DIEU ET L'ETAT
iVwi Dominus cusiodierit civitatem, frustra vigilat [qui custodit eam.
Si le Seigneur ne garde la cité, ceux qui la gardent veillent inutilement,
{Ps. cxxvi, ^0
Mes FRÈRES,
Quelle scène pleine de contrastes et d'éloquents enseignements (jue celle dont le dimanche des Rameaux nous rappelle le souvenir !
Le Sauveur quittant Béthanie, après avoir ressuscité Lazare, rentrait dans la ville sainte. Toujours doux et humble de cœur, même après avoir remporté cette éclatante victoire sur la mort, il était monté sur le fils de Tânesse (1). Tout d'un coup, la reconnaissance populaire lui improvise un triomphe. On se dépouille de ses vêtements et on les jette par terre, on coupe les branches
^1) Zach. IX, 9.
d'arbres pour faire sous ses pas un tapis de verdure, on se presse autour de lui; les airs retentissent du cri mille fois répété : Vive le fils de David ! Hosannahl Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!
Et ainsi, le cortège gravit lentement les sentiers sinueux qui conduisent à la ville sainte. Mais voici qu'à un détour du chemin, Jérusalem apparaît resplendissante de lumière et de gloire. La coupole du temple se dessine par-dessus tous les monuments, et reflète dans un miroir d'or les rayons du soleil d'avril. C'est un spectacle à ravir d'enthousiasme les plus indifférents.
Toutefois, à la vue de l'opulente cité, Jésus se trouble, pleure, et laisse échapper du fond de son âme ce gémissement prophétique : « 0 Jérusalem, « si tu savais ce qui avait été préparé pour ta paix! a Mais tu ne l'as pas voulu connaître, et voici que « des jours viendront sur toi, où tes ennemis t'en- « vironneront de toutes parts, et ne laisseront pas « de toi pierre sur pierre, parce que tu as méconnu « le temps de la visite du Seigneur (1) ! »
Mais quoi! n'est-ce pas cette Jérusalem qu'ont fondée David et Salomon, que la piété d'Esdras et de Nehemias a rebâtie, que la vaillance des Machabées a reconquise dans un immense mouvement
(1) Imc. xlx.
national de dévouement et d'héroïsme? Voyez d'ailleurs ces murailles, ces tours 1 Ouel appareil formidable! Quelle puissance! Y aura-t-il jamais un peuple assez fort ou assez téméraire pour venir se heurter contre de si redoutables remparts? • Et, à ces questions, le Sauveur aurait pu répondre par ces paroles de son ancêtre David :
« Si Dieu lui-même ne garde la cité, ceux qui « la gardent veillent inutilement. Nist Dominus a custodierit dvitatem, frustra vigilat qui eustodit « eam. »
Si Jérusalem était restée fidèle à Dieu, Dieu aurait gardé Jérusalem ; car, dit le prophète Osée, « ce « ne sont ni les arcs, ni les glaives, ni les cavaliers « qui sauvent les États ; c'est le Seigneur. Salvabo « eos in Domino Deo suOy et non salvabo eos in arcu « et gladio et in bello et in equis et in eqtiitibus. » (Osée, I, 7.)
Mais Jérusalem abandonne, trahit, insulte, renie son Sauveur. Elle sera abandonnée à elle-même, et deviendra impuissante contre ses ennemis.
Après vous avoir montré, mes frères, dans les instructions précédentes, comment Dieu est le principe de notre vie intellectuelle et morale, comment il est le fondement nécessaire de la société et de la famille, je voudrais aujourd'hui, à propos des graves paroles dites par Notre-Seigneur sur Jérusalem, vous faire voir comment cette même pensée
de Dieu est indispensable à la stabilité et à la prospérité des États.
Nons ne sommes pas seulement des individus-. Nous ne sommes pas seulement non plus les membres de ce petit monde intime et sacré qui s'appelle la famille. Nous sommes des citoyens. Nous sommes membres de <5ette grande famille qui s'appelle la Cité, l'État, la Patrie. Il nous importe donc souverainement de savoir à quelles conditions cette patrie à laquelle noua appartenons peut vivre, se développer, grandir, réaliser la fin pour laquelle elle a été instituée; ou^ au contraire, dans quelles conditions et sous l'action de quelles causes elle s'achemine par l'affaiblissement vers la décadence, et par la décadence vers k ruine.
Ai-je besoin de vous diréî mes frères, que dans les circonstances où nous sommes, c'est le devoir, et en même temps l'intérêt de tout chrétien, de tout homme sérieux, d'avoir sur une question si grave des idées exactes et des convictions trèsnettes (1) ?
(1) L'armée de Versdlleft et les fédérés de la Commune échangeaient ce jour-là même (2 avril) les premiers coups de canon, préludes de l'effroyable guerre civfla qui a duré près de deux molB.
La faaiille, je vous l'ai dit, est, au premier chef d'institution divine. Elle a eu Dieu lui-même pour auteur et pour législateur, el cela, parce qu'elle importe à l'existence même du genre humain.
On ne peut en dire autant de la Cité ou de l'État. La Cité n'est pas absolument nécessaire à l'existence du genre humain. Il y a eu des peuples autrefois, il y a des peuples aujourd'hui, qui vivent simplement sous le' régime de la famille, et où la notion d'État, de société politique, est |t peine connue.
Néanmoins, étant données les aptitudes sociales dont l'homme a été doué et l'expérience presque universelle et constante de l'histoire, on peut dire que si TÉtat n'est pas d'institution divine directe, il est d'institution providentielle. Si Dieu n'a pas luimême fondé la cité comme il a fondé la famille, il a fait entrer l'existence des sociétés politiques dans les plans de sa providence sur le monde, et en plusieurs passages des saintes Écritures il nous a révélé ce dessein de la manière la plus formelle.
C'est lui d'abord qui, par les divisions naturelles des races et des langues, indépendamment même des combinaisons de la politique, a partagé le genre humain en un certain nombre de groupes, distincts les uns des autres, séparés, soit par des barrières naturelles et géographiques, soit par des frontières ethnographiques, groupes au sein des-
quels les hommes sont mais par le langage, les lois, les institutions, et par cette communauté de souvenirs, d'espérances et d'intérêts, qui est un de? éléments principaux de l'idée de patrie.
Cette idée li'est donc pas d'origine purement humaine et elle est trè&*nettement exprimée dans plusieurs passages des saintes Écritures, depuis les livres rédigés par Moïse sur les commencements de l'histoire de l'humanité, jusqu'à ces livres des Machabées qui redisent en paroles de feu l'élan d'un peuple opprimé pour revendiquer contre l'étranger ses droits politiques et religieux, pour défendre ses autels et son drapeau(ij. • De ce premier principe, je tire deux conclusions, d'une application pratique et immédiate :
1"* C'est une utopie contraire à tous les antécédents de l'humanité, à toutes les analogies de l'histoire et à un instinct sacré mis dans les cœurs par Dieu lui-même, que de prétendre, au nom de ces idées humanitaires qui aspirent aujourd'hui à régir le monde, ne plus faire de tous les peuples qu'un seul peuple, et fondre toutes les patries dans le syncrétisme d'une immense association internationale.
(1)]m Quand le Très-Haut, dit Moïse au livre du Deûtéronome, M séparait les nations , il traçait les limites des peuples. Qwmdo H- M videbatAlti89imwgente8,„conatituU t9rmino8 populorum (Dent. xxxi). « Diaponam populos^ et nationet mihi erunt 8ubdUœ.»(Sa.p, yiu,14.) Act. XVII, Î6.
Autrefois, c'était aux chrétiens du deuxième et du troisième siècle que les païens adressaient le reproche injurieux de ne tenir aucun compte de ridée de patrie. Aujourd'hui, ce sont les chrétiens qui gardent cette idée, et qui, je l'espère, sauront la défendre contre les folies et les violences du paganisme révolutionnaire et antisocial.
Dieu merci 1 nous n'avions pas attendu ces utopies pour proplamer la fraternité universelle. Le Christ est mort sur la croix pour tous les hommes. Devant le mystère de la Rédemption, il n'y a plus ni Juif ni Gentil, ni Grec ni Barbare; et S. Paul nous recommande de la manière la plus formelle d'embrasser tous les hommes dans la charité universelle de notre prière (1). Mais cette fraternité qui nous est léguée deux fois, de par Adam et de par Jésus-Christ, ne nous fera jamais perdre de vue cette idée sacrée de patrie, pour laquelle les chrétiens doivent être les premiers à donner leur or et à verser leur sang.
S*" Du même principe, je tire cette autre conclusion. C'est que prétendre séparer violemment delà patrie à laquelle ils ont choisi d'appartenir des hommes libres, c'est ressusciter les plus détestables traditions de la politique païenne, et ne tenir compte, pour le gouvernement de ce monde, eue
(1) / Tim, II, 1.
— soldes victoires de la force. Non, il n'est pas plus légitime d'arracher une province au pays auquel elle tient par toutes ses traditions qu'il ne serait légitime à un particulier en querelle avec son voisin, de lui enlever par force un de ses enfants. C'est le droit de la guerre, dites-vous, et vous avez été victorieux. Mais la question n'est pas d'être victorieux, c'est d'être justes. Qui ne sait d'ailleuraque le droit de la force n'est au fond qu'une souveraine faiblesse, et l'histoire n'est-^lle pas là pour dire combien sont éphémères les combinaisons territoriales et politiques auxquelles la conquête brutale a seule présidé (1) ?
Dieu a donc, par les divisions géographiques et ethnographiques, dessiné lui-même à grand» traits
(1) u Que sont les empires sans la justice, dit S. Augustin, sinon « de grandes réunions de brigands? Remota jusHHa, quid tuntregm, u nisi magna latrocinia, » (De Civ. Dei, 1. lY, o. 4.)
Il n*est point inopportun de citer encore ces courageuses paroles de Fénelon, écrites pour le duc de Bourgogne :
« On pend un pauvi^ m|lheura(^ pour avoir volé une pistole sur « le grand chemin dans scm besoin' extrême j et on traite de héros u un homme qui fait la conquête, c'est;-à'-«dire qui subjugue injuste- « ment les pays d*un Etat voisin. L'usurpation d*un pré ou d'une « vigne est regardée comme un péché irrémissible au jug^nent de « Dieu, à moins qu'on ne restitue; et on compte pour rien Fusarpa- « tion des villes et des provinces! Prendre un champ à un particu* u lier est un grand péché ; prendre un grand pnys à une nation est a une action innocente et glorieuse ! Oà sont donc les idées de jastico? « Dieu ju^ra-t-il ainsi? Existimasti inique quod ero tui sinpiis. I>oitu on moins êtrejuste en grand qu*en petit? La justice n*est-dle plos a justice quand il s'agit des plus grands intérêts? Des millions f( d'hommes qui composent une nation sont-ils moins nos frères « qu'un seul homme? "(fîicamencfe conscience des devoirs de h royauté ^
la physionomie du inonde historique et politique. En même temps, il a donné pour lois aux nations de la terre certains principes 'dont ra'î)plication fait la force et la prospérité des États, dont l'oubli engendre le mal, provoque les convulsions politiques, et détermine les grandes ruines.
C'est de lui que relèvent les empires. Il établit, et il transfère les souverainetés (1). Mais rien ne nous oblige à penser que pour cela il ait, toujours besoin d'intervenir directement.
« A la résOTve de certains coups extraordinaires « où Dieu voulait que sa main parût toute seule, » dit Bossuet dans son Discours sur l* histoire uni-^ verselle, il laisse la plupart du temps agir les causes secondes, c'est-à-dire les combinaisons de la politique, et toutes les ressources pour le bien ou pour le mal qui sont du ressort de la liberté humaine.
En ce sens. Dieu est témoin plus souvent qu'acteur dans le drame des destinées de ce monde. Spectaculum facti sumus. Mais c'est un témoin qui ne se désintéresse jamais des péripéties de cette grande tragédie, et, sachant intervenir dans la mesure où sa sagesse et sa justice l'exigent, il a le secret, de tenir dans un admirable équilibre les deux
(1) Ipse mutât tempora et œtate»; transfert régna atque constituit. (Dan. II, 21.) Voir Bossuet, Exorde de V Oraison funèbre de la Reine (t Angleterre
forces dont l'histoire est la résultante, à savoir * son action providentielle et le libre arbitre. C'est ainsi que, sans cesser- d'êlrè resjionsable, rhomrae s'agite, et que Dieu le mène sans le contraindre.
Les sociétés ne vont donc pas à l'aventure, pas [)lus que les individus. Dieu a ses vues sur elles. Il les gouverne par des principes dont elles ne s'écartent jamais impunément.
Je ne puis avoir la prétention de vous expliquer ici toute cette théorie de la politique divine, où il y aurait en ce moment tant de lumières et tant d'enseignements à recueillir; veuillez seulement appliquer votre attention à un des principes essentiels de cette politique. J'en trouve la formule dans cette parole de nos saintes Écritures :
« La justice élève les nations, le péché rend les « peuples malheureux. Jusiitia élevât génies^ mitt seros autem facit populos peccatum. » (Prov. xiv.)
Cette parole revient exactement à celle du Ps. 126* que j'ai prise pour texte : « Si le Seigneur ne « garde la cité, ceux qui la gardent veillent en '< vain. »
En parlant de la société primitive et naturelle de Jafamillç, j'ai essayé de montrer comment l'amour mutuel règle les rapports de l'époux et de l'épouse; comment l'autorité et le respect, ajoutés à ce même amour, règlent les relations des parents et des enfants, des enfants et des parents; comment enfla
Dieu doit se trouver au fond de cet amour, de ce respect et de cette autorité, pour que la famille soit bâtie sur un fondement solide et durable.
Dans Tordre politique et social, Dieu est aussi le fondement nécessaire de la cité ou de l'Etat, et il Test par l'idée de justice.
Je sais bien que dans les programmes révolutionnaires et athées, on affecte d'invoquer souvent ce grand mot de justice; onle fait venir àpropos et hors de tout propos. Mais je dis qu'en l'invoquant de la sorte on le profane; caria justice sans Dieu, ce n'est qu'une illusion ou un mensonge.
La justice sans Dieu, ce serait le rayon sans le soleil, ce serait l'effet sans la cause.
îl n'est donc pas nécessaire de proclamer une religion d'Etat pour poser comme fondement néces saire des sociétés humaines la pensée de Dieu et la croyance en Dieu; car, encore une fois, sans celte pensée et sans cette croyance, il n'y a pas de justice, j'entends de justice vraie, universelle, sincère, supérieure aux intérêts et à l'égoïsme du cœur humain (1).
Or sans une telle justice, il n'y a pas de stabilité possible pour les Etats, par conséquent pas de pros-
(1) C'était l'opinion très-nette d'un des personnages que Cic(5ron met en scène au premier lirre de son Irailé sur la nature des dieux : a Ifaud scio an pietate adversus deos sûblatay fides etiam et societav generis *t humant j et una excellentissima virtus justUia tollatur, n (L. I, c. il.)
périté; donc les sociétés civiles ne peuvent vivre, se développer et grandir qu'à la condition de croire à cette justice éternelle, non comme à une idée abstraite, mais comme au Dieu vivant, personnel et libre, principe et garantie de tout droit, règk et sanction de tout devoir.
Est-ce à dire pour cela que l'injustice des peuples soit toujours immédiatement et directement châtiée?
Loin de là : nous savons au contraire qu'il y a une prospérité des méchants destinée à éprouver la foi et la patience des bons, en même temps qu*elle est une des preuves de cette longanimité et de cette miséricorde qui donnent du temps au repentir pour multiplier les conditions du salut.
Mais là où le péché, c'est-à-dire l'injustice, sous quelque forme que ce soit, prend la place de la justice, il se fait un travail de décomposition intérieure plus ou moins rapide qui prépare la décadence et la misère des peuples*. Ils étalent peut-être par le dehors toutes les apparences de la richesse ei de la prospérité, et il semble que le succès soit la récompense et la justification de leurs audaces» Toutefois laissez faire. Laissez, comme on disait au moyen-âge, passer la justice de Dieu, et, tôt ou tard, il sera visible à tous les yeujf que, si la justice pratiquée élève les nations, la justice méconnue les abaisse et les rend misérables. Justi-
iia élevât génies; miseras autem facit populos peccatum.
Il ne faut pas avoir longuement médité sur la philosophie de l'histoire pour voir comment le mépris de la justice et des lois de Dieu devient presque nécessairement un principe de décadence.
P'abord, il engendre l'orgueil et Tinfatuation. On oublie que tout don vient de Dieu ; on rapporte tout à soi, comme au vrai principe des choses; on s'appuie enlièr.ement sur sa propre sagesse, comme si elle était infaillible, et sur sa force comme si elle devait suffire à tout. De là, ces heures durant lesquelles on se laisse emporter comme un homme ivre aux desseins les plus insensés, aux plans les plus déraisonnables, aux plus funestes combinaisons. C'e^t bien là cet esprit de vertige que le prophète Isaïe avait signalé comme un des plus terribles châtiments que Dieu puisse infliger aux peuples (1), et qu'un de nos grands poètes avait si justement caractérisé en l'appelant :
Cet esprit de vertige et d'erreur De la chnte des rois funeste avant-courenr.
L'orgueil entraîne à sa suite une autre consé-, quence non moins fatale, je veux dire le manque de
(1) Dominus miscuit m medio ejus spiritum vertiginis et errare fecerunt..^yptum in omni opère suo, sicut errât ebrius et vomens. (is. XIX, 14.) Infatua, quaeso, Domine, consilium Acliitopbol. (//fieflf.xv, 31.)
vigilance et de précautions. Comme on ne croit pas qu'on puisse jamais être en défaut, on ne se défie de rien; on s'endort dans une sécurité trompeuse dont on ne se réveille qu'après ces surprises effroyables auxquelles il n'est plus temps de remédier.
Ajoutons qu'en éloignant de sa pensée comme^de sa volonté l'idée et le culte de Dieu, un peuple ne demeure pas longtemps fidèle à la pratique de ces austères vertus de force et de tempérance qui sont indispensables au maintien de la morale publique, tandis qu'en fait elles sont à peu prés inséparables de la morale religieuse. Les peuples sans foi ne tardent pas à se laisser entamer par la séduction des mœurs feciles. Quand toute barrière est renversée entre l'homme et les instincts corrupteurs qu'il porte en lui ou qui le sollicitent par le dehors, qui le défendra? La mollesse et l'amour du plaisir se font place dans la société, affaiblissent les caractères, corrompentles meilleurs sentiments^et, semblable» à la gangrène, mettent bientôt dans tout le corps social une véritable putréfaction.
« Pourquoi, est-il demandé au prophète Jérémîe, « pourquoi tes vaillants sont-ils tombés en pourria ture? Ils n'ont pu se tenir, parce que le Seigneur a les a abandonnés. Qv.are compxUrnit fortis tuus? « Non stetit, quoniam Dominm subvertit etim. » (Jer. xLvi,, 19.)
L'oubli de Dieu entraîne encore nécessairement l'absence de foi et d'enthousiasme. On ne croyait plus qu'à soi, à cause de son orgueil et de son infatuation. Quand les premiers revers ont détruit cette folle confiance, on ne croit plus à rien, on n'espère plus rien; on s'abat, on se décourage; il n'y a plus de ressort, et tout devient possible en fait de désastres et d'humiliations.
Si la vertu unit par les sacrifices qu'elle inspire et les concessions quelle obtient, le vice divise par les intérêts qu'il surexcite et dont il provoque le conflit. Les passions humaines ont pour objet des choses qui se partagent et dont on se dispute la possession. De là les querelles, les dissensions, les guerres civiles, et tout le cortège de maux qui les suit (1).
Enfin, quand la pensée de Dieu disparait, quand il cesse d'être le principe sur lequel repose la vie
(1) « Si la république est vertnense, die jouira d'une paix mal- « téraUe; si elle est corrompue par les vicesi elle aura la guerre M civile et la guerre étrangère. » (Iot«, 1. VIII.)
Plante, dans une de ses comédies, met dans la bouche de deux de ses personnages le dialogue suivant :
Sitgaristion., Pour ce que tu as tu, que te semble des remparts qui défendent la place ?
La jeune fille. Si les habitants sont vertueux, je la crois assez bien défendue, pourvu qu^on ait exilé la mauvaise Foi, le Péoulat et la Cupidité, TEnvie, TAmbition, la Calomnie, le Parjure, la Nonchalance, rinjure, le Crime. Si tous ces fléaux ne sont bannis, cent murailles ne suffiraient point à la sûreté de l'État. Hœc nisi indt aberwitf cenluplex murus rebw eervandis panim est, (Persa, Act. IV,
flO. IV).
d'un peuple, quand l'athéisme et le matérialisme lèvent ouvertement la tête en s'emparant du mouvement de la pensée et de celui des affeires, la société devient semblable à l'Océan agité par la tempête. Et encore, l'Océan et ses tempêtes obéissent à des lois : les impies n'obéissent à rien. Le prophète, dans son langage imagé et plein de poésie, les compare à ces flots qui, toujours en mouvement, battent continuellement les rochers et retombent en écume fangeuse. Du bruit et de la boue : regardez autour de vous, mes frères, en ces jours où la guerre se fait ouvertement à la société et à Dieu, et dites si l'Esprit-Saint n'a pas écrit d'avance l'histoire de l'immonde et sanglante tragédie dont nous sommes les témoins, et dont demain nous pouvons être les victimes.
Qui pourrait, mes frères, accuser ces paroles d'exagération, quand on se rappelle et qu'on médite les terribles conséquences qu'a déjà entraînées pour nous l'oubli de Dieu? Il y a quelques années, ne paraissions-nous pas, aux yeux de l'univers, le plus riche et le plus heureux des peuples? A cette époque, lorsque nous, minisires du Très-Haut, nous disions qu'un peuple sans religion, eût-il à sa disposition tout l'or, toutes les industries et toutes les armées de la terre, est un peuple en décadence presque fatalement condamné à être humilié et vaincu, ne nous reprochait-on pas d'êke
des esprits chagrins et des prophètes de malheur?
Y avait-il alors la moindre apparence de l'orage terrible qui nous a si rapidement brisés ?
Non, il n'y avait rien que des vérités imprescriptibles auxquelles personne ne faisait attention, et qui devaient se retourner contre nous, à Timproviste, pour nous rappeler, au prix des plus terribles leçons, que « la justice seule élève les nations, et « que le péché rend les peuples malheureux : Jusa titia élevât ffentes y miseras autem facit peecattim « populos, » et que, comme le dit le prophète Isaïe, <c les nations et les royaumes qui ne servent « pas Dieu périront : Gens et regnum quod non « servierit tihi peribit, et gentes solitudine vasta^ « buntur, » (Is. ix.)
Je me résume.
Un peuple ne peut être grandqu'en étant juste et moral.
Mais la justice et la morale ne sont pas des abstractions. Il n'y a de vraie morale et de vraie justice que celles qui s'appuient sur Dieu, c'est-à-dire sur la religion, et il n'y a qu'une seule vraie religion, qui est celle de Jésus-Christ.' « Comme l'âme ren- « fermée dans le corps soutient le corps, disait au a commencement du ii' siècle l'auteur inconnu de , a VE pitre à Diognète^ de même les chrétiens, rett tenus dans le monde comme dans une prison, « souti ennent le monde. >•
Quand un peuple se sépare de JésusrChrist par l'incrédulité et par rimmoralité, vous voyez ce qu'il devient. Quand une société n'est plus soutenue et vivifiée par des principes religieux, elle s'affaisse sur elle-même et elle tombe, comme un corps sans âme.
Qu'elle est effrayante à ce point de vue, mes frères, la responsabilité de ceux qui, depuis un demi-isiède, et particulièrement depuis vingt ans, ont tant contribué à ruiner parmi nous les principes de la foi et les règles de la morale ; qui ont corrompu, en se jouant, les générations contemporaines, sans jamais se rendre compte de ce que produirait un jour ce travail de perversion !
Voilà ce qu'ils ont fait; voilà leur ouvrage ; ces ruines sont bien leurs, et nous pouvons utilement les renvoyer à la méditation de ces paroles du P. Lacordaire, plus vraies aujourd'hui qu'il y a trente ans :
« Vous vous disiez désabusés du Christ et n*ac- « cordiez plus à l'Évangile que l'honneur vieilli « d'avoir été le préparateur ou le précurseur do « règne de k raison. Qu'en dites«^vous à l'heure « qu'il est? Le bras de Dieu est-il si peu de chose « et son secours inutile? son nom une simple anti- « quité de la métaphysique et de l'abstraction?
« Dans quel fabuleux labyrinthe il à pris votre ^ sagesse! et si je pouvais autre chose que pleurer
« dans vos égarements les malheurs de ma patrie, « avec quelle sanglante volupté ne jouiraîs-je pas * de votre incroyance vaincue par ses fruits? »»
Reportons encore une fois nos regards sur le lâbleau que je vous ai montré au commencement de cet entretien ; et voyons Notre-Seigneur pleurer sur Jérusalem.
0 Jésus ! comme vous avez aimé votre patrie I Ecce quomodo amabat eum .'Gomme vous avez souffert de ses maux ! Gomme votre cœur a connu toutes les angoisses des douleurs patriotiques, et comme d'avance vous avez préparé aux nôtres un remède et un secours ! Puissions-nous avec vous pleurer sur nos égarements et sur nosmaux ! Puissions-nous ouvrir nos cœurs à ces propositions de paix que vous nous faites ! Si cognovisses quœ ad pacem tibi I
0 Jésus! les événements se précipitent, l'heure devient plus sombre! Ayez pitié de nous! gardez notre cité, gardez notre patrie ! Gar si vous ne veillez sur elles, en vain nous chercherions à les' sauver.
Le surlendemain, Mgr Darboy était arrêté dans son
palais. Dans la nuit du mardi au mercredi saint. M. Deguerry subissait le même sort. Aux horreurs de la guerre civile, Paris joignait celles d'une persécution religieuse. On sait par quels sinistres attentats Tune et Tautre se sont terminées dans les derniers jours du mois de mai 1871.