INTRODUCTION
Les vingt-deux localités dont les parlers font l’objet du présent ouvrage sont toutes situées dans l’arrondissement de Remiremont. La vallée de la Haute-Moselle en comprend dix et celle de la Moselotte sept : ce sont, en allant d’amont en aval, d’une part Bussang, Saint-Maurice, Fresse, le Thillot, le Ménil, Ramonchamp, Ferdrupt, Rupt, Maxonchamp, Vecoux, Dommartin, d'autre part la Bresse, Cornimont, Ventron, Saulxures, Thiéfosse, Vagney, Saint-Amé. Au confluent des deux rivières s'étend, au milieu des montagnes qui lencerclent, une assez large plaine : c’est là que la ville de Remiremont est bâtie, sur la rive gauche de la Moselle ; en face, sur la rive droite, au pied du Saint-Mont, se trouve Saint-Étienne. Saint-Nabord est au delà, à quelques kilomètres en aval; enfin Bellefontaine et le Val-d’Ajol, plus éloignés vers l'Ouest et le Sud-Ouest, sont séparés de Remiremont par des hauteurs en grande partie couvertes de bois.
A l'Est, cette région s’adosse à la chaîne des Vosges qui forme en même temps la frontière de l'Alsace. Au Sud, elle est limitée par la chaîne des Faucilles qui sert de démarcation aux deux départements des Vosges et de la Haute-Saône, le long de la vallée de la Haute-Moselle ; plus loin cependant le Val-d’Ajol et Bellefontaine se trouvent sur le versant méridional de cette chaîne. Au Nord, un contrefort des Vosges s'élève entre la vallée de la Moselotte et celle de la Vologne, où s'étale le lac de Gérardmer,
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L'histoire de ces vingt-deux localités est étroitement liée à celle de la puissante abbaye de Remiremont. On sait que, fondée au vu siècle, elle arriva à étendre sa juridiction sur $2 bans, dits bans Saint-Pierre, dont notre domaine faisait partie, et qu’elle se défendit Âprement contre les empiètements des ducs de Lorraine ’. Ce n’est parfois qu'’assez lentement qu’elle réussit à établir son autorité: dans la région qui nous intéresse, le Val-d’Ajo dépendait jusqu’à la fin du xm° siècle du comté de Bourgogne et du diocèse de Besançon ?, et l’on voit le roi de France renoncer, en 1704, au titre de possesseur de la Franche-Comté, à toutes prétentions sur les bans de Ramonchamp, de Longchamp (qui couvraient la vallée de la Haute-Moselle, sauf Vecoux et Dommartin) et du Val-d’Ajol, au profit du duc de Lorraine.
L'abbaye de Remiremont a dû jouer un rôle important dans la colonisation des vallées. « Il fallut l’action systématique des monastères, dit M. Vidal de La Blache, pour introduire dans ces solitudes forestières là culture et la vie : Epinal, Remiremont, Saint-Dié, Senones, Etival, etc. La vallée lorraine des Vosges ne s’est peuplée et n'a vécu que par l’appui des petites villes qui se sont formées sur sa périphéries. » Notre région qui était encore couverte, au début du Moyen Age, d’épaisses forêts, « vastes et telles que les Carlovingiens les jugeaient les plus dignes de leurs chasses impériales 5», n’était cependant pas complètement déserte, même à l’époque gallo-romaine. Une voie qui allait de Metz à Bâle suivait la vallée de la Moselle ; et une sec-
1. Sur toute cetté histoire bien connue, et intéressante surtout au point de vue politique, voir. la bibliographie dans Ulysse Chevallier, Répertoire des sources historiques du Moyen Age (Topo-Bibliographie), Montbéliard, 1894.
2. Gravier, Nofice sur les villages de Fougerolles et Val-d’Ajoz, Académie des Sciences, Besançon, 1843, p. 178 sq.
3. Baumont, Etudes sur le rèone de Léopold, duc de Lorraine et de Bar (1697- 1729), Berger-Levrault, Paris et Nancy, 1894, p. 181.
4. Tableau géographique de la France, Paris, Hachette, 1903, p. 194.
s. Michelet, d’après Seignobos, Extraits historiques de ]. Michelet, À. Colin, Paris, 1903, p. 91.
6. Il est vrai que ni l’Itinéraire d’Antonin, ni la table de Peutinger ne la
tion de Ramonchamp qui est située sur la rive droite de cette rivière, à l’endroit où cette voie devait passer et où passe aujourd'hui la route nationale, lui doit son nom Létraye, en patois létray < strata, Le rôle joué par l’abbaye de Remiremont dans le développement de notre région n’en est pas moins capital. Il ne semble pas qu'il y existe un seul nom de lieu habité d’origine gauloise ?, et l’on n'a jusqu’à présent trouvé aucun vestige gallo-romain dans les deux vallées 2. Le centre principal, Remiremont, Montis KRomarici 640, Remerimont et Remiremont dans les textes médiévaux 5, a été désigné d’après le nom de saint Romaric, qui fonda un monastère sur le mont Habend, castello Habendum vu siècle, probablement le Saint-Mont d’aujourd’hui; le nom de son compagnon, saint Amé, est celui d’une commune voisine. Quelques noms de formation ancienne révèlent que la colonisation dut progresser assez vite. Le suffixe acum est attesté par Wahiniaco, Vagney, xi° ou xu° siècle, et par villa de Adiaco 1204, prepositus Aviaci XI° ou xrI° siècle, où il s’agit certainement du Val-d’Ajol, bien qu'il soit difficile d’y rattacher la forme moderne, en patois vo déjo. Comme noms formés avec willa ou villare, on peut citer la Dermanville /£ dérmävyäl (Rupt), Bréhavillers érhävlé (Saint- Amé), Crémanvillers kérmävulé (Vagney), Mevvillers mäyvélé (près
donnent, cf. Desjardins, Géographie. de la Gaule Romaine, 1876-1896, t. IV, planches 8 et 10, après les pages 38 et 78; et j'ignore sur quels documents se sont appuyés les auteurs qui en affirment l’existence, cf. entre autres P. Boyé, Les hautes-chaumes des Vosges, Berger-Levrault, Paris, 1903, pp. 51, 162, 163, Dr Bleicher, Les Vosges, le sol et les habitants, Paris, 1890, p. 30. L'article de Werner, La traversée des Vosges... à l’époque romaine, Revue d'Alsace, 1911, p. 34, est scientifiquement insignifiant. *
1. Le dictionnaire topographique du département des Vosges, dont le manuscrit est prêt, n’est pas encore publié; mais l’auteur, M. P. Maréchal, a eu la grande obligeance, dont je tiens à lui exprimer ici ma vive reconnaissance, de mettre à ma disposition les renseignements dont j'avais besoin.