‹ Les parisiennesChapitre 4 sur 6 · CE QUE COUTE UN BOUQUET DE CENT SOUS · texte numérisé non relu

CE QUE COUTE UN BOUQUET DE CENT SOUS

Je tne souviens d'avoir vu un homme quitte}- les filles d'Opéra parce qu'il y avait reconnu autant de fausseté que dans les honnêtes femmes.

Chamfort.

Si le ne^ de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre aurait été chÀngée. Pascal.

Pascal, qui voyait partout le doigt de Dieu, ne croyait donc pas que le livre de la vie des hommes fût écrit là-haut? Le trouvait-il trop mauvais pour cela?

L'amour de certaines femmes donm: la

mort. Quelques hommes s'y habituent —

comme Mithridate au poison.

La fille perdue garde toujours un coin

primitif de la foret vierge. Celui qui s'y égare trouve encore des fleurs qui ont comme toutes les fleurs oubliées leur parfum et leur goutte de rosée.

G fragilité de la gloire et de la sagesse! Alexandre disait à Pliryné : « 5/ f avais usé sagement de ma valeur et de ma fortune, on n'aurait point parlé de moi. » — Phryné disait à Alexandre : « Si f avais usé sagement de ma beauté et de mon amour, mon nom ne courrait pas, comme un baiser, sur toutes les lèvres. >•

On garde malaisément la femme que plusieurs aiment, et il n'y a pas grande assurance dans la possession d'une chose oit tout

ie monde aspire.

~ Théoi'hraste.

Le prince King-Koung avait mille attelages de quatre chevaux; mais à quoi bon? Il n'a jamais conduit que sa sottise,

CONFICIUS.

Les courses de Lofigchamp.

'ÉTAIT aux premières courses de Longchamp, le printemps tout frileux encore hasardait quelques pervenches dans les plis de sa robe verte.

Les merles de l'avenue de la Reine, aujourd'hui l'avenue des Acacias, s'inquiétaient de voir tant de monde à Theureoù ils bâtissaient leurs nids.

Les journaux du matin, comme les journaux de la veille, avaient, par la voix de leurs

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merles les mieux renseignés, sifflé la mauvaise situation de la France. « Rien ne va plus, disaient tous les Jérémies de la politique, il n'y a d'argent qu'à la Banque ! »

Aussi, pour leur donner raison, ne voyaiton ce jour-là que dix mille voitures à Longchamp, toutes panachées de millionnaires, de princesses, de crevés, de comédiennes, d'oisifs dorés, de courtisanes éblouissantes.

« Rien ne va plus, » la Banque était sortie de chez elle. Et dans quels carosses! toutes les formes, toutes les couleurs, tous les styles ! Et quels chevaux! les plus beaux, les plus fiers, les plus fins! Et quel luxe d"attelages à la daumont, à la demi-daumont, en tandem ! Si u rien ne va plus, » pourquoi ces quatre chevaux pour conduire cette duchesse? pourquoi ces quatre chevaux pour conduire cette fille?

Mais ces gens n'ont peut-être rien dans leurs poches? Allez donc voir là-bas où on parie, c'est la foire aux louis d'or! Qu'est-ce que Spa, Ems, Bade, Monaco, devant ce jeu d'enfer? Ce n'est pas la bille de la roulette qui tourne, ce sont les chevaux.

Ce jour-là^ à l'heure où tout Paris partait

Les courses dé Longchamp 145

pour le Bois, Colombe en revenait avec sa petite moisson de fleurs rustiques.

A force d'enluminer des images saintes, des figures de modes et des bouquets, elle avait appris à dessiner, que dis-je, à peindre. Les libraires qui lui donnaient du travail furent un jour bien surpris de reconnaître que sous Tenlumineuse il y avait une artiste. L un d'eux, pour l'encourager, lui demanda quelques petites compositions religieuses dans le style gothique, pour les faire graver entaille-douce.

Dans l'avenue de l'Impératrice, Colombe vit passer sa sœur, traînée à quatre chevaux. Lucia lui sourit et sembla lui dire :

— Si tu voulais, pourtant, avec ta beauté, tu jouerais mon grand jeu.

— J'aime bien mieux aller à pied, murmura Colombe.

Et elle plaignit presque tous ces fous et toutes ces folles qui allaient au Bois quand le Bois a déjà perdu sa saveur et ses chansons. Elle regarda ses deux bouquets et pensa qu'elle était plus riche que sa sœur.

Elle allait rentrer dans sa petite chambre et

peindre ses fleurs rustiques avec amour. T. II. 10

Lutter avec Dieu dans ce quil a fait de plus mignon et de plus joli, n'est-ce pas une vraie joie pour un cœur simple?

Ce jour-là il y avait sur le turf quelquesunes de ces demoiselles : Fleur-de-Pèche, mademoiselle Ange de Bonaventure, Fleur-de- Thé, mademoiselle Hy ver^ Trente-Six-Vertus, la Neige, Perle-de-Corail, la Taciturne, Chateaufort, Rosalia, Mousquetaire, les deux Garolines.

Les unes debout dans leur calèche, les autres ensablant leur bottine, celles-ci couchées dans leur victoria, celles-là discrètement nichées dans leur coupé.

Le vin de Champagne coulait à flots. On leur jetait des bouquets comme au théâtre; car elles sont toutes plus ou moins demicomédiennes.

Il y avait là, fumant et riant autour d'elles, Achille Le Roy, Monjoyeux, d'Aspremont, La Chanterie, le prince Yatowski, Antonio, ce Marc-Antoine de quelques Clôopàtres.

— Vois-tu, dit une des Carolines, cet Antonio ne nous regarde-t-il pas comme des monuments?

Les courses de Longchamp 147

— Oui, dit-il, comme desmonuments publics.

— Eh bien ! îu viendras frapper à ma porte, et on ne t'ouvrira pas-

— Dis donc, cria Fleur-de-Thé a Monjoyeux, est-ce que tu fais courir aujourd'hui?

— Oui, mes créanciers.

On jouait aux propos interrompus.

— Le prince Rio n'est donc pas venu?

— Oh si! dit la Taciturne, je Tai rencontré à l'Arche de Triomphe.

— Je t'ai déjà dit qu'on prononçait TArc de Triomphe.

— J'aime mieux dire l'Arche de Triomphe, comme on dit l'arche de Noé.

— Tu as raison, puisqu'il y a toujours des bêtes dessus, dit Achille Le Roy.

Un jeune étourneau vint se jeter au milieu de ces graves personnages; un crevé de la plus belle hgnée, qui avait toutes les prétentions,

— Cette Taciturne est trop belle et trop béte, s'écria-t-il, aussi mon nègre en est amoureux.

— Tu as donc un nègre? Pour quoi faire? Est-ce pour te donner du ton?

— C'est que je veux écrire un livre sur

Tesclavage des femmes, répondit Tétourneau. Oh! les femmes! les femmes! les femmes! J'y suis condamné à perpétuité!

— Oui, tu es le boulet, elles sont la chaîne.

— Oui, les jours d'incendie, quand tu bjûles elles font la chaîne et se passent le seau.

— Dieu du ciel! il a des éperons!

— Mon cher, il y en a qui sont nés avec des éperons. Les femmes aiment beaucoup cela.

— Mais tu ne montes jamais à cheval?

— Et toi, qui vas toujours à pied, pourquoi as-tu une cravache?

— C'est son éventail, dit la Neige.

— Ah! ma chère, la jolie échancrure en cœur, pour montrer que tu as deux cœurs ? Tiens! Qu'est-ce qui t'a fait cette robe-là? C'est un déjeuner de soleil.

— Je voudrais bien être à table.

— Trop de paniers quand les vendanges sont faites!

— Trop de ceinture quand elle est dénouée !

— Qu'est-ce qui t'a donné ton saphir entouré de diamants?

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— Qui donc? Elle ne le sait pas. Ils étaient là tous les deux, ou tous les trois, ou tous les quatre; on soupait si gaiement qu'elle s'est endormie; en se réveillant le saphir était dans son assiette. Voilà comme nous sommes, nous autres

— Grande nouvelle, le prince Rio est amoureux de Lucia. Mais ses plus grandes passions durent un jour — si c'est la nuit.

— Pour moi, dit La Chanterie, il n'y a pas de fête sans lendemain.

— Il n'y a plus d'amoureux du lendemain !

— Eh bien! oui, c'est convenu; tu ne te laisses pas emmaillotter par la passion. Que veux-tu ! moi, je prends racine comme les arbres, là où on me plante.

— Grand Dieu! moi, j'aimerais mieux être planté là.

Mademoiselle Trente-Six- Vertus s'éloignait pour cueillir des fleurettes dans l'herbe.

— Où vas-tu?

— Je vais respirer un parfum de mon innocence.

— Ce que c'est que d'avoir gardé les vaches !

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Un Anglais s'était approché pour regarder les diamants de la Neige.

— C'est outrageant d"étre lorgnée comme cela par cet insulaire !

— Tu vois bien que c'est un marchand de diamants.

— C'est pour cela que je rougis, parce que je ne veux pas être estimée ce que je vaux, dit la Neige'. •

Tout le monde se mit à rire.

— Je ne comprends pas, dit la Taciturne.

— Tu te feras expliquer cela par ton professeur de langues.

Marc-Antoine et La Chanterie discutaient sur le nez d'une Cléopàtre.

— Chut ! dit Marc-Antoine, vous n'êtes pas de taille à traiter un sujet si grave.

— Vous voulez une affaire? dit La Chanterie en se redressant.

— Oui.

— Pas si bête! vous ne l'aurez pas.

La Chanterie ne défendait jamais ses opinions à la pointe de l'épée, surtout contre Marc-Antoine.

Deux victorias gaiement empanachées se

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promenaient de front dans Tenceinte réservée. Des cavaliers caracolaient tout à Tentour et juraient de franchir les haies les plus vives et les rivières les plus profondes, pour les beaux yeux des deux déesses nonchalamment couchées dans leurs chars.

— Dis donc, Cosaque, dit Tune à l'autre, veux-tu que je te dise où est ton infidèle?

— Lequel?

— Celui que tu as aimé, reprit mademoiselle Printemps.

— Le joli renseignement!

— Eh bien! ma belle amie, tourne le nez au vent et tu verras ton bel ami Harken.

Mademoiselle Cosaque entrevit à travers le tourbillon et le tohu-bohu son amant de toute une saison, dans une calèche de haut style, emportée par quatre chevaux anglais.

— Oh! le monstre! il a une femme avec lui. Est-ce que tu la connais, celle-là ? On dirait une fille de plâtre, tant elle est blanche.

— Eh bien! je m'en vais rabattre ton éloquence, car cette femme-là, c'est sa femme.

— Sa femme! As-tu des sels? je vais me trouver mal.

— Oui, oui, tu ris, mais c'est du bout des dents, car tu as perdu là un joli amoureux.

— Sais-tu d'où elle vient, cette dame blanche ?

— Non, c'est sans doute une poitrinaire du faubourg Saint-Germain. On dit qu'elle s'appelle mademoiselle Diane de Joyeuse. Elle ne nous le gardera pas longtemps, si j'en juge à sa mine. Elle dit qu'elle l'aime trop pour mourir, mais ne l'aime- t-elle pas trop pour vivre?

— Tant pis, ma chère, car ce serait dommage de voir mourir une si belle femme. Nous avons beau faire, ma petite, nous n'aurons jamais ces grands airs de duchesse. 11 faut naître là-dedans.

— Oui, les belles manières qu'on enseigne au Sacré-Cœur valent bien celles de l'Hippodrome.

— Allons donc! ces bégueules sont à cheval comme des poupées.

— Oui, elles ne font pas la haute voltige, comme toi l'an passé, mais c'est à pied qu'elles font de la haute école.

Le comte de Harken jetait un regard eu-

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rieux sur ses amis et amies de jeunesse, à peu près comme le passager qui se repose sur la rive et sourit aux dangers de la tempête.

Tout à coup il reconnut mademoiselle Cosaque :

— Oh ! Diane, que vous êtes jolie et que je vous aime, dit-il à sa jeune femme.

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Mademoiselle Lucia.

Ce dimanche -là on admira, parmi les daumonts irréprochables, celle de mademoiselle Lucia — autrefois mademoiselle Tournesol et maintenant mademoiselle Phryné. — Chevaux noir d'ébène, jockey orange, laquais poudrés à frimas. La dame était habillée en velours rubis garni de fourrures.

La comédienne était une vraie coloriste, elle savait que ce tableau séduirait tous les yeux. Elle était nonchalamment couchée et nuançait son sourire selon les amis qui la saluaient, sourire pour les amis de la veille, sourire pour ceux du lendemain. Celui du

Mademoiselle Lucia i 5 5

jour était encore le prince Rio : chose inouïe !

Dans le champ de courses, la demi-daumont s'arrêta au bon endroit, entre la voiture de la princesse de Metternich et la voiture de la duchesse de Montefalcone.

Mademoiselle Lucia, — princesse la nuit, — finissait par se croire une femme de bonne compagnie.

La duchesse de Montefalcone était dans un petit coupé olive, où ses armes étaient peintes en noir. Quoique les chevaux eussent de l'allure et de la race, on ne les remarquait pas.

N'eussent été les armoiries discrètes du coupé, nul ne se fût douté qu'il y eût là une très-grande dame.

La duchesse arrivait à peine: Achille Le Roy, qui l'attendait depuis une demi-heure, s'approcha de la portière pour la saluer.

— Voyez- vous comme je suis bien avoisinée? dit-elle au jeune homme.

— Oui, l'illustrissime Lucia.

— Dites donc, mademoiselle de Je ne sais Quoi, vous ne voyez pas ses armes?

En effet, Lucia avait fait peindre, non pas

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en camaïeu, mais avec les plus vives couleurs, des armes de fantaisie.

— Savez-vous? reprit la duchesse, quand je vois cette fille, j'ai toujours envie de lui crier : Cordon, s'il vous plaît! Enfin, il faut que toutes aient leur destinée. C'est égal, je pardonne à beaucoup d'entre elles, mais je ne pardonnerai jamais à celle-là.

— Pourquoi donc? parce qu'elle a aimé votre mari?

— Je pardonne à celles qui frappent dans la passion, mais je ne pardonne pas à celles qui tuent pour s'amuser.

— C'est donc une tragédienne, cette comédienne?

— Oui. Étudiez-la bien.

Achille Le Roy regardait Lucia, qui faisait la roue en attendant les adorateurs.

— Je ne vois pas un seul nuage sur son front, dit-il. Elle a les plus beaux yeux du monde. Et hmpides! On s'y mirerait pour voir le ciel.

— Oui, c'est comme la Méditerranée. Embarquez-vous avec Lucia, mon cher, je vous retrouverai peut-être sur la rive, mais comme

Mademoiselle Lucia iSy

les épaves d'un navire. N'oubliez pas que c'estune charmeuse : si on la prend, on Taime; si on Taime, on ne s'en relève pas. Voyez le prince, est-il assez ravagé? Il a posé pour elle la première pierre d'un hôtel, que dis-je? d'un palais^ dans l'avenue de la Reine-Hortense; ce palais sera son tombeau.

Achille Le Roy salua la duchesse et alla au pesage.

Il y vit bientôt venir l'incomparable Lucia avec une queue de crevés qui ne savaient comment marcher dans la queue de sa robe.

11 se fit présenter, naturellement sous son titre de duc de Santa-Cruz.

La belle le regarda, je me trompe, l'inventoria de la tête aux pieds. Elle lui trouva je ne sais quoi d'étrange qui la surprit.

— Pourquoi ne venez-vous jamais dans les coulisses des Bouffes? lui demanda-t-elle, comme si elle lui adressait un reproche de ne pas lui avoir encore fait la cour.

— Madame, La Rochefoucauld a dit :. « Il y a trois choses qu'il ne faut pas regarder en face : — le soleil, — la mort — et mademoiselle Lucia. »

i58 Les Parisienne^

Quand Achille Le Roy retourna vers la duchesse, il vit le comte d'Aspremont penché à la portière.

On échangea un regard terrible : une vraie pointe d'épée.

Santa-Cruz passa de Tautre côté du coupé, n'étant pas homme à attendre le bon plaisir d'un autre.

— Eh bien! dit-il^ j"ai vu cette Phryné, c est une colombe.

D'Aspremont avait pâli à ce mot.

— Vous ne la connaissez pas, dit d'Aspremont, sans trop s'impatienter de cette brusque entrée du duc. C"est une couleuvre; je veux dire, c'est une vipère. Prenez garde, duchesse ! elle vous a pris votre mari, elle vous prendra tous vos amis.

— Vous la connaissez bien, alors? demanda Bianca.

— Oui, je Tai vue à Tœuvre. Je ne parle pas des quelques centaines de mille francs qu'elle a croqués à votre mari comme des bonbons d'Achard ou de Gouache, mais je veux parler de la ruine et de la mort d'un de mes amis.

Mademoiselle Liicia 169

— Eh bien! dit la duchesse^ venez donc ce soir prendre le thé, vous nous raconterez cette histoire.

— Ma foi, dit d'Aspremont, je le veux bien, ne fût-ce que pour l'édification de ceux de vos amis qui sont quelque peu amoureux d'elle. Je ne suis pas seulement le sauveur des femmes, je suis aussi le sauveur des hommes.

Le soir, il y avait chez la duchesse belle compagnie. Vers onze heures, quand il ne resta plus autour d'elle que les plus intimes, le comte d'Aspremont prit la parole et raconta l'histoire de son ami Gontran Staller, et de son ennemie Lucia, en commençant par ces paroles :

— Je vais vous apprendre ce que coûte un bouquet de violettes. Il y a des bouquets de violettes d'un sou, il y en a d'un franc, il y en a d'un louis. Celui dont je parle a coûté plus de deux millions, la ruine d'une famille et la vie d'un galant homme.

Ce que coûte un bouquet de cent sous.

Il se nommait Contran Staller; elle se nommait Lucie Moreau, mais elle avait plus ou moins italianisé son nom : c'était Lucia Moroni; on Tavait même rebaptisée avec une coupe de vin de Champagne en la surnommant Tournesol.

Qu'est-ce que le soleil, sinon un écu d'or? comme Ta dit un lunatique, Cyrano de Bergerac.

Pourquoi Taimait-il? Pourquoi Taimait-elle? Demandez à Chamfort.

Comment s" étaient-ils '^onnus? Je n'en sais

Ce que coûte un bouquet de cent sous i6i

rien. Ils ne le savaient plus eux-mêmes. Un matin, ils s'étaient réveillés très-surpris de se trouver ensemble.

Contran Staller était plus amoureux que jamais de Lucia depuis qu'elle était entrée aux Bouffes-Parisiens pour jouer les amoureuses sur une note fausse. Cet amour lui avait si bien donné le diable au corps, que ce n'était plus un homme, mais un démoniaque.

Qui pourrait désormais Texorciser? Sa mère et sa sœur avaient tenté vainement de jeter une goutte d'eau dans cet enfer; il ne jurait plus que par Lucia, il s'affichait partout avec elle, non-seulement dans les avantscènes des petits théâtres, mais encore au Bois, où il la traînait en américaine, en phaëton ou en dog-kar, à moins qu'il ne la nichât avec lui dans son coupé.

Il ne craignait pas d'être vu par sa mère et sa sœur; il avait pourtant encore la pudeur de n'arriver au Bois qu'un peu tard, à l'heure des amoureux, quand déjà les calèches bourgeoises rebroussent vers les Champs-Elysées.

On ne s'inquiétait pas trop de lui voir jeter

Targent par les fenêtres. Son père avait une vraie fortune, en terres comme en papier, il pouvait perdre un million sans trop sourciller; toutefois, il ne savait rien des désordres de Contran II lui connaissait des amitiés d'élite, il ne croyait pas qu'il pût tomber en de pareilles folies. 11 s'était bien aperçu qu'il vivait dans cette belle oisiveté parisienne qui moissonne le blé vert, mais il jugeait qu'il resterait assez de gerbes mûres pour l'heure de la raison.

M. Staller, quoique d'origine allemande, était Français par les coutumes, par les mœurs, par l'esprit. Il eût été désolé de \o\t son fils passer à côté de la jeunesse sans l'aimer; mais il condamnait énergiquement tous ces enfants prodigues qui font une orgie de leurs vingt ans, qui y souillent leur àme et qui y altèrent leur virilité. Il ne voulait pas que rhomme fût tué par le jeune homme; mais il se fût indigné et révolté si on lui eût dit que sa femme et que sa fille pleuraient déjà au spectacle des déchéances de son fils. i

Un soir, que mademoiselle Lucia avait un

Ce que coûte un bouquet de cent sous i63

peu plus mal chanté que de coutume, elle entraîna Contran chez une de ses amies, La Roche-Tarpéienne. On jouait. On avait jeté un bouquet à cette illustre comédienne, il fallait qu'elle le montrât à tout le monde dans toute sa fraîcheur. Et puis, c'est si ennuyeux d'aller se coucher quand les autres s'amusent! Elle devait retrouver là beaucoup de ses amis des deux s-exes.

On dansait dans un salon, on jouait dans un autre; mademoiselle Lucia ne se trouva pas assez décolletée pour danser; elle se mit nonchalamment à une table de jeu en disant : — Je joue mon bouquet.

On avait joué un baccarat. Mais pour être agréable à la Taciturne qui ne savait pas compter jusqu'à neuf, on lansquenettait. Il y avait cinq cents francs d'enjeu.

— Mon bouquet contre les cinq cents francs, reprit Lucia.

C'était un chroniqueur célèbre qui avait la main. Il regarda à deux fois la nouvelle venue .

— Je passe la main, dit-il avec impertinence.

Il jugeait que le bouquet ne valait pas cinq cents francs.

— Et moi, dit Harken, je prends la main et le bouquet.

Disant ces mots, il prit d'une main la main de mademoiselle Lucia, et de l'autre main les cartes. Contran eut une secousse de jalousie, mais il était trop bien élevé pour ne pas sourire comme les autres.

— Ce bouquet-là vaut bien cinq cents francs, dit Harken en regardant la comédienne.

Il le posa devant lui et jeta à côté un billet de cinq cents francs.

Il retourna sept ou huit cartes.

— Lansquenet! dit-il. Messieurs, il y a mille francs?

— Comment Tentendez-vous? dit un joueur sérieux.

— C'est bien simple, cinq cents francs par ce billet et cinq cents par ce bouquet. Ce bouquet n'est pas un billet de banque, mais c'est un billet à ordre. N'est-ce pas, Lucia, que tu paieras à l'échéance?

— Oui, dit Lucia qui ne voulait pas désobliger Harken, je paierai à l'échéance.

Ce que coûte un bouquet de cent sous i65

Et elle rougit comme une vierge :

— Mais je sais bien qui m'apportera le bouquet^ reprit-elle.

— Qui donc ?

— Contran!

— Il lui coûtera cher^ dit Eugène Marx, un banquier qui venait de faire un emprunt d'État.

Et se tournant vers Harken :

— Va pour mille francs, dit-il, je tiens. Contran voulait tenir, mais il était distancé.

Le banquier gagna.

Il se passa alors un de ces coups extraordinaires qui font croire que les cartes ont leurs malices.

— Je tiens les deux mille francs, dit Contran moitié souriant, moitié furieux.

Mademoiselle Lucia Tencouragea du regard, car il était en face d'elle.

Le banquier retourna deux as.

— Quatre mille francs I dit-il en levant les yeux sur Contran.

— Tenu! dit l'amoureux.

Le banquier retourna deux dix.

i66 Les Parisiennes

— Ces cartes sont ensorcelées, dit la comédienne.

— Oui, dit sa voisine, c'est moi qui ai coupé. Et cette fille pria Eugène Marx de la m.ettre

dans son jeu.

— Oui, lui dit-il avec dédain, pour cent sous.

Cette fois le banquier fut obligé de retourner sept ou huit cartes, mais il gagna encore.

— Qui tient les seize mille francs? dit-il d'un air dégagé.

— Moi, dit froidement Contran.

Quatre cartes après il y avait trente deux mille francs.

— Continuez, dit Contran.

Le banquier retourna un valet de pique.

— Ah! diable! dit-il gravement, celui-là va me trahir.

Mais la quatrième carte retournée était un autre valet de pique.

— Soixante-trois mille cinq cents francs et un bouquet, dit Eugène Marx, pour prouver qu'il n'était pas ému.

— Je tiens le bouquet et les soixante-trois mille cinq cents francs, dit Contran.

Ce que coûte un bouquet de cent sous 167

— Ne cours donc pas après ton argent, lui cria une joueuse.

— Ce n'est pas après son argent qu'il court, c'est après mon bouquet^, dit modestement mademoiselle Lucia.

Il se passa un terrible combat dans l'esprit de Contran; s'il perdait encore, qui lui prêterait, dans les vingt-quatre heures, les cent vingt mille francs perdus? Déjà sa mère lui avait donné toutes ses réserves; déjà sa sœur, sous prétexte de tableaux à acheter, lui avait ouvert sa bourse de jeune fille. Il n'y a pas d'amis qui prêtent cent vingt mille francs, surtout parmi les joueurs.

La musique allait toujours, mais on ne dansait ni ne valsait : tout le monde était venu pour assister à ce duel au bouquet. Contran faisait bonne contenance, souriant, et se balançant avec grâce pour masquer son émotion.

Le coup se fit attendre, mais le banquier gagna encore.

Il posa les cartes sur la table comme un homme qui en a assez.

— Je ne suppose pas, dit Contran, que vous ayez la prétention de cesser le jeu?

Eugène Marx le regarda fixement.

— Je ne suppose pas que vous ayez la prétention de continuer ce jeu-là jusqu'à Taurore?

— Eh bieii! donnez-moi le bouquet, dit lamoureux.

— Oh ! par exemple non, dit le banquier d'un air chevaleresque, pour masquer la joie qu'il avait de gagner cent vingt- huit mille francs.

Tout le monde regardait en silence.

— Eh bien ! dit Contran, banco I 11 vous reste encore sept ou huit cartes, allons jusqu'au bout.

— Fort bien, dit le banquier.

Il reprit les cartes et retourna la dame de cœur.

— (^elle-là ne m'a jamais trahi, dit-il. Et levant la tête vers Contran :

— Voulez -vous ne pas continuer, je suis sûr de retourner une dame.

— Eh bien ! retournez une dame, dit l'amoureux.

Le banquier retourna un roi.

— Les rois sortent comme les reines, dit Contran essayant une raillerie politique.

Ce que coûte un bouquet de cent sous 169

Le banquier usa toutes les cartes sans trouver ni roi ni reine. Il posa la dernière carte sur la table et respira. Les spectateurs retenaient leur souffle, chacun se regardait.

— Je parie pour le roi.

— Je parie pour la dame .

On sentait que c'était une figure. Vingt mille francs de paris couvrirent la table.

Contran était au supplice. La sévère figure de son père passait devant ses yeux; il n'osait plus regarder Lucia, car c'était bien elle qui le jetait dans ces anxiétés.

— C'est un beau joueur Contran, dit mademoiselle Lucia à son voisin; voyez, il n'a pas sourcillé.

Et le voisin de répondre :

— C'est que si un roi ne sort pas il aura toujours une dame pour se consoler.

Cependant le banquier retourna la carte. C'était la dame de pique.

— Une dame! s'écria-t-on de toutes parts. Et on ajouta :

— Deux cent cinquante-six mille francs ! Eugène Marx prit le bouquet et le tendit à

Contran.

IJO

— Monsieur, lui dit-il, je vous donne le bouquet.

— Monsieur, dit Contran avec quelque dédain, mais en prenant le bouquet, je vous le paierai.

— Voyons, voyons, dit la maîtresse de la maison, ces jeux-là me font peur. Taillons un « petit bac » avec modération et ne troublons plus les plaisirs du « cavalier seul » .

Contran s'était approché du banquier.

— Monsieur, où demeurez-vous?

Eugène Marx tendit sa carte.

— Eh bien! avant midi j'irai vous porter deux cent cinquante-six mille francs.

Les femmes étaient émerveillées.

— Comme il y va, ce Contran !

On alla féliciter Lucia, mais on alla surtout féliciter celui qui avait gagné.

— Dis donc, lui cria celle qui était de cent sous dans son jeu, tu sais que je suis de moitié?

— Dis donc, lui dit une autre, tu sais que je t'ai porté bonheur, vois plutôt ce fétiche î

Elle lui montrait une petite main de corail.

— Dis donc, cria une troisième, il faut que

Ce que coûte un bouquet de cent sous t^ i

tu me saches gré de n'avoir pas fait banco moi-même.

En un mot, si Eugène Marx eût écouté ces demoiselles, il se fût dépouillé même de son argent de jeu.

Contran s'approcha de mademoiselle Lucia .

— Viens-tu:

— Déjà!

— Il est quatre heures.

— Non, je veux danser.

Ce fut un coup .de poignard au cœur de Contran .

— Tu veux danser !

Il lui offrit son bouquet.

— Ah! je te remercie.

Et la comédienne regarda la queue du bouquet comme si elle dût y trouver un billet de banque, mais c'était toujours le papier primitif.

— Veux-tu danser avec moi, Contran?

— Non, tu sais bien que je ne danse pas. — • Eh bien, adieu !

— Adieu !

— Quand viendras-tu me voir?

Contran regarda sa maîtresse avec fureur.

— Je t'attendrai demain. •

— Demain c"est aujourd'hui.

— Eh bien! à midi.

Mademoiselle Lucia respira le bouquet en faisant une pirouette.

Contran s'en alla vers la porte.

— Après tout, dit-il, en la voyant au quadrille, pourquoi ne danserait-elle pas?

11 l'aimait avec rage et avec douceur.

Un père romain.

Ce matin-là, M. Staller, père de Gontran Staller, s'était levé à cinq heures.

11 devait partir par le train de six heures pour Beâuvais^ où il avait un procès inquiétant, procès en revendication pour une forêt : il avait payé trop vite avant le délai de purge légale entre les mains dun galant homme, mais ce galant homme avait des enfants, et le conseil de famille était là menaçant avec ses droits absolus. Le galant homme était désolé, mais il avait payé lui-même, et sa fortune personnelle ne représentait plus un déjeuner de justice.

Il faut bien que la justice déjeune : la plus droite de toutes les femmes est celle qui mange le plus.

Contran savait que son père devait partir, il alla droit à son cabinet. Il ouvrit la porte et voulut parler; il ne trouva pas un mot.

Le père s'était retourné ; quoique la chambre fût mal éclairée par un petit chandelier à deux branches, il vit la pâleur de son fils.

— Qu'as-tu donc, Contran?

— Rien, mon père. Rien.

Contran se tut.

Ses jambes flageollaient, le sang bourdonnait dans sa tête.

— Mon cher enfant, tu as tort de te coucher si tard. Soupe, danse, ris, puisque tu as vingt ans, mais dors pendant la nuit. Il n'y a que les chats qui dorment le jour, or, je n'ai jamais vu que les chats aient fait quelque chose.

— Vous avez raison, mon père; mais vous savez, la nuit on ne regarde jamais l'heure qu'il est.

— Et on a tort. Moi, par exemple, si je n'avais pas regardé l'heure, je ne serais pas

Un père romain C75

prêt à partir. Et si je manquais le train, je perdrais mon procès; car n'oublie pas ceci : il n'y a de bons avocats que ceux qui se servent des idées de leurs clients. Adieu, mon enfant. Tu vas te coucher à Theurc où je me lève : ne prends pas cette habitude- là. Le père se pencha pour embrasser son lils.

— Tu es malade? lui dit-il en le voyant de plus près.

— Non, mon père.

Il y eut un silence. Le père interrogeait le fils, le fils ne savait comment se confesser : il voyait déjà cette douce et grave figure de M. Staller se rembrunir jusqu'à la douleur; il savait les inquiétudes de son père pour ce procès considérable; lui dire sa perte au jeu n'était-ce pas le décourager dans son voyage, n'était-ce pas le troubler dans sa défense? Et pourtant il fallait bien qu'il payât avant le retour de son père !

La tragédie du jeu a l'unité de temps ; on paie sa dette le )our même, puisque c'est toujours après minuit que le dernier coup se perd.

Le père embrassa son fils.

— Adieu donc! tu embrasseras ta sœur, car

je n'ai pas voulu la réveiller. Si tu reçois une dépêche ce soir, c'est que j'aurai gagné mon procès, à moins que le jugement ne soit remis à huitaine. Naturellement je ne vous enverrai pas de dépêche pour vous donner une mauvaise nouvelle.

— Une mauvaise nouvelle I murmura Eugène, j'en ai une à t'apprendre.

C'est du choc des mots que jaillissent souvent les idées : quand les actions ne font pas naître les idées, ce sont les idées qui font naître les actions.

Ce mot «mauvaise nouvelle », avait décidé Gontran à parler.

— Une mauvaise nouvelle ! parle, lui dit son père.

— J'ai joué...

— Tu as joué? Pauvre enfant!

Le père serra la main de son fils.

— Et c'est la première fois 7

— Oui, mon père.

— Eh bien ! voici ma clé.

Gontran respira.

— Mon père, j'ai beaucoup perdu.

— Chut! n'as-tu pas la clé?

Un père romfiin jj^

Eugène se jeta dans les bras de sgn père et éclata en sanglots.

— Écoute, dit M. Staller, je t'aime trop pour te faire de la morale. Mais n'oublie pas ceci : il y a une gravure d'Albert Durer qui représente les péchés capitaux. Sais-tu combien il y en a ?

— Sept, dit Contran sans bien savoir ce qu'il répondait.

— Il y en a huit, parce que Albert Durer en a gravé un plus terrible que tous les autres, c'est le Jeu !

ï.ij.

Nuit de fièvre, jour de fièvre.

Contran demanda à son père comme une faveur de raccompagner jusqu'à la gare.

On parla politique, on parla agriculture, on ne dit plus un mot du jeu.

Gontran était si heureux qu'il voulut dire son bonheur à mademoiselle Lucia.

Mais était- elle rentrée chez elle?

Il ordonna au cocher de le conduire rue du Helder: c'était presque sur son chemin.

Il regarda Icsfenêtres, il ne vit pas de lumière.

— C'est qu'on joue et qu'on danse encore, dit-il.

Nuit de fièvre, jour de fièvre 179

Il se fit conduire chez la Roche-Tarpéienne.

Il n'y avait plus guère que des blessés et des mourants sur le champ de bataille. Chacun avait fait son compte au doit et avoir du jeu et de Tamour.

Le jeune homme chercha des yeux avant d'interroger; il ne vit pas mademoiselle Lucia

Il interrogea.

— Ta belle amie , lui dit la Roche-Tarpéienne, s'est envolée avec un oiseau étranger. C'est tout naturel, tu as perdu, il faut qu'elle gagne.

C'était un coup de poignard pour Contran.

— Cela n'est pas vrai, dit-il, je suis sûr que je vais la retrouver chez elle.

Les amoureux cachent les trahisons de leur maîtresse avec la même sollicitude que s'ils cachaient leurs épaules et leurs seins.

Il repassa par la rue du Helder. Pas de lumière encore. On était déjà au point du jour. Il sonna et monta chez la comédienne.

Mais là il eut beau sonner. Il redescendit furieux et désolé.

— C'est odieux! dit-il. Quand je pense que

ce bouquet qui me coûte si clier, elle l'a porté chez un autre! Quand je pense que toutes mes angoisses ne sont pas allées, je ne dirai pas jusqu'à son cœur^ mais jusqu'à son esprit.

Contran Staller remonta en voiture en se disant qu'il avait assez du jeu et qu'il en avait assez de Tamour. Il se promit bien de ne plus se laisser prendre à cet enfer des cartes et des femmes.

Le cocher, impatienté d'avoir tant fait de zig-zag, attendait qu'on lui dît son chemin.

— A l'hôtel! lui cria le jeune homme.

Mais à peine le cheval eut-il repris le trot

matinal, c'est-à-dire le trot de grande vitesse, que Contran Staller se ravisa.

— Au bois de Boulogne! cria-t-il.

Il se rappelait que ces dames, les jours de grande fête nocturne, avaient la coutume d'aller boire du lait au Pré Catelan, sous prétexte de voir lever l'aurore, car elles ont gardé quelque chose des mœurs de Tàge d'or. Si elles aiment tant les bouquets, c'est par amour de la nature; les perles et les diamants ne représentent que les pleurs du matin sur

Nuit de /lèvre, Jour de fièvre i8i

les roses et les gazons; il ne manque qu'un Virgile pour ces Bucoliques du dix-neuvième siècle.

Mais si Contran allait rencontrer mademoiselle Tournesol avec cet étranger? Eh bien ! il la lui enlèverait. Quand on fait la folie de payer un bouquet deux cent cinquantesix mille francs^ on peut bien faire la folie de se battre en duel.

Et pour se cacher à lui-même la lâcheté de poursuivre une femme si indigne de son cœur, il se dit:

— Ce n'est pas elle que je veux, c'est mon bouquet.

On ne connaît pas le bois de Boulogne au lever du soleil les jours d'hiver; on n'y entend pas le solo du rossignol, ni le duo des fauvettes, ni le trio des merles. Roméo amoureux est un balayeur qui poursuit Juliette sa balayeuse sous les sapins, les seuls arbres mystérieux dans la saison des neiges. Çà et là passe une voiture stores baissés; ne pénétrons pas dans la vie privée : train de plaisir petite vitesse; c'est un homme sérieux qui se croit en bonne fortune. Passe une voiture

i82 Les Parisiennes

toutes voiles dehors; c'est une courtisane qui a soupe et qui ne veut pas se coucher si matin. Elle traîne avec elle un amant à moitié endormi qu'elle ne connaît pas; ils feront connaissance : dès qu'ils se connaîtront, ils s'en iront chacun de leur côté . Qui vive ! Un homme à pied qui tient une corde et qui cherche un arbre; mais combien de fois revient -il sans avoir trouvé son arbre? Un autre va questionner l'eau du lac : il trouve qu'elle est trop froide. Le Bois est très-gai le matin.

Cependant Contran Staller le traversait en désespéré. Il s'arrêta à la laiterie du Pré Catelan ; il y rencontra deux amoureuses dépareillées qui trouvaient le lait amer; elles avaient été abandonnées vers TArc de Triomphe par deux maris américains qui, pour leurs gens sinon pour leurs femmes, avaient voulu rentrer avant le jour.

— Vous aimez donc bien le lait? leur dit Contran Staller.

■ — Non, répondit Tune d'elles, mais cette nuit nous avons tout perdu, même l'honneur : il ne nous reste pas de quoi déjeuner à Madrid puisqu'on ne nous croit plus sur parole.

Ahiit de fièvre, jour de fièvre i83

— Est-ce que quelques-unes de ces dames sont allées déjeuner à Madrid?

— Oui, la vôtre, avec la Tour-Prend- Garde et Trente -Six- Vertus.

— Toutes seules?

— Cette question! Elles ont chacune un homme.

Contran Staller jugea qu'il ferait une meilleure entrée à Madrid avec deux femmes que s'il se montrait tout seul.

— Eh bien ! dit-il, venez déjeuner à Madrid. Les deux femmes se jetèrent dans ses bras. A Madrid on fit une entrée bruyante.

Les trois comédiennes mirent du même coup la tête à la fenêtre.

— Contran! crièrent-elles. Comment! avec des femmes?

Quoique mademoiselle Lucia rentrât précipitamment, Contran avait eu le temps de voir qu'elle avait son bouquet à la main.

— Montez donc, cria Trente-Six-Vertus, quand il y en a pour six il y en a pour neuf.

— Avec des femmes comme nous, dit une des deux buveuses de lait.

— Oui, je vais monter! dit entre ses dents

Contran Staller saisi par la colère et la jalousie.

Il monta; les deux femmes le suivirent.

Il trouva mademoiselle Lucia au piano.

— Vous répétez votre rôle? lui dit-il d'une voix glaciale.

— Oui, répondit-elle, tu sais bien que j"ai des airs à chanter.

— Eh bien! ce ne sont pas ces airs-là qu'il faut chanter, vous allez descendre et revenir avec moi.

— Jamais ! Voilà un gai réveil-matin ! Contran, saisissant mademoiselle Lucia,

la souleva et l'emporta.

Elle cria.

Sur ce cri de l'innocence, l'étranger , qui Tavait amenée, se jeta devant Contran.

— Monsieur, je vous défends de toucher à cette femme.

L'amoureux était exaspéré, il prit le bouquet et en donna un soufflet à l'étranger.

Quand les femmes ont faim, elles veulent arranger les affaires. Ce fut alors un touchant spectacle ; elles se jetèrent toutes entre les deux rivaux, les caressant des mains, de la

Nuit de fièvre, jour de fièvre i85

voix et du regard. Mademoiselle Lucia ellemême avait une main pour l'étranger et une main pour son amant. Mais il était trop tard.

L'étranger voulait se venger du soufflet, Contran Staller voulait tuer son rival. Comme il n y avait là que deux témoins^ il fut convenu qu'on se battrait le lendemain dans un jardin du Parc des Princes.

— Et maintenant^ déjeunons! dit l'étranger.

— Adieu ! dit Contran en saluant tout le monde.

Il croyait cette fois que mademoiselle Lucia allait le suivre; mais elle se contenta de lui dire adieu d'un petit air dégagé.

Sa lâcheté le reprit, il fit un pas vers elle.

Elle eut peur d'une scène sentimentale, elle se versa à boire.

— Adieu! dit-elle à son tour.

Il partit.

Je crois que s'il eût eu une corde dans sa poche, il aurait trouvé que tous les arbres du bois de Boulogne étaient bons pour se pendre.

i86 Les Parisiennes

Dans ces crises terribles de la jeunesse, quand on ne se tue pas on pleure.

Contran Staller pleura.

— Je Taimais tant ! dit-il.

Ce qu'il y avait de plus triste, c'est qu'il lainiait encore.

n^e l'argent à l'amour.

Quoique Contran Staller fût tout à Lucia et à son duel;, il n'oubliait pas son créancier du jeu.

Quand il fut rentré^ avant de se refaire la main avec un fleuret, il entra dans le cabinet de son père avec la vague inquiétude de savoir s'il allait trouver en argent comptant les deux cent soixante mille francs. Il savait déjà que son père, souvent absent, ne quittait jamais Paris sans laisser un blanc seing de cent mille francs sur la Banque, afin que madame Staller ne fût jamais prise au dépourvu. Il

ouvrit la caisse, surnommée dans la maison Tarmoire aux bijoux; ce n'était pas l'horrible caisse de fer bronzé qui dégoûterait presque de l'or; celle-ci était revêtue de bois d'ébène travaillé dans le style grec avec des griffes de lion en argent. La serrure était à secret, mais il savait le secret comme le savait sa mère. Quand il eut ouvert la porte, son regard rencontra la figure de son père. C'était une petite photographie jetée là par mégarde, qui atout autre moment n'eût pas arrêté ses yeux; il la prit, il la baisa^, il se mit à la fenêtre pour la mieux voir.

Il était habitué depuis son enfance à considérer son père comme une figure sévère qui cachait son cœur; ii éprouvait devant lui je ne sais quel respect mêlé de crainte, il lui semblait que M. Staller ne le regardait jamais que comme une conscience rigide qui a toujours quelque chose à reprocher. Beaucoup d'enfants sont ainsi, ils ont peur de leur père et n'osent le désarmer par Texpansion. C'est qu'ils ne le connaissent point. Ils s'effraient volontiers de cette magistrature toute de bonté et d'indulgence qui pardonne toujours. Ils

De r argent à l'amour 189

s'imaginent que ce tribunal de première instance et" d'appel est institué par Dieu pour ne pas rendre la justice: or, si le père est injuste, c'est parce qu'il ne condamne jamais.

La photographie de M. Stallerfut pour son fils une révélation. Il lui trouva une expression de bonté profonde qu'il n'avait pas vue jusque-là. Aussi ne put-il s'empêcher de dire :

— A qui pensait donc mon père?

Eh mon Dieu! il pensait à son fils. Il pensait qu'il était beau, qu'il était intelligent, qu'il aurait les mâles vertus de sa famille, qu'il porterait sans faste, mais non sans orgueil, ce nom de Staller qui était déjà un héritage. Toute la noblesse n'est pas inscrite à la salle des croisades. La famille Staller a eu deux des siens tués aux grandes batailles de 1793, — quand la patrie était en danger, — deux morts Spartiates. — Un Staller a défriché une terre inféconde, aujourd'hui toute couverte de moissons ; un autre a créé une des plus belles colonies africaines. Les Staller ne méritaient pas la croix comme ce personnage de comédie, parce qu'ils avaient

fait fortune, mais ils la méritaient tous, parce qu'ils avaient fait la fortune publique.

M. Staller, dernier du nom avant son fils, pouvait dire comme Montesquieu : « Je suis un bon citoyen, mais dans quelque pays que je fusse né, je l'aurais été tout de même; je n'ai pas aimé à faire ma fortune par le moyen de la cour, j"ai songé à la faire en faisant valoir ma terre pour tenir ma fortune immédiatement de la main de Dieu. »

Contran retourna à Tarmoire aux bijoux; il trouva dans le tiroir le fameux bon sur la Banque qui était bien de cent mille francs, il trouva encore cent mille francs en billets roses de cinq mille francs, mais ce fut tout. 11 y avait bien encore quelques poignées d'or et quelques étuis de mille francs, mais le jeune homme vit bien qu'il ne trouverait pas le surplus de sa dette.

Comment ferait -il, lui qui était fier?

Il se résigna à ne porter que deux cent mille francs. Après tout, c'était déjà bien beau; son créancier sans doute mettrait toute la bonne grâce possible à attendre pour les cinquantesix mille francs ; peut-être même se contente-

De l'argent à l'amour 191

rait-il d\in engagement à longue échéance qui permettrait au fils de ne pas demander d'argent à son père.

Il était midi quand Contran porta les deux cent mille francs au banquier. Il le trouva au lit.

— C'est la première fois, dit-il, que l'argent me vient en dormant.

— Je ne vous apporte que deux cent mille francs.

— Je suis bon prince, vous m'apporterez le surplus ces jours-ci.

— Je voulais vous demander un délai plus éloigné.

— Mon cher, vous savez, l'argent du jeu c'est de Targent comptant, j'ai beaucoup perdu moi-même cet hiver.

Contran savait bien qu'il n'y avait pas là un mot de vrai. Le banquier voulait faire une opération de bourse avec cet argent : il lui fallait jusqu'au dernier billet de mille francs, jusqu'au dernier soldat pour cette bataille. Contran ne put réprimer sa fierté.

— Eh bien! monsieur, vous aurez vos cinquante-six mille francs aujourd'hui.

ig2

Le banquier daigna prier Contran de déjeuner avec lui; le jeune homme refusa d'un air hautain. Comme Tautre insistait :

— J'ai un duel, dit-il, je vais chez mes témoins.

— Mais je veux être un de vos témoins, moi ! Contran laissa tomber sur le banquier un

regard glacial.

— Non, lui dit-il, vous auriez l'inquiétude de vos cinquante-six mille francs, vous empêcheriez le combat.

Tl salua et s'éloigna sans vouloir retourner la tête, malgré l'insistance du banquier.

Il alla boulevard Malesherbes, chez un de ses amis, la meilleure lame de Paris. Comme cet ami était très-brave, il lui représenta qu'il était absurde de se battre pour de semblables billevesées.

— Tu es donc bien amoureux de cette jeune coquine?

Contran aimait trop la comédienne pour ne pas la défendre même après toutes ses frasques.

— Pas si coquine que cela. Elle fait comme toutes les femmes! Quand le vin de Cham-

De V argent à l'amour ig3

pagne lui monte à la tête, elle ne sait plus ce qu'elle fait.

— Crois-moi, elle sait toujours ce qu'elle fait. Tu as pris avec elle le rôle de chien couchant qui se traîne à ses pieds, elle te fera aller à quatre pattes jusqu'au bout du monde.

Contran pensa que c'était vrai, mais il ne l'avoua pas à son ami.

On déjeuna après avoir écrit au deuxième témoin de venir boulevard Malesherbes.

Les témoins de l'adversaire, à qui C ontran avait déjà donné le nom des siens, envoyèrent un mot pour demander que le duel fût remis deux heures plus tard le lendemain, parce que le Polonais, étant saoul comme une grive, il lui serait impossible de faire bonne figure si matin. Dans le post-scriptum du billet, il y avait cette nouvelle à la main digne de courir tous les journaux à la mode :

« M. le comte Locinscki a si bien fait répéter le rôle de Phryné à mademoiselle Lucia, que celle-ci a manqué la répétition générale; voilà pourquoi nous n'entendrons pas ce soir cette incomparable cantatrice. »

T. ir is

Une fille à marier.

Contran ne rentra à rhôtel qu'à Theure du dîner, après avoir, sans presque se Tavouer à lui-même, frappé à la porte de Lucia, toujours absente. Il fit beaucoup de caresses à sa mère et à sa sœur.

II devait les accompagner le soir aux Champs-Elysées, chez la comtesse de Lannoy, qui donnait une petite fête musicale.

Contran n'aimait la musique que dans les coulisses des Bouffes-Parisiens, mais enfin, puisque sa beauté ne chantait pas ce soir -là, il

Une fille à marier 1^5

voulait bien se résigner à en entendre chanter d'autres.

Pendant le dîner, il s'aperçut, quoique trèspréoccupé de sa passion, sinon de son duel, sinon de sa dette de jeu, que sa mère et sa sœur le regardaient en chuchoitant et en riant. II ne comprenait pas; il les interrogeait; mais elles se turent.

Au dessert, pourtant, comme il questionnait pour la dixième fois, sa mère lui répondit :

— Tu regarderas bien ce soir. Parmi les sept ou huit jeunes iilles qui chanteront ou qui écouteront chez la comtesse, il y en a une qui est amoureuse de toi.

— Amoureuse de moi?

Puisque Lucia Taimait si peu, quand il ladorait, comment une autre, qu'il n'avait sans doute qu'entrevue, pouvait-elle Taimer?

— Oui, amoureuse de toi, mon cher!

Mais chez les jeunes filles bien élevées, Famour se cache. Cherche bien, tu me diras si tu la trouves.

On s'habilla beau et on alla aux Champs- Elysées.

Il y avait quelque temps déjà que l'amant de la comédienne avait refusé d"aller dans le monde; il trouvait cela ennuyeux, disant que toutes ces jeunes filles, qui forment Tescadron volant de la vertu parisienne, ne sont que des pensionnaires à déniaiser, des poupées qui parlent, mais qui ne disent que papa et maman. Il ne savait pas qu'il y a là de vraies découvertes à faire, des trésors d'imprévu pour quiconque ose faire des fouilles. C'est l'histoire des montagnes d'or; à la surface, c'est toujours le même aspect, mais pour celui qui pénètre jusqu'au cœur, la mine se ré^ vêle.

A son entrée, on avait déjà préludé. Une jeune fille était au piano.

— Ce n'est pas celle-là, dit Contran à sa sœur.

— Pourquoi?

— Parce qu'une femme qui joue si bien du piano n'est amoureuse que du bruit qu'elle fait.

Après un solo sur des motifs de la Somnambule, on eut un duo de piano et harpe. Une autre jeune fille s'empara des touches d'ivoire

Une Jille à marier tgy

et y promena de grandes mains, de vrais faucheux, tout en penchant la tête sous ses cheveux en saule pleureur.

— C'est peut-être celle-là? dit la sœur.

— Non, celle-là joue pour les absents.

La jeune fille qui s'était assise devant la harpe était fort belle avec sa coiffure à la Tallien, ses bras nourris de roses-thé, ses épaules somptueuses. Il y avait peut-être en elle trop de Tamazone.

C'était mademoiselle de Marcy, cette jeuneamie de la duchesse de Montefalcone, qui ne s'était pas mariée en Italie, grâce à une lettre de Bianca, qu'on n'a peut-être pas oubliée.

Madame de Marcy^, qui avait habité l'Italie pendant longtemps, était revenue vivre à Paris avec sa fille après la mort de son mari.

— C'est celle-là, dit la sœur.

— Celle-là! s'écria Contran; Dieu merci, il faudrait se mettre à deux pour l'aimer. Vois donc quelle opulence de corsage !

.Te ne sais pas si cette fille était passionnée ailleurs, mais elle saisit sa harpe avec amour. Ce fut un beau spectacle de la voir jouer des

mains et des pieds comme si l'inspiration la transportât. Le vif éclat de ses yeux éclairait toute sa figure d'un rayonnement inaccoutumé. Elle était vêtue dune robe de linon, comme les thermidoriennes: cette robe, qui enserrait à peine le corsage, n'était retenue à l'épaule que par deux doigts d'étoffe. A chaque mouvement du bras nu, il semblait que le bras, plus nu encore, dût faire rompre le linon. Le sein s'agitait et frémissait.

Contran Staller regardait avec émotion les pieds chaussés de satin blanc qui touchaient les pédales avec une coquetterie adorable; c'était des pieds intelligents comme des mains; on se demandait comment ce corps robuste était porté par de si jolis pieds. Tout le corps se dessinait dans les mouvements du jeu. La harpe accusait les jambes en coupant la robe. C'était une belle harpe à tète de cyg.ie dorée et émaillée, du plus pur style Louis XVI. Elle vibrait, elle parlait, elle s'animait. La tète de cygne faisait songer à la fable de Jupiter et de Léda.

— N'est-ce pas, qu'elle est jolie? reprit mademoiselle Staller en recardant son frère.

Une fille à marier 199

— Oui^ mais ce n'est pas celle-là qui est amoureuse de moi. Tu ne vois pas comme elle aime sa harpe? C'est effrayant.

Ce fut le tour des chanteuses.

Vint une jeune fille les yeux baissés, qui baragouina de fitalien sur je ne sais quelle musique; la mère avait préparé son triomphe en annonçant que sa fille prenait des leçons à vingt francs le cachet.

— Celle-là, dit Contran, n'est pas encore sevrée. Ce nest pas moi qui boirai la dernière goutte de lait qu'elle a sur les lèvres.

Une chanteuse de romance fit éclater sa belle voix et ses beaux sentiments.

— J'ai trouvé! dit tout à coup Contran; c'est cette jeune fille qui est là-bas toute seule sur le canapé; celle-là ne chante pas et ne pianotte pas, elle me semble bien plus éloquente que les autres. C'est surtout chez les femmes que le silence est d'or.

— Eh bien! veux-tu que je te présente à cette belle solitaire?

— Non, car elle parlerait, et tout serait perdu.

— Mon frère, tu es fou, il n"y a rien à faire

20O Les Parisiennes

de toi. Je t'avertis^, d'ailleurs, que tu n'as pas encore trouvé.

A cet instant la joueuse de harpe passait pour aller prendre sa musique. Contran se leva comme malgré lui et lui dit que pour la première fois de sa vie il venait de comprendre la harpe.

— Eh bien^ monsieur, vous êtes plus avancé que moi. Ma mère m"a mise à la torture devant cette miachine démodée sous prétexte que sa mère avait émerveillé Napoléon I", qui n'aimait que deux sortes de musique, celle de la harpe, mais surtout celle du canon.

— Mais, mademoiselle, comment faitesvous pour jouer avec tant de passion?

Une émotion subite passa sur la figure de la jeune fille.

— Tout le monde me dit cela aujourd'hui; je ne sais que répondre, si ce n'est que je pense à toute autre chose.

Une étincelle électrique traversa l'âme de Contran comme un éclair.

— C'est elle!

Cette fois, il avait enfin trouvé.

Une fille à marier 201

— Quel bonheur, pensa- 1- il, si j'allais devenir amoureux plus sérieusement! Je m'arracherais tout vivant de cette passion mortelle qui me cloue dans les bras de Lucia.

La harpiste s'était assise à coté de mademoiselle Staller. Il traîna un fauteuil devant leur divan; il lui parut doux de passer une dernière heure dans ce téte-à-tête, car sa sœur n'était qu'un autre lui-même. Comme il était surexcité par toutes les lièvres, il fut éloquent, il parla de tout avec cette voix caressante qui met de l'amour dans tout. Mademoiselle de Marcy trouvait que c'était la vraie musique. Le concert continuait, mais elle n'entendait plus que la parole de Contran Staller.

Mademoiselle Julia de Marcy était une des cinquante jeunes filles dotées d'or et de beauté pour lesquelles les jeunes gens à marier risquent tous les steeples-chases. Elle jouait de la harpe, mais ce n'est pas un défaut capital, elle pouvait s'en corriger. Elle avait quelque peu Tenvergure des amazones, mais Contran se rappela le Chaperon rouge. " Ma mère-grand, commue vous avez de grands

bras ! — C'est pour mieux t'embrasser, mon enfant. » Quoiqu'elle fût sentimentale, elle avait de l'humour dans l'esprit, ce qui mettait un grain de sel sur le sentiment. La vraie Parisienne est ainsi faite.

Contran Sîaller oublia les heures. La maîtresse de la maison vint lui dire que le souper était servi et qu'il lui fallait donner le bras à mademoiselle de Marcy. Il se leva comme s'il sortait d'un rêve.

— Il est déjà deux heures! dit-on autour de lui.

— Deux heures! s écria-t-il.

Au lieu de donner le bras à mademoiselle de Marcv, il donna le bras à son chapeau et disparut dans le tohu-bohu de la course au souper.

L'image de Lucia lui était revenue plus impérieuse que jamais.

Quand il fut dans Tescalier, il pensa que peut-être il ne la trouverait plus chez elle.

— Si j'avais du cœur, dit-il, je remonterais là- haut.

Il ne remonta pas parce qu'il avait trop de cœur.

Mademoiselle Liicia éclate en sanglots.

Rue du Helder, dans la maison de mademoiselle l>ucia, tout le monde dormait. Contran sonna trois fois à la porte cochère. Il faillit se rompre le cou dans l'escalier, impatient d'arriver plus tôt. Il sonna aussi trois fois chez sa maîtresse; la femme de chambre, très-court vêtue, lui ouvrit enfin la porte.

— Elle est là? dit-il en passant.

— Oh! ma foi, monsieur, je n'en sais plus rien, madame est rentrée et sortie tant de fois! 11 paraît, d'ailleurs, que le vin est bon à Madrid, car madame y voyait double; elle m"a

donné un louis en me disant : « Voilà deux louis. )) Elle m'a dit aussi que ses deux amoureux devaient se battre en duel. Elle répétait en se couchant deux rôles à la fois.

Contran n'écoutait pas cette fille, il était déjà dans la chambre de la comédienne.

Mademoiselle Lucia dormait profondément avec quatre bougies allumées. Elle avait voulu illuminer pour sa rentrée. Quand on se déshabille, il faut bien y voir. Aussi, il y avait une bottine sur le lit, une sur le canapé, une jarretière dans Tàtre. un bas sur la pendule. La robe, tachée de café, gisait sur le tapis. Les caps étaient devenus des golfes. A cela près, tout était dans Tordre le plus parfait.

L'amoureux passa sans respect sur cette robe flétrie et fripée.

Il s'approcha du lit et regarda dormir léchappée de Torgie.

Elle était à demi-découverte, bravant Thiver sous une chemise de batiste qui eût passé par chacune des bagues qu'elle avait aux doigts. La comédienne n'avait pas toujours des chemises de jour, mais elle avait toujours des chemises de nuit.

Mademoiselle Liicia éclate en s-auglots 2o5

Elle vivait dans le luxe effréné de l'argent comptant, des dettes partout, pas de linge dans ses armoires, mais des chevaux dans ses écuries, mais une argenterie à son chiffre, mais des robes de toutes les couleurs, sans compter qu'elle aurait pu s'habiller avec des factures à payer. En un mot, ce beau désordre qui est la ruine dans Tabondance.

La chambre à coucher était tendue de damas bleu, avec des rideaux bleus et un ciel bleu où Ziem avait peint une hirondelle pour porter bonheur au logis. Au milieu de la chambre, un lit bleu capitonné; tout était bleu chez Lucia; le bleu, c'est le pays des anges : Lucia était un ange.

Un ange, mais un ange du bon Dieu semblait veiller sur cette fille perdue : cétait un portrait de Colombe accroché entre le lit et la cheminée. Lucia avait beau se moquer de Colombe, elle la respectait et la regardait comme un talisman. Lor, c'est la force brutale; la vertu, c'est la force divine.

Contran se pencha pour embrasser la comédienne. Elle entr'ouvrit ses yeux bleus et lui dit de fair du monde le plus bleu :

2o6 Les Parisiennes

— Ah! c'et toi!

— T'imaginais-tu que ce fût un autre?

La comédienne passa ses mains sur son front comme pour rappeler ses esprits.

— Un autre? ah bien, oui! Il dort sur une table à la Maison d'Or, entre une bouteille d'eau-de-vie et une bouteille de vin de Champagne; mais rassure-toi, les deux bouteilles sont vides; aussi, ton duel ne m'inquiète pas.

Contran s'assit sur le lit et prit la main de sa maîtresse.

— Pendant le duel, ce n'est donc pas pour lui que tu brûleras un cierge?

— Lui! je ne le connais plus.

Contran hasarda cette question d'un cœur malade :

— Pourquoi Tas-tu connu?

— Pourquoi? Est-ce que tu fais mes comptes de cuisinière?

— Tais-toi! s'écria l'amoureux avec fureur. Comment, à l'heure même où je perds deux cent soixante mille francs pour racheter ton bouquet tu te jettes dans les bras d'un autre pour équilibrer ton livre de cuisine?

— Je n'y avais pas songé, dit naïs-ement

Mademoiselle Lucia éclate en sanglots 207

Lucia, ou plutôt il me semblait que ce n'était pas le moment de te parler d'argent.

— Tiens! j'ai pitié de toi, car si tu savais ce que tu dis, je te briserais la tète. Quoi! à l'heure où je suis frappé par ce désastre du jeu, à l'heure où je cherche un cœur qui me console, tu me donnes un coup de poignard pour m'achever?

— Est-ce que tu es venu ici pour me faire du chagrin ?

— Non, je suis venu parce que je t'aime.

— Et moi, est-ce que je ne t'aime pas?

— Tu oses dire cela après toute une journée de trahison?

— Dans ces fêtes de nuit, est-ce qu on est maîtresse de soi?

— Parce qu'on est maîtresse des autres.

— C'est pour me faire ces comphments que tu m'as réveillée-' Tu devrais savoir que j'ai demain une première représentation.

— Ne sais-tu pas que j'ai demain un duel? sans cela je ne serais pas venu.

— Je ne comprends pas.

— Comment! tu ne comprends pas que je suis venu te dire adieu ?

La comédienne sortit de sa torpeur. Son amant pouvait être tué; elle se souleva pour le prendre dans ses bras.

— Je ne veux pas que tu te battes.

— Allons, tu sais bien qu'on ne peut pas arranger cela.

— Pourquoi aussi es-tu venu me trouver à Madrid, avec ces deux filles ?

— Avec ces deux filles ! je ne les connais pas. Tu sais bien que si je suis allé à Madrid^ c'est pour t'arracher à ton infamie.

Et Contran Staller rejeta sur l'oreiller mademoiselle Lucia.

— 11 fallait donc commencer par me dire qu'il te fallait une Lucrèce ! Quand je trompais le duc de Montefalcone avec toi, tu nétais pas si dramatique.

Contran descendait de plus en plus dans sa douleur. Il n osait interroger Lucia, mais il voulait savoir ce qui s'était passé depuis le soufflet donné avec le bouquet.

— Comment, lui dit-il, n'astu pas quitté cet homme quand je l'ai eu souffleté?

— Parce qu'il ne méritait pas un soufflet pour m'avoir offert son cœur.

Mademoiselle Lucia éclate en sanglots 209

— Son cœur! sa boursC;, tu veux dire?

— Aimerais-tu mieux que ce fut une affaire de cœur qu'une affaire d'argent?

— Tais-toi ! c'était une affaire de plaisir, car tu ne me feras pas croire que tu pensais à tes comptes de cuisinière au milieu de ce bal. Tu m'as trompé par habitude et par désœuvrement. J'avais perdu, je n'étais plus bon à rien, tu te jetais dans les bras du premier venu. C'est une infamie!

— Mon cher, tout cela, c'est du répertoire de l'Ambigu : moi je joue aux Boufîes-Parisicns; si tu veux continuer à jouer les rôles de Castellano, va-t-en les jouer ailleurs.

Le malheureux n'était pas encore assez renseigné. Quoiqu'il eût honte de sa lâcheté, il ne pouvait la vaincre.

— Quoi ! lui dit-il, vous avez passé votre journée à Madrid à filer le parfait amour?

Contran souligna douloureusement ce mot '• parlait amour. »

— Qui t'a dit cela ? nous sommes revenus à Paris.

— Où, à Paris ?

— Cela ne te regarde pas.

T. II i*

Contran Staller releva la tête avec quelque

dignité.

— Tu me fais horreur ! cria-t-il à Lucia. Si cet homme est venu chez toi, je ne te reverrai jamais.

Était-ce un jeu de comédienne ou un cri de repentir? Mademoiselle Lucia éclata en sanglots et montra à son amant le trop fameux bouquet qu'elle venait de retrouver sur son lit.

Certes le bouquet était là par hasard. Mais sans doute Contran Staller s'imagina qu'elle l'avait pris sous son oreiller, car il revint vers elle tout adouci, en lui disant:

— Tu m'aimes donc encore?

— Si je t'aime !

La comédienne, tout échevelée, se leva comme une folle et courut fermer le verrou de sa chambre.

Honni soit qui mal y pense, car mademoiselle Lucia venait de se rappeler que Tctranger devait venir lui dire adieu avant le duel.

La comédienne jouait les femmes et les hommes.

Tout heureux qu'il fût d'être ainsi enfermé -avec Lucia, Contran eut un vague désir de s'en aller. Mais c'était plutôt son âme qui rouvrait ses ailes. Il voyait se dessiner à la table du souper de la comtesse de Lannoy les figures bien aimées de sa sœur et de sa mère. Mademoiselle de Marcy elle-même marquait dans son esprit sa belle et souriante expression toute de jeunesse et de vertu.

En toute action de la vie le corps et Tâme ont leurs combats. Nous sommes comme ce

voyageur des contes allemands, qui a, pour traîner sa voiture, le cheval noir d'un démon et le cheval blanc dun ange ; il ne peut jamais les mettre au même pas : quand lun se tempère, Tautre prend le mors aux dents, jusqu'à Fheure où le cheval du diable entraîne le voyageur dans un précipice : la bouche de Tenfer.

Mademoiselle Lucia était un joli précipice avec ses grands yeux profonds comme la mer, ses cheveux en rébellion, son sourire lascif. Elle avait le démon; selon Texpression consacrée aujourd'hui, les lexicographes diraient : « Elle avait du chien. » Elle était tour à tour rieuse, mutine, colère, mais toujours toute à sa coquetterie; elle voulait que tout le monde Taimât, aussi était-elle coquette jusquà la cruauté. Sa suprême volupté, c'était de voir pleurer. Elle blessait les cœurs avec un doux tressaillement, comme un jaloux qui donne un coup de poignard. En frappant, il lui semblait qu'elle frappait toujours un ennemi.

C'est que Lucia avait commencée par l'humiliation.

La comédienne jouait les femmes et les hommes 2 1 3

Cette figure vaut bien la peine d'être étudiée ici dans ses demi-jours.

On a beaucoup abusé des filles de portière, on croit encore communément dans le monde que toutes les courtisanes ont tiré le cordon quand elles étaient petites. Les courtisanes naissent un peu partout; quelques-unes dans le meilleur monde et quelques autres dans le plus mauvais; mais la vérité est que mademoiselle Lucia était la fille d'une portière : première humiliation.

Il est vrai qu'elle pouvait s'imaginer que son père était sénateur ou maréchal de France, puisque sa mère, une veuve qui n'avait jamais été mariée, lui disait à tout propos: « Ah! si ton père vivait! Mais chut! ne parlons pas de cela. »

C'était peut-être le porteur d'eau ou le charbonnier; mais non : mademoiselle Lucia n'aurait pas eu ces hautes aspirations qui, selon elle, lui rappelaient son origine, car elle repoussait loin d'elle le souvenir de la petite loge de la rue Notre -Damie-de-Lorette, où elle avait vécu trop longtemps avec sa petite sœur Colombe, un ange qui n'était

214 ^^* Parisiennes

que son souffre douleur. Elle la traitait comme une poupée qu'on caresse et qu'on bat, selon le caprice du jour.

Colombe souriait toujours, sans se plaindre jamais; elle comprenait déjà que Téglise est la maison où Dieu protège les opprimées : elle allait avec sa mère à la messe, au mois de Marie, à toutes les fêtes, heureuse comme si elle fût allée au ciel.

Lucia n'aimait que le spectacle et les feux d'artifice, comme pour oublier cette loge obscure et empoisonnée où elle avait appris à vivre, c'est-à-dire à maudire Thumanité.

Le portier a beau trôner aujourd'hui dan* un salon et répondre d'un air dégagé à tous ceux qui vont et qui viennent, il est tout enchaîné parla servilité. Il n'a pas une heure du jour et de la nuit qui sonne libre pour lui. Non-seulement il a ses maîtres dans les maîtres, mais il les a encore dans les domestiques. S'il se venge par l'insolence, on lui applique cruellement la peine du talion; il n'a jamais le dernier mot, parce que sil a le droit d ouvrir la porte, il n'a pas le droit de la fermer.

La comédienne jouait les femmes et les hommes 2 1 5

Mademoiselle Lucia avait subi cette servitude en se révoltant sans cesse. Et je ne parle pas ici de la servitude de la misère. Quand elle était enfant, elle \oyait passer les autres enfants, robes de velours, chapeaux à plumes, qui allaient s'ébattre sur les promenades, tandis qu'elle, avec sa petite robe d'indienne trouée aux coudes, restait là, dans ce taudis misérable. On apportait des jouets merveilleux, des poupées qui parlaient^ elle osait à peine y toucher, parce que sa mère la battait pour sa curiosité précoce. Un peu plus tard, il lui fallait aller à l'école, toujours mal habillée, courir les rues par la pluie et la neige, quand elle voyait passer les institutrices qui allaient dans sa maison donner des leçons aux enfants. Elle aimait la musique, mais le piano, qui pour toute autre est un supplice, était pour elle le fruit défendu.

Dès qu'elle eut treize ans, sa mère l'envoya dans un atelier de couturière. « Quoi! se dit-elle bientôt, de toutes ces belles robes pas une ne sera pour moi? » Elle travailla mal; je crois même que dans ses moments d'orgueil et de colère elle donna quelques

coups de ciseaux dans le satin ; on la renvoya à sa mère qui la conduisit dans un atelier de modiste.

Ce fut la même jalousie pour tous ces chapeaux, qui devaient faire jolies par leurs fleurs, leurs dentelles et leurs rubans, tant de bourgeoises qui n'ont que fa'ro de leur beauté, et tant de comédiennes qui en vivent.

Pas un chapeau n'était créé par toutes ces mains de fées que Lucia ne le mît sur sa tête; aussi avant d'être surnommée Tournesol et Phryné fut-elle surnommée Champignon.

Déjà coquette comme la coquetterie, elle eût consenti à porter des chapeaux pour la montre comme un rosier porte des rose=.

Un jour, ou plutôt un soir, elle était si bien habituée à essayer les chapeaux, qu'elle en laissa un sur sa tête pour s'en aller.

C'était un adorable rien, composé d'un oiseau mouche, dune lame de Chantilly, d'un coquelicot, d'un bleuet et d'un épi.

Le chapeau était destiné à une marquise amoureuse qui devait le mettre ce soir-là pour aller au concert des Champs Elysées. Lucia ne s'imaginait pas que ce fût si sCrieux.

La comédienne jouait les femmes et les hommes 2 1 7

Elle n'était pas encore convaincue du rôle que jouent les chapeaux dans la vie des grandes dames.

Quand la marquise impatientée d'attendre envoya chercher son chapeau , on ne le trouva pas. u Oh! mon Dieu! dit une des demoiselles, cette petite folle de Lucia Tavait mis sur sa tète et elle Taura gardé sans y penser. »

On courut chez Lucia, mais Lucia n'était pas rentrée.

Où était allée Lucia avec le chapeau de la marquise?

Chez Tamant de la marqu'se.

Elle croyait se relever ainsi, chapeau sur la tète, de toutes ses humiliations passées.

Comment connaissait-elle Tamant de la marquise? Tout simplement parce qu'un jour qu elle portait un chapeau, elle l'avait rencontré dans l'escalier. Les modistes sont d'une vertu proverbiale, mais enfin on a vu plus d'une fois la chute d'un ange.

Ce jour-là, la fille de la portière s'était affranchie de la loge de sa mère et de l'aiguille de la marchande de modes; elle avait secoué

2 i 8 Les Parisiennes

d'un pied dédaigneux tous les souvenirs de sa misère.

Mais elle n'avait pas oublié tout ce qu'elle avait souffert. L'envie, ce péché mortel, avait martelé son cœur et flétri dans leur germe tous les bons sentiments qui font la femme. Et ainsi elle faisait son entrée dans le monde avec je ne sais quoi de méchant et de pervers dans Fâme. Elle commençait par la vengeance, comme d'autres commencent par le sacrifice. Elle se sentait jalouse de toutes les femmes, non pas seulement parce qu'elles pouvaient lui prendre tous les hommes, mais parce que toutes avaient leur part de luxe et de bonheur, quand elle avait été si longtemps pauvre et malheureuse.

Enfin son jour était venu.

Le nombre de ses amants, qui pourrait le dire? Dès son début, elle jugea que la vraie volupté était dans la trahison plutôt que dans l'amour. Faire le bonheur d un homme •quand un autre souffre et rugit, c'était à ses yeux le bonheur de la femme.

Elle eut, on ne sait pas bien pourquoi, toute une série d'amoureux à ses trousses.

La comédienne jouait les femmes et les hom.mes 2 19

Elle avait joué le tout pour le tout. Avec son premier louis elle acheta des gants et un éventail, avec le second des bottines, avec le troisième elle loua une robe, avec le quatrième elle alla au Bois, avec le cinquième elle dîna au Moulin-Rouge.

Ce qui lui manquait le plus, c'était une chemise.

Mais la nuit la pudeur éteignait la chandelle. On sait déjà qu'elle avait été nommée Tournesol parce qu'elle se tournait vers Tor de quelque main qu'il lui vînt. Celle-là n'avait pas les préjugés de la constance ; elle disait, comme le philosophe : « Etre infidèle à son amant, c'est être fidèle à Tamour. *>

Si elle se mit au théâtre, elle qui avait peu d'orthographe^ ce n'était pas par amour de Tart, c'est parce que tout piédestal est bon, surtout celui des planches, quand on veut mettre la beauté en actions. Le théâtre fournit beaucoup d'actionnaires.

Contran, un soir qu'il ne savait que faire, eut le malheur d'entrer aux Bouffes-Parisiens.

Elle était charmante, ce soir-là. Elle chantait faux, mais avec une si belle bouche !

Gontran savait que les coulisses des Boutfes Parisiens ne sont pas défendues comme le jardin des Hespérides; il avait dîné avec le musicien qui pour lui frappa à la porte : Frappez et on vous ouvrira. L'agneau entra dans la louveterie. Il ne trouva pas que les dents de Lucia fussent trop aiguës.

Mademoiselle Lucia montra de la vertu.

Mais à la fin du spectacle, elle lui sacrifia son amant de la veille.

C'était un jeune diplomate qui lui avait envoyé son coupé avec un billet merveilleusement cacheté; elle y monta avec Gontran en riant aux éclats. ^< Comme Hector va s'amuser ! » dit-elle entre deux éclats de rire. Et elle ajouta gravement : i Cela va me donner du cachet. »

Il y a de par le monde des femmes qui vengent ainsi toutes les autres. La comédienne avait pris irrévocablement' ce rôle-là dans la vie privée. Au théiître elle jouait tout ce qu'on voulait. Aussi disait -elle : « Au théâtre, je joue les femmes, hors du théâtre, je joue les hommes.

La pluie d'or.

Quand le jour commença à poindre, Contran dit adieu à Lucia.

— Ne te fais pas tuer, j'en mourrais de chagrin.

— Jure moi que si je suis tué tu ne reverras jamais ce Locinski que j'ai souffleté.

— Si tu meurs, je me ferai enterrer avec toi.

Contran, attendri par cette parole, ou par le duig:r qu'il courait, eut une expansion de sentiment.

— Vois tu, lui dit-il, je mourrai content,

car je t'ai retrouvée telle que je t'aimais. Songe donc un peu à mon chagrin d'hier. Après ce jeu absurde, je venais pour te dire toute la bonté de mon père, je venais fondre mon cœur dans le tien, mais je ne t'ai' pas trouvée.

— C'est que j'avais du chagrin. Que veuxtu? quand j'ai envie de pleurer, je chante ou je danse. Ce Locinski valse comme un Allemand qu'il est; c'est merveilleux. Quand on a valsé toute la nuit, on n'a pas envie de dormir, voilà pourquoi nous sommes allés au Bois.

— Ne parlons plus de cela.

— Et ce qui m'aurait empêché de dormir, c'est ta folle. Quand on songe que tu as perdu en une demi-heure de quoi me faire riche !

— Cela se retrouvera.

— Oh oui ! cela se retrouvera. Je te réponds que le sieur Eugène Marx ne portera pas en paradis tes deux cent soixante mille francs. Je lui ai déjà écrit, il viendra dîner avec moi.

Contran rejeta sur le lit la main de Lucia.

La pluie d'or a 23

— Quoi ! tu as écrit à cet animal?

Contran avait repris toute son indignation.

— Je te trouve beau, toi ! Je prends mon bien où je le trouve. C'est par respect de toimême que je ne suis pas partie cette nuit avec lui, car il trouva'.t tout naturel de t'avoir tout gagné. « Qu'est-ce que cela fait, me disait-il, puisque je lui ai rendu le bouquet. »

Contran saisit le bouquet.

— Ces abominables roses fanées et profanées ! s"écriat-il.

Il les jeta à terre et les piétina.

Ce que voyant, Lucia lui dit de Tair du monde le plus calm.e :

— Eh bien ! je te remercie, c'est tout ce qui me reste.

Contran eut honte de Lucia et de lui-même. Il prit dans la poche de son gilet douze ou quinze louis, les jeta à la comédienne et s'en alla sans retourner la tête.

Oh ' lâcheté du cœur! Quand il fut dans la rue, il regarda à la fenêtre. Je ne sais pas si mademoiselle Lucia comptait les louis, mais elle n'avait pas ouvert la croisée.

Contran rencontre Colombe.

Contran était désespéré ; mais peu à peu Tair du matin le rasséréna. Il lui sembla qu'un souffle plus pur passait sur son front et sur son âme.

Le sentiment de la famille et le sentiment du devoir reprirent peu à peu son cœur.

Comme il s'éloignait, il rencontra la sœur de Lucia, cette petite Colombe quil avait à peine entrevue une ou deux fois. 11 s'arrêta devant elle, comme s'il trouvait une occasion de remonter chez la comédienne.

Contran rencontre Colombe 225

— Vous allez chez votre sœur? dit-il à Colombe.

— Non, répondit-elle, je ne vais plus la voir.

— Pourquoi?

— Parce qu'elle se moque de moi.

— Comment, elle se moque de vous?

— Oui, elle me dit qu'il ny a que les imbéciles qui travaillent.

— Ne Técoutez pas. Colombe ; c'est vous qui avez raison.

Contran Staller regarda avec admiration cette belle tête virginale, où nulle mauvaise pensée n'était venue.

— Ah ! s'écria-t-il, qu'on serait heureux si ou pouvait aimer une pareille créature ! Mais l'amour ne pousse bien que dans le fumier.

Il y a des amours comme cela.

De son côté, Colombe chantait à mi-voix :

L'amour est un rosier qui fleurit sur nos lèvres : Planté dans notre cœur, il boit le plus beau sang. Et le vase empourpré, Saxe, Chine ou vieux Sèvres, Se brise quand les fleurs vont s'épanouissant.

La famille.

Quand Gontran arriva au Parc des Princes pour se battre, il était redevenu un homme. Il prit Tépée en se disant :

— Si je meurs, c'est bien ; si je vis, c'est bien. Mais je jure devant Dieu de ne plus retomber dans cet enfer.

Les deux rivaux se blessèrent tous les deux. Gontran ne fut atteint qu'au bras ; le comte Locinski reçut une blessure plus grave : Tépée de son adversaire entra de deux mains dans le flanc.

La famille 227

Quand il rentra chez lui, le bras en écharpe, il trouva sa mère tout en larmes.

— Ce n'est rien, lui dit-il, une égratignure.

— Quoi I un nouveau malheur? dit la mère.

Elle pleurait parce que M. Staller venait d'arriver malade, après la perte de son procès.

C'en était fait : les oiseaux noirs étaient venus s'abattre sur la maison.

Contran voulut consoler sa mère avant d'embrasser son père.

— Maman, je te jure que ce n'est plus moi qui te ferai du chagrin ; je te demande pardon de toutes mes folies. Rassure-toi, j'en ai fini avec cette vie à la mode.

M. Staller avait assisté stoïquement à tout ce procès qui pouvait fortement ébrécher sa fortune. Au prononcé du jugement, il n'avait pas sourcillé, mais une fois rentré à l'hôtellerie, il avait été frappé d'un coup de sang. Il était revenu à lui, mais sans reprendre ses forces; il avait voulu revenir tout de suite à Paris.

Ce fut un désespoir pour sa femme et sa

fille quand ses domestiques l'apportèrent chez lui pâle et défait comme s'il eût subi une longue maladie.

— 11 ne faut pas dire à ton père que tu t'es battu, dit la mère. Je dirai que tu es tombé hier, en nous accompagnant, dans Tescalier de la comtesse de Lannoy. Va bien vite Fembrasser et ne lui dis pas que je pleure.

Contran sentit une grande douleur. Il pensa qu'il avait donné le premier coup à son père.

Aussi éclata-t-il en sanglots quand il Tem brassa.

— Je. ne suis pas si malade que cela, dit M. Staller. Tu sais d'ailleurs que la mort donne trois avertissements; ce n'est que le premier. Si je suis sao;e, il me reste trois ans à vivre.

M . Staller ne mourut pas, mais ne reprit pas racine. La sève ne remonta pas dans cette forte santé branchue et noueuse comme le chêne des montagnes. Le vent de la mort avait frappe les feuilles, la paralysie atteignit les plus belles branches. Horrible préface du tombeau! On ne retrouve que la moitié de

La famille ' 229

soi-même, les hypothèques de la mort enchaînent et ruinent le reste.

C'était rheure du déjeuner, on se mit tristement à table; on parla pourtant de la fête de la veille. •

— Je comprends enfin, dit mademoiselle Staller à son frère, pourquoi tu as quitté mademoiselle de Marcy à Iheure du souper : c'était ton duel!

— Oui, c'était mon duel.

Contran pensa à Lucia, mais repoussa cette image aussitôt.

— T'es-tu bien amusée? demanda-t-il à sa sœur. ^

— Oui, tu sais, moi, je m'amuse toujours de tous ces chercheurs d'or qui sont à mes trousses. Depuis qu'on sait que mon père me donne un million, les adorateurs sortent de dessous terre. Mais, malheureusement pour moi, c'est un jeu d'esprit.

— Je comprends, tu aimerais mieux t'amuser par le cœur. Mais après tout, ce n'est pas une raison parce qu'on est riche pour n'être pas aimée.

— Et puis, dit tristement la mère qui était

;3o • Les Parisiennes

une femme d'esprit, si on se corrige tous les jours du défaut d'être jeune, il arrive trop" souvent qu'on est corrigé du défaut d'être riche. Le million que ton père songeait à te donnes avant son procès, où le trouvera-t-il maintenant?

Le valet de chambre annonça à cet instant un Auvergnat qui ne voulait remettre une lettre qu'avec un reçu.

— C'est peut-être la fortune qui revient, dit Contran en essayant de sourire. — C'est donc une lettre chargée? — Apportez-moi cela.

ke valet de chambre reparut, apportant la lettre sur un plat d'argent. Contran signa un reçu. Il reconnut récriture de mademoiselle Tournesol.

— Lucia! murmura-t-il.

Mademoiselle Staller, qui lisait sur sa

iigure, n'osa le questionner, mais madame Staller lui dit brusquement :

— Qu'est-ce donc que cela?

Contran était un cœur droit, pas du tout familier au mensonge; aussi il eut toutes les peines du monde à répondre.

La famille 2 3 1

— Ce n'est rien, ma mère; la lettre d'un ami qui a perdu au jeu.

— Tu joues donc?

Cette question rejeta Tesprit de Contran dans toutes les angoisses de Tavant-dernière nuit.

— Oh! mon Dieu! pensa-t-il, j allais oublier les soixante mille francs.

Le premier mensonge le poussa naturellement à un second; il répondit à sa mère :

— Non, je ne joue pas.

Madame Staller était fort inquiète depuis quelque temps des absences de son fils, même quand il était devant elle. Elle voyait bien que Tenfant n'appartenait plus à la mère; elle jugeait qu'une femme le lui avait pris cœur et tête. Elle ne se trompait pas en pensant que cette lettre renfermiait le secret de cet amour. Mais pourquoi v avait-il de Tor dans cette lettre?

— Montre-moi cette lettre, Contran.

— Qu'est-ce que tu y verras? des folies de jeunesse!

— Ce n'est donc pas une dette de jeu?

— A quoi bon t'initier à tout cela? Il y a là

une histoire que je ne puis te dire, ce n'est pas mon secret.

— C'est bien, dit la mère ; quand bien même ce serait ton secret, cela ne me regarde pas. Lis ta lettre pour toi seul.

Contran lui-même ne devinait pas pourquoi il y avait de Tor dans cette lettre, mais il ne voulut pas l'ouvrir devant sa mère et devant sa sœur. Il la mit dans sa poche comme si le parfum qu'elle exhalait empoisonnât le sanctuaire de la famille.

Il avait hâte de monter à sa chambre.

Quand il fut seul, il brisa les cinq cachets, car mademoiselle Lucia s'était amusée — elle s'amusait toujours — à mettre cinq cachets, comme si la lettre dût être remise à la poste.

Quelles étaient les armes de mademoiselle Lucia? C'était Vénus sortant des flots. Elle cachetait ses lettres avec une pierre antique; elle avait appris l'antiquité dans les opéras d'Offenbach.

Treize louis tombèrent dans la main de Contran ; il n'y avait pas autre chose dans la lettre. Il déchira Tenveloppe, il regarda bien; pas un mot.

La famille 233

Enfin il comprit. C'étaient les treize louis qu'il avait jetés à Lucia pour lui jeter son mépris.

— Encore^ dit-il^ si je pouvais payer avec cela mes soixante mille francs !

Malgré lui il pensa à la comédienne; il éprouva quelque joie à se dire que tout n'était pas perdu dans ce cœur pervers. Elle s'était révoltée de son mépris. En lui renvoyant cet or avec son silence^ elle reprenait quelque dignité dans son infamie.

Il tomba peu à peu dans ce sentimentalisme maladif où l'homme se complaît à relever les femmes de leur chute.

Avec un peu de bonne volonté^, il ne lui semblait pas impossible qu'on retrouvât encore quelque vertu dans cette âme troublée, comme on retrouve le ciel dans les torrents impurs.

Il sortit^ ne sachant pas bien où il allait. Un peu plus, il passait rue du Helder. Il est vrai qu'il lui fallait tenter une démarche non loin de \è , rue de la Victoire, chez un de ses amis, — ami de cigares et de coulisses — qui vivait luxueusement dans les mauvaises afiàires.

2 34 ^^^ Parisiennes

— Il faut que tu me trouves soixante mille francs avant une heure^, lui dit-il.

— Ah ! mon cher^ la Bourse a été mauvaise ; j'en sors, c'était effrayant. Soixante mille francs ne se trouvent pas sous le pied d'un honnête homme.

— Je signerai des lettres de chancre.

— Songe que c'est un escompte qui te coulera cher.

— Je ne marchande pas.

— Eh bien! allons chez Morvan; il dit qu'il ne veut plus rien faire, mais ton nom le décidera.

On monta chez maître Morvan, un banquier à la petite semaine qui disait que l'intérêt de l'argent n'a pas de taux légal. On discuta toute une heure; il disait qu'il n'avait pas le sou. que l'argent était cher, qu'il lui faudrait fondre la cloche, et autres expressions familières à tons les argentiers. En fin de com.pte, il se décida à donner les soixante mille francs contre cent mjlle francs en lettres de change à un an. Un an, pour Contran, c'était la fin du monde; il signa sans émotion, se promettant déjà de laisser tomber les soi-

La famille 2 35

xante mille francs du haut de sa fierté dans les mains d'Eugène Marx.

Aussi^ à peine eut-il les billets de banque, qu'il sortit sans vouloir continuer la conversation sur les points noirs de l'horizon financier. Son ami la continua avec l'argentier. Ce fut bientôt fait.

— Combien pour moi?

— Zéro.

— Tu t'en ferais mourir!

— 3,lais je risque le capital!

— Et les quarante mille francs d'intérêt?

— C"est comme une affaire de Bourse.

— Eh bien! si j'étais l'agent de change?

— Un huit pour cent.

— Je te vas tuer.

— Dans un an, quand Contran aura payé.

— Dans un an! Tu sais bien que je ne fais pas d'affaires à terme.

— Eh bien ! je te donne ma maîtresse, c'est de l'argent comptant.

— Ta maîtresse, il y a longtemps que je l'ai prise.

Et autres billevesées en style de Bourse.

La vie privée est murée.

Nous entrerons, s'il vous plaiî, chez mademoiselle Lucia.

En voyant tomber les treize louis de Contran, elle n'avait pu dominer sa colère. Elle se leva comme une furie et les prit pour les jeter à son tour à son amant. C'eût été une belle musique dans lescalier, mais comme elle voulut les ramasser tous, elle s'aperçut qu'il était trop tard. Elle pensa à les jeter par la fenêtre, mais elle était si peu vêtue — et elle avait la pudeur du froid ! — car il ne faut pas oublier qu'on était en janvier.

La vie privée est murée 237

— Il ne perdra pas pour attendre, dit-elle, je les lui renverrai à domicile avec une lettre qui le fera pâlir de rage. Je lui écrirai que son adversaire est chez moi, je lui écrirai que je soupe avec Eugène Marx, je lui écrirai que jamais ma porte ne s'ouvrira pour lui.

Pourquoi Lucia n'avait-elle pas écrit? C'est qu'elle avait assez de méchanceté, — et d'esprit, — pour savoir cjue le silence est encore l'éloquence la plus cruelle.

Pendant le duel, que se passait-il dans ce coeur insatiable?

N'imaginez pas qu'elle fût inquiète pour son amant de l'avant -veille ou pour son amant de la veille. Elle éprouvait une certaine volupté à se dire :

— Ils se battent pour moi, rien que pour moi. Et pourquoi donc ne se battrait-on pas pour moi?

Et elle se regardait dans une petite glace qu'elle avait toujours sous son oreiller. Elle sonna sa femme de chambre.

— Dès que les journaux du soir paraîtront, achetez-les-moi tous.

Elle ne doutait pas que les journaux du

soir ne racontassent ce duel. Tout Tunivers allait savoir qu'on s'était battu pour elle.

Mais si les journaux n'allaient pas mettre son nom?

Elle écrivit à un chroniqueur à la mode :

« Mo7i cher ami,

« Je suis désespérée! On.se bat pour mes « beaux yeux à F heure qu'il est. J'ai tout fait Il pour empêcher ce duel, mais le comte Lo- « cinscki et Contran Staller ne peulent pas (( entendre raison. Ne parle{ pas de ce duel.

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