ENTENDRE, COMPRENDRE
Convocatis ad se turbis^ dixit eis Jésus : Audite et intelligite,
Jésus, ayant convoqué autour de lui les multitudes leur dit : Écoutez et comprenez.
(Mattu. XV, 10.)
Avant de commencer cet entretien, mes frères, e vous lirai quelques lignes d'une homélie de S. Grégoire le Grand. Il parlait dans le siècle où Rome avait été saccagée par les barbares, et il comijientait les terribles menaces contenues au livre du prophète Ezéchiel.
« En quoi, demandait le saint docteur, en quoi le « monde pourrait-il nous plaire ? Nous ne voyons « partout que des deuils ; nous n'entendons de « toutes parts que des gémissements. Les campa- « gnes sont ravagées, les villes détruites. Les coups •« frappent chaque jour sans relâche sur ce^çeste
(1) Prononcé à Tours, dans la chapelle des Religieuses de la Retraite, le dimanche 4 juin 1871.
« du genre humain^ et les fléaux de la céleste justice « ne prennent pas de fin, parce qu'au milieu de ces «c fléaux les mœurs ne se corrigent pas.
« Âh I vraiment si nous aimons encore un tel « monde, ce ne sont plus ses plaisirs que nous ai- « mons, ce sont ses plaies.
« Et cette Rome, cette cité qui paraissait être la « reine des nations, dans quel état la voyons-nous? a Accablée sous le poids d'immenses douleurs, fou- « lée aux pieds par ses ennemis, dépeuplée de ses « citoyens, encombrée de ruines, il semble qu'elle « ait vu s'accomplir sur elle la malédiction pro- « noncée par le prophète contre Jérusalem : Malci heur à la ville de sang ! J'en ferai un grand bûa cher. Placez le vase sur le feu, et dans ce vase « mettez les os et la chair de cette cité, et réduisez « le tout par le feu, jusqu'à ce que les^cbairs et les « os soient consumés et que le vase lui-même soit « fondu par la violence des flammes. Vœ civitati a sanguinum^ cujm ego grandem faciam pyram. a Congère ossa quœ igné succendam. Consumentur tt carnes et coqueiur universa compositiq, et ossa a tabescent. Pone qxcoqtie eam super prunas vacuam^ « ut incalescatetliquifiatœsejus.» (Ezech .xxiv,9-l 1 .)
A douze siècles de distance, mes frères, ces paroles Su grand pape, pleurant en face des ruines de Rome, ne sont-elles pas l'expression exacte des sentiments de stupeur et de désolation dont nos
âmes sont remplies ? Ne venons-nous pas de traverser des jours dont nous pouvons dire, avec le prophète Sophonie, qu'ils ont été des « jours de co- « 1ère, de tribulation, d'angoisses, de calamité, de « misères, de tempêtes » (1) ! Jours où il semble que les trompettes du jugement dernier faisaient écho au clairon des soldats sur les remparts et dans les rues de la grande cité ! Et de\ant cette ville incendiée, devant ces scènes qui dépassent peut-être en horreur ce qu'on avait vu de plus effroyable depuis le siège de Jérusalem, ne se sent-on pas comme anéanti, écrasé, sans pensée et sans vie ? Ego ad nihilum redactus sum, etjumentum factus mm apud te. (Ps. Lxxn.)
Cependant, après cette première impression de stupeur, il faut ouvrir les oreilles et entendre, ouvrir les yeux de son intelligence et comprendre. Et il faut entendre et comprendre pour agir, car enfin les ruines ne se relèveront pas toutes seules, et ce n'est pas en demeurant écrasés sous le poids de nos maux que nous y porterons remède. Laissezmoi donc vous répéter ces deux paroles que le Sauveur adressait aux foules réunies autour de lui : entendez et comprenez. Convocatis ad se turbis^ dixit eis Jésus : Audite et intelligite,
(1) Dies irœ, dies illa, dies tribulationis et angustiœ, dies oalamitatis et miseriœ, dies tenebrarum et caliginis, dies nebulœ et turbinis, dies tobœ et clangoris super civitates munitas et super angulcs exoelsos. (Sofh. i, 16.)
« Écoutez, » dit d'abord le Sauveur Jésus aux fouies qui se pressent autour de lui.
Mes frères, Dieu parle à rhomme de différentes manières.
Il nous parle le langage muet mais éloquent de la nature/ qui nous dit la puissance, la grandeur, la bonté du Créateur (1).
Il nous parle par la Bible, ce livre inspiré, qui ' nous dit les merveilles de l'ordre de la grâce, et nous apprend à la fois les dispensations de la justice et les secrets de la miséricorde infinie (2).
Il nous a parlé par le Verbe incarné, venu en ce monde pour accomplir l'enseignement de la loi et des prophètes, maître infaillible dont tous les hommes doivent être les disciples (3).
Il nous parle par son Église, seule interprète autorisée de la tradition écrite ou orale, chargée de proportionner aux besoins et de mettre à la portée de chacunles enseignements doréternelle vérité (4) .
Il nous parle par cette grâce intérieure qui tantôt murmure à l'oreille de notre cœur (5) des paroles
{\) Ps, XVIII. Bom. I, 20. Àct, Ap, xiv, 16,
(2) Eccli, XXIV, 32. Baruch iv, 1.
(3) Hebr, i, 1-2.
(4) Matth. xviii, 17. Luc. x, 16.
(5) Osée, II, 14.
si intimes et si douces qu'il feut l'attention la plus recueillie et le silence intérieur le plus profond pour n'en rien laisser perdre (1), et tantôt se fait entendre par ces bruits solennels qui ressemblent aux éclats de la foudre, brisent les cèdres et ébranlent le désert (2).
Enfin, Dieu nous parle encore par les événements. S'ils sont passés, c'est l'histoire qui nous instruit ; s'ils sont contemporains, il faut écouter leurs enseignements et savoir ce que Dieu veut nous apprendre par leur langage.
Sept fois dans les premiers chapitres de l'Apocalypse est répété cet avertissement significatif, < que « celui qui a des oreilles écoute ce que l'Esprit dit « aux Églises : Qui habet aurem^ audiat quid Spi- « ritus dicat Ecclesiis. »
Aux Églises, c'est-à-dire, d'après le sens étymologique, aux assemblées. Ainsi Dieu ne parle pas seulement à chaque âme en particulier ; il a aussi un langage collectif, destiné aux Églises, aux cités, aux nations !
Écoutons, écoutons bien Dieu qui parle en ce moment. Ne laissons rien échapper de cet enseignement solennel donné au monde, et plus parti-
(1) Porro ad me diotum est verbtun absconditum, et quasi ftirtive susoepit aurîs mea venas susurri ejns. {Job, iv.)
(2) Yox Domini oonfringentis oedros. Vox Domini conontientis desertam. (P<. xzyiu, 6.)
culîèrement à notre pauvre pays : Qui habet aurem^ audioÈ quid Spiritus dicat Ecclems.
Écoutons avec d'autant plus de respect et de recueillement, d'attention et de docilité, que souvent Dieu, pour nous mieux instruire, emploie plusieurs de ces langages à la fois, TÉcriture commentant rhistoire et la parole révélée s'ajoutant aux leçons des événements.
Voici une première parole que Je livre à vos méditations. Je la lis dans l'apôtre S. Paul, et il me semble l'entendre sortir de nos malheurs et de nos raines : « Si un membre soufifre, tous les membres « souffrent (1) ; » ou dans un langage plus moderne : « Nous sommes tous solidaires les uns des « autres. »
Ce que l'Apôtre disait de la grande unité de la famille chrétienne, on peut l'appliquer aussi à Tunité sacrée de la patrie, cette unité que la Providence elle-même a faite (2).
Cet enseignement, si nous savons Tentendre, nous mettra en garde contre l'égoïsme inintelligent qui resserre tant d'esprits, comprime tant de cœurs, et substitue à l'idée généreuse et vraie de solidarité nationale les intérêts étroits d'un individualisme qui devient une véritable trahison envers la patrie. Oui, lorsqu'un membre souffre,
(1) iCor, xn, 26,
(2) Jkut. XXXII, 8.
^ous les membres souffrent! et si un membre est retranché, le corps tout entier subit une sorte d'agonie et de mort. Je me rappelle ces pauvres blessés de nos ambulances qu'il fallait amputer au soir des sanglantes batailles. On ne leur ôtait qu'un membre ; mais quelles horribles souifrances pour le corps tout entier! quelles contractions! quels spasmes! quels déchirements! quelle correspondance douloureuse entre les nerfs ou les muscles du membre retranché avec ceux qui devaient continuer à transmettre la sensibilité et le mouvement ! Si patitur unum membrum^ compatiuntur omnia membra l
Français, où en sommes-nous de ce sentiment de solidarité patriotique? On disait qu'autrefois, de la Méditerranée à TOcéanet du Rhin aux Pyrénées, nous ne faisions qu'un cœur et qu'une âme, comme nous ne formions qu'un même pays. Hélas! il y a deux mois, la France a subi une des plus sanglantes mutilations qui lui aient jamais été infligées dans le cours de sa longue et glorieuse histoire.: deux magnifiques provinces, deux membres pleins de vigueur et de santé, lui ont été retranchés!
En avons-nous tous souffert, comme si nous avions été personnellement atteints? Avons-nous senti qu'en mutilant ainsi le corps de la France, c'est notre âme et notre cœur qu'on atteignait?
N'y en a-t-il pas au contraire parmi nous^ui, n'étant lésés dans aucun de leurs intérêts, n'ont même pas eu à se consoler d'une perte qu'ils n'ont pas ressentie?
Oui, écoulez ce que l'Esprit dit aux Églises: Quand un membre souffre, tout le corps souffre. Le droit brutal de la guerre a séparé violemment de nous des frères qui nous aimaient et que nous aimions. Je demande que nous ne prenions jamais notre parti de cette mutilation ! Je demande que nous en souffrions et que nous en demeurions inconsolables. Si quid patitur unum membrum, compatiuntur omnia membra .
Si celte parole condamne l'égoïsme étroit et inintelligent, j!en entends une autre qui condanme le pharisaïsme léger et irréfléchi. Et cette parole se trouve, elle aussi, dans l'Écriture et dans les événements contemporains ; la voicf : « Si vous ne a faites pénitence, vous périrez tous de même,iVw« * « pœnitentiam egeritis, omnes similiter peribitis. » (Luc. XVIII, 5.)
J'entends dire dans les provinces : « Paris ruis- « selle de sang! Paris brûle; c'est bien fait! Paris « n'a que ce qu'il mérite... »
Certes, je suis loin de vouloir faire ici l'apologie de la ville qui tant de fois, surtout depuis vingt ans, a étonné le monde par le spectacle scandaleux de son impiété et de sa corruption. Mais suflBt-il de
condamner Paris pour absoudre le reste de la France î
Ahl s'il était vrai que toutes les iniquités de notre pauvre pays fussent là, et ne fussent que là, au lieu d'arrêter les incendiaires, il aurait fallu les encourager, les aider, travailler avec eux à propager lés flammes. Tout bon citoyen, ami de son pays, aurait été tenu à détruire pour sa part ce réceptacle, d'erreur s et de crimes.
Heureuse assurément la France si, au prix même de tout ce que Paris renferme d'inappréciable en fait de souvenirs historiques, de richesses intellectuelles et artistiques, d'oeuvres de charité et de dévouement, la ruine totale de cette grande cité l'eût débarrassée par miracle de tous les maux qui la travaillent et la menacent de mort J
Mais les rénovations morales et sociales ne s'obtiennent pas à si bon compte, et au nombre des questions qu'on doit se poser devant ces épouvantables sinistres, se trouve celle-ci :
Paris seul a-t-il péché?
Permettez-moi de vous rappeler ici un souvenir de l'histoire évangélique.
a En ce temps-là, dit S. Luc (ch. xin), quelques « hommes vinrent parler à Jésus des Galiléens « dont Pilate avait mêlé le sang à leurs sacrifices.
« Et Jésus leur répondit : Pensez-vous que ces « Galiléens fussent plus pécheurs que tous les
« autres Galiléens, parce qu'ils ont été traités de la * sorte ? Je vous assure que non ; si vous ne faites « pénitence, vous périrez tous de la même manière.
" Et les dix-huit personnes que la tour de Siloé « a écrasées dans sa chute, pensez-vous qu'elles « fussent plus coupables que tous les habitants de « Jérusalem? Non. Or, si vous ne faites pénitence, « vous périrez tous de même. Omnes similiter perù « bitis, »
Moi aussi je demande si c'est à Paris seulement qu'on violait d'une façon outrageuse la loi du. dimanche;
Qu'on blasphémait le saint nom de Dieu;
Qu'on étalait le spectacle hideux de mœurs corrompues et corruptrices ;
Qu'on avait la douleur de voir les doctrines de l'athéisme et du matérialisme pénétrer dans les masses, enlever tout sentiment chrétien, et transformer les hommes en brutes ! Putatis quod ht Galilœi prœ omnibus Galilceis peccatores fuerinê, quia talia passi sunt? (Luc. xîii, 2.)
Jetez les yeux sur nos campag^es, dans un grand nombre de départements. Voyez ce qu'y sont de* venus la pensée et le culte de Dieu, les mœurs, le respect de soi-même, la croyance à une âme immortelle ! Et dites si, en conscience, il suffisait de brûler Paris pour nous délivrer des fléaux de l'incrédulité et de la corruption!
Oh ! entendons bien ce que l'Esprit de Dieu dit àla France tout entière, devant le cataclysme effroyable dont Paris vient d'être le théâtre et la victime.
« Si vous ne faites tous pénitence, vous périrez « de même : Nisi pœniteniiam egeritis^ omnes simi- « Hterperibitis. »
Voici une troisième parole que Dieu nous adresse par ces terribles événements : « Vous « n'êtes ni froids ni chauds, prenez garde que vous a ne me donniez des nausées et que je ne vous « rejette (!)• »
Il s'agit ici des tièdes, de ceux qui ne sont ni chauds ni froids, ni pour ni contre
Mais il n'y a pas seulement la tiédeur spirituelle; il y a, si je puis parler ainsi, la tiédeur civique, nationale, sociale.
On aurait horreur de se joindre aux méchants ; on les déteste, on en a peur; on fait des vœux pour leur anéantissement. . •
Mais s'il faut payer de sa personne pour les combattre, se résoudre à des sacrifices, y mettre du sien, que fait-on? Oh ne se dérange pas, on laisse faire.
Cette tiédeur est un des plus grands malheurs et un des plus redoutables dangers de ce temps. . Il y a dans les événements une logique dont il faut comprendre le sens. Vous dites que vous n'êtes
(1) ÀT^. m, 1&-16.
pas pour les méchants. En un sens, c'est vrai; car vousnevousjoignezpas à leurs complots, vous ne participez pas à leurs révolutions ; vous ne trempez pas dans leurs crimes. Mais parce que vous ne voulez rien faire contre eux, parce que vous ne voulez ni vous gêner ni vous imposer de sacrifices, parce qu'enfin vous ne leur opposez aucun obstacle, vous êtes pour eux. Votre neutralité et votre abstention entrent pour une part considérable dans les forces dontils disposent. Un adversaire de moins, au fond, <5'est un auxiliaire et un allié de plus. Ainsi, votre tiédeur politique se tourne en véritable trahison contre le parti des honnêtes gens, dont vous prétendez suivre le drapeau et dont vous désertez les rangs !
Ecoutez donc ce que les événements vous crient. Ecoutez ce que la France honnête, la vraie France, la France de nos glorieuses traditions nationales, vous répète dans ce moment solennel : « Qui n'est « pas pour moi est contre moi. Et qui ne bâtit pas ^ avec moi disperse (1) ! >»
Certes, ce sont là de graves avertissements et de dures leçons ! Mais à qui se plaindre de la sévérité de ce langage? Encore une fois, ce sont les événements qui parlent. Il n'y a qu'à les écouter. Qui hahet aurem, audiàt quid Spiritus dicat EcchsiisI
<l) Luc. SI, 23.
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Voici toutefois une parole d'encouragement qui, du fond même de nos ruines, vient s'adresser à nos cœurs pour les relever.
Nous sommes bien malades. Mais enfin, nous ne sommes pas morts, et Dieu a fait les nations de la terre guérissables. Deus sanabiles fecit nationes orbis terrarum, (Sap. i, 1 4.)
Nous ne sommes donc pas fatalement condamnés à périr. Nous pouvons retrouver la santé et la force. Qui en peut douter, puisque l'Esprit de Dieu nous l'affirme?
Comme en ce moment je voudrais faire arriver cette parole aux âmes découragées, aux cœurs languissants (1)!
Pourquoi, leur demanderai-je, pourquoi ditesvous qu'il n'y a plus rien à faire? que nous sommes morts, que c'est fini, que la France est perdue?
Est-ce pour vous dispenser de tout effort? Ne voyez-vous pas qu'en tenant ce langage, c'est-àdire en affirmant votre découragement, vous le propagez?
Evidemment, si nous pensons et disons tous qu'il n y a rien à faire; rien ne se fera. Les blessures de notre pauvre pays, au lieu de se guérir, s'envenimeront, comme des plaies qu'on ne panse pas et qu'on laisse.envahir par la gangrène (2). Dans ce cas en
(1) /«ot* I, 5.
<2) Uai. I, 6.
effet, c'est le dépérissement, la putréfaction et la mort.
Mais pourquoi ne pas croire que nous sommes guérissables? Est-ce que nous,la génération présente, nous avons la prétention d'être la France de tous les temps ? Nous ne sommes évidemment pas la France du passé. Nos désastres et nos humiliations de cette année n'empêchent pas le xv' siècle d'avoir vu la résurrection de notre patrie par Jeanne d'Arc, ni le xvn* d'avoir été le grand siècle, lesièclede Louis XIV. Mais si nous ne sommes pas la France d'hier, nous ne sommes pas non plus la France de demain. Pourquoi désespérerions-nous de l'avenir de nos enfants? Pourquoi décréterions-nous, dans notre égoïsme et dans notre lâcheté, qu'ils ne répareront pas nos fautes, qu'ils ne relèveront pas nos ruines, et que notre mort les empêchera de ressusci ter !
Mais non, encore une fois, nous ne sommes pas morts. Nous sommes seulement malades, très-malades même, pas assez cependant pour que nous ne puissions pas nous guérir, si nous le voulons sincèrement etpersévéramment.
Nous sommes guérissables, l'Esprit de Dieu nous ledit. Croyons-le et agissons en conséquence. Sana me, Domine^ et sanabor. (Jer. xvii, 4.)
Notre-Seigûeur Jésus-Christ ne disait pas seulement aux foules qui se pressaient autour de lui : « Écoutez, » il disait encore : «Comprenez.» Audite et inielliyite.
Oui, comprenez. Comprenez le spectacle qui vous est offert. Regardez-le de tous les yeux de votre intelligence et de votre cœur.
Que voyez- vous?
Des ruines, des abîmes, du sang, un inextricable chaos! Moins confus, et surtout moins effrayants, étaient ces premiers éléments du monde, qui flottaient dans l'espace avant que le Créateur y eût mis par sa parole Tordre et la vie. Terra erat inaniset vacua; et tenebrœerarU super faciemabyssi. (Gen.i,.2.)
Au-dessus de ce chaos primordial, nous dit la Genèse, planait l'Esprit de Dieu. SpiritusDei ferebatur super aquas.
Et moi aussi, au-dessus de Tabîme où se sont englout esdacs un3 immenseconfusiontantdegrandes choses qui nous étaient chères, je crois voir l'Esprit de Dieu.
Il serait donc possible que de ces ruines un monde nouveau sortit?
Oui, cela est possible.
Dieu le veut-il?
Ecoutez la réponse : « Dieu a créé toutes choses « pour qu'elles fussent. Dieu n'a pas fait la mort. « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais j'aime *< mieux qu'il se convertisse et qu'il vive (1). »
« 0 maison d'Israël, pourquoi mourriez- vous?»
Ainsi donc Dieu veut que nous vivions, que nous ressuscitions.
M?iis il ne sufiBt pas que Dieu le veuille.
Un jour le Sauveur, ayant l'intention de guérir un pauvre lépreux, commença par lui demander son consentement, la coopération de sa volonté : Vis sanus fieri (2)? Et ce fut quand le malade eut répondu : « Je le veux , » que la guérison fut opérée.
Il y a donc au-dessus de ces ruines un plan de résurrection, de restauration, qui attend, pour être réalisé, la coopération de notre libre volonté.
Dieun'apas demandé leur <;onsentementau néant et au chaos pour y mettre l'ordre, l'harmonie, la beauté, la vie. Il nous demande le nôtre, à nous qui avons la faculté de vouloir le mal jusqu'à la scélératesse, ou le bien jusqu'à la sainteté ; mais cette coopération n'est possible qu'à la condition de l'effort et du sacrifice.
Ilnes'agitpas deregardertoutesces ruines comme
(1) Sap, 1, 13-U. EMch, xxxiii, 11.
(2) Joann. v, 6.
un vain spectacle destiné à repaître un instant notre curiosité.
Que deviendrons-nous, grand Dieu! si de telles crises ne nous remuent pas? Oui, il faut absolument faire des sacrifices, si nous voulons nous réformer, c'est-à-dire nous relever, ressusciter, passer de la mort à la vie.
Mais à ce mot de sacrifices, on se déconcerte, on tremble, on pâlit. Il semble qu'on va être soumis à quelque supplice effroyable. Hé quoi! serions-nous donc devenus incapables de tout ce qui coûte, et prétendrions-nous, .à tout prix, demeurer dans la mollesse de nos habitudes, ne rien retrancher de notre bien-être, et nous borner, devant les malheurs publics, à des gémissements inutiles et à de plus inutiles récriminations?
Je disais, il y a quelques mois, en présence de quelquespersonnes,quej'aurais voulu persuaderàtoutes les Françaises de prendre le grand deuil pendant un an, d'abord afin de donner une expression solennelle à nos douleurs nationales, puis pour consacrer soit à un don patriotique, soit au soulagement des misères sans nombre créées par, la guerre, la somme qu'elles dépensent d'ordinaire à leur toilette^ « N'en- « treprenez pas cette croisade, me fut-il dit; on ne « vous suivrait pas. »
Je crains, hélas! qu'on n'ait eu raison; car déjà j'ai vu reparaître le luxe des toilettes et des bijoux.
Ainsi, la France a subi mille morts» et ses enfants n'ont pas le courage de porter le deuil de leur mère. Quelle tristesse, et aussi quelle humiliation pour nous! Car enfin, je me rappelle avoir vu, il y a dix ans, dans les rues de Posen, le spectacle saisissant que M. de Montalembert avait décrit avec tant d'éloquence; j'ai vu une nation en deuil ^ et je connais des Polonaises qui ne déposeront les vêtements noirs que lorsque leur patrie sera ressuscitée !
Si nous ne pouvons donner au monde qui nous regarde le spectacle de cette expression unanime de la douleur, ne serait-il pas du moins de bon goùt^ au sortir de tant de désastres, de ne pas étaler de nouveau ce luxe insensé qui nous a fait tant de mal depuis vingt ans; et qui a tant contribué à la démoralisation de la France? Les femmes chrétiennes ne tiendront-elles point à honneur de réagir sur ce point contra une tyrannie aussi inconvenante qu'insensée, la tyrannie de la mode? Ne comprendront-elles pas qu'il est de leur dignité de se distinguer désormais par une mise simple, sévère, en harmonie avec les austères pensées que nous suggèrent nos malheurs, et qui soit en même temps un acte de pénitence devant Dieu, une participation extérieure au deuil de la patrie, et un moyen efficace de secourir plus abondamiflent les pauvres?
Si ces| conseils paraissaient trop durs, c'est que
nous aurions perdu Tintelligence de la nécessité et delà valeur du sacrifice, aussi indispensable à la réhabilitation des nations qu'à celle des âmes.
Cependant le monde n'a été sauvé que par la croix, et depuis cette immolation de Jésus-Christ, rien de grand ne s'est fait au sein de la société chrétienne que par le sacrifice volontaire. Que d'hécatombes humaines pour arracher le monde au règne infâme des idoles et pour lui faire accepter la sainteté de l'Évangile ! Que de victimes égorgées! Que de sang répandu ! Or, quand les chrétiens des premiers siècles voyaient couler à flots le sang de leurs martyrs, ils ne disaient pas : Tout est perdu. Au contraire, ils étaient pleins d'espérance, ils croyaient fermement que tout serait sauvé, et que ceux qui tuaient seraient infailliblement vaincus par ceux qui savaient mourir.
Gompreuons donc cette loi mystérieuse du sacrifice. Comprenons-la d'autant plus que nous en avons sous les yeux, en ce moment, une plus éclatante démonstration.
On se trouble parfois, je le sais, en présence de ces immolations terribles. On serait tenté de dire : Ah! si du moins les méchants seuls avaient pérj !
Non, le sang des méchants ne pouvait pas sauver le monde; écoutez ces belles paroles dites par une des glorieuses et saintes victimes massacrées il y a
dix jours : « Le sang des coupables se perd dans le « sol et reste muet et infécond (1). »
Il fallait le sang des justes : le sang de nos soldats représentant la force au service du droit, le sang de nos magistrats représentant le droit dans toute la majesté de sa faiblesse désarmée.
Ce sang a été versé, avec quelle intrépidité militaire, avec quel courage civique, l'histoire le dira aux générations futures avec une douloureuse émotion. Mais cela ne suffisait pas encore.
Oh ! comprenons bien toute la profondeur du plan de Dieu pour la reconstruction ^d'un société en ruines. InteUigite.
Oui, pour relever les décombres, pour refaire avec eux une cité nouvelle et vivante, il fallait le sang des consacrés, le sang de ceux qui ont tout abandonné en ce monde pour vivre de la vie de Jésus-Christ, le sang des hommes dont, la mission est de reproduire ici-bas Jésus-Christ enseignant, Jésus-Christ bénissant, Jésus-Christ s'immolant. Sacerdos alter Christus.
Au sang des soldats, des magistrats, des bons citoyens, tués pour la défense de Tordre et des lois, il fallait mêler le sang du prêtre, de celui qui a pour état le sacrifice, qui doit vivre et qui doit toujours être prêt à mourir en victime.
(1) Paroles du P. Olivaint, fusillé à Belleville le Î6 mai.
Il en a été ainsi, et c'est ce qui, en nous pénétrant de douleur, doit aussi nous remplir d'espérance, et nous faire croire que Dieu a sur notre pauvre France des vues de résurrection et de salut.
Dites-moi, n'est-ce pas vraiment Dieu lui-même qui a choisi ces victimes ? Avec quel soin ne diraiton pas qu'il a composé, épi par épi, cette gerbe de nos martyrs de Paris? Au milieu de cette épouvantable confusion des passions humaines, quelle visible et délicate opération de la Providence allant chercher dans tous les rangs de la hiérarchie sainte ceux qui auront l'honneur de mettre leur sang consacré, comme un ciment mystérieux, dans les fondements de la cité nouvelle !
Voyez, comprenez, admirez ! Intelligite.
Un évêque, un archidiacre, des curés, des vicaires, des religieux, des missionnaires, un frère de la Doctrine chrétienne, un séminariste (1) ! Non,
(1) Mgr Darboy, archevêque de Paris, Mgr Surat, protonotaire apostolique et archidiacre de Notre-Dame, M. Deguerry, curé de la Madeleine, M. Bécourt, curé de Bonne-Nouvelle, M. Sabatier, vicaire de Notre-Dame de Lorette, les RR. PP. Olivaint, Ducoudray, Clerc, Caubert, de Bengy, de la société de Jésus; Captier, Bourard, Delhorme, Chatagneret, Cotrault, du grand et du tiers-ordre de Saint- Dominique; RouchonzO; Tardieu, Radigue, {TuiBer, de la congrégation de Picpus ; Bouillon, des Missions Etrangères ; MM. Planchât et ÂUard, prêtres ; Seigneret, séminariste ; le frère Néomède Justin, de la Doctrine chrétienne, noms à jamais vénérés, dont on peut dire : Sunt in libro vitœ, (Phil. iv, 3.) On voudrait pouvoir citer aussi, après Fillustre président Bonjean, mort avec une fermeté qui rappelle les plus belles et les plus chrétiennes traditions de la magistrature française, les autres victimes massacrées pendant cette
rien n'a manqué. La représentation^^de l'Église militante et enseignante est complète. Ils sont là, tous ceux que Tamour éternel a élus, appelés, prédestinés, ceux qu'aucune tribulation n'a séparés de l'amour ^ Jésus-Christ, et qui, envoyés à la mort des martyrs, jouissent maintenant de l'éterûolle gloire (1)!
Vous comprenez, je pense, la valeur et la beauté de cette immolation. Elles ont su, nos saintes victimes, pourquoi elles étaient frappées, elles ont su pourquoi elles donnaient leur sang ! Elles ront offert pour l'expiation de nos crimes! Elles l'ont, répandu pour attirer sur la France et sur nous la grâce de la régénériation.
Mes frères j j'espère qu'aucun de nous maintenant ne refusera de donner pour la même cause sa bonne volonté, son courage, ses plus généreux efforts!
Chassons donc loin de nous les suggestions perfides et égoïstes du découragement. Soyons remplis d'espoir pour être remplis de vaillance. Une grande âme me disait naguères cette parole : « Tant qu'il « y a une main pour soutenir un drapeau, ce dra- « peau existe ! »
Ne disons donc pas qu'il n'y a plus de France et
terrible semaine. Les renseignements font encore défaut pour dresser ce sanglant martyrologe.
(1) Rom, vm.
que c'en est faut de ce grand pays. Car, si quelques hommes de cœur sont décidés à tenir haut et ferme ce drapeau de la patrie qui résume toutes les gloires de notre passé, toutes les espérances de l'avenir, la France vivra !
Les passions les plus détestables succédant aux plus incroyables malheurs ont amoncelé des ruines immenses. Que chacun se mette au travail! Que chacun apporte sa pierre à la reconstruction de la France nouvelle. Communiquons autour de nous par nos paroles, et surtout par nos exemples, la sainte contagion du dévouement et de la persévérance !
Imitons enfin,* en ce moment de crise supréme,ces Machabées qui demeureront toujours le type de la plus héroïque vaillance mise au service de la religion et de la patrie. » Judas et ses frères voyant « que les maux du peuple s'étaient multipliés, se a dirent les uns aux autres : Relevons les ruines de « notre nation et combattons pour notre peuple et « pour nos saints. »
Redisons la même parole, mes frères, répétons-lanous les uns aux autres, de proche en proche> de façon à faire arriver jusqu'aux extrémités de la France ce -mot d'ordrie du dévouement chrétien et patriotique. Erigamus dejectionem populi nostn etpugneifius pro populo nostro et sanctis nos tris, (IMach. m, 43.),
OMISON FUNÈBRE
DU T. R. P. GAPTIER
Fondateur et Prieur de l'école Albert-le-Grand
ET DES DOUZE AUTRES MABTTB8 d'aBCUBIL (1), MASSACRÉS A LA BARRIÈRE d'ITALJE EN HAINE DE LA RELIGION LE 25 MAI 1871, PRONONCÉE DANS l'ÉOUSB PAROISSIALE D'aRCUEIL LB LUNDI 3 JUILLET 187t.
Videntes autem discipuli^ indignati sunt, dicentes : Ut quid perditio kœc?
A cette vue, les disciples, s*lndignèrent et dirent : A quoi bon cette perte ? (Mattii. xxvi, 8.)
Monseigneur (2), Mes frères.
Vous savez comment les apôtres accueîllîrenl l'action à jamais mémorable. de cette femme qui, dans un élan de pénitence et d'amour, brisa aux pieds de Notre-Seigaeur Jésus-Christ un vase pré- Ci) En donnant aux victimes massacrées en mai 1871 le nom de martyrs, je déclare n'avoir entendu préjuger en rien la décision oflficielle de TÉglise, et je me soumets d*esprit et de cœur au décret du pape Urbain VUI sur cette matière.
(2) S. G. Mgr Maret, doyen de la faculté de théologie, qui a présidé à la cérémonie du service funèbre célébré par M. Durand, curé d'Arcucil, et a donné Tabsoutc soicmie^e.
deux, rempli d'un parfum plus précieux encore. Incapables d'admirer, parce qu'ils n'avaient pas compris, ils s'indignèrent, et demandèrent avec amertume : A quoi bon une telle perte ? Videntes discipuli, indignati sunt, dicentes : Ut quid per-. ditio hœc?
Certes, si elle était de grande valeur l'huile que Madeleine avait répandue sur la tôte et sur les pieds du Sauveur, que dirons-nous de ces vies si chères, odieusement immolées sans profit apparent pour personne ?
Les apôtres avaient eu tort de murmurer contre Madeleine. Mais, en présence de ces cadavres sanglants, vases brisés d'où se sont échappées les âmes de nos pieuses victimes, en nous laissant seulement le parfum de leur vie et le parfum plus précieux encore de leur mort, qui se scandalisera de notre douleur si nous demandons presque avec indignation à Dieu et aux hommes : Pourquoi une telle perte? Ut quid perditio hœc?
C'est seulement quand la première explosion de cette douleur est apaisée, quand les larmes, après avoir obscurci le regard, l'ont purifié, que ce sentiment de stupeur et d'indignation peut faire place à des pensées plus calmes, à de plus doux sentiments.
En se demandant la raison de cet impitoyable et incompréhensible mystère, on se rappelle que dans toutes les voies de Dieu il y a un mélange ineffable de
justice et de misérieorde, de rigueur et de bonté (!)• Dans une lumière supérieure à celle de la raison, par^dessus ces débris mutilés, on ose regarder les derniers nuages du parfum qui remonte au ciel ; et lorsque celte même question : Pourquoi cette perte? Ut quid perditio hœc? revient sur les lèvres, elle a pris un nouveau sens. Elle n'est plus l'accusation amère lancée par la révolte contre les desseins inexorables d'un Dieu qui nous frappe en se cachant; elle devient l'humble et filiale question adressée par l'âme ignorante à Celui qui peut seul résoudre ses doutes, calmer ses appréhensions, justifier ses espérances.
Ainsi interrogé par la foi qui cherche à comprendre, fides quœrens intellectum (2), le Père cé^ leste répond ; et ce dialogue, qui a commencé de notre côté par une protestation émue, voisine du désespoir, s'achève dans une prière confiante, prélude apaisé d'une souveraine action de grâces.
Chères et glorieuses victimes ! vous à qui la voix populaire, non pas celle qui rugit les blasphèmes déicides et les homicides clameurs de Satan, mais celle qui est un écho de la voix de Dieu, vox populi, vox Deiy décerne déjà le titre de martyrs; vous à qui nous n'avons pas été trouvés dignes d'être associés dans l'épreuve suprême où ont brillé d'un
(1) Universœ vi<g Domini misericordia et veriku» (Ps-XXIV, 10.^
(2) s. Anselme.
si viféclat votre foi, votre constance et votre charité ; vous qui, après avoir combattu le bon et terrible combat, avez, je Tespère, conquis le repos de la bienheureuse éternité, aidez-moi à expliquer à mes auditeurs le sens de votre sacrifice ! que votre vie et que votre mort soient pour eux et pour moi une prédication efiBcace de l'Évangile de Jésus-Christ !
J'essaierai donc de vous dire ce que nous avons perdu, ce que l'Église, ce que la France ont perdu avec nous par la mort si prématurée du T. R. Père Gaptier, du tiers-ordre enseignant de Saint-Dominique, fondateur et prieur de l'école Albert-le- Grand, à Arcueil; du R. P. Bourard, religieux du grand ordre, aumônier de cette même école, et des onze compagnons de leur supplice (1).
Puis, en votre nom et au mien, je chercherai à savoir quel peut être le sens d'une telle épreuve, et pour quelles raisons le Dieu juste et bon peut l'avoir permise.
Homme venant parler à des cœurs d'hommes,
(1) Les RR. PP. Delhorme, régent des études ; Cotrault, procureur; Chatagneret, professeur, tous trois religieux profès du tiers-ordre enseignant de Saint-Dominique; MM. Voland, Gauquelin et Petit, maîtres auxiliaires; Aimé Gros, Marce, Cheminai, Dintroz et Cathala, serviteurs de Vécole Albert-le-Grand. Pour tous les détails de Tarrestation, de la captivité et du supplice de ces treize victimes, je ne puis que renvoyer à la notice publiée sous ce titre : Les Martyrs (TArcueil. Cette notice est simple et pathétique comme les Acta Mar^ tyrum de la primitive Eglise. (Voir aussi les articles de MM. les abbés I^esmayoux et Grancolas, dans le Correspondant du 25 juillet etdu 25 août 18710
au nom de toutes les afifections naturelles ou surnaturelles qui nous unissaient à ceux que nous avons perdus, je commencerai par gémir avec vous. Mais me souvenant que je suis prêtre et que vous êtes chrétiens, j'essaierai de vous dire ce que cette sanglante épreuve elle-même renferme pour nous d'enseignements, d'espérances et de consolations.
Loin de nous, mes frères, ce prétendu idéal de perfection qui, sous prétexte que le chrétien a des espérances immortelles, et que cette terre n'est pour lui qu'un lieu de passage, se désintéresse de tout ce qui nous émeut, nous enthousiasme ou nous brise; fait bon marché des épreuves de la vie présente ; se console sans mérite de douleurs qui ne l'atteignent pas, et vient nous parler d'un œil sec de cette terrible séparation par la mort qui fait parmi nous couler tant de larmes, brise tant de cœurs,etjette sur tant d'existences un voile funèbre.
II. y a longtemps que le grand Apôtre nous a mis en garde contre les sages qui font profession d'être sans entrailles et sans pitié, immitesy sine miseri* cordia; et le mysticisme qui, pour glorifier Dieu, mutile l'homme en pétrifiant son cœur, n'est qu'une inintelligente perversion de l'Évangile.
Ce n'est point ainsi que l'avait entendu le tendre et profond moyen âge dans le culte de reconnaissance et d'amour voué par lui à cette larme précieuse, à la fois divine et humaine, que le Sauveur avait daigné répandre devant la tombe de son ami Lazare. Et lacry motus est Jésus. (Joan. II, 35.)
Ce n'est point ainsi que l'avait compris ce vaillant champion de l'ascétisme monastique, demeuré en. même temps si compatissant et si humain, notre grand S. Bernard. La mort venait de lui enlevé r un des compagnons de sa vie pénitente, Gérard, d eux fois son frère, et par le sang et par la profession des mêmes vœux religieux. Le saint abbé de Glairvaux avait présidé lui-même la cérémonie des funérailles, et, au prix d'un effort prodigieux, réussi à contenir le flot de ses larmes. Le soir venu, il avait, comme à l'ordinaire, réuni les moines autour de lui et continué à leur expliquer un des livres de la sainte Écriture. Soudain, cette douleur qu'il avait vainement essayé de comprimer fait explosion; il ferme le livre, interrompt son commentaire, et, dans une des plus magnifiques improvisations que connaisse l'histoire de l'éloquence humaine, il s'écrie :
« A quoi sert de dissimuler plus longtemps le * feu intérieur dont je suis dévoré ? Oui, j'ai essayé « de comprimer ma douleur; mais je n'en puis plus,
« j'étoufife, je suis vaincu ! il faut que je l'exhale tout « entière. Fateor^ vicêus surril
« 0 mes frères, vous savez si cette douleur est «juste! Vous savez quel compagnon fidèle, quel « frère j*ai perdu ! mon frère par le sang, mon frère « plus encore par la religion ! 0 séparation très- « amère ! amarissima separatio ! Divorce horrible « qui est bien l'œuvre propre de la mort ! ... 0 main- « tenant,mes larmes, coulez! échâppez-vous comme « des torrents! Exite, exite lacrymœ.,. Erumpant « fontes aquarum (1). »
Pieuse famille de S. Dominique, n'est-ce point un cri semblable qui s'est échappé, comme malgré vous, du plus intime de vos cœurs, quand vous avez appris la mort si cruelle du P. Captier, et de ses douze compagnons immolés en un jour de lugubre mémoire par les séides du socialisme athée?
Ah ! c'est bien vous d'abord, mes Pères, puis ces chers enfants de l'école Albert-le-Grand et tant de familles chrétiennes, et cette population d'Arcueil, si sincèrement attachée au P. Captier, et dont l'attitude au milieu de cet affreux drame de la guerre
(1) s. Bern. Serm, 26 M Cûnt. Cant. Voir dans îes ConftssioM de S. Augustin, au livre oh il parle de la mort de Ste Monique, la peinture d'un même combat intérieur, suivi d'une même défaite,- une de ces défaites glorieuses qui attestent que, dans les saints, la sensibilité naturelle n'est pas éteinte, mais transfîgurée. {Confess. 1. IX,