Ce polonais avait ete officier dans l’armee tsariste
de ses doctrines par des expressions empruntees a de , speciales terminologies, tres logiquement construites d ailleurs, je me permettrai de renvoyer le lecteur, s il est interesse, aux Prolegomenes du Messia nisme et a la Metapolitique messianique 1.
Geneve, par 1 organe du pasteur Barthelemy Bouvier ne fut point tendre a legard des Paroles. « Un petit hvre a paru », ecnt-il, « petit par l’etendue, mais colossal de genie et de renommee. Avec le double instinct du, genie et de la mechancete, 1’auteur prevoyait qu il serait lu d un bout du monde a l'autre, et il l a ete. » Une refutation s impose, et ce pasteur mdigne a la conviction qu il aura pour lui « la sympathie des coeurs honnetes et la force de la verite. » Barthelemy Bouvier, lui aussi, eprouve le besom de simuler qu’il a une vision. « C etait par une belle nuit de mai, alors que tout est si grand, si plein, si pur, si rejouissant dans la nature, et que le co&traste nous dispose a trouver les oeuvres de 1 homme si petites et si contrefaites.
J avals beaucoup lu, mais cp.oi? de ces livres que chaque jour nous apporte un flux, et que le reflux du lendemain remporte... » Tout a coup notre elegiaque vit paraitre un livre. Reproduisons sa description. « Je lus : a cette fois e’en etait un, mais quel? Je vous le dis, je n’avais vu de ma vie chose aussi belle et aussi horrible, aussi noble et aussi infame, aussi admirable et aussi maudite. Cela s’appelait les Paroles d’un Croyant. »
Ce respectable adversaire de Lamennais, qui s etait
1 . Bien que Wronski ait passe une grande partie de son existence en France, nous avons pense qu’il etait permis, etant donne la tournure de son esprit, de le citer dans ce paragraphe consacre a 1 opinion de quelques etrangers.
cru, a son exemple, oblig6 d’avoir des visions, n’avait point reussi a s’approprier son style. Le pamphlet a egalement desoriente son sens critique. « Je ne saurais », avoue-t-il en eflet, « comment vous le definir, ni comment le qualifier. C etait un livre sans modeles, mais ou tous les autres livres semblaient avoir concouru ; c etait un livre antique, un livre du moyen-age, un livre de quarante ans, un livre d’hier. Les prophetes de l’ancienne loi lui avaient prete leurs formes apres et sublimes, 1 Evangile son mysterieux et tendre Engage, le philosophisme moderne ses promettantes theories, et le sans-culottisme ses execrables conclusions. C etait un livre doux au palais et amer au coeur, faisant servir la verite au mensonge, cueillant et distillant les plus belles et les plus douces plantes du jardin de Dieu pour en extraire des poisons devorants ; C etait un saint livre tout ruisselant de sang et tout herisse de passions farouches ; c etait un livre obscur et clair ; sans ordre apparent, mais dont le desordre avait un but profond ; ou plutot, ce n’etait pas un livre : c etait un flatteur de rois qui setait fait, sous cette forme, flatteur de peuples ; c’etait Satan deguise en ange de lumiere ; c etait un je ne sais quoi qui n’a de nom qu aux enfers, pour lui emprunter son propre langage. »
Le pasteur Bouvier continue :
Les peuples harasses bramaient apres le repos, quand les Paroles d'un Croyant tomberent au milieu d’eux. Aussitot je vis comme s’ils eussent bu de nouveau tous ensemble a la coupe de l’etourdissement...
Mais abandonnons les visions interminables du pasteur de leglise de Geneve. II se demande quelle
est la personnalite morale de Lamennais : un Ignace de Loyola, un Saint Dominique, un Gregoire VII, un Rienzi...? II se livre a toutes les suppositions, sans s’inquieter si elles ne sont saugrenues. Et, relativement au but poursuivi par le pamphletaire breton, il finit par se poser une question inattendue : « Est-il bien serieux dans son oeuvre? Obeit-ila quelque sentiment profond? ou si ce ne serait qu’un coureur de renommee, qui, voyant tous les cbemins foules, uses, s’en veut frayer un nouveau, n’importe qu il aboutisse au ciel ou a 1 enfer ! »
Le pasteur Bouvier se repond, dans un style toujours aussi personnel : « Apres avoir essaye tour a tour de ces suppositions, je me suis trouve trop charitable ; il y a du vrai dans chacune, mais il les faut toutes pour expliquer Lamennais. » Tout s’eclaire ! « Vous le voyez : cette haine aux rois n’est qu une baine provisoire, une transition, un adroit levier entre les mains du machiniste. Il s’agit ici d’un grand drame a monter, dont les crimes imaginaires de nos rois sont 1 avantscene ; le soulevement et la destruction, le premier acte ; l’anarcbie, le second acte et le noeud ; le rappel des rois de Lamennais, et, avec eux, de tous les despotismes, le denouement et la conclusion ; puis tombera le rideau... Admirablement con?u, admirablement joue, histrion ! »
Relativement au point de vue social, le ruse critique, qu’on n’illusionne pas facilement, constate que les Paroles sont un appel au communisme. Ayant eu des visions, il etait fatal que le pasteur genevois fut saisi par le delire prophetique. Il prevoit que l’ouvrage de Lamennais sera lu. Et cela malgre son obscurite.
Elle sera, au contraire, un attrait. « Nostradamus ne dut son illustre vogue qu a son obscurite... » Apres ce trait sublime de critique comparee, le predicant exprime sa confiance. Ce sentiment « repose sur la droiture naturelle au coeur de 1 homme, qui se soulevera d un bout du monde a 1 autre contre une telle iniquite. Les P aroles d’un Croyant seront lues, admirees, mais reniees de tous, meme des bommes de son bord. » La pasteur Barthelemy Bouvier a encore un autre motif de confiance : il le trouve dans sa foi naturelle. (Cf. B. Bouvier, Le livre, Vision.)
Si l’lrlandais Garrad Dierlagb assurait que, seuls, les fripons medisaient des Paroles, la Quarterly Review, au contraire, etait convaincue que cet ouvrage etait bon tout au plus pour la canaille. Le redacteur de cette austere revue reste vivement choque de ce qu’un tel livre ait pu etre compose. Sa notion de la « respectability » en fut desemparee. « Nous n’aurions pas cru digne de la plus legere attention cette rapsodie stupide et profane » ; ainsi commence la diatribe de la Quarterly Review (1834, t. 32, p. 358.) « Ce pamphlet annonce une monstrueuse alliance du Christianisme avec le Jacobimsme. » « L’auteur est un pretre avec un bonnet rouge, et son oeuvre est une mascarade risible et degoutante. » Ce noble etranger estime que le style de Lamennais est une rhetorique froide et ampoulee. 11 n’en marque pas moins de l etonnement que ce livre ait fait quelque bruit. Un tel sujet pouvait tout au plus offnr de l’attrait dans une harangue de demagogue debitee a la populace.
La Quarterly Review renseigne ses lecteurs : elle leur revele ce qu est l’abbe de Lamennais. II est depuis
quelques annees un predicateur populaire a Paris, pretend-elle. C’est un rheteur particuli^rement repute, qui a etabli sa renommee par tropes et figures, plutot que par des qualites plus solides et plus utiles, capables d’mstruire et d’edifier son auditoire. En definitive, c’est tout bonnement un aventurier de la chaire (pulpit adventurer). II prechait pour obtenir celebrite et avancement. Etant donne ce que 1’honnete Quarterly Review a appris de cet homme, elle n’est point surprise qu’il ait lance un nouveau genre (new fashion) de religion, uniquement pour la satisfaction de sa vanite personnelle, et pour la curiosite qu il y a de voir un individu qui se designe lui-meme sous le nom de ministre de l’evangile et qui se livre a des extravagances de saltimbanque (mountebank). Inutile d’ajouter que le « volage public parisien » n’est pas oublie dans sa remontrance par l’austere revue : « Malgre Yesbroufe (fuss) — c’est le terme qu’il faut employer a cette occasion — Lamennais et ses Paroles d’un Croyant seront d’ici un an completement oublies. » La pudique Quarterly Review analyse neanmoins — quel heroisme ! — i’ouvrage de ce gredin. C’est une parodie des prophetes et plutot de I’Apocalypse. Pauvrete d’idees, puerilite des images, grossiere platitude de style, etc., telle est la physionomie des Paroles. C’est une profanation, proclame-t-on encore. Mais 1’auteur y montre plus sa folie que son impiete. L organe londonien connait la litterature fran^aise ; il decouvre des analogies que personne, auparavant ni depuis, n’a rencontrees ! Il compare le chapitre II: Je vois au Nord... Je vois au Midi... Fils de ihomme, que vois-tu ? avec les Plaideurs de Racine : Petit-
Jean : Messieurs... L’inW : Quand aura-t-il tout vu.
Le redacteur,^ toutes comparaisons achevees, et il y en a plus qu on ne pense, a de nouveaux hoquets. Le torrent d ’injures rebondit en son cours. Les Paroles sont un « tissu d’horreurs », le « d^lire blasphematoire d un mamaque », c est un « livre infame ». II termine enfin : « Nous aurions voulu croire — mais ni ami ni adversaire n a pu en quelque maniere fortifier cet espoir — que ce malheureux homme est insense, et quil lui faudrait un gardien plutot qu’un critique !»
U importait k 1 aristocratie anglaise de caricaturer J ouvrage de Lamennais, et de calomnier cet auteur. LJ apres lord Brougham, disait-on, les Paroles dun Lroyant ont fait plus de mal aux whigs que tous les discours des torys. En France, Cabet avait exprime pour son parti, une appreciation identique : « Les Paroles d un Croyant valent pour notre cause plus que des mdfiers de baionnettes. » (Le Popdaire, 1 1 mai
GlnJrtTll n aV°nj PaS 4 n°US °CCUper de •’opuscule de l*abb4 Liioberti. II a peu de rapports avec les Paroles d’un Crnnnnf C' r
CONDAMNATION DES « PAROLES d’uN CROYANT ».
Les Paroles d'un Croyant furent condamnees par une lettre encyclique de Gregoire XVI, le 25 juin 1835.
Le gouvernement fran?ais avait presque aussitot abandonne l’idee de faire poursuivre devant les tribunaux 1’auteur des Paroles d'un Croyant. II enjoignit seulement a son ambassadeur aupres du Vatican d’exposer au Saint-Pere les motifs de cette decision. D’apres une note de YUnivers religieux (23 mai), Rome devait considerer 1’attitude du ministere « comme une preuve de l’empressement de Louis-Philippe a ecarter tout scandale qui pourrait rejaillir des ministres de la religion sur la religion elle-meme, et d’appeler sur les Paroles d'un Croyant toute la rigueur des censures ecclesiastiques. »
Un echo de la discussion ministerielle avait ete precedemment insere par le Charivari. II est amusant.
« M. Lamennais a fait un livre qui contient une profession de foi bibliquement, apocalyptiquement, poetiquement, et par-dessus tout magnifiquement formu- Iee. L’ordre de Chose a pense, des l’abord, a saisir le livre de M. Lamennais. C’etait probablement
pour epargner a la liste civile le crfeve-coeur de l’acheter. Mais depuis, il s’est ravise, et il a songe qu’au lieu de soumettre l’ouvrage aux foudres de M. Martin (baton), il ferait peut-etre mieux de le soumettre aux foudres excommunicatrices du Vatican. C’est ce qu on discute en ce moment au Conseil. On n’a pas encore decide si la repression aurait lieu par voie d ordres impitoyables, ou seulement a la requete des vertus chretiennes. » Et le Charivari (18 mai) accompagnait cette note moqueuse de la reproduction d’un fragment des Paroles. Il cboisissait naturellement l’episode du Jeune Soldat.
L’ouvrage de Lamennais condamne, les eveques se conformerent a l’usage. I Is signerent cbacun une lettre pastorale ou ils exprimaient leur attachement au Saint-Siege et leur adhesion a la sentence qu’il avait portee. Quelques mots, extraits de la lettre pastorale de leveque de Metz, tiendront lieu d’exemple pour les autres lettres episcopales : « Le Souverain Pontife a tonne du haut de sa chaire de Saint-Pierre, et deja sa voix a rempli l’univers. Mais admirez sa bonte paternelle ! A peine vient-il de lancer l’anatheme contre l’ouvrage, qu’il invoque le ciel sur l’auteur. Imitons ce sentiment noble et genereux, etc... »
La lettre de Mgr d’Astros, archeveque de Toulouse, porte les stigmates d’une animosite incoercible, mais d’une inspiration peu subtile. «Si lame d’un ecrivain », declare cet adversaire dont toutes les initiatives ne furent point envisagees, en leur temps, comme opportunes, « se peint dans ses ecrits, suivant la maxime connue, que penser de l’auteur qui a con?u et enfante un livre^aussi epouvantable ?» (Censure de 56 propo-
sitions de M. de L. par plusieurs eVeques de France, p. XXXIV.)
La lettre de l’eveque de Chartres, Mgr Clausels de Montals, offre cependant un certain interet. Elle a un accent personnel. En voici quelques fragments : « Lie autrefois avec M. de Lamennais, j’ai pu le connaitre et l’apprecier. II joignait alors a ses grands talents le sentiment du noble usage qu’il devait en faire. II etait modeste, doux a ses amis, et il ne respirait que pour la religion, pour l’ordre, pour la conservation des bonnes et grandes choses qui font la ressource et la dignite de l’homme. Quelle revolution s’est faite dans cette ame ?... Ah ! le succes enivrant du premier volume de YEssai sur l Indifference vint tenter cette vertu. Elle ne put temr contre le charme secret et empoisonne de 1’admiration pubhque. Piquee par le ver de l’orgueil, elle se fletrit et se tourna en un desir de dominer et de subjuguer tous les esprits... Entrons dans l’examen de cet ouvrage. On y remarque un art profond et toutes les ressources d un esprit tres habile a se deguiser. On fait semblant d’y prophetiser, d’y raconter des songes, d’y precher, de s’y abimer dans la contemplation des choses celestes et invisibles. Mais au fond de tout cela, il y a une pensee bien suivie qui n’est rien moins que de la chimibre et de la spiritualite, et qui ne peut echapper qu’aux personnes peu eclairees, ou peu attentives. On y adoucit l’horreur des choses par l’elegance des mots, et quelquefois par la grace des fictions et des images. Ici, c’est une homelie de style le plus grave et le plus pieux : on croit avoir Rodriguez en mains. La, c est une idylle pleine de naivete et de fraicheur ; les traits les plus gracieux
y sont prodigues, et 1 on y trouve meme des passages ou la mollesse du genre va trop loin, et ou Ie pretre accorde beaucoup trop au poete : on croit lire une pastorale de Florian, Mais ces sentiers fleuris, ou il vous egare, ne doivent pas detourner 1’attention du but qu envisage ses sombres pensees. Quel est ce terme ou il vise ? Je vais vous l’apprendre par 1 ’exposition de ses vues reelles et profondes et de son systeme... N est-il pas visible qu’on peut noircir par ces fictions, qu on cree a sa fantaisie, le guerrier, le magistrat,
1 homme du peuple, comme le prince ? Serait-il impossible de Im appliquer a lui-meme tous ces traits fantastiques, si on voulait le faire rougir des ecarts de sa plume errrenee ? Ne pourrait-on pas dire que Satan lui a parle a l oreille ? Ne pourrait-on le faire asseoir sur une pierre noiratre, ou verte, et le peindre buvant du sang dans un crane, lui dont les doctrines auraient pour effet d’en faire tant repandre, ecrivant son livre tantot avec des yeux d’ou sortent des etincelles dun jeu sombre, tantot avec un sourire qui nest pas de l homme ? Ne serait-il pas permis de prodiguer h son prejudice toutes les images de brouillards, de tombeaux, de suaires, de serpents, de taches de sang de tetes couples, de complots formes centre le ciej et la terre ? Et faudrait-il s etonner si un inventeur allegories, mille fois moins audacieux que lui,
I enrermait avec le serpent dans cette caverne infame’
°SeT wat,ner la Sag6SSe de Charles V» la loyaute Henn IV, Ia majorite de Louis XIV, et meme la
samtete d un Louis IX et d’un Ferdinand de Castille... » Bref, pour lYveque de Chartres, qui ^tait bien partage comme satiriste, les Paroles dun Croyant cons-
tituent « le dernier terme de l’^garement dont l’esprit humain est capable. » Ce prelat etait severe a 1 egard de Lamennais et peu genereux envers l’esprit humain.
D apres sa correspondance, on remarque que l’auteur des Paroles ne s’attendait pas a ce qu’elles fussent condamnees. II ne le croyait pas avant leur apparition, il ne le crut pas davantage, meme apres que de puissantes et nombreuses protestations se fussent fait entendre, Les temoignages, qu’il donne de sa persuasion, sont innombrables. Que pouvait-on lui reprocher, pensait-il, si Ton consentait a lire son ouvrage, c’est-adire a le comprendre, dans son esprit, et sans y mettre surtout ce qui n’y etait pas ? Un des plus forts griefs, que ses amis avaient souleve, etait le communisme qu on soup^onnait dans la doctrine menaisienne. Montalembert s etait, dans l’intimite, constitue 1’interprete de la societe conservatrice. Le Maitre retorquait aussitot a son disciple : « Et en quel endroit de mon livre as-tu vu que j’attaque la propriete ? Est-ce dans l’endroit ou je dis : « Ce nest pas en prenant ce qui est a autrui qu’on peut detruire la pauvrete ; car comment, en faisant des pauvres, diminuerait-on le nombre des pauvres ? Chacun a droit de conserver ce qu’il a, sans quoi personne ne possederait rien. » (Lettre du 1 1 juin). Et le 5 juillet, il repliquait encore :
« Quant a l’inegalite des rangs, je suis convaincu que le temps approche ou les peuples ne seront plus divises en plusieurs classes dont les unes aient des privileges politiques et civils, des droits enfin dont les autres soient privees. Voila toute ma pensee, et je la crois juste. » On doit avouer que Lamennais fut plus lucide
en ses pressentiments que de Maistre, et Renan aussi, en leurs propheties 1.
Lamennais est au courant de ce qui se produit a Rome. On l’a informe que le Pape «a consulte pour savoir si une condamnation serait possible, opportune, utile, sans danger. » II a ete repondu « qu’on ne voyait pas sur quoi Ton pourrait l’appuyer et que, dans tous les cas, elle ne pouvait avoir que des effets funestes, a cause de l’ardente imagination, qu’elle exciterait contre le clerge. » Cependant, a cette meme date (ler juin), le pamphletaire exprime un doute : si la diplomatic intervient, qu’elle insiste, il se pourrait que son livre fut condamne. II ajoute pourtant : « les paroles qui s’echapperont du Vatican, menagees et prudentes, seront le resultat de deux peurs. »
Esperer de la bienveillance, concernant un pamphlet qui avait epouvante une partie de l’Europe, netait-ce pas illusion de la part de Lamennais ? — On l’a soutenu. Evidemment, on a affirme que son attitude etait une preuve indeniable de son « orgueil demesure. » Remarquons neanmoins que ses correspondants, qui le documentaient pour le convaincre de la neutralite romaine, netaient peut-etre pas tous d’un orgueil egal a celui de Lamennais. Ils etaient mal renseignes, dira-t-on ! On n y a point manque. Observons alors qu il y avait, en ces jours infortunes, beaucoup de gens aussi mal renseignes, de par le monde. La Gazette de Spire ne publiait-elle pas, en effet, une note d apres laquelle toutes les nouvelles venues de Rome
1. V. les vues etranges de Renan sur l’avenir de l’EgHse catholique dans son etude sur Lamennais,
assuraient « de la maniere la plus positive que le chef de l’Eglise est decide a user d’influence, et que M. de Lamennais est tres loin d’etre en defaveur aupres du Souverain Pontife... » Cette note est citee par la Revue du Progres social (t. I, p. 689), adversaire irreductible, on se le rappelle, de l’auteur des Paroles.
On ecrivait de Rome, non pas a Lamennais cette fois, mais a l’abbe Martin de Noirlieu. « Toutes les personnes eclairees que j’ai vues ici disent : ce livre est bardi, mais il etait necessaire. Le Pape n a pas voulu le condamner ; mais, a cause de sa position, vis-a-vis des ambassadeurs, ils le mettent a Yindex politique. » (Cf. Lettres de Lamennais a Montalembert, 8 juin 1834.) Au surplus, il semble que peu importait a Termite de la Chenaie, la decision que Rome prendrait. Ce qui domine son esprit a cette heure, c’est un optimisme eperdu sur la fin de la destinee universelle. « Pour moi », proclame-t-il, « j ai foi, une foi immense dans la cause de Thumanite, car la cause de Thumanite est la cause de Dieu... » ( Lettre a Montalembert, 1er juin
Le pamphletaire n’etait, d’ailleurs, pas seul a s imaginer que Rome resterait impassible. Tous les renseignements que ses amis d’outre-monts lui adressaient, le fortifiaient dans cette idee. Le P. Ventura, plus bardi que d’autres, allait jusqua affirmer que lePapenevoulait point mettre les Paroles a Yindex, ajoutant : « il sen est exprime positivement. » (Cf. Laveille, Lamennais intime, p. 322.) Rien d’etonnant que Lamennais ecrive a Mlle de Tremereuc : « Toutes les lettres confirment ce que je vous ai deja mande, c’est-a-dire qu’on y (a Rome) gardera le silence. Tous les person-
nages les plus distmgues et qui sont en dehors de la politique se sont prononcees ouvertement en ma laveur. » (9 juillet.)
Les P aroles d'un Croyant furent cependant condamnees. L encyclique pontificale les frappait de neuf notes theologiques : propositions fausses, calomnieuses, temeraires, impies, scandaleuses, conduisant d I'anarchie contmires a la parole de Dieu, dejd condamnees par Itghse. L auteur de 1 ouvrage n etait point nomme. L est une mamere, dans le protocole ecclesiastique, de mamfester des managements, et de prouver la moderation de la sentence.
Lamenmiis attribua la decision prise par le Saint rere a la press, on diplomatique. « La diplomatic a triomphe », ecnt-,1 a M“« de Tremereuc (22 juillet)
« on devait au fond s'y attendre, quoique personnel a Rome, surtout ne pr2vit sa victoire au moment ou elle a eu lieu » Un correspondant cl 'Eugene Bore I mforme que le Pape a <ke affecte de cette publication qu line se 1 expliquait pas aprts la soumission faite par I auteur. . Cette disposition du Saint Pere connue Alors ambassadeurs du Nord et J&uites se mirent en mouvement pour 1 exploiter... » Le meme correspondant prod.gue les details sur les circonstances de la censure :<> Tout a etc extraordinaire dans cette condamnat'on. Tro.s card.naux seuls ont ite appefe, tandis qu ordmairement, en pareil cas, tous les gineraux des ordres relig.eux y sont admis. Ce fait a souleve de la part de ces dermers de vives reclamations ; mais
definitive, ll a fallu se soumettre... »
Que la diplomatie ne soit pas reside inactive, c’est fort probable, si on se rappelle qu’un Metternich
attribuait aux Paroles d avoir produit une secousse analogue a la revolution de 1830, en Belgique. Et Metternich, qui n’etait point « fou », comme Lamennais, ne devait pas assurement voir les choses « en noir ». Que cette action diplomatique ait ete superflue, c’est encore possible. Et vraiment, ll n est pas necessaire d ecrire un gros plaidoyer concernant l’acte pontifical, pour nous en persuader. Puisque, cbacun le sait, Gregoire XVI n’avait aucune sympathie pour les idees « democratiques ».
Que faut-il penser de tout ce que 1’on racontait a Lamennais, de toutes les suppositions que Ton faisait sur la decision prochaine, concernant les Paroles ? Racontages, rumeurs, cancans ? 11 est vraisemblable que I on ne saura jamais le detail precis des circonstances qui se terminferent par la condamnation. Les travaux, elabores d apres les documents officiels, en sont, tout a coup, tres maigres sur ce point.
Le P . Roussel n exprime malheureusement que des generalites. Toutefois il les exprime : «Sa condamnation a Rome fut poursuivie par certains de ses adversaires, avec un acharnement qui n’avait pas pour unique mobile, a leur insu peut-etre, 1’amour de la verite. Rome resista longtemps a la fougue intemperante de ces esprits mediocres, etc... » ( Lamennais d' apres des docum. inconnus, t. I, Introduce, p. xill). Le meme historien revient a ses generalites (Ibid. t. II, p. 174) :
« plusieurs meme se joignirent a ses persecuteurs, car il eut des adversaires qui ne meriterent pas trop ce nom par la haine feroce que deguisait gaucbement le masque d’orthodoxie dont ils pretendaient la couvrir. »
C est par les generahtes que les historiens timides, les mieux disposes par ailleurs, ensevelissent hardiment l’histoire.
On a ra porte, au sujet de la preoccupation publique, a Rome, concernant les Paroles, une anecdote a grande allure. Nous sommes chez la princesse Borghese. Le celebre P. Ventura se trouve parmi les assistants. On cause politique et chacun dit son mot sur le fameux pamphlet. « Si Rome existe encore, c’est aux Rois quelle le doit », certifie-t-on. — « C en est trop », proteste avec vivacite le P. Ventura, « savez-vous, Monsieur, que si Rome voulait en ce moment se mettre a la tete du mouvement des esprits, tous les Rois de l’Europe trembleraient devant elle, et que l’autocrate lui-meme avec son million de baionnettes n en serait pas mieux assis sur son trone. — He ! qui done pourrait le renverser? Ce seul cri, Monsieur, parti du Vatican, Dieu et la Liberte ! »
Le narrateur ajoute : « l’ambassadeur de Russie se tut. » (Lettre a Eug. Bore.)
Cette anecdote paraitra a plus d un lecteur un peu romantique de style. Je la crois veridique. Disons mieux : Je la crois vraie. Ne s’agit-il pas de ce Joachim Ventura, general de 1 ordre des Theatins, qui unissait dans sa personne le plus bizarre assemblage de contradictions. Le plus arnere des hommes en theologie (il etait d’un thomisme fige), en politique ce moine etait le plus audacieux des ammateurs. Et on le vit bien lorsque, tribun favori, il dirigea le mouvement revolutionnaire des Romains pour lui assigner ses extremes limites. En possession de soi-meme, tour a tour il soulevait avec puissance le flot populaire,
avec souverainete il l’apaisait. II fut le mediateur entre un peuple en ebullition et le Souverain Pontificat. Celui que Gregoire XVI, aux jours d’antan, designait comme « le plus savant qui soit a Rome », monta dans la chaire sacree, afin de pousser ce cri de Dieu et la Liberte. Et plusieurs fois repetees ( oraison funebre d’ O' Connell, oraison funebre des morts de Vienne ), on entendit crepiter les paroles les plus hardies, les plus orageuses, les plus eclatantes. Depuis Savonarole, que dis-je ! depuis Saint Bernard, on n’avait jamais ecoute un langage d’une energie plus reflechie et plus farouche. Devant un peuple fremissant, Ventura glorifiait l’alliance de la Revolution et du Christianisme ; devant le monde en stupeur il celebrait l’heroisme de rebelles, et ces insurges devenaient des « martyrs ». Centre les forces retrogrades, le moine repandait sa colere ; contre les puissances conservatrices, il epuisait son indignation meprisante ; contre l’Obscurantisme il prechait la croisade. Et 1’ « Obscurantisme » designait pour Ventura la compagnie de religieux qui empechait la Papaute de rayonner librement sur les peuples libres. Enfin, dans une peroraison memorable, le predicateur , martelant des syllabes enflammees, lan^ait de pathetiques avertissements au supreme Pontife, en lui tragant le programme a realiser, en harmonie avec la societe civile, dans la voie d un Progres providentiellement marque.
Le religieux, qui pronongait de tels discours publics, (1848-1849), ne pouvait-il point, quatorze ans auparavant, dans une conversation privee, telle qu’on nous la rapporte, en exprimer la plus faible partie? Mais comparees aux Paroles d un Croyant, qu etaient les
apologies de la Revolution sanctifiee, enoncees par le P. Ventura, ce « Lamennais perseverant », comme le designaient les Italiens ? Un brasier incendiaire. Tandls que 1 ouvrage du pretre breton ne serait plus qu une flamm&che. II est vrai : 1 « Obscurantisme » ne connut point la defaite. Un nouveau regne pontifical, peu conforme aux voeux du religieux theatin, etait inaugure. Et quelque six mois apres que la memoire des insurges de Vienne eut ete gloneusement immortalisee, en 1 eglise Sant -Andrea della Valle, le panegynque du moine etait inscrit a V Index. Sa voix, momentanement, se perdait dans 1 espace. LeP. Ventura se soumettait. Les formalites etaient accomplies. Ce fut tout.
II n en a pas ete de meme pour les Paroles d'un Croyant, d un ton si pali a cote des terribles et solennels discours que le religieux avait prononces, en cbaire, au centre de la Cfiretiente.
J ignore si la generation actuelle apprecie, avec Renan, 1 ouvrage de Lamennais comme une « apocalypse sublime », « veritable sabbat de colere et d amour » ; je ne sais si lecrivain armoricain est encore l’auteur des « cinquante pages de grand style, les plus belles de notre si£cle » (le xixe). Peut-etre prefererions nous la critique nuancee de Samte-Beuve a 1 opinion du meme Renan qui affirmait que les Paroles d'un Croyant sont « un livre qu’il faut louer, sans reserve ». Mais, a coup sur, bien que leur accent revolutionnaire se soit completement afladi, nous pouvons reoeter avec ce dernier auteur : « Je ne lis iamais sans une impression de contagieuse magie ces pages eloquentes, ou les troubles interieurs dune grande ame se sont exprimes avec un accent si profond. ».
II est vrai : car s’il est exact que Lamennais eut un orgueil demesure, son amour de la justice etait encore plus immense que son orgueil. Et son nom, dans le mouvement catholique, au point de vue politique et social, domine toute son epoque et au-dela, dans sa gloire d’inspire convaincu, d’animateur obstine, et de persecute indomptable.
TABLE DES MATURES