‹ Les Parisiens chez euxChapitre 14 sur 22 · J. BARBEY D'AUREVILLY · texte numérisé non relu

J. BARBEY D'AUREVILLY

la gauche était fièrement campée sur la hanche. Sur la poitrine s'épanouissaient des revers' de velours servant à enchâsser une cravate pâle garnie de dentelles et où brillait un gros diamant. Les poignets étaient emprisonnés dans d'énormes manchettes, les pieds, dans des souliers à la poulaine.

— Voilà Barbey d'Aurevilly, le tortionnaire de la langue française, me dit quelqu'un.

Je tombais des nues. Eh ! quoi, ce dandy romantique c'était la chemise à jabot, la calotte rouge, et les deux yeux supra-humains qui m'avaient médusé, rue Rousselet.

Il m'a toujours été impossible d'assimiler ces deux apparitions, de leur trouver même un seul point de contact. Cet endroit de mes souvenirs est représenté dans mon cerveau par une lacune, une solution de continuité dont je n'assume pas la responsabilité. Gela tient peut-être à ce que depuis je n'ai plus jamais revu M. Barbey d'Aurevilly que sous son avatar ordinaire, tel qu'il était à l'Odéon, tel qu'il s'exhibe au grand 'jour, tous les jours. Gomme les autres, je me retourne instinctivement chaque fois ({u'il passe sur les boulevards, et je cherche en vain dans cette tournure martiale, dans ces gestes fiers, dans cette aisance dans l'excentricité, qui ressuscitent toute une époque historique, un trait susceptible de me rappeler le fantôme de la rue Rousselet. Seuls, peut-être, les deux yeux

sont les mêmes, toujours un peu fous, toujours en apparence très éloignés des choses de l'époque, absolument comme le costume. Et celte dernière remarque en entraîne une foule d'autres non moins intéressantes. Le souci de n'être pas de son temps est tel chez M. Barbey d'Aurevilly qu'il a corrigé sa personnalité physique et morale d'après un idéal suranné devenu comme une seconde nalui'e. Cet homme étrange n'a dans les yeux que des rellets, des refiels de choses disparues, si bien que sa rétine semble avoir eu la singulière propriété optique d'emmagasiner le passé. Il n'y a plus là aucune excentricité voulue. Si la mode revenait de porter des costumes comme le sien, Barbey d'Aurevilly n'en resterait pas moins le même. Il est ce qu'il a voulu être. Il a en lui le sentiment d'un passé fantastique vers lequel converge tout son être, et dont il se rapproche le plus possible, par tous les moyens possibles. S'il se regarde fréquemment dans une petite glace à moustaches, comme on le sait, c'est qu'il appréhende les défaillances de son aspect extérieur. S'il tourmente son style, c'est qu'il a conscience, rétrospectivement, d'une époque littéraire appropriée à son costume et à ses idées, à son tour de hanches et à son tour d'esprit, et dont ce style tourmenté aurait été la plus vivante expression. S'il va régulièrement à la messe et confie le soin de son âme à un directeur de conscience, c'est qu'il obéit toujours à une suggestion

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du passé fictif auquel il veut rester fidèle. Enfin s'il a fixé ses pénates dans un quartier perdu de Vaugirard, loin de toute modernité, c'est que... Ceci par exemple est curieux ; consultez l'histoire moderne de Paris, elle vous apprendra que la rue Rousselef, appelée jadis chemin des Vachers, est encore pleine de vieilles masures, et d'anciennes maisons bourgeoises dont quelques-unes ont été des hôtels. Elle est aujourd'hui le berceau de la bourgeoisie modeste, comme elle a été jadis celui de la nobless de robe.

C'est donc, guidé par ce même instinct du passé que Barbey d'Aurevilly, Icgique avec son idéal jusque dans le choix du home, s'est installé dans un des plus humbles garnis de ce quartier des vieilles gens, des vieilles maisons ot des vieux souvenirs.

Qu'il y demeure en paix ! Je n'irai plus, pour des péchés véniels, troubler l'arc-en-ciel de ses encriers.

VICTORIEN SARDOU

Impossible de vous présenter ici le Sardou intime, le Sardou causeur et littéraire, le bibliophile, le collectionneur connu de tout le monde, sur la foi des légendes, et d'après les récits des pèlerins qui ont pu admirer à Marly les gravures précieuses et les manuscrits introuvables qu'il amasse avec tant de patience.

Ce Sardou n'existe pas à Paris. L'auteur dramatique affecte son appartement parisien à une destination plus pratique et plus matérielle. Il en fait en quelque sorte son cabinet d'affaires, et c'est devant sa grande table très empaperassée qu'il règle ses intérêts, enfoui dans son immense fauteuil, près d'un feu qui, sans cesse attisé, le i-ôlit à moite sans jamais le satisfaire, et tout emmitouflé qu'il soit de cravates et de cache-nez. C'est alors que la calotte grecque qui entretient son éternelle migraine nuit aux rapprochements entre le profil de Sardou et celui de Napoléon I". Cette ressemblance va d'ailleurs en s'atténuant d'année en année, et l'académicien actuel commence à ne plus rappeler que bien vaguement les traits de Bonaparte. Je constate

VICTORIEN SARDOU

néanmoins, et sans faire aucune méchante allusion, que Sai'dou est l'homme le plus « comparé » de son temps.

11 n'est pas un biographe qui ne se surprenne à regarder la photographie de M. Agénor Bardoux, les portraits de François Goppée et les bustes de Voltaire, chaque fois que le nom de Victorien Sardou arrête sa plume. ^lanie inoffensive, il est vrai, mais qui me paraît aujourd'hui bien hors do saison.

Sardou a un front bas et bombé que découvrent très nettement les cheveux poétiquement rejetés en arrière, et ce front n'appartient évidemment qu'à lui; il a un nez droit et fin qui n'a rien emprunté à tel nez plutôt qu'à tel autre. Ses lèvres, spirituellement eiitr'ouvertes, ont des mouvements qui leur appartiennent en propre ; il a un menton qui n'est pas un antre menton que le menton de Sardou, et tout cela joint à l'allure très personnelle du corjjs et des membres, constitue une sdhouette complètement originale.

J'ai dit que l'on n'avait chance de trouver à Paris qu'un Sardou homme d'affaires. Il n'y vient guère plus, en effet, que pour les répétitions et les grandes représentations de ses pièces. Mais ce Sardou-là est le vrai Sardou, le plus vivant, le plus en dehors, et ce n'est point le connaître que de l'avoir rencontré en un endroit (jui n'est pas un théâtre et à une heure ({ui n'est pas celle oiî les actevu's se meuvent à son commande-

ment. Sardou est l'homme scénique par excellence. Il n'apporte aucune préoccupation étrangère à son métier. Il ne se campe point en philosophe un peu dédaigneux de l'exécution et seulement soucieux de la qualité de ses mots, comme Dumas; il n'a point, comme Feuillet, la peur constante de ne pas séduire et de cesser d'être un homme charmant, et, tout en restant un compagnon fort aimable, il ne se laisse jamais aller à la galante indulgence de Victor Hugo. Devant sa pièce, Sardou n* est rien de plus, rien de moins qu'un auteur qui tient au succès parfait de son œuvre et qui s'intéresse à tout ce qui peut contribuer à une représentation la meilleure possible. Son zèle s'étend à la décoration, à la figuration, à tous les détails matériels, et rien n'échappe à son infatigable attention.

L'auteur est timide et trembleur autant que le plus nerveux de ses confrères; il l'est même plus que tout autre, car, tandis que celui-ci doute de sa forme, celuilà de son plan, tel de ses comédiens, tel encore du public des premières, en un mot, tandis que chacun souffre d'une fièvre particulière, Sardou souffre à lui seul de toutes ces fièvres à la fois, et, sans se laisser accaparer par une émotion dominante, — s'inquiète de tout et se sent tirailler simultanément par mille petites terreurs coalisées.

Sardou est un formidable abatteur de besogne, et, du train dont il va, le nombre de ses pièces achevées

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dépasserait certainement le fameux chiffre de 350 qu'atteignit jadis Eugène Scribe, s'il consentait à employer le système de collaboration si cher à celui dont il tient aujourd'hui la place à l'Académie.

Non pas qu'il ait le travail facile ou la plume indulgente.

C'est un homme à ratures, à ratures endiablées et qui fait, défait et refait trois ou quatre fois ses pièces avant de lire, sans préjudice des coupures et des béquets qu'il ne marchandera pas au cours des répétitions. La seule inspection d'un manuscrit pris au hasard chez Sardou nous révèle la façon réellement curieuse dont il travaille.

Dès que le sujet d'une comédie est conçu — et l'on sait comment naissent les sujets de comédies, — Sardou entame immédiatement le dialogue. Non qu'il ait l'intention d'écrire sa pièce d'un jet ; mais parce que les idées ne lui venant qu'avec la vision du jeu imaginaire de ses personnages, il lui est nécessaire de se mettre sur-le-champ à la besogne, afin de pouvoir le plus tôt possible opérer sur un canevas assez volumineux pour lui donner cette illusion. Ce premier dialogue n'est, du reste, qu'un amas informe, une chose confuse, oîi quelques mots saillants servent de point de repère et auquel de nombreuses lignes indicatrices donnent l'apparence d'un plan détaillé. Cela fait, il ne vit plus que pour sa pièce, et tous les mots drôles

qu'il cueille au vol, tous les traits fins qui peuvent trouver place dans son œuvre, il les note soit dans la marge, soit dans un coin de page qu'il encadre de grosses barres au crayon rouge. Dès que les, matériaux nécessaires sont accumulés, dès que les personnages ont leur physionomie, en un mot, dès que le dossier est complet, il commence ses scènes, et c'est ainsi que dans un manuscrit achevé do Sardou , sur quatre lignes trois sont faites de ratures, une seule d'écriture. Souvent même la proportion augmente dans le sens des ratures.

Avec l'auteur de Fédora, la question tant agitée aujourd'hui dans les cercles littéraires, se pose nettement. Sardou est la meilleure preuve qu'un jeune auteur doit opter sans arrière-pensée entre le succès littéraire et le succès d'argent. La mode actuelle veut que le théâtre ne soit plus considéré comme une distraction intellectuelle qui sente trop le travail et demande trop d'attention et d'efforts cérébraux. La vie prodigieusement tourmentée que du matin au soir , mènent dans leur sphère bruyante les trois quarts de nos contemporains, exige certaines détentes d'es.prit, et, de temps en temps, quehjues heures pleinement consacrées à l'oubli brutal des réalités. Si l'auteur dramatique qui a pris à tâche de maintenir un millier de Parisiens dans une salle close de huit heures du soir

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à minuit, leur impose un labeur mental après les fatig-ues de la journée au lieu de leur olTi'ir le délassement qu'ils sont venus chercher, il est certain qu'il ne répond pas aux besoins de ses spectateurs, et qu'il les irrite sans les intéresser.

Le public, toujours fort courtois dans les débats artistiques, déclarera que l'écrivain a bien mérité de la littérature et qu'il a fait un généreux effort. Mais le bruit se répandra rapidement que la pièce nouvelle n'est rien autre chose qu'une tentative honorable, un morceau de style , une étude pleine de qualités et d'ennui.

M. Sardou, lui, connaît à merveille ce qui convient. Uu spectacle léger, une intrigue sans consistance, un salmis de mots faciles, quelques croquis faits de chic, l'exhibition de quelques silhouettes à la mode, le tout strictement dosé et calculé selon l'état général de la santé publique. Voilà les seuls éléments avec lesquels il remporte toutes ses victoires dramatiques, victoires éphémères, il est vrai, et dont le souvenir risque fort de mourir avec lui.

Quelques critiques d'une grande bienveillance et animés des meilleures intentions se sont effrayés do la tournure que prenaient les choses, et ont voulu se justifier à leurs propres yeux de l'intérêt involontaire qu'ils prenaient aux pièces de ce grand amuseur. Ils se sont dit qu'ils étaient eux-mêmes des gens de trop

de goût pour s'abandonner à de pareilles surprises. Ils ont même cherché à nous démontrer que « Pairie » est une immortelle tragédie « où palpite une grande âme » et qu' « anime un souflle puissant » — et encore qu'il y a dans « Nos bons villngeois » dans « Rahagas » et dans plusieurs autres comélies « de véritables scènes de mœurs très observées et très rendues ; » — que Madame Benoiton est une des meilleures créations de la caricature moderne, un type très vivant et très digne de prendre place aux côtés de Robert Alacaire, de Monsieur Prudhomme et des plus cruelles créations

de notre siècle

Oh ! Messieurs, que de mauvaises raisons ! et comme il vaudrait mieux vous avouer tout simplement vaincus, hypnotisés par ce surprenant magicien. Vous en seriez quittes pour avoir subi en souriant, et de bonne grâce, quelques habiles passes de magnétisme, et liberté vous serait ensuite accordée de vous venger de tout cela, au coin du feu, par la lecture de quelque bon et sincère poète.

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