ET MADAME DE CAMPAGNAC
Il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier.
La Rochefoucauld.
Le Paradis n'est pas un rêve des poètes^ c'est un pays dont nous nous souvenons . Hier nous répond de demain.
Il faut aux enfants les verges et la férule; il faut aux hommes faits une couronne, un sceptre, un mortier, des fourrures, des faisceaux, des timbales, des hoquetons. La raison et la justice, dénuées de tous leurs ornements, ni ne persuadent, ni n'intimident. L'homme qui est l'esprit se mène par 'les yeux et les oreilles.
La BRm'^ÈRE.
Aspasie dit un jour à Platon, qui V avait promenée dans tous les sentiers perdus du
sentimentalisme : « Que de chemin nous
avons fait! — Pour arriver oit? demanda
Platon. — Au commencement », répondit
la courtisane.
Les platoniciens disent qu' Hercule, aux pieds d'Omphale, n'écoutait que les battements de son cœur. Mais quand Hercnle filait le parfait amour aux pieds d'Omphale, c'était après avoir accompli ses dou:{e travaux.
Le spectacle des passions ne supprime pas les passions. Il faut bien que l'âme, pour conquérir vaillamment les mondes futurs, se bron^^e aux flammes vives de l'amour. On n'est un homme que par la femme, et qu'est-ce qu'une femme qui n''apas aimé? Les Grandes Dames.
La seconde heure du diable.
E repentir comme le comprennent les femmes, n'est-ce pas encore une porte ouverte vers Tenfer? Le poëte Ta dit :
« La femme qui pleure ses péchés, c'est la ruine aimée où revient la colombe. « On veut abattre le château idéal de son crime, mais on retient sa main, ne fût-ce que pour préserver l'oratoire où Ion prie.
Madame de Campagnac se repentait depuis
longtemps déjà d'avoir donné son âme au diable^ — à Octave de Parisis^ — pendant une heure.
Elle s'accusait; mais si on lui eût dit que ce souvenir d'une heure d'amour serait arraché comme une page mystérieuse au livre de sa vie, elle ne Teût pas voulu, tant elle aimait ses larmes.
C'en était fait pour elle des jours sereins; elle s'était tournée vers l'orage, tout en se jurant à elle-même de s'enfermer héroïquement dans son devoir; elle espérait dans l'imprévu.
Il y a pour les femmes çà et là de terribles quarts d'heure de tentation. Il semble qu elles soient piquées de la tarentule, non pas pour danser jusqu'à la mort, mais pour aimer jusqu'à la volupté. Elles ont beau s'en défendre : comme Achille elles sont vulnérables par un point, le diable le sait bien. Une fois piquées, rien n'y fera, ni Dieu ni la famille. Elles se révolteront sous tous les jougs, même sous le joug adorable de Jésus. Que dis-je! elles iront jusqu'à interpréter pour le péché ces paroles de l'Évangile, où les pécheresses sont plus près de Dieu, parce que si c'est Tamour
La seconde heure du diable 1 2 5
qui les a perdues, c'est Tamour qui les sauvera.
Ni les maris^ ni les mères ne savent cela. Les maris, parce qu'ils sont trop distraits; les mères, parce qu'elles n'évitent pour leurs filles que les pièges à loup où elles se sont prises.
Ce mauvais quart d'heure sonne surtout pour les femmes oisives, — peu ou point d'enfants, — en compagnie d'un mari qui n'a jamais songé à être l'amant de sa femme, à peine un portrait de famille de plus dans la maison — un mari très-ressemblant à qui il manque — la parole.
La femme rêve toute seule le matin dans son lit; elle s'habille; elle se trouve trop belle — pour ne rien faire. C'est l'âge de toutes les opulences : cheveux ruisselants, épaules luxuriantes, seins inquiets. On se met à table pour déjeuner. Le mari se hâte; ce n'est pas assez de sa femme, il a son journal à côté de lui, il part pour ses rendez-vous. L'argent prend les meilleures heures de tous les hommes. Et puisj il faut bien égayer l'argent! On ne remue jamais des billets de banque sans dire :
Où est la femme? Combien peu d'hommes sans maîtresse? La maîtresse est la vestale qui entretient le feu sacré. On se retrouve au Bois. Madame est en calèche. Monsieur est à cheval; on se salue comm.e de vieilles connaissances^ mais ce n est pas pour cela qu'on est allé au Bois. Madame s'ennuie; elle s'imagine volontiers que tout le monde s'amuse autour d'elle. Elle voit passer une mondaine qui lève la tête dans l'impunité de ses aventures^ et une demi-mondaine qui jette gaiement un démenti à la vertu. » Elles sont donc heureuses? » s'écrie la femme qui s'ennuie.
Si elle dîne ce jour-là en fastueuse compagnie, on ne manque pas de lui donner pour voisin le diable en personne. Le diable est plus amusant que son mari. Le même soir elle va au bal et trou^'e encore Satan en habit noir. Elle résiste. Elle résistera demain. Résistera-t-elle toujours? Oui, dira le mari.
Bianca, Violette, Bérangère et Éva auraient pu beaucoup mieux répondre à cette question, car il leur arrivait souvent de passer toute une soirée à embrouiller cet
La seconde heure du diable
adorable écheveau de la philosophie du cœur.
Quand Achille Le Roy partit pour ses montagneS;, madame de Campagnac partit pour les Eaux-Bonnes. Ils s'étaient vus cà et là dans le monde parisien.
Ils se rencontrèrent à Pau; elle cherchait une calèche pour achever son voyage. Il venait d'acheter deux petits chevaux au fils de son quasi homonyme, Achille Fould. Il lui demanda la grâce de la conduire lui-même. C'était un voyage de deux heures. Elle avait avec elle sa femme de chambre ; elle accepta, se croyant d'ailleurs en pays étranger. Voyage charmant, à n"en pas douter. Le groom causa avec la femme de chambre, Achille passionna madame de Campagnac avec son art de jeter du feu sur toutes choses. 11 lui avait plu à Paris, il la subjugua dans les Pyrénées.
Ils commencèrent dès le premier jour cet adorable roman rustique que tous les cœurs amoureux voudraient écrire sur les chemins des écoliers.
Or, ce fut un grand scandale à Paris le
jour où on apprit que madame de Campagnac — une vertu austère, car nul hormis Parisis et elle-même ne savait l'histoire de Theure du diable — s'était affichée dans toutes les stations thermales des Pyrénées avec le duc de Santa-Cruz.
Ce duc de Santa-Cruz, c'était Achille Le Roy.
Par quelle métamorphose soudaine était-il devenu duc de Santa-Cruz?
Madame de Campagnac était devenue si amoureuse de lui, qu'elle ne craignit pas de s'afficher encore de Bagnères à Paris. Ils voyageaient dans le coupé; elle se couvrait d'un voile quand elle descendait pour déjeuner et dîner, mais elle n'était pas si impénétrable qu'on ne la reconnût, car aujourd'hui tout le monde se connaît.
A son arrivée à la gare, madame de Campagnac ne voulut pas toutefois braver les curieux de la salle d'attente. Elle embrassa dans le coupé son compagnon de voyage; elle lui promit d'aller le voir le lendemain.
Mais le lendemain, M. de Campagnac, qui savait la chose, quoiqu'il fût le mari, condui-
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sit sa femme dans un couvent, où il la mit sous clef.
Le scandale n'en fut que plus bruyant.
Quel était donc cet amant imprévu? ce duc de Santa-Cruz improvisé? Etait-ce bien cet Achille Le Roy qui avait depuis six mois fait tant de bruit dans Paris?
La duchesse de Montefalcone s'étonnait de ne pas Tavoir vu encore, car elle le savait de retour à Paris depuis près d'une semaine.
Un matin, elle reçut ce mot :
« Permettei-moi, chère et belle duchesse, de vous présenter ce soir mon meilleur ami, M. le duc de Santa-Cru^, un grand d'Espagne qui vous adore.
« Achille Le Roy. »
La duchesse, qui ne comprenait pas, attendit la présentation avec quelque impatience, d'autant plus qu'elle voulait bien vite revoir son ami Achille Le Roy.
Le soir, il y avait presque foule chez elle.
Il était onze heures quand on annonça M. le duc de Santa-Cruz.
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Achille Le Roy s'avança — tout seul — vers la duchesse, qui avait fini par comprendre.
— Bonjour, monsieur le duc, lui dit-elle, avec son adorable sourire.
Elle le trouva plus beau qu'elle ne l'avait vu jusque-là, quoiqu'il fût bruni encore,
— Expliquez-moi cette métamorphose, car je ne vous savais pas si grand seigneur que cela, quoique je vous reconnusse pour un vrai gentilhomme.
— Ce serait une trop longue histoire, dit Achille Le Roy; je n'aime pas à parler de mol, mais pourtant je vous dirai cela un jour.
Et pour prouver qu'il était impersonnel, il demanda à renouer lui-même le fil de la conversation. On parlait de mademoiselle Patti, il parla de mademoiselle Patti.
On annonça mademoiselle de Saint-Réal.
— Vous ne savez pas la nouvelle ? dit-elle étourdiment, selon sa coutume.
Tout k monde Tinterrogea des yeux.
• — Une nouvelle du soir? demanda la duchesse.
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— Non^ une nouvelle du matin. M. de Campagnac a enfermé sa femme au couvent. C'est moi qui ne me marierai jamais! A la première révolution^ je ferai décréter en tête de la Constitution : r II n'y a plus de maris.
— Et pourquoi M. de Campagnac a-t-il mis sa femme au couvent?
On regarda Achille Le Roy.
— Pourquoi? Je ne sais pas, répondit-il.
— Alors qui pourra répondre, murmura la duchesse avec impatience.
Elle se sentait jalouse.
— C'est pour madame de Campagnac, reprit-elle, que M. Achille Le Roy a sorti son titre de duc. Après le duc de Parisis il fallait à cette dame un grand d'Espagne.
Le duc de Parisis n'avait été pour madame de Campagnac que la préface de Tamour. Avec Achille Le Roy elle entrait en pleine passion.
Son mari eut beau la mettre au couvent ; elle emportait Tenfer et le paradis dans son cœur.
Qui sait?
Achille Le Roy ne voulut pas dire son histoire à la duchesse quelle que fût sa prière.
Pensait-il que Tinconnu agît plus fortement sur les âmes exaltées ? Craignait-il de se diminuer par une confession de ses jeunes années? Parler de soi c'est difficile quand on ne s'appelle ni Alcibiade, ni Alexandre, ni César, ni saint Augustin, ni Charlemagne, ni Jean-Jacques, ni Napoléon.
Quoiqu'il refusât de parler, la duchesse se sentit plus que jamais entraînée vers lui. II lui semblait qu'elle respirait dans son intimité
Qiii sait? i33
je ne sais quelle agreste saveur des Pyrénées, car sous le Parisien raffiné le montagnard perçait toujours. Et puis elle savait que madame de Campagnac était folle de lui : Rien ne pousse une femme vers un homme comme une autre femme.
Depuis qu'il était revenu duc de Santa- Cruz, ces messieurs du club le saluaient plus cordialement et les femmes le trouvaient plus beau encore. Il triomphait sur toute la ligne, tout en riant de la bêtise des hommes et des femmes.
Mademoiselle de Saint-Réal lui proposa de faire son buste.
— Non! lui dit-il, je ne suis pas digne du marbre.
— Oh ! je sais bien que vous ne voulez pas poser, mais je vous sculpterai un jour, de souvenir.
— De souvenir! s'écria la duchesse. Son image est-elle donc gravée dans votre cœur, ô belle romanesque!
— Peut-être, répondit résolument la jeune artiste.
La duchesse se tourna vers la chanoinesse.
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— Que pensez -vous de cette déclaration d'amour^ faite ainsi, à brûle pourpoint, à ce mauvais sujet?
— Il est assez beau pour cela.
La duchesse alla voir, le soir, Violette, au Parc des Princes. Elle lui conta la petite scène de Taprès-midi.
— C'est singulier, dit-elle, Achille n'aimait que moi et il sera aimé de toutes mes amies„ hormis par vous.
— Qui sait! dit Violette avec son sourire si triste et si doux.
Jusque-là, Violette ne s'était pas avouée à elle-même qu'elle pût jamais aimer un autre homme que Parisis.
Elle reconduisit Bianca jusqu'à la mare d'Auteuil.
En revenant à sa chère solitude, elle pleurait.
Tout est contraste dans la vie : ici le rire, là les larmes. Antonia riait comme une folle dans le jardin quand Violette poussa la grille.
L'Italienne, qui habitait toujours tantôt avec Violette et tantôt avec Bianca, s'amusait plus au Parc des Princes, parce qu'elle y fai-
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sait mille folies comme un écolier joueur. Il lui restait d'ailleurs son levain de bohémienne.
Violette la trouva qui avait habillé un trèsjoli cochon — au nez retroussé, aux flancs roses, à la queue en trompette, — en cocotte à la mode, robe de soie bleue ouve;"te, chapeau en dentelle noire et à fleurs rouges, sur une perruque blonde, pendants d'oreille à la Tallien, poudre de riz, grains de beauté, éventail à la patte, rien n'était oublié.
Le cochon, très-apprivoisé par Antonia, avait Tair de comprendre cette mascarade. Antonia lui faisait un sermon et lui reprochait ses péchés. Elle lui parlait de Tenfer comme naguère le curé de Pernand.
Violette rit elle-même de bon cœur à ce spectacle. Elle embrassa Antonia et lui dit ces mots que Fltalienne ne comprit pas :
— C'est toi qui par ta gaieté me sauveras du danger.
La lettre empoisonnée .
Un matin, la duchesse déjeunait en compagnie de Violette et d'Antonia, quand on apporta — sur un plat d'argent — une lettre avec l'effigie de la reine Victoria.
C'était bien sur un plat d'argent ciselé et ornementé par une main française^ mais dans le style des fines orfèvreries de Benvenuto Cellini. Aujourd'hui, Tltalie artiste se tourne vers la France, mais avec la fierté d'un roi découronné qui voit sa cour changée de pays.
Comme la duchesse allait ouvrir la lettre, Antonia^ qui était de l'autre côté de la table.
La lettre empoisonnée i3j
se leva et courut pour la lui prendre dans les mains.
— Pourquoi me prenez- vous cette lettre, Antonia?
— Parce que cette lettre vient d'Angleterre.
— Vous êtes folle î
— Pas si folle.
Bianca et Violette regardaient Antonia sans comprendre.
— Je vous dis que cette lettre est empoisonnée! dit Antonia.
— Empoisonnée? dit la duchesse; parce que le papier est parfumé au jasmin? Vous saurez, mon enfant, que chaque fois qu'une lettre doit traverser la mer, il faut la parfumer, parce que, dans le navire, la peste est toujours plus ou moins parmi les hommes de l'équipage.
— Oui, mais en attendant la peste est dans cette lettre.
— Antonia, je vous dis que vous perdez la raison.
— Oui, dit Antonia en secouant la tête, j'ai respiré cette lettre, et me voilà prise de vertige.
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Cette fois ce fut la duchesse qui se leva pour ressaisir la lettre.
— Qu'est-ce que cette folie ! Vous jouez la comédie, Antonia?
— Non, dit Antonia toute pâlissante en se jetant dans les bras de Violette; je me sens mourir.
— Oh! mon Dieu, s'écria mademoiselle de Pernand; est-ce que c'est encore Thistoire du bouquet de roses-thé?
Et elle vit passer sous ses yeux la pâle figure de GenevièA'e de La Chastaigneraye.
On ouvrit la fenêtre, on fit respirer des sels à Antonia.
— Ce nest rien, dit-elle en rouvrant les yeux. Elle revint à elle et murmura :
— Ne touchez pas à cette lettre.
Mais la duchesse, qui bravait tout, voulut la lire. C'était une écriture anglaise, vague et blonde, en long et en large, encre bleue, sur papier parchemin.
Que lui disait-on? Elle traduisit tout en lisant, car la lettre était en anglais :
« Je croyais, madame, que l'Océan pouvait
La lettre empoisonnée lîgt
« mettre à i abri de s souvenirs d'une femme^ « mais plus je m'éloigne de vous et plus je « me sens courbée dans mon adoration, »
La duchesse s'interrompit :
— Qu'est-ce que ce galimatias?
Antonia était revenue près d'elle.
— Au moinS;, lisez-la de loin.
Et elle lui tint le bras à distance.
« C'est que vous ave^ la beauté de l'âme « comme la beauté du corps, c'est qu'une fois « qu'on vous a vue on tombe sous le charme « et on a beau remarquer les autres femmes « on ne voit que vous . »
— Assez comme cela, dit la duchesse en jetant la lettre.
Elle se sentait d'ailleurs la tête troublée. L'odeur pénétrante du jasmin lui avait monté au cerveau.
— Antonia ne jouait pas la comédie, ditelle en s'approchant de lafenêtre pour respirer.
— Vous avez iini par comprendre, n'est-ce pas? dit Antonia. Vous ne doutez pas maintenant que cette lettre vienne de la Judith. Elle
veut frapper de loin comme de près, mais quoi qu'elle fasse Je sentiraitoujourssescoups. Violette embrassa celle qu'elle appelait le bon démon de la maison.
— 11 faudra, dit-elle, donner cette lettre à un chimiste.
Survint M. Babinet, un homme d'étude, mondain çà et là, qui fut chargé de passer la lettre à l'alambic.
— Voilà des phrases, dit-il en la lisant, qui vont faire une belle sarabande. Une lettre pareillement écrite est toujours empoisonnée. L'amour n'est-il pas le plus subtil despoisons?
— C'est vous qui faites des phrases, dit Violette.
Elle remarqua, avec la fine dialectique des femmes, que l'amour n'empoisonne que le cœur, — et qu'il y a toute une série de contrepoisons pris dans l'amour même, — mais que le meilleur est l'amour de Dieu.
— Surtout quand on a peur d'aimer Santa- Cruz, dit malicieusement la duchesse.
Violette rougit et pâlit.