EDOUARD PAILLERON
l'hôtel à son jiropriétaire acluel, le prince de Ghimay qui l'a recueilli dans la succession Pellaprat, Mais je tiens de bonne source que les locataires du 15 et du 17 sont très hostiles à cette fantaisie officielle et qu'ils ne se laisseront pas exproprier sans regimber.
Gela dit , franchissons le portail monumental de l'hôtel et entrons chez M. Pailleron.
Un salon de couleur sombre, sévère, qui a plutôt l'apparence du home d'un guerrier ou au moins d'un explorateur que d'un académicien. Partout des épaves de ses nombreux voyages, des trophées, des armes de tout âge et de tout caractère, des mannequins à figures de cire recouverts de costumes sauvages, éclatants, qui sont des dépouilles d'Indiens.
Jusqu'aux bibelots qui ne ressemblent en rien aux bibelots en général. Ce sont des objets aux formes bizarres, dont on ne s'explique ni l'origine, ni l'usage. Tel fortin en cuivre par exemi)le, surmonté d'un drapeau, déconcerte i)Ositivenient le visiteur, jusqu'au moment oîi M. Pailleron se donne la peine de lui apprendre que c'est un ornement qui se met sur l'encolure des chevaux de trait, à Xaples.
La figure iière cl Une de M. Pailleron, répond d'ailleurs assez bien à l'impression qui se dégage de ce milieu. L'homme apparaît tout de suite comme un fort, une organisation à muscles d'acier, excellant à tous les
exercices du corps et les pratiquant avec une supérieure élégance.
La lecture d'une de ses comédies achèverait, au besoin, de compléter ce portrait. Le côté intime et bourgeois de M. Pailleron tient tout entier dans les pièces qui ont eu tant de succès à la Comédie-Française. (Il en a fait une douzaine, sans compter le Monde où l'on s'ennuie qui lui a déjà rapporté plus de 300,000 francs de droit d'auteur.) Nul des habitués de ce théâtre ne peut douter aujourd'hui que M. Pailleron ne soit un excellent père de famille, s'accommorlantde la paix du foyer comme il s'accommodait, jadis, des péripéties du voyage. Et, de fait, notre académicien est, sous ce lapport, le plus heureux des hommes : marié et père de deux enfants dont une fille, qu'il adore.
ïout ceci, bien entendu, n'empêche pas M. Pailleron d'être un grand travailleur.
Le soleil levant le trouve tous les jours installé devant son bureau, dans une des salles de l'étage supé rieur, qui contient, outre la bibliothèque, un grand billard, et oh ^'installe, tous les lundis, une réunion de nombreux amis, — réunion qui confine bien plus au mon le oii l'on s'amuse qu'au monde où l'on s'ennuie, et par l'esprit qui s'y dépense et par l'aimable liberté qui y règne. 11 suffit d'ailleurs de citer les noms des babiiués: MM. Emile Augier, Octave Feuillet, bardou, Gherbuliez, Renan, Boissier , Sully-Prudliomme,
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H. de Bornier, Th. de Banville, Louis Ratisbonne, Jules Glaretie, About, E, Hervé, Francis Magnard, A. Vitu, Ph. Gille, Pierre Véron, etc.
Quant au reste, "SI. Pailleron, comme les peuples heureux, n'a pas d'histoire. Ses débuts n'ont pas élé marqués par les déboires ou les souffrances qu'on rencontre généralement sur le seuil de toute carrière lii téraire. Après de brillantes études de droit, il est entré dans une étude d'avoué, sans lamoindre amertume.
Il se consolait alors du prosaïsme de ses occupatioi;> quotidiennes en traduisant Plante et Eschyle. Il y trouva, paraît-il, comme l'aurore de sa voie, et débu:.i un jour au théâtre, sans s'en douter, avec une com: die: le Parasite. J'ai dit sans s'en douter, car un ami avait à son insu porté la pièce à l'Odéon. La pièce eut du succès : Pailleron avait trouvé le seul vers capable d'habiller nos idées modernes sans jurer avec l'iiabii noir et le chapeau haute forme.
A propos du stage de M. Pailleron dans une étude d'avoué, un des chroniqueurs qui connaissent le mieux les hommes de notre temps, me contait une particularité assez originale.
11 faut croire qu'à cette éjjoque-làM. Pailleron a traversé des moments de gène passagère, comme tous les jeunes gens, môme les plus fortunés. Sans cela i)0urquoi eût-il mis le charme virginal de sa verve lyrique
au service d'un dentiste? Vous souriez? Vous avez certainement applaudi la Plomhéine, celte amusante parodie dite par Goquelin dans le Monde où l'on s'ennuie?
Eh bien, la Plomhéine est tout simplement la première œuvre de M. Pailleron — une réclame poétique qu'il composa pour un dentiste. L'auteur dramatique lui avait sans doute gardé une dent, à ce dentiste. Et il s'en est servi — de celle-là ou d'une autre — pour mordre M. Caro.
Ce qui ne l'empêche pas, aujourd'hui, d'être le collègue de ce dernier à l'Académie, et d'avoir un fauteuil inamovible dans le monde qu'il a si bien raillé au théâtre.
J'arrive bon dernier pour pénétrer dans l'intimité d'Emile Zola. On a fait des volumes sur l'auteur des Rougon-Macquart . En vrai gourmand qu'il est, M. Paul Alexis s'est payé à lui tout seul trois cents et quelques pages de biographie scrupuleuse. Je renvoie volontiers le lecteur à ce travail en le prévenant que je vais être forcé moi-même d'y avoir recours.
Il est d'ailleurs bien entendu que les Parisiens chez eux sont avant tout une œuvre documentaire, sinon historique, et que chaque fois que des circonstances particulières nous ont empêchés de nous renseigner personnellement, nous nous sommes adressés à des confrères obligeants. Il est arrivé cependant deux ou trois fois que cette dernière ressource même nous a fait défaut, et nous nous sommes vus contraints, comme dans le cas présent, d'emprunter le document à des ouvrages déjà parus. Ce sont là des nécessités fatales, croyons-nous, dans tout livre qui impose à son auteur l'obli.sration de ne rien inventer.
La physiologie et l'hygiène d'un écrivain, a dit un grand critique, sont un des chapitres indispensables dans l'analyse que l'on fait de son talent. Cette vérité n'est plus discutable aujourd'hui. Il est notoire que chacun pense comme il sent, et écrit comme il pense. Et la manière do sentir dépend avant tout de la comple.xion native transformée par une foule d'influences héréditaires ou acquises. Cliez j\I. Zola, plus que chez tout autre, le côté physiologique est important, puisque lui-même, comme romancier, s'est placé sur le terrain de la physiologie et de l'histoire naturelle. Seulement, il faut bien le dire, sa physiologie romanesque; qui réinstalle la sensation sur le trône antique oi^i déjà l'avait placée Loko et prétend marcher de pair avec la théorie transformiste de Darwin et les idées biologiques de Spencer, n'est en fin de compte qu'une physiologie de pure convention. Dans ses romans, l'influence des milieux et de l'hérédité ne procède pas selon les lois lentes et graduelles des intégrations physiques. C'est au contraire un élément essentiellement subjectif qui se modifie au gré de l'imagination du romancier.
Le poète vient après, qui exagère encore cette influence, la grossit à son optique particulière, et la méthode scientifîijue de M. Zola n'est plus alors qu'une méthode de pure convention et de fantaisie.
J'ai déjà effleuré la question dans un article précédent en comparant ses éléments d'observation avec
ceux dont se sert M. Alphonse Daudet. Chez Emile Zola, l'influence des milieux apparait comme la cause efficiente de toutes les actions de ses personnages, déterminant tous leurs instincts, durables ou passagers, leurs penchants et leurs aversions, leurs appétences et leurs dégoûts. L'organisme sans cesse opprimé, vaincu par cette influence, dont les conséquences sont immédiates et décisives, apparaît comme une machine docile, passive, dont un coup de baguette de la nature vient à tout instant bouleverser et démonter de fond en comble les rouages, quitte à les remonter d'un autre coup de baguette.
Et c'est là que le roman expérimental est en contradiction avec la science physiologique même dont il se réclame.
Les résultats de l'influence des milieux no sont pas si instantanés qu'une observation superficielle puisse les saisir et les noter au passage vingt fois dans le cours d'un chapitre. Un roman même devrait embrasser une longue période d'années pour se permettre d'exposer, dans l'intervalle du début au dénouement, les modifications lentes apportées par les milieux dans le caractère des personnages.
Les études les plus récentes sur les fonctions des centres nerveux nous apprennent que les impressions subies par nos sens ne déterminent en nous que des modifications lentes et graduelles, en d'autres termes
que les variations de la sensibilité humaine sont les résultats d'une intégration tardive de sensations antérieures mêlées aux sensations du moment. Emile Zola, lui, n'envisage que la sensation du moment.
Aussi après avoir semblé tout d'abord (dans la préfacé des Rougon-Macquart) se ^conformer aux données scientifiques en nous avertissant que ses observations embrasseraient avec ses romans une longue série d'années, nécessaires au développement même des influences qu'il se proposait d'étudier, il s'est cru forcé de rétrécir sa méthode au cadre de chaque volume, de l'affirmer dans l'espace de chaque chapitre; son observation, en se particularisant, est devenue système, le système est devenu procédé, et il a appliqué aux phénomènes particuliers la théorie du phénomène général, confondant et brouillant le tout avec une stupéfiante maestria. Chose étrange dès lors, tout ensemble naïve et prodigieuse que cette théorie de l'influence des milieux maniée par un observateur qui est à la fois un romancier, un poète et un géomètre. Nous la voyons tour à tour matérialisée, idéalisée, arrangée en cavenas de ballade, avec des retours périodiques comme dans Une page c?'a/2îour, arrangée en mosaïque, en marqueteries symétriques, débitée par tranches, par morceaux, par chapitres, coupée au cordeau ou au fil à plomb. Dans V Assommoir, tel ruisseau de teinturerie, d'abord nullement suspect, se met tout à coup
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de connivence avec l'héroïne du roman, changeant de couleur à tout propos, et ces changements coïncidant chaque fois avec des variations analogues dans la couleur des pensées de Gervaise. Ailleurs cette même Gervaise se sent soulagée en voyant le tuyau d'une fabrique souffler de grosses bouffées de vapeur. Et plus loin, lorsque, dégoûtée de son métier de blanchisseuse, elle approche du moment physiologique de la dégringolade, l'auteur prend soin de nous avertir que les premières paresses de Gervaise lui viennent de l'asphyxie des vieux linges empoisonnant l'air autour d'elle. Dans Au bonheur des Dames, c'est une jeune fille qui est a apaisée par la blancheur des dentelles, a Je pourrais citer mille exemples de ce genre. Partout, dans tous ses romans, la température, la couleur de l'atmosphère, les bruits, les odeurs, les parfums, les émanations animales, les figures géométriques, enfin tout ce qui constitue lés milieux, a un retentissement énorme et immédiat sur les personnages placés dans leur dépendance.
N'a-t-il pas l'intention d'écrire un roman sur les chemins de fer, dont le premier chapitre serait en quelque sorte un débarcadère, le dernier une gare d'arrivée et les chapitres intermédiaires des stations? Le tintement intermittent de la sonnette électrique retentirait entre les pages, el le lecteur, roulé, plongé jusqu'au cou dans l'intluence des milieux, serait comme.
eHi])orté dans le mouvement général de l'action qui simulerait le mouvement du train lui-même. Un roman imilnlif comme on voit, — et ce serait là le dernier mot du naturalisme.
Attendons ce dernier mot et n'allons pas plus loin, car nous devons le respect au grand talent de M. Emile Zola qui a lui-même prié les critiques d'attendre que son œuvre fût achevée pour la juger.
Quant au genre et aux milieux que l'observateur affectionne, nous n'en dirons rien, nous rappelant à propos l'opinion de Stendhal en matièrede préférences littéraires. Dans son Histoire de la peinture en Italie, parlant des disputes entre les partisans de Racine et de Shakespeare, Stendhal s'écrie subitement : « Mais ne plùt-il qu'à un seul homme, tout le reste de l'univers fût- il pour le peintre d'Othello, l'univers entier serait ridicule s'il venait dire à un tel homme par la voix d'un petit pédant vaniteux : « Prenez garde, mon ami, vous vous trompez, vous donnez dans le mauvais goût : vous aimez mieux les petits pois que les asperges, tandis que moi, j'aime mieux les asperges que les petits pois. »
On a beaucoup parlé ces derniers temps des précurseurs du roman expérimental, et on a cité tour à tour Balzac, Flaubert, lés Concourt. Mon humble avis est que les origines du naturalisme remontent à une . époque plus éloignée. Le naturalisme nous vient en
droite ligne de l'Allemagne ; c'est Goethe qui l'a consacré dans son Werther.
Le héros de Gœthe pénètre plus avant que tous ses prédécesseurs dans l'intime familiarité des choses. Ces élans de passion où il croit sentir toutes les forces de la nature vibrer en lui, ces sèves vitales qu'il se sent sourdre au cœur dans une atmosphère embaumée, enfin sa propre vie, réglée sur le cours des saisons, s'épanouissant au printemps et dépérissant au milieu des feuilles mortes, tout ce drame physique laisse pressentir la théorie de l'influence des milieux en tant que dogme littéraire.
La Faute de l'abbé Mouret n'est, en bien des points, que du Werther modernisé.
Mais allez donc faire comprendre cela aux Allemands, qui ont estampillé les Roiigon-Macqnart d'un e tête de mort sur fond d'argent, — l'étiquette qu'on colle en Allemagne sur les poisons
Maintenant, si vous le voule»: bien, abordons le Zola intime, tel que nous l'a dépeint très curieusement, comme on va voir, M. Paul Alexis.
Je note d'abord un fait banal mais qui a son importance dans un ouvrage qui n'a d'autre but que d'étudier l'homme au point do vue de la rue oii il demeure, de l'appartement qu'il occupe.
Dans l'espace d'une vingtaine d'années Emile Zola a
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eu des relations étroites avec près de vingt rues parisiennes. Je les note ici dans l'ordre même oîi elles ont traversé l'existence du romancier. Elles coupent sa carrière en étapes significatives.
Rue Saint-Joseph (lieu de sa naissance, au n*» 10, le 2 avril 1840, à minuit), — rue Monsieur-le-Prince, n° 63, — rue Saint-Jacques, n° 241,— rue Saint-Victor, n° 95, — rue Neuve-Saint-Etienne-du-Mont, — rue Soufflot, n° 11 (maison démolie depuis), — impasse Saint- Dominique, n° 7, — rue de la Pépinière, actuellement rue Daguerre, — rue Gracieuse, — rue des Feuillantines, n° 7, — rue Saint-Jacques, n° 278, — boulevard Montparnasse, n° 142, — rue de Vaugirard, n° 10, — avenue de Glichy, au coin de l'ancienne rue Moncey, — rue de la Gondamine, n° 14, — rue Saint-Georges (Batignolles), aujourd'hui rue des Apennins, — enfin rue de Boulogne, n° 23, et Médan.
Inutile d'insister sur l'importance de ces documents.
On y devine la jeunesse agitée, les débuts misérables de Zola.
Simple réflexion : — beaucoup d'hommes de lettres^ célèbres autant que Zola, ont habité des rues variées dans Paris, mais personne n'a pris soin d'en conserver les numéros à la postérité. C'est une sage lacune. Si on avait fait pour Molière ce que Paul Alexis a fait pour Zola, on nous eût privés des volumes intéressants-
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qui ont été écrits depuis, dans le but de déterminer la rue et la maison oii il est né. Dont acte.
« C'est surtout, nous apprend M. Paul Alexis, dans son appartement actuel de la rue de Boulogne, où il habite depuis 1877, que Zola a pu contenter d'anciens rêves. Ce ne sont que vitraux, lit Henri II, meubles italiens et hollandais, antiques Aubusson,étains bossues, vieilles casseroles de 1830. Quand le pauvre Flaubert venait le voir, au milieu de ces étranges et somptueuses vieilleries, il s'extasiait en son cœur de vieux romantique. Un soir, dans la salle à coucher, je lui ai entendu dire : « J'ai toujours rêvé de dormir dans un lit pareil... C'est la chambre de saint Julien l'Hospitalier ! »
Satisfait de savoir que la chambre à coucher de Zola ressemble à celle de saint Julien l'Hospitalier, dont l'histoire ne nous a malheureusement pas retracé les dispositions, je passe à d'autres exercices. Comment Zola a-t-il découvert Médan ? Le hasard et l'exposition universelle, s'écrie le biographe. J'ajouterai qu'avec une carte des environs de Paris, il eût pu se passer de ces deux guides. Mais ceci est un détail.
Médan est un petit village situé sur la rive gauche de la Seine, entre Poissy et Triel. Zola se promenait par là.
« La première maison qu'il aperçoit, isolée du hameau par une allée d'arbres magnifiques qui descend
Jusqu'à la Seine, et sous laquelle un pont livre passage à la voie ferrée ( — singulier paysage ! — ), la première maison lui fait éprouver ce qu'en amour Stendhal appelait le coup de foudre.
Zola achète cette maison qui dégage des coups de foudre, mais son biographe se garde bien de nous apprendre s'il y fait lixer des paratonnerres.
La maison achetée, Zola l'embellit, l'agrandit de façon à pouvoir y demeurer huit mois chaque année, et M. Paul Alexis s'y installe pour y faire son Hohinson, comme il dit, et nous raconter ensuite l'emploi des journées de Zola campagnard.
A huit heures du matin, il s'éveille dans sou large lit Louis XVI, à cannelures de cuivre. (Ce n'est plus saint Julien l'Hospitalier comme on voit ; plusieurs siècles séparent le lit du Parisien de la rue de Boulogne du lit de l'homme des champs.) Pendant qu'il s'habille, — vêtements de vrai rural, veston et pantalon de velours marron à grosses côLes, souliers de chasseur, — devant lui, par une grande glace sans tain placée au-dessus de la cheminée, il donne un coup d'œil au paysage. (Voir plus haut : le pont du chemin de fer et la grande allée superposés.)
A peine descendu, Zola sort avec ses deux chiens Bertrand et Raton.
On suit la grande allée ; on passe sur le pont du chemin de fer. (Gomment cela, puisque le pont est sous
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l'allée? Et où passe le chemin de 1er alors? Détails que le biographe a eu tort de ne pas approfondir.) Bertrand seul prend un bain, puis on rentre pour le premier déjeuner. Neuf heures, au travail !
« Ici, dans le nouveau cabinet de travail, tout est immense. Un atelier de peintre d'histoire pour les dimensions. Cinq mètres cinquante de hauteur, sur neuf mètres de largeur et dix de profondeur.
a Une cheminée colossale, « où un arbre rôtirait un mouton entier ». (Faisons remarquer à M. Alexis que cela n'a rien d'extraordinaire. Un arbre doit suffire en général pour rôtir un mouton, voir même pour en rôtir deux.) Au fond, une sorte d'alcôve, grande à elle seule comme une de nos petites chambres parisiennes, complètement occupée par un divan unique où dix dormeurs seraient à l'aise. Au milieu, une très grande table. Enfin, en face de la table, une large baie vitrée ouvrant une trouée sur Ja Seine (!!!) »
« Je ne parle pas d'une sorte de tribune, élevée audessus de l'alcôve au divan, à laquelle on parvient par un escalier tournant : c'est la bibliothèque. Le même escalier mène sur une terrasse carrée, occupant toute la toiture de la nouvelle construction, qui se voit de loin dans la campagne, et d'où le panorama est admirable :
« De neuf heures à uneheure, assis devant l'immense table, Zola travaille à un de ses romans. « A'ulla dies
sine linea, » telle est la devise inscrite en lettres d'or sur la hotte de la cheminée. Tandis que son maître écrit, « Bertrand » est à ronfler par là, dans un coin.
« A une heure, le déjeuner. Zola se livre avec le même soin à ce qui serait son second vice : la gourmandise, — cette littérature de la bouche ! A deux heures, la sieste. A trois, arrivée du facteur. Montés par le domestique, les lettres et les journaux réveillent monsieur...
« Le courrier dépouillé, il est quatre heures. Si le temps est beau, et quand il n'y a pas d'épreuves pressantes à corriger, on prend Nana, une barque peinte en vert, et l'on se rend dans l'ile en face, où Zola a fait construire un chalet. Là, on lit, on cause, on se promène, on s'étend sur l'herbe à l'ombre des grands arbres, « on fait son Robinson, » et l'on ne revient sur la terre ferme que pour dîner, parfois après une longue promenade en canot.
« Le dîner a lieu à sept heures et demie. La nappe enlevée, après une causerie accompagnée d'une tasse de thé, quelquefois après une partie de billard, ce parfait bourgeois monte se coucher, vers dix heures. Toutes les lampes s'éteignent, sauf la sienne. Jusqu'à une heure avancée de la nuit, il lit. De temps à autre, pendant celte lecture, au milieu de la large paix environnante, les trains de nuit passent sous la fenêtre, prolongeant leur vacarme dans le grand silence de la
campagne. Il s'interrompt, écoute, reste un moment rêveur, puis reprend son livre. Il finit par s'endormir en songeant au beau roman moderne qu'il y a à écrire sur les chemins de fer. »
A Paris, cette existence est la même à peu de chose près. Repas, lever et coucher à la même heure.
Le costume de Zola est aussi le même qu'à la campagne si j'en crois M. Edmondo de Amicis qui l'a vu dans son cabinet de travail, une belle chambre Renaissance, à vitraux, où il trône dans un fauteuil élevé, en tricot de couleur sombre seriné à la taille, sans cravate et chaussé de souliers de drap noir.
Tout le monde sait que Zola vit un peu à l'écart du monde, en ours, comme on dit vulgairement, fréquen- Itani peu de salons, n'ayant qu'un nombre restreint d'intimes, ne se dépensant ni ne se livrant, avec le caractère ombrageux et en dedans d'un sensitif qui a ]ti lucoup souffert. M. Edmondo de Amicis a trouvé, lui, un autre motif encore à cet isolement. « S'il vit -•litairo, nous apprend-il, c'est aussi pour cette raii qu'ayant combattu avec aigreur plus d'une opinion reçue, ayant blessé plus d'un amour-propre, soulevé des colères et des haines, il serait forcé, s'il fréquentait la société littéraire, de soutenir des luttes continuelles, et dépourvu, comme il est, du vrai « esprit parisien », ([ui est une arme terrible dans les discussions des salons et des cercles, il sent qu'il ne pour-
rait tenir tête aux langues endiablées, aux railleries foudroyantes qui l'atteindraient de tous côtés, d
J'ai déjà noté le côté mécanicien d'Emile Zola.
Dans la confection en quelque sorte matérielle d'un plan do roman, il se traduit par une façon bizarre de travailler au compas, de diviser g-éométriquement les parties, les chapitres, de leur assigner à l'avance des limites mathématiques, procédés oii l'on retrouve d'ailleurs sa manie prédominante consistant à donner i tout ce qu'il fait des allures scientifiques.
Je laisse le soin à d'autres de fulminer contre l'im moralité de ses livres. Je ne suis pas de ceux qui lei lisent pour y chercher des gros mots et les jeter ensuite à la tête de l'auteur. M'est avis que tout homme qu réunit les qualités nécessaires pour coordonner se pensées et les communiquer au public est fatalemen l'expression de son temps. Le public n'a donc qu'à s'e prendre à lui-même.
Écoutez ceci. Un jour, M. '^/'illemain, jeune encore raconte Sainte-Beuve, lisait à Sieyès son Eloge de Mon taigne. Arrivé au passage, oii il dit : « Mais je crain drais en lisant Rousseau, d'arrêter trop longtemps me regards sur de coupables faiblesses, qu'il faut toujour tenir loin de soi... » Sieyès l'interrompt, disant: «Mai non. il vaut mieux les laisser approcher de soi pou pouvoir les étudier de plus près. »
Cet exemple d'une saine tolérance serait bon à cite
aux faux pudibonds que s'insurgent contre l'immoralité du roman naturaliste.
Mais Emile Zola, qui a surtout contre lui, et c'est regrettable, les naïfs et les impuissants de notre époque, les méprise trop pour réclamer leur indulgence.
M. Albert Wolff compte publier sous peu l'histoire de ses vingt-cinq années de Paris, — histoire des hommes et des choses, des célébrités qu'il a coudoyées comme Parisien et comme journaliste, des événements auxquels il a été mêlé par le cœur ou par la plume.
Cet ouvrage qui embrassera un quart de siècle parisien nous apparaît dès aujourd'hui comme le couronnement de la carrière du chroniqueur parisien, carrière pleine de luttes et de défaillances sans doute, mais au bout de laquelle l'homme et le journaliste nous apparaissent dans un jour lumineux, entourés de l'estime de tous les contemporains, de ceux même à qui le journaliste ou l'homme ne sont pas sympathiques.
Et, il faut bien le dire, c'est là un exemple malheureusement rare dans cette carrière pleine d'écueils redoutables, où les consciences se déséquilibrent du jour au lendemain, oii chancellent et tombent parfois pour ne plus se relever les honnêtetés en apparence les moins indécises. Albert Wolff est sorti pur de toutes
les épreuves du métier, et s'il a fait quelques mauvais artirles parmi beaucoup de bons (nul écrivain n^est par' l'ait I, il n'a du moins derrière lui que de bonnes actions dont le souvenir doit lui être plus précieux aujourd'hui pio celui de tous ses triomphes de chroniqueur,
Vl. Wolff, il est vrai, était bien taillé au moral pour une victoire de ce genre; un don remarquable d'intimité l'a préservé de tous les contacts et de toutes les promiscuités de la vie parisienne.
Les Parisiens, en général, ne savent pas ce que c'est que l'intimité de la vie et de la pensée, cette sorte d'idiosyncrasie de l'homme pour les indifférents, les inconnus, les figures nouvelles, pour tous ceux avec lesquels il ne se sent pas en communion par quelque fibre secrète. Ils ignorent l'art de se dérober aux importuns, de faire autour de soi un vide salutaire, propice aux retrempements de la conscience. Leur moi habite un entresol dont les fenêtres sont perpétuellement ouvertes sur les bruits de la rue. Ils s'agitent dans le plein-air, et ils perdent dans ce plein-air les reliefs accusés qui naissent des oppositions naturelles d'ombre et de lumière. Une poignée de main les relie sans cesse à tout Paris, et ils ne se doutent pas que cette existence flottante, désagrégée, pleine de réciproque indulgence, où les relations sont aussi faciles que sur un paquebot, les enlève à eux-mêmes, les soustrait au libre exercice de leurs facultés psychi-
ques, aussi sûrement que s'ils passaient leur vie sur des chemins de fer ou des transatlantiques.
M. Albert Wolff a toujours su faire la part des exigences du journaliste et de l'homme, et jamais il n'a laissé les devoirs de l'un empiéter sur les devoirs de l'autre, ni se confondre leurs intérêts ou leurs ambitions. Jamais il ne s'est laissé entraîner à ces compromissions agréables qui, chez tant d'autres, brouillent et confondent volontairement les deux personnalités, faisant endosser à l'une ce que l'autre n'eût pas osé assumer. Jamais aucune considération n'a fait dévier l'homme du but que le journaliste s'était tracé. Dès que le chroniqueur a déposé la plume, il rentre en lui-même et ne connaît plus personne. Aussi ne se souvient-il jamais du bien qu'il a dit des uns, ni du mal qu'on a pu lui dire des autres.
Ce sont les souvenirs de sa jeunesse malheureuse et tourmentée, le sentiment net de sa valeur personnelle tant de fois mise à l'épreuve, et aussi ce grand besoin d'intimité signalé plus haut qui ont fait de M. Albert Wolff un doux misanthrope , ennemi des spéculations inutiles, des effusions fallacieuses de la vie extérieure, de la camaraderie banale qui sert à cimenter les assises du journalisme contemporain. N'ayant connu dans ses temps difficiles que des indifférents, il lui est pénible sans doute de voir aujourd'hui ces mêmes indifférents s'intéresser à lui. Aussi entoure-t-il sa vie privée d'une
atmosphère de déliance qui reculerait sa siihoueite dans des plans inaccessibles aux biographes... si ceux-ci se laissaient arrêter par des considérations de ce genre. Comme il n'est pas d'ailleurs un homme de salon, qu'il ne fréquente pas le monde et ne reçoit que des amis intimes, la seule ressource qu'aurait un inconnu de pénétrer jusqu'à lui serait de se déguiser en marchand de tableaux.
M. Albert Wolff est sans défense contre ces derniers, son domicile étant dès longtemps considéré comme une sorte de musée ouvert oii chacun vient à son tour essayer de caser un peu de sa marchandise. Je m'explique.
M. Albert Wolff n'a qu'une passion, celle des beaux tableaux, des chefs-d'œuvre de la peinture contemporaine. Et cette passion qui l'a fait critique d'art, a fait de lui en même temps un prodigue de la pire espèce. C'est dire qu'elle absorbe tous ses revenus.
Car ce n'est pas avec des dons d'atelier qu'il compose sa galerie. Je tiens de source certaine qu'elle lui coûte 60 à 80,000 francs par an, et qu'il a sans cesse un compte ouvert chez les plus grands marchands de Paris. Avec la période d'agiotage que traverse en ce moment la peinture, il y a beau temps que M. Wolff serait ruiné, si sa grande autorité comme critique ne mettoit tous ces industriels à ses pieds. Un tableau est en vente, des miUionnaires se le disputent, Albert Wolff
arrive, fait un signe qui veut dire : je l'achète; le tableau est à lui, et je suis siir que ce sont là ses plus! pures satisfactions intimes, ces victoires de l'homme de f lettres sur l'homme d'argent, de l'intelligence sur le I capital.
Mais aussi est-ce toute sa fortune qui est accrochée aux murs de son appartement, et ses tiroirs ne renferment-ils ni actions, ni obhgations, ni coupons de rente d'aucune sorte.
M. Albert Wolff a réalisé aujourd'hui le rêve de toute sa vie. Il a donné à sa superbe galerie un intérieur digne d'elle. L'appartement qu'il occupait rue Laffitte, devenait trop petit pour le nombre sans cesse grossissant de ses toiles. Il rêvait un petit musée qu'il a fini par installer au n° 65 de la rue du Rocher. Là il s'est fait meubler un magnifique rez-dechaussée spécialement destiné à ses tableaux, et dont l'ornementation distinguée, sans faux éclat, est une pure merveille de goût. L'or des cadres se détache harmonieusement sur les tentures sombres, le meuble en tapisserie a des tons discrets, le regard, tour à tour, glisse sur des tapis précieux, s'arrête aux angles sévères des crédences oii éclatent les tendres couleurs des potiches, les fleurs laquées des faïences...
Ici, un triple rayon chargé de livres à reliures précieuses court le long du mur à hauteur d'appui, là, ce sont des bustes, des maquettes, — entre autres la ma-
quetle en cire de V Arlequin de Saint-Marceaux — près de la fenêtre, une table élégante avec tout ce qu'il faut pour ne pas écrire, c'est-à-dire avec un sous-main et un encrier chargé d'une innombrable quantité de plumes d'oie dont les pointes rétives décourageraient le calligraphe le plus habile. La vérité est que M. Albert Wolff travaille de préférence sur une table plus modeste, dans sa chambre à coucher — une pièce dont le meuble en tapisserie bleue et rouge, ne doit pas peu contribuer à égayer son lever.
Celte chambre, située au premier étage, communique avec le vestibule du rez-de-chaussée par un escalier intérieur, superbement décoré de faïences, de bronzes ciselés, de foukousas brodés et de japonaiseries diverses. Dans un coin, quelque part, sèche une toile toute neuve de VoUon représentant le coin de la rue des Martyrs vu des fenêtres de l'ancien appartement de M. Albert Wolff, rue Laffilte, Le chroniqueur tenait à emporter ce souvenir du quartier qu'il a si longtemps habité.
Aux murs du vestibule, ce sont des dessins, les portraits d'Alexandre Dumas, de Sardou, quelques aquarelles. Les portes des deux salons et de la salle à manger ouvrent toutes sur ce vestibule. Les tableaux de maître qu'il a accrochés dans ces trois pièces forment aujourd'hui une des plus remarquables collections do Paris.
J'ai compté huit Corot, dont trois d'une finesse et d'un sentiment admirables, deux Daubigny, un ïh. Rousseau, im Troyon, deuxDiaz. Parmi les maîtres vivants, trois Détaille, trois Ziem de la plus belle époque, trois VoUon, des Neuville, des Jules Breton, des Louis Knaus, des Lefèbvre, des Nittis, des Duez, des Guillemet, des Weber, des Pelouze. Beaucoup d'aquarelles aussi, signées Worms, Heilbuth, Madeleine Lemaire, Beaumont, Lambert, Jacquemart, Mentzel, etc..
Le travail du matin terminé, le chroniqueur opère une descente familière dans son musée. On le voit apparaître alors dans une tenue d'un négligé pittoresque, en pantouiles, en veston gris, et coiffé d'un de ces petits chapeaux invraisemblables en feutre souple dont il est impossible de définir la forme ou la couleur.
Il commence par congédier l'inévitable marchand de tableaux qu'il trouve campé sous le feu des cadres, puis il se donne tout entier à son musée, à la contemplation des chefs-d'œuvre qui lui tiennent tant au cœur. Il dépouille le ton sec, un peu cassant qui lui est habituel, sa physionomie tourmentée, bilieuse, s'éclaire, l'homme se transfigure et il ne reste rien du philosophe un peu amer que connaissent les lecteurs du Figaro. Il y a je ne sais quoi de nerveux en lui qui vibre et dont les tressaillements vous galvanisent. Le diapason suraigu de la voix, étrange au premier abord,
presque désagréable, prend des inflexions pénétrantes, qui remuent, la phrase coule avec un pétillement sec, une sorte de martèlement des mots provenant de l'accent allemand dont M. Wolff n'a jamais pu se défaire, mais qui rend plus incisif encore le rythme du débit.
C'est avec cette voix, avec cet accent, avec cette émotion intérieure, hermétique, poignante, de l'homme habitué à se concentrer, que M. Wolff m'a conté un jour les navrantes misères de sa jeunesse...
Nous étions entourés des splendeurs que je viens de décrire, et il eût été certes facile à Albert Wolff de tirer des circonstances et des milieux une morale apologétique, comme font involontairement tous ceux qui racontent un trait de leur vie et profitent des rapprochements de temps, de lieux, d'actions pour unir le présent et le passé dans une mèmegloriiication de leur personnalité. Point. Le chroniqueur ne cherchait pas dans ces contrastes de quoi grandir sa silhouette. Mis en présence de l'artistique édifice de sa fortune, il ne s'écriait pas comme tant d'autres : « xle suis le fils de mes œuvres. » Il avait, lui, avant tout, le sentiment de l'inconstance des choses, et, sans cire fataliste, il rendait hommage au hasard qui l'a beaucoup aidé à devenir ce qu'il est aujourd'hui.
Le hasard!... peut-être. A une époque, tout son avenir a dépendu de quelques minutes.
Il était venu à Paris le l""" mai 1857, avec un peintre suédois à qui il servait d'interprète. Paris lui plut au point de le décider à s'y fixer pour jamais. Mais il fallait un gagne-pain.
11 alla chez Alexandre Dumas père, qui demeurait alors rue d'Amsterdam, avec l'intention de lui demander l'autorisation de traduire ses œuvres. Celui-ci ne le reçut pas. Il revint presque tous les jours, mais sans plus de succès.
Sur le point de retourner s'enterrer à Cologne, sa ville natale, il fit une dernière tentative qui resta comme les autres sans résultat.
Anéanti, désespéré, sentant tous ses rêves d'avenir s'évanouir avec Paris qu'il voyait pour la dernière fois, Albert Wolff s'arrêta un instant sur le perron de l'hôtel, se demandant ce qu'il allait faire, ce qu'il allait devenir. Cet instant décida de sa vie. Pendant qu'il regardait devant lui, sans rien voir, cloué sur place par la stupeur du découra gement, un monsieur sortit de l'hôtel. C'était un ami dont il avait fait la connaissance au café de Mulhouse.
Albert Wolff lui conta son cas, et l'ami, le faisant rentrer dans l'hôtel, le présenta sur-le-champ à Alexandre Dumas, qui trônait tout nu dans une baignoire. Au bout d'une demi-heure de conversation, le roman-
cier put se convaincre que le jeune Allemand possédait à fond la littérature de son pays, et n'était pas le premier venu. Il lui proposa, séance tenante, d'être son secrétaire, à raison de 300 francs par mois.
La proposition naturellement fut acceptée avec enthousiasme. On sait comment « l'Allemand de M. Dumas » fit ensuite son chemin dans le monde. Villemessant le plaisantait volontiers sur ses joues éraaciées, son teint de poitrinaire, disant : « Vous, si jamais vous arrivez à me faire rire, je vous f... cinq cents francs. »
Le jour oh Albert Wolff fit son premier article dans le Petit Gaulois, il arriva au café de Mulhouse et y trouva Villemessant qui se tordait en le lisant. Celui-ci donna les cinq cents francs promis et lui demanda des chroniques pour le Figaro.
La première fut un grand succès, la seconde, un four complet. Et Villemessant de s'écrier avec sa brutalité habituelle : « Décidément, ce b,..-là n'avait que deux articles dans le ventre... »
Albert Wolff a éparpillé depuis dans mainte chronique les souvenirs de ce temps-là. Voici une anecdote, poignante entre toutes, qu'il racontait l'an dernier à propos de la mort de Noriac.
On se rappelle l'insouciance de ce dernier, son étourderie inconsciente d'homme d'esprit qui souvent lui fermait les yeux sur les misères inavouées qui le
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coudoyaient et qu'il eût volontiers secourues d'ailleurs.
Un soir qu'il se rendait chez Marguery, à un dinar de confrères, il rencontra un pauvre diable de ses amis qui lui prit le bras et l'accompagna jusqu'au restaurant, en l'égayant de mille joyeux propos.
Arrivé au Gymnase, Noriac le remercia d'une bonne poignée de main et le laissa dans la rue. Le pauvre diable dont le chroniqueur du Figaro ne donnait pas le nom, c'était Albert Wolff lui-même qui n'avait pas mangé depuis le matin, et qui n'avait accompagné Noriac que dans l'espoir qu'il l'inviterait à dîner. Le cœur serré, il se rendit au café de Mulhouse, demanda une tasse de chocolat, puis il attendit que les joueurs de bézigue fussent partis pour s'approcher de la caisse et avouer en tremblant qu'il avait oublié sa bourse.
Outre ces déboires et ces tortures des débuts, Albert Wolff a eu encore deux moments terribles dans sa vie, bien plus tard, alors que depuis longtemps son talent l'avait imposé au public.
Après Sedan, tandis qu'il écrivait à M. Thiers : « Monsieur le Président, je réclame de vous l'honneur d'être naturalisé vaincu », ses ennemis profitaient de l'esprit de défiance qui sévissait à Paris pour lui reprocher son origine allemande, et lancer contre lui des accusations infâmes. L'honneur du journaliste est sorti pur et intact de toutes ces calomnies, mais cette ori-
gine, dont tant d'imbéciles lui font encore un crime, pèse aujourd'hui sur sa vie comme un irréparable malheur. D'autant plus qu'il a laissé de la famille en Allemagne, un beau-frère, une sœur, à qui il ne veut pas nuire, et que le souci de sa dignité, de tous ses devoirs lui commande de rester neutre entre sa patrie d'adoption qu'il aime par-dessus tout et son pays natal qu'il peut renier comme citoyen, mais non pas oublier comme homme.
L'autre date néfaste de sa vie, est celle qui marque la perte de sa première fortune, — une fortune issue de sa plume, et qui fut engloutie en quelques jours par des spéculations malheureuses.
Il y a sept ans de cela, lorsqu'il se retrouva devant les murs nus de son appartement de la rue Laffitte, — car il avait vendu tous ses tableaux — la question du suicide se posa nettement dans son esprit. Mais quoi, finir comme un épicier, qui a tout perdu quand il a perdu son argent !
Grâce à sa dose prodigieuse d'énergie morale, il put réagir contre le désespoir, reprit vaillamment la plume et donna ainsi un des plus beaux exemples de courage qu'ait enregistrés l'histoire du journalisme contemporain.
Paris venait précisément d'apprendre le suicide du peintre Marchai. Albert Wolff fit une chronique qui s'appliquait à merveille à son propre cas et où. il
trouva des accents admirables. Villemessant qui l'avait cru perdu comme les autres, lui envoya de Nice une dépêche où il le félicitait, dans son style ordinaire, de cette victoire dont il avait été le premier à désespérer.
Aujourd'hui la fortune de M. Albert Wolff est rebâtie. Arrivé à l'apogée de sa carrière, il peut jeter autour de lui un regard d'orgueil et de satisfaction. Passionné pour les arts, méprisant la politique et lesj spéculations de l'ambition et delà vanité, il a écarté de sa vie ce qui lui est indifférent ou antipathique pour ne s'entourer que de ce qu'il aime. Et il ne regrette rien, ne désire rien, en homme parfaitement heureux à qui le sort a donné tout ce qu'il lui demandait.
Il y avait une fois un romancier, àine honnête que les succès de scandale écœuraient, et qui avait juré de ne rien sacrifier aux exigences malsaines du public.
Il tenta du même coup de réformer le goût des masses et de relever le niveau moral du roman. Il fit un livre intitulé : VHabitude et Je Souvenir, dont le titre seul révélait l'essence foncièrement honnête. Puis il alla porter ce livre à un éditeur. L'éditeur crut à une mystification et lui ferma la porte au nez. Il alla successivement chez tous les éditeurs de Paris. Peine perdue, on lui tournait le dos.
Alors il prit un grand parti, il fît imprimer son livre à ses frais, le porta chez Hachette qui le revêtit de sa griffe, et le fît tirer à mille exemplaires.
A quelque temps de là, il passa à la caisse du libraire et s'enquit de l'état de ses affaires. Huit cents de ses volumes étaient restés en magasin.
Furieux, désespéré, il n'hésita pas cette fois à jeter sa vertu par-dessus bord, et se lança à corps perdu dans la voie commune. Il revêtit la tunique de Nessus, et écrivit d'un seul jet une de ces études troublantes où courent d'un bout à l'autre les frissons de la plus brûlante sensualité. La vogue vint aussitôt, retentissante, portée sur le flot montant des éditions. Alors une idée germa dans le cerveau de l'auteur.
Ce public, qui le rendait son esclave, il allait lui jouer un tour de sa façon et du même coup prouver péremptoirement combien il était vain et ridicule d'essayer de relever le niveau moral des romans et de ceux qui les lisent.
Il fit réimprimer VHabitude et le Souvenir, qu'il cacha sous ce titre : Les Deux Femmes.
Le public naturellement crut à un pendant, et le livre se vendit à vingt mille exemplaires.
Et voilà comment l'auteur de i/"' Giraud , ma femme, se venge de temps en temps des succès de scandale que le public lui fait endosser malgré lui.
Dernièrement encore il a publié un volume : les Fugitives de Vienne. Le titre était affriolant. M. Belot avait profité sans doute d'une excursion faite au
pays autrichien pour déshabiller quelques-unes des plantureuses beautés de là-bas, et nous faire déguster le vioe viennois dans sa fleur. Le pubhc se jeta dessus : c'étaient quelques nouvelles accompagnées des chroniques que M. Belot envoie à la Wiener AUgemeine Zeitung-. Mais cette fois il y avait une préface où M. Belot lâchait la bonde à ses rancœurs, affirmant à la face du ciel qu'il était un bon bourgeois, un excellent père de famille, et pas du tout l'homme des trois livres dont le succès le révolte, et qui n'ont en fin de compte, été écrits que dans un moment de caprice.
Frappé par cet aveu, j'ai voulu savoir à quoi m'en tenir sur sa sincérité apparente ou réelle. Je suis allé chez M. Belot, j'ai fait l'inventaire de son home^ j'ai scruté ses meubles, ses habitudes, son hygiène, en un mot j'ai confronté la personnalité de l'écrivain avec celle de l'iiomme privé , et j'ai recueilli au cours de cette analyse les documents que je vais avoir l'honneur de vous exposer ici tout au long.
L'auteur du Testament de César Giraudot est bien un bon bourgeois, un excellent père de famille, mais le bourgeois est doué d'un tempérament nerveuxsanguin, qui trouble de temps en temps son équilibre moral, et le père de famille est doublé d'un fantai-
siste, d'un cérébral chez qui l'imagination domine les sens.
Il en résulte chez l'écrivaui une lutte perpétuelle qui a pour théâtre sa table de travail. De temps en temps, quand les visions de Gythère l'obsèdent, M Belot s'en débarrasse en faisant son petit volume croustillant et tout est dit.
Le romancier se frotte les mains, mais le bourgeois rentre en lui-même pour pleurer sur les ruines de sa vertu. Car il n'a, lui, bourgeois et père de famille, qu'un rêve, c'est d'écrire des berquinades et de ceindre son front des lauriers de la pudibonderie littéraire. Vous voyez cela d'ici.
Quels sont maintenant les côtés extérieurs qui révèlent le bourgeois, et ceux qui trahissent l'écrivain sensuel? Supposez que vous êtes dans l'appartement de M. Belot, 13. rue de Londres, et regardez autour de vous.
Tout y est simple, modeste, bien rangé, bien propre. On se croirait chez un rentier des BatignoUes. Pas plus de meidjles qu'il n'en faut pour les commodités usuelles, m bibelots, ni tableaux. Une antichambre comme toutes les antichambres, un salon où rien ne tire l'œil, un intérieur enfln qui pourrait être l'intérieur du premier bourgeois venu.
Seul, le secrétaire particulier de M. Belot ne res-
semble pas aux autres secrétaires. Car ce poste est, en général, une sinécure , tandis que le secrétaire de M. Belot est, lui, l'homme le plus occupé du globe.
Car M. Belot n'écrit pas une ligne de sa main. Il dicte. Et en sa qualité de nerveux-sanguin il dicte en marchant, en se promenant. Vous savez comment se promènent les lions dans leur cage : M. Belot est un lion apprivoisé. Il marche tête baissée, à pas saccadés, en diagonale, sur un immense tapis — très bourgeois celui là — où ses pieds nerveux ont fini par tracer, en raies lamentables, toute la géographie de ses promenades exaspérées ; — un géomètre y retrouverait les projections marchées de son style. Aux passages mou vementéSjM. Belot court sur ce tapis des bordées furibondes, disparaissant dans des pièces voisines, on sa voix continue de résonner à travers les murs avec des effets curieux, un air de venir de loin qui rehausse ses exercices d'un charme tout particulier.
Et c'est à six heures du matin que le romancier commence ces dictées ambulantes pour ne s'arrêter qu'à neuf heures du soir. Bien entendu, l'appartement est totalement séparé de celui réservé à la vie de famille, à M™® Belot et à ses enfants.
A Maisons-Laffitte, oii M, Belot passe sept mois de l'année, il s'est encore isolé davantage. Il a acheté un bois où il s'est fait construire pour y travailler tout
•432 LKS PAUISIENS CHEZ KUX
seul une petite chaumière normande, séparée de sa villa par tout un monde de verdure.
Un détail d'hygiène qui complète le bourgeois : M. Belot ne boit que de l'eau à son déjeuner. Pour le reste, il est très sobre j^comme tous les abstèmes en général.
Voici maintenant les principaux traits qui caractérisent le nerveux sanguin.
Il a du sang de créole dans les veines. Il adore le soleil et prétend qu'il ne saurait se passer de lui trois jours de suite. De là ses fréquents voyages à Nice qui est la résidence française de celte divinité païenne. Il adore également le jeu, la roulette, le chemin de fer, les voyages et en général toutes les locomotions civilisées. Il avait jadis la passion des duels : je ne sais s'il l'a encore. Dès l'âge le plus tendre, son goût pour les voyages l'a mené fort loin... jusqu'au fin fond de la Nouvelle-Orléans, d'où il a rapporté de précieux documents que le romancier a merveilleusement utilisés comme on sait, — au Brésil aussi oîi l'avait attiré l'amour des lointaines aventures. Plus tard, nous le retrouvons successivement à Nancy, où son ami Baroche l'avait fait nommer chef de cabinet du préfet ; — aux États-Unis dont les forêts vierges hantaient son imnginalion ; — en Afrique où il devait placer le théâtre de son i-onian la ]^tnus noire, etc., etc.
ADOLPHE BELÛT 433
A Nancy, où il utilisait les loisirs du cabinet préfectoral en étudiant le di-oit et en faisant de la chronique théâtrale, une aventure tragique toucha de si près le chroniqueur qu'elle faillit le faire renoncer pour jamais aux choses littéraires.
Il avait fait dans le Moniteur de la Mcurthe un article des plus élqgieux sur M"'* G..., première chanteuse au théâtre de Nancy. Comme il allait, le lendemain de son article, porter à l'actrice ses hommages de galant homme, il aperçut un rassemblement devant la maison.
L'actrice avait un de ces maris qui voyagent. Ce malin-là, il était revenu inopinément, et avait trouvé sa femme couchée avec son amant, un ténor. Surpris tous deux en flagrant délit, ils s'étaient brûlé la cervelle.
Les Nancéens se souviennent peut-être de cette catastrophe. M. Belot en a gardé un lugubre souvenir qui domine tout son passé de jeunesse. Le drame s'était passé trop près de sa plume de critique. Il la brisa, de peur qu'elle ne vînt encore à signer son nom en marge de quelque fin tragique. Les études en droit étaient terminées d'ailleurs, il était avocat.
Il revint s'installer à Paris, tout exprès pour jeter sa robe aux orties et écrire son premier livre : le Châtimenl.
Victor Hugo venait précisément de faire jiaraître
les Chulimenls. Celte coïncirlence de litres fut cause du premier succès de M. Bolot. Le public — toujours irréfléchi — achetait indifféremment les (llultimcnts de Victor Hugo et le Châtiment d'Adolphe Belot.
A partir de ce moment, la vie intime de M. Belot ne nous offre plus rien de marquant. Il se marie et écrit successivement les nombreux volumes que vous savez. Par exemple, ne lui demandez pas ni où, ni quand, ni comment. Il n'a pas la moindre mémoire des faits, et ne se rappelle absolument que ce que son cerveau conçoit et enfante. Ce qui se passe en dehors de ses facultés cérébrales ne laisse pas la moindre trace dans ses souvenirs. C'est à croire que son imagination a atrophié sa mémoire. Et cependant l'imagination ne joue qu'un rôle secondaire dans les conceptions de M. Belot. Tous ses livres — ceux du moins qui ne relèvent point exclusivement d'une fantaisie sensuelle, M, Belot les a composés en observateur patient et scrupuleux. Jamais, dans une étude de mœurs, il ne s'est permis de rien inventer. Son action, il la calque sur une action quelconque qui s'est passée sous ses yeux, ou qu'il est allé chercher, qu'il a suivie pas à pas.
Place-t-il un roman dans un pays étranger, si loin soit-il, il va étudier ce pays sur place, et lit en outre, tout ce qui a été publié à son sujet. C'est ainsi que pour écrire Une Maison centrale de femmes, il a passé six mois à Glermont.
Le public a justement récompensé tant d'infatigable labeur^ et les romans de M. Belot — ses romans d'étude comme ses romans d'analyse sensuelle — sont universellement connus aujourd'hui. L'Article 47 a obtenu un nombre considérable d'éditions et la Bouche de Madame X... a été traduite dans toutes les langues.
EUGÈNE MOUTON (MÉRINOSj
(Un humoriste.)
J'éprouve quelque scrupule à classer M. Eugène Mouton parmi les « Parisiens chez eux », Paris n'étant pas précisément le milieu qui convient à sa silhouette intime. Au point de vue purement superficiel des choses, son cas tombe néanmoins sous les lois de la classification un peu artificieuse do notre titre général.
M. Mouton habite Paris depuis des années. Il demeure même dans une des vieilles rues de Paris, la rue de Glichy, — dans une des plus anciennes maisons de cette rue, le n° 37, — un hôtel antique, à façade ornée de bas-reliefs et de statues qui, depuis cinquante ans, regardent du haut de leurs niches le spectacle de la rue, semblables à des sentinelles chargées de veiller sur le mur dans lequel on leur a taillé des guérites.
Une rue parisienne, une maison parisienne, un nom qui pourrait l'être, c'est plus qu'il n'en faut pour faire
EUGÈNE MOUTON (mÉRINOs) 437
de M. Eugène Mouton un Parisien. Ce qui g-àte tout, c'est que l'auteur qui a pris le pseudonyme de Mérinos est un humoriste, c'est-à-dire un ôtre essentiellement complexe, réfractaire à tout classement superficiel, à toute analyse immédiate. Je ne crois pas diminuer les Parisiens dans l'esprit de personne en constatant ici que leur qualité prédominante n'est pas la complexité, dans la pure et logique acception de ce mot. Donc, M. Mouton n'est pas Parisien du tout.
L'étude intime du personnage et de son milieu, — étude toujours fructueuse comme nous l'avons démontré au cours de ce volume, — révèle chez lui un ensemble d'aspects compli({ués que nous allons essayer d'analyser. Nous partons ])ien entendu de cette donnée, que la plume de M. Mouton s'est essayée dans deux genres diamétralement opposés, le genre grave et le genre léger. Il a fait jadis deux gros volumes sur les lois pénales. 11 fait aujourd'hui des ouvrages humoristiques. (Soit dit en passant, cette tendance de l'esprit à se complaire aux extrêmes, est précisément une des bizarreries propres à l'humour.)
Pénétrons dans l'appartement. Un premier examen de ce salon bourgeois, provincial, au meuble on damas jaune, aux murs montrant çà et là, dans de vieux cadres, de vieux portraits de famille, nous conduit directement à nous rappeler ((ue sans l'affaire Plassiart, qui valut à M. Mouton une disgrâce imméritée, ce dernier
occuperait aujourd'hui encore en province sa cliarge <le procureur. Ce salon est donc le salon de l'ancien procureur, de l'auteur des deux volumes sur les lois pénales en France, du jurisconsulte qui a professé pendant deux ans à la salle Gerson.
Même observation pour la chambre à coucher, oij domine également le meuble provincial, avec on plus des tentures à ramages. Nous voici dans le cabinet de travail. Une chambre d'apparence nue et simple. Un petit corps de bibliothèque vitré montrant les dos reliés de quelques livres à format minuscule, quelques fauteuils, une petite table très étroite, peu encombrée, une autre plus petite encore que surmonte un châssis de dessinateur, et c'est tout. A part le disparate du châssis et l'absence tVin-folios poudreux, ce cabinet de travail ressemble terriblement à celui du premier jurisconsulte venu. Passons donc aux détails qui, seuls, vont nous révéler l'artiste dont nous n'avons vu trace encore jusqu'à présent.
Le châssis d'abord s'explique immédiatement pour celui qui sait que M. Mouton a l'habitude d'illustrer lui-même ses ouvrages. Ses illustrations, disons-le, lui ont fait une certaine réputation de dessinateur et ■d'aqua-fortiste, qui demande, comme ses dessins euxmêmes, à ne pas être examinée de trop près.
Voici maintenant au mur deux aquarelles et un tableau dû au pinceau de M. Mouton. Voici une armoire
EUGÈNE MOUTON (mÉRINOS)
dont les panneaux sont ornés de sujets allégoriques également peints par lui. Au sommet de la bibliothèque, c'est la maquette d'une statuette modelée par le sculpteur Mouton. Puis, encore au mur, un bas-relief à sujet fantastique exécuté en cire par le même. Cela représente, je crois, un cauchemar que donna jadis à Sarah Benihardt la lecture de la Zoologie morale... Voici enfin un compas proportionnel inventé par M. Mouton, et dont l'ingéniosité défie toute ex[-lication superlicielle. Pour clore cet inventaire, je remarque au mur, parmi divers papiers fixés là pour mémoire, une feuille de calepin portant ce simple mot au crayon bleu : Parpplaie. Quand j'aurai dit que ce jour-là il pleuvait depuis le malin, je serai dispensé de tout commentaire, et la personnalité morale tout entière de M.Moutonapparaitra au lecteur, aussi logique, aussi lucide qu'une page de sa prose.
Seul l'humoriste jusqu'à présent ne s'est révélé par aucun signe extérieur. Lephysiquede l'auteur n'en laisse rien soupçonner, — une figure sèche de procureur, aux traits ravinés, anémiés, un peu revèches, aux yeux gris fi'oidement investigateurs. L'écrivain humoristique n'existerait pas au demeurant qu'il n'y aurait rien à changer ni à l'homme ni à son milieu.
Ici, j'entre dans une séi-ie de constatations de la dernière gravité. M. Mouton ne se connaît pas luijnême comme humoriste II sait bien, évidemment.
4i0 LKS rArusiE:N^; chez eux
qu'il l'est, mais il ignore dans quelles proportions, n'ayant, comme tous les écrivains français en général, qu'une notion fort vague de l'humour. Et il avoue en toute franchise que son moi est pour lui un sujet d'étonnement perpétuel.
Sentant de plus en plus la silhouette de l'humoriste s'aplatir entre les pagesdesbrillantesfantaisies signées Mérinos, je fouille du regard la bibliothèque, certain de la trouver bondée d'auteurs anglais... Pas un. Et l'auteur me déclare en même temps qu'il n'a pas une goutte de sang anglais dans les veines !
J'avoue que le découragement me gagne. Ce suprême échec, réservé au système critique qui sert de base à ce volume, me frappait au moment même oiî je m'apprêtais à en tracer victorieusement les dernières pages. Il n'y avait qu'un parti à prendre. P'orcer la main à l'inéluctable destinée, greffer de ma propre autorité une branche anglaise sur l'arbre généalogique de M. Mouton, glisser subrepticement une douzaine d'auteurs anglais dans sa bibliothèque et parfaire mon étude avec ces éléments fictifs. C'est ;i ce parti que je me résigne. Que ceux qui n'ont jamais fait de semblables concessions à un système qui leur était cher me jettent le premier pavé.
Donc j'admets pour un instant que le hasard ait fait son devoir. Voyez comme la personnalité de notre écrivain va se déduire logiquement des prémisses.
KUGKNE MOUTON (llÉllLNOS) 441
M. Mouton a du sang anglais dans les veines, — rien ne nous étonne plus dès lors. Il est tout naturel que nous trouvions à la fois en lui l'étoffe d'un grave procureur et d'un écrivain humoristique. — Oui, mais il est né à Marseille. — Raison de plus pour qu'il se soit voué au barreau. Dans le Midi tout le monde est éloquent. Donc M. Mouton serait un Provençal m;)liné d'Anglais, — un Anglais du Midi, si vous voulez. Partons do là. Voici d'abord de lui un volume de Co/i/es. Qu'y trouvet-on ? Beaucoup de fantaisie et beaucoup d'humour. Du soleil et du spleen. De la verve méridionale et de la senlimenlalilé ironique. Des gambades, des poses attendries, de la blague, des hoax, des échappées de science, des rêveries de misanthrope, de l'exubérance provençale, etc., etc. La dualité ici est assez limpide. Je précise. Prenez le premier des contes: rinvalide nia Tète de Bois. Un vrai conte provençal, celui-là, et dû tout entier à la plume du Méridional. Prenez maintenant les Deux vieilles Dames sourdes. Yous jureriez lire un auteur anglais, Dikens, Thackeray ou Charles Lamb, aux différences près du génie des deux langues. L'analogie est encore plus frappante pour certaines de ses Nouvelles, comme Vieux airs, Entre doux éventails, etc., qui rappellent les plus charmants croquis du romancier Bret-Harte. Quant aux nouvelles où domine la note fantastique, on pourrait hardiment les comparer aux brillantes fantai-
sies de Thomas Hood, l'auteur de Miss Kilmansegg. Dans tous les auti'es contes et nouvelles, les deux éléments se combinent et finissent par se confondre sans qu'on puisse dire lequel des deux, de l'Anglais ou du Méridional, a absorbé l'autre.
Dans la Zoologie morale enfin, c'est l'Anglais qui triomphe sur toute la ligne. Imaginez les rêves biologiques d'Hei-bert Spencer passant par le cerveau et les nerfs d'un Sterne. Et c'est bien là le vrai humour anglnis, cet humour qui, d'après Garlyle, « est le produit, non du mépris, mais de l'amour, non d'un ridicule superficiel et grimaçant donné par malice à la nature, mais d'une sympathie profonde, quoique libre €t folâtre, pour toutes les formes de la nature, »
Ge sont en effet toutes les formes de la nature que le fantaisiste Mérinos se plaît à retrouver dans les bêtes, que ses descriptions sympathiques rapprochent plus de l'humanité que ne le feraient les études de V évolution niste le plus endurci. Un professeur de la Faculté des lettres de Grenoble, M. Paul Stappfer, a consacré à l'humour quelques-unes des remarquables conférences faites en 1877 dans sa chaire de littérature étrangère.
La définition suivante, qu'il a donnée de l'humoriste, pourrait s'appliquer sans restriction à l'auteur de la Zoologie morale : « Il aime l'excentricité; il se réjouit de déconcerter la logique et la raison ; il donne à ses
EUGÈNE MOUTON (mÉRINOS) 4ir}
grotesques des qualités morales qui nous les rendent chers et sympathiques; il a une prédilection de cœur pour les humbles, les fous, les ignorants, les sots, pour tous les déshérités de la nature; il s'attendrit, en passant, sur une pauvre bête qui souffre, et au fond il €stime qu'
un âne
Pour Dieu qui nous voit tous est autant qu'un ânier. »
Je n'ajoute qu'un seul trait qui complétera l'homme, un détail — ce n'est pas l'humoriste qui me reprochera l'amour des détaUs : — toutes les jolies fantaisies signées Mérinos, M. Mouton les a écrites avec une plume d'oie, sous prétexte qu'il est un ennemi né de la civilisation et du progrès.
Ce prétexte vaut toute une profession de foi. M. Mouton est un aigri, et j'ajoute que cette attitude me paraît, chez lui, très excusable.
L'auteur de la Zoologie morale a, en effet, quelque raison de ne pas sympathiser avec les goûts et les tendances de ses contemporains.
Comme écrivain, il n'occupe pas dans notre littérature la place qu'il mérite. Lui et deux ou trois autres humoristes se partagent la tiédeur du public.
Que manque-t-il à M. Mouton? Rien, presque rien. Une révolution qui apprenne au public à lire et à dis- <cerner. Car la foule, toujours dédaigneuse des fleurs
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délicates de l'esprit et du cœur, n'aime que les succès éclatants, ceux qui s'imposent d'emblée.
Qui sait, cette révolution est proche sans doute, et la littérature, ce me semble, en ressent dès aujourd'hui les premiers tressaillements. Le jour oij les livres de M. Mouton auront autant d'éditions que ceux de M. Zola, ce jour-là, la critique pourra désarmer et cesser de déplorer Tétiage du goût littéraire en France.
Je sais bien ce qu'on va me dire. L'humour est incompatible avec le caractère français, — notre esprit de société est rebelle au développement de l'excentricité individuelle, — et autres rengaines de ce genre. Autant d'erreurs que le plus naïf observateur des choses de son temps a beau jeu de réduire à néant.
L'évolution logique et naturelle des couches sociales tend au contraire à faciliter le développement de l'individualilé pensante, à déséquilibrer le dynamisme intellectuel, à favoriser en un mot l'éclosion et l'affirmation au grand jour des tempéraments les plus compliqués.
La littérature française tout entière, dégagée aujourd'hui de toute influence classique, subit une évolution précisément parallèle. L'art moderne abandonne les types abstraits et les termes généraux pour n'étudier que des êtres humains, des choses concrètes.
Le jour où Joseph Prudhomme a émis, par la bouche
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d'Henry Monnier cette formule pompeusement cocasse : « Enlevez l'homme à la société , vous T isolez, » il donnait sans s'en douter la formule même de l'art classique. Un abîme sépare les héros des tragédies et des épopées classiques des héros du roman moderne. C'est l'abîme qui existe entre l'entilé d'un être et cet être lui-même, entre l'entité d'une passion et cette passion vraie restituée à l'influence physique et morale des miheux, à toutes les modifications apportées par les conditions de temps, de lieux, de climats.
Il y a encore des écrivains, je le sais, qui en sont à opter entre les vérités dites supérieures et générales que les siècles nous transmettent franches de port, et les vérités relatives, qui portent rcstanqiille d'un âge, d'un lieu, la marque d'un tempérament, la date d'une époque. Ceux-là préfèrent Phèdre à Madame Bovary, oubliant que l'essence même de la vérité est d'être relative, et que le supérieur et le gêné' rai sont purement du domaine de la métaphysique et de l'abstraction.
On a fait à certains conteurs modernes, et particulièrement aux humoristes, un reproche qui me semble se rattacher directement aux préoccupations que je viens de signaler. Je l'ai trouvé récemment sous la plume de M. Paul Stappfer, dans une éinàQèwv Alphonse Daudet parue dans le Temps. A cinq ans de liistancc, il. Paul Stappfer me paraît envisager l'humour sous
un aspect dont il ne se souciait nullement du temps où il faisait à Grenoble sou remarquable cours de littérature étrangère. Il oppose aux humoristes purs une élite de conteurs « qui vise, dit-il, au grand style et au grand art, et qui, lorsqu'elle les atteint, laisse des monuments d'une solide et durable beauté, parce qu'ils sont exempts de l'élément subjectif qui date l'œuvre et la fait vieiliir. »
Eh quoi ! l'élément subjectif ferait vieillir une œuvre en la datant, alors que cette date même est pour la postérité la seule garantie que l'œuvre a été observée, sentie, vécue. Le moi n'est-il pas l'élément indispensable de toute étude sincère, soit qu'il serve directement d'objectif (et c'est presque toujours le cas aussi bien chez les écrivains impersonnels que chez les humoristes), soit qu'il n'intervienne que comme terme de comparaison?
Qu'on nous ramène à Homère alors et aux classiques, qui, dédaigneux du subjectif, ou — pour employer un mot moins abstrus — de la personnalité vraie de leurs héros comme de la leur propre, reculent tous leurs personnages dans la nuit sereine des mythologies et des époques préhistoriques. Ce sera le triomphe de la formule isolante de Joseph Prudhomme et l'écroulement de toute notre littérature moderne.
Mais je m'ari-ête, de peur de donner ici à l'appréciation échappée à la plume de M. Paul Stappfer un
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sens bien éloigné de ses convictions artistiques intimes.
Pour en revenir à M. Eugène Mouton, je suis certain que l'avenir ratifiera le jugement superficiel que j'ai porté sur son genre de talent, et récompensera comme il le mérite cet écrivain dont l'œuvre émondée, triée, restera, et par la forme toujours claire, et par le fond, d'une si intime couleur personnelle, l'fxpression vivante, parfaite, d'un art moderne supérieur.
Nous l'attendons à son prochain ouvrage (1), un essai d'esthétique universelle où l'artiste, aidé du philosophe, soumettra à une classification unique tous les aspects animés ou inanimés des choses et des êtres.
Il serait curieux que ce dernier ouvrage fît à l'humoriste Mérinos une place à côlé de Herbert Spencer, de Bain, de Taine et de Charles Blanc.
(1) De lu Physionomie comparée. — Théorie de l'expression dans toute la nature.