‹ Les paroles d'un croyant de LamennaisChapitre 10 sur 12 · Il a cependant fait partie de I’Academie fran^aise · texte numérisé non relu

Il a cependant fait partie de I’Academie fran^aise

Allusion a la dermere declaration de soumission au Saintoiege, signee par Lamennais.

car son genie appartient a l’Eglise. Voulait-on que nous aussi nous eussions recours aux injures? C’est une monnaie qui n a pas cours chez nous ; et a defaut de tout le reste, nous voulons au moins etre polis. » (Cf. La Dominicale, mai et juillet 1834.)

Dans la plus genereuse des pensees, la Dominicale s ingenia a eteindre le feu allume avec les Paroles d un Croyant. A tel point qu elle assurait aussi fort quelle le pouvait, que 1’ « affaire Lamennais » est enterree. Elle celebra ainsi plusieurs fois ses funerailles.

L'Univers religieux, dirige par 1’abbe Migne, ranimant de vieux souvenirs, insinuait le 13 juillet : « Cependant si 1 auteur a pu compter des suffrages, suivant nous bien humiliants, ll y a eu compensation, il s’est vu tout a coup livre aux horreurs de l’indignation, de la solitude ; plut a Dieu qu’il le fut aux regrets ! Prive de l’exercice du saint ministere, il est aussi en grande partie prive des jouissances de l’amitie. Cependant quelques laiques, variant avec lui leurs theories, lui sont restes fideles ; pour eux, le grand bomme dans sa retraite, c’est Arnauld cache dans les marais de la Hollande. Il y a des reunions regulieres du parti qui vraisemblablement ne s’occupe plus d’envoyer des pelerins a Rome, et qui pourrait bien attirer au lieu de ses seances la denomination de Bourg fontaine... 1 »

L’Univers religieux ambitionnait la primaute dans

1 . C’est le nom d’un village ou les Jansenistes aaraient tenu, au XVile siecle, une assemblee secrete. La realite de cette reunion a maintes fois ete contestee.

la guerre antimenaisienne. Cet organe insera les premiers balbutiements de la palinodie de Lacordaire. Nous trouvons dans une lettre de Lamennais a Montalembert (16 mai 1834) une indication suggestive : Interroge par M. Lafayolle sur le motif qui l’avait porte a imprimer la sorte d’articles qu’il inserait dans sa gazette, « M. Migne a repondu que cetait pour son journal une affaire d ’existence, que sans cela ses abonnes 1’auraient abandonne. »

t Lacordaire ne repondit pas directement aux Paroles dun Croyant. « Nous n apprecierons pas l’evenement qui donne lieu a cette declaration : 1’Eglise et la posterity le jugeront », ecrivait-il a propos de 1’affirmation de ses nouvelles convictions. (Considerations sur le systeme philosophique de M. de Lamennais, 1 834, P* 33) . II prefera exposer sa critique des pnncipes essentiels du menaisianisme.

Ce n est pas le choix de la nouvelle route que Lacordaire avait prise, en s’eloignant de son maitre Feli, qui etait susceptible dereproches.Chacunen avait fait autant felon sa convenance. Lamennais lui-meme n’exprima jamais une parole amere, suscitee par la defection de ses anciens amis. Et la lettre qu’il ^crivit a propos de la fuite de Lacordaire est un chef-d’oeuvre d ’abnegation attendne. Une chose a remarquer : le maitre ne chercha point, non seulement a contraindre les volontes mais a suggerer quelque attachement a ses doctrines,’ qui ne fut pas spontane. Jamais il ne chercha a eteindre les convictions catholiques chez ses anciens disciples.

«t Ids B«ur,Uque N*,io"ale ^ u

Ce dont les amis de Lamennais setonnerent, c’est la fa?on que Lacordaire avait adoptee pour quitter son maitre. Montalembert le blama en le traitant d ecolier. Eugene Bore, d’autres, lui demanderent d expliquer certaines paroles peu circonspectes.

Bore, rendant compte a Lamennais de l’effet produit par son livre, des le premier instant — la lettre est du 2 mai — quabfia de peu correctes les observations d’Henri Lacordaire. Parlant de son article publie par YUnivers, il ecrit : « II contient aujourd’hui un long article de Lacordaire, vague et exagere, comme tout ce qu’il fait, et dans lequel il termine son tableau de l’Eglise de France, en disant que YEcoIe qui existait encore a cesse aujourd'hui. Je trouve ce mot ecole bien deplace dans la bouche d un homme qui, par ses actes passionnes et inconsequents a pu autrefois nous attirer cette denomination... » YYEcho de la Jeune France contient des vestiges de cette querelle intestine, occasionnee par le fugitif de la Chenaie. Le redact eur de ce journal s’interroge sur l’influence du fameux voyage a Rome que fit Lacordaire en compagnie de Lamennais et de Montalembert. « A-t-il influe sur le talent de M. Lacordaire? Jusqu’ici rien ne l’a prouve. Ce n’a pas ete a coup sur cette pauvre Refutation des doctrines de M. de Lamennais que lui, son disciple ardent et passionne, vint jeter ou plutot glisser au milieu du deluge de refutations que les Paroles d'un Croyant firent surgir ; on eut dit que sa verve et l’inspiration avaient delaisse M. Lacordaire a l’instant ou il avait lui-meme delaisse son ancien maitre : ce maitre dont il trouvait l’autorite si douce deux ans auparavant, et a qui il reprochait maintenant d’avoir voulu lui

imposer un jpur intolerable ! Et neanmoins nous ne contestons pas a M. Lacordaire ni la bonne fol, ni la sincerite. Nous le plaignons seulement de n’avoir pas obei a certaines convenances delicates, qu’un esprit aussi eleve que le sien devait sentir mieux que personne. » (LEcho de la Jeune France, 1836, t IV P. 148.)

D une ia<pon ou d une autre, ll reste penible d entendre un homme, qui s ’est fait une reputation universelle dans 1 art de 1 eloquence a grandes manches, bredouiller de singuheres confidences, lorsqu’il est question de justifier le reniement de son passe : « Lorsqu ensuite, apres ma conversion, je lus les ouvrages de M. de Lamennais... il m’arriva deux choses : je crus comprendre sa philosophic, quoique je ne la compnsse pas du tout, comme je m en suis apertpu plus tard ; et, quand elle me fut mieux connue avec le temps, elle me jeta dans des perplexites sans fin. Je m en occupai pendant six annees consecutives... »

Lacordaire, vraiment, n’avait pas un cerveau de philosophe bien organise !

Cet ancien menaisien trouva un adversaire decide dans la personne du baron d ’Eckstein. (V. La France catholique, 2e vol., 5e livr., 14 juin 1835.) « Ce qui frappe d abord », observe celui-ci en examinant I’ouvrage du disciple repenti, « c’est un homme qui bat sa nournce. » Apres avoir note que ses articles, dans Avenir, avaient ete les plus vehements, ce que Lacordaire oublia toujours en condamnant Lamennais, d Eckstein ajoute avec esprit : « Cet ecclesiastique dit mea culpa : c est bien ; mais il se donne la discipline sur le dos de son ancien maitre, ce qui n’est pas bien.

Ah ! M. Lacordaire, vous vous frappez bien cloucement ; c’est bien rudement que vous saisissez la main de votre maitre. Encore un mea culpa ; qu’il retentisse sur votre propre sein, qu’il soit sonore ! Encore un coup de discipline, et qu’il vous atteigne en personne, nous vous croirons. »

D Eckstein reste impartial, il veut etre indulgent : « Ce livre a pour resultat evident de blesser M. de Lamennais, de le frapper dans un moment ou tout le monde lui jette la pierre, ou de petites haines croient l’occasion favorable pour decharger leur colere contre un grand homme. Je ne m’imagine pas que M. Lacordaire ait voulu satisfaire de telles passions ; je 1 ai toujours cru sincere, je le crois encore ; mais je l’ai cru irreflechi : j ai pour garant tout ce qu’il a pu ecrire, ou du moins ce qui en est venu a ma connaissance. » Le critique analyse ensuite l’ouvrage de Lacordaire contre Lamennais, pour en montrer les insufhsances fondamentales. II serait trop long de suivre d Eckstein dans ses developpements. Nous renvoyons les curieux a 1’article de la France catholique, auquel l’auteur avait donne une certaine ampleur.

Lacordaire repondit a la refutation de son adversaire. II y repondit dans YUnivers religieux. D’Eckstein s’offrit le luxe de faire inserer dans la France catholique (7e livr., 28 juin 1833) la reponse reproduce par ce journal, a laquelle il joignit quelques observations. Aucun historien ne s’est reporte a cette source de documents indispensables a connaitre. Mais ne savonsnous pas que les biographies des hommes qui ont occupe la scene religieuse a cette epoque sont incompletes et partiales?

La replique de d’Eckstein a la reponse de Lacordaire fut calme, courtoise et precise. Elle comportait dix colonnes. Lamennais, a qui on avait communique cette reponse de son ancien disciple, ne lui consacra qu un mot : « Je viens de lire dans la France catholique une lettre de Lacordaire en reponse a Particle de M. d’Eckstein. Cette lettre n’est pas d’un honnete homme. » (Lamennais a Montalembert, 7 juillet 1835) \

Depuis sa fuite de la Chenaie, le celebre orateur (dont les mentes sont, d ailleurs, connus et incontestes) a toujours donne a sa convenance le recit de ses rapports avec Lamennais. Son inexactitude ressort avec evidence de la publication par Bonnetty d’une lettre inedite, adressee a Gerbet 2. II est invraisemblable que des pieces d une valeur aussi decisive restent ignorees des historiens. Us ont une singuliere malechance,

Labbe Combalot, un ancien disciple de Lamennais egalement, se distingua comme son ennemi acharne. Dans sa lettre du 8 juin 1834, l’auteur des Paroles dun Croyant le signale pourtant en relatant qu ll a applaudi a sa publication. II n’y a la rien de surprenant pour les gens avertis. Cet ecclesiastique avait 1 esprit assez souple pour varier, en quelques instants, plusieurs fois d’opinions. Entre eux, les menaisiens le plaignaient comme un « pauvre homme » meme apres qu’il eut rompu - et encore de quelle ra^on ! — avec le maitre de la Chenaie.

Hr! ' ^ ECLStP;Ini rgY,t: d’l?"e alliance de la religion et de la science On chercha a le decons.derer en l’appelant « neo-catholique »

C 2 CfUft%manlye;we c ',appeler S0V oriSine protestante^

(h ,1 A Le\ de ,5r Sahms contre les accusations de M Foisset (Annales de philos. chr6t., 1875, 6e serie, t. IX, p. 216.

On a essaye de faire une renommee, comme orateur sacre, a ce missionnaire apostolique. En realite, c’etait un bretteur de la chaire, un matamore de l’eloquence religieuse. Un prelat, Mgr Ricard, a compose un gros ouvrage sur ce fameux Combalot. C’est une apologie, ce n est pas une biographie bistorique. Et toutes les questions delicates y sont immediatement negligees.

D apres 1 abbe Combalot, « il n’y a pas une ligne dans les Paroles d un Croyant qui ne soit pleine du vir de la desobeissance. » Tel est le style du celeb re predicateur !

II apostrophe son ancien maitre : « Le duel qui a eu lieu entre vous et la verite, jusqu’au moment ou vous avez publie les Paroles d’un Croyant, nous offre les dernieres phases de votre vie de chretien et de pretre, et nous fait assister aux dernieres convulsions de votre foi mourante. C’est, si j’ose amsi dire, le tocsin lugubre qui annoncpait a 1’univers l’incendie funebre qui a devore votre gloire en consumant votre foi. » 1 II declare que 1’ouvrage du Breton est « un poetique et sacrilege pamphlet contre l’Eglise et contre le Christianisme determine par un enseignement dogmatique et positif. » II proclame que cette publication est un « crime social ». « Et si les peuples eclaires un jour sur leurs vrais interets, ouvrent enfin les yeux a la lumiere, ils n’auront pas assez d’anathemes pour vouer a une execration eternelle un livre qui, en les excitant a la revolte, appelle sur eux une tyrannie plus pesante que toutes

1. Les critiques de l’abbe Combalot sont presentees sous forme de lettres adressees a Lamennais.

Ies tyrannies du passe, et des dechirements mille fois plus cruels que tous ceux dont l’histoire a garde le souvenir. Vous faites grand bruit des souff ranees des multitudes opprimees par la force, et la verite est que les peuples n’ont pas aujourd’hui de plus dangereux ennemi que vous ; car le jour ou les conseils que votre effrayante chante leur donne deviendraient de leur part une realite, la terre, pour me servir de votre expression, serait moite de sang. »

Je ne puis pas m’attarder davantage a analyser la pretendue refutation des P aroles d un Croyant par Combalot. Ce sont des phrases et des phrases... L’orateur veut etre grandiose, il est ridicule ; il veut etre foudroyant, il est bouffon. Ce sont des mots, des mots noyes dans un insupportable jargon. Il ne lui suffit pas de jouer, sans danger, au bravache, en s’attaquant aux P aroles, il ambitionne, lui Combalot ! de disqualifier la personne de 1 ’auteur. Il essaie de le diffamer sous le rapport de la probite ! Ne lui reproche-t-il pas d avoir, dans son livre sur les Affaires de Rome, insere le memoire que les pfclerins de V Avenir avaient remis au Pape, sous pretexte que la redaction en etait de Lacordaire ! Lamennais aurait pu aisement divertir le monde aux depens de son adversaire si delicat, en lui reclamant, k meilleur droit, le materiel qu’il avait « usucape », de sa libre et pleme autorite : mobiher, hts, meubles, linge, argenterie, faience, etc. (Lettre de Lamennais a Montalembert, p. 1 13.) Ce qui lui faisait s eerier, un jour d ’exasperation : « La soutane, il me semble, n’autorise pas le vol. » (Lettre a Eugene Bore. Cf. Lamennais inconnu, p. 391.)

Bien que 1 on soit decide a toutes les indulgences,

I enquete, facile a conduire, sur Ies rapports entre Lamennais et 1 abbe Combalot, ne tourne pas en faveur de ce dernier. Et la seule chose a retemr, c’est l’aveu qu ll exprime en ces termes : « Je dois dire ici, neanmoins, pour 1 acquit de ma conscience et pour rendre hommage a l’incorruptible verite, que dans les plus beaux jours de vos luttes pour la defense des droits et du Saint-Siege, et lorsque rien encore ne presageait de votre part les egarements que nous deplorons a jamais, vous n avez pas toujours rencontre parmi quelques-uns de vos freres dans le sacerdoce, et surtout parmi quelques ecrivains, les egards et les managements auxquels vous donnaient droit, peut-etre, vos immenses talents et 1 usage que vous en faisiez.

II en est qui ont fait subir a votre genie, pendant pres de dix ans, le supplice d’une guerre de coups d epingle ; leur incorrigible acrimonie a ete l’aiguillon qui pique le taureau dans 1 ar£ne ; et je pense qu’on leur demanded un compte terrible de la part peut-etre indirecte qu’ils ont eue k votre chute, et du mal qu’ils vous ont fait... » (2e lettre, p. 181 et sq.).

Si le solitaire de la Chenaie ne repondit pas a la premiere ni a la deuxieme lettre a M. Vabbe Lamennais, pas plus qu’il ne repondit a quelque contradicteur des Paroles d un Croyant, il trouva un defenseur aussi desinteresse qu’imprevu. L’abbe Goudard repliqua aux deux lettres de 1’abbe Combalot par deux brochures. Je n’ai pu consulter que la premiere. Pour venger Lamennais, cet ecclesiastique a saisi 1’arme la plus redoutable : le ridicule. Sa riposte est hilarante. Cependant le malheur veut que, les deux pretres ayant ete personnellement lies, tous les faits que relate

Goudard, au detriment de Combalot, sont reels. Et Combalot fait peine a voir !

Quelques exemples de cette dispute ne seront point superflus. Combalot avait pour tactique de rendre odieux l’auteur des Paroles. Afin de montrer une pretendue vilenie de son caractere intime, il revelait, en se voilant la face, qu’il avait, un jour, vu rire Lamennais avec mechancete, apres avoir ecrit contre l’abbe Feutrier. « — Vraiment, Monsieur? » repond Goudard, « ce malheureux Feutrier pour qui vous, Monsieur Combalot, montrates toujours tant d indulgence ! Oh ! vous vous seriez bien garde d’en rire, vous ! vous trouviez plus chretien de le comparer a l’apotre Judas... — Ce malheureux abbe Feutrier ! Est-ce ainsi que vous en parliez, Monsieur, alors que « vous vouliez attacher au ratelier des intelligences tous les gallicans sans exception, pretres et eveques, pour y brouter le chardon intellectuel ? » 1

Combalot se plait a etaler les inconstances doctrinales de Lamennais. Goudard reprend : « Que serait-ce si 1 on vous faisait voir que la conversion deM.de Lamennais est la consequence logique de la doctrine developpee dans le second volume de YEssai sur l indifference, doctrine a laquelle vous, Monsieur Combalot, teniez a un point que quiconque refusait de l’adopter, etait un homme de mauvaise foi ou une bete ? » Et le champion de Lamennais ajoute d’autres traits, non moins vifs, de la mobilite d’esprit excessive de I’abbe Combalot...

!. Mgr Feutrier etait le ministre des cultes dans le ministere Martignac (1828). II fut crible d invectives par la polemique menaisienne, a sa periode ultramontaine.

II est facheux que la place me soit mesuree. Je ne puis que signaler la replique de Goudard a Combalot, en repetant qu’elle est vraiment amusante.

Encore un contradicteur ! M. l’abbe Octavien Vidal, auteur des Paroles d un catholique ou defense de I'ordre social. Cet ecclesiastique reprend un a un tous les themes developpes par Lamennais : egalite, liberte, pouvoir, rois, revolte et il oppose aux solutions menaisiennes quelque chose de sa faipon. Cet ecrivain a, en effet, trouve que le malaise du siecle a son origine dans l’incroyance et dans les passions. Les peuples ne trouveront paix et bonheur que dans l’Eglise. Goutons I’originalite avec laquelle 1 abbe Octavien Vidal repond aux Paroles d’un Croyant. II s’agit du theme de la liberte. Et le theologien riposte naivement : « II y aura toujours des enfants et des vieillards, des hommes d’un corps faible et des hommes d une constitution robuste : il y aura des hommes d esprit et des imbeciles, des habiles et des niais ; il y aura des hommes sages et des hommes d’inconduite, des travailleurs et des paresseux, des economes et des prodigues, des malades et des hommes pleins de sante, des riches et des pauvres, des caracteres forts et des caracteres faibles. Or, avec de telles inegalites, etablissez maintenant dans le monde une egalite parfaite et absolue... » Voila un tableau, dune realite insoupponnee, capable de faire reflechir 1’auteur des Paroles d'un Croyant et de l’amener a resipiscence !

Le 9 aout, YUnivers religieux rendait compte de 1’opuscule d ’Octavien Vidal. En felicitant ce defenseur de I’ordre social, le journal de 1’abbe Migne imagina cette trouvaille : « Quoi de plus vague que ce

norm d e Croyant, revendiqu^ par tant de sectes enne-

™le,s a a eSt'Ce pas ce nom"la meme que 1’imposteur de la Mecque donnalt aux aveugles sectateurs de son ranatisme? »

, Pour les Reuses, dirigees par 1’abbe Juin

, p. 161), les Paroles d’un Croyant constituent <( u" alJiap impur de radicalisme, de saint-simonisme et de catholicisme, avec des images tantot sanglantes ou atroces, tantot sombres, desesperantes, sardoniques et insultantes Ce livre est un appel aux masses; Ce a rfsort de presque tous les chapitres. C’est au nom un leu qui commande a l’homme d aimer son sembhble comme iui-meme, qu’un pretre, qui

8e d,t”™stre da “I” q™ souffrit et pardonne tout, conseille le meurtre et organise la guerre civile Si cet ouvrage etait passi i 1'alambic, il n’en resterait que ce prmcipe des anarchistes : « Insurrection est le plus saint des devoirs. »

Pas un mot des longues pages, dont la douceur contre balance le tragique des autres pages.

La grande majorite des adversaires menaisiens ne composerent, a 1 improviste, que des brochures, les plus longues de deux cents pages. Mgr Guillon s imagine de les surpasser ; il ^crivit un ouvrage en trois tomes contre Lamennais. Et Pun de ces tomes est consacre, tout entier, aux Paroles dun Croyant

™gifniU1 °"’ “ j6Der de la reine- avait & en 1831 au s ibge de Beauvais. A cette epoque, la cam-

pagne de 1 Avenir en faveur de la separation de 1’Eglise

e« de 1 fitat batta.t son plain. Une protestation vigou!

reuse contre cette nom, nation, faite par un « gouver-

nement athee »>, accompagnee dune manifestation

vehemente des fideles diocesains, contraignit le nouvel eveque a se demettre.

L’ouvrage de Mgr Guillon 1 est, a certains egards, interessant. II contient notamment un curieux parallele entre les affirmations de l’ecole menaisienne et les principes de la Ligue. On lit dans le 3e tome, relatif aux Paroles, un aphorisme qui denote chez ce theologien, ou peu de sens logique, ou beaucoup de confiance en soi-meme. « II n’y avait que lui (Lamennais) qui put se detroner lui-meme », ecrit-il a propos de la publication du pamphlet. (Disc, prelimin., p. XXXIII.) Comment, d&s lors, Mgr Guillon espere-t-il renverser son adversaire?

Quoi qu il en soit, il s’y evertue et n’epargne point sa peine. Un gros tome pour commenter cbapitre par chapitre le petit pamphlet ! « Que M. de Lamennais », estime-t-il, « eut debute par ses Paroles d un Croyant, l’indignation publique eut marque cette production du meme sceau dont elle a fletri les furibondes orgies de 93 et le delire des clubs republicans. Ce rugissement de la fureur, ces cris forcenes de haine et de vengeance contre toute autorite civile et religieuse, cette Apocalypse de Satan, comme on l’a designee, eut afflige sans doute tous les coeurs honnetes ; elle eut bien moins etonne dans un sifecle accoutume aux violentes declamations des Diderot, des Marat et des Babeuf. Mais un pretre signale parmi les defenseurs du Christianisme, porte, par la complaisante admiration de ses disciples, a la suite des Peres de

!. Histoire de la nouvelle herdsie da XIXe siecle, ou refutation complete des ouvrages de I'abbd de Lamennais.

1 Eglise, offrir tout a coup un contraste si revoltant, il y avait la de quoi surprendre et deconcerter les panegynstes et quiconque n ’avait point porte sur ses compositions anterieures un coup d’ceil assez reflechi pour en saisir les intermediates, et attacher les consequences aux principes. » (T. I, p. 6 et sq.).

Des lors, Monseigneur va monger que le premier Lamennais contenait le second. Non seulement il critique les Paroles, il les surcharge detentions. « Dans la doctrine constante de M. de Lamennais, point de distinction qui ne soit un attentat contre la nature et contre la religion. Maitres et tyrans, esclaves et serviteurs, mots synonymes. Son arret de proscription embrasse toute autorite humaine, toute hierarchie sociale. Pour lui, l’injustice, la cruaut^ aveugle, 1’avance insatiable dictent tous les contrats, reglent tous les mterets. Toutes les formes de gouvernement, toutes les nuances d’autorit6 dans les uns, de soumission dans les autres, egalement condamnables, parce quelles imphquent 1’idee de domination et d’ob^is-

gnCe: ,fTTsTes Titus et Neron, Saint Louis et

Henri VIII marchent sur la meme ligne. Tout ce qui tut roi tut pervers, rapace et cruel, prodigue de souftrances, des sueurs et du sang de ses sujets ; et ceux-ci vi es betes de somme, troupeau marqu^ par 1’esclavage ou la boucherie ; ils n’ob^irent jamais qu’a la

peur de la verge oudufouet, jasqua la peur de mourir de jaim. »

Mgr Guillon etait un homme habile dans Part de travestir. Il vise pourtant a l’impartialite : « Par-dessus ce cloaque de sang et de boue, vous voyez soudain sele-

ver des pensees lumineuses, des maximes vraies, des conseils utiles, traduits pour la plupart de l’Ecriture, du livre de V Imitation, des Saints Peres. L’auteur les a repandus dans les chapitres suivants ; et la douce morale qu’ils presentent contraste singulierement avec ce langage de fureur et d ’imposture auquel il s etait abandonne. » II revient assez rapidement pour satisfaire son gout de la malveillance. La forme mystique des Paroles serait elle-meme condamnable. « ...Quelque chose de non moins surprenant, c’etait le continuel abus que fait lecrivain des textes et du langage de nos Livres saints. Cet emploi sacrilege de la parole de Dieu, que le Souverain-Pontife denonce au peuple chretien comme etant pour lui un sujet de profonde affliction, etonnera moins peut-etre, si Ton se souvient que le Demon osa bien en donner l’exemple en alleguant au Sauveur un texte en effet pris des Saintes Ecritures. » Et Mgr Guillon, qui est un savant, ajoute doctoralement la reference : Matthieu IV, 6. L’analogie qu’d etablit sentencieusement est, je m’imagine, une perle !... (T. Ill, p. 286.)

Mgr Tharin, ancien eveque de Strasbourg, ecrit une lettre a M. le Comte de S. sur les Paroles d'un Croyant. Ce contradicteur est un amateur de 1’observation psycbologique, Mettant Lamennais en opposition avec lui-meme, il s’efforce de trouver la cause de ses « egarements ». Monseigneur trouve chez l’ecrivain une raison forte et cependant facile a seduire, une logique serree, entramante, un style energique et brillant. « Mais la puissance qui domine en lui, c’est l’imagination. » Chez cet ecrivain ardent et passionne, Lamennais, elle s’enflamme facile ment. La mobilite

d’esprit en est la preuve. N’a-t-il pas souvent ecrit le pour et le contre sur le meme sujet ? « II existe en lui certainement un grand amour du bien ; mais cet amour degen&re en un z&le amer qui ne souflre pas la contradiction. Plein de confiance dans ses lumieres, idolatre de sa raison individuelle, M. de Lamennais voudrait que le monde et 1 Eglise se reformassent tout a coup selon ses idees, que tout flechit sous sa volonte de fer. Les obstacles l’aigrissent et l’irritent ; une contrariete enfante souvent une erreur dans son esprit. Et quand ll trouve dans les bommes ou dans les institutions des digues puissantes qui s’opposent a 1 accomplissement de ses projets, il prend a degout et les hommes qu il estimait, et les institutions qu’il reverait. C est ainsi qu il con^ut de 1 aversion pour les jesuites et les eveques de France, quand il les vit se prononcer hautement contre son syteme philosopbique sur la certitude, avant ce temps, sa plume eloquente les avait loues, preconises, et ils devinrent plus tard l’objet de son mepris. M. de Lamennais a donne des conseils aux rois, et les rois n ont pas suivi ses conseils.

a signale dans les Etats des abus contraires au libre exercice de la juridiction spintuelle ; et ces abus n’ont point ete reformes. Alors il a pris en haine la royaute ; et quand la revolution de Juillet eclata, suivie bientot de celle de Belgique et de Pologne, il se persuada que la liberty de 1’Eglise allait refleurir a cote de la liberte politique conquise par les peuples, et il crut que dans un nouvel ordre social, le Christianisme reparaitrait sous une forme nouvelle, plein de force, de vie et de majeste... Et a la vue du cours que suivent les evenements, son ame ardente se desole, se deses-

pere ; et, dans son desespoir, ll dit : Rien n est bien dans le monde... et alors ll preche la revolte contre les rois, il travaille de toute sa force a demolir 1 edifice social... Mais ce qui le desole surtout, c’est de voir que le Pape, dans lequel il esperait trouver un appui contre les eveques de France, condamne ses doctrines... Son orgueil s est indigne de tant d’humiliations et d’obstacles, il a renverse l’autorite dans son cceur, et sa raison s est eteinte, et il n’est plus reste dans Iui qu’un aveugle et sombre fanatisme, et, dans un accbs de cet aveugle et sombre fanatisme, il a publie les Paroles d'un Croyant... Et alors il dit : Si je fais maintenant du mal aux hommes, je leur ferai du bien plus tard ; je prends, au reste, la defense du pauvre et du faible contre les riches et les puissants... »

Mgr Tharin reitira ses reflexions contre les Paroles dans ses Meditations religieuses et politiques d'un exile (1835). Il y tenta quelques essais de style sublime :

« Un genie tombe. — Ou vas-tu, genie brulant? Coursier fougueux, tu ne sens plus le frein, tu cours aux abimes. Tu voulais etre doux et docile, comme 1 agneau sous la houlette du berger, et tu rugis comme le lion ; mais ta voix se perdra dans 1 eglise comme la voix du lion dans le desert. Tu veux etre le flambeau de 1’univers ; et depuis ta revolte je ne vois sortir de ta belle intelligence que les tenebres de l’erreur, et de ton cceur passionne que les fumees de 1’orgueil. Tu veux etre un grand arbre sous lequel les oiseaux du ciel trouvent un abri salutaire au moment de la tempete, et tu n’as plus de racines qua la surface du sol, et il ne faut qu’un coup de vent pour t’abattre...

Ah pauvre genie tombe ! j’ai bien pitie de ton malheur ; aie pitie de toi-meme... »

Mgr Tharin etait, au moins, inspire par les meilleurs sentiments.

L’Opinion a letranger.

Aux notes que nous avons donnees dans le premier chapitre, concernant le retentissement des Paroles d un Croyant a letranger, nous ajouterons Pindication de quelques pieces caractenstiques.

Une revue ecclesiastique, editee a Modene, Memorie di religione di morale e di letteratura (Continuazione, t. Ill, p. 476 et sq.) publia une critique — s’il est permis d ainsi dire — sur le pamphlet de Lamennais, sous le titre de Correzione del titulo : Parole d un Credente. A grands renforts de textes, extraits des Saintes Ecritures, le redacteur severtue a demontrer que le titre de cet ouvrage devrait etre Paroles d un Infidele, oa d’un Pa'ien. Puisque l’auteur commence par une invocation a la tres Sainte Trinite, on pretend qu’il aurait du l’intituler : Paroles d’un contempteur ( disprezzatore) de Jesus-Christ et de son Pere Eternel. Ou bien : Paroles d’un excommunie.

Tout Particle est dans cet esprit ! Modene etait un centre antimenaisien tres prononce. L’ Ami de la Jeunesse, qui paraissait dans cette ville, felicitait Mlle Le Bot d ’avoir terrasse Pillustre pamphletaire : « Nous voyons que, pour confondrel ’orgueil et l’incons-

tance des savants et des forts, Dieu emploie souvent des moyens faibles ; et de meme qu’il mit Ie jeune David aux prises avec le superbe Goliath, de meme aujourd hui ll se sert d une demoiselle pour ecraser les Paroles tenebreuses et insensees de l’abbe de Lamennais.^ » La France litteraire (t. XIX, p. 222), qui donne cet echo, ajoute : le reste est a 1’avenant.

On se rappelle qu un libraire florentin avait suggere au P. Ventura de composer une refutation des Paroles, dans laquelle on introduirait le texte de Lamennais. Cette combinaison fut quelque peu realisee, mais imprimee a Lyon (1837). L’ouvrage est intitule : Paroles d’un Croyant par I'abbe F. de Lamennais, quand' il etait un croyant, retrouvees, mises en italien, d apres le manuscrit meme de M. de Lamennais, et reproduces en frangais d apres la traduction italienne, par un chanoine d’Aoste.

Dans un avis au lecteur, le traducteur previent :

(( Si je n ai pu retablir les P aroles memes d’un Croyant et melever a la hauteur de son style, j’ai du moins reproduit fidelement ses pens^es, et j’ai atteint mon but : Car j ai voulu prouver et il sera prouve jusqu’a levidence, qu en publiant les P aroles d’un Croyant, et plus tard les Affaires de Rome, M. de Lamennais n’a voulu que se venger du Saint-Siege... Des lors ceux qu’auraient entraines les Paroles d’un Croyant ouvriront les yeux a la lumiere ; ils rougiront de marcher a la suite de celui qui s est joue de son honneur d’homme, de sa conscience de chretien et de pretre, pour ne pas avouer qu’il s etait trompe... »

Toutes ces injures servaient a masquer la realite

aux yeux ae la police. Le « chanoine d’Aoste » suppo-

salt, et avec raison, que les sbires ne lisent d’un livre non pas son contenu, mais seulement le titre et quelquefois I’avertissement de lediteur, s’il y en a un ; tout comme les bibhographes 1.

Apres lediteur, c’est le traducteur qui redige un avertissement. Conformement au but qu’il s’est propose — faire connaitre le texte de Lamennais — il debobine les mensonges les uns apres les autres avec un sans-gene parfait. Dans cette ceuvre, il n’y a pas une ligne qui ne sue l’artifice. J’avouerai, d’ailleurs, que la malice du « chanoine d’Aoste » n’est pas plus habile que spirituelle. Mais enfin, puisqu’une telle malfa^on suffisait pour goguenarder la police, amusonsnous tout de meme de la voir jouee. L ’avertissement se termine ainsi : « Nous n’avons pas besoin de dire comment le manuscrit, dont nous donnons la traduction italienne, est tombe entre nos mains. Il suffit que nous assurions qu’on y distingue clairement les ratures, les additions, les premieres expressions des secondes, et que nous l’avons recopie et litteralement traduit selon ce qu’il etait a son origine. »

En realite, on a reproduit le texte de Lamennais. Seulement, par endroits, il est defigure par quelques adjonctions que Ton a soigneusement soulignees, pour signifier qu’elles n’appartiennent pas a l’original.

Il est arrive que Ton s’est servi d’expressions syno-

1. Dans les bibliographies concernant les ouvrages publies pour ou contre Lamennais, on cite celui du P. Debreyne : Pensdes d un croyant caiholique. Les bibliographes, peu curieux de consulter ce livre, notent le titre de confiance. 11s se laissent egarer par son analogie apparente. Or, 1’ouvrage du P. Debreyne n’a aucun rapport, ni de pres, ni de loin, avec celui de Lamennais.

nymes. Par exemple, chapitre XLII : au lieu d ’ocean de force, on a « traduit » par ocean de puissance. Certains passages sont plus completement travestis : Celui du Jeune soldat, notamment. Certains chapitres, tels que le XVI, le XXVI, sont reproduits sans aucun changement.

Avec Hoene Wronski, les choses prennent une autre allure. Lamennais trouva en lui un adversaire d un virulence inoule. La colere est jomte a une sorte de mepris. II y a la un phenomene curieux. La douleur menaisienne pour le martyre de la Pologne aurait du attendrir ce contradicteur. Wronski, patriote quelque peu renegat 1, resta insensible. Cet homme original — un homme de genie incontestablement — etait un illumine a sa maniere. Et sa maniere etait en contradiction avec celle des Mickiewicz, des Towianski et des Lamennais. II revait de l’instauration du Messianisme sur la terre ; le messianisme, dans sa pensee, etait 1 union finale de la religion et de la philosophic . Mais je ne puis songer a exposer meme succinctement les idees de Wronski a des lecteurs probablement mal prepares, pour la plupart, a les connaitre. II suffira que 1 on sache que ce philosophe extraodinaire considerait les P aroles d un Croyant comme les « paroles impies d un ecclesiastique oil le mysticisme commence deja a braver ouvertement la religion. A ses yeux, un tel genre de productions ne pouvait qu’engendrer les plus horribles perversions de tout ordre rationnel. » Dans 1 impossibility de m etendre sur la critique d un penseur qui compliquait a plaisir le developpement

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