DIEU ET LA FAMILLE
Nisi JDominus œdificaverit domum, in vanum laboraverunt qui œdificani eam.
Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent.
{Ps. cxxvi, 1).
Mes fbébes.
L'homme n'est pas un être isolé, jeté seul dans le monde, sans relations avec personne. Il est essentiellement, comme le dit un grand philosophe de l'antiquité, un être sociable. A la différence de la plupart des animaux qui, après avoir sucé le lait de leurs mères, grandissent tout seuls, et n*ont plus besoin de secours extérieur pour atteindre la plénitude de leur développement, il faut que pendant de longues années Thomme soit entouré, protégé, aidé dans le travail de la vie.
La Providence y a pourvu, en faisant de la famille une institution naturelle, sacrée, que les plus grandes erreurs de Tesprit et les désordres les plus criminels du cœur n*ont jamais pu faire dispa*
raître.La famille est, en effet, une condition essentielle de la vie de l'homme, le principe indispensable de son existence physique^ morale, politique et sociale; car l'état, la cité, n'est pas seulement une collection d'individus, une agglomération de citoyens, c'est une collection, une agrégation de familles.
Or, si en parlant de Tindividu, j'ai essayé de prouver que sa vie intellectuelle et morale devait avoir pour fondement l'idée de Dieu et la foi en Jésus-Christ, il faut appliquer le même principe avec non moins de rigueur, à la famille, ce berceau de l'enfant, ce foyer où se concentrent pour l'homme arrivé à l'âge viril les plus légitimes ei les plus pures des affections, cette institution sa* crée et providentielle dont Dieu a fait le moyen et comme le sacrement nécessaire de la perpétuifédu genre humain.
La vérité que je propose aujourd'hui à vos méditations est donc celle-ci :
La vie de la famille a pour fondement nécessaire ridée de Dieu et la foi en Jésus-Christ.
Etablir la famille sur un autre principe, c'est donner un fondement ruineux à la plus nécessaire àes institutions, et par conséquent c'est compromettre du même coup le présent et l'avenir de Thumanité.
Sur quoi repose Texistence de la famille î Sur le mariage (1).
Or, s'il y a sur la terre une institution qu'on puisse dire être sortie directement de la volonté et comme des mains de Dieu, c'est le mariage.
En effet. Dieu ne s'est pas borné ici, comme dans d'autres cas, à laisser agir les lois instinctives et naturelles. Il a voulu intervenir par un acte direct, positif, de sa toute-puissance, afin de montrer de la manière la plu^ évidente qu'il voulait être luimême le principe, le fondement, la fin du mariage, et par conséquent de la famille.
Rappelez-vous ce que le récit révélé de Moïse nous apprend au sujet de celle qui fut la première femme, la première épouse^ la première mère du genre humain.
Ce fut Dieu lui-même qui, après avoir envoyé à Adam un sommeil extatique, forma de son corps le corps de sa future compagne. {Gen. i, 22.)
Eve ainsi formée, c'est Dieu qui Tamène à Adam,
(1) Cette grande question a été bien des fois traitée dans la chaire chrétienne, et par nos moralistes. Je renvoie sp'cialeraent.aux 34^ et 51' conférences du P. Lacordaire; aux conférences du P. Félix de Tannée 18C0 ^avec la 2« de Tannée 1866), au livre de M. de Margerie, (£a Famille) au t. 1«' de la Ré formé sociale- de la France, par M. le Play, et au livre tout récent du même auteur sur VOrganisation de la famille.
qm la lui présente, et qui préside à ces premières fiançailles. Adduxit eam ad Adam.
Et Adam comprend si bien ce que Dieu a voulu faire par cette mystérieuse opération, qu'il laisse échapper de son cœur ravi ces paroles qui expriment pour toute la suite des générations humaines l'unité et l'indissolubilité de cette alliance : « Voici « l'os de mes os et la chair de ma chair. C'est pour « cela que l'homme laissera son père et sa mère et « s'attachera à son épouse, et ils seront deux dans «une seule chair [Gen, i, 23,24). »
Un autre livre de l'Ancien Testament, le Jivre de Tobie, noqs présente, dans une histoire ravissante d'émotion et de poésie, la divine théorie du mariage. Gomme on comprejdd, en lisant ce livre, la distance presque infinie qui sépare des mariages contractés uniquement dans des vues humaines et d'où Dieu est absent, les mariages dont Dieu'cst le principe et la fin !
Quelle élévation et quelle pureté de vues dans les prières de cette jeune Sara , fille de Ragqel, lorsqu'elle demande, avec larmes, un époux qui soit selon le cœur de Dieu (1 ) ! Quelle intelligence du principe divin qui fonde et doit maintenir la famille dans le jeune Tobie ! Avec quel soin délicat et pieux il offre, avec sa chaste épouse, les prémices de cette
(1) ToK m, n-23.
union sainte à celui qui dans le paradis terrestre avait uni Adam et Eve (1) ! Quelle douce et sereine confiance dans Tindissolubilité d'une alliance que la mort elle-même ne pourra rompre, chez le vieux Tobie recommandant instamment à ses enfants de déposer l'un à côté de l'autre les corps de leur père et de leur mère, afin de marquer par là l'union plus intime, et cette fois indestructible, qui se fera par delà la tombe entre les époux dont les cœurs auront été unis en Dieu sur la terre (2) !
Déjà, donc, sous l'ancienne loi, le mariage était représenté sous un idéal plein* d'élévation et de pureté. Mais que dire de lui, depuis que Notre- Seigneur Jésus-Christ, pour marquer de son empreinte la constitution de la famille, a élevé ce contrat à la dignité de sacrement, et en a fait une des sept sources mystérieuses d'où Jaillit sans cesse la grâce qui doit renouveler, vivifier et transfigurer le monde !
D'ailleurs,le mariage chrétien n'est pas seulement une institution surnaturelle, principe et source de grâces pour ceux qui y sont appelés par la volonté de Dieu, et qui y portent des intentions pures dans des cœurs bien préparés. Le mariage chrétien est
(1) Tob. vni, 4-10.
(2) Cum autem et ipsa compleverit tempns vitie snœ, sepélies eam oirca me. (Tab, ly, 5.) Quâcumqae die sepelieritis matrem vestram «iroa me. (sav, 12.)
encore le symbole vivant d'un grand mystère, je vetix dire de cette union de Jésus-Christ avec son Église^ qui est à la fois la conséquence la plus immédiate de notre rédemption et le moyen principal d'appliquer au monde les fruits de cette rédemption (1).
Cette magnifique théorie sur le symbolisme du mariage est exposée dans plusieurs passages des Épîtres de S. Paul, et je ne puis que rappeler sommairement comment l'Àpôlre trouve dans cette union ineffable du Christ avec sou Église, le type parfait des devoirs qu'impose aux époux le mariage chrétien (2).
Ainsi, aux deux moments solennels de l'histoire du genre humain, au moment de sa création et au moment de sa rédemption, nous trouvons la volonté de Dieu très-formellement exprimée.
La famille se fonde et se perpétue par le mariage.
Le mariage est un acte sacré dans lequel Dieu s'est réservé expressément une très-grande part, sur lequel Notre-Seigneur Jésus-Christ a mis comme une empreinte toute particulière, dont il a fait le symbole extérieur et visible de son union mystique avec l'Église.
(1) Sooietas nnptiaram ab initio ita fait constitnta, ut haberet in se Christi et Ecolesiœ saoramentnm. (S. Léo M. Ep, 2* ad Rust. Narbon.)
(2) Eph. V.
C'est donc bien en vérité ce Dieu Rédempteur qui forme le lien; c'est lui qui sanctifie l'union; c'est lui qui en bénit les fruits et qui en assure la fécondité.
Voilà la grandeur^ la beauté, l'excellence^ la dignité vraiment divine de ce contrat constitutif de Texistence de la famille.
Par conséquent, s'il y a quelque chose en ce monde où il faille d'une indispensable nécessité mettre Dieu, c'est le mariage, ce sont les rapports entre Tépoux et l'épouse, entre les parents et los enfants, entre les enfants et les parents.
Ici encore, je répète la parole de David : « SiDieu « lui-même ne bâtit la maison, en vain travaillent « ceux qui cherchent à la bâtir : Nisi Dominus œdifu « caverit domum^ in vanum laboraverunt qui œdi- * ficant eam. »
Oui certes, et avant tout, il faut mettre Dieu entre l'époux et l'épouse, il faut que Dieu soit le fondement de la vie conjugale, pour que cette vie tout entière soit ordonnée par rapport à sa volonté.
Ce n'est pas assez, je pense, pour des cœurs qui s'aiment d'un amour sincère, que leur affection puisse être mesurée, c'est*à-dire détruite par le temps. L'amour vrai est ce qui donne le plus à l'homme le sentiment et le désir de l'infini, et le cœur qui ne va pas jusque-là n'est pas digne de
connattre ces grandes affections qui sont comme rate ombra de réternelle béatitude. Or comment des coiivsenances et des sympathies purement humaines pourraient-elles atteindre à ces hauteurs! Gomment pourraient-elles soutenir rédiflce d*une si sublime et si auguste alliance?
Puisque le mariage fait participer l'homme à la dignité de l'Être créateur^ et qu'il semble que. Dieu se dépouille d'une partie de sa puissance pour en revêtir les époux, il n*est pas surpreqant qu'il se soit réservé dans cette institution une part principale.
Hélas ] que se passe^-il là où les h<nnmes mettent leurs passions égoïstes, étroites, inintdligentes, à la place de Dieu, comme fondement du mariage et de la famille 1
L'Évangile de S. Jean nous fait le taUeau de ces noces de Cana où Notre-Seigneur Jésus-Christ daigna se laisser invite?, et à ToccasioB desquelles il fît le premier miracle de sa vie publique (1).
n faut voir dans ce fait autre chose qu'un épisode insignifiant de la vie du Sauveur. Il faut y voir et y comprendre un très^beau et très-important enseignement.
Oui, c'est la volonté de ce divin Sauveur c^ présider lui-même tes marges d^ ohrétienv
(1) Joann, n.
Que je plains, mes frères, et qu'il faut plaindre ceux qui n'ont pas soin d'inviter Jé^us à leurs noces ! Et que devons-nous entendre par ces noces malheureuses d^oii Jésus est exclu? Il faut entendre les alliances qui se contractent en dehors de l'état de grâce, et où souvent, trop souvent^ au moins l'un des deux époux apporte en dot son incrédulité et ses péchés mortels.
On s'étonne alors de tant de mécomptes qui surviennent plus tard. On se demande avec le poëte.
Comment en nn plomb vil Tor pur s'est- il changé ?
Au commencement, tout était promesse, espérance, rêves enchanteurs. Il semblait que rien ne manquait à cet édifice où toutes les convenances humaines avaient été réunies : goûts réciproques, fortunes assorties, talents de l'esprit, qualités dn cœur ; hélas! non, rien n'y manquait, que le fondement, c'est-à-dire la pensée et l'amour de Dieu. Aussi quand la tempête a soufflé, quand les épreuves de la vie sont venues, comme une inondation, battre de leurs flots les murailles du frêle édifice, il n'a pas été trouvé assez solide, il a croulé, et sa ruine a été grande. Facta est ruina illitis magna!
Ne viens-je pas de raconter la désolante et monotone histoire d'un grand nombre de mariages ?
Et rexpérîence douloureuse de ce que nous, voyons tous les jours n'est-elle pas mille fois i^us éloquente que toute parole pour rappeler aux lieipmes que Dieu est le fondement indispensable de^la constitution de la famille?
Mais la famille ne se compose pas seulement de répoux et de l'épouse; il y a les enfants ; de là de nouvelles relations, de nouveaux devoirs, qui doivent, comme les précédents}, s'appuyer sur le même principe, c'est-à-dire sur Dieu.
Parlons donc, au moins sommairement, des devoirs des parents envers leurs enfants et des devoirs des enfants envers leurs parents.
On peut envisager les devoirs des parents envers leurs enfants à plusieurs moments, et d'abord avant la naissance de ceux-ci.
S. Augustin donne une belle raison de la fidélité avec laquelle le peuple hébreu obéissait, dans le mariage, à la loi primordiale qui avait été formulée au commencement par le Seigneur lui-même: « Croissez et multipliez, Çrescite et multiplicamini. » C'est en vue du Messie qui devait naître au sein d'une famille humaine que les époux sollicitaient de Dieu la grâce de la fécondité. Non propter sœculum,
sed propter Christum conjuges, propter Ckristum patres fuerunt[\).
Le divin réparateur est venu ; le Verbe s^est fait ctiair* il a habité parmi nous ; c'est une Vierge de la race de David qui nous l'a donné pour être notre lumière et notre salut. Depuis ce temps, h part nos pauvres frères de la Synagogue qui attendent encore, un bandeau épais sur les yeux (2), Celui auquel le monde a déjà offert dix-huit siècles d'adoration, les époux ne peuvent plus, comme dans l'ancienne loi, avoir en vue. la naissance du futur Rédempteur.
Mais leur devoir est toujours d'obéir aux lois sacrées que Dieu lui-même, dans sa souveraine- sagesse, a données pour fondement au mariage, pour règle et pour condition à cette grande œuvre, coopératrice de la sienne, qui doit multiplier et perpétuer le genre humain. Cresciteet multiplicamini.
Les époux ont en même temps pour fin surnaturelle, dans l'accomplissement de ce devoir, d'augmenter le nombre ici-bas des enfants de Jésus- Christ, là-haut des cohéritiers de son royaume et de sa gloire.
Si, comme le dit S. Paul, la diffusion de la vérité par l'apostolat développe ce corps mystique de Jésus-Christ qui est la sainte Église, un même
(1) s. Aug. de Bono conjugii,
(2) Velamen positum est Buper cor eorum. (U Cor, ii, 15.)
honneur est réservé aux époux chrétiens qui n'écartent pas d'eux, par leur faute, la bénédiction de la fécondité ; eux aussi font grandir par ramour ce corps vivant de Jésus-Christ, qui est la société chrétienne. Augmentum corporis facit in œdificationem sui in caritaie (Epb, v. 16).
D'ailleurs, ce n'est pas seulement au nom de la loi divine que Bossuet, indigné du mépris qui en est fait au sein de tant de familles, s'écriait : « Soient •t maudites de Dieu et des hommes les unions a dont on ne veut- point voir de fruit et dont les a vœux sont d'être stériles! »
En effet, outre que la fécondité des familles est l'accomplissement d'une des volontés les plus formelles du suprême législateur, elle est encore une des conditions de la puissance des États. « La mulet titude du peuple, dit le livre des Proverbes, fait « la dignité du roi ; et le petit nombre des sujets « est la honte du prince. In muliitudine populi di- « gnitas régis, et in paucitate plebis ignominia a principis. » (Prov, xiv, 28.)
Depuis trente ans, les prédicateurs de l'Évangile et les moralistes chrétiens n'étaient pas seuls à se plaindre de l'appauvrissement de la population en France, et à gémir des causes de cet appauvrissement. A côté d'eux, les économistes et les politiques, étudiant cette grave question de morale au seul point de vue de la science sociale, signalaient
cet abus comme un des plus redoutables périls de l'heure présente (1).
Hélas! ils ne savaient pas être si bons prophètes; et lorsque nous avons été tout d'un coup engagés dans une lutte gigantesque contre un de ces peuples du Nord à qui la'fécondité habituelle des mariages a permis de mettre immédiatement sur pied des armées innombrables, il était trop tard pour remédier au maL
Il ne serait pas trop tard du moins pour comprendre la leçon terrible qui nous a été donnée, et pour cesser de faire honte à la civilisation chrétienne dont nous avions autrefois Thonneur de diriger le mouvement, en renonçant à violer outrageusement une des lois essentielles et constitutives du mariage et de la famille.
Les devoirs des parents sont donc antérieurs à là naissance de leurs enfants, et cela est vrai surtout de la femme à laquelle Dieu envoie l'honneur et le fardeau sacré de la maternité.
Cette femme, cette épouse, a senti palpiter près de son cœur un autre cœur ; elle a pu dire comme Eve, à propos de son premier né : « J'ai possédé un « homme par Dieu, Possedi hominem per Deum. » (Gen. IV, 1.)
Le petit être n'a pas encore vu le jour et déjà ont
(1) Voir en pRrticulier M. le Play. Réforme sociale de la France, t. II p. 67.
commencé les devoirs de sa mère envers lui. Et quels devoirs! Gomme ils sont grands! comme ils sont beaux, dans la double lumière de la raison et de la foi!
Qui se rradra compte de Tinfluence mystérieuse que rame d'une mère peut ^éjà exercer sur Tâme de son enfant tandis qu'elle le porte dans son sein, et qu'elle est à chaque instant le principe de cette vie qui se forme et se développe?
<c Samuel, dit S . Grégoire de Nazianze, fut donné « à Dieu avant qu'il eût vu la lumière, » et S. Ambroise nous rapporte que S te Julienne disait un jour à son fils : « Mon fils, souvenez-vous que vous êtes « né, non pour vos parents, ni pour vous, mais pour a Dieu, à qui vous avez commencé d'appartenir « avant de voir le jour. Non parentibusy non tibi, a sed Deo natus es y cujus^ antequam de vulva exires^ a essecœpisti. »
A l'exemple de ces saintes femmes, la mère chrétienne, avant même d'avoir mis son enfant au monde, prie constamment pour ce petit être, et cherche par sa prière à imprimer en lui tout ce qu'il peut y avoir de meilleur, de plus élevé, de plus généreux dans les idées et dans les sentiments (1). Contemplant sans cesse l'idéal de divine perfection dont 'Notre-Seigneur Jésus-Christ est venu montrer au monde la
(1) Qaseonmque sont y«ra, gnaecumque pudica, qasBOumqne jnsta, quœcumque sancta, qnsecamqtie amabilia. {Phil, lY, 8.)
splendeur, elle peint d'avance, pour ainsi dire, sur l'âme de son enfant*, comme sur une toile apte à toul recevoir, les vertus, la sagesse, Tincomparable beauté de THomme-Dieu, Lorsqu'elle s'approche du banquet eucharistique, elle ne participe pas seulement pour elle seule au corps et au sang du Sauveur; elle associe à sa communion le fruit de ses entrailles, en demandant à Jésus-Christ, réellement présent dans son cœur, d'être pour son enfant une bénédiction et une consécration. Se peut-il concevoir rien de plus grand, de plus beau et de plus doux qu'un travail qui prépare de la sorte la naissance d'un nouvel homme? et n'est-bn pas autorisé à penser qu'une vie, dans ies fondements de laquelle la foi et l'amour d'une mère auront mis ainsi la pensée et l'amour de Dieu, sera plus tard appuyée sur les plus solides vertus et capable de résister victorieusement à tous les assauts du mal?
Enfin, ce petit être, objet de sollicitudes si tendres et si hautes, avant même d'avoir reçu un nom parmi les hommes, voit le jour.
Vous savez par quel acte nécessaire et solennel notre foi nous ordonne de faire passer le nouveauné, et quel est pour des parents chrétiens le premier de leurs devoirs.
Il faut assurer avant tout à cet enfant le bienfait du baptême « Si quelqu'un, » a dit Notre-Seigneur Jésus-Christ, révélant lui-même une des conditions
fondamentales de son royaume, « si quelqu'un ne « renaît pas de Teau et de l'Esprit-Saint, il ne pourra « pas entrer dans le royaume de Dieu (1). »
Le baptême est le sacrement qui élève l'homme de l'état de nature à l'état de grâce; qui change le ftls d'Adam, héritier et solidaire du triste legs fait par lui à sa postérité, en enfant de Jésus-Christ, rendu participant des vertus et de la vie même du Verbe incarné (2).
C'est l'enfant qui reçoit le baptême, mais ce sont les parents qui, en le conduisant au sacrement de la régénération, s'engagent à veiller avec un soin jaloux sur le trésor d'innocence que l'Egliise leur remet. « Nos enfants, dit S. Jean Chrysostome, sont « un précieux dépôt; veillons donc sur eux avec « un grand soin. Magnum babemus pretiosumquc « depositum filios . Ingenti illos servemus cura. »
Qu'est-ce en effet que l'œuvre de l'éducation chrétienne, envisagée à son point de vue le plus élevé, sinon un travail qui consiste à développer dans un enfant les germes sacrés qu'il a reçus dans ce baptême, et par conséquent à former et à faire grandir en lui l'image vivante de Jésus-Christ (3)?
Hélas ! que de parents, au lieu d'appuyer ce grand et difficile travail de l'éducation sur ce fondement,
(1) Joann. lu, 5.
(2) / Cor. XV, 45i
(3)GaZ. IV, 19. E/Zi. IV, 13-15.
ne s'inspirent que de pensées humaines, souvent même ne s'inspirent d'aucune pensée ni d'aucun principe! Les enfants grandissent, à peu près comme des plantes qui poussent d'elle-mêmes, ou qu'on n'arrose que très-superficiellement. On pense à les instruire ; on néglige de les élever.
•c Les pères et les mères, dit S. Jean Ghrysostome, « doivent craindre que le Fils de Dieu ne leur fasse « le même reproche qu'il fit aux Juifs de son temps : « La maison de mon Père doit être une maison de « prière, et vous en faites une retraite de voleurs* « Et comment est-ce qu'elle devient une retraite « dé voleurs, sinon quand les pères et les mères « laissent vivre leurs enfants dans toute sorte de •c licence?»
Et S. Augustin, commentant le psaume 50% disait aux chrétiens d'Afrique, et par eux aux chrétiens de notre temps : a Dans la corruption détestable qui « nous environne, gouvernez vos maisons, gou- « vernez vos enfants, afin que vous puissiez rendre a bon compte de tous ceux qui vous ont été soua mis. In tara detestabili corruptela, regite domos « vestras, regite filios vestros, ut bonam rationcm « reddatis de Us qui vobis sunt subditi. » (Enair. in Ps. L.
Cette grande œuvre de Téducation dont je viens d'indiquer le principe fondamental comprend essentiellement trois choses :
L'instruction,
L'exemple,
La correction*
La science du bien a ses axiomes et ses théories, comme toutes les autres sciences. Il y a donc des préceptes à donner aux enfants, des maximes à leur inculquer, des idées à graver, pour ainsi dire, dans leurs jeunes intelligences.
dette partie de l'éducation est déjà considérable, et elle ne demande rien moins qu'une connaissance approfondie du cœur humain et une expérience sérieuse de la vie.
Mais il y a quelque chose de plus puissant et de plus efficace encore que le précepte, c'est l'exemple. C'est ce que nous dit $• Jean Ghrysostome et ce que nous apprenons nous-mêmes tous les jours. Magis exemplis doceri passe quam voce.
Or, n'arrive-t-il pas souvent que l'influence de l'exemple s'exerce sur les enfants tout au rebours de ce qu'elle devrait être? Ne se permet-on pas de faire devant eux ce qu'on leur défend, ou de ne pas faire ce qu'on leur commande? On s'imagine peut-être que les enfants ne relèvent pas ces inconséquences de conduite; on se trompe. Ils ont des yeux de lynx; ils voient tout; ils comprennent beaucoup de choses. Je veux que le respect leur ferme la bouche et les empêche de demander compte tout haut de cette absence de logique. Mais intérieure-
ment, dans le silence d'un travail plein de péril pour leurs consciences, ils en feront la majeure de raisonnements dont ils sauront revendiquer le bénéfice, aussitôt que l'âge les aura affranchis de l'obéissance purement passive.
Outre le précepte et l'exemple, les parents doivent à leurs enfants, toutes leâ fois que cela est nécessaire, et dans la mesure où cela est utile, la correction.
Nos livres sapientiaux Insistent fréquemment et avec force sur les conséquences irrémédiables qu'entraîne l'oubli de ce devoir (1). Je n'ai à descendre ici dans aucune particularité, je me borne à dire qu'une juste sévérité, quand elle est exigée par les défauts d'un caractère difficile, se trouve être en fin de compte la plus intelligente des tendresses, tandis qu'une tendresse aveugle et faible est la plus terrible et la plus irréparable des cruautés. Lacta filium et paventem te faciet. (Eccli. xxx, 9.)
Malgré toutes les ressources de sagesse, de p^sévérance, de courage que donne la religion, l'œuvre de l'éducation est par elle-même hérissée de tant de difficultés, exposée à tant de déboires, qu'on n'est pas toujours sûr de réussir. Mais si on ne s'appuie pas sur la pensée de Dieu, si on fait reposer sur un autre fondement l'éducation de c^s
(1) fîodi.v.
pauvres petits êtres, que deviennent-ils? à quoi les prépare-t-on? Eux aussi peut-être, en lisant un jour le psaume 126% s'en feront à eux-mêmes et en feront à leurs parents une application pleine d'amertume : « Ah! diront-ils alors, si mes parents « m'avaient élevé dans la crainte de Dieu! Si les « pensées de la foi avaient été le fondement solide « de mon éducation ! Si une tendresse aveugle ne. « m'avait pas prédisposé à être l'esclave de ces pas- « sîons dont je ne puis plus maintenant secouer le * joug ignomineux! En un mot, si Dieu avait été « mis à la base de ma vie, serais-je réduit à pleurer « sur des ruines que je ne me sens plus la force de a relever ? Nisi ûominus œdificaverit domum, in « vanum laboraverunt qui œdificant eam, »
Les devoirs des enfants envers leurs parents, devoirs que je résume principalement en ceux-ci : respect, obéissance, reconnaissance et amour, sont évidemment fondés sur un instinct naturel ; il semble donc que la religion n'aurait rien à y voir et qu'on pourrait être athée sans cesser d'être le meilleur des fils.
Ici comme partout, il faut faire la part d'exceptions qui honorent les personnes sans porter atteinte aux principes. Voyez par exemple ce que devient en fait le sentiment de l'amour filial dans celles de nos campagnes où un abject matérialisme a remplacé les croyances et les pratiques de la foi.
Les moralistes qui ont étudié de près cette partie essentielle du problème social sont unanimes à dire qu'une dureté révoltante à l'égard des vieux parents est la conséquence générale de la ruine des principes religieux, ^t là encore il faut en revenir à la vérité si nettement formulée par le Psalmiste : Nisi Dominus œdificaverit domum, in vanum laberaveruM qui œdificant eam.
Je termine par un dernier mot que je ne croîs pas inutile. Dans cette enceinte sacrée de la famille, outre les parents et les enfants, il y a les serviteurs, les domesticiy mot dont on a tort de rougir, car il est beau, il est chrétien, il exprime une idée bien plus noble et bien plus touchante que toutes les dénominations par lesquelles on a essayé de le remplacer.
Domestique, signifie en effet celui qui est de la maison, celui qui est de la famille, appellation touchante qui s'est conservée en Italie : ou le mot fa* miglia s'entend des gens de service, en même temps que des personnes qui composent la famille proprement dite.
S. Paul a tracé en quelques mots les devoirs qui incombent aux chefs de famille vis-à-vis de ces serviteurs ou domestiques qui vivent dans l'intérieur :
« Celui qui ne prend pas soin des siens, ei piincipa- « lement de ceux de sa maison, celui-là a renié la « foi et est pire qu'un infidèle (i). »
En présence d'une parole aussi sévère, comment apprécier les relations qui de nos jours tendent de plus en plus à s'établir entre maîtres et domestiques? Autrefois, et sous l'empire des idées chrétiennes, quand Dieu était vraiment le fondement de la famille, il y avait là des liens sacrés : ce n'était pas seulement un échange de services et de gages, de travail et de rémunération ; les maîtres chrétiens comprenaient qu'ils avaient charge d'âmes, et qu'ils étaient tenus à servir au moins autant qu'à être servis (2). Le domestique n'était pas simplement un mercenaire, auquel on ne demande plus rien dès qu'il a satisfait à son engagement, et dont la foi et les mœurs peuvent se perdre impunément, sans qu'autour de lui personne en souffre ou s'en préoccupe. Il était une âme dont les besoins, les périls, les souffrances provoquaient sans cesse une sollicitude inspirée par le zèle et entretenue par la charité.
Je touche ici à une des plaies de nos mœurs actuelles. Je le fais pour ne pas laisser une lacune dans l'esquisse que j'ai entrepris de tracer de ce monde de la famille qui est la base première de
(1) / Tim, y, 8, Prw, xxxi, 15, 21. Eceli, iv, 35.
(2) Filius homini» non venit ministrari, sed minislrare. (Matth. xx» 28.)
toute société. Mais je me demande avec tristesse qui prendra au sérieux les enseignements que je rappelle, les avertissements que je donne, les divins oracles que je cite.
Gomment les maîtres penseraient-ils au salut de leurs domestiques, puisque souvent ils négligent, oublient et compromettent le leur; et quel soin peut-on avoir de ces âmes immortelles, quand on est tout entier absorbé par les intérêts et les cupidités de ce monde (1)?
Puis, quand les domestiques ont sous les yeux tant d'exemples, ou, pour parler plusexactement, de scandales qu'on leur donne, comment être surpris des plaintes dont ils sont si souvent l'objet? On leur reproche amèrement de manquer aux devoirs essentiels de leur état. Mais qu'avez-vous fait et que faites-vous pour former chez eux la délicatesse de la conscience chrétienne ? pour leur apprendre à
(1) M. Degnerry, Tadmirable curé dont la Commune a fait un martyr, ne manquait pas chaque année de revenir sur Tobligation imposée aux gens riches de mettre leurs domestiques à même de faire leurs pâques.
« Demain soir, disait-il un jour, je prêcherai vos serviteurs. En- Toyez-les-inoi. Cela vous gênera peut-être. Je vous en prie, consentez à vous gêner un peu pour le bon Dieu. Donc, demain soir, si Ton vient vous visiter, allez vous-même ouvrir votre porte ; Dieu TOUS saura gré de ce léger sacrifice. Si vous empêchiez vos serviteurs de remplir leurs devoirs religieux, c'est vous qui en seriez responsables. N'oubliez pas que leurs âmes ont été créées au même titre que les vôtres. £ht qui peut dire aigourd'hui celles qui d'elles ou de nous seront préférées au jour du jugement? (Sem, rel, de Paris diiJ8 novembre 1871.)
chercher en Dieu le grand modèle du devoir, en même temps que le confident et le consolateur des peines attachées à leur condition? En un mot, vous supprimez Dieu de cet édifice de la famille dont vous auriez voulu faire le sanctuaire de vos plus chères affections, et vous vous étonnez de le voir chanceler et menacer ruine !
Vous n'avez fait que subir l'application de vos principes, et il ne fallait rien moins que vos douloureuses expériences pour vous convaincre de cette vérité fondamentale !
Puissiez-vous du moins, instruits par de si sévères leçons, rendre à cette vérité la place qu'elle doit tenir dans votre vie domestique, et ne plus jamais oublier que, si Dieu lui-même ne bâtit votre maison, vous ferez de vains efforts pour la bâtir sans lui. Nisi Dominus œdificaverit domum, invanum laboraverunt quiœdificant tam.