deux secondes pour montrer sa main armée d'un revolver.
L'homme au carrick allait répondre par un coup de feu quand une petite main le prit par le bras.
Il se retourna fort surpris d'être en compagnie.
C'était Antonia tout essoufflée qui précédait Achille Le Roy de quelques pas.
Le cocher qui était sur le siège prit peur; il sauta à son tour sur l'herbe et se perdit dans le Bois.
Son compagnon, resté seul, fit bonne figure. Il avait dégagé son bras par un effort violent, car Antonia s'y était cramponnée. Le coup destiné à la duchesse il le tira sur la jeune fille et l'atteignit à l'épaule.
Elle poussa un cri; la duchesse, qui était
Le guet-apens 1 1
descendue pour se jeter surTassassin, courut à Antonia.
Achille Le Roy n'était plus qu'à trois pas de cette scène quand un second coup de feu Teffleura à la hanche.
L'homme au carrick perdant la tête avait voulu viser tout à la fois la duchesse et Achille Le Roy : la duchesse pour la tuer, Achille Le Roy pour Tempêcher de la secourir.
— C'est elle ! c'est elle! c'est Judith! disait Antonia qui ne pensait pas à sa blessure et qui se releva avec héroïsme pour se jeter sur l'assassin.
En effet elle avait déjà le carrick^ mais le carrick lui resta dans les mains.
On vit alors s'enfuir à toutes jambes Judith habillée en homme, qui avait été trahie par sa chevelure, car sa chevelure avait rompu les digues et s'était répandue sur ses épaules quand son chapeau était tombé à terre.
— Saisissez-la ! cria Antonia épuisée à Achille Le Roy.
Mais Achille, voyant la jeune fille ensan-
glantée, ne pensa qu'à la sauver. Il craignait, d'ailleurs, que la duchesse ne fût blessée ellemême.
— Pauvre enfant ! dit Bianca en embrassant Antonia, tu ne veux donc pas que je meure?
Antonia ne répondit pas : elle était tombée évanouie.
Une heure après, le docteur Chantour, appelé en toute hâte, vint chez la duchesse.
— Que s'est-il donc passé ?
Les médecins ne veulent jamais traiter un malade sans bien savoir Torigine de sa maladie.
— Rien, moins que rien, docteur, répondit Bianca. Cette enfant a joué avec des armes à feu; le coup est parti, la balle a traversé Tépaule, mais il n'y a pas de fracture. Voyez plutôt.
Antonia souleva son bras et voulut le passer au cou de la duchesse.
— Vous avez beau dire , duchesse , reprit le médecin, ce n'est pas à deux heures du matin qu'on joue avec des armes à feu. Il y a là-dessous une aventure tragique.
Le guet-apens i3
La duchesse refusa de répondre. Mais comme on sait tout à Paris, le docteur Chantour à sa seconde visite raconta mot à mot à la duchesse ce qui s'était passé ; — naturellement avec quelques variantes. — Un coquin était venu déguisé en médecin dans un fiacre n" 12 14 traîné par deux petits chevaux bretons à poils rouX;, têtus et nerveux. On avait avec cinq louis et une bouteille de vin de Champagne décidé le cocher à prêter sa voiture, lui disant que c'était pour un train de plaisir. Il était resté à boire dans un cabaret de la rue duColysée^où on devait lui ramener son fiacre vers une heure du matin.
Quel nouveau cocher avait conduit les petits bretons vers le Parc des Princes? On ne le savait pas. Mais ce qu'on savait bien, c'est qu'une femme habillée en homme, ensevelie sous un carrick sacramentel, avait accompagné le cocher improvisé. On savait bien aussi qu'elle avait voulu tuer la duchesse. On disait qu'elle s'était trompée de figure, voilà pourquoi Antonia était blessée. Mais quel était le motif? On ne le savait pas. On disait : Jalousie de femme. — Et on ajoutait : La
preuve que ce sont deux nvales, la duchesse et la femme au carrick^ c'est que Achille Le Roy, trop tendre pour Tassassin, Ta laissé fuir et garde le plus profond silence dans la peur que la justice n'intervienne.
Quand la duchesse eut écouté le médecin, elle se contenta de lui dire :
— Vous êtes bien renseigné, vous savez beaucoup mieux que moi ce qui s'est passé.
Quoique Bianca ne voulût point parler, elle demanda pourtant au duc d'Ayguesvives, qu'elle rencontra le lendemain à l'Opéra, des nouvelles de cette Italienne qui était venue pour remplacer tout à la fois Marie Sasse, madame Carvalho, Christine Niisson et Adelina Patti.
— Est-ce que c'est elle qui vous a conduite hier au bois de Boulogne? dit le duc qui cherchait plus que tout le monde encore le mot de l'énigme.
Mais Bianca, qui avait horreur de tous débats avec la Justice, répondit qu'elle n'était pas allée au bois de Boulogne.
Le lendemain le duc chercha Judith. Mais on ne la trouva pas. Vers le soir on lui
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dit qu'elle était partie pour Londres par le train de marée.
On fit télégraphier, mais Judith était en pleine mer,
Antonia ne mourut pas de sa blessure.
— Vous êtes bien heureuse d'en être quitte a si bon compte, dit le docteur Chantour, car vous méritiez bien d'être punie de votre mutisme. Il faut qu'un médecin sache tout. On ne guérit le corps qu'envoyant ce qui se passe dans Tâme.
— Quoi ! docteur, même quand on est blessée par un coup de pistolet !
— Oui, mademoiselle. Il faut que le médecin sache pourquoi on a armé le pistolet, si c'est un accident, un acte de vengeance, une folie d'amour. Il y a des fièvres de toutes les couleurs; c'est par l'âme qu'il faut commencer, même en chirurgie.
— C'est par la curiosité, dit Antonia. Après cela la science a cent yeux, c'est son droit d'être curieuse.
'Pourquoi Achille Le Roy retourna dans ses moîitagnes.
Quoique la duchesse de Montefalcone fût presque consolée, elle avait encore ses heures de tristesse et de sauvagerie où elle se réfugiait en elle-même et où elle courait chez Violette pour pleurer.
Mais n'était-ce pas la solitude qui jetait ainsi la nuit dans son âme ?
Sans se Tavouer, elle aimait Achille 'Le Roy, non plus de cet amour, rêveur et doux qui l'avait mollement enivrée sous les yeux de Prémontré, mais de cet amour inquiet, de
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cet amour d'orage qui ressemblait à la haine. Elle prenait plaisir à le voir et elle avait peur de lui. S'il n'était pas là, elle désirait qu'il vînt; s'il était là, il Timpatientait et elle lui disait de s'en aller. Il apportait le trouble en elle : elle le cherchait et le fuyait tour à tour.
Comme toutes les natures violentes et contenues, Bianca épousait les idées les plus disparates. Elle faisait le tour des sentiments, elle s'enthousiasmait pour un rêve qu'elle condamnait bientôt. Ce n'était qu'ascensions et chutes, ce n'était qu'embarquements, traversées, naufrages et retours sur cette mer de l'inconnu qui attire toutes les femmes.
Elle était hère et contente de résister à Achille Le Roy, mais il lui arrivait aussi de songer que sa vie était bien stérile sans amour. Elle pensait à ses expansions dans le cœur de Violette. Combien ne lui serait-il pas plus doux de se jeter tout éperdue sur le cœur d'un amant et de lui dire : « Voilà mes joies et voilà mes larmes! » de lui dévoiler toutes les splendeurs de cette âme qui avait trop vécu dans la contemplation et qui voulait jeter son feu dans les étreintes humaines !
Mais la duchesse^ outre qu'elle était retenue par sa dignité, était retenue encore par une cause indigne d'une àme comme la sienne. Si Achille Le Roy eût été prince, elle eût peut-être été moins vertueuse; mais quoiqu'il fût bien de ses amis, il n'était pas de son monde. La Déclaration des droits de Thomme ne fera jamais comprendre à une femme qu'il n'y a plus que des hommes. Il y avait donc instinctivement pour la duchesse deux degrés dans la chute : tomber avec un homme « de son monde », c'était le premier degré. Avec Achille Le Roy, c'était le second. Vieux préjugés enracinés comme les chênes des forêts vierges. Depuis le commencement du monde l'amour ne s'est jamais mésallié, puisque l'homme et la femme sont nés d'Adam et Eve.
Mais la duchesse voyait plus juste quand elle reprochait à Achille Le Roy de ne rien faire. 11 avait beau lui dire : — N'est-ce pas une grande action déjà de vivre? de s'élever au-dessus des petites choses et des petites ambitions'.' C'est l'opinion des sept sages de la Grèce.
Elle n'était pas convaincue. Elle le trouvait
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beau dans son dédain^ mais elle lui répliquait : '( Je veux être fière de tous mes amis. »
Achille Le Roy ne lui disait pas qu'elle avait raison, mais il le pensait. Plus d'une fois il avait voulu montrer sa force; mais comment? — On ne se battait pluS;, si ce n'est en duel : on le connaissait bien sur ce terrainlà. — Faire un livre? il répétait le mot de Montesquieu : — A quoi bon faire un livre sur cette petite terre qui n'est pas plus grosse qu'un point sur un i. — Faire une découverte immortelle? c'est toujours le hasard qui se charge de cela. Il rappelait Roland : « N'oublions pas, disait-il, que dès que Roland eut repris son sens commun, il ne fit plus rien. » Roland était son héros. Il disait aussi comme La Rochefoucauld : « Les gens qui s'attachent trop aux petites choses sont incapables d'en faire de grandes. » Et il ajoutait : « Les grandes choses à faire ne viennent jamais pour eux, mais au moins ils meurent avec la consolation de n'avoir pas touché aux petites choses. »
Un soir, Achille Le Roy eut une affaire au Café Anglais avec un faquin qui por-
tait un grand nom. Il voulut relever une impertinence du comte de *** qui lui dit avec hauteur :
— Monsieur, je n'ai pas Thonneur de vous connaître^ nous ne sommes pas du même monde.
— Eh bien î dit Achille Le Roy, puisque nous ne sommes pas du même mionde, je vous enverrai dans 1" autre monde.
Achille Le Roy prit pour témoins le comte de Harken et Adolphe de La Chanterie.
Le comte refusa de se battre, disant comme Beaumarchais :
— J'ai refusé mieux.
On eut beau lui représenter qu'Achille Le Roy était un galant homme, il persista à demander un autre adversaire pour dérouiller son épée.
Tout le ridicule retomba sur le faquin; mais Achille Le Roy, qui vivait parmi les gens les plus titrés, se sentit blessé au vif. C'est en vain qu'il voulut se consoler par le principe de la souveraineté des droits de rhomme ; ce mot : « Il n'est pas de notre monde », lui re\'enait sans cesse à l'oreille.
Achille Le Roy retourne dans ses montagnes 2 1
Chez la duchesse il sentait bien d'ailleurs,quelque bonne mine qu'on lui fît, que tous i^ardaient avec lui un air de protection.
Il se révolta tout à fait.
Dans un salon du faubourg Saint-Germain, il entc^ndit un soir par dessus les épaules de sa voisine ce petit dialogue:
— Pourquoi reçoit-on cet homme ici? C'est à ne plus mettre les pieds dans un salon !
— Je ne comprends pas bien ; pourquoi me fais-tu cette question?
— Parce que cet homme n'est pas de notre monde.
C'était le marquis d'Hartemont qui parlait ainsi.
Et cependant depuis quelque temps on avait- surnommé Achille Le Roy le roi de Navarre. On lui faisait cette plaisanterie ou cette galanterie de l'appeler Achille Le Roy — de Navarre.
Achille Le Roy n'en pouvait croire ses oreilles. Il regarda bien celui qui parlait de si haut; ses yeux reçurent d'aplomb un regard dédaigneux. Mais il n'était pas homme à fuir devant un regard. Le marquis, bientôt vaincu,
détourna la tète comme par distraction, mais en réalité parce qu'il n'avait pu lutter contre cette charge à fond de train de deux yeux irrités et flamboyants.
— Ah! je ne suis pas de son monde! dit-il tout haut. •
— A qui en avez-vous donc? lui demanda sa voisine, qui traînait elle aussi trente-deux quartiers de noblesse, mais sans faire de façons pour trouver beaucoup d'esprit à Achille Le Roy.
— Vous n'avez pas entendu? J'en ai à ce grand traîneur de fleurs de lys qui dit que je ne suis pas de son monde. Qu'il soit tranquille, je ne tarderai pas à lui prouver que je suis de son monde. Vous allez voir tout à l'heure.
Disant cela, Achille Le Roy s'approcha très-galamment du marquis d'Hartemont, le salua avec une politesse railleuse et lui dit en le regardant de plus haut encore que n'avait fait le marquis :
— Monsieur, je n'ai pas eu l'honneur de vous être présenté parce que je ne voulais pas avoir cet honneur-là. Mais à cette heure, j'ai
Achille Le Roy retourne dans ses montagnes 23
le plus vif désir que cette présentation se fasse. Deux soldats — deux simples soldats — se présenteront chez vos témoins demain à huit heures. La présentation aura lieu dans l'île de Croissy, je me trompe, dans la forêt de Saint-Germain^, c'est plus héraldique. Nous verrons quel est celui qui a le meilleur blason sur son cœur.
— Qu est-ce que ce galimatias? murmura le marquis voulant fuir ce dialogue. Monsieur, je ne me bats pas avec vos pareils,
— Remarquez, monsieur — le marquis, si vous voulez, — que nous sommes en Tan du sans-culotte Jésus 1868.
— Monsieur, quand nous serions en Fan 1889, je vous ferais la même réponse.
Achille Le Roy cacha sa colère subite.
— Alors, monsieur, vous jugez que le duel à Tépée est impossible entre nous?
Achille avait déchiré son gant.
— Eh bien! je me contenterai d'un autre duel.
Et il fit un demi-tour comme les marquis de Tancien régime.
— Eh bien! lui demanda mademoiselle de
Saint-Réal^ qui avait vu le jeu des physionomies sans rien entendre.
Achille ne répondit pas; puis^ tout à coup :
— Dites-moi, je connais la maîtresse du marquis. C'est mademoiselle Phryné, cidevant Lucia Tournesol, connaissez-vous sa femme ?
— Oui; levez la tête : ne la voyez-vous pas appuyée au piano ?
— Ah ! diable, je la croyais joUe !
— Elle n est pas si mal que cela, Dieu merci! Vous n'aimez donc pas les tables somptueuses? Voyez donc quels seins et quelles épaules!
— Mais, ma chère, ce ménage c'est une' asperge et une citrouille.
— Oui, on appelle cela un mariage assorti.
— Après tout, vous avez raison; elle est très-grosse, mais elle est très-jolie.
— Qu'est-ce que cela vous fait, d'ailleurs? -:- Quest-ce que cela me fait! Vous le saurez bientôt.
Le lendemain le marquis, selon son habitude, alla au Bois pour voir passer Lucia en amazone sur un cheval qu'il lui avait donné.
Achille Le Roy retourne dans ses montagnes 2 5
Quoiqu'il fût avec sa femme, il voulait recueillir au passage quelques-uns de ses regards, qui sont comme des fleurs cueillies dans le jardin défendu. Mais Lucia était trop occupée à répondre à un cavalier qui marchait avec elle, tête de cheval à tête de cheval.
C'était naturellement Achille Le Roy.
— Le drôle! murmura le marquis.
— A qui en avez-vous?
— Cest ce rustre qui monte là-bas cet admirable cheval.
— Oui, comme s'il était né dans une écurie, dit la marquise en se moquant de son mari.
— On n'a pas idée de cela.
— Oui, n'est-ce pas? Quelle mésalliance! Sans compter qu'il est en conversation presque criminelle avec une femme qui vous est chère, monsieur mon mari.
— Toutes les femmes me sont chères, à commencer par vous.
— Oh! je sais bien, j'ai mon jour comme les autres. Quel est donc ce beau cavalier qui cause avec cette demoiselle?
Le marquis ne put réprimer un mouvement d'impatience.
— Ce beau cavalier, poursuivit-il, j'ai Fhonneur de ne pas le connaître.
— Que dites-vous là? Est-ce quil aurait commis quelque mauvaise action? Cela va déteindre sur cette fille; vous ne pourrez plus lui parler.Voyezdonc;il est au mieux avec elle.
Le marquis enrageait.
— Je suis vraiment surpris, ma chère, de vous voir vous acharner à ce spectacle.
— Eh bien! regardons de l'autre côté.
11 y a de singuliers hasards : le soir même, en descendant Tescalier de l'Opéra, le marquis, donnant le bras à sa femme, rencontra Lucia donnant le bras à Achille Le Roy.
— C'est un pari, pensa-t-il. Tout à l'heure Lucia aura des coups de cravache.
Achille Le Roy passa résolument devant le marquis, mais sans offenser la marquise, parce qu'il la regarda avec ses yeux fascinateurs qui avaient tant d'éloquence.
— Je crois que cet homme vous a regardée, dit tout haut le marquis.
— Oui^ il a de fort beaux yeux, dit la mar-
Achille Le Roy retourne dans ses montagnes 37
quise^ qui avait plus d'une dette à faire payer à son mari.
Une heure après^ le marquis frappait à la porte de Lucia. Ce fut Achille Le Roy qui se présenta sur le seuil.
— Vous vous êtes trompé de porte^ dit-il au m^arquis.
Et il lui jeta la porte au nez.
Ce n'était que le commencement.
Le lendemain^ aux Tuileries^ Achille Le Roy se fit présenter à la marquise sous prétexte qu'elle chantait comm.e une cantatrice^ et qu il adorait la musique — et surtout les musiciennes.
Quoique le ' marquis fût un homme aimable, — avec les autres femmes, — Achille Le Roy n'eut pas grand'peine à prouver à la marquise qu'il était plus aimable que son mari. On sait déjà que le roi de Navarre était né éloquent. La marquise lui demanda pourquoi on le surnommait Le Roy de Navarre. Il répondit :
— C'est parce que le royaume n'existe plus. C'est peut-être aussi parce que j'aime beaucoup les belles Gabrielles, et qu'il n'y a
pas une femme qui ne me fasse changer de religion.
La marquise se récria. Mais il l'enveloppa dans un beau paradoxe sur la religion de Tamour^ à peu près comme un oiseleur jette le filet sur une compagnie de perdrix.
Quand le marquis apprit comment Achille Le Roy s'était fait présenter à sa femme, il rugit et défendit à la marquise de lui reparler jamais. Mais, pareille à toutes les femmes, la marquise n'obéissait qu'à elle-même. Elle n'avait obéi à son mari que pendant toute la période de la lune de miel. On était en pleine lune rousse, elle reprit sa volonté à deux mains. Elle -se moqua du marquis en lui déclarant qu'elle parlerait à Achille Le Roy partout où elle le rencontrerait, comme faisaient beaucoup de ses amies.
Le marquis proposa une séparation.
— Une séparation de quoi? demanda la marquise.
Et comme i! ne répondait pas:
— Une séparation de corps? reprit-elle; il y a longtemps que c'est fait : demandez à mademoiselle Lucia. Une séparation de biens?
Achille Le Roy retourne dans ses montagnes 29
je VOUS en défie, vous savez trop ce que vous y perdriez.
— Je ne suis pas fort en mathématiques^ madame, mais vous ne me ferez pas l'injure de parler à mes ennemis.
— Vous voulez dire que M. Achille Le Roy est votre rival. Cest là précisément ce qui m'entraîne vers lui, car il me dira des nouvelles de madem.oiselle Lucia.
Quand le mari n'avait plus de bonnes raisons à donner à sa femme, il allait chez sa maîtresse. Maintenant que la porte était fermée, qu'allait-il devenir? Peu nous importe, ce n'est pas son histoire que nous racontons.
Un peu par amour, un peu par vengeance, un peu par curiosité, la marquise se laissa prendre à la tentation. Achille Le Roy, armé d'une volonté terrible, ne perdait pas une heure.
C'était la saison où les gens du monde se rencontrent tous les jours plusieurs fois : au serm.on, en visite, au Bois, au spectacle, au bal. Achille se multipliait.
Une nuit, on soupait dans une grande maison. Il y avait foule. Chacun pour soi, les
3o Les Parisiennes
femmes pour tous. Aussi Achille Le Roy soupait-il presque en tête-à-tête avec la marquise^ à une table de vingt-quatre couverts. Je ne parlerai ni du jeu des pieds ni du jeu des mains^ ces caresses de serpent qui font tant de ravages^ jusque dans les âmes. Le mari était absent : Achille lui avait ménagé un rendez- vous avec Lucia pour le mieux tromper .
Que se passa-t-il après le souper? Achille et la marquise valsèrent. Pendant le cotillon ils se retrouvèrent cent foiS;, s'enchaînant Fun Tautre. C'était Tivresse. Achille conduisit la marquise dans Fantichamibre pour lui mettre lui-même sa pelisse. Pourquoi descendit-il l'escalier en même temps qu'elle? Sans doute pour lui dire adieu à la portière. Pourquoi monta-t-elle dans son coupé à lui au lieu de monter dans sa voiture à elle? L'Académie des sciences morales mettra au concours ce point douteux. Pourquoi la marquise ne rentra-t-elle chez elle qu'une heure après son départ de cette maison où Fon dansait et où Fon soupait si bien ? Sans doute elle n'avait pas pris Fexpress.
Ce qui est hors de doute^ c'est que le len-
Achille Le Roy retourne dans ses mojitagnes 3 1
demain, à midi, deux témoins du marquis venaient réveiller « Tagresseur » .
Cette fois Achille Le Roy tenait sa vengeance. Il allait Tétreindre avec volupté.
S'il eût été fat, il n'eût pas manqué de dire aux témoins qu"il était très-heureux de cette rencontre. Il se contenta de leur dire le nom de La Chanterie et de Mon joyeux, plus Monjoyeux que jamais.
Monjoyeux disait : « J"ai retrouvé Parisis )>.
Le duel fut réglé pour le jour même. Il fut décidé qu'on se battrait à Tépée au château de Louveciennes.
A quatre heures^ Achille Le Roy et Monjoyeux prenaient à Bougival La Chanterie^ qui était parti en avant. A quatre heures et demie tout le monde était dans le parc.
C'était un duel sérieux. Le marquis voulait tuer Achille Le Roy; Achille Le Roy voulait exaspérer le marquis.
Nul mieux que lui n'avait Tart de désarmer son adversaire.
Quand il se mit en garde, il regarda fixement le marquis et lui jeta ces mots du haut de son dédain et du haut de sa vengeance :
— Eh bienî monsieur, maintenant que je vous ai pris votre maîtresse et votre femme, trouvez -vous que je sois de votre monde?
Le marquis ne répondit pas, il attaqua avec férocité et avec désespoir. Mais, d'une main sûre et tout en gardant sa physionomie railleuse, Achille Le Roy fit sauter Tépée du marquis.
Il est impossible de peindre la fureur du marquis, humilié par sa maîtresse, humilié par sa femme, humilié par son épée.
Il attaqua une seconde fois. Achille restait en garde parant les coups avec une légèreté inouïe.
C'était Tartiste du duel. Le marquis épuisait ses forces, la colère seule lui soutenait le bras. Cette fois il tenait bien l'épée, mais nul de ses coups ne portait. Achille Le Roy aurait pu le transpercer, mais sa vengeance ne voulait pas de sang. Ne pouvant plus désarmer le marquis, il le souffleta de son épée.
Le marquis était brave, il voulut marquer lui aussi Achille au visage; mais, comme il était temps d'en finir, Achille Le Roy le frappa à la main.
Achille Le Roy retourne dans ses montagnes 33
— J'ai ma main gauche^ dit le marquis. Et il fit un demi-tour; mais Achille le frappa
à la main gauche.
Monj oyeux manqua bien un peu de courtoisie quand il répéta les paroles d'Achille Le Roy :
— Eh bien^ monsieur^ trouvez-vous que votre adversaire soit de votre monde^, à présent?
Que faire pour se venger de ce vieil esprit que les révolutions abattront toujours, mais qui toujours gardera ses racines? Se jeter en pleine démocratie pour faire boire un jour à ses protecteurs le vin rouge de la République? — Se réfugier dans Tétude et devenir un grand homme pour se faire pardonner de n'être pas gentilhomme? — Vivre en philosophe et dominer toutes les vanités mondaines par la moquerie d'un esprit supérieur? — S'exiler dans sa montagne et vivre dans la fière et forte saveur de la nature ?
Il était en proie à tous ces rêves et à toutes ces indécisions;, quand il reçut une dépêche de sa sœur lui annonçant la mort de son père.
Il tomba agenouillé.
— Ohl mon père^ dit-il, tu m'avais bien dit qu'il n'y avait que Dieu , ma mère et ma montagne !
Il alla dire adieu à Bianca.
— Quoi ! vous partez ? lui dit-elle avec chagrin.
— Oui. Vous ne voulez pas m'aimer^ je vais me consoler avec ma sœur.
— Mais vous allez revenir?
— Qui sait si la montagne ne me reprendra pas tout à fait? La nature a des attractions terribles. On s'y plante comme un arbre, on y prend racine : c'est tout au plus si on agite les bras comme l'arbre agite ses branches. Si je reviens, c'est que je vous aimerai trop.
— Eh bien ! vous reviendrez, dit la duchesse en souriant.
— Ne vous y fiez pas. J'aime beaucoup ma sœur aussi.
— Si vous ne revenez pas j'irai moi-même dans la montagne.
On s'embrassa si doucement qu'on faillit ne pas se quitter.
Ce fut la duchesse qui eut le courage de
Achille Le Roy retourne dans ses montagnes 35
Topinion d'Achille Le Roy. Elle comprit, d'ailleurs, que si elle le retenait, elle le retiendrait de trop près.
Et pourtant ce n'était pas lui seul qui prenait son cœur. D'Aspremont s"obstinait à ne pas la voir, mais elle s'obstinait à penser à d'Aspremont. On a déjà dit que ces deux amoureux se combattaient l'un l'autre.
Mon) oyeux qui savait cela se disait : — Je ne cherche que la comédie, mais je pressens encore un drame.
ou d^Aspremont démasque ses batteries.
Le soir même du départ d'Achille Le Roy^ la duchesse^ attendant ses gens dans Tescalier de rOpéra;, vit tout à coup le comte d'Aspremont qui lui offrait son éventail qu elle venait de laisser tomber sans s'en apercevoir.
Elle s'inclina pour le remercier.
En cet instant, le prince Rio descendait. 11 salua du môme coup la duchesse et d'Aspremont. •
— Voulez-vous me présenter à madame de Montefalcone? dit d'Aspremont au prince.
Où d' Aspremont démasque ses batteries Sy
— Comment^ dit le prince, ne vous ai- je pas surpris en « criminelle conversation » ?
D'Aspremont se récria comme un homme qui ne s'est jamais trouvé à une pareille extrémité.
— J'ai vu la duchesse qui perdait son éventail, j^aurais pu le ramasser et le garder, car il est fort beau; mais enfin je ne suis pas comme vous, mon cher prince, je ne m'empare pas du bien d'autrui. Voilà pourquoi je me suis permis, quoique n étant pas présenté, de rendre à la duchesse ce qui est à la duchesse.
— Eh bien ! monsieur, pour reconnaître une si belle action, dit la duchesse au comte, je veux ce soir même vous offrir une tasse de thé en compagnie du prince; car le prince vient chez moi; il me Ta promis.
— Madame, j'aurais si mauvaise grâce à vous refuser, que j'accepte.
— C'est d'autant plus beau, dit le prince, qu'il ne prend jamais de thé.
— Parce que les Françaises ne savent pas faire le thé.
Le prince avait offert le bras à la duchesse
pour raccompagner à sa voiture. D'Aspremont se demanda si c'était sérieux; peut-être ne se fût-il pas décidé à aller chez Bianca^ mais le prince vint lui offrir une place dans son coupé.
On sait que jusque-là le comte d'Aspremont avait eu peur de la duchesse. Il l'aimait vaguement, il ne voulait pas l'aimer jusqu'à la passion. Il craignait de s'aventurer dans une de ces histoires qui ne finissent pas ou qui finissent tragiquement. Et puis il ne voulait pas poser. Et puis il était de plus en plus converti à son système de sauver les femmes au lieu de les perdre. Ce qui faisait dire aux femmes qu'il avait un bien mauvais caractère.
Ce soir-là d'Aspremont fut presque silencieux au milieu des amis de la duchesse. Non pas qu'il ne fût beau causeur à ses heures, mais il était comme un voyageur quelque peu égaré en pays plus ou moins étranger : il regardait et il écoutait. 11 y a des silences qui tiennent plus de place que de belles paroles. On regardait d'Aspremont avec quelque inquiétude, on le savait homme d'esprit, on se demandait s'il n'était venu là que pour ne pas
Où d' Aspremont démasque ses batteries 39
revenir après avoir étudié les figures pour s'en moquer dans une autre compagnie .
Cependant il ne paraissait pas pressé de s'en aller. Il n'y avait plus dans le salon que lui, le prince et les femmes.
— Adieu, lui dit le prince, vous reverrai-je demain ici?
— J'y compte bien, dit la duchesse, mais honni soit qui mal y pense! Vous savez, mon cher prince, que je ne loge pas la nuit.
D'Aspremont souriait imperceptiblement.
Quand le prince fut sorti, la duchesse s'approcha du comte pendant que les femmes causaient de leur côté.
— Est-ce un silence prémédité? lui demanda-t-elle.
— Non, répondit-il d'un air de bonne foi. On parle d'or ici, j'écoute et je m'instruis.
— Maintenant que nous sommes seuls ou à peu près, reprit la duchesse, nous pourrions nous présenter plus intimement, car nous ne nous connaissons pas.
— Moi, je vous connais depuis longtemps; je crois même que vous m'avez empêché de mourir.
— Ah î belle action dont je ne me doutais pas !
Le comte raconta en quelques mots à la duchesse la rencontre sur le boulevard le jour où il voulait mourir à minuit d'un coup de pistolet. Il lui parla du testament, mais il ajouta :
— Tout bien considéré, ce n'est pas l'argent qui m'a empêché de mourir : c'est l'amour.
— Oh I vous jetez des fleurs dans mon jardin, mais ce sont des fleurs de rhétorique.
— Non, c'est si sérieux que j'ai eu peur de vous aimer trop. Vous savez, il y a des femmes devant lesquelles on a le vertige comme devant les cascades de Tivoli. On aime le gouffre et l'âme s'y perd.
— Des phrases! des phrases!
La duchesse était devenue rêveuse.
— Moi aussi, je vous connais, non -seulement parce que mes amis me parlent souvent de vous, mais parce que...
Le comte questionna la duchesse du regard.
— Oh ! mon Dieu, je ne mets pas de masque à ma parole, je vous connais parce que
Où d' Aspremont démasque ses batteries 41
quand je vous voyais au théâtre ou au Bois^ vos yeux me parlaient beaucoup. Pour moi, l'œil est la porte de Tâme. Mais qu'ai-je dit? vous ne m'avez pas fait votre profession de foi : croyez-vous que vous avez une âme?
— Oui, puisque je vous aime de loin.
— Chut! il faut m'aimer de près et ne pas me le dire.
La duchesse voulait retenir ce mot, quoiqu'il eût été dit en riant.
— Ou plutôt, continua-t-elle, il ne faut pas m'aimer du tout, car je ne porte pas bonheur.
Elle devint sérieuse.
— Eh bien! dit d' Aspremont, j'ai toujours aimé le danger, je me suis toujours plu devant les précipices. C'est vous dire assez que je me jetterais sous vos pieds avec passion, si je n'avais dit adieu à l'amour.
— Ah! vous en êtes revenu de toutes ces belles folies? On m'a dit en effet que vous n'étiez plus qu'un frère prêcheur et que vous finiriez par entrer dans les ordres.
— Je vous avouerai, duchesse, que je trouve un singulier plaisir à prouver aux femmes qu'elles ont l^ien tort de ne pas avoir raison.
Naturellement Bianca, qui trouvait souvent qu'elle avait tort de ne pas avoir tort^ riposta vertement.
— J'ai bien peur^ dit-elle, que vous ne soyez devenu lunatique. Je suis sûre que vos belles péroraisons n'aboutissent qu'à une chose : à faire les femmes plus coupables qu'elles ne seraient. Les femmes ont horreur des sermonS;, hormis à Féglise.
La duchesse se tourna vers la chanoinesse et mademoiselle de Saint-Réal.
— Mesdames^ venez à mon secours, voilà M. d'Aspremont qui veut me convertir.
Mademoiselle de Saint-Réal accourut comme si le feu était à la maison.
— Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle tout éperdue, cette pauvre duchesse^, c'était un modèle de verîu^ vous allez la dégoûter de la sagesse.
D'Aspremont ne put s'empêcher de rire.
— Je dois vous avouer, dit-il, que toutes mes belles paroles n'ont fait que précipiter les femmes plus vite, mais entin j'ai fait mon devoir.
— Mon cher monsieur d'Aspremont, dit la duchesse, vous ressemblez beaucoup à un dé-
Où d'Aspremont démasque ses batteries 43
mon qui prend la robe d'un moine. Le démon se cache sous la robe.
— Ou bien, dit mademoiselle de Saint-Réal qui ne comprenait rien à ses paroles ni à ses actions, il faudra appliquer à M. d'Aspremont ce conte de Newton : Un professeur avait converti sa première femme, il ne put convertir la seconde parce que ses arguments n'étaient pas aussi forts.
D'Aspremont rit tout le premier de ce franc propos.
On parla de la vertu, de ses grandeurs, de ses beautés. D'Aspremont devint très-éloquent.
— La vertu, dit-il, je l'ai rencontrée une fois dans ma vie.
Et il parla avec l'abondance du cœur de cette adorable petite enlumineuse de livres de messe qu'il avait vu prier à Saint-Philippedu-Roule.
— J'ai votre secret, lui dit tout dun coup la duchesse, vous ne prêchez la vertu que depuis que vous aimez mademoiselle Colombe.
— Depuis que je l'aime? Voulez-vous que je vous le dise, mon secret, à moi?
Comme à ce moment la chanoinesse et
mademoiselle de Saint-Réal parlaient ensemble^ d"Aspremont dit à la duchesse :
— Si je ne vous aimais pas, j'aimerais Colombe.
La duchesse répliqua rapidemecit :
— Si vous n'aimiez pas mademoiselle Colombe;, vous m'aimeriez.
— Après cela, dit mademoiselle de Saint- Réal, qui avait écouté aux portes^, Tamour vit de contrastes. La Béjard ne pouvait se consoler de la perte de ses deux amants : l'un était le cardinal de Richelieu, l'autre Gros-René.
— C'est le cœur humain, dit d'Aspremont en prenant son chapeau.
— Reviendrez-vous? dit la duchesse.
— Montaigne disait : « Que sais-je ! » Quoique la duchesse attendît d'Aspremont
le lendemain, il ne vint pas.
C'était peut-être parce qu elle l'attendait.
Elle n'avait pas pour cela oublié Achille. Aussi s'indignait -elle de s'abandonner malgré elleàcesdeux pensées et à cesdeux sentiments.
Ce qu'elle éprouvait pour ces deux amoureux d'Aspremont l'éprouvait pour elle-même et pour Colombe.
Colombe cueille des marguerites.
Or le surlendemain, un malin, un peu avant midi, d'Aspremont essayait au Bois deux chevaux qui lui étaient venus de Londres la veille, deux bêtes superbes, mais encore rebelles au frein et à la voix.
Les chevaux anglais, quand ils arrivent en France, font quelques façons pour obéir, comme si eux aussi avaient quelque sentiment de la fierté britannique; mais ils s'acclimatent bien vite, parce qu'on s'accoutume toujours au soleil et aux caresses. En Angleterre, on respecte les chevaux, mais on ne les
aime pas, on enregistre leurs titres de noblesse, mais on ne s'en fait pas des amis.
D'Aspremont avait pour amis au premier degré ses chevaux, au second degré ses chiens, au troisième degré ses camarades. Qu'est-ce que l'homme? dit M. Littré; un animal qui raisonne. M. Littré raisonne, mais le chien et le cheval ne raisonnent-ils pas?
Devant la petite cascade du Lac, d'Aspremont remarqua, — c'était l'heure où il n'y avait personne au Bois, — une jeune fille qui cueillait des fleurettes dans les mousses du rocher. Elle foulait Therbe sacrée, elle n'était plus dans te chemin des promeneurs. Aussi un des gardes du Bois lui cria d'une voix sévère :
— Ohé ! la demoiselle, prenez garde à vous ! La jeune fille prenait un si vif plaisir à
cueillir la fleur défendue qu elle n'entendit pas. Le garde s'approchait. D'Aspremont, qui avait retenu ses chevaux^ donna vingt francs au garde.
— Tenez, lui dit-il, vous planterez un autre bouquet.
La jeune fille se retourna radieuse, elle
Colombe cueille des marguerites /\rj
avait fini sa cueillette de marguerites, de boutons d'or et de pervenches.
— Colombe! s'écria d'Aspremont.
Il donna les guides à son groom et sauta sur le bord de l'avenue. Il était plus ému que s'il se fût trouvé devant une reine.
Colombe fut très-émue elle-même quand elle vit' qu'il se plantait devant son passage ; elle était encore sur le gazon.
Il leva sur elle un regard caressant, plus fraternel qu amoureux. Elle était en robe de dimanches, petite robe de jaconas, raies roses sur fond blanc. La robe n'était peut-être pas bien faite, mais Colombe habillait si bien sa robe !
D'Aspremont ne savait que lui dire. Il est si facile de parler à une femme du monde! C'est qu'avec une femme du monde on n'a pas besoin de commencer par le commencement. Quelle que soit la porte qu'on ouvre, elle est là. Mais avec une fille pudique et simple qui ne sait rien, pas même son cœur, on a toutes les chances de ne dire que des bêtises. Ce fut ce que fit d'Aspremont.
— Mademoiselle, je vais bien vous effarou-
cher en vous disant que ce beau bouquet-là n'est pas à vous.
— Puisque je l'ai cueilli? répondit naïvement Colombe.
— Oui, mais vous ne l'avez pas cueilli dans votre jardin.
Colombe n'était pas si simple qu'elle en avait Tair. Elle répliqua sans s'effaroucher :
— Je suppose que je ne l'ai pas cueilli dans votre jardin?
Ce fut d'Aspremont qui fut effarouché. Le garde arriva fort à propos :
— Voyez-vouS;, mademoiselle;, il faut cueillir des fleurs quand nous ne sommes pas là^, dans les sentiers perdus^, vers le Pré Catelan. Mais si nous sommes là^ il faut bien que nous disions notre m.ot.
Cette fois Colombe comprit. Elle simagina que d'Aspremont était le maître du Bois^ elle laissa tomber son bouquet.
D'Aspremont le ramassa, comme il eût fait de féventail d'une grande dame.
— Mademoiselle^, c'est une plaisanterie;, ce bouquet est bien à vous. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est d'y cueillir une marguerite.
Colombe cueille des marguerites 49
Colombe ne savait trop si elle devait reprendre le bouquet. Comme d'Aspremont insistait, elle ouvrit la main.
— Merci, dit-elle.
Et après avoir levé ses grands yeux bleus sur le jeune homme, elle s'éloigna en respirant son bouquet.
— Adieu, mademoiselle Colombe, dit d'Aspremont qui avait mis la marguerite à sa bou tonnière.
Elle se retourna avec surprise.
— Il sait mon nom? murmura-t-elle.
Elle se fût peut-être retournée une seconde fois, si elle n'eût craint de montrer qu'elle avait rougi.
Elle alla droit au Parc des Biches. Naturellement d' Aspremont qui était remonté sur son phaéton repassa devant eîle.
Il lui sembla qu'elle ne le reconnaissait pas bien.
Il lui montra du doigt la marguerite qui était à sa boutonnière; elle sourit et lui fit un signe de tête de bonne amitié. Il avait Tair si heureux de sa marguerite qu'elle en fut touchée jusqu'au cœur.
5o Les Parisiennes
— J'aurais dû continuer la conversation, pensait d'Aspremont.
Mais il pensait aussi que s'il était resté cinq. minutes devant ellC;, il ne se fût pas senti le courage de la mettre en garde et de la sauver contre lui-même. ^
— Non, dit-il, je suis le mauvais esprit, je dois me détourner de son chemin, je ne me pardonnerais pas d'avoir troublé une âme si pure, où elle voit le ciel à toute heure.
D'Aspremont avait raison; n'est-il pas plus beau et plus doux pour une grande âme de voir le spectacle d'une vertu de neige et de lys que de la massacrer d'une main brutale? C'est le jeu cruel des sauvages. Don Juan n'a rai-, son, qu'avec lady Lovelace.
— Et pourtant, murmura d'Aspremont avec un vague regret, — car on a toujours regret de ne pas mal faire, — c'est bien dommage de ne pas adorer une si charmante créature I
Comme il rentrait par les Champs-Élysées,, la duchesse de Montefalcone sortait de son, hôtel.
Les deux voitures s'arrêtèrent presque-^
Colombe cueille des marguerites 5i
Après s'être salué^ on regarda les chevaux, on finit par se regarder.
— Quelle décoration avez-v ou s à -la boutonnière? demanda Bianca.
— C'est Tordre du Paradis perdu.
— Donnez-moi cette marguerite^ dit la duchessC;, elle me dira un secret.
— J'aime mieux vous dire le secret sans vous donner la marguerite,
— Vous ne le savez paS;, elle seule le sait.
— Oui, mais elle mentirait, parce que ce n'est pas moi qui Fai cueillie; du moins je l'ai cueillie dans le bouquet d'une femme.
— Quelle est cette femme ?
— Vous ne la connaissez pas, — ni moi non plus.
— Ah! oui, vous jouez toujours à cachecache. Eh bien! gardez votre marguerite et votre secret.
La duchesse avait fait signe au valet de pied, son landau s'éloigna rapidement, mais elle n"avait pu masquer une pointe de jalousie.
— Avec tout cela, dit d'Aspremont en rentrant chez lui, je n'ai pas vu si mes nouveaux
chevaux allaient bien. Et pourtant je ne suis sorti que pour cela.
Il n'avait vu que Colombe.
Il se rappela que cette adorable image lui était apparue à tous les détours du Bois et l'avait suivi jusqu'à l'Arc de Triomphe.
Il prit la marguerite à sa boutonnière.
— Pauvre petite marguerite, c'est pour moi que tu vas parler.
Et comme un amoureux de quinze ans, il murmura :
— Elle m'aime, — un peu, — beaucoup, — passionnément, — pas du tout, — elle m'aime un peu, — beaucoup...
D'Aspremont s'arrêta à mi-chemin.
— Non, dit-il, je ne veux pas savoir le secret; si elle m'aimait beaucoup j'en serais désolé; si elle ne m'aimait pas du tout, je ne serais pas content.
Il baisa la marguerite et la jeta sur sa cheminée.
— Pourquoi, se demanda-t-il, la duchesse a-t-elle des yeux qui troublent mon esprit, et pourquoi Colombe a-t-elle des yeux qui troublent mon cœur?
La vie du cœur
Le souvenir a cela de divin qu'il ne garde que le parfum des fleurs du passé, parce que semblable aux abeilles il n'a cueilli que du miel sur la route. Tout ce qui fut amer dans la vie il Ta laissé en chemin. Aussi chaque fois que nous le réveillons de ses somnolences, il secoue des roses et nous embaume. Quelquefois, hélas ! il secoue les pâles fleurs du tombeau, mais elles ont encore une douceur qui nous pénètre; la tristesse elle-même a ses contentements.
Bianca et Violette sentaient un vif plaisir à
réveiller leurs souvenirs. Chacune d'elles croyait n'obéir qu"à son amie, quand au fond c'était bien à elle-même quelle obéissait. Quand elles parlaient, c'était bien plutôt pour s'entendre que pour être entendues. Tant il est vrai que de tous les livres c'est encore le livre de notre vie qui est le meilleur — ou le plus mauvais — mais le plus amusant pour soi-même.
La duchesse, d'ailleurs, écoutait Violette avec beaucoup d'intérêt; cette vie romanesque et dramatique la charmait jusque dans ses pages les plus émouvantes. Vingt fois elle se faisait redire l'histoire de la première et de la dernière rencontre de la jeune fille avec Octave de Parisis.
— Ah ! la dernière rencontre, s'écriait un jour Violette, quelle horrible chose ! C'était un jour de pluie; à moitié folle, j'allais ou plutôt je courais au Refuge Sainte- Anne; je ne savais pas Octave à Paris. Toute à mon désespoir je cherchais Dieu, je voulais oublier tout dans les larmes du repentir. J'allais^ j'allais, marchant à pied comme si je dusse plutôt gagner le ciel. Une voiture passe et me ren-
La vie du cœur 55
verse. Que ne suis- je morte sous les pieds des chevaux! Le croiriez- vous? c'étaient les chenaux du duc de Parisis. Où allait-il? Est-ce qu'on sait où va le bonheur ! Il se jette hors de son coupé^ il se précipite vers moi et me ïelève toute souillée de boue. Je le reconnais et je m'enfuis contente et désolée de n avoir pas été reconnue.
Et Violette contait comment elle n'avait pu trouver la grâce de Dieu dans le Refuge Sainte- Anne.
— C'est pourtant la maison du Seigneur; mais toutes les passions veillent encore, chacun y apporte un cœur blessé mais vivant. Chose étrange, j'y ai trouvé une femme du m.onde, une folle comme moi qui avait adoré Octave de Parisis. Toutes les deux nous l'aimions encore ; voilà pourquoi nous dormions mal la nuit, voilà pourquoi un soir elle me fit sa confession à l'heure où j'allais lui faire la mienne. L'amour était plus fort que notre raison, le Refuge était une chose trop douce pour moi, trop douce pour elle. Nous partîmes le lendemam, elle pour se consoler de l'amour dans l'amour, moi pour tenter le rude
labeur des sœurs de chanté. Mais je n'ai pas eu le courage encore de cette bonne action.
— Et comment avez-vous passé votre hiver?
— Je l'ai passé lâchement. Au lieu de me sacrifier dans les veillées de Thôpital où j'eusse oublié les souffrances de Tàme en consolant les souffrances du corps^ je suis retournée avenue d'Eylau dans cet appartem.ent que le duc de Parisis avait loué pour moi quand j'étais encore sa Violette. C'étaitme rejeter plus avant dans le péché puisque c'était revivre de ma vie coupable. Les âmes d'aujourd'hui ne sont plus trempées comme autrefois; j'adore la figure de mademoiselle de La'Vallière, je l'admire dans son sacrifice, mais je ne me sens pas de force à traverser quarante années de pénitence comme elle a fait aux Carmélites.
— Oui, dit la duchesse, c'était une âme celle-là! Et quand on songe à sa mort ! Elle a voulu mourir d'un sacrifice dans le sacrifice. Elle s'est rappelée que Jésus sur la croix avait demandé à boire, elle a voulu mourir de soif comme s'il lui eût fallu cette dernière station de la douleur pour être digne de son calvaire.
La vie du cœur 5 7
Et comment passiez-vous votre temps avenue d'Eylau?
— Une solitude absolue. J'avais peur d'être trahie sous mon. nouveau nom; je m'appelais madame Armand. La maison avait changé de concierge; j'inventai une histoire pour tromper ma domestique. Je ne sortais que le matin pour aller à la messe; j'étais toujours voilée^ vêtue de laine noire avec une simplicité bien étudiée qui devait paraître toute naturelle. On ne me remarqua pas. Je partageais mes heures entre la rêverie, les lectures pieuses, et le dirai-je? les romans. J'amusais mon cœur en croyant oublier mes chagrins dans les chagrins des héroïnes de Sand ou de Balzac. Comme autrefois j'avais des oiseaux, je cultivais ^des fleurs sur ma cheminée. Les jours passaient lents et tristes. Il me sembla, un matin^ que je manquais d'air. J'avais usé mes souvenirs dans l'avenue d'Eylau en y vivant une seconde fois de ma première vie. Mais c'en était fait : j'avais bu la dernière goutte du doux poison, je n'avais plus qu'à briser le flacon. Je pensai bien d'abord à me laisser mourir là où j'avais
s 8 Les Parisiennes
tant aimé : mourir étiolée, dans toutes les pâleurs de Tabandon. Mais une bouffée de Courage me rexînt et je résolus de revêtir riiabit de sœur de charité.
Violette leva au ciel ses beaux yeux couleur du ciel. ;aii«' ; :■ c
• — Mais, vous le dirai- je, cet habit consacré qui devait être ma parure devant Dieu, je ne Tai gardé que quelques semaines. Je suis née pour la rêverie et non pour Taction. Je n'ai pu m'imposer cette douce servitude de veiller les malades; je suis une mauvaise repentie. J'ai beau m'en défendre, je me complais dans le souvenir de mon péché.
— Et moi, Violette, confessait Bianca, je me complais dans le regret plus coupable de n'avoir pas péché. ^
— Mon souvenir est plus terrible que le vôtre, reprenait Violette. Pour vous, c'est Torage qui a passé, en jetant de l'électricité; mais il a passé au-dessus de vous. Pour moi, l'orage a éclaté. J'ai été perdue dans la nuée de feu et de pluie. La foudre m"a frappée; j'ai subi le tonnerre, l'éclair a brûlé moa âme.
La vîé dit'tfMr 5g
Violette peignait ainsi Tétat de son âme. La duchesse^ à son tour, lui contait toutes ses angoisses.
— Au moins^ disait-elle, vous avez eu des jours de joie dans votre égarement; moi j'ai vu Tamour et je ne Tai pas saisi !
Et Bianca, l'œil brillant, les narines mouvantes, les bras entr" ouverts, exprimait par son expression où courait le feu de son âme le regret d'avoir eu plus de vertu encore que d'amour.
Violette regarda fixement Bianca.
— Vous êtes sortie du tombeau, vous, Bianca! lui dit-elle; vous vous êtes reprise aux vivants ! Pourquoi ne pas m' ouvrir votre cœur d'aujourd'hui comme vous m'avez ouvert votre cœur d'hier?
Mademoiselle de Pernand porta la main au sein de la duchesse.
— Ce cœur ne bat plus pour Prémontré, mais pour Achille.
La duchesse ne répondit pas. Puis tout à coup :
— Croyez-vous, Violette, qu'on puisse aimer deux hommes à la fois?
6o Les Parisiennes
Violette n'entendit pas cette question. Elle venait de voir passer madame de FontaneilleS;, mademoiselle de Joyeuse et mademoiselle de Saint-Réal.
— C'est étrange^, dit Violette^ je ne croyais pas que madame de Fontaneilles osât reparaître à Paris !
Il sembla à la pauvre fille que les fantômes d'Octave et de Geneviève flottaient sous ses yeux.
Les grains de beauté.
La duchesse de Montefalcone avait beaucoup entendu parler par Violette de madame de Fontaneilles. Elle avait accepté sur elle les sentiments de son amie : elle lui en voulait, car c'était bien elle qui avait causé la mort du duc et de la duchesse de Parisis. Mais elle la plaignait comme la plus malheureuse des femmes.
Quand M. de Fontaneilles frappa mortellement la duchesse de Parisis dans les bras de son mari, croyant frapper madame de Fontaneilles, ce fut un cri d'indignation non-
seulement à Ems et sur les bords du Rhin^ mais dans toute l'Europe . Quoique les journaux ne racontassent ce drame horrible que sous le masque des initiales, la haute société parisienne et étrangère reconnut les figures. Un moraliste bien connu écrivit toute une protestation contre cette « peine de mort »^ infligée par les maris à leur femme et à l'amant de leur femme.
Le moraliste trouva les plus beaux arguments dans la morale évangélique; c'est à Dieu seul à juger les déchéances du cœur et les aveuglements de la passion.
On se souvient que le marquis de Fontaneilles se constitua prisonnier. On espérait que le tribunal allemand se montrerait sévère. Assassiner ainsi une adorable créature qui s'abrite dans Tamour le plus légitime ! Ce n'était pas tout : on trouvait que c'avait été une infamie de se battre ensuite avec le duc de Parisis; selon les juges les moins sévères, le marquis de Fontaneilles ne devait frapper que lui-même. Après cet épouvantable assassinat de la femme, son duel avec- Parisis était considéré comme une lâcheté.
Les grains de beauté 63
Le juge le plus sévère, ce fut la marquise de Fontaneilles. Elle aurait voulu à son tour avoir un duel avec cet hypocrite qui parlait toujours de Dieu et qui n'avait jamais porté en lui T esprit de Dieu.
On dira qu'il y avait bien un peu de vengeance personnelle dans son jugement. Elle ne pouvait faire abstraction d'elle-même, elle pensait que le coup qui avait frappé la duchesse de Parisis lui était destiné à elle, quoiqu'elle eût lutté jusque là contre sa passion.
Le tribunal allemand eut toutes les peines du monde à bien comprendre l'esprit de ce crime. Ce n'était pas un homicide involontaire, puisque le marquis avait voulu donner la mort, mais il avait tué involontairement une autre femme que la sienne. C'était l'honneur outragé qui avait armé sa main, c'était la jalousie aveugle qui avait porté le coup.
Il se défendit lui-même et fut absous sur ce premier chef. Sur le second chef d'accusation, sur son duel avec le duc de Parisis, il fut condamné à cinq années de prison. Là on reconnut l'homicide volontaire ; il y eut même des juges qui voulurent une peine plus forte.
aussi ne conseilla-t-on pas au marquis d'en appeler^ car le ministère public lui-même eût appelé a niinima pour demander un tout autre châtiment.
— Cinq ans î s'écria Monj oyeux, c'est trop peu pour un tel forfait. Dans cinq ans, je le jugerai à mon tour, s'il ose rentrer en France.
Cependant qu'était devenue la marquise de Fontaneilles, qui était tombée comme foudroyée dans les bras de sa jeune sœur pendant le duel du duc et du marquis?
Elle n'était revenue à elle quune heure après. Un médecin était là, qui lui cherchait sur les joues les derniers éclats de glace dont elle avait été criblée, comme si Dieu lui-même eût voulu marquer sa vengeance. Elle s'était écriée qu'elle voulait mourir. Et sans doute elle eût tout fait pour se tuer, s'il ne lui était venu ridée d'aller demander pardon à sa chère et douce Geneviève.
Les domestiques de l'hutel lui apprirent mot à mot comment son amie — et sa rivale, hélas ! — avait été assassinée ; comment le duc de Parisis, son seul amour à elle, comme
Les grains de beauté 65
il avait été le seul amour de la duchesse, venait de rendre le dernier soupir sur le corps inanimé de sa femme.
— Je veux les voir! s'écria-t-elle.
Et quoi qu'on fît pour la retenir au lit, elle repoussa tout obstacle pour aller embrasser la duchesse de Parisis.
Horrible spectacle ! Ils étaient là, tous les deux, elle et lui, dans la pâleur du dernier rendez -vous, beaux comme dans la vie, quoique la mort leur eût été si cruelle.
La mort est déjà la première station vers la miséricorde de Dieu. Voilà pourquoi ceux qui viennent d'expirer prennent le sourire du pardon et de Tespérance.
La marquise de Fontaneilles tomba agenouillée, tout en larmes et tout en prières.
Elle était seule, car les deux servantes d'auberge, qui veillaient les cadavres, dormaient à moitié dans un coin obscur de la chambre.
La marquise demanda pourquoi on laissait ainsi sur le tapis le duc et la duchesse de Parisis tout ensanglantés. Une des servantes lui répondit qu'on attendait les gens de jus-
tice, et que, jusqu'à leur arrivée, il leur était défendu à elles de toucher aux cadavres.
La marquise baisa la main de Geneviève et s'éloigna.
— Oh! mon Dieu! m.on Dieu! dit-elle en s'arrêtant encore à la porte, voilà donc mon œuvre !
Elle retourna dans sa chambre, mais ne voulut pas se recoucher. Diane sommeillait assise, la tête penchée sur le lit. Le médecin, qui avait suivi la marquise dans son pèlerinage vers les deux cadavres, était revenu avec elle dans sa chambre ; il lui baigna encore les joues d'une eau qu'il avait préparée.
— Est-ce que je serai défigurée, monsieur? lui dit-elle.
— Peut-être, madame, mais j'espère que non.
— Tant pis! reprit-elle.
Et elle donna des ordres pour partir par le train de cinq heures du matin.
— Où allons-nous? demanda Diane.
— Qu'importe ! répondit-elle, pourvu que nous ne restions pas ici,
La marquise rentra en France par Stras-
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bourg, où elle vécut cachée, attendant la nouvelle du jugement de son mari. Elle n'avait jamais aimé cet homme; le sentiment du devoir seul Tavait pliée sous le joug conjugal. Tout son cœur se fondait en larmes pour regretter le duc et la duchesse de Parisis. Le drame avait emporté son amour; aussi ne pleurait-elle pas sur elle, mais sur le malheur de Geneviève.
Quand elle apprit que M. de Fontaneilles était condamné à cinq années d'emprisonnement, elle pria Dieu pour lui, mais elle respira.
— Je puis donc vivre cinq ans, dit-elle; je puis donc me consacrer tout entière à ma douleur, je puis donc me réfugier dans le souvenir de ceux que j'ai aimés.
C'était pour elle une délivrance, car si son mari eût été acquitté^ il lui eût fallu le subir encore. Elle le connaissait bien, il se fût imposé tout en parlant très-haut de pardon. Il eût voulu se cacher avec elle dans son château sans jamais en sortir. C'avait été toujours son rêve.
Elle aussi avait un château où elle n'allait jamais, dans la forêt d'Orléans. C'était la so-
litude des solitudes. Tours ruinées^, où grimpait le lierre, où fleurissaient les ravenelles et les giroflées ; rivière paresseuse envahie par les joncs, les nénuphars et les lentilles voyageuses ; parc abandonné où ne passaient plus que les bûcherons, où les merles eux-mêmes, qui aiment la compagnie, ne faisaient plus leurs nids.
Quand madame de Fontaneilles revit ce château, elle murmura:
— Ahl que je serai bien ici pour pleurer'.
— Et moi? dit Diane, qui n'avait pas de larmes à répandre.
La pauvre Diane pleura tout Thiver; elle pleurait d^ennui pendant que madame de Fontaneilles pleurait de chagrin.
Mais la beauté n'est jamais si bien cachée qu'on ne la puisse découvrir.
Un jour que le comte de Harken chassait dans le voisinage, il rencontra Diane qui se promenait avec madame de Fontaneilles.
Elles étaient sorties du château en déshabillé du matin, sans pressentir une pareille rencontre. On se connaissait un peu, on parla beaucoup.
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Harken avait des dettes ; il s'était trop attardé à la Maison d"Or ; il commençait à chercher une autre porte.
Il tomba éperdument amoureux de mademoiselle de Joyeuse.
Comment ne se fût-elle pas laissée prendre à la passion dans ce château glacial qui répandait une odeur de tombeau?
Elle écrivit ces mots à son amie de couvent, mademoiselle de Saint-Réal :
« Je ne pleure plus : juge de ma joie ; je me marie et j'aime mon mari. »
On allait s'épouser quand la duchesse de Montefalcone, étant allée voir mademoiselle de Saint-Réal, elle rencontra chez elle une femme voilée, discrète et silencieuse.
Bérangère, qui ne croyait pas que la duchesse connût rhistoire d'Ems, présenta les deux femmes lune à l'autre en disant leurs
noms.
Bianca eut une vive émotion. Elle vit bien à travers le voile que les éclats de la glace avaient marqué une joue de madame de Fontaneilles de trop de grains de beauté.
— C'est une de mes meilleures amies.
yo Les Parisiennes
dit mademoiselle de Saint-Réal, qui regrettait d'avoir prononcé le nom de la marquise; elle est venue à Paris parce qu'elle a une jeune sœur à marier^ mademoiselle Diane de Joyeuse^, un diamant de la plus belle eau. Peut-on donner un pareil trésor à un mari !
— Vous avez bien raison^, dit Bianca pour dire quelque chose. On m'a parlé de mademoiselle de Joyeuse, on m'a dit qu'elle était charmante. Qui épouse-t-elle?
— Vous le connaissez bien, c'est un de vos amis, le comte de Harken.
— Harken? Bravo ! Il est un peu fou, mais il a du cœur. Je vous promets trois ans de bonheur pour mademoiselle de Joyeuse, peutêtre six ans.
— Un bail, dit Bérangère.
— Qu'est-ce autre chose que le mariage? c'est déjà beaucoup quand la première période se passe doucement.
La duchesse demanda à madame de Fontaneilles si elle retournait en province et si les mariés iraient vivre avec elle.
— Ils vivront où il leur plaira, répondit madame de Fontaneilles; pour moi, je me
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suis ensevelie dans mon château. Personne au monde ne sait que je suis venue à Paris ; une heure avant le mariage, je partirai. Mademoiselle de Saint-Réal se récria.
— Une heure avant ?
— Oui, dit avec impatience la marquise à Bérangère, vous savez bien que je ne suis plus de ce monde. 11 m'a fallu me dévouer à ma sœur jusqu'à Théroïsme pour faire ce dernier voyage.
Il 3' eut un silence de mort.
— Et vous vivrez toute seule, là-bas, dans votre château?
— Oui, ma chère, et ce qu il y a de plus triste, c'est que je serai avec moi.
Disant ces mots, elle se leva, elle donna la main à mademoiselle de Saint-Réal, elle salua froidement la duchesse, et elle sortit en toute hâte.
— Savez-vous qu'elle est jolie? dit Bianca.
— Trop de grains de beauté, ma chère duchesse, répondit Bérangère.
La duchesse de Montefalcone se promit de revoir la marquise de Fontaneilles. N'était-ce pas encore une sœur par la passion?