VI I
Mademoiselle Éva de la RocJiemarry
Depuis un an tout le monde se bat à Paris. La duchesse ne fut donc pas surprise un jour d'apprendre que le comte d"Aspremont avait un duel avec M, de la Rosa.
Mais elle fut très-étonnée quand on lui dit que d'Aspremont s'était battu pour la chanoinesse rousse.
— De quel droit? se demanda-t-elle.
Comme Georges d'Aspremont vint le soir
même aux Italiens pour la saluer^, elle voulut savoir le secret de cette affaire.
— Je suis sûr que vous ne sa^'ez pas This-
Mademoiselle Éva de la Rochemarvy j'i
toire de votre amie? dit le comte à la duchesse.
— Je la sais mal. Et vous?
— Moi, je la sais presque. Elle ne vous Ta donc pas racontée?
— Oh ! non , celle-là n'est pas comme mademoiselle de Pernand qui se retourne toujours vers le passé. La chanoinesse n'aime pas les ruines, elle ne vit pas d'hier, mais de demain. Nous nous aimons beaucoup, mais nous ne nous connaissons guère. Vous me direz son histoire.
— Je ne la sais moi-même que par ouïdire.
Quelques jours après, comme d'Aspremont se trouva seul avec la duchesse, il lui conta rhistoire de mademoiselle Éva de la Rochemarvy.
On la redira ici, — madame, — si vous êtes curieuse de voir jusqu'où va la folie et la haine dans Tamour.
Cette épopée intime commence en la saison des bains de mer. Nous sommes aune heure de Dieppe, dans le vieux château d'Artigny.
Voyez-vous, là-bas, cette belle fille rousse, qui traîne indolemment sa robe blanche dans
Tavenue du parc? Pourquoi a-t-elle franchi la grille? Est-ce un merle ou un rossignol qui l'a appelée jusqu'à la lisière de la forêt? Sans doute^ elle obéit à sa rêverie. Elle va où va le vent. C'est un adorable tableau matinal que cette jeune iille vue à travers les ramures, foulant d'un pied distrait les pâquerettes et le thym.. On dirait la candeur qui passe, tant elle porte innocemment sa beauté. Mais pourquoi cet amour de la solitude? C'est qu'il est doux aux premières heures du jour d"allcr respirer les senteurs fraîches encore des bois et des prairies. Mais ce n'est pas l'amour de la solitude qui Tentraine dans l'avenue, car voici qu'elle s'en va gaiement retrouver tout un essaim de jeunes filles rieuses, caquetantes, affolées de gaieté, jouant au volant, se poursuivant à travers le parc et massacrant les roses au grand désespoir du maître de la maison, horticulteur forcené qui dit que les roses ne doivent pas être cueillies.
Mais mademoiselle Éva, tout en entrant dans le jeu des autres, ne prend pas leur belle gaieté. Il y a en elle je ne sais quoi de retenu et de discret. Voyez : tandis que les
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autres, dans leurs courses et leurs folies, renouent sans cesse leurs chevelures de plus en plus désordonnées, Éva passe à peine de loin en loin ses doigts soupleç et longs sur ses chastes bandeaux, car elle est coiffée dans le style raphaëlesque; elle n"a pas voulu accepter la mode des broussailles. Pourquoi voiler ce beau front où passe sans doute une pensée divine? Elle ne veut pas « illustrer » sa figure par les « échafaudages de sa tête ». Un peigne d'écaillé noire attache son chignon. Pendant que ses compagnes ravagent le jardin pour essayer les coiffures les plus tapageuses, elle cueille à la porte du parc des bleuets et des coquelicots pour planter dans ses cheveux, tout simplement.
Quand je dis ses compagnes, je me trompe. Le château où habite Éva n'est ni à elle ni aux autres jeunes filles. On est à une heure des bains de mer, le château a été loué à quatre familles, qui le rez-de-chaussée, qui le premier, qui les pavillons. On se connaît à peine, il y a deux familles étrangères, espagnole et américaine; il y a un conseiller d'Etat; enfin il y a Éva et sa mère. Le hasard
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a fait les présentations^ mais on ne se voit que par hasard. On se rencontre plus souvent sur la plage de Dieppe que dans le parc. On ne se fuit pas, on ne se cherche pas. Quand on se trouve on se fait bonne figure. Il y a un mois qu'on vit sous le même toit; une seule fois on s'est réuni pour un thé familial. On a essayé de danser au piano, mais le danseur manquait absolument, les quatre chefs de famille n"ayant mis au monde que des filles et ne dansant plus eux-mêmes.
On disait au château que mademoiselle Eva de la Rochemarvy était à la fois douce et fière; elle n'était pas expansive comme les autres jeunes filles. Pourquoi? C'est sans doute parce qu'elle n'avait rien à dire. Sa figure était l'image de la sérénité; est-ce parce que son cœur n'était pas encore assailli par les orages? Le premier venu disait en la voyant • Belle fille, mais belle statue. Si La Bruyère etit passé sur son chemin, eût il dit comme tout le monde, ou eût-il reconnu que déjà Galathée était descendue de son piédestal.
Certes, de toutes les jeunes filles qui se promenaient, il y a trois ans, sur la plage de
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Dieppe, Éva était la seule qui ne fût pas soupçonnée. Sa mère elle-même portait noblement le deuil de son mari. Quoique le comte de la Rochem.arvy n'eût pas laissé une grande fortune, on disait que celui qui obtiendrait la main de sa fille serait « le plus heureux des hommes » .
Éva, après avoir pris son bain comme une Anglaise, remontait en voiture et retournait au château sans même faire un tour de promenade devant le Casino.
A peine si une fois par semaine on la voyait apparaître au concert. Aussi ses amoureux de Dieppe, — on a ses amoureux partout quand on est belle, — faisaient-ils la haie sur son passage. Elle passait toujours douce et fière; elle semblait ne pas s'apercevoir qu'on fût venu pour la regarder. Tous ceux qui étaient présents ne voyaient passer qu'une absente. Absente elle était puisque son cœur dormait, ou n'était pas là.
On rappelait Tinvisible. Il n'y avait alors à Dieppe que la duchesse de Castiglione qui fût plus invisible qu elle.
Sa mère, quoique réfugiée dans son deuil,
tentait quelquefois de la retenir à Dieppe, soit pour un spectacle, soit pour un bal. Mais elle refusait obstinément avec cette grâce de la vingtième année qui triomphe de tout.
Comment passait-elle son temps au château? Elle se levait matin, elle se couchait tard. Un peu de lecture, un peu de piano, beaucoup de promenades, beaucoup de rêveries.
J'oubliais : elle passait deux heures, tantôt le matin, tantôt le soir, à écrire. A qui? On écrit toujours à quelqu'un.
Or, ce château où Eva passe une de ses jeunes saisons sans paraître se douter que Farbre de la science y balance comme partout les fleurs du mal et le fruit du bien, est, à ce qu'il paraît, le château aux aventures.
Le bruit se répand dans le pays que la nuit on voit errer un homme à la grille du parc, on assure même qu'il franchit le mur un peu plus loin au-delà des massifs. C'est que sans doute parmi toutes ces jeunes filles il en est une qui dort mal et qui va rêver à la belle étoile. C'est sans doute une de ces jeunes étrangères affamées de joies parisiennes qui
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ont franchi TOcéan ou les Pyrénées pour trouver Paris; qui ne trouvant plus Paris à Paris, le poursuivent aux eaux d'Allemagne ou aux bains de mer. C'est sans doute cette jeune Espagnole, qui rit si gaiement qu'on dirait un bruit de castagnettes. Celle-là n'est pas comme Eva. Elle ne porte pas sur sa beauté cette robe de candeur qui semble filée par les anges. Elle se moque de tout; elle jette librement son mot hardi sous prétexte qu'elle ne sait pas bien le français. Elle n'a pas à briser la glace pour entrer en conversation^ elle est famihère, si réservé qu'on soit autour d'elle. D'ailleurs, on dit qu'elle est charmante parce qu'elle obéit à sa nature. Mais jusqu'à quel point doit-on obéir à sa nature? Elle passe ses après-midi sur la plage ; elle y retourne le soir. Elle est de toutes les fêtes. Son œil noir a donné ëes arrhes à tous les jeunes gens; sa bouche écarlate a laissé tomber quelques promesses. Deux fois par sem.aine, à cinq heures, sa famille donne le thé au château. C'est toute une procession. Elle a deux sœurs , mais l'aînée est trop bronzée^ mais la plus jeune n"a pas quinze
ans : toutes les œillades tombent donc sur Manoëlita. L'Espagne est le pays de Téventail ; elle joue de la coquetterie mathématiquement. Elle a lart de ne désespérer personne tout en ayant l'air d'aimer tout le monde.
C'est elle;, à n'en pas douter^ qui^ le soir^ retour de Dieppe, court le parc avec un amoureux.
Et pourtant, si c'était mademoiselle de la Rochemarvy?
Z)ii amoureux incroyable.
Éva écrivait-elle des lettres^ écrivait-elle des romans? Peut-être était-ce un roman par lettres. Sans doute, elle avait à Paris, ou ailleurs, des tantes^ des cousines, des amies du couvent qui attendaient de ses nouvelles. Pourtant à peine si la poste lui apportait une lettre une fois par semaine. Pénétrons mieux dans ce cœur qui se cache.
La légende dit que depuis le péché d'Eve les larmes de Madeleine et les larmes du Christ n'ont pu laver les souillures de la terre. La fontaine la plus pure roule des vipères à tra-
vers les roches. Les nappes de neige sont tachées jusque sur les hauteurs des Alpes. La robe blanche d'Éva n a-t-elle donc pas une tache dans ses grands plis?
Pourquoi le soir^ vers onze heures, quand tout le monde dort au château, descend-elle silencieusement pour aller rêver sous les arbres? Et si elle n'a pas peur de se montrer aux étoiles curieuses, pourquoi change-t-elle sa robe blanche en robe noire?
C'est peut-être pour ne pas faire de mauvaises rencontres.
Suivons-la, pas à pas.
Il est dix heures et demie, sa mère vient de se coucher, elle lui a dit qu'elle allait se coucher elle-même. Mais elle se met devant un petit pupitre, elle saisit une plume d'une main fiévreuse, elle écrit des mots étranges; ce sont les battements de son cœur qu'elle jette sur le papier. Regardez-la bien ; depuis que sa mère est sortie, elle n'a plus son masque de sérénité. La femme a succédé à la jeune fille, l'image de la candeur s'efface sous la figure de la passion.
Or, voici ce qu'elle écrit :
Un amoureux incroyable 83
« Mon ami, j'ai voulu dire mon âme, vous n'êtes pas venu hier; si tu ne viens pas tout à l'heure, je serai folle demain. Tu sais que je porte l'enfer en moi. Quel supplice ! Je suis l'ange qui cache le démon, je marche sur le feu et je souris comme si je marchais sur des roses. Je me retiens à Dieu d'une main, je donne Tautre au démon. Et pas une amie pour me consoler et m'encourager dans ma folie! Délire et délices! Et tu ne viens pas I Qui donc t'a empêché hier? A minuit j'étais encore à la grille. J'écoutais, je n'entendais que mon cœur. Suis- je assez folle ! Je mettais m.a tête entre les deux barreaux comme si je devais rencontrer tes lèvres. Mais j'avais beau te dire je t aime! je parlais au vent. Prends garde ! Si tu ne viens pas aujourd'hui, si tu ne viens pas demain, tu viendras trop tard. L'amour seul console l'amour, mais je ne suis pas de celles qui se consolent.
« EVA
La jeune fille passe la lettre devant la bougie, elle se renverse sur son fauteuil et semble
se perdre dans tous les sentiments qu'elle n"a pas exprimés.
— Non ! dit-elle tout à coup^ il n'y a pas de honte pour le cœur. Ah! si je pouvais lui dire dans une lettre tout ce qui est dans mon âme î
Elle plie la lettre, elle la met dans une enveloppe et elle écrit ces trois lignes :
Monsieur, Monsieur Narcisse de la Rosa,
Hôtel Royal, à Dieppe.
Un singulier nom, n'est-ce pas, pour un amoureux? Deux noms de fleurs! Qu'est-ce qu'un homme qui s'appelle ainsi? Il paraît que c'est un homme puisqu'il est aimé.
Narcisse de la Rosa était un de ces aimables aventuriers qui vivent au jour le jour parce qu'ils n'ont pas de lendemain. Il était fils d'un poète espagnol, qui, bien que né comme Figaro pour faire la barbe à son prochain, avait cultivé les fleurs de rhétorique. On vantait ses vers dans toutes les Espagnes,
Un amoureux incroyable
on parlait même de lui élever une statue. A qui n'élève-t-on pas des statues aujourd'hui, hormis à ceux qui sont dignes du marbre comme Molière;, Voltaire, Saint- Just, Chateaubriand, Lamennais, Alfred de Musset, tous les grands? Il faut bien mettre les petits sur un piédestal.
Narcisse de La Rosa cherchait encore sa voie. Son père lui avait laissé une cinquantaine de mille francs, car le poëte ne rasait pas gratis. Il avait recueilli dans l'héritage la croix d'Isabelle la Catholique, il la portait fièrement « pour honorer la mémoire du poète », il se faisait appeler le chevalier de La Rosa. Il y a toujours des Pyrénées.
Que faisait-il à Dieppe? Il fumait comme un bateau à vapeur, il inquiétait toutes les innocentes et toutes les femmes perverties par ses œillades volcaniques, il cherchait des aventures amoureuses, il jouait la nuit au Casino; en un mot il était fort à la mode.
Je me trompe; car il avait beau prendre les airs d'un homme à la mode, les jeunes gens des clubs et du turf qui s'étaient abattus à l'hôtel Royal comme une volée de gais oi-
seaux, ne lui avaient pas donné droit de cité parmi eux; ils lui trouvaient un air trop brésilien. Il avait eu beau faire des avances, on ne Pavait pas accueilli. Il se consolait de cette déconvenue en disant qu'il n'était pas venu à Dieppe pour voir des crevés, mais pour voir des crevettes.
Comment avait-il rencontré Éva? Comment avait-il pu inspirer à cette adorable créature une vraie passion avec sa figure accentuée et brutale ?
Il avait triomphé par la hardiesse.
Quand Éva venait prendre son bain, il était là toujours sur son passage, devant T escalier, à cheval sur une chaise, fumant son dixième cigare. Dès qu'elle s'approchait, il jetait son cigare et la dévorait des yeux.
Éva fut d'abord impatientée, elle s'offensait même qu'on osât la regarder ainsi. Elle dit un jour à sa mère qu'un homme ne devrait fixer une femme qu'après lui avoir été présenté. Peu à peu elle subit l'action de ce regard de feu comme si ce fût un rayon qui la frappât. La Rosa avait bien quelque beauté dans son type étrange. Il y a des femmes qui aiment
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laccent méridional comme il y a des peintres qui aiment les paysages brûlés par le soleil.
Et puis il ne s'agit que d'arriver à propos. La Rosa surprit mademoiselle de La Rochemarvy à Theure même où les rêveries oisives, où les voluptés flottantes amollissent le cœur. Que de fois le siège est fait sans qu"il faille dresser ses batteries !
La Rosa eut l'esprit de frapper à la porte quand la porte allait s'ouvrir.
Un matin il s'aperçut que la jeune fille répondait à ses œillades brûlantes par un regard attendri. Elle n'avait pu se défendre des bouffées d'électricité qu'il lui jetait par toutes les lèvres de la passion. Elle se sentait vaincue par cet homme qui s'imposait par la violence. Elle essaya de lutter, mais cette figure énergique et dominatrice était là toujours, même quand elle était loin de lui. Elle la voyait dans ses promenades, dans ses romans, dans ses nuits blanches, jusque dans ses nuits noires; car dès que le sommeil la prenait, elle entrait avec cet homme par la porte d'or des songes.
Mais comment lui parla-t-il? Sa mère veillait toujours, la sachant très-romanesque;
elle n'avait pas peur d'un homme comme La Rosa, mais elle craignait quelques tentatives des beaux messieurs de Bois-Doré de rhôtel Royal. Les plages des bains de mer sont favorables aux amoureux. Vénus est sortie de l'onde; quand les baigneuses viennent d'être soulevées par les flots, elles emportent je ne sais quelle ivresse qui berce leur àme, comme la vague amoureuse berçait leur corps.
Rien n'arrêtait La Rosa dans ses tentatives. Aussi^ dès qu'il comprit que mademoiselle de la Rochemarvy était touchée au cœur, il voulut frapper plus fort. Dès ce jour-là il fit tous les soirs une promenade à cheval autour du château.
Le premier soir Éva Taperçut et se cacha sous le rideau de sa fenêtre. Le second soir elle ouvrit sa croisée. Le troisième soir, sans le vouloir, elle répondit au salut de La Rosa par un vague signe de main. Le quatrième soir elle descendit dans le parc et se hasarda dans l'avenue; La Rosa mit pied à terre, s'inclina profondément et lui présenta une lettre.
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Tout étonnée, elle prit la lettre. En la lui donnant, La Rosa toucha sa belle main; elle tressaillit, elle rougit, elle s'envola.
Cette lettre renfermait le cri de la passion. La Rosa, sans le savoir, était plus poète que son père, car son père n'était qu'un virtuose qui s'épuisait sur les variations, tandis que lui se contentait de la mélodie. Il était bien amoureux et il le disait bien.
Éva rentra chez elle, ouvrit la lettre, et fut embrasée dans les flammes vives de toutes ces expressions incendiaires. On voulait mourir à ses pieds, dans la première joie d'un amour immortel, pour emporter, fût-ce en enfer, le bonheur de Tavoir vue et de Tavoir aimée. On ne lui demandait rien, une seconde de sa vie pour hai dire : Je t'aime, en embrassant sa divine chevelure. Non loin de la grille du parc, la forêt commençait : pourquoi ne pas venir jusque-là? Pourquoi refuser cette joie d'un instant à un homme qui voulait mourir? « Je sais bien, disait Tamoureux en finissant, qu'il y a plus loin de vous à moi que du ciel à la terre, mais il y a des amours si grands qu'ils franchissent les abîmes. «
Qo Les Parisiennes
Toute la lettre était dans le style emphatique de la passion. Quoique La Rosa fût de la famille des Lovelaces, il parlait comme Werther. Éva fut surtout séduite parce qu'elle crut ne voir qu'une âme. Elle ne dormit pas de la nuit.
L'ivresse.
Le lendemain, en allant à la mer, Éva était pâle comme la mort. Son regard tomba sur La Rosa, triste, profond, étrange. Cet homme se sentit ému jusque dans les entrailles : c'était Tange qui troublait le démon.
Le soir, il monta à cheval et fit trois fois le tour du château. Il erra longtemps dans l'avenue . Éva ne vint pas au rendez- vous; elle avait la fièvre, elle était à moitié tuée : c'était elle qui voulait mourir.
Mais l'amour c'est la vie. Après avoir tra-
versé cette crise de l'innocence qui meurt dans la jeune fille à sa première passion, après avoir senti tous les déchirements d'une âme vierge qui se détache de Dieu, qui se détache de la famille, qui se détache d'ellemême pour se jeter tout éperdue dans les bras d\m étranger, elle se réveilla presque vaillante', déjà heureuse, tout à sa chère folie.
Elle aimait La Rosa, elle osait se le dire, elle ne voyait plus que lui dans sa vie. Qui était-il et d'où venait-il? Qu'importe I c'était un amoureux qui venait du pays de l'imprévu. N'apportait-il pas le bonheur dans sa main?
Éva résolut d'aller le soir dans l'avenue, peut-être sous les premiers arbres de la forêt.
La Rosa fit une fois le tour du château. Il était loin d'elle encore c[uand il la vit apparaître toute blanche sous les branches vertes. Il attacha son cheval dans la forêt et vint surprendre la jeune fille dans ce jeu charmant qu'elles aiment toutes, les réponses de la marguerite : « Il m'aime, — un peu, — beaucoup, — passionnément, — pas du tout. — Il
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m'aime, — un peu, — beaucoup, — passionnément... »
— Chut ! dit La Rosa en saisissant la marguerite.
Il s'était approché à pas de loup. Éva faillit tomber à la renverse; il la soutint dans ses bras et tomba à genoux devant elle. Elle voulait fuir mais elle lui tenait les mains.
— De grâce î murmura-t-il tout ému luimême. Je vous ai dit que je voulais mourir à vos pieds, mais laissez-moi vivre un instant.
Et ses yeux de feu répandaient des flammes sur Eva.
— Voyez -vous, reprit-il, je ne suis pas un de ces beaux fils qui jouent à Tamour comme on joue au baccarat. J'ai eu à ma naissance le coup de soleil de l'Espagne, vous m'avez donné à Dieppe le coup de soleil de lamour. Prenez pitié de moi, car je vous aimerai jusqu'à la mort. Toujours, toujours, toujours, plus loin que l'amour, plus loin que l'enfer, plus loin que le paradis, plus loin que l'éternité.
On pouvait comparer La Rosa à un volcan, d'abord parce qu'il fumait toujours,, ensuite
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parce qu'il jetait feu et flamme, je veux dire les expressions les plus ardentes et les plus désordonnées de la passion. A force de remuer des mots amoureux il trouvait le vrai mot, comme ces imbéciles qui à force de parler finissent par trouver une chose spirituelle.
La pauvre Éva, dans sa folie, fut subjuguée par tout ce que lui dit La Rosa. Elle ne voyait pas Temphase qui dominait sa phraséologie abondante, parce qu'il ne lui laissait pas le temps de réfléchir. Il frappait fort et frappait toujours. Elle croyait que c'était l'éloquence du cœur.
Pendant tout une semaine elle eut Fart de tromper la sollicitude de sa mère pour être au rendez-vous. Madame de la Rochemarvy faisait le whist après dîner avec ses voisins, ne doutant pas un seul instant que sa fille ne fût dans le parc avec une jeune Américaine -qui Taimait beaucoup.
Éva donnait cinq minutes à La Rosa, cinq siècles! elle revenait parle parterre des roses, elle cueillait un bouquet et le portait à sa mère qui n'avait pas eu le temps de demander où elle était.
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Les filles tromperont toujours leurs mères^ comme les femmes tromperont toujours leurs maris.
L'ivresse dura six semaines pour Éva; six semaines de joies^ d'angoisses, d'illusions, de folies^ de délires.
Durant ces six semaines, toute à sa passion, elle écrivait la nuit une lettre de dix pages qu'elle jetait le matin dans un champ de betteraves à la porte de Dieppe, car elle montait la colline à pied tandis que sa mère la montait en coupé.
Les premiers jours, LaRosa lut ardemment ces lettres. C'étaient de simples chefs-d'œuvre d'amour, de passion, de volupté; sous les expressions les plus chastes, on sentait battre le cœur, on voyait transparaître le feu des lèvres. La Rosa était effrayé de son bonheur quoiqu'il eût toujours eu confiance en lui; il avait beau vouloir s'élever par l'amour, il se sentait de mille coudées au-dessous de cette femme, de cette jeune fille, de cette enfant.
— Est-il possible, se demandait-il souvent, que de telles pages me soient adressées?
Et pourtant il finissait par ne plus lire que
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le commencement et la fin. Qui ne se reconnaît là? On ne saurait trop recommander aux jeunes femmes^ même aux plus éloquentes, de ne pas écrire un mot, — excepté un seul.
Un dimanche, à la messe de la petite église voisine, la lumière se fit pour mademoiselle de la Rochemarvy. Dieu était revenu en son âme. Elle croisa les mains, elle regarda le Christ sur la croix; les versets de TÉvangile lui montrèrent le néant et le ridicule des phrases de La Rosa; Téternelle vérité resplendit sous ses yeux. Elle rappela sa vertu comme une exilée.
Mais la vertu ne revint pas. Éva tomba agenouillée et pleura toutes ses larmes. Si elle eût été seule, elle se fût jetée la face contre terre et n'eût pas osé se relever.
— O mon Dieu ! ô ma mère ! pardonnezmoi !
— Pourquoi pleures-tu ? demanda la mère à sa fille avec inquiétude.
— C'est que j'ai fait un horrible songe, répondit-elle
— Ne pleure donc pas comme cela.
— J'avais oublié Dieu, et Dieu m'avait ban-
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nie; je me jetais dans tes bras, et tu ne me reconnaissais plus. Mais tout cela n'est pas vrai, n'est-ce pas?
Mademoiselle de la Roc hemarvy avait peur de devenir folle.
Combien d'autres ont subi ainsi le premier orage parce qu'elles n'avaient vu jusque là que la splendeur des cieux? La nuée de feu les enveloppe, la foudre éclate; quand elles reviennent à elles, elles veulent saisir l'arc-enciel comme une image de leur vertu, mais Tarc-en-ciel n'est plus qu'une illusion.
Les haines de l amour
Neuf mois après, mademoiselle de la Rochemarvy mettait au monde une petite fille qu'on appela Madeleine, comme si toutes les larmes qu'elle verserait dussent être des larmes de rédemption pour sa mère. Mais la petite fille mourut au berceau.
Éva n'avait pas revu La Rosa depuis le jour de son repentir. Vainement il avait tout tenté pour la reconquérir, elle s'était enfermée doucement en Dieu, elle avait tout dit à sa mère. Elle vivait au coin du feu, l'hiver, à Paris, ou dans la terre familiale, Tété; elle ne sortait que
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pour aller à la messe. L'église elle-même n'avait pas été sacrée pour La Rosa; il s'était mis sur le chemin d'Eva, mais elle avait passé outre avec un si haut dédain qu'il n'en pouvait braver Thumiliation. Son désespoir fut une colère de toutes les heures. Il écrivit, priant dabord, injuriant ensuite; mais c'était la furie des vagues qui se brisent sur les rochers. «
Éva était accouchée si mystérieusement, sa vie était si sainte, sa figure si chaste, ses yeux si purs, que nul ne la soupçonna d'avoir péché.
La Rosa avait bien fait quelque bruit, mais on disait de lui que c'était un fou qui avait rêvé.
Un jour il finit par convaincre un personnage, qui voulut bien se charger de la délicate mission d'aller demander pour lui la main de mademoiselle de la Rochenarvy. On répondit froidement qu'on ne se voulait pas marier.
Mais voilà que trois mois après, les journaux de la vie privée annoncèrent que cette fière figure héraldique, cette fille de duc, cette
CBIBLIC
lOTHECA
loo Les Parisiennes
perle blanche enchâssée dans l'or, allait devenir princesse italienne.
La Rosa écrivit à Éva qu'il ne lui donnait pas son consentement. Et comme elle ne tint pas compte de ses menaces, il fit autographier une des lettres écrites pendant le séjour à Dieppe pour l'envoyer au prétendant. Il avertit d'abord Éva en lui envoyant une épreuve ^de cette lettre, la plus passionnée de toutes. Elle eut peur, elle retira sa main en disant que le mariage la brûlerait.
Une année se passa. La Rosa était en Espagne; le marquis de ***, depuis longtemps amoureux d'Éva, voulut Tépouser à son tour. Sa mère allait mourir, la solitude Teffra) ait, elle dit oui. On allait afficher les bans le lendemain, mais La Rosa arriva en toute hâte, se présenta chez le marquis et lui dit : « Cette femme est ma maîtresse ! » Et il lui donna l'autographe de la lettre. Et il lui offrit Tépée ou le pistolet s'il n'était pas content.
Le marquis ne prit ni la femme, ni Tépée, ni le pistolet : il retourna son blason ce jour-là.
Ne pouvant être ni fille ni femme, Éva se fit chanoinesse. Il ne faut pour cela que huit
Les haines de l'amour loi
quartiers de noblesse, elle en avait à revendre.
11 y a deux sortes de chanoinesses : les régulières — et les irrégulières. — Nous ne sommes plus au temps où elles chantaient au chœur comme les chanoines, où elles portaient » un surplis de toile fine, sur une robe de serge blanche, un voile noir sur la tête et une aumusse sur le bras », selon la règle.
Aujourd'hui, toutes les chanoinesses sont irrégulières; je veux dire qu'elles ne prononcent plus de vœux et qu'elles ne revêtent plus la robe de serge. On les rencontre çà et là dans le monde, tout aussi somptueuses que les grandes coquettes. Elles ne chantent plus à matines, parce qu'elles se couchent trop tard. Au lieu de chanter VAve Maria à Tautel, elles chantent au piano le Di tanti palpiti. Ce sont le plus souvent des Clorindes qui cherchent Tancrède et des Armides enlevées par Renaud.
Il y a pourtant encore des chanoinesses qui ne se sont jamais aventurées dans les périls de Tamour; elles sont réellement cha-
noinesses par la grâce de Dieu. Quoique en passant par Paris^ elles iront tout droit au Paradis.
Être chanoinesse, quelle charmante figure à faire dans le monde : on n'y traîne ni un mari passé ni un mari futur; on traîne un cortège d'adorateurs qui n'en veulent qu'à vous-même, qui ne posent pas de points d'interrogation devant votre fortune; vous ne devenez pas vieille fille, vous ne devenez pas vieille femme, vous êtes toujours la chanoinesse.
Vous avez droit à tous les sourires, vous pouvez vous abandonner à tous vos caprices. Soyez fantasque, vaporeuse, insensée, sérieuse, lunatique, méditative, vous serez toujours charmante, car vous avez droit de prendre une figure originale.
Ce qui ne vous empêchera pas un jour de vous marier, si cela vous amuse.
Cependant La Rosa avait mangé ses quatre sous, il vivait d'expédients et de jeu, péchant dans l'eau trouble des mauvaises affaires franco-espagnoles, faisant croire à Madrid qu'il avait une fortune à Paris, faisant croire
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à Paris que le Mançanarès roulait pour lui des ondes d'or.
Il fut si dénué un jour, il fut si loin de son honneur^ qu'il se fit prêter dix mille francs par un changeur sur les lettres de mademoiselle de la Rochemarvy. Il ne rougissait plus.
Ce fut vers ce temps là qu'Éva lui envoya un notaire^ le notaire de la famille^ un autre confesseur, pour lui acheter ses lettres. On lui offrit cent mille francs, deux cent mille francs, quatre cent mille francs : c'était la moitié de la fortune d'Éva. Il releva la tête comme s'il eût encore le droit de parler de son honneur. 11 dit que non-seulement il lui fallait toute la fortune de mademoiselle de la Rochemarvy, mais qu'il la voulait ellemême par dessus le marché.
Le notaire revint désolé, disant :
— Il faut tuer cet homme-là.
Après le notaire, ce fut un prêtre.
— Je suis plus fort que vous, dit insolemment La Rosa : je ne crois pas à Dieu, je ne crois pas à la vertu, je ne crois qu'à moi. J'ai juré de mourir pour Éva et je veux d'abord
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vivre avec elle. Que m'importe son argent si un autre la possède! Qu'elle ne soit pas à moi, mais qu'elle ne soit pas à un autre, car elle est ma femme à la face du ciel.
La Rosa comptait sans Tamour.
Qu'une femme ne doit jamais écrire à son amant.
Ce fut alors que mademoiselle Éva de La Rochemarvy rencontra Georges d'Aspremont dans une fête à l'ambassade de Russie.
Bianca lui avait conseillé de se montrer ce soir-là pour braver les histoires qui couraient sur elle. Elle avait ses amis et ses ennemis comme toutes les femmes ; les premiers s'indignaient de la calomnie, mais les autres s'étonnaient de la voir garder encore ses grands airs de dédain et son expression de candeur. Nul ne savait l'histoire de Tenfant.
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On disait qu'après tout elle avait pu écrire à La Rosa dans Teffervescence d'un jour de délire, mais ces lettres étaient-elles donc des actes d'accusation qui devaient la faire condamner avant le jugement et sans appel?
Éva s'avouait à elle-même toute l'horreur de son péché : tant que les lettres seraient dans les mains de La Rosa elle ne respirerait pas librement, même dans les pacifiques stations du repentir.
Et pas un frère, pas un ami, pour mettre cet homme à la raison.
l^va avait senti depuis longtemps la haine lui monter au cœur. A certaines heures, si elle eût rencontré La Rosa, elle se fût jetée sur lui avec toutes ses fureurs.
— Quoi! s'écriait-elle dans sa colère, il aura eu tout ce qu'il y avait de meilleur en moi, mes premières aspirations et mes premières larmes, toute mon âme de vingt ans! Il m'aura arrachée à Dieu et à ma mère, il aura pris ma beauté dans sa fleur, et ce n'est pas assez pour lui ! Il faut qu'il assouvisse sa rage de ne pas m'avoir affichée, il faut qu'il me tue lentement, il faut qu'il dise à tout le
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monde : « Vous voyez cette femme qui passe si hautaine^, elle a été ma maîtresse! » Qu'estce donc que Famour^ s'il peut finir parTinjure et par la lâcheté !
D'Aspremont était plus que jamais dans sa période de sauvetage. Il n'avait plus qu'une idée : préserver les femmes de toutes les embûches que leur tendent les hommes ou qu'elles se tendent elles-mêmes. Ses amis avaient beau se moquer de lui, il leur disait :
— Rassurez-vous, je n'en ai pas encore tant sauvées que j'en ai perdues '■ quand j'aurai payé mes dettes à la vertu, je me croiserai les bras.
Il avait rencontré Éva chez la duchesse ; il savait vaguement son histoire. Aussi, dès qu'il put lui parler en tête-à-tête, — c'était pendant le cotillon, — il ne s'épuisa pas en vains propos. Il alla droit au but en se posant comme l'éternel vengeur des femmes sacrifiées. S'il fallait l'en croire, il ne s'était battu tant de fois que pour apprendre aux hommes à vivre, — à savoir vivre avec les femmes.
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— Et vous^ savez -vous vivre avec les femmes? lui demanda Eva.
— Oui, parce que je les aime.
— Vous les aimez toutes.
— Pour en aimer bien une^ il faut les aimer toutes.
On s'égara pendant quelques minutes dans les méandres d'une causerie à bâtons rompus. D'Aspremont ne manqua pas de dire que ce qui le charmait dans Éva c'était sa fierté ;
— C'est la neige sur la montagne.
— Oui;, dit-elle, mais moi je ne fonds pas au soleil.
— Si ; mais les âmes comme la vôtre ont leurs jours de fatalité : elles se laissent brûler par Torage, mais elles se relèvent toujours et se refont une couronne de neige.
Eva était silencieuse.
— Ce sont là des images bibliques, reprit dAspremont en riant; ce n'est pas ma faute si je ne puis devant vous parler plus librement. Je suis comme ce voyageur grec qui rencontre un aigle blessé : il l'adore avant de le secourir parce qu'il reconnaît un Dieu.
Éva comprenait bien pourquoi le comte
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d'Aspremont ne lui parlait que par images. C'était le seul jusqu'ici qui osât soulever le voile. Mais il soulevait le voile d'une main si délicate qu'elle s'abandonna à la sympathie.
Cette sympathie^ c'était déjà de l'amour. .
Elle le regarda en face, comme si elle se fût demandée : Ai-je devant les yeux un frère, un ami, un am.ant ou un mari?
DAspremont, voyant que le cotillon finissait faute de combattants, pria la chanoinesse de lui accorder un quart d'heure d'audience chez elle pour lui parler d'elle.
— Non, dit-elle, ma porte ne s'ouvre jamais..
— Eh bien! dit le comte qui n'était jamais embarrassé, venez chez moi.
Et comme mademoiselle de la Rochemarvy semblait révoltée de cette proposition singulière après une première présentation, il lui dit :
— Ne vous offensez pas, vous trouverez chez moi une de vos tantes, ma cousine d'Ormoy.
— Elle est chez vous?
— Oui, en peinture.
— Vous n'êtes pas sérieux : je ne veux vous voir ni chez vous ni chez moi.
— Et où vous verrai-je?
Éva sourit.
— Ne nous sommes-nous pas dit tout ce que nous avions à nous dire?
— Pour moi, je n'ai pas commencé. Croyezvous à la destinée?
— Non, parce qu'il est impossible que les esprits invisibles qui sont là haut soient assez bêtes de nous faire commettre fatalement tant de bêtises sur la terre.
— Eh bien! moi je crois à la destinée. Je crois que je jouerai un rôle dans votre destin. J'ai vu hier M. de la Rosa.
Éva pâlit et leva la tête comme pour braver ce souvenir; mais Georges lui prit la. main et poursuivit :
— Voulez-vous une bonne épée?
Eva ne répondit pas.
— Hier il a lu vos lettres devant moi, à un ami, à la Maison d'Or, sans s'inquiéter si nous écoutions, nous qu'il ne connaissait pas. Cet homme a parlé de vous comme il eût parlé de la première venue.
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Éva était attérée; elle ne pouvait s'imaginer que La Rosa fût si infâme.
Elle se leva comme pour se fuir ellemême.
— Oui, votre épée ! dit-elle à d'Aspremont en lui donnant la main.
Le livre d' autographes .
Jusqu'ici Georges d'Aspremont ne s'était battu que pour des femmes de la veille : il était heureux de se battre pour une femme du lendemain.
Il était minuit et demi. Il alla droit à la Maison d'Or; il demanda si M. de la Rosa était venu. On lui répondit en désignant un cabinet particulier. Il frappa violemment ; comme la porte ne s'ouvrait pas, il donna un coup de pied qui la fit sauter. Naturellement La Rosa était avec une femme.
— Cette femme est à moi, dit-il à l'Espa-
Le lipre d'autographes 1 1 3
gnol,nous nous battrons demain à huit heures. Je suis l'offensé; je choisis Tépée.
— C'est moi qui suis l'offensé, dit La Rosa; je choisis le pistolet.
Le lendemain à huit heures, les adversaires et leurs témoins étaient dans un petit parc de Saint-Cloud. On chargea les pistolets, on se mit à vingt-cinq pas et on donna le signal.
Comme le comte avait hâte de venger Éva, il tira le premier. La Rosa fut frappé au cœui et tomba tout ensanglanté.
— Enfin ! dit d'Aspremont.
Un des témoins avait regardé la blessure.
— C'est singuUer, dit-il, la balle n'a pas pénétré jusqu'au cœur, elle n'a fait que sillonner la chair, elle est allée se loger sous le bras.
— C'est impossible! dit le comte qui s'était approché.
— Voilà le secret! s'écria l'autre témoin de La Rosa.
Il avait pris dans la poche de l'habit de l'Espagnol un volume relié en cuir de Russie qu'il portait toujours sur lui.
La balle s'était amortie en traversant le volume.
— Ce n'est pas de jeu^ dit d' Aspremont ; on ne met pas un bouclier sur son cœur.
A cet instant La Rosa, quoique tout étourdi par le coup et par la chute, se releva comme un homme surpris par les voleurs.
— Mon livre! s'écria-t-il.
Mais le livre était déjà dans les mains de Georges d' Aspremont, qui avait reconnu les lettres d'Éva.
— Messieurs, dit-il, je me suis battu parce que ce livre est à moi. Je prends mon bien où je le trouve. Que celui d'entre vous qui ne trouvera pas cela de son goût prenne la parole. Toutes les armes me seront bonnes.
La Rosa rugissait.
— Voulez-vous recommencer? lui demanda d' Aspremont.
— Oui! dit La Rosa.
Mais le sang coulait avec abondance, il tomba dans les bras de ses témoins.
Les témoins regardaient avec un muet étonnement le comte d'Aspremont, qui emportait le livre de M. de La Rosa.
Le livre d'autographes it5
Georges d'Aspremont alla, droit à Thôtel de mademoiselle de La Rochemarvy.
Elle habitait dans le faubourg Saint-Germain une de ces vieilles demeures qui ont gardé jusque dans leur vétusté je ne sais quoi d'imposant; les plus belles maisons modernes ne peuvent se donner cela dans la coquetterie de leur architecture.
— Madame ne reçoit pas, dit le concierge. Mais d'Aspremont passa outre, selon son
habitude, 11 disait insolemment que les concierges n'avaient été institués que pour repousser les bétes malfaisantes.
— Madame ne reçoit pas, dit un domestique dans le vestibule.
Mais le comte monta Tescalier.
Eva, qui Tavait vu traverser la cour, vint au-devant de lui. Elle le conduisit dans un petit salon où elle passait presque toutes ses journées, avec son piano, ses livres et ses broderies.
D'Aspremont prit dans sa poche le livre d'autographes et le présenta respectueusement à la chanoinesse.
— Madame, voici vos lettres.
Elle ne paraissait pas comprendre en voyant ce volume troué d'une balle.
D'Aspremont lui raconta comment La Rosa avait échappé à la mort, grâce à ce volume.
— Vous voyez bien, lui dit-elle, qu'il n'y a pas de destinée.
— Si, madame, dit le comte, car il est écrit là-haut que mon bonheur serait devons aimer, mais que nous ne nous aimerons jamais.
— Pourquoi? demanda Éva surprise.
— Parce que je serais aussi infâme que La Rosa si je voulais que l'amour payât une bonne action.
Et après avoir baisé les ongles de la chanoinesse :
— Voyez-vous, lui dit-il, l'amour ne pousse jamais sur le terrain de la reconnaissance.
Éva le reconduisit jusqu'à l'escalier et se pencha à la fenêtre pour lui voir retraverser la cour.
Quand elle rentra dans le petit salon pour ouvrir ce livre qui avait été son enfer, deux belles larmes tombèrent sur la première page.
Jamais des larmes si douces n'étaient tombées de ses yeux.
Le livre d'autographes
— C'est donc vrai, dit-elle en se laissant tomber sur un fauteuil, que l'amour est la rédemption de Tamour ! Je sens que j'aime M. d'Aspremont, je sens qu'il ne m'aimera pas.
Et après un soupir :
— Oh! mon Dieu! je vous remercie de me condamner à ce nouveau supplice; c'est un châtiment plus digne de mon cœur.
Les deux rivales.
En racontant Thistoire d'Éva, le comte d'Aspremont ne dit pas à Bianca sa dernière entrevue avec la chanoinesse.
La duchesse de Montefalcone ne condamna pas Éva sur son histoire. Elle savait qu'une fille de seize ans tombe tout d'un coup dans les bras de Lovelace^ si Lovelace passe sur son chemin. Si elle résiste la première fois^ elle est sauvée; elle se réfugie en Dieu et en sa mère; elle s'enveloppe avec chasteté dans sa robe blanche; elle trouve dans la vertu elle-même un parfum d'amour divin , qui
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la pénètre et l'exalte. Mais si Lovelace la saisit dans son étreinte infernale, elle est prise à l'ivresse du péché, elle perd la tête, elle succombe. Dans toute femme il y a une sainte et une bacchante.
La duchesse embrassa Éva le jour même où d'Aspremont lui avait dit toute son histoire.
— Ma belle chanoinesse, vous ne m'aviez pas tout dit! Ce n'est pas bien, car vous savez comme je vous aime.
— Qui a osé parler de moi? demanda Éva.
— Je ne vous le dirai pas; mais, rassurezvous^ ce n'est pas la calomnie, c'est la sympathie. Savez-vous mon opinion, ma belle? C'est que vous serez un jour comtesse d'Aspremont.
— Moi? Jamais! Je veux mourir chanoinesse.
— « Je veux )', dites-vous? La destinée dit :" « Nous voulons. >
— D'Aspremont ! Ma chère Bianca, vous n'avez donc pas vu qu'il était amoureux de vous ?
— D'Aspremont, ma belle, est devenu un
des sept sages de Paris. Il le prouve à toutes les femmes. lime le prouverait aussi, si j'avais la folie d'en être amoureuse.
— Etes-vous bien sûre de n'en être pas amoureuse?
— Et vous?
Les deux amies se regardèrent jusqu'au fond de Tâme.