PREMIÈRE PARTIE
PARIS CHEZ LUI(l)
Un sacerdoce littéraire. — Les Parisiens. — Le snobisme parisien.— Tout Paris et le tout-Paris. — Nos grands hommes en pantoufles. — Les Parisiens cliez eux et chez les autres.— Où l'auteur réalise un problème d'économie sociale. — Physiologie domestique. — Questions de voisinage. — La maison parisienne. — Propriétaires, locataires, concierges. — Les concierges qui sont dans l'escalier. — Statistique physiologique. — Paris intime. — Haines rétrospectives. — Du rôle des bâtons de chaise dans les mœurs bourgeoises et dans le roman moderne. — Une appréciation de M. Bardoux. — A quel étage loge la France. — Notre itinéraire.
C'est avec un orgueil doublement légitime que j'inscris ce litre en tète de mon livre ; outre la satisfaction que j'éprouve en pensant qu'il n'a pas ligure encore en librairie, j'ai la douce certitude d'accomplir sous son égide des fonctions quasi sacerdotales et do cond3lor
[i] La grammaire exigerait « Paris chez soi, » mais ici le mot Paris est pris dans lu sens de a le Tout-Paris ». J. IL
un vide dans noire histoire littéraire. Je le démontrerai tout à l'iieure. Qu'on me permette auparavant d'expliquer le titre.
Il y a Parisiens et Parisiens, Il y a ceux qui sont nés à Paris et ceux qui n'y sont pas nés. Les premiers devraient avoir, avant tous autres, droit de cité dans leur ville natale. Ils seraient, à ce titre, les seuls Parisiens vraiment chez eux à Paris.
Mais le Parisien de Paris est g-énéralement considéré comme un être chimérique, et dans tous les cas, s'il existe, il représente une si faible minorité dans la population parisienne que c'est tout juste s'il conserve son droit de cité. Ceci est du reste purement une subtilité. Les vrais Parisiens sont ceux qui, à un titre quelconque, tiennent un rôle dans la vie parisienne, et tout le monde a compris que c'est d'eux qu'il s'agit ici. Il importe cependant de faire une distinction.
On s'imagine à tort que la seule raison d'être du Parisien gît précisément dans sa nature extériorisée, peu intime, dans sa vie répandue, prodiguée, au théâtre, au boulevard, au journal et ailleurs. Cette erreur, je me hâte de le dire, résulte d'une fausse définition de la vie parisienne, que les ignorants assimilent trop fréquemment avec la vie stérilement fiévreuse du boulevardier, du viveur enragé.
Or cette vie-là n'est au fond qu'un ridicule snobisme (pour me servir d'une expresssion anglaise un
peu vieillie peut-ôLre mais qui vient à propos coiubler une lacune dans notre langue), un snobisme que je vais analyseren quelques lignes, puisque l'occasion se présente, et écarter d'une fiiçon péremptoire du cadre de ce volume.
Qu'est-ce que le snob parisien ?
Le snob parisien se rencontre partout : au Bois, au club, aux premières. Il a une façon de penser et de parler qui lui est propre, une coupe d'habit caractéristique, un genre spécial qui saute aux yeux. Ses eml)lèmes héraldiques les plus ordinaires consistent en un rond de vitre qu'il porte incrusté dans l'œil comme s'il était né avec ; et, en effet, on a dû le prendre tout jeune pour lui apprendre à porterie monocle avec autant de désinvolture. Ce rond de vitre ne le quitte jamais d'ailleurs; il fait partie intégrante de son être, et notre homme ne se conçoit pas lui-même sans cet accessoire.
Forcé, pour 110 pas déroger, d'être toujours à la mode do demain, il est tellement préoccupé de cette exigence tyrannique, qu'il méprise tout ce qui ressemble aux choses d'aujourd'hui, et parait ainsi un être étrange, susceptible d'être classé parmi tous les mondes, sauf parmi le monde présent. Voyez sa tournure. Son habit sort de chez le bon faiseur, sa canne de chez un Verdier quelconque, et cependant il ne ressemble ([u'au petit nombre de ceuxciui on't l'air d'être sa coi)io exacte.
Au moral, il s'est taillé un relief dans un scepticisme
LES PAniSIP:>'S CHEZ EUX
qui dénigre tout et qu'il n'a lui-même jamais songe à approfondir. Il n'a qu'une peur, celle du ridicule. Il a pour le ridicule l'horreur que la nature a pour le vide, et celte peur, qui le talonne constamment, le rend parfois naïf et circonspect malgré lui.
La vie des snobs parisiens consiste, comme celle du simple provincial, en une série d'habitudes et de manies tournant dans un cercle de choses terriblement étroit: le club, le corde, le turf, le bois, etc.
Manies invétérées qui font d'eux des marionnettes évoluant dans des zones déterminées et à heure fixe, et rendent leur existence plus monie et plus ennuyeuse que celle d'une sous-buraiiste de province.
Ils n'ont qu'un préjugé, mais il est plus féroce que tous les préjugés de la province réunis. C'est le préjugé du parfait parisiniiisme, — un snobisme perfectionné envertu duquel ils excluent du monde tout ce qui ne vit et ne pense pas comme eux, ne hante pas les mêmes milieux et s'habille à sa guise. Car ils croient, eux, à un tout- Paris au-dessus de tout Paris, qui donne le ton à la capitale à peu près comme les gros bonnets d'une sous-préfecture donnent le ton à leur ville ; un tout-Paris hormis lequel il n'y a point de salut, qu'il faut imiter et fréquenter quand même, sous peine d'être honni et conspué par lui, après quoi il n'y a plus qu'à s'aller faire pendre.
Essayez de réagir, de vivre comme bon vous semble.
de VOUS habiller à voire g'iiise, de vous promener à vos heures, ou de chercher dans des milieux dont ils affectent d'ignorer l'existence, des émotions qu'ils sont incapables de ressentir, vous cessez d'être quelqu'un à leurs yeux, et le tout-Paris vous excommuniera avec une touchante unanimité, au nom de ses préjugés et de ses manies, que vous vous êtes rendus indignes de partager.
Ce snoh parisien, le même qui nous a fait une si déplorable réputationà l'étranger, n'a rien decommun, je le répète, avec les Parisiens que je vais vous présenter. Non point que je veuille insinuer par là qu'il ne s'en soit pas glissé quelques-uns parmi ces derniers. L'espèce en est trop répandue. Je m'en rapporte au lecteur qui saura les démasquer et les remettre à leur vraie place, qui n'est pas dans un volume destiné à combler une lacune dans l'histoire de Paris.
Et maintenant qu'est-ce que les Parisiens chez eux?
A quel besoin répond cette façon inattendue de grouper et de classer les individualités parisiennes ?
Malgré la transparence du titre, qui me dispenserait d'une explication, je réponds catégoriquement.
Par le temps de reportage qui court, oià toutes choses intimes sont mises à nu, où l'on ne nous montre ([ue des silhouettes de grands hommes tenant leurs l)antouflesà la main, c'est avoir liarre sur ses contemporains que de savoir au moins lo nom de la rue qu'ils
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habitent et le numéro de leui" maison. C'est quelquefois un document. C'est toujours un point de départ.
Mais un point de départ ne suffît pas. S'il suffisait, les curieux secontenteraicnl du Bot tin, et il n'y aurait plus de lacune à combler nulle part. Nous sommes plus inquiets que cela de nos semblables. Nous demandons à visiter le ijo/Me de l'artiste, de l'écrivain, de la personnalité en vue, et à force d'entendre parler des pantoufles de l'homme de génie, nous sommes pris d'une furieuse envie de les von-, sinon de les toucher.
Ce sont ces considérations, d'ordre supérieur et philosophique, qui appelaient directement l'avènement d'un nouveau genre d'étude psychologique consistant à nous occuper de ce qui ne nous regarde pas, précisément parce que cela ne nous regarde pas, à nous enquérir de la vie privée d'un homme, parce que sa vie publique seule doit nous intéresser.
Ce nouveau genre, employé comme méthode générale, réalisait du même coup un problème d'économie sociale longtemps considéré comme une utopie, à savoir : la transformation d'un vice moderne (la curiosité parisienne) en un moyen d'investigation philosophique. En d'autres termes, il créait une physiologie parisienne, domestique si vous voulez, fondée sur la curiosité pari.sienne môme, et construite avec le propre home du. Parisien chez lui, ses meubles, ses habitudes, ses pantoufles.
C'est cette créa[ion qui a pris corps dans les Parisiens chez eux, et il ne faut rien moins que mon exorbitante modestie pour m'emp^cher d'en rattacher l'origine et le but à des sphères plus sereines encore et plus élevées de la pensée.
Mais serrons de plus près la définition des Parisiens cliez eux, et jetons en passant les bases de notre petit code de })hysiologie domestique.
Les rues parisiennes ont chacune leur caractère particulier, leur physionomie distincte, leur animation variant selon les positions du soleil au-dessus de l'horizon,— autant d'indices qui révèlent à l'observateur les mœurs et les coutumes de leurs habitants. Il en est de même des intérieurs parisiens.
L'étude minutieuse de l'intérieur, l'examen des choses ambiantes, l'humble science des détails domestiques arrivent à expliquer niathémati(iuement le Parisien par les milieux oii il plonge, à déchiffrer son caractère, ses goûts, ses passions dans toutes les choses dont il s'entoure, à donner enfin à sa silhouette un relief puissant, en groupant syntliétitjuemenl autour d'elle toutes les parties du décor oii elle s'agite quotidiennement.
D'autre part, les grands esprits, les intelligences d'élite renferment en eux-mêmes un centre d'attraction dont on subit fatalement l'influence dès qu'on franchit la zone oii celte attraction s'exerce. Doimis
quG rarchilecliire entasse des milliers d'àines sur une surface grande comme la main, et superpose les existences sans les trier, Parjs offre, à ce point de vue, un phénomène des plus curieux. Les diverses sphères d'hahitation semblent subir une sélection inconsciente. A travers les agglomérations de la plèbe les hommes d'élite s'attirent, se rapprochent, fusionnent. Leur groupement par rues suffirait à le démontrer, si l'histoire littéraire et artistique ne nous avait conservé le souvenir de tous les groupes, clans, cénacles, qui de tout temps, ont réuni dans une vie commune les hommes de mêmes goûts et de même vocation.
On se souvient que l'impasse du Doyenné logea, à un moment donné, presque toute la jeune école romantique.
Théophile Gautier raconte ailleurs, dans une autobiographie, qu'après la Révolution, étant installé avec sa famille au n° 6 de la place Royale, dans un angle en retour d'équerre, il eut le bonheur de voir Victor Hugo, qu'il ne connaissait encore que de nom, s'installer juste en face, au n° 8, formant l'angle opposé. Et il ajoute que ce voisinage dut exercer une influence décisive sur sa vie.
En effet, la vie à l'ombre d'un grand homme doit être forcément différente de la vie à l'ombre d'une épicerie, et les pensées prennent un essor particulier
chez celui qui sait qu'un mur mitoyen seulement le sépare d'une céléi)rité.
Vous vous rappelez peut-être ces bibelots, porteallumettes , portraits . qui ont eu tant de succès à l'exposition d'électricité. Soumis a des procédés chimiques, ils acquièrent la propriété d'emmagasiner la lumière. Aussi, après avoir été exposés à une flamme très vive, reluisent-ils pendant quelques minutes dans l'obscurité.
Je crois bien que nous jouissons tous un peu de cette propriété, après avoir subi longtemps un contact ou un voisinage illustre.
Erffo : l'étude du voisinage envisagé à ses points de vue les plus divers et dans ses conséquences les plus variées, devient un des éléments principaux de notre essai de physiologie parisienne.
Et maintenant, avant de passer amicalement mon bras sous celui du lecteur et de le conduire chez les diverses célébrités qu'il brille de connaître, un mot de la maison parisienne, puisque c'est elle ((ui va constamment défiler sous nos yeux.
Trois personnages essentiels se partagent, à des titres divers, la jouissance de la maison parisienne: le propriétaire, le locataire et le concierge.
Il y a eu de tout temps, entre les propriétaires et les locataires^ une sorte de haine de caste, et ces deux classes de contribuables se sont livré, à travers
les siècles, une guerre sourde, dont bien des ouvrages littéraires ethistorii|iies ont retracé les épisodes intimes et particuliers.
Ces derniers temps, les locataires parisiens, changeant subitement de tactique, avaient fait retomber tout le poids de leurs rancunes sur le concierge, qui est, ici bas, l'humble représentant du propriétaire. Le concierge, philosophiquement, a laissé passer l'orage, se contentant de se rebiffer un peu quand il se sentait serré de trop près, mais tenant fort bien tête, d'ailleurs, à ses persécuteurs, dont il comptait bien lasser l'animosité. C'est, en effet, ce qui est arrivé.
Les locataires n'ont pas tardé à lâcher prise, attendant des jours meilleurs, découragés, d'ailleurs, et se faisant peu à peu à l'idée d'une lâche et définitive soumission.
Sans vouloir prendre parti pour les uns ou pour les autres, je dois le dire, j'ai toujours trouvé d'une ingratitude révoltante la conduite des Parisiens envers leurs concierges.
Pour vous prouver le bien fondé de cette observation, il me suffira de vous montrer le concierge parisien dans l'exercice de ses fonctions, et tel que nous allons le rencontrer au cours de la plupart de nos visites.
Il va sans dire que toutParis ne peut pas demeurer à l'entresol, qui d'ailleurs est généralement l'étage
favori des seuls snobs. Les vrais Parisiens, eux, demeurent à tous les degrés possibles au-dessus du niveau de la mer. Il en est, possesseurs d'appartements vastes et riches, dont l'altitude se chiffre par une quantité colossale de marches d'escaliers représentant parfois une demi-douzaine d'étages.
Or donc, lorsque vos relations vous mettent en demeure de les gravir, ces étages, cent fois pour une, vous vous arrêtez au rez-de-chaussée, en frissonnant à l'hypothèse subite que peut-être votre ascension sera inutile et que vous trouverez visage de bois.
Ce qui vous rassure, cependant, c'est la présence, quelque part, au fond d'im couloir, d'une espèce de bureau d'informations, aux vitres troubles, où. se lii généralement la précieuse indication suivante :