PARLEZ AU CONCIERGE
Parler au concierge! Mais certainement, vous ne demandez pas mieux que de prendre une conversation à ce brave homme,' dans l'espoir qu'il vous donnera peut-être un renseignement sur la présence eu l'absence du locataire qui vous tient à cœur.
Toc, toc!... Un caniche seul vous répond. La loge est fermée à clef... Pas de chance.
Subitement, votre fi'ont se rassérène, vous venez d'apercevoir, accrochée à la pomme de la rampe, une
superbe pancarte sur kicpiello une iiiaiu inliabile, mais bien intentionnée, a tracé ces mots :
Le concierr/e est dans Fescalier.
Vous commencez bravement votre ascension. Le premier étage est franchi; pas de concierge. Bast! vous avez le temps de le rencontrer, puisque votre visite demeure au sixième, et, à moins que la pancarte ne soit une insigne duperie , il est impossible que cette rencontre n'ait pas lieu.
Rassuré par celte réflexion, vous continuez à monter aussi lentement que possible. Vous êtes au deuxième. Là, subitement, une folle terreur vous prend; une autre pancarte flotte bercée par un courant d'air, au col sculpté d'un balustre. « Ah ! mon Dieu, peut-être le concierge a-t-il la manie des rallye-papers. Il aura pris l'habitude de prodiguer les pancartes et de jalonner ainsi le cours de ses propres pérégrinations pour procurer à ses visiteurs les ém.otions d'une chasse à travers son immeuble, chasse qui pourrait bien aboutir au grenier, ou à la cave.
Allons, c'était une fausse alerte. Le concierge n'a , pas la manie des rallye-papers. La pancarte indique simplement un appartement vacant.
Vous vous décidez à reprendre votre voyage, avec beaucoup de bruit, dans l'espoir d'attirer l'attention
l'invibible concierge eu lui faisant croire à un accident.
Votre manège réussit. Une tête entourée de cheveux apparaît à des hauteurs vertigineuses, penchée dans le cylindre de la cage et semblable à une gargouille posée sur la rampe.
Et maintenant faites bien attention à ceci :
11 vous restait quatre étages à monter. Vous ne les montez pas. Vous attendez tranquillement, le pied en suspens sur une marche. Ces quatre étages, le concierge les franchit pour vous, — et vous apprend souvent que le locataire demandé est absent.
A cette bonne nouvelle, qui vous épargne quatre étages, vous poussez un soupir de satisfaction et vous remettez votre voyage à plus tard.
Donc, voilà un homme, un de vos semblables, qui pousse l'abnégation jusqu'à passer sa vie dans les escaliers pour vous épargner quatre étages quand vous venez une fois par an visiter l'un de ses locataires, et c'est cet homme-là qu'on bafoue journellement, c'est cet homme-là qu'on accuse de nourrir une haine invétérée contre les locataires, et à qui onrepi'ochait encore l'an dernier d'avoir usurpé le poste de fonctionnaire public dans l'opération du recensement quincpiennal. Allons donc !
La seule statistique suffirait à nous démontrer cjuc
le concierge est tout simplement la Providence des Parisiens.
Additionnez tous les concierges de Paris, faites le total des étages dont ils nous épargnent chaque jour l'ascension et la descente, et dites-moi si l'on ne peut pas raisonnablement affirmer que sans les concierges qui sont dans ï escalier, la race parisienne serait dès longtemps tombée dans la dégénérescence finale, par suite de trop grandes dépenses de forces ascensionnelles
Cette question vidée, — et elle s'imposait, les concierges et les escaliers formant la préface inévitable et logique de nos intérieurs, — je passe au home parisien lui-même.
Certains écrivains s'efforcent depuis quelque temps de représenter la vie parisienne domestique sous des couleurs déplorables.
Et l'on se demande d'oîi leur vient cette fureur d'avilissement, alors que nous autres, simples mortels, nous trouvons nos maisons très gaies, pour peu qu'il y vienne un rayon de soleil, et ne croyons pas habiter en somme des réceptacles à ordures.
Pour moi, je pense que quand on a trop mangé de pain amer dans sajeunesse, il en reste toujours quelque chose. Et je suis convaincu que tels hommes de lettres voient Paris aujourd'hui avec la terrible rancune qui leur est restée des jours où, naïfs débarqués, ils avaient
peur de salir de leurs gros souliers les tapis des escaliers bourgeois et s'arrêtaient, glacés d'effroi, sur les paliers d'entresol aux portes discrètes, lorsqu'un hasard les mettait en présence d'un larbin, rasé de frais, grave comme un diplomate, qui daignait à peine du bout des lèvres, leur lancer un renseignement monosyllabique.
C'est un peu l'histoire de ce héros de Dickens qui, tout frais arrivé à Londres, voyait un présage d'éternel insuccès pour lui dans la façon dont un cocher debonne maison le toisait du haut de son siège, et s'en souvenait plus tard pour vouer une haine inextinguible à toute la race des laquais, voire même à leurs maîtres.
Ce qu'on a dit de plus juste sur le Jwme parisien, c'est cette appréciation d'un de nos anciens ministres.
— Vous ne connaissez point Paris, disait M. Bardoux à un ambassadeur étranger, celui d'x\ngleterre, je crois... Et savez-vous pourquoi ? Vous ne montez pas assez haut dans les visites que vous faites à des Français. La France n'habite pas au premier, la France loge au troisième étage, au (juatrième, parfois sous les toits. Etes- vous quelquefois monté jusqu'au troisième étage ?
— Non.
— Eh bien, c'est Là que je voudrais vous inviter à quelque dîner do famille sans fracas, où l'on cause de tou et avec esprit ; où l'on connaît tout et avec sûreté ;
OÙ l'on p.jsse en revuo la pièce nouvelle, le roman d'hier, la poésie à la mode, la question politique à l'ordre du jour; oîi l'on porte la santé du vieux père en buvant un vin vieux, honnête et franc comme la maisonnée; oîi le fils sera menlecin, soldat, ingénieur, commis — qu'importe ! — laborieux certainement; oîi la fille, tandis qu'on prend le thé, joue une sonate de Mozart ou déchiffre une page de Beethoven.
« Il en est des milliers , de ces logis , dans ce grand Paris que vous regardez comme la capitale du vice, logis aimables oii l'honneur n'affecte point de puritanisme, mais hausse les épaules devant tant de turpitudes, ou plutôt les ignore, et où le cœur et la main sont grands ouverts. Seulement, ces logis, il faut les découvrir, il faut parfois grimper très haut, et les étrangers n'aiment pas à franchir beaucoup d'étages... »
Non certes, ajoute M. Jules Glaretie,qui cite cette boutade dans la T7e à Paris (ou qui l'invente, ce qui ne lui enlève rien de sa valeur), Paris n'est pas ce « high-life quelque [leu international, cette poignée tapageuse, haletante, affolée, qu'on voit partout, qui vit en plein air, comme les Espagnols et les ItaHens, qui ne connaît point le coin du feu, le doux pelotonnementde fêtre dans le Jiome choisi, qui, faisant de la vie un théâtre, se farde comme elle se grimerait, se met en scène, en vue, en vedette, rit devant la galerie,
l)Ose devant les g;izetiers comme les acteurs devant le photographe, et fait tant de bruit, tout en étant une minorité, un groupe, un détachement, qu'on la prendrait volontiers pour une armée. »
Et tout cela nous prouve une dernière fois que les snobs n'ont rien de commun avec les Parisiens chez eux.
Aussi est-ce avec une Ame tranfjuilleque je recommande au lecteur le livre dont il va tourner les pages silencieuses et les coins de rue bruyants, certain que Madame et Monsieur ne cesseront pas un seul instant de se trouver en pays de connaissance.
Il est dans Paris un quartier privilégié, aux rues nombreuses et accidentées, aux maisons généralement blanches, aux persiennes discrètes. Ce quartier abrite, outre les mœurs faciles dont il ne saurait être question ici, une grande quantité d'hommes en vue des arts, des lettres, de la politique et delà finance.
Il est traversé au centre par une des hgnes d'omnibus les plus vivantes et les plus parisiennes de Paris (Batignolles-Glichy-Odéon), et borné aux deux extrémités par les boulevards extérieurs et par la ligne des grands boulevards.
C'est par ce quartier que nous commencerons, au risque de réserver les autres pour une occasion meilleure. Nous y pénétrerons par la rue de Douai, à l'en-
droit même où débouche, toutes les cinq minutes, l'omnibus que M. Ed. About a appelé « le char du progrès », sans doute parce qu'il passe presque sous ses fenêtres. De là nos investigations rayonneront en droite ligne dans la direction du quartier Saint- Georges.
Si cet itinéraire, à la confection duquel notre fantaisie seule a présidé, déplaît à quelques-uns, nous leur en demandons humblement pardon. Ils sont libres de commencer le volume par le milieu ou par la fin, ou de hre les chapitres au rebours ; l'intérêt n'aura point à en souffrir, l'avantage le plus précieux do cette œuvre documentaire étant précisément l'indépendance relative de toutes ses parties.
Ituc de Douai.
Une rue propre, bien alignée, avec un coude au bout seulement, où l'omnibus de BalignoUes-Glichy met un éternel va-et-vient.
Je n'y pénètre qu'avec respect. Les hommes célèbres qu'elle abrite suffiraient seuls à illustrer une capitale. Ludovic Halévy y voisine avec Jules Claretie; Edmond About y coudoie son collaborateur Sarcey.
(' La liberté du chez soi, a dit Balzac, commence à 50,000 francs de rente. » J'en conclus que la profession d'homme de lettres n'est i)lus un métier de meurtde-faim, car les noms que je viens de citer ont tous plus ou moins pignon sur rue.
Edmond About, qui gagne 200,000 francs par an avec son journal, et qui possède déjà un château près de Saverne, vient d'en acquérir un autre à Osny, près de Pontoise. La maison dont il est jtropriétairo, rue de Douai, porte le u"6; une maison aux apparences
bourgeoises, aux volets rembourrés, fivec une ontrce voûtée aboutissant à une cour oii l'on voit briller le matin des dos vernis de coupés entourés de palefreniers affairés.
M. About occupe le premier et le second étages réunis par un escalier intérieur, et qui sont à peine suffisants pour loger sa nombreuse famille, — il a huit enfants.
Grand amoureux de la campagne, M. About est rarement à Paris, et s'occupe bien plus de loin que de près de son journal et de sa maison de la rue de Douai.
Homme à expériences, il aime bien s'occuper des petits détails d'installation et d'aménagement intérieur. Aussi le château d'Osny, qu'il est allé habiter, pour la première fois, au printemps dernier, le tient fort affairé. Il essaie des pompes à eau, des conduites de gaz, et projette sans cesse des réformes et des embellissements qui, finalement, se chiffrent par des dépenses considérables.
Je n'ai pas besoin de rappeler ici pourquoi ce fin lettré, qui s'est laissé si regrettablement entraîner par les passions politiques, n'a pas figuré encore aux élections académiques.
Détail bizarre : il y a dans le vestib'ile du rez-dechaussée, au pied de l'escalier, un superbe sphynx en porphyre qui a l'air de se mirer dans une glace encadrée avec un luxe inouï.
QUAUTIKU PIGALLE 21
La présence de ces merveilles décoratives s'explique assez mal dans un lieu semblable. On dirait un salon qui a voulu déménager clandestinement et qui s'est vu arrêter au pied do l'escalier parla concierge.
N° 10, au deuxième, ]\I. Jules Glaretie. — Retraite sacro-sainte de bûcheur, oîi une domesticité féminine met autour du maître des respects de tabernacle, une discrétion de gestes qui semble faire : chut ! aux visiteurs, des pas glissés, toute une pantomime de sollicitude et (le soucieuse vénération. L'on apprend que M. Glaretie est parti depuis des heures, 'qu'on ne sait quand il rentrera, qu'il pourrait bien ne pas être visible pendant deux jours à cause des séances de telle ou telle société. Et l'on repart avec l'impression (jue le home de M. Glaretie est un des mieux gardés de Paris.
C'est que M. Glaretie est un travailleur féroce, passant des journées sans désemparer dans son petit cabinet, au fond d'un couloir que les entassements symétriques de plusieurs milliers de volumes transforment en vraies catacombes littéraires. L'auteur de Monsieur le Ministre lit, pour le moins, autant qu'il écrit. Aussi les livres ont-ils envahi tous les recoins libres de son domicile et finiront, s'il ne songe àmcttre un frein à leurs empiétements, par menacer sa sécurité personnelle.
Quant à son salon, il est plein de bibelots précieux et tapissé de tableaux de grande valeur, j[)arnu les-
quels son portrait peint par Henner, un de ses bons amis, et un certain nombre d'œuvres dues au pinceau de Vereschaguène, le célèbre peintre russe.
M. Glaretie est marié et jjère de famille.
N« 22. — Un fort bel hôtel à façade sculptée, situe à l'angle de la rue de Douai et de la rue Duperré. C'est là, au deuxième, qu'habite M. Ludovic Halévy. Les autres étages sont occupés par MM. Th. Lak, le pianiste-compositeur, le peintre Pasini, etc.
Physionomie essentiellement parisienne et fort connue que celle de M. Ludovic Halévy.
L'écrivain de génie qui a découvert la famille Cardinal était, le jour oi!i je l'ai vu, en pleine incubation. Il terminait deux romans, l'un promis au Temps, l'autre à la Revue des Deux-Mondes, — ce dernier dans le goût sentimental et doux, préconisé par l'austère Revue. — M. Halévy aurait-il l'intention de réagir contre les tendances de l'école naturaliste ? Je ne suis pas loin de le penser. Ni lui non plus.
En attendant, il se repose des fatigues du théâtre. Depuis près d'un an il n'a pas écrit une ligne de scénario. Attendons-nous à un prochain chef-d'œuvre.
De même que son ami, M. Jules Claretie, l'auteur des Petites Cardinal est un grand liseur, adorateur de Voltaire et disciple fervent de Diderot, de Mérimée, de Heine. '
Son appartement est rempli d'objets d'art, de bibelots, de chinoiseries. Quelques dessins fort originaux de son collaborateur- Meilhac. Le buste de Georges Bizet, Vauieuv (\e Carmen, el\e cousin de M. Halévy, exécuté par M. Paul Dubois; les bustes de Desclée et de Schneider ayant des fûts de marbre pour supports, par Garrier-Belleuse; la statue du compositeur Halévy; un dessin fort original de Paul Pienouard, représentant une leçon de danse donnée par M""^ Mérante (M'i° Zina, de l'Opéra) dans son appartement de la rue Richer. Enfin le portrait du maître en paletot et en chapeau haute forme et se saluant lui-même dans une glace. Le portrait est signé Degas, et a excité en son temps une grande curiosité dans le monde artiste.
Ajoutons que M. Ludovic Halévy a uarante-neuf ans, sans les paraître. De même que MM. About et Claretie, il est marié et père de famille.
N° 43. Une maison bourgeoise, trouée d'une grande porte cochère, avec des boutiques de chaque côté.
Jules Noriac demeuiait là, à l'entresol.
On traversait un joli salon blanc et or, au plafond peint, orné île moulures et de festons. Une porte, à droite, s'ouvrait sur une chambre à coucher. Là, sur un grand lit à balda([uin bleu, ayant au-dessus de sa tête le portrait de sa petite fille, agonisait depuis des années l'homme qui avait semé tant d'esprit dans le livre et la presse; une tête pùlc aux yeux caves, aux
creux ombrés, aux jaunes sillons tracés par d'indicibles tortures. Je me souviens, comme si c'était hier, de la dernière visite que je lui fis.
Il me tendait une main amaigrie, presque diaphane, qui pressait faiblement la mienne. M""" Noriac était à ses côtés. Elle avait les larmes aux yeux.
Le visage du malade était empreint de la résignation philosophique que nous lisions jadis sur les traits de notre regretté Xavier Aubryet. Il ne voyait presque personne; l'oubli avait fait autour de lui comme l'ombre d'une mort prématurée, et, il me le dit stoïquement, il était fait, depuis longtemps, à l'idée de cette fin qui nous attend tous.
Je le quittai vivement ému. Il me semblait que je venais de voir en action l'amère préface de la Philosophie mondaine, dédiée à ceux qui souffrent, oîi Aubryet se plaint doucement de Paris, son idole, et plaide la cause de ceux qui , comme lui , attendent sans cesse Viieure du soulagement qui ne sonne Jamais. « Maladie et Paris, dit-il, sont deux termes qui s'excluent... Paris n'aime que les gens bien portants, parce qu'il n'aime que le succès, et que la maladie est un revers comme la pauvreté. »
Je fais quelques pas. Me voici au 59, chez M. Francisque Sarcey.
Un petit hôtel bizarre, à deux étages, à la porte
étroite et au faîtage mince. Tout de suite, en entrant, à droite, un escalier pratiqué dans le sol attire l'attention. Je le signale aux personnes myopes; — un faux pas peut les précipiter dans la cuisine, dont on voit reluire en bas les fourneaux et les batteries, et d'oii montent d'alléchants parfums.
M. Sarcey est un gourmet. Ça ne fait pas l'ombre d'un doute. Je me pénètre bien de ce détail en franchissant le vestibule, afin de voir le journaliste sous son jour purement humain, c'est-à-dire exempt de littérature, de critique et autres glorioles de ce genre, qui suffisent parfois pour faire du plus ainiablc tête-à-tête une entrevue de diplomates défiants et soupçonneux.
Grosse figure bouffie de potentat littéraire, avec une myopie de penseur et les traits inflexibles que prête à certains hommes mûrs le pontificat de la critique, le tout entouré d'un collier de barbe grisonnante, — tel est aujourd'hui M. Francisque Sarcey.
Son accueil est plein de rondeur, de bonhomie, où perce peut-être un peu d'affectation. Cette façon, par exemple, de dire : « iJ'vas vous montrer ceci ou cela » me semble mal portée par un puriste qui prend le ciel à témoin quand il vous entend prononcer souyier pour soulier, ou cscaylcr pour escalier. Mais on ne saurait l'en blâmer. Four les bomnies en vue, l'affectation est
presque une nécessité; alors autant vaut la sienne qu'une autre (1).
Il est connu du reste que M. Sarcey est un homme charmant dans l'intimité.
Tout en causant il me fait visiter son appartement.
Au deuxième, le cabinet de travail, à baie vitrée sur ie devant, à plafond haut, avec une grande bibliotliù({ue qui fait tout le tour de la pièce à une hauteur d'étage. Contre le mur, du côté du jour, un large divan. Sur la cheminée, entre deux statuettes en vieux bronze, un grand buste en cuivre de Voltaire, qui fut offert au critique, en 1869, parMj\I. les employés du télégraphe, à l'occasion de la campagne qu'il lit au Gaulois contre M. de Vougy, alors directeur du télégraphe. On se rappelle peut-être que cette campagne fut le point de départ de la vogue actuelle de M. Sarcey. Elle devint pendant trois semaines un sujet de plaisanteries continuelles pour les Parisiens. Bon nombre de gens signaient alors leurs télégrammes Francisque Sarcey, sûrs qu'ils arriveraient ainsi rapidement à destination.
Cette même chambre contient, en outre, une photographie de Sarah Bernhardt avec la dédicace : A mon
(1) M. Sarcey a bien voulu m'informer depuis qnej'vns n'est point une affectation chez lui, mais un reste de patois de son pays; Dont acte.
QUARTIER PIQALLE • 27
critique; le buste en marbre du critique, buste très mal fait, du reste, et son portrait au crayon, par Amaury Duval.
A coté de cette pièce, sur le même palier, se trouve une pièce plus petite à laquelle M. Sarcey a fait donner la forme mansardée d'une cabine de navire, et oi^i il vient travailler quelquefois. La cabine a des vitraux de couleur historiés et une très belle cheminée, au tablier orné de peintures sur émail. Sur l'un des vitraux est peint un chat avec celte inscription en caractères gothiques : « J'appelle un chat un chat. » Après Boileau, ça ne peut être qu'une allusion, d'ailleurs incompréhensible pour moi.
Avant de quitter cet étage, je dois dire que les fenêtres du grand cabinet donnent sur un couvent du Sacré-Cœur. M. Sarcey qui faitune guerre si acharnée aux couvents, confesse qu'il serait bien fâché de voir disparaître celui-là, car on viendrait alors lui bâtir dans son soleil.
Au premier, c'est une pièce très vaste avec une alcôve àgauche,et une chambreà coucher pluspctite à droite. Je passe sur les détails de l'ornementation intérieure de l'alcôve. M. Sarcey a sur certaines matières une réputation surfaite qu'il serait heureux de mériter sans doute, mais que je serais désolé de surfaire davantage.
Nous redescendons au rez-do-cliaussée, où 'se trouve la salle à manger, aux murs recouverts de tentures
nnciennes, ornés do crodences, de buflets Renaissance, et d'une vieille horloge à poids de Hollande.
Dans toutes les pièces que je viens de décrire, il y a une ou deux vitrines bourrées de livres. Une vraie superfétation de livres. On en a mis partout, jusque dans la chambre à coucher. Les livres sont une des passions de M. Sarcey. Et vous savez que si ses passions ne sont pas nombreuses, elles sont du moins intenses. Il dépense pour près de 2,000 francs de reliure par an.
En revanche, il ne possède pas de bibelots. Sa myopie ne lui permettant de voir que les objets très rapprochés, il ne comprend pas le luxe en dehors de l'étroit périmètre de sa vue.
C'est peut-être pour cela que le milieu où il vit a cet aspect nu auquel ses ennemis font si souvent de perfides allusions.
Gomme la plupart des hommes de lettres de sa génération, M. Sarcey a eu des commencements assez durs. Il évalue le gain total de sa première année de journalisme à trois cents francs. Un peu plus tard il attrapa une critique à raison de deux cent cinquante francs par mois.
Millaud fondait à ce moment le Journal litlôraire. Il proposa à M. Sarcey le titre de rédacteur en chef, avec cinq cents francs par mois, à condition qu'il payât tous les rédacteurs.
M. Sarcey accepta, et déploya en cette circonstance un exquis talent de roublard et de mystificateur. Après s'être fait adresser des lettres fictives, concernant les devinettes morales et philosophiques dont il émaillait son premier Paris, il engagea une polémique avec luimême, qui mit le public dedans. Les abonnés tombèrent dans la lutte à bras raccourcis.
Le Journal littéraire vécut deux ans ; — M, Sarcey était arrivé à le faire rédiger par ses lecteurs.
Malgré son talent remarquable pour la lecture et son goût très vif pour l'art de la diction, M. Sarcey n'a commencé à faire des conférences qu'à fâge de trentehuit ans. Et il avoue qu'il n'est pas passé maîtce dans ce genre du premier coup.
Il se souvient avec attendrissement de quelques fours remarquables qui ont signalé ses débuts. Une des premières conférences qu'il lit avait été organisée par M. Pasdeloup, si je ne me trompe. Il y pataugea, dit-il, d'une façon si pitoyable, que le public dut croire à une gageure.
A une autre conférence, faite durant le siège, dans la cave que M. Bischoffsheim venait d'installer rue Scribe, M. Sarcey arriva, vêtu en garde national. Il descendait du rempart, l'estomac creux, et n'ayant pas trouvé le temps de quitter l'uniforme.
Il dut s'arranger à l'amiable avec ses auditeurs, pour
suspendre décemment un verbiage qui les faisait pouffer de l'ire.
Ce qui n'empôche pas M. Sarcey d'être aujourd'hui le fin diseur qu'on sait, et d'avoir tous les jeudis, à la salle du boulevard des Capucines, un public enthousiaste qui se forait rouer vil phitôt (jue de manquer une seule de ses causeries.
Je ne mentionne que pour mémoire l'hôtel à deux étages qui met un triangle de grands murs d'alignement au coin de la rue de Bruxelles, presque en face du square Vintimille.
Cet hôtel est la propriété de M""" Viardot, née Pauline Garcia, la sœur de la Malibran, qui y demeure avec son mari et son beau-père, et l'ami de la famille, le célèbre romancier russe Ivan Tourgueneff.
Mais je serais injuste envers la rue de Douai, si jcne signalais, avant de terminer, le rôle prépondérant qu'elle a joué, vers la fin de l'empire, dans l'histoire de la poésie lyrique.
C'est elle qui a vu naitre le fameux cénacle des Parnassiens, fondé par CatulleMendès, quiapporlait de province sa beauté de Christ moderne et une certaine fleur de perversité restée depuis la note dominante de son talent.
Le cénacle, qui se réunissait tantôt rue de Douai (je
ne puis préciser la maison), tantôt dans les salons du marquis de Ricard, boulevard des Batignolles, et plus tard dans le poétique entresol de Lemerre, passage Choiseul, comptait au nombre de ses adeptes de faux timides comme François Coppée, cpii ne devait pas tarder à secouer le joug de l'école, des bohèmes comme Glatigny,des excentrique comme Villiersdel'Isle- Adam, des voluptueux comme Sylvestre , des mystiques comme Stéphane Mallarmé, des poètes-philosophes comme Sully-Prudhomme, etc.. Ce groupe de poètes avait pour dogme fondamental V impassibilité, la quiétude abstraite du bonze reluquant son nombril, et pour culte la couleur des mots, couleur ondoyante et parfaitement indépendante du sens propre tenu en parfait mépris par les Impassibles.
C'est à ce culte que la poésie lyrique de ce temps-là est redevable des vaches aurorales et des seins marmoréens, dont M, Catulle Mondes revendique en grande partie la paternité. Ce qui n'empêche pas les impassibles d'avoir fait la fortune de ce petit libraire, qui est aujourd'hui l'éditeur Lemerre.
Depuis l'époque dont je parle les choses ont bien changé. Le Parnasse s'est dispersé à tous les vents, et la plupart de ses disciples ont donné a leur impassibilité d'autres buts ou d'autres aliments, s'ils ne' l'ont pas complètement abandonnée.
François Coppée est décoré, et il a glissé dans
de vrais morceaux de maitre deux ou trois vers comme celui-ci :
Sa mère allait caeillir les choux-fieui-s ou l'oseule,
pour prouver sans doute qu'il est revenu à des idées plus saines sur le mot en g'énéral,
Catulle Mondes, qui demeure rue Mansart, à deux pas de son ancien appartement de la rue de Douai, a mis une distance plus grande entre ses œuvres récentes et celles d'autrefois. Ses Contes épiques déjà renfermaient les symptômes d'une scission complète avec l'impassibilité. Chez lui, d'ailleurs, le génie industriel devait triompher des abstractions lyriques et le lancer sur une voie plus compatible avec les exigences du public. Après avoir fondé une infinité de Revues et de publications populaires où il donnait place aux jeunes à côté des maîtres les plus en renom, il s'est lancé lui-même dpns le journalisme quotidien. Emile Zola occupe aujourd'hui une place dans ses sympathies littéraires à côté de Victor Hugo, qui jadis y régnait en maître. Ses œuvres récentes, fort bien accueillies par le public, le Roi vierge, les Monstres parisiens, se ressentent naturellement de ces deux influences. Les Mères ennemies, le grand succès de l'Ambigu, ont définitivement consacré sa réputation de poète et d'écrivain.
Quant aux autres Parnassiens, le succès ou l'insuc-
ces, le hasard, la giroualte dos ambitions, le struggle for life les ont semés sur des voies diverses.
Le mar([nis Louis de Ricard fait, je crois, de la propagande radicale à Montpellier. Glatigny est mort depuis longtemps, tué par la vie de bohème. Armand Sylvestre, en qui le voluptueux s'est doublé d'un spirituel fantaisiste, est devenu un des piliers littéraires du Gil-Dlas. Sully-Prud'homme est académi cien; Albert Mérat, secrétaire au Sénat; Stéphane Mallarmé, professeur d'anglais au lycée Fontanes; Armand Renaud est directeur de service aux Beaux- ArtSj-où Léon Vallade est simple employé; Emmanuel des Essarts est agrégé d'histoire; Verlaine, professeur de latin, et Léon Dierx, Ijibliothécaire au ministère de l'instruction publique, dont le chef de cabine est Henr Rcujon, l'ancien secrétaire de la République des lettres.
Inutile d'ajouter que Lemerre, leur ancien éditeur à tous, et qui est encore l'éditeur de la plupart d'entre eux, est millionnaire.
Rue Pigalle.
Une rue en pente, redoutée des cochers de fiacre, un peu tortueuse même dans le bout. Rue générale-
ment pleine de femmes légères et de perroquets, ces oiseaux couleur grenouille tant affectionnés de Gérard de Nerval.
Los femmes et les perroquets se partagent avec les marchands des quatre saisons le droit exclusif d'animer la rue Pigalle. Ce sont les trois éléments constitutifs de son plein air. Les nmtinâes de la rue appartiennent en propre aux marchands des quatre saisons, qui, de sept heures à midi, s'y promènent comme en pays conquis.
« Dès sept heures, me disait un habitant de la rue Pigalle, ces maudits ])ardes du pissenlit se promènent sous nos fenêtres, à pas cadencés, derrière des charrettes qu'ils poussent en avant avec une résignation dédaigneuse — en apparence pour gagner leur vie, mais en réalité pour manifester leur profond mépris des coutumes anti-matinales des Parisiens. Pour se donner une contenance, ils accompagnent leur flânerie de vociférations rageuses, de tyroliennes en démence, de vocalises tour à tour imprécatoires ou larmoyantes qui sont autant de vexations dirigées contre le sommeil de Paris. Quelques ménagères naïves partent de là pour s'apitoyer sur le stock de légumes qu'ils trim- ^ ballent le long des trottoirs. Alors commence l'éternelle 1 bataille entre ceux qui vendent et ceux qui achètent. Dès ce moment, je ne dors plus. — Enfin midi sonne. C'est le signal d'un armistice. Le combat cesse faute
e comballants. La rue i)ai'ail vide, comme si les marhands emportaient avec eux sa physionomie du man. Seuls les trognons, les feuilles, les herbes étenus dans le ruisseau attestent qu'une bataille a été vrée là. Priidemment je mets le nez à la fenêtre. ) désespoir ! A trois pas, un perroquet dont je n'ai amais vu le bec, mais que j'exècre de confiance, s'est ùt l'écho de la rue, dont il a centralise tous les bruits ans son g'osier. Et il les égrène tout le long de la 3urnée à sa fantaisie...
« Voilà ce que c'est que la rue Pigalle. »
Je reprends sans commentaires mes propres obserations , car je ne me charge pas de vérifier cette einture, sans doute poussée au noir.
Au bout de la montée, au centre du décor spacieux ui termine la rue, une fontaine, avec un jet d'eau oujours incliné du coté du vent. Cette fontaine, avec on bassin circulaire d'oi^i, sous prétexte d'embellisselent, les ouvriers de la ville ont chassé les pittoi^esues lazzaroni qu'on voyait éternellement groupés auour , constitue le principal ornement de la place 'igalle.
Celle - ci forme une sorte d'hémicycle , occupé ur la droite par des cafés bizarres, souvent croqués lar les chroniqueurs du (juarticr ; sur la gauche, par
36 LKS PARISIENS CHKZ EUX
la station do départ d'une ligne d'omnibus, dont le; modèles italiens ci-dessus nommés occupent alternati veinent les deux extrémités opposées, la vie de ces modèles consistant à poser, le jour, place Pigalle, et à retourner, le soir, place Jussieu, quartier de la Halleaux-Vins. Au point de vue de la physiologie topographique,la rue Pigalle est bornée au sommet par MM. Heir ner, Puvis de Chavannes, James Bertrand, Kœcklin et les autres peintres locataires du n" 11, qui fait le coin de la place et de la rue ; à la base par M. Henri de Lapommeraye , placé en sentinelle avancée au n° 5, à l'entrée de la rue; à cheval (au îiguré) sur oeiix appartements conLigus, dont les renôtres donnent d'une part rue Pigalle et de l'autre rue Blanche.
M. de Lapommeraye habite le deuxième étage.
Je n'entreprends pas d'esquisser )a physionomie du plus sympathique, du plus aimable de nos critiques. Adoré par toute la jeunesse littéraire de Paris, M, de Lapommeraye semble avoir pris pour devise ce mot de Diderot, dont il est un fervent : « On ne me vole point ma vie, je la donne : et qu'ai-je de mieux à faire que d'en accorder une portion à celui qui m'esiime assez pour solliciter ce présent? »
M. de Lapommeraye, en effet, donne sa vie. Il la prodigue par tempérament, comme d'autres la renferment et l'économisent avarement. Il est peu de Pari-
QUARTIER PIGÂLLE 37
siens qui, à un moment donné, n'en aient emporté linéiques miettes chez eux.
Ecrivains, artistes, auteurs, jeunes ou vieux, obscurs ou célèbres , l'éminent critique reçoit tout le monde avec la môme cordialité, donne à ceux-ci un avis, à ceux-là un conseil, aux autres des encouragements ou des consolations. A partir de huit heures du matin, sa maison est assiégée.
( lette manie d'obliger tout le monde crée à M. de Lapommeraye des labeurs de forçat, qui ne le rebutint jamais d'ailleurs, et auxquels il ne songe pas a :-e soustraire.
l'ne plaisanterie légendaire dans la presse consiste à ri'jirocher au critique, sur un ton plus ou moins goi^iienard, son extrême indulgence. Soit, j'accorde que M. de Lapommeraye est trop indulgent. Mais que les relations seraient donc belles et faciles si l'on en piiuvait dire autant de tous ses confrères !
L'appartement occupé depuis six ans par l'excellent
nique est simple et modeste comme l'homme luiai'ane.
Il y vit entouré de portraits de famille et des bonne.-^ et solides affections du foyer.
II a quatre enfants, dont le plus âgé a sept ans, et (jiii sont tous charmants.
ÀI. de Lapommeraye est naturellement un travailleur
38 LES l'AHISIENS CHEZ KLX.
De bonne heure, le inaLin on le trouve installé derrière son pupitre, en veston rouge et béret. A moins qu'il n'ait absolument besoin de se recueillir. Aloi-s il passe dans un autre cabinet, plus petit et tout bourré de livres.
Son salon, très simple, comme le reste de l'appartement, est orné de quelques portraits signés du peintre impressionniste Renouard. On y remarque aussi le buste du maître, exécuté par Sarah Bernhardt. Et M. de Lapommeraye affirme que la tragédienne l'a fait elle-même, sans l'ombre d'une tricherie.
En me séparant de M. de Lapommeraye, je n'appréhende qu'une chose, c'est que cette courte esquisse ne lui attire de nouvelles visites, alors que le chemin de sa maison est déjà trop connu du public. Et je lui en demande pardon d'avance.
En continuant à remonter la rue, nous laissons à notre gauche le n° 17, oîi demeure M. Henry Lemoine, l'éditeur de musique, et nous arrivons, après avoir dépassé la rue La Bruyère, à la cité Pigalle.
Un petit renfoncement paisible et silencieux, où l'on entendrait parfois l'herbe pousser entre les pavés. Le seul événement qui, de temps en temps, rompt la monotonie de cet endroit privilégié, est un feu de cheminée, ou encore un enfant précipité du cinquième sur le pavé.
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Jlais on éteint le feu, on ramasse l'enfant, et tout ■stdit.
C'est pourtant là, dans cette atmosphère stagnante, au deuxième étage du n° 2, que les Vast-Ricouard l)erpèti'ent ce qu'il y a de plus déplorablement nul comme naturalisme.
N° 57. — M. Alfred Darimon, ancien député.
On se rappelle peut-être la grande vogue de M. Dai'imon, à l'époque oi^i, pour bien marquer qu'il se ralliait à l'Empire, il imagina d'aller aux Tuileries en ':ulotte courte.
Cette culotte fait partie aujourd'hui des objets tintamarresques de l'Empire, au même titie que l'encrier de M. de Laboulaye.
Nous voici enfin au haut de la rue Pigalle, sur la place même, au pied de cette maison aux hautes baies vitrées, garnies de rideaux bleus, qui porte le n° 11.
La maison a l'air de ne former qu'un seul et vaste atelier de peinture, et son intérieur, en effet, répond à peu près aux apparences, car elle est, je crois, louée tout entière à huit ou neuf peintres, qui s'y sont installés de façon à profiter du grand jour de la place Pigalle, tout en mettant d'accord leur double conscience d'artistes et de contribuables. La maison, d'ailleurs, a
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clé décrite déjà par M. Jules Glaretie dans les Ai-tistes français contemporains.
Le premier qu'il nous a été donné de voir est le maître de grand talent qui a nom Henner.
En dehors d'un certain monde d'artistes, la figure de M. Henner est peu connue. D'un caraclère sobre et réservé, M. Henner vit tout en dedans, détestant le bruit, n'aimant pas à se prodiguer et ne fréquentant qu'un petit nombre d'intimes, dont son voisin, déjà nommé, de la rue de Douai, M. Jules Claretio.
A part ces petites sévérités inhérentes à son caractère ou nées des exigences de sa grande vogue, M, Henner est d'un abord avenant et sympathique.
Son atelier, garni de chefs-d'œuvre, aux murs ornés de tapisseries anciennes rapportées de Rome, est actuellement plein d'ouvrages sur le chevalet, que M. Henner soustrait à la vue des indiscrets en les tournant face au mur. L'éminent artiste m'a fait, néanmoins, la faveur de se départir de sa rigueur habituelle et de me les montrer.
C'est d'abord un très gracieux portrait de femme, aux traits extraordinairement vivants ; une étude de nu, destinée, je crois, à ]\I. Ghauchard, directeur des magasins du Louvre ; un petit saint Jean, oîi M, Henner a rendu avec un relief saisissant la physionomie ouverte, éveillée, pleine d'agreste poésie d'un de ses
petits modèles italiens. Un cadre plus grand, c'est le portrait en pied de la comtesse d'Eu, la fille de l'empereur du Brésil.
Entîn, une œuvre destinée certainement à faire du bruit, le jour oîi M. Henner se décidera à la produire, c'est un tableau représentant une jeune femme vêtue de deuil, agenouillée sous une nef, les mains jointes , et penchée en une attitude d'ardente prière.
Entré, au hasard , dans une église du quartier, M. Henner avait remarqué une jeune fille qui priait dans cette pose. Son visage blême, la ferveur douce et triste de ses grands yeux levés au ciel, un air sup- I)liant, presque extatique, épandu sur l'ensemble souffreteux de ses traits émaciés, tout cela frappa vivement le maître.
M. Hennor rentra immédiatement , fit prendre à son modèle la pose observée dans l'église et se mit à l'œuvre.
Il en est résulté le chef-d'œuvre que j'ai longuement contemplé l'autre jour. Je n'ai jamais vu, en matière d'esthétique, un profil plus suavement parisien reflétant un sentiment plus idéal, une pureté plus angéjique.
En face de l'appartement de M. Henner, se trouve l'atelier de M. Puvis de Ghavannes. Son propriétaire, malheureusement, n'est jamais chez lui. Il tra-
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vaille généralement dans un autre atelier qu'il possède à Passy et ne lait que de courtes apparitions place Pigalle. D'où iuqiossibiliLe complète de lui donner une plus large place dans cet article.
Je note sur le même palier encore, l'atelier du paysagiste Delpy, un jeune plein d'avenir, et je passe.
Deux étages plus haut, c'est l'atelier oii Marchai se donna la mort. Il est occupé aujourd'hui par M. James Bertrand.
M. James Bertrand, dont la Virginie a eu les honneurs du musée du Luxembourg, est un peintre littéraire, si j'ose dire. Il s'inspire généralement aux mêmes sources que nos grands poètes ; et les sujets de ses meilleures productions sont presque tous du domaine de la fantaisie. Son pinceau a matérialisé les créations poétirpes de nos grands auteurs : Ophélie, Marguerite, Roméo et Juliette, Manon Lescaut, etc.
Son atelier est encombré d'études où une délicieuse rêverie, sensuelle parfois, presque toujours mystique, semble avoir guidé le pinceau de l'artiste.
La plupart des meilleures toiles de M. James Bertrand ornent actuellement soit les collections d'amateurs distingués, tels que M. Alexandre Dumas, soit les principaux musées de France, soit les collections particu lières de quelques- souverains, du roi de Hollande et du
vice-roi d'Egypte entre autres. Napoléon III avait acheté Chloris et les Petites Curieuses, que les intimes de l'ex-empereur ont pu admirer au palais des Tuileries.
Entre autres lettres dont je ne puis parler ici, faute (le place, j'ai reçu une fort spirituelle protestation de ifuelques habitants de la rue Pigalle. La rue Pigalle répudie les perroquets et les femmes légères dont je lui ai attribué, à tort paraît-il, la propriété.
L'examen des numéros pairs, — et des impairs aussi, d'ailleurs, du haut Pigalle, ne me donne, hélas! pas le ili'oit d'enlever un iota: à ce que j'ai dit, relativement aux |)erroquets et aux femmes légères... La seule rectification que je puisse faire pour le liaut Pigalle^ c'est d'affirmer que l'expression femmes légères est plutôt un euphémisme qu'autre chose. Tenez, je m'explique. Nicolas Piestif, qui n'était pas aussi brutal qu'on veut bien le dire dans ses façons déjuger les femmes légères, a dit: « Les mœurs sont comme un collier de perles, ôtez le nœud, tout défile. »
Eh bien! les femmes du haut Pigalle affichent généralement des colliers de perles où tout est défilé. Voilà.
Quant aux perroquets, je me laisserais plutôt battre de verges que d'en retirer un seul.
N'an déplaise àl'igalle, fini avait son atelier dans cos parages, à l'époque où il faisait sa fameuse statue de Voltaire, la([uelle fit^ure aujourd'hui à l'Institut.
Rappellerai-je ici qu'un plaisant profita un jour de l'absence du maître pour déposer sur le socle de la statue, presque achevée, la malice rimée qui suit:
Voici l'auleui- de l'Ingénu, Monsieur Pigalle l'a fait nu.
Monsieur Fréron l'habillera. Allrhii;i!
On sait que Fréron détestait cordialement Voltaire, qui le lui rendait bien, d'ailleurs, ainsi que le prouve l'épigramme suivante qu'il lui dédia:
L'autre jour au sacré vallon Un serpent mordit Jean Fréron, Savez-vous ce qu'il arriva !
Ce fut le serpent qui creva.
Pardon de cette petite digi^ession. Le moyen de ne pas devenir érudit, dès lors qu'on entre en commerce avec tous les esprits distingués d'une rue parisienne !
Liaient ion de physiologie topograpbiquc . — Le côté pair de la rue Pigalle commence à la Nouvelle Athènes, un café auquel je me garderai bien de refaire ici une virginité littéraire, et finit par une maison bourgeoise.
dont l'angle aigu se profile sur la rue Blanche. C'est là qu'était installée jadis, l'ancienne poste aux chevaux.
Mes lecteurs seraient peut-être curieux de savoir ce qu'il y a eu là avant la poste aux chevaux. Je n'ai malheureusement sur les temps préhistoriques du quartier que des données rudimentaires. Quant à ma propre érudition, pleine d'énormes lacunes, elle ne s'étend guère que jusqu'à l'époque reculée ota la rue Blanche, sise en dehors des barrières de Paris, n'était habitée que par des plâtriers, et oii la rue Pigalle, alors un des plus beaux ornements du hameau de Montmartre, s'appelait rue Royale de Montmartre, comme j'ai l'honneur de le lire sur sur un plan dressé par nos sympathiques échevins de l'an 1740.
Je rentre dans les sphères modernes.
A partir de la rue de Laval, le côté pair de la rue Pigalle commence à s'épurer.
Il y a, d'abord, un petit coin tranquille oi^i vient s'amorcer la rue de la Rochefoucauld, et oi!i Victor Hugo a demeuré pendant un certain temps, après la guerre.
Le n" 54, une belle maison avec un grand parc derrière, est la propriété de M. Picot, ancien juge d'instruclion!
La maison contiguo, qui porte le n° 66, appartient à la rue de la Rochefoucaidd. Je la passe sous silence
ici, quitte à en reparler plus loin avec les autres maisons importantes de cette rue.
Rentrons dans la seconde moitié de la rue Pigalle, qui s'étend en deçà de la rue Notre-Dame-de-Lorette. Là, le côté pair reste insignifiant jusqu'au n° 20, à partir duquel les maisons se transforment en hôtels.
Le n° 20 est lui-même un hôtel de fort belle apparence, mitoyen des n"^ 21 et 19 de la rue de la Rochefoucauld dont il est séparé par un grand jardin. Il est habité par le propriétaire. M. Paul Bérard, ancien secrétaire d'ambassade, et dont la famille es^ alliée à celle de notre confrère M. Bûcheron (Saint- Genest).
Le n» 21, en face, possède un des plus beaux parcs de la rue. Cet hôtel dont les principaux bâtiments ont été convertis en habitations bourgeoises, compte parmi ses locataires M. Giraud, le compositeur de musique.
Le n° 18 est la propriété de M. le baron Davillier, un érudit et un collectionneur dont le goût éclairé à souvent servi d'arbitre à l'ancien ministère des beauxarts.
M. le baron Davillier est possesseur d'une célèbre collection d'objets d'art de l'époque de la renaissance et du moyen âge.
Il est en même temps un des rares Parisiens qui
QUARTIER PIGALLK
connaissent à fond le vieux Paris, et il a su recueillir, sur Paris, grâce à son zèle d'amateur, des documents d'une valeur inappréciable.
M. Paul du Grotoy, qui a étudié les collections de M. le baron Davillier dans un ouvrage spécial [Collections et Collectionneurs), fait de ces trésors artistiques la description suivante :
« En pénétrant dans ce sanctuaire, on ne peut se défendre d'un véritable éblouissement. Sur les murs tendus de damas rouge à grands rinceaux se détachent des tapisseries, des majoliques, des tableaux et des bois sculptés; dépouilles opimes du passé, conquises dans toute l'Europe, sans que leur propriétaire victorieux ait jamais reculé devant les sacrifices que les circonstances lui imposaient.
a Ce musée dont chaque objet est une fortune n'a rien à envier à Cluny. La galerie a dix mètres de long, son plafond est à caissons avec des peintures de va-leur. Trois grandes fenêtres drapées de rideaux en ancien velours de Gênes ciselé et brodé d'or s'ouvrent sur le jardin et laissent entrer à flot des torrents de lumière qui font briller les ors, scintiller les reflets métalliques des faïences hispano-moresques, reluire les pierres fines et l'acier des armures et presque mouvoir, comme s'ils étaient vivants, les personnages des vieilles tapisseries.
« A l'entrée de la galerie, sur une table, se trouvent
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les médailles et les plaquettes de bronze rangées les unes à côté des autres, se détachant, vertes ou noires, sur un tapis de velours cramoisi comme des massifs au milieu des plates-bandes d'un jardin. Point n'est besoin d'ouvrir une vitrine ou de faire glisser des tiroirs. Elles sont à la portée de tous ceux qui les aiment et . les comprennent. Ils peuvent les prendre à la main, les examiner, les admirer ou les discuter. Une loupe destinée à cet usage est à la disposition de tous.
« Une grande vitrine aux armatures de cuivre, carrée, haute de six pieds, posée sur une table couverte de vieilles étoffes qui tombent jusqu'à terre, étale au milieu de cette salle des richesses bien choisies. On se dirait au Louvre, dans la grande galerie d'Apollon. Sur des tablettes de velours disposées en gradins se trouve le trésor oîi brillent des bijoux, des émaux, des Palissy et des verreries de Venise. — C'est le tabernacle des objets précieux. »
Qu'on me permettre de terminer cette esquisse d'une des plus riches collections de Paris en citant une anecdote qui peint bien le collectionneur.
Un paysan des environs de Valence possédait une œuvre d'art milanaise du xv* siècle dont il ignorait absolument la valeur. C'est un bouclier de fer repoussé en ronde-bosse et damasquiné d'or, qui montrait Vénus cherchant à retenir Adonis au moment où il
part pour la chasse. Ce bouclier servait de couvercle à une de ces ja r r d'huile employées dans la contrée quand il fut remarqué par des peintres dont l'admiration éveilla les premiers soupçons dans l'àme du paysan. Aussi quand M. Davillier, informé de cette découverte, se présenta pour l'acheter le propriétaire refusa de s'en défaire. Toute la rhétorique du collectionneur parisien échoua devant l'entêtement du paysan. Le baron Daviilier dut repartir les mains vides. Cependant plus habile que les autres, il sut, à l'aide d'arguments irrésistibles, conserver des intelligences dans la place et dresser ainsi ses batteries pour l'avenir.
A partir de ce moment, craignant de se laisser influencer, le campagnard résolut de ne plus laisser voir son trésor qui fut mis sous clé, soustrait à tous les regards et gardé précieusement comme les pommes du jardin des Hespérides par le dragon mythologique.
Inutile de dire que cette décision fit au bouclier une réputation légendaire. Plus que jamais, les marchands et les amateurs vinrent en foule tourner inutilement autour de sa maison.
Malheureusement pour lui, notre homme était déjà aux limites extrêmes de lavie. Il avait dépassé quatrevingts ans. A cet Age le présent nous appartient à peine, on ne peut répondre du lendemain et, jeunes
OU vieux, n'ont jamais, que je sache, rien emporté avec eux dans l'autre monde.
Il fallait se rési^'ner à attendre. M. Davillier se résigna. Cependant, le Valencien ne pouvait avoir la prétention de rester immortel.
Comme un fait exprès, à partir de ce moment, l'octogénaire eut, plus que jamais, des regains de jeunesse et avec un entêtement de mauvais goût se mil à repousser obstinément du pied le rebord de la tombe.
Dix ans d'attente s'écoulèrent. Au bout de ce temps une dépêche arriva rue Pigalle.
— Venez au plus vite, disait-elle.
Ne pouvant faire autrement, le propriétaire têtu, qui était au plus mal, se préparait enfin à rendre son âme à Dieu et le bouclier à autrui.
M. Davillier ne se le fit pas dire deux fois; prendre le train, traverser toute la France, arriver d'une seule traite à Valence fut pour lui l'affaire de quelques mauvaises nuits.
Le malade vivait encore, mais il n'en valait guère mieux pour cela.
Notre voyageur établit immédiatement un siège en règle. Il s'aboucha tout d'abord avec le confesseur du moribond, lui avoua sans détour pourquoi il était venu et lui promit quelques saints en carton-pàte pour l'or-
QUAUTIEn PIC.ALLE 51
nement de sa chapelle, s'il menait à abonne lin la délicate négociation qui l'amenait à Valence. En retour, le vicaire enchanté se chargea de persuader son client, à toute extrémité, qu'il était nécessaire, avant de mourir, de fonder pour le salut de son âme q.uelques œuvres pies dont le bouclier vendu à M. Davillier devait faire les frais.
Ce qui fut dit fut fait. Le baron paya largement la rémission des fautes du pécheur et reçut en échang©^ le bouclier de ses rêves.
X° 12. — A cet endroit, un gracieux hôtel orné d'un perron et d'une marquise vitrée, sis au centre d'une cour spacieuse, et entouré de jardins, donne à la rue un cachet de haute aristocratie et de suprême distinction .
Cet hôtel fut élevé par Scribe, qui l'a habité fort longtemps.
Son propriétaire actuel, M. le comte Théodore d'Estampes, est un homme de goût, qui, par égard pour les souvenirs littéraires qui s'y rattachent, en a pieusement respecté toute l'ornementation intérieure.
Il est vrai qu'avant lui l'hôtel avait été la propriété du banquier Oppenheim, lequel tout en respectant lui aussi la mémoire de Scribe, n'en a pas moins laissé çà et là, quelques traCes de son goût pour les dorures.
Cependant, les plafonds peints par Cicéri, les pan-
neaux, les lambris sont restés intacts. Au premier, oîi sont actuellement les appartements privés de M. et de M""' la comtesse d'Estampes, on peut voir encore au centre d'un plafond, qui abritait le cabinet de travail de Scribe, une plume d'oie emblématique que Fauteur y avait fait peindre, une manière de glorifier, sans doute, l'humble instrument, source de tant de richesses.
M. le comte d'Estampes fait lui-même les honneurs de son appartement avec une bonne grâce charmante. Au rez-de-chaussécy un cabinet de travail qui forme un vaste salon aux meubles sombres, communique avec la salle à manger. Les deux pièces s'ouvrent sur une coquette vérandah élevée en plein jardin, et qui se transforme en serre les jours de soirées. Le salon renferme quelques-uns des tableaux de la riche collection de son propriétaire, ceux entre autres de M'"* Geoffrin{l) et de sa fille, la marquise d'Estampes, peints par Nattier (1740).
Dans les pièces avoisinantes, j'admire successivement des Velasquez, des Van Dyk, le Fou d'Anvers, par Jordaens, quelques dessins de Gavarni, première manière, le portrait de Léonard d'Estampes, archevêque et duc de Reims, peint par Philippe de Champagne, etc.
(1) Le. portrait de M""" Geoffrin a donnr lieu récemment à un procès assez retentissant qui n'en a ji^s d'ailleurs établi l'authenticité d'une façon absolue.
QUARTIER PIG.VLLE 53
Les jardins de l'hôtel d'Estampes touchent au parc de l'hôtel de M""» la baronne de Forget, qui porte le n" 19 delà rue de la Rochefoucauld. Nous retrouverons cet hôtel en pénétrant dans cette rue par la rue de la Tour-des-Dames.
Il ne me reste plus qu'à citer, parmi les habitants de la rue Pigalle, deux noms illustres: MM. de Banville et Goquelin. L'un est architecte, l'autre, menuisier.
Je termine par une odieuse indiscrétion.
Dans les Scènes de la Vie parisienne {Un homme d'affaires), Maxime de Trailles dit que sa seule fatuité est de prétendre qu'il demeure rue Pigalle.
Le mot m'a fait rêver.
Car j'ai l'honneur de partager cette même prétention avec les éminentes personnalités que je viens de recenser, et je n'en suis pas plus fat pour cela.
Ruo Chaptal.
Une rue toute neuve et qui n'offre pas le moindre intérêt à l'explorateur.
L'histoire parisienne doit une mention cependant à l'élégant rez-de-chaussée du n" 17, oi^i s'est installé récemment avec sa famille un de nos plus grands travailleurs, M.'Jean David, le sympathique député d'Aucli.
M. Jean David, qui partage son activité entre les la-
beurs d'une direction de journal (7a Presse) et les travaux des commissions parlementaires, n'a laissé qu'une toute petite part aux devoirs du maître do maison.
Mais celui-ci reprend toutes ses prérogatives aux mardis de M""" David, où préside la plus exquise cordialité féminine, et d'où les raideurs de la politique et du journalisme militant sont rigoureusement bannies.
Rue de la Tour-des-Dames.
Une rue discrète, silencieuse, où le fiacre est rare. Elle se compose de quelques maisons à façade spacieuse, nette, propre où leblanc domine, et qui semblent dormir là, dans une paix recueillie, sous le manteau immaculé de leur badigeon tout frais.
Nous signalerons particulièrement deux d'entre elles, les n°' 9 et 11.
La première est la proiiriëlé de M. Jouet-Pastré, ad-, ministrateur des forges et chantiers delaMéditerranée, qui y demeure avec sa mère. C'est sur le jardin attenant à cette propriété, que M" Cléry a fait bâtir la maison n" 11, qui élève aujourd'hui à côté de la maison Jouet sa grande façade rectangulaire, tout entière en briques rouges.
Le ])out de la rue, du même côté, est occupé tout entier par un angle de l'hôtel du prince de Wagram,.
qui forme, d'autre part, le numéro 5 de la rue de la Rochefoucauld.
Je me ferais un scrupule de ne pas rappeler ici que la rue de la Tour-des-Dames est pleine de vieux souvenirs chers à bien des Parisiens. On sait que son nom coquet lui vient d'un moulin, qui appartenait aux abbesses do Montmartre. Moins connus sont les nombreux drames qui s'y jouèrent avant et pendant les Gent-Jours, au temps où M"° Duchesnois, alors propriétaire du n° 3, englobé depuis dans l'hôtel Wagram, profitait de ce coin de Paris, retiré et mal surveillé, pour y abriter les victimes des deux partis.
Les n"' 5 et 7, qui ont pour propriétaires actuels M""*^ Jouet et M'"^ Verdé-Delisle, furent habités autrefois par Horace Vernot, puis par son gendre Paul Delaroche (|ui y est mort.
Le n° 15 a été pendant longtemps la demeure du fameux Grisier. Enfin, c'est au n° 9, déjà nommé, que Talma a rendu le dernier soupir.
Rue de La Rochefoucauld.
Gette rue, péremptoirement hybride dans son ensemble, offre à peu i)rès le même phénomène physio-
logiiiue que la rue Pigalle, c'est-à-dire que le bas de la rue est presque tout entier composé d'hôtels aristocratiques et que le haut se termine un peu en queue de poisson. Gavarni, qui connaissait son quartier d'Amslerdnm des lavettes mieux que sa poche, l'avait bien comprise, lui, cette queue de poisson. Et c'est en son honneur qu'il avait accolé au nom de la rue de la Rochefoucauld cette dolente exclamation : « Quelles maximes! » Ce n'est, du reste, pas le seul exemple ({ue nous offre la vie parisienne d'un quartier oi^i les mœurs légères tiennent — dans le sens exclusivement propre — le haut du pavé.
Mais il faut le dire, depuis Gavarni, tout cela est bien changé. Les belles pécheresses qui ont pour mission de représenter les mœurs légères dans ce quartier-là, ne forment plus qu'une infime fraction du demi-monde et encore, d'un demi-monde de basse catégorie, — une bohème féminine qui n'aspire point au pignon sur rue, et qui n'arrive à rien, parce qu'elle gravite éternellement autour du monde des arts et des lettres, oîi l'on va plus souvent à pied qu'autrement.
De là, rien d'étonnant à ce qu'elles tiennent le haut du pavé et même le pavé tout entier.
Puisque j'ai cité le mot de Gavarni, je me crois obligé de constater ici que la rue où nous sommes doit bien son nom à M. de la Rochefoucauld, mais non pas à celui des Maximes. Dont acte.
Maintenant, quand j'aurai dit que la rue de la Ro- Iielbucauld a été habitée jadis par Chateaubriand et )ai- M™° de Staël et que j'aurai dûment attiré l'attenioii sur les restrictions morales que je viens de faire propos de la déclivité de la rue, j'espère bien que la ue la Rochefoucauld ne protestera pas comme l'a lit la rue Pigalle.
Le premier hôtel qu'on rencontre sur la droite, en eniontant la rue, porte le n° 6. C'est un luxueux édi- ;ie tout neuf, qui s'élève sur une petite éminence, 11 contre d'un magnifique jardin.
Tne galerie vitrée, attenante à l'aile gauche, porte t'ile inscription latine : Pictuva.
« Voilà pourtant les artistes modernes ! » pensera un itranger à qui cette inscription n'aura laissé aucun ioute sur la qualité du propriétaire de l'hôtel. « L'art ui s'embourgeoise !... L'ignoble million!... » et aures turlutaines lui paraîtront de consolants aphorismes déposer le long de ce somptueux édifice.
Hélas 1 que le Parisien ne peut-il donner raison à cet tranger! Cela prouverait au moins que l'art commence enrichir les artistes.
Mais point. L'hôtel appartient simplement à un marchand de tableaux, M. Sedelmeyer, et tout Paris y a dmiré, au printemps dernier, les œuvres du peintre lunckacsy.
La seule morale qu'il y ait à tirer de là, c'est qu'on amasse des fortunes de jockey à vendre des tableaux, alors que le métier de peintre ne rapporte pas toujours de quoi vivre. Cela ne soit pas dit pour jeter une pierre dans le beau jardin de M. Sedelmeyer,
J'ajoute, à titre de document, que l'hôtel n" 6 a longtemps appartenu à M™^ de Sansy, dame d'honneur de l'impératrice, dont la mère avait acheté cette propriété sous la Restauration.
Le 11° 12, un petit hôtel tout blanc, et habité par la famille Bartholoni, un nom bien connu dans le quartier, et surtout dans la circonscription électorale qui en dépend.
Cet hôtel, restauré depuis, avait été construit par Nicolas Baudin, puis acheté en 1834 par le marquis de Custine.
Le superbe hôtel d'en face, déjà nommé, forme, avec ses dépendances, l'angle de la rue de la Rochefoucauld et de la rue de la Tour-des-Dames. 11 est habité par le général Berthier, prince de Wagram, et par le prince Murât.
On sait que le prince Joachim Murât fut un des plus brillants officiers de l'empire. Il commandait, en dernier lieu, le splendide régiment des hussards de la garde, dont l'uniforme vert et or seyait à merveille à ce descendant du premier cavalier du monde.
< »ii a imputé au prince bien des fredaines commises i-ir ses amis et compagnons d'armes, au nombre desjiiels se comptait le marquis de Galliffet. Mais ceux [ui connaissent le prince Joachim savent combien ui est chère la vie de famille. Actuellement en dispo- !iibilité, il vit en véritable bourgeois, loin de tous les -niicis de la politique ou des affaires.
L'iiistoire de l'hôtel de Wagram est des plus intéressantes. L'un de ses plus anciens propriétaires fut UMiigainville, qui le céda à M"*^ Mars.
[.'hôtel porta une guigne énorme à l'actrice de la ' '.(luiédie-Française, C'est là que lui furent volés ses diamants. D'autres malheurs succédèrent à celui-là. VAle subit d'énormes différences à la Bourse. Après quoi, elle vendit brusquement l'immeuble, dont l'acquisition, disait-elle, avait inauguré cette série de désastres.
L'hôtel est moins funeste, je crois, à son propriétaire actuel.
N° 14. — Une jolie petite maison à deux étages, à jalousies vertes, à dessins de briques rouges. Elle est habitée par le peintre Gustave Moreau.
On pousse une grille fermant un jardinet qui s'étend devant le perron exhaussé de quelques marches. M. Gustave Moreau travaille généralement dans une petite chambre au deuxième, en face de son atelier,
très modestement meublé, dans un milieu qui donne tout de suite la note de son caracLère simple et réservé. La fenêtre unique, devant laquelle il est installé, a vue sur les terrasses et les belvédères des hôtels d'en face.
Je n'insiste pas, car M. Gustave Moreau a horreur qu'on parle de lui.
Le n° 15, en face, est habitée par M^^ la baronne de Golibria, fille de la marquise du Hallay et sœur de la baronne de Brigode.
Le docteur Pétroz, un des plus anciens médecins homéopathes, est propriétaire du n° 16, oîi il demeure depuis bientôt trente ans.
N° 17. — Maison d'artistes, habitée tour à tour par Millet, Gounod, Cabanel.
Au fond de la cour, un grand ateher mystérieux et clos, aux vitres dépolies. Quelques petits sapins et autres arbustes en masquent les abords et semblent en condamner les portes. Un petit passage cependant existe. Vous vous risquez. Vous frappez trois coups. Le statuaire Franceschi apparaît, l'air bien chagrin.
Il redoute le bruit, n'expose pas, ne fait pas d'envois au Salon, et s'enferme du matin au soir dans le silence et la paix du travail.
La physionomie générale de l'atelier est terriblement
grave, malgré le feu joyeux qui pétille dans la grande cheminée en marbre. Partout des profils sévères, des rigidités de pierre, des bustes célèbres qui semblent fonrcer les sourcils sous l'immobilité du masque sculptural.
Plus gai d'apparence est l'atelier du peintre Burger, qui montre, à gauche, dans la même cour, sa double porte vitrée, aux rideaux blancs.
N° 19. — Un grand hôtel aux dehors antiques et bizarres, dont le lourd portail aux vantaux ouvrés supporte une balustrade de pierre reliant entre eux, à une hauteur d'étage, les deux corps de logis qui ont façade sur la rue.
Le corps de logis principal élève au fond de la cour ses deux étages, à vitraux de couleur et à toiture antique. Il renferme les appartements de la propriétaire, M""" la baronne de Forgel.
jjme jg baronne de Forget est la petite-fille du marquis de Beauharnais, beau-frère de l'impératrice Joséphine, et la fille de la célèbre comtesse de La Valette, dont le dévouement sauva son mari, condamné à mort en 1815,
On se souvient encore de ce trait d'héroïsme conjugal. Le pinceau d'Horace Vernet, en a, du reste, reproduit la scène principale, dans un tableau ([ui figure dans le salon de la baronne de Forget. On voit M. de
La Valette qui a revêtu les habits de la comtesse, et qui s'apprête à sortir de la Gonciei'g'erie sous ce déguisement.
Parmi les autres tableaux de famille et portraits qui tapissent les murs, figurent la reine Hortense, l'impératrice Joséphine, le prince Eugène, etc. L'hôtel est d'ailleurs plein de souvenirs historiques.
En 184U, le prince Louis-Napoléon, au moment de son élection, demanda asile à sa cousine la baronne de Forget, et coucha plusieurs nuits dans son propre ■appartement, au premier.
M™^ de la Valette est morte dans la maison en 1857.
Les salons du rez-de-chaussée, aux riches tentures, aux meubles anciens, sont tous en enfilade, et la pièce principale communique avec une serre vitrée, prenant jour sur un jardin dont les grands arbres, la pièce d'eau, les volières mettent une calme oasis au miheude ce froid paysage parisien.
Ai-je besoin d'ajouter que ce milieu aristocratique encadre à merveille la physionomie affable el distinguée de la baronne de Forget ? Tous ceux qui la connaissent savent avec quelle grâce exquise elle sait faire les honneurs de son salon, un des rares salons où la causerie est restée aimable et spirituelle.
L'hôtel n° 20, en face de celui de la baronne de Forg'et, est habité par la propriétaire, M""= Kakoschkinc,
veuve de l'ancien ministre de Hussie à Naples et du baron Deslandes. Elle y demeure avec son fils, ancien officier de marine, devenu aujourd'hui un peintre de talent.
M™^ Kakoschkine est née Valabrègue. Elle est la sœur du général de ce nom et de l'ancien préfet du palais de l'empereur Napoléon III. On sait que M™" Valabrègue, leur mère, était la célèbre artiste M'^^ Gatalani.
Le n" 22 est habité par M. et M""*" de Gourcy.
C'est au n" 25, oh s'élève aujourd'hui un bâtiment d'une laide architecture municipale, abritant un bureau de bienfaisance et une école, que s'élevait jadis la maison de Volney, l'auteur des Ruines.
Les vieux Parisiens se souviennent encore de cette façade ornée d'une statue et de deux lustres, et de la bizarre inscription qu'on pouvait lire à l'intérieur de l'hôlel :
« L'an 1802, le voyageur Volney, devenu sénateur, peu confiant en la fortune, a bâti cette petite maison, plus grande que ses désirs. »
Que pensez-vous de cette modestie gravée sur pierre ?
Si, au temps oii je n'étais pas né encore, j'eusse fait partie de l'éddité parisienne, j'aurais laissé subsister le pan de mur qui portait cotte inscViption et fait graver
6i LES PAUISIENS CHEZ EUX
en dessous l'apoplithegmo do Lucain : « Eliam periore viiinœ. » (Les ruines mêmes périssent.)
L'ombre de cet excellent sénateur et comte de l'empire eût été bien attrapée.
N° 32, au deuxième étage, M. Jules Cohen. Silhouette bien des fois tracée que celle de M. Cohen. On peut dire de lui qu'il est un des personnages les plus entourés de ce dernier quart de siècle.
En effet, l'auteur de Maître Claude passe sa vie au centre de groupes très animés, variables quant à l'âge et au sexe, et dont la note dominante passe alternativement du grave au doux et du plaisant au sévère. Tantôt c'est sa classe du Conservatoire qui ^ dresse autour de lui une guirlande de cent vingt élèves, où la grâce et les mièvreries de la féminéité parisienne s'unissent harmonieusement à l'élégante souplesse de l'adolescence mâle; tantôt ce sont les choristes de l'Opéra qui l'entourent de leurs attroupements symétriques aux types infiniment accidentés.
C'est à cette destinée particulière d'homme qui vit au milieu des foules, que M. Cohen doit sa nature tout en dehors, son tempérament expansif. Le milieu où il a renfermé sa vie intime, répond à peu près aux milieux où s'écoule sa vie extérieure. Les murs de son appartement sont littéralement tapissés de phothographies de musiciens, d'acteurs et d'actrices célèbres^ ces derniers presque tous ses élèves. Sous deux cou-
ronnes, — souvenirs des bi'illants succès du maître, — on voit les photographies en pied de Rossini, d'Auber, en costume de maître de chapelle de l'empereur, et de Halévy, en uniforme de l'Institut. Dans des cadres, quelques manuscrits de compositeurs célèbres. Sur la cheminée, toute une collection de bustes, avec, au premier rang, celui de Halévy, d'après le buste exécuté par sa sœur, et que nous avons vu déjà chez M. Ludovic Halévy.
J'aurais pris plaisir à refaire ici le portrait physique de M.Jules Cohen. ^Nlais, comme tous mes confrères, j'eusse été forcé de parler de sa barbe et de le comparer à un dieu assyrien, figure souverainement désagréable au compositeur, au double point de vue esthétique et rhétorique. Aussi lui en fais-je grâce.
Le n" 46 vient de perdre un locataire bien parisien, Grévin qui, aujourd'hui, ne quitte plus sa villa de 3aint-Mandé. Je signale le fait, parce que plus tard
ta postérité jurera ses grands dieux que toutes les ■avissantes silhouettes crayonnées par l'artiste étaient 3mpruntées au trottoir de la rue de la Rochefoujauld.
N» 64. — On va au fond d'une cour interminable, on nonte à des hauteurs vertigineuses, et l'on est arrêté inalement par une porte fermée à clef. C'est l'atelier do
fi() LKS PARISIENS CHEZ EUX
M. J.-L. Brown, l'aquarelliste. Il est encombré de défroques militaires, de sabres, de shakos, d'aquarelles superposées où l'on voit des silhouettes vagues de jockeys, d'amazones, d'officiers de cavalerie, de militaires de toutes les époques. Gomme son confrère Gustave Moreau, l'aquarelliste Brown est très ennemi de la publicité. Il ne fait rien pour le Salon et n'expose^ d'ailleurs, qu'à la Société des aquarellistes.
Un autre peintre, M. Palmaroli, a son atelier audessous de celui de M. Brown.
Le n° 66 forme la dernière maison de la rue de la Rochefoucauld. Elle est mitoyenne du n" 54 de la rue Pigalle, et appartient autant à cette dernière rue qu'à l'autre.
Les locataires sont tous des gens de grand mérite. J'y compte M. Haily, le peintre américain, le baron de Laroque, notre confrère, M. Gharles Bigot, M. Lavignac, professeur au Gonservatoire de musique, etc.
La maison est d'ailleurs connue d'une façon toute spéciale, pour ses écuries, qui reçoivent les chevaux d'une célèbre impure.
Rue d'Aumale.
Rue moderne, bordée de hautes maisons neuves» Elle est perpendiculaire, par ses deux extrémités, aux rues Saint-Georges et de la Rochefoucauld, et cette position topographique ne contribue pas peu à y maintenir le calme plat qui constitue son aspect le plus ordinaire. Les coupés les plus tapageurs — et il y en a, .dans cette rue de banquiers et d'agents do change — n'arrachent pas une plainte à son pavé, ne soutirent pas un écho à ses façades léthargiques. C'est une des rares rues qui dorment jour et nuit, au centre même du féroce mouvement de la lutte parisienne.
Si jeune qu'elle soit, la rue d'Aumale a cependant sa petite légende. Un de ses anciens habitants m'a raconté que tout au début de sa création, elle avait failli changer de nom. C'était en février 1848. OdiIonBarrot, à l'apogée de sa popularité, venait de s'installer rue d'Aumale.
68 Lies PARISIENS CHEZ EUX
Profitant de la circonstance, lui do ses amis couvrit la plaque indicatrice de la rue, d'une pancarte qui donnait à celle-ci le nom de : Rue du Père du peuple.
Huit jours après, le Père du peuple franchissait la distance qui sépare le Gapitole de la Roche tarpéienne, et la rue d'Aumale était réintégrée dans son nom primitif.
Lors du percement de la rue d'Aumale, son tracé enleva à la rue de la Rochefoucauld une de ses plus belles et de ses plus importantes maisons.
C'est, aujourd'hui, le superbe hôtel dont la façade, sur la rue d'Aumale, est frappée du chiffre 24.
Les propriétaires actuels de l'hôtel appartiennent à la famille des comtes Clary, qui a donné des reines à l'Espagne et à la Suède par le mariage de Julie Clary avec Joseph Bonaparte, et celui d'Eugénie Clary avec le général Bernadette.
Le comte et la comtesse François Clary sont à la tête d'une immense fortune.
Le n» 22 est la propriété de M, Dreux, l'agent de change bien connu.
M. Numa Baragnon vient de s'installer tout récemment au premier étage du n° 15.
Le n° 14 est habité parim immortel, M. Mignet. La
maison appartenait, je crois à M. Thiers Elle a une ^llée de communication avec l'hôtel de la place Saint- Greorges. La cour, très spacieuse, est partagée en leux par un mur en hémicycle flanqué de portiques lont les briques rouges disparaissent sous le lierre, t qui olTre un vague aspect de ruines de thermes mtiques, — ruines qui n'ont d'ailleurs d'autre raison l'être que de séparer les corps de logis donnant sur la ue, des écuries et des communs.
Le fait de la présence de M. Mignet comme locaaire dans une maison contigiië à celle de M. Thiers, 'est pas aussi dénué d'importance qu'on pourrait être enté de le croire. Il comporte une particularité socio- )gique des plus curieuses. Il est le dernier terme 'un parallélisme dont, avant M. Thiers et M. Mignet, existence humaine ne nous offre aucun exemple.
En effet, du commencement à la fin, la vie de [. Thiers a eu d'incessants et innombrables points de mtact avec celle de M. Mignet. S'étant rencontrés à ix, la ville natale de M. Mignet, les.deux amis firent urs études de droit ensemble, furent reçus avocats nsemble, plaidèrent ensemble pendant un an et demi, itrèrent ensemble dans la lice littéraire, remportèrent, ujours ensemble, des palmes académiques, M. Thiers l'académie d'Aix, M. Mignet à celle de Nîmes, etc. , etc. M. Mignet était alors un homme superbe, à qui le
succès ne boudait pas. Son travail acharné ne renq- i chait pas d'être fort répandu dans les meilleurs salon • oi^i il était connu pour sa manie de se retirer avai minuit avec une invariable ponctualité.
Aujourd'hui, M. Mignet a quatre-vingt-cinq ans. G qui ne l'empêche pas de prendre toujours un soin ex trême de sa personne, et d'ourler coquettement le mèches de ses cheveux blancs.
Esclave de sa destinée, il poursuit à l'ombre de 1 maison de M. Thiers,salongueetglorieuse carrière, er touré du respect et de la vénération de tous ses confrère de l'Institut, et portant allègrement le poids de son ira mortalité.
Un certain nombre de musiciens habitent le haut d la rue. Sans compter le violoniste Alarsickj qui de meure en face, au n" 6, il y en a une quantité d'autre que je ne puis citer.
Richard Wagner lui-même a habité le n° 3, à l'épc que où il faisait jouer ses œuvres à Paris.
Les principaux locataires du numéro 8 sont le mar quis de Lagrange et M. et M'"" Carvalho.
Physionomie très parisienne et très sympathiqu que celle de M. Carvalho. Un diable d'homme, tou jours actif, toujours remuant, passant la moitié de s vie à rOpéra-Gomique. Qui ne connaît son chapeau
QU.VRTIEU IS'OTME-D\ME-I)E-i:OIlETTE 71
vges bords et ses grands faux-cols si remarquableent évasés?
Charmant dans l'intimité, M. Carvalho est unaiablo causeur doublé d'un tin gourmet.
D'où il résulte que sa table est remarquablement îrvie et non moins remarquablement présidée. Complétons ce portrait en deux lignes, en disant le M™" Carvalho partage avec son mari un vif amour )ur les oiseaux, les fleurs, les plantes, les plantes asses surtout, dont l'éminente cantatrice s'est com- )sé une superbe collection, qu'elle soigne avec une llicitude toute particulière.
M. et M"'^ Carvalho ont transporté depuis leurs inatos dans un des grands quartiers mondains de iris.
Me voici au bout de la rue d'Aumale. Une fantaisie î promeneur m'avait fait sauter à pieds joints parîssus la rue de La Bruyère, je reviens sur mes pas in de combler cette lacune.
Rue de la Bruyère.
N° 3 bis — M. Aurélien Scholl.
J'avoue que je suis très confus. On le serait à moins. Présenter au j)ul)lic un homme ([u'il connaît aussi Ijion que vous, aventurer de sang-froid le peu de moyens dont on dispose, dans la description d'un esprit dont le subtil parisianisme a échappé à tant d'autres, c'est là une de ces tâches auxquelles on ne s'attelle point sans scrupule.
Je suis néanmoins forcé de déposer les miens à l'entrée de la rue de La Bruyère, devant la grande porte du n° 3 bis, le concierge de ce respectable immeuble s'opposant formellement à l'intromission do pareils colis, et ma propre prudence m'ordonnant d'ailleurs d'éviter, à cette époque de l'année, tout antagonisme avec les concierges en général.
Les traits de M. Aurélien Scholl offrent, dans le haut du visage, le caractère d'une myopie légère qui adoucit l'acutesse du regard, la myopie spirituelle qui distingue quelques rares chroniqueurs parisiens. Son légendaire monocle vissé dans l'œil joue un peu le rôle d'un paraphe dans une signature, il ajoute à l'expression du masque, souvent gouailleur, et le double cordon qui pend le long du profd souligne énergiquement l'ensemble.
Ge détail semblera peut-être futile à quelques-uns. Je lui trouve néanmoins une importance capitale, et je me représente aussi mal M. Aurélien Scholl sans son
monocle que M. Got sans son ruban rouge. Vous me direz peut-être que M. SchoU aussi a le ruban rouge^ depuis longtemps, et que rien n'empêcherait M. Got de porter un monocle. Mais deux quantités nulles dans l'espèce, ajoutées de part et d'autre, ne peuvent égaliser les deux termes d'un rapport. Donc, mon raisonnement subsiste. Je suis même certain que la postérité n'aura qu'une idée vague d'Aurôlien SchoU si elle ne le juge que par ses œuvres, sans connaître le détail du monocle. L'auteur du buste qui figura au Salon parisien et qui ligure aujourd'hui dans celui de M. Scholl, a fort bien compris cela. Et il a adapté au visage sculpté la virgule sceptique du monocle, une virgule dont la tête sphérique est en verre, et la queue en fd de fer. C'est du vrai naturahsme ou je ne m'y connais pas.
Particularité importante : M. Scholl a su éviter recueil bien connu de tous ceux qui interposent un monocle entre leur oeil et la société. Ce petit vitrage rend d'ordinaire le regard défiant, astucieux, semblable au regard qui glisse sous des besicles ou fdtre à travers un judas grillé. M. Scholl a le visage franc et ouvert. Son accueil est toujours cordial; on sent que la main qu'on serre est celle d'un ami. C'est ce qui explique que notre confrère est sympathique à tout ce qui porte un nom dans la presse, sans distinction d'opinions.
Ceci posé, nous pouvons entrer plus avant dans son intimité.
Son cabinet de travail est très simple : un bureau et d'innombrables rayons cbargés de livres où. règne un désordre qui ferait les délices de V esthète Boileau. (On me pardonnera cette épithète barbare et moderne accolée au plus classique des noms.)
Quelques détails, çà et là, révèlent l'homme d'épée : un magnitique fusil anglais qui dort dans sa gaine de toile, une épée admirable de légèreté, une petite gravure avec une dédicace du fameux Gàtechair, etc.
Au-dessus du bureau, contre le mur, deux tableaux à sujets religieux, dont M. SchoU fait grand cas. L'un est du quatorzième siècle, ce qui explique jusqu'à un certain point les bonnets moyen âge dont le peintre a coiffé les douze apôtres, naïveté dont M. Scholl se délecte fort chaque fois qu'il montre ces tableaux.
La pièce contiguë au cabinet est un salon fort élégant, plein de jolies choses et de précieux objets d'art. Sur les murs, toute une collection de tableaux signés de noms de maîtres : Courbet, Feyen-Perrin, Manet, Stevens, Renouard, l'impressionniste, etc., un dessin colorié de Jules de Concourt représentant un mendiant irlandais — la seule chose en couleur qu'ait jamais faite le frère d'Edmond. Sur la cheminée, un groupe signé Carrier-Belleuse. Un peu plus loin, sur un guéridon chargé de bibelots , une grosse écaille d'huître
QL'ARTIEH NOTnE-DAME-DE-LORETTE
dont on s'exiiliquerait difficilement la présence chez Aurélien Scholl, si elle n'était ornée à l'intérieur d'une perle que ne dédaignerait pas la couronne des Trois- Royaumes. L'antichambre qui donne accès au salon est elle-même tapissée de tableaux, et l'on y remarque, entre autres, contre un lambris, une charge d'un tableau de Stevens, charge dont ce dernier ne manque pas de se plaindre amèrement chaque fois qu'il vient dîner chez Scholl.
De superbes tentures cachent la porte de la salle à manger. En pénétrant dans cette dernière on se trouve en face du portrait du maître, par Paul Robert, le même qui a figuré au salon de 1880. Il ne me paraît guère plus ressemblant que le buste, qui ne l'est, lui, que par le monocle. Le portrait est placé entre deux (Muaux marocains, rapportés de Faës à Tanger, à dos <le chameau, et auxquels M. Scholl attache un prix inestimable.
Puisque nous sommes dans la salle à manger, parlons cuisine. .AL Scholl, qui est un fin gourmet, l)Oussant la conscience jusqu'à abreuver ses amis de liochheim vieux et de fine Champagne à 120 francs la bouteille, a une table exquise, à de rares intermittences ])rès. Ces intermittences coïncident avec les fluctuations de son personnel de service, qui se recrute parmi io sexe faible. On sait que les bonnes cuisinières et femmes de chambre deviennent insupportables à
76 LES P.VHISrEXS CHEZ EUX
Paris, au bout de trois uiois au plus. M. Scholl a pratiqué tout récemment une épuration dans son entourage domestique. Des essais successifs d'acclimatation de telle ou telle nationalité ne lui ont pas laissé l'ombre d'une illusion sur la domesticilé eng-énéral. Et il a acquis cette douloureuse conviction, que l'Europe était incapable de produire désormais des domestiques utilisables à Paris. Par un reste de foi innée, ou peutêtre par besoin, il se cramponne pourtant encore à la Belgique, ce pays des âmes candides. Quand la Belgique l'aura désabusé, il sera forcé de se servir luimême.
Je me hâte de dire que cette sombre perspective n'enlève rien à M. Scholl de sa gaieté naturelle. Il se trouve très heureux chez lui, et n'a qu'un rêve : c'est d'avoir un jardin. Je lui en souhaite un ici, puisque c'est la saison où l'on a coutume de se souhaiter un tas de choses irréalisables dans la pratique.
Causez cinq minutes avec M. Scholl, il aura fait dix mots. Sa conversation est un feu d'arlUiee. Il désarçonnerait les gens les i)lus étroitement cravatés dans leur sérieux.
Dans l'intimité, il faiL volontiers d'excellentes plaisanteries sur ses opinions politiques, disant qu'il est royaliste avec Louis XI, bonapartiste avec Napoléon 1'='' jusqu'à huit jours avant Waterloo, et républicain avec Carnoi.
Si ma modestie ne me forçait de taire ici mes affaires personnelles, je ferais à M. Aurélien SchoU mie révélation certainement inattendue.
Je causais de lui récemment avec un académicien dont je crois devoir taire le nom.
« Ah ! me dit-il, pourquoi SchoUn'est-il resté simplement poète? Le jour où j'ai lu son poème de Denise, j'ai dit : Voilà un maître. — Il est entré dans le journalisme. La poésie aurait dû le pleurer. Moi, j'ai gardé là, comme un éternel regret, le souvenir de son premier poème. »
C'est qu'il y a un tas de questions pareilles qu'on se pose à propos d'Aurélien Sclioll, et auxquelles luimême serait bien en peine de répondre.
Pourquoi Scholl, qui a fait le poème de Denise, un chef-d'œuvre, n'est-il pas resté poète?
Pourquoi Scholl, qui a gagné 100,000 francs avec le Nain jaune, n'est-il pas directeur d'un journal?
Pourquoi Scholl qui a toujours trouvé du nouveau en littérature, n'est-il pas directeur d'un de nos théâtres littéraires?
Problèmes insolubles que je renvoie à qui de droit.
Tel est pourtant le spirituel chronicpieur qui a inventé Guy Bollard.
Comme tous les hommes d'esprit, Scholl adore les bêtes et les comprend admirablement. Son home est rarement dépourvu d'animaux domestiques. Oiseaux,
chats, chiens, rats blancs, autant de bêtes qui se sont disputé ou qui se disputent encore une place dans son cœur. Il a eu successivement trois betes d'espèces variées qu'il a toutes appelées, je ne sais pourquoi : Ernest. J'ai cherché cette énigme. J'ai trouvé qu'i^i'nest était l'anagramme du mot Ternes. Je me suis arrêté là, car je n'ai jamais pu trouver une corrélation entre ces deux faits. Les trois Ernest sont aujourd'hui autant de croix plantées dans le cimetière des souvenirs d'Aurélien Scholl.
Le jour oi^i il se formera une société pour protéger les gens d'esprit comme il y en a déjà une pour protéger'les bêtes, M. Scholl sans doute leur léguera, à toutes deux, une bonne partie de sa fortune.
J'ai consacré une large jJace ici à cet habitant de la rue de La Bruyère, parce que c'est la physionomie la plus parisienne de la presse et aussi du quartier dont je me suis fait l'historien fantaisiste autant qu'inhabile.
Aurélien Scholl est en môme temps un des vieux fidèles de ce quartier. Il a demeuré six ans rue Laffîtte, trois ans rue Taitbout, et il y a deux ans qu'il habite au 3 bis de la rue de La Bruyère. Ce qui l'impose comme doyen à bien des Parisiens de l'arrondissement, sans me compter.
Je reriens en arrière de deux numéros.
En entrant dans la rue de La Bruyère, je n'avais pas aperçu le n° 1, pour la bonne raison que sa porte coehère, directement exposée au jour brutal que jette en cet endroit la rue Bréda, vous crève les yeux. On trouvera, au cours de ces articles, d'autres interversions de ce genre, des sauts brusques, des retraites inexpliquées, des pointes poussées en avant,en arrière, dos velléités de circumnavigation, etc.; il ne faudra jamais y voir autre chose qu'une fantaisie de promeneur, ou une distraction de voyag'eur qui, dans le feu de ses découvertes, a oublié de prendre des points le repère.
Franchissons la porte cochère frappée du chiffre (Ij, et tournons à gauche, oi^i un pavillon à quatre étages ■juvre sur le pavé de la cour une petite porte vitrée, discrète, qui éclaire l'ornementation gaie de l'escalier.
A chaque étage, un palier étroit, une porte élégante, laissant apercevoir parfois une baie à vitraux de couleur; sur les murs, des estampes, des gravures, des dessins, dont le nombre augmente à mesure qu'on monte, indiquant qu'on approche de l'atelier d'un artiste.
f 1) A propos du n° 1 de la rue do la Bruyère, je dois signaler liiio grosseerrcur de VAlmannchDottin. Cet honorable rôpcrtoiro •assigne la maison n° 1 ci/nime demeure au peintre Ph. (Ih. de Larivière, un oncle de M. Meignan, si je ne me trompe. Ov, •cet artiste ne peut y demeurer, puisqu'il est mort en 187G.
Au quatrième, en effet, s'ouvre à droite l'atelier du peintre Meignan. Est-ce bien un atelier? On le prendrait pour une salle de musée. 11 s'en dégage l'impression de calme onctueux qui tombe d'une nef d'église. La salle est très haute, avec des touches claires, assombries en certains endroits par de riches tentures, qui changent quelques-uns de ses recoins en vrais sanctuaires.
Dans le fond à gauche, se développe un petit réduit circulaire, à divan de velours noir et à plafond ombelle, dont l'ornementation imite les mosaïques byzantines. Trophées, panoplies, armes anciennes, vieilles pages de missels à caractères gothiques et à arabesques de couleur, en décorent l'intérieur. Un petit tableau que M. Meignan vient d'achever repose sur le divan : le sujet en est tiré de la Servante du Roi, d'Alfred de Musset.
Au sortir de cette petite chapelle, on découvre, à droite, une grande vitrine, achetée à l'Eposition du Trocadéro. Elle est pleine d'armes, d'objets d'art et de bibelots curieux. Le mur, de ce côté, est entièrement tapissé de copies et d'études de maîtres anciens, faites par M. Meignan au cours de ses visites dans les musées de France et d'Italie.
Deux ou trois chevalets plantés au hasard dans cette région, supportent de fort jolies aquarelles, — un genre que M. Meignan a abordé tout nouvellement.
QUARTIER :tOTRE-DAME-DE-LORETTE 81
Du côté de la porte, une chaise à porteurs — véritable objet d'art — semble avoir gardé l'empreinte élégante des grands seigneurs et des duchesses qui s'y firent voiturer sous la Régence.
Le mur opposé disparaît sous des moulages anciens et fort précieux, dont la plupart n'existent pas dans le commerce. Ce sont, dans des cadres de bois façonné, des chérubins de l'époque de la renaissance italienne. En bas, règne, tout le long du mur, un basrelief moulé sur la fameuse frise du tombeau de B'rançois 1«^
Je reste debout, pénétré du charme mystérieux qui émane de tout cet ensemble d'antiquités religieuses et artistiques. Un coup de sifflet retentit, qui expire comme une plainte dans les tentures assoupies. Malgré moi, je frissonne... Ce n'est qu'un conduit acoustique. Mais, un moment, j'ai eu l'illusion d'être sous les frises d'un théâtre.
Admettez que cela soit, et je profite de ce coup de sifflet de machiniste pour opérer un changement de décor.
La scène représente l'intérieur de la maison n° 5, rue de La Bruyère, au moment où l'auteur de cet article s'apprête à gravir les quatre étages qui le séparent de l'atelier de M. Jules Lefebvre.
82 LKS PARISIENS CHICZ EUX
La disposition est presque la même qu'au pavillon de M. Moignan, un peu plus vaste seulement.
Je ne voudrais décourager personne, mais je dois dire ici que M. Lefebvre est extrêmement peu visible. C'est un des peintres les plus barricadés de noire époque, amoureux du travail, avare de son temps, en hiver surtout où nous n'avons que six ou sept heures -de jour. M. Lefebvre est d'ailleurs marié et père de famille, et il est bien juste qu'il consacre aux douceurs ■du foyer, ses rares moments de loisir.
Du bas en haut des quatre étages, des estampes, des dessins, des faïences fixés le long des murs, mettent dans l'escalier une fort curieuse exposition artistique.
L'atelier du peintre est situé en plein midi, d'oi^i il Tésulte qu'à toute heure du jour il y fait aussi clair que dans la rue. M. Lefebvre adore travailler dans cette lumière intense, oii il a trouvé, par d'heureuses oppositions de couleur, ses meilleurs effets. Ses études de nu, si vivantes, révèlent toutes cette qualité qui lui est absolument personnelle.
La disposition générale de l'atelier est un peu sévère. Point ou presque pas d'ornements. Peu de tableaux même, M. Lefebvre n'aimant pas vivre au milieu de ses propres œuvres. Le fond de la salle est occupé tout entier par un canevas immense contenant le croquis d'une toile de plafond que M. Lefebvre vient
d'expédiei' pour des pays lointains. C'est même là un de ses regrets. L'œuvre lui était devenue chère ; il a été forcé de s'en séparer trop brusquement.
J'en ai vu la photographie, et j'ai compris ce regret. Le sujet, où régne un gracieux souffle allégorique, représente la Nuit dans son char, roulant dans un ciel étoile, au sein de vapeurs blondes où apparaissent des silhouettes et des torses nus de femmes. L'harmonie des proportions, la science du nu faisant valoir toutes les rondeurs exquises du corps féminin, font de la toile un vrai chef-d'œuvre. Je joins mes regrets à ceux de M. Jules Lefebvre, et j'envie d'autre part les heureux mortels qui vont dormir sous ce plafond, — car la toile est destinée à une chambre à coucher.
Les quelques chevalets épars dans l'atelier supportent des portraits, des ébauches, une charmante nymphe dont le corps, jusqu'à présent, n'est dessiné que par les blancs de la toile, mais que la lumière crue détache admirablement sur un fond de sépia ; enfin, un tableau inachevé représentant une jeune mariée occupée à sa toilette.
Une cheminée monumentale, blanc et or, cache presiiue tout entier un des murs de l'atelier. Le haut de cette cheminée est un vestige de l'art du douzième siècle. Un architecte moderne l'a utilisé, en complétant la cheminée par un revêtement eu plàiro, qui
reproduit exactement le dessin de la cheminée du château de Blois.
Au moment oîi je franchis le seuil de la maison, une salle à manger ouverte fait passer devant moi comme une vision de têtes blondes. Tout un petit monde d'enfants est attablé là. Je comprends maintenant que M. Lefebvre se plaise dans une si gaie solitude.
A côté de la maison habitée par M. Jules Lefebvre^ un petit hôtel à deux étages met sur la rue une façade sculptée, à fenêtres closes et mystérieuses, qui ne manque pas de caractère. Il appartient à M. Osiris, le richissime financier qui a gagné vingt-cinq millions à la Bourse.
L'entrée de l'hôtel, assez bizarre, est fermée, au ras du trottoir, d'une grille ouvrée qui nous ramènerait tout droit à l'époque reculée oîi les petites poternes féodales étaient en honneur, si elle n'empruntait un caractère plus particulièrement moderne au genre de fermeture employé pour les grandes issues de certains égouts. Derrière la grdle, trois marches conduisent à une superbe porte en chêne, à deux battants. L'intérieur de l'hôtel est, d'ailleurs, fort élégant. Il s'y trouve une très belle salle d'armes, aux vitraux dépolis, oîi M. Aurélien Scholl, un ami de la maison, se livre aux passes les plus brillantes.
Un des plus récents locataires de la maison voisine (II' 11), laquelle appartient également à M. Osiris, est M. Adolphe Tavernier, le jeune rédacteur en chef de V h'scrime. Sphvnx de la plume et de l'épée, sa verve di'lecte quotidiennement les lecteurs de V Evénement, et ses passes adroites sont autant d'énigmes pour les tireurs de l'Elysée.
Un peu plus loin, au n° 18, je note la demeure de M. Jean Morin, un fort aimable confrère qui s'est fait installer là récemment une vraie retraite d'artiste et d'iiomme de goût.
l'ius loin encore, le nid de garçon du spirituel Montjoyeux (Poignand).
A partir de cet endroit, jusqu'à la rue Pigalle, la rue, légèrement montante, comporte une succession de farades monotones derrière lesquelles dorment ou s'agitent (les modes d'existence sont si variés) un nombre respectable de Parisiens et de Parisiennes dont je me garderai bien de perturber les divers états d'être.
Je passe donc, et me voici à l'entrée de la dernière section de la rue de La Bruyère qui aligne là une portion de pavé d'une blancheur et d'une propreté exceptionnelles, avec, dans le bout, la réverbération de la rue Blanche, une réverbération qui n'a rien de métaphorique, comme le vulgaire serait tenté de le croire. On éprouve comme une vague sensation de bien-être
à marcher dans la clarté et la netteté de ces voies tranquilles, si rares à Paris.
Il y a là, tout de suite, au coin, à main gauche, un petit balcon dont le propriétaire m'est d'ailleurs parfaitement inconnu, mais qui donne à l'endroit une physionomie particulière par les gambades grotesques, les attitudes rêveuses, les giimaces renfrognées, les poses attendries, inquiètes, ou intensément observaitrices qu'y met du matin au soir, et par tous les temps, 'Un petit singe au pelage foncé. Ce pauvre esclave néo- Parisien n'a pu se familiariser sans doute avec la chaîne qui bat sa petite croupe amaigrie; de là ses bonds exaspérés, ses gestes qui prennent le ciel à ■témoin. On pensera ce qu'on voudra : je le confesse ici, je n'ai jamais passé indifférent au pied de ce forçat, qui, s'il pouvait parler, me raconterait peut-être la g-enèse de mes contemporains.
Mais pas de faiblesses. La rue devient grave, solennelle, elle hausse son col. La voilà qui revêt l'habit et la cravate blanche. Le concierge pontifie. Les domestiques ont l'air de célébrer des mystères. C'est l'aristocratie du million, de ce million que mes confrères ont*tout récemment traîné dans la boue et qu'ils ramasseraient du reste sans retrousser leurs manches, si l'occasion se présentait. Mes rêveries tournent au
'-[loct, à l'humilité, et se résument dans ces mots :
Mii'se, fuiancG, diplomatie.
ili^ m'aiTÔte au n" 48, devant un petit hôtel Renaisui'C, muni, sur le devant, d'une grille énorme. Je 1IIIIL'. Une cloche dont le son funèbre, mélancolique, Mnplit toute la rue, me glace le cœur. Rien ne bouge. ;iiis le'fond de la cour^ à travers la grille, j'aperçois liiitel avec son perron blanc, ses deux étages à orne- II lits sculptés, sa couverture à quatre pans, en aroisc fme. Tout cela ne sent pourtant guère la féerie.
\-]n effet, c'est M. Dalberlac, l'honorable associé de [. Dreux, l'agent de change dont nous avons men- (III ne l'habitation, rue d'Aumale, qui est propriétaire t! l'hôtel. M. Dalberlac se trouvant à la Bourse dès liiii, rien d'étonnant à ce que la maison paraisse liaiidonnée.
Aussi bien, ceux qui ont connu cet hôtel il y a cinq u six ans, alors qu'il appartenait au marquis de la lliritaigneraye, doivent le trouver totalement changé iiji.urd'hui. Le perron conduisait à une anticham- '!■(' aux murs couverts de superbes tapisseries, ([ui 'ouvrait, à gauche, sur un grand salon et une salle
manger en enfilade, et, dans le fond, sur un jardin l'hiver fermé, dallé do marbre, avec des fontaines de )ronze et des vasques de marbre pleines de fleurs. Je le sais si ces choses subsistent; ce (jui ne subsiste )as, j'en suis sûr, c'est la superbe collection d'objets
'88 • LKS PARISlE^â CHEZ EUX
d'art et de bibelots qu'y avait installée l'ancien propriétaire, et l'ameublement exquis dont les moindre» détails révélaient une ardente recherche des élégances
d'autrefois.
En face, le chiffre 45 désigne la somptueuse demeure de M.Léon Say. Les hommes politiques ne sont guère davantage chez eux que les lînanciers. M. Léon Say, lui, quitte la rue do La Bruyère dès neuf heures et demie du matin, pour se rendre au petit Luxembourg (1).
Son voisin immédiat est M. Krantz, installé au n° 47, où habite également M™° Ehrmann.
Me voici en présence de la rue Blanche, en même temps que d'un problème compliqué dont je vais aborder la solution.
Transportez-vous un instant par la pensée à l'en' droit oi^i je viens de m'arrêter, et figurez- vous un voyageur marchant à la découverte de Paris, et tournant le dos au quartier Pigalie. Placé entre deux directions opposées à prendre que fera le voyageur ? Il est évident que, malgré ses engagements envers le quartier, il abusera de la situation pour explorer la rue Blanche, d'oii, ce travail terminé, il gagnera la rue de
(1) Peut-être qu'au moment où paraîtra ce volume M. Leu» Say aura-t-il cessé tout commerce avec le petit Luxembourg, I Avec la politique moderne, je no réponds de rien.
QUAUTIER NOTRE-D.VME-liE-LOUETTE 89
'.liL'hy {lar la rue Moncey. La rue de Glichy terminée, i ih' résistera i)as à la tentation de s'engager dans la ue de Berlin qui l'introduira au cœur même du quarier de l'Europe. Là, perdant toute pudeur, il voudra cuiller tous les coins et recoins de ce petit Paris cosnopolite ; il s'égarera sur des ponts de chemin de fer, .e laissera tenter par des noms harmonieux de capiales exotiques, tramera ses lecteurs pendant des mois i travers des rues enfumées, leur fera gravir des naisons hautes comme des montagnes, d'oîi ils ne •edescendront que vieillis de quelques années et regrettant leurs dernières illusions qu'ils auront égarées jous ces diverses latitudes.
Or si, de par la volonté de notre rubrique, nous ievons être fatalement réduits un jour à celte ex-tréïiité, mieux vaut le plus tard possible.
Aussi bien, le quartier oi^i nous sommes nous réserve encore de charmantes surprises, et, tranchant la question, je me hâte de rebrousser chemin pour prendre possession sans coup férir de son artère centrale, la rue Notre-Dame-de-Lorette.
Rue l\otre-Daiiic-clc-Lorelte.
Prenez la rue Notre-Dame-de-Lorette à n'importe quelle hauteur, le premier détail qui frappe votre vue est un omnibus — quelquefois deux. Ces véhicules font partie de la physionomie de la rue, à tel point que l'aspect de cette dernière, à partir de minuit, est tout différent de celui qu'elle offre le jour.
Dès le coin de la rue des Martyrs, une montée infernale commence. Il y a là des chevaux de renfort dont les conducteurs sont généralement attroupés devant la poêle d'une marchande de crêpes qui les nourrit et les chauffe en plein vent, le plus souvent à crédit. Ces citoyens déclassés sont persuadés que la brave iemme n'est là que pour eux. Et il n'est pas impossible qu'elle le croie, elle-même.
Mais voici l'omnibus, qui monte avec la sage lenteur recommandée par La Fontaine dans l'une de ses fables. Quatre normands le traînent avec des tensions de col piteuses et accablées ; — en somme, un coin pittoresque de Paris.
Il n'y a pas longtemps, les marronniers de l'hôtel de ;^jme (JQ Vati'y, piquaient encore à mi-côte leur note verte et gaie. Les branches épanouies sur la rue rasaient les chapeaux haute-forme de l'impériale, se laissant happer au passage par dix mains avides. Et,
mr un frais rayon de soleil, l'omnibus, d'en bas, semjlait monter dans de la verdure, vers des hauteurs de jainpagne; on s'attendait à découvrir tout au fond du laysage, comme au siècle dernier, Ihorizon élargi des jutles Montmartre, avec les grands bras de ses mouins faisant le télégraphe. Fugitive illusion.
Aujourd'hui, la rue a, dans le jour, l'aspect maussade et laid de toutes nos rues de boutiquiers, et, dans a nuit, produit éternellement l'impression de ce qu'elle '■[■■'A', il y a un an, alors que tous les soirs, sur le coup le minuit, une locomotive à rouleaux mettait à la hauteur de la place Saint-Georges, le pétillement fantasi {ue de ses flammes vertes et bleues, rythmé sur un infernal bourdonnement ({ui a dû certes assombrir les ierniers moments de M'"° Thiers.
Le côté pair de la rue étant seul praticable au point de vue parisien (pour la section, du moins, comprise entre la rue des Martyrs et la place Saint-Georges), nous remonterons la rue de ce côté-là, et commencerons nos explorations par la maison n° 10, une maison pleine de souvenirs, et dont nous allons présenter au lecteur les princijjaux locataires.
La i)orte cochère frappe d'abord le regard i)ar les photographies de diverses grandeurs dont elle est ornée.
92 LKS PAUISIEXS CHEZ EUX
Leur présence est expliquée par l'inscription gravée sur le fronton de la porte : Etienne Carjat et C'\ Elle est bien petite, cette inscription, elle ne tire pas l'œil, et pourtant, je suis persuadé que M. Carjat la trouve trop grande encore, et qu'il arracherait cette enseigne de son domicile, comme il supprimerait la photographie de son existence, s'il le pouvait. Car le photographe, chez lui, a certainement fait du tort à l'artiste, au critique d'art, s'il n'a pas tué le poète. Quand on se sent quelque chose là, on ne se fait pasimpunément photographe (1).
Les événements ont cruellement démontré cette vérité à M. Carjat. Car, tandis que le photographe empiétait insensiblement sur le terrain de l'artiste, ,
(1) Voici à ce sujet un aveu de M. Carjat lui-même. Je le détache d'une lettre adressée par l'artiste à M. F. Sarcey, en réponse à quelques plaisanteries parues en novembre 1880 dans le feuilleton théâtral du Temps.
« Comme les autres, vous me la faites à la photographie. Ce' n'est pas gentil, car vous savez mieux que personne que j'ai été un tantinet caricaturiste, que mon Boulevard a laissé d'honnêtes souvenirs et que j'écris encore dans plusieurs journaux qui ne sont pas sans lecteurs. — Si paradoxale que vous semble la chose, je ne me suis fait photographe que pour rester artiste.
« De plus illustres que vous et moi, Rousseau, Beaumarchais» Proudhon avaient un métier pour vi\rc et leur permettre d'écrire.
a Par considération pour l'homme, laissez le photographe tranquille. Son modeste objectif n'a commis d'autre crime que de. vous avoir fait un joli portrait. Ingrat.
a Sans rancune et bien à vous.
« Etien.ne Caujat. »
QUARTIER NOTRI>D.VMF,-DE-LORETTE 93
!i(»i)ime politique, un nouvel avatar, anéantissait à son jur le pliotographe.
Aujourd'hui, sur les débris de toute cette métemp- \ rose, il ne reste plus qu'un Parisien désillusionni', uhlieux des enthousiasmes d'autrefois, et bien marri
0 toutes les réputations si diverses qu'on lui a faites, ri niant qu'on oubliait un peu trop l'artiste.
Tout Paris connaît l'atelier vitré de Garjat, situé au entre de la cour, et entouré d'un petit jardin qui prê- ;i!t nn décor magique aux jjrillantes fêtes de nuit i'n\ant la guerre. La plupart de nos célébrités coni'iiiporaines ont d'ailleurs passé devant l'objectif du liMiographe, et, aujourd'hui encore, l'atelier reçoit
1 \isite d'amis illustres, de Victor Hugo tout le iit-niier.
L'appartement de AI. Garjat est situé dans un petit ia\ illon contigu à l'atelier. Il y a là, au premier, une )('lile chambre d'ami, où Garjat réussit à cacher Ar- Iiur Arnould et Delescluze, en 1869, quand la police 1( l'Empire les poursuivait pour des articles de jour-
.l'ai vu dans cette même chambre la collection poussiéreuse du Doiihjvnrd, — une petite feuille chariva- •ique dont les deux ans d'existence engloutirent toutes es économies de son fondateur. AI. Garjat m'expH([ue :ous ces souvenirs, simplement, avec l'amabilité envetoppante qu'on lui connaît, et je le (piitte, emportant
de lui l'impression d'un homme de cœur que le sort a éternellement leurré.
En face de l'atelier de M. Carjat, s'étend un grand corps de logis comportant, sur une même façade, deux petits hôtels aux perrons identiques. Le premier est habité par M. Henry d'Ide ville. Dès le vestibule, la décoration gracieuse des murs, les faïences, les tapisseries anciennes révèlent un homme de goût et un amateur éclairé.
L'escalier du premier étage aboutit, à droite, au cabinet de travail de M. d'ideville, un élégant réduit plein de livres et de tableaux, un peu assombri seulement par les rosaces précieuses des vitraux. En face du cabinet s'ouvrent deux salons en enfilade, dont l'ameublement rappelle l'époque du Directoire. Les murs sont couverts de portraits de famille, celui entre autres, de M"^ la comtesse d'ideville, peint à Rome par Henner, l'ami de la maison.
La décoration de l'appartement dénote d'ailleurs un goût assez éclecti(|ue. Tout diplomate est par essence ami du bibelot. De ses nombreux voyages, M. d'Ide-; ville a rapporté d'exquises curiosités artistiques, de&i miniatures, des tableaux de maîtres italiens, à côté desquels l'u'il est tout surpris de rencontrer subite- l ment des toiles de Courbet, comme, par exemple, le fameux portrait du philosophe Trapadoux, une de ses meilleures œuvres, selon l'avis du maître lui-même.
OrAUTIEU notre-dame-de-lorette 95-
ïûut l'étage supérieur est réservé à la famille de I. d'Ideville, qui se compose de deux tilles et d'un arçon, un jeune rhétoricien, dont la figure grave l'iijiparaît penchée sur des livres bien sérieux.
L;i sympathique physionomie de notre confrère st trop connue pour que je me permette de l'esquiser ici. Tous ses amis savent d'ailleurs que c'est plus cuvent à la Bibliothèque que chez lui qu'on rencontre e travailleur acharné et que, pour le présenter dans .ou véritable milieu, j'eusse dû le dépeindre entouré A'- documents qui ont servi à son étude sur le maréli;d Ilugeaud, ouvrage dont il vient d'achever le troi- 1 :iiio volume.
l 'our en finir avec le n° 10, il me reste à dire (jue le dixième perron qui orne la façade intérieure donne 'I 'S aux appartements du consul du Mexique. L'hôtel s! d'ailleurs le siège du consulat et fut habité déjà ■ai- l'ancien consul, M. de Montluc.
I-^nfin, au fond de la cour, demeure M. André, le ré- ■ai ileur d'objets d'art bien connu des bibelotiers pai^^ii■lls, — plus riche et jdus célèbre aujourd'hui que r l'tjnt été la plupart des artistes anciens et modernes Liiii il répare les œuvres.
M(î voici arrêté au premier étage du n" li. C'est là u'unc sociétaire bien connue de la Comédie -Franaise, M"'" Jouassain, a installé le hut-n reih'o de sa vie
D6 LES P.UaSIENS CHEZ EUX
privée. Les vieux fidèles de la maison de Molière se rappellent peut-rtre que M'"" Jouassain fut, à l'àgc de dix-huit ans, confidente de Rachel. Ce rôle, qui exige au théâtre comme dans la vie un sérieux aimable et une âme toujours égale, la prédestinait au mariage, ce grand modérateur des exaltations féminines. Il y a quelques années, jM"'" Jouassain a senti le besoin do prendre à son tour un confident. Et elle a épousé M. de Tournières, officier de marine, un des hommes de Paris les plus spirituels et... les plus goutteux.
Ici, je demande la permission de poser quelques jalons avant de continuer. Des esprits habitués à scruter le fond de toutes choses se sont souvent demandé pourquoi certaines personnalités parisiennes semblaient avoir une prédilection pour un ({iiartier déterminé de Paris, et aimaient mieux demeurer dans telle rue que dans telle autre. Pourquoi, par exemple, M""* de Tournières, qui est la seule sociétaire de la Comédie-Française habitant la rue Notre-Dame-de- Loretle, a-t-elle fixé sa demeure là plutôt qu'ailleurs? Eh! mon Dieu, oui, pourquoi?
La question n'est pas si vaine qu'on pourrait le croire. Ce n'est jamais le hasard qui vous guide dans le choix d'un logement.
J'ai mon opinion là-dessus.
Et d'abord je constate que le n" 14 est situé sur le
QUARTIER NOTRE-DAME-UE-LOi'.ETTIi: 97
parcours d'un omnibus qui dessert directement le Tliéâlre-Français. C'est là, je pense, une piste.
En général, je ne connais pas de meilleure source d'information que l'omnibus. Vous êtes au pied d'une fenêtre aux persiermes closes, et vous voulez savoir ce qui se passe derrière ces persiennes : cherchez l'omnibus, observez celui qui passe. Sun enseigne, j'allais dire sa rubrique, vous indiquera d'oîi il vient et où il va. Avec ces données vous pouvez aller de l'avant. Vous suivez votre omnibus, vous y montez au besoin, — ce qui constitue une façon commode de suivre quelque chose.
Evidemment, cela ne réussit pas toujours. En voyageant ainsi au petit bonheur, vous risquez parfois d'atlerrir à Chaillot, d'où vous reviendrez désorienté.
Mais bien plus souvent vous verrez votre omnibus côtoyer des édifices publics, contourner des théâtres ou louvoyer dans des zones calmes d'holels aristocratiques.
N'hésitez pas. Mettez pied à terre. Investissez les susdits édifices. Prenez possession de ces théâtres, plantez votre quartier général au milieu de ces hôtels, faites-en des centres d'opération, d'où vos investigations rayonneront dans des circonférences données. Si avec cela vous ne réussissez pas, c'est que... vous vous serez trompé d'omnibus.
Bien entendu, je ne veux pas insinuer que les divers
y8 lp:s pahisikns chez eux
gens de mérite qui demeurent, volontîiirement ou involontairement, sur le parcours d'un ou de plusieurs omnibus se servent des véhicules qu'ils ont ainsi sous la main. 11 est permis d'entrer à pied ou en omnibus dans les carrières les plus glorieuses ; une l'ois arrivé, on serait disqualifié de s'y promener autrement qu'à la Daumont.
M'"® Lagarde, par exemple, tjui, du temps oii elle n'était encore que M'^*" Samary, a passé ses meilleures années à transporter son domicile de la rue de la Rochefoucauld à la rue Bréda et de la rue Bréda à la rue de Laval, n'a jamais pu sortir de ce centre d'attraction formé par trois ou quatre rues perpendiculaires ou parallèles au trajet de l'omnibus de Batignolles-Clichy- Odéon. Et pourtant aucun de mes contemporains ne peut se flatter de l'avoir vue, d'un talon énergique, sauter sur le marchepied de ce char du progrès.
Il faut donc simplement s'en tenir à cette supposition, c'est qu'il est doux au cœur humain de se rapprocher d'un omnibus qui fait partie du train-train quotidien de notre existence, d'être en communication intime avec lui, de sentir notre home vibrer à l'unisson de ses quatre roues, de humer à toute heure du jour la bouffée de souvenirs qu'il jette sous nos fenêtres, de voir des figures qui viennent de là-bas, de l'endroit précis ou vague où dorment nos espérances
QUARTIER XOTRE-UAME-DE-LORETTE 99
d'avenir, nos rêves d'ambition, quelquefois nos remords de jeunesse.
Avec la meilleure volonté du monde, il m'est impossible de donner une explication plus vraisemblable des mig-rations de certaines gens, dont le domicile se greffe fatalement sur des parcours de voitures publiques , dont les étapes, comme contribuables, se retrouvent perpétuellement à l'un ou à l'autre bout d'un trajet servant de trait d'union entre leur existence au g'rand jour et leur vie privée.
Ceci posé, pour montrer encore une fois combien une étude dans le g'enre de colle qui se cache sous ce modeste titre : Les Parisiens chez eux, peut fournir de féconds développements psychologiques, je reprends mon itinéraire.
Nous voici arrivés sur la place Saint-Georges.
Ici, la vue est tout de suite frappée par l'aspect hyalin de la maison ([ui fait l'angle des rues Saint- Georges et Notre-Damo-de-Lorette. J'éprouverais quelque scrupule à fréter un pareil immeuble pour y installer l'intimité de mes pénates, car je crois bien que le verre entre dans sa composition en plus grande proportion que la maçonnerie. Du bas au faîte , les grandes baies vitrées de ses trois étages sont baignées de la lumière et des bruits du grand jour. 11 semble que la frêle façade laisse transparaître la vie du dedans, et qu'à de certains moments les scènes
lUO LES PARISIENS CHEZ EUX
(l'intérieur doivent projeter sur ce verre bleuâtre comme une fantasmagorie d'ombres chinoises.
Mais ce sont là, sans doute, les imaginations d'un cerveau faible, car je ne crois pas que M. Martial Potémont, le locataire du deuxième, se soit plaint jamais que les vitrages de son atelier aient laissé filtrer un peu de l'intimité de son foyer.
Et il y a bien des années, cependant , qu'il y demeure.
M. Martial Potémont — plus connu des bibliophiles et des collectionneurs sous son prénom, Martial, — est un Parisien de Paris, c'est-à-dire qu'il est un produit légitime de la Babylone moderne, de père et mère parisiens, état civil que peuvent revendiquer bien peu d'entre nous. Car nous nous disons Parisiens pour un oui , pour un non, tandis que pour rien au monde nous ne conviendrions que nous sommes purement de Garpentras ou de Quimper-Gorentin.
A l'exception d'un voyage de sept ans, fait à travers l'Amérique du Sud et les Indes, M. Martial n'a jamais quitté sa ville-mère. Et, chose bizarre ! il a rapporté de ce voyage, purement artistique , une inextinguible passion pour les choses de Paris, pour les dessus et les dessous de la capitale, qu'il s'est mis dès lors à aimer et à étudier Jusque dans ses ve^Tucs, comme dit le savoureux Montaigne. De là, une série d'ouvrages d'une personnaUté rare, mélange de notes et de
dessins gravés à l'eau-forte, sur l'ancien Paris, les salons parisiens, les expositions de 1865, 66, 67, les salons de peinture, Paris pendant le siège et la Commune — et enfin Paris intime, ses boulevards et ses rues — une œuvre des plus intéressantes, pleine de spirituels croquis de la société parisienne , pris à tous les étages, ce mot gardant son double sens réel et fictif.
L'atelier de M. Potémont est bien l'atelier d'un graveur. Sobre de couleur et de meubles. Un grand tableau seul frappe les regards. C'est une peinture exacte de la -physionomie du Boulevard du Crime ^ avec la vérité historique jusque dans le costume des passants.
Ce tableau est, je crois, destiné au musée Carnavalet.
Traversons la rue. L'immense bâtiment que l'on vient d'achever au nord de la place Saint-Georges, remplace l'humble cottage occupé, l'an dernier encore, par lady Tufton. C'est là un coin disparu dont on ne peut se souvenir sans regretter que les entrepreneurs d'architecture barbare aient perdu une aussi belle occasion de se tenir cois.
Lady Tufton, en femme de goût qu'elle était — et du plus charmant — attachait le i)lus grand prix aux beaux arbres et à la jolie serre d'oii émergeait la riante façade de sa maison.
i02 LES PARISIENS CHEZ EIX
Tout cela a tlisparu avec la propriétaire. Et c'est là une chose regrettable, que dans une ville comme Paris, où l'on crée des squares à prix d'or, aucune disposition ne soit prise pour conserver ceux dont, par extraordinaire, la nature seule a fait les frais.
La belle et vaste maison voisine est habitée, au premier, par M. G. Rolhan, ancien ministre plénipotentiaire.
C'est après les désastres politiques de 1871 que M. Rothan a renoncé définitivement à la "carrière. Et il s'est obstiné dans sa détermination, en dépit des solcitations nombreuses dont il a été l'objet depuis.
Il s'est fait conntiitre depuis comme un publiciste fort habile. Ses derniers articles, publiés pendant l'automne dernier dans la Revue des Deux-Mondes , sur VAffaire du Luxembourcf, ont excité une très grande curiosité dans le monde diplomatique. Ces articles ont-ils réellement révélé à la France ses erreurs politiques , c'est ce (pi'il ne m'appartient pas d'apprécier, ne les ayant pas lus. Tout ce que je sais, c'est que M. Rothan est Alsacien et (ju'à ce titre il doit avoir les convictions, justes ou injustes, mais toujours inébranlables, qui forment le fond du caractère de ce peuple essentiellement patriotique. Après ce court portrait de l'homme politii^ue , je puis dire que
l'homme privé est des plus aimables, des }ilus estimés.
Doué d'un goût artistique des plus éclairés, ^I. Rothan a consacré ses loisirs à la peinture, et il a réimi une collection superbe de tableaux de maitres anciens et modernes. Cette collection prend aujourd'hui le caractère d'une véritable galerie et se distingue surtout par le choix des exemplaires , leur pureté, leur conservation et leur authenticité absolue.
La réputation de son propriétaire, comme collectionneur, est elle-mrme si bien établie, que le ministère a chargé M. Rothan, à maintes reprises, d'organiser des expositions officielles, tâche dont il s'est toujours très bien acquitté.
Le chiffre 21 , de l'autre côté de la place, désigne la maison de M. Thiers, qui met là comme une note lugubre.
Je ne sais pourquoi je me suis toujours plu à entourer cette maison d'une atmosphère de superstition. Est-ce à cause de l'infernale machine qui venait, sur le coup de minuit, les nuits où il mourait quelqu'un, écraser des pierres le long de la façade?
Est-ce simplement à cause du deuil éternel qu'abrite i'austère pierre de taille?...
Je préfère, à tout prendre, cette dernière explication, plus logique et plus moderne.
lu 4 LES PAUISIENS CHEZ ET'K
Après la maison de M. Tliiers, il nous faut traverser la rue et la remonter du coté des numéros pairs, qui seul, je crois, offre quelque intérêt.
Accrochons, en passant, un souvenir au n° AA, qui désigne aujourd'hui une haute maison toute neuve, construite l'an dernier sur l'emplacement de celle qui fut si longtemps la demeure de Daubigny. Avec son perron, son jardin et sa grande baie d'ateher, la maison de Daubigny avait un caractère original, un peu antique, qui trancliait sur l'aspect général du quartier Bréda.
Un chroniqueur l'a comparée jadis, fort justement, à une pendule du temps du Consulat. Et le fait est qu'elle marquait bien l'heure... d'autrefois, une heure charmante, qui repose du modernisme et des horloges pneumatiques.
L'an dernier, hélas ! la pauvre pendule a eu maille à partir avec l'affreux cliché connu sous la dénomination de « pioche des démolisseurs ».
Et ce cliché ne fait pas plus grâce aux maisons qu'aux pendules.
Passez aujourd'hui dans la rue Notre-Dame-de- Lorette, à n'importe quel moment, je vous défie de savoir l'heure qu'il est. A moins que vous n'ayez votre montre sur vous, auquel cas vous n'avez plus l'ombre d'une raison pour vous promener dans ce quartier qui a renversé toutes les notions du temps.
QL'.\.UTIEU NOTRE-D\ME-DE-LORETTE 105
Pendant que j'ergote ainsi, je m'aperçois que je suis arrivé au n° 54, où brillent, à une hauteur incommensurable, les vitres d'un atelier.
Le portier de la maison parle le patois le plus inintelligible qu'il m'ait été donné d'entendre — et j'en ai entendu pourtant. — Je comprends vaguement que la maison n'a que cinq étages, mais qu'il faut en découvrir un sixième, qui est précisément celui habité par le propriétaire de l'atelier. Celte énigme pique ma curiosité, et je m'arme de courage pour commencer l'ascension.
Arrivé au faîte, je constate que le portier avait raison. Il n'y a que cinq étages. Cherchez le sixième ! Je cherche le sixième, tout en recommandant mon ame aux mânes protectrices d'Anne Radcliffe et de Ponson du Terrail.
Un détail soudain me fait tressaillir. Debout sur le onzième degré du cinquième étage, je viens d'apercevoir une porte de placard dissimulé dans le papier uniforme du mur. Ce placard communique avec une des marches de l'escalier à peu près comme un marchepied d'omnibus communique avec le pavé. Je tourne une poignée en métal. Le mur s'ouvre. Je saute dedans. Victoire ! Le sixième étage dresse devant moi une suite de degrés boiteux.
Quelques instants après, j'étais dans l'atelier de M. Alfred Decaen, le peintre d'histoire, dont l'accueil
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cordial dissipait im.Tiédiatement les émotions de mon voyag-e.
Inutile de décrire l'atelier. C'est celui de tous les peintres d'histoire. Les murs sont couverts de défroques militaires de tous Ages, d'armes, de harnachements, de curiosités rapportées d'Afrique, souvenirs de l'époque oi^i M. Decaen suivit l'expédition de Kabylie.
J'eusse volontiers demandé à l'aimable artiste pourquoi il était logé comme un héros d'Ernest Capendu; — mais la crainte d'être indiscret m'a toujours arrêté au seuil des plus précieuses découvertes.
Une seconde fois, je franchis le placard d'où l'on saute au cinquième en recommandant généralement, je pense, son âme à Dieu, et je me retrouve dans la rue sain et sauf — ce dont j'ai le loisir de m'étonner dans l'intervalle du n" 54 au n° 58, oiije me vois forcé de renoncer, Ijien qu'à contre cœur, à l'ascension d'un nouveau cinquième.
Non liis in idem. On ne gravit pas deux cinquièmes de suite.
Aussi bien savais-je que le peintre Delaunay n'est pas un amoureux de la publicité. S'il a fui récemment la rue de La Rochefoucauld, où il demeurait encore au début de cette série, pour venir habiter la rue Notre- Dame-de-Lorette, c'est sans doute pour mieux se dérober à l'humble auteur de ces lignes. Cette brusque
retraite, d'ailleurs, a eu ses péripéties tragiques. 'SI. Delaunay a failli être brûlé vif, tout au commencement de sa nouvelle installation. Je lui en exprime ici tous mes regrets. Mais je désirerais que son histoire servît de leçon aux futurs Parisiens qui seraient tentés de se dérober à mon objectif.
Si je m'étais trompé et que M. Delaunay eût changé d'adresse pour d'autres motifs, pour le plaisir par exemple d'habiter l'ancien atelier de Delacroix (car Delacroix a demeuré longtemps à ce même numéro 58 et à. ce même étage), je pense que je suis pardonné à l'avance. Avecles peintres, on ne sait jamais de quoi il retourne. "
M. Delaunay, d'ailleurs, n'est pas le seul Parisien que le hasard ou le parti-pris semble soustraire à mes explorations. J'ai dû passer par... profils et pertes deux autres habitants, aujourd'hui disparus de la rue Notre-Dame-de-Lorette. C'est M. Gastagnary, qui s'est réfugié rue Duperré, où il est certes hors de toute atteinte pour le moment, et M. Paul Saunière, que des considérations de sécurité personnelle m'empêchent d'aller rejoindre à Nice, au bout de la ligne P. L. M.
Il ne me reste plus qu'à signaler deux locataires du n** 56, M. Broustet, le directeur des concerts bien connus, et M. Camille de Sainte-Croix, un jeune poète qui a invente un vers à neuf pieds de l'effet le plus
orit,nnal. — Voici un curieux échantillon de ce nouveau rhythme.
Ah ! ([uaml repu de L'ioire, et vieilli. Je chercherai la paix uans l'oubli, Ce ne sera ni le désert fauve Ni le rideau baissé sur l'alcôve, Ni la froideur des vallons dorinanls, Ni l'îlot cher aux anachorètes, Ni la falaise aux gorges secrètes Qui recevra mes radolements,
Oii la nature a mis le repos,
Dans le \&[ creux mort aux doux pipeaux,
Sur les rochers voisins du ciel blême,
L'homme s'effare et rentre en lui-même.
La paix si chère au vieillard déçu
N'habite pas la caverne sombre.
Ni les déserts oîi grouillent sons nombre.
Les spectres blancs du beau temps vécu
J'habiterai de vastes cités, Marchés bruyants, faubourgs agités, M'assourdissant à ces rumeurs viles, M'abandonnant aux guerres civiles.
Et sur un seuil au soleil ouvert.
Je m'emplirai de ce bruit qui saoule.
La solitude est parmi la foule.
Quand le tumulte est dans le désert.
Après cela, je j/uis en toute conscience écrire le mot fin au bas de ce croquis de la rue Notre-Dame-de-Lorette.