XII
civile a été si patriotique, c'est bien vous qui êtes autorisés à vous plaindre et à demander : Pourquoi avons-nous fait une semblable perte ? Ut quid perditio hœc ?
Je veux m'associer de toute mon âme à cette plainte, et la justifier devant cet auditoire, en retraçant à grands traits la vie si féconde du bienaimé prieur de l'école Albert-le-Grand.
Moi aussi, j'ai ma part de ce deuil de famille, et je TOUS remercie, mes Pères, de m'avoir chargé en ce jour d'en être l'interprète dans cette assemblée. Je ne saurais oublier qu'il y a six ans, au lendemain du jour où le choix de deux évéques m'appelait à cette chaire de Sorbonne qu'occupait avant moi Un autre flls spirituel du P. Lacordaire, l'abbé Henri Perreyve, ravi à notre amitié fraternelle par une mort si prématurée, le P. Captier avait été un des premiers à me féliciter de l'héritage à la fois douloureux et glorieux que je venais de recueillir. Hélas ! faut-il donc ici-bas ne connaître et n'aimer les belles âmes que pour les entrevoir un instant, et ne les plus posséder que dans un regret tempéré par l'espérance de les jetrouver un jour?
Né à Tarare en octobre 1829, François-Eugène Captier fut d'abord, par sa naissance et son baptême, fils de cette antique Église de Lyon sur laquelle, dès les cojmmencements du christianisme
dans les Gaules, brille le double éclat de la science et du martyre, avec les noms illustres de S. Jrénée et de son maître S. Pothin. Dans Tordre des choses humaines, il appartenait à une honorable famille de bourgeoisie. Son père, après avoir exercé longtemps la charge de notaire et de juge de paix, est mort il y a peu de mois seulement. Grave, ferme, juste, vrai type du magistrat chrétien, M. Captier père avait eu le courage de donner à Dieu ses deux fils. II a déjà retrouvé celui que nous pleurons; l'autre, Taîné, devenu membre de l'illuslre et modeste compagnie de Saint-Sulpice, aujourd'hui directeur au grand séminaire de Lyon, demeure le seul héritier d'iin nom sur lequel désormais, au prix d'une grande douleur, brillera Tauréole du martyre.
La première éducation d'Eugène Captier se fit au sein de la famille. A la manière dont il a parlé plus tard de ce berceau providentiel de Penfance et de la jeunesse, de ce que peuvent, pourmarqiier une âme de l'empreinte indélébile des vertus naturelles et chrétiennes, les sollicitudes à la fois tendres et fortes d'une mère pt d'une sœur, on devine ce que furent pour lui les deux femmes auxquelles il donnait ces doux noms; on voit quelle part leur revient dans le travail qui préparait de loin à l'Église et à la société le citoyen, le religieux, l'éducateur, et pour aller jusqu'au bout, la victime
appelée à sceller de son sang Tœuvre d'une vie toute de dévouement et d'honneur. Envoyé pour ses études classiques au collège libre d'OuUins, alors dirigé par M. l'abbé Dauphin (1), le jeune Gaptier ne reçut pas seulement dans cette maison le bienfait d'une éducation à la fois très-virile et très-religieuse; il y trouva encore le secret de la vocation qui devait plus tard décider de toute sa vie.
Il comprit par sa propre expérience ce qu'était pour la formation de l'homme un collège chrétien, et de quelle importance il serait, en un temps troublé comme le nôtre, de multiplier en France le nombre des établissements où la jeunesse apprendrait à concilier, avec l'amour de la patrie et le culte intelligent des lettres et des sciences, une inviolable fidélité aux principes de l'antique foi.
Dès lors, et certes une telle éducation fait un singulier honneur aux maîtres vénérés qui surent former un tel disciple, toutes ces grandes choses données à la fois par la nature et par la grâce, l'amour de la patrie et de l'Église, de la religion et de la liberté, de la tradition et du progrès, tout cela, sous la double action de la prière et du travail, fermenta dans cette âme à travers le cours de ses éludes classiques : tout cela, fécondé par une
(1) AnJoard*hui chanoine de Saint-Denis.
de ces grâces de choix qui scmt la recompeosedes ftmes désintéressées et fidèles, préparait une de ces vocations où il est impossible de méconnatlre le doigt de Dieu.
Pour répondre à tous ces ingtincts, à toutes ces a^irations intérieures, il ne suffisait pas en effet que François-Eugène Captier pût un jour se consacrer à l'éducation de la jeunesse ; ni 8inq)lement qu'il devint prêtre, et que ses lèvres et ses mains fussent consacFées pour annoncer TÊvangîle et pour opérer les divins mystères; ni enfin qu'il silki chercher dans une règle religieuse le secret de cette force contenue qui se répare» à mesure qu'elle se dépense, ^ ie multiplie dans la proportion même où elle se doniîe. Il lui fallait tout cela à la fois.
Dieu, l'auteur des vocations, n'envoie aux âmes dont il veut faire ses instruments que des désirs secondés par sa grâce (1). Il donna un jour tout cela à la fois à notre jeune homme de vingt ans, en l'appelant à être un des premiers compagnons du P. Lacordaire dans la fondation du tiers-ordre enseignant de Saint-Dominique.
Cette fondation, vous le savez, ce fut lademière inspiration du P. Lacordaire, le couronnement de toute sa vie, l'œuvre dans laquelle il alla chercher
(1) FidelU est qui vocavii vo$ qui etiam faciet, (I Thess. t, 24.)
tin refuge aux heures de Tépreuve, et comme l'oreiller sur lequel le soldat de Dieu, appuyant sa tête fatiguée de combats et de gloire, attendit, en faisant lé bien jusqu'à la dernière heure, le repos de Téternité (1).
Oui, en vérilé, tout était réuni là pour répondre pleinement aux aspirations d'Eugène Gaptier : le ministère de l'éducation et de l'enseignement, le sacerdoce, la vie religieuse, l'ombre d'une auguste tradition se projetant sur une fondation nouvelle, et cette fondation n'ayant d'autre but que de préparer à la France des générations capables de porter le fardeau des obligations, des épreuves et des luttes particulières à ce siècle en s'appuyant toujours sur la foi- de tousies siècles.
Et tout cela, ce n'étaient pas seulement les vagues aspirations et les rêves sans consistance d'une imagination de vingt ans : tout cela était réalisé, vivant, dans cette personne du P. Lacordaire, de ce moine austère et attrayant, de cet homme à la fois si antique et si moderne pour lequel l'admiration ira croissant, à mesure que les années nous éloigneront de lui, comme il arrive pour ces mon-
(l) Pour plus de développements, jo renvoie au beau livre du P. Chocarne, aujourd'hui provincial , de la province dominicaine de Paris. Les amis du P. Lacordaire ne sauraient être trop reconniiissants au P. Chocarne d*avoir si bien fait connaître l'ûme profondément sacerdotale et les vertus monastiques de celui que tant de personnes jugeaient seulement par le dehors, et qu'on rapetissait singulièrement en ne voyant en lui qu'un orateur à succès.
tagnes dont on ne peut apprécier qu'à distance la prodigieusie élévation !
Quel honneur et quel bonheur ce fut pour le . jeune Gaptier de pouvoir entrer un des quatre premiers dans le noviciat du tiers-ordre ; et, ce noviciat achevé, d'aller faire l'apprentissage de l'enseignement et de l'éducation dans la maison même où il avait passé l'heureux temps de ses études classiques. En 1853, M. l'abbé Dauphin et ses collaborateurs avaient cédé le collège d'Oullins au tiers-ordre enseignant. Le Fr. Raphaël Gaptier (tel était le nom de religion qu'il avait pris en faisant ses vœux) y fut envoyé, et de 1853 à 1856 il y exerça, successivement ou simultanément, à peu près tous les emplois, depuis celui de surveillant jusqu'à celui de professeur de philosophie.
En 1856, il fut appelé à Sorèze pour y être ordonné prêtre, et le P. Lacordaire lui confia en même temps la charge importante de censeur des études dans le collège, et la charge plus importante de maître des novices de la naissante communauté.
Si je consulte les sentiments intimes du P. Gaptier, je ne doute pas que son désir n'eût été de rester toujours auprès du P. Lacordaire, et d'être jusqu'à la dernière heure, auprès de lui, ce disciple intelligent et dévoué qui eût aidé le restaurateur de la famille dominicaine en France à porter le poids de ses nombreuses sollicitudes.
Mais les intérêts de l'œuvre allaient rappeler le P. Gaptier au berceau même de sa vocation. Dans l'automne de 1857;, il fut mis, ea qualité de prieur, à la tête du collège d'OuUins, placé, avant même son agrégation au tiers-ordre, sous le patronage de saint Thomas d'Aquin. Il y resta six ans, et ne s'en absenta qu'une seule fois, en novembre 1861, pour aller porter au grand athlète mourant le tribut de sa filiale reconnaissance et recueillir, dans une bénédiction suprême, cet esprit dont il devait être l'héritier fidèle, l'intrépide et courageux gardien.
En 1863, le tiers-ordre, décidé à avoir un collège libre aux portes de Paris, vint l'installer ici même, dans l'ancien château de Berthollet à Arcueil, et le P. Gaptier dut quitter définitivement celte fois sa chère maison d'OuUins, pour venir affronter tous les hasards, et supporter toutes les fatigues d'une entreprise dont les débuts furent hérissés des plus sérieuses. difiBcultés.
Si le régime Jqui persécuta alors avec tant d'inintelligence et d'âpreté la fondation nouvelle n'était pas tombé sous le poids des revers qu'il a infligés à la France, nous lui aurions demandé un compte sévère de ses mesures tour à tour hypocrites et brutales. Mais je me souviens de la modération avec laquelle le P. Gaptier lui-même en parlait, et je n'ai pas plus de goût que lui pour appliquer aux
victimes des révolutions la maxime toute palemie du Vœ victis.
D'ailleurs, nous ne sommes pas assez ignorants de la conduite de la Providence dans les œuvres qui procèdent d'une inspiration chrétienne pour ne pas comprendre le sens de ces persécutions. Elles sont tout simplement le signe de la croix qui prédestine ces œuvres à la fécondité et à la vie. In hoc signo vinces.
Oui, si nous avions une foi plus robuste, il nous arriverait plus souvent, au milieu des luttes et des contradictions d'ici-bas, de remercier nos adversaires et nos persécuteurs de Timmense service qu'ils nous rendent.
Disons même qu'au point de vue purement iiumain la pitoyable persécution suscitée aux fondateurs du collège d'Arcueil tourna bien vite au profit du nouvel établissement.
On avait cru remporter une victoire décisive sur le P. Captier et sur ses compagnons en leur interdisant pendant près de deux années de porter l'habit de leur ordre. Cette mesquine tracasserie contribua plus que toutes les circulaires à faire connaître et estimer la maison d'Arcueil. Elle devint par cela même plus chère à tous les amis de la liberté de l'Église, et la notoriété acquise par ce moyen au collège naissant étant secondée par l'habile administration du jeune prieur, on vit
d'année en année augmenter le nombre des élèves. Ils étaient près de trois cents. Tété dernier, quand la guerre vint à éclater.
C'est donc ici, mes frères, que le P. Captier, formé successivement à OuUins et à Sorèze, d'abord comme élève et comme maître, à la vie du collège chrétien, puis à OuUins encore pendant six ans comme directeur, a passé les huit dernières années de cette vie si courte et si pleine. Consummaius in breviy explevit tempora multa. (Sap. iv, 13.)
C'est ici que l'éducateur s'est révélé dans toute la richesse de ses facultés, grandissant chaque jour avec l'expérience et le travail.
C'est ici qu'au nom de son œuvre particulière, et au nom des intérêts généraux de la liberté religieuse, il a pris part aux luttes contemporaines.
C'est ici enfin que, sous ce labeur dévorant d'activité extérieure, mise au service d'autruî avec une générosité qui ne calcula jamais avec la fetigue, et dont la niesure, pour rappeler un beau mot de S. Bernard, fut de se donner sans mesure, c'est ici qu'il poursuivit ce travail intérieur de la sanctification religieuse, et ce merveilleux renouvellement de l'âme où réside le secret de Téternelle jeunesse et de l'éternelle fécondité des saints. Qui intus estf renovatur de die in diem. (II Cor. iv, 16.)
Jusqu'à présent, je n'ai tracé que l'esquisse extérieure de la vie du P. Captier. Il faut maintenant
dans ce cadre mettre son âme, son âme vivante, sa pensée, son cœur, ses sentiments, ce qu'il était pour les hommes, ce qu'il était pour Dieu; travail considérable destiné, malgré tout, à demeurer toujours incomplet : car, si connues que nous puissent être les âmes, il y a toujours en elles un sanctuaire plus intime dont Dieu seul a la clef, et où il n'est donné qu'à son esprit de pénétrer, à son œil de voir, à sa science infinie déjuger. Homovidet ea quœ parent : Dominus autem intuetur cor. (IReg. XVI, 7.)
Déjà cependant, et sans aller jusqu'à ces dernières profondeurs où « le Père qui voit dans le secret (1) » peut seul descendre, que de beaux traits vous pourrez admirer dans la physionomie intellectuelle et morale du P. Captier, et comme une fois de plus nous serons justifiés de demander par quel douloureux mystère un tel homme nous a été sitôt ravi I Ut quid perditio hœc?
Des idées aussi justes [qu'élevées sur le ministère de l'éducation; l'intelligence très-nette de ce que les besoins particuliers de notre temps avaient droit d'attendre de ce ministère; les sollicitudes les plus cordiales unies à une grande fermeté de direction ; le respect le plus sincère et l'amour le plus tendre de cette jeunesse à laquelle il avait consacré
(I) Pater ^ qui videt m àbiconiito, (Mattr. VI, 14 )
sa vie; la poursuite constante de Tidéal, mais sans utopie ; et le mélange le plus heureux d'esprit positif et d'enthousiasme : j'espère ne pas me tromper en résumant par ces traits les souvenirs que le P. Captier nous laisse comme éducateur de la jeunesse.
Ce qui me frappe d'abord en lui, et ce que je voudrais mettre en relief, c'est l'idée qu'il s'était faite du rôle de la famille dans cette œuvre de l'éducation, à laquelle malheureusement si peu de parents ont songé à se préparer d'une manière sérieuse quand Dieu leur envoie des enfants.
Un écueil auquel n'échappent pas toujours ceux qui s'occupent de l'éducation publique, c'est de ne pas se rendre un compte exact. des droits imprescriptibles de la famille et de ne faire à ces droits qu'une place très-insuffisante. Depuis ces constitutions célèbres de la Grèce qui déniaient aux parents, pour le transférer exclusivement à l'État, le droit d'élever leurs enfants, jusqu'à ces modernes instituteurs de la jeunesse imbus, à leur insu, des préjugés de ce socialisme pratique trop souvent ceux qui se dévouent au ministère de Téducation publique oublient que leur mission n'est nullement de supplanter la famille* mais seulement de la suppléer ou de la compléter.
On relègue alors à l'arrière -plan, comme un
rouage inutile, ou même nuisible, raction des pères et des mères. On travaille sans eux ; on habitue les enfants à se passer d'eux, et par là on s'expose au risque presque inévitable de faire une œuvre factice, sans profondeur, sans vie réelle; parce que, après tout, si le collège est l'auxiliaire souvent indispensable, presque toujours utile de la famille, ce n'est cependaut qu'un auxiliaire. L'enfant même qui y demeure le plus de temps, n'y passe pas plus de huit ou dix années de sa vie. Or, quand l'œuvre du collège est finie, il n'est pas bon que le jeune homme se soit habitué à vivre complètement en dehors de l'action de sa famille. On voit assez les inconvénients qui peuvent en résulter pour ces années dangereuses où il n'appartient qu'à la famille de guider l'étudiant à travers les écueils nombreux de nos grandes écoles.
Sur ce point capital, le P. Gaptîer avait les idées les plus justes. C'était un des principes fondamentaux de son système d'éducation que l'école n'est qu'une extension de la famille ; qu'il y faut faire régner l'esprit de femille, et qu'enfin lé travail et le dévouement des éducateurs professionnels ne dispensent nullement la famille de la part inaliénable qui lui revient dans l'œuvre de réducation.
« Nous prêtres, disait le P. Gaptier en 1860 (1)>
(1) De VEcole libre. DiflO. du 8 août ISCO.
« revêtus d*un caractère sacré, nous respectons « rinviolable mission de là famille. Nous lui avons « été donnés pour la soutenir par la foi et par les • sacrements, pour la relever de ses faiblesses, pour « lui rappeler son origine divine et ses devoirs sa- « crés. Nous sommes ses aides légitimes, et c'est « à ce titre que nous acceptons le pénible ministère « de l'enseignement.
« L'école pour nous n'est qu'une continuation « ou une extension de la famille. Nous y recevons « l'enfant pour nous dévouer à lui en l'aimant, pour « l'élever et le grandir, faire de lui un homme et le •c rendre alors à qui nous l'a confié. [L'école ainsi « conçue doit avoir comme la famille un intérieur a doux, gracieux et égayé, un intérieur où la loi du « travail et de l'obéissance soit adoucie par les plus « douces affections, parles fêtes les plus épanouies. m II faut à l'école un nom, des souvenirs, des sym- « pathies, un honneur domestique, qui relient tous « les membres en un même corps solidaire. »
Et la première fois qu'il prenait la parole devant les parents auxquels il devait le premier recrutement du collège d'Arcueil, c'était pour insister de nouveau sur cette déclaration de principes, et dire avec plus d'autorité encore qu'en 1860 :
« Soyez assurés de ma respectueuse admiration « pour l'action bienfaisante de la famille. Loin de « la combattre, je l'étudié religieusement afin de
« rimiter. Quatorze années passées dans les travaux « de l'éducalion m'ont surtout appris que, pour « faire du bien à l'enfance, il faut avoir devant les •c yeux ce tout divin modèle. La vie de collège sans « esprit de famille est une vie contre nature, une vie « douloureuse et funeste, qu'il serait coupable d'im- « poser à un seul enfant. Un homme qui veut diriger « des enfants doit sonder sa conscience, voir nonce seulement s'il a la science, Tactivité, le dévoue- « ment, mais encore s*il porte en son cœur le feu « sacré d'une vraie et pure tendresse. Aussi ne « parlé-je point du collège comme d'un remplaçant « de la famille; le collège doit en être le serviteur, « l'associé et l'ami (1)/»
Cette grave question des' rapports entre le collège et la famille lui tenait tant à cœur qu'en 1869 il y revint encore, et consacra à Yesprii de famille tout le discours prononcé à la distribution des prix du 6 août.
Si le P. Gaptier comprenait et respectait mieux que personne les droits de la famille dans l'œuvre de l'éducation, on peut dire qu'il en revêtait tous les sentiments et toutes les sollicitudes à l'égard des enfants confiés à ses soins. C'est du reste une des plus touchantes et des plus divines manifestalions de l'esprit nouveau apporté dans le monde
(1) U ColUge ckréUin devant la êociété moderne, p. 8. 1864.
par le christianisme, que ce sentiment de la paternité des âmes, toujours vivant dans la mystérieuse fécondité du sacerdoce, depuis le jour où, des entrailles émues de l'apôtre S. Paul, s'échappa ce cri d'une tendresse inconnue au vieux monde, et fidèlement transmis depuis de génération en génération : « Mes petits enfants, que j'enfante de « nouveau jusqu'à ce que le Christ soit formé en « vous : Filioli, quos iterum partitrio donec for- « metur Christus in vobis, » (Galat. iv, 19.)
Aussi, écoutez avec quelle affection inspirée par la foi le P. Captier parle de cette jeunesse! Pour lui ce ne sont pas seulement des élèves, ce sont des enfants, ses enfants, et plus que cela encore pour ce maître, pour ce père en qui semble revivre la tendresse du Sauveur Jésus à l'égard de ces petits qu'il aimait à bénir : ces enfants, ce sont de petits envoyés du bon Dieu, expression naïve qui revient plusieurs fois dans ses discours et où se révèle toute son âme (1). En effet, c'était de Dieu luimême, par la famille, qu'il estimait tenir ces petits êtres, si grands aux yeux de l'homme qui pense à l'avenir, plus grands encore aux yeux du chrétien
(1) De VEcole libre, p. 11. 1860. le Collège chrétien, p. 5. 1864 Disc, de 1867, p. 15. « Je suis, disait le P. Lacordaire, attendant •pendant Tautomnede 1854 la rentrée du collège de Sorrèze, je suis comme un père de famille qui a embelli la demeure de ses enfants, «t qui attend avec impatience l'heure de les en faire jouir, (Cité par U.P. Ckocarne dans sa Vie du P, Lacorinire, p, &89 de la 4" édition).
qui règle ses idées par les principes de la M, Aussi, avec quelle tendresse de cœur, avec quelle délicatesse de piété il les aime ! Nous citoi» souvent l'exemple du père d*Origène, baisant avec respect la poitrine de son en&nt endormi dans son' berceau, et vénérant dans ce petit cœur d'enfent le sanctuaire vivant du Saint-Esprit. N'est-ce pas le même sentiment qui parle par la bouche du P. Captier(l)?
« Le prêtre qui s'essaie à sa mission d'enseigner « se tourne naturellement vers les aimables petits a auditeurs dont les anges voient la face de Dieu u dans le ciel. L'enfance, revêtue des dons de Diea • comme d'une parure immaculée, est à ses yeux « l'espérance du monde, la consolation des maux « présents, l'objet de la plus tendre complaisance •• de l'Église. Aussi rien ne me touche comme de me « sentir appelé à passer ma vie parmi les en&ntSi « rien ne me parait beau comme de leur apprendre « qu'ils ont au-dessus delà famille, au-dessus de la « patrie, une mère surnaturelle, l'Église, qui lésa « enfantés dans la douleur et qui bientôt s'ap^miera « sur leur amour. »
Mais cette tf ndre$se surnaturelle pour les en* fants est une tondreââe virile, exempte de ces faiblesses qui, trop souvent hélftsl au sein delà
Éstmille naturelle, compromaltent avec Taulorité des éducateurs l'œuvre de Téducation, et par de molles complarsances pour des défauts qu'on n'a pas eu le courage de combattre, préparent tant de déboires à Tenfant trop justement appelé tnfant gàxé.
L'esprit de famille au sein du collège chrétien n'excluera donc nullement l'action d'une discipline vigilante, ferme, même austère (1). Au lieu d'à* mollir l'enfant par ces gâteries malsaines qui provoquent Téclosion et les progrès lamentables de Tégoïsme et de la sensualité, on l'habituera de bonne heure aune vie laborieuse, contenue, sobre, réglée.
Mais ici se présentent deux écueils.
Le premier consiste à appliquer cette discipline avec une si inexorable symétrie et quelque chose de si impersonnel que le collège ne soit qu'un pas* tiche de la caserne (2).
« Les hommes ne se conduisent point de cette « manière, et jamais nous ne nous résigaerions à «cette gymnastique douloureuse où tout serait « contrainte et violence* Les hommes se groupent « en familles; ils ne s'alignent point comme des « chiffres ; l'ordre parmi eux n'est pas un simple « rapprochement, mais bien un accord des volontés
(1) X)« VEtolt libre, p. 1S. De VEeprit 4» fatnilU, pp. 35 et 36.
(2) De VEcole libre, i^. 15 et 16.
« qui se plient libirement sous une autorité aimée et « respectée. »
Ije second écueil à éviter dans cette disciplina, c'est de l'établir tellement méticuleuse, prévoyante, universelle, détaillée, de la composer de tant de milliers de petits rouages, qu'à aucun instant, pour ainsi dire^ pendant les huit ans de sa présence au collège, l'enfant n'ait à faire acte de conscience personnelle, et que l'accomplissement de ses devoirs lui soit toujours, non-seulement indiqué, mais imposé par l'obligation matérielle de ne pouvoir pas s'y soustraire.
Avec un tel système, on peut former des auto-^ mates irréprochables; mais fait-on des hommes? A ces conditions, on obtient des résultats relalife et négatifs dont on pourrait s applaudir, si toute la vie de l'écolier devait se renfernaer dans le collée, mais qui l'exposent à des épreuves redoutables, lorsqu'à dix-huit ans il devra passer tout d*ua coup, sans transition, de ce régime de compression perpétuelle à la nécessaire et périlleuse liberté de la vie d'étudiant.
Le P. Gaptier avait compris ce danger, et tout autre à ses yeux devait être la discipline à maintenir dans le collège chrétien.
« La surveillance peut empêcher le mal, mais elle « est impuissante à produire le bien. Il y a même « un péril sous cette règle minutieuse et omnipré-
« sente ; les natures faibles y pourraient perdre leur « originalité, pendant que des caractères plus fiers, « mordant le frein, se formeraient à une indépen- « dance plus dangereuse que celle que nous avons « la prétention de corriger (1). »
La vraie discipline est donc celle qui, en prévenant par de sages précautions la naissance du mal, se préoccupe en même temps d'initier les jeunes gens au bon et viril usage de leur liberté. Car enfin, encore un coup, ce ne sont pas des machines dont on pourra toujours faire mouvoir les rouages avec ordre et méthode; ce sont des êtres personnels et responsables, qu'il faut préparer de loin à la redoutable et inévitable épreuve de la liberté.
« L'exercice de la liberté, disait éloquemment le « P. Captier dans son discours de 1868, c'est si a grand, si beau, si fécond 1 La liberté est une si « sainte chose qu'elle commande un grand respect à « quiconque en parle ! Elle est ce qui nous perd,
(1) Dans ces paroles si sensées, le P. Captier s'est-il Boav^nu de ces ▼ers de Térenoe :
Malo coaotus qui saum officitun facit Dùm id resoitum iri crédit, tantisper cavet ; Si sperat fore clam, rursum ad ingenium redit. Quem bénéficie adjungas, ille ex anime facit. Studet par referre, praesens absens idem erit. Hoc patrinm est, potins consnefacere filium Sua sponte recte facere, quam aliène meta. Hoc pater ac dominus interest; hoc qui nequit, Fateatar nescire imperare liberis.
(Tbh. AMph, ait. I, so. !•)
« maïs elle est aussi ce qui nous sauve, elle est le « trait distinctifde notre race, elle est ce qu'il importe « surtout d'éclairer, de sauvegarder et de rendre « fort dans le jeune être qui va devenir un homme. « Donc,j'ai raison de le dire, il y a pour Tenfant que « nous élevons lin véritable exercice de la liberté. « Cet enfant ne doit pas être plié sous une aveugle « contrainte, il doit au contraire apprendre à déli- « bérer sa vie, il doit être exercé à discerner et à « choisir entre le bien et le mal, entre un bien plus « élevé et un autre de moindre valeur (1). »
Delà, dans cette discipline du collège chrétien, celte place faite au sentiment de Thonneur, substitué, pour la direction morale des plus dignes parmi les plus grands, à la crainte des punitions; de là, à l'instar de ce qu'il avait vu pratiquer à Sorèze, sous les yeux du P. Lacordaire, et enharmonie avec une idée déjà exprimée par l'homme qu'on peut bien appeler l'éducateur le plus consommé de ce siècle, Mgr l'évèque d'Orléans, l'établissement de cet Institut ou section d'honneur, dans laquelle l'action des surveillants est d'autant moindre que devient plus grand et plus sérieux le contrôle exercé par lo» membres de PInstîtut sur eux-mêmes.
Où réside d'ailleurs la véritable force d'un sys-
(1} Diçç. de 18C8, p. 11.
tème disciplinaire? Beaucoup moins dans les règles qui le composent que dans l'autorité morale de ceux qui l'appliquent. Après tout, la discipline extérieure et matérielle n'est qu'un mécanisme. L'âme de ce mécanisme, c'est le maître, c'est l'éducateur lui-même. Le jour où vous introduiriez dans certain collège le respect pour ceux qui sont chargés d'appliquer la discipline, et où ce respect aurait pour fondement solide leur valeur morale, vous auriez, sans avoir touché à aucun détail du règlement, opéré dans ces maisons la plus radicale et la plus salutaire des révolutions. C'est qu'en effet les enfants ont, bien plus qu'on ne le croit, le sentiment, ou, si on le veut, l'instinct de la beauté morale. Ils peuvent se courber sous une règle de •fer : ils ne se soumettent d'esprit et de cœur à l'autorité que si cette autorité s'impose d'elle-même par ce je ne sais quoi dont il est malaisé de donner une défini tipn, mais que connaissent bien to\is ceux qui ont affaire aux hommes pour leur commiander. C'est ce qu'on appelle le prestiye, ce prestige dont le P. Captîer disait avec tant de raison qu'il n'est durable que s*il est le fait d'une vertu élevée {{).
Oui vraiment, répétons-le, avec cet éducateur si expérimenté, l'enfant a surtout besoin de sentir
(1) Discours de 1860, p. 18.
la supériorité morale : le terre à terre est mauvais pour lui{l).
Le terre à terre^ messieurs, ce n'était pas ce que la jeunesse avait à redouter sous la direction de ce religieux, si plein des exemples, des traditions et de l'esprit du P. Lacordaire !
Un mot du reste aurait suffi à vous montrer la haute idée que se faisait le P. Captier de l'œuvre de l'éducation et des qualités qu'elle exige de l'éducateur. Ce mot, qui pourrait le redire et l'entendre sans une profonde émotion, quand on pense au commentaire dont il a été suivi ?
Familles chrétiennes qui aviez confié au P. Captier ces enfants, trésor sacré de votre tendresse; enfants qui, sous la direction d'un tel maître, appreniez à devenir des hommes dé foi et de bons . citoyens, sachez à quel prix ce maître estimait son ministère, et le cas qu'il faisait de la mission dont il s'était chargé par amour pour Dieu et pour vos âmes.
* Il faudrait avoir vécu plusieurs vies, disait le P. Captier il y a onze ans, IL FAUDRAIT AVOIR PASSÉ PAR LE MARTYRE POUR DE- VENIR UN MAITRE PARFAIT (2). «
Ces paroles, depuis le 25 mai 1871, il me semble les lire, écrites de son sang, au fr.ontispice de cette
(1) Digooun de 1864, p. 10.
(2) Discouri dd 1860, p. 19.
maison, où il avait mis toute son âme < Ces paroles, j'en suis sûr, demeureront sacrées, comme le testament d'un martyr, dans les traditions du tiersordre enseignant.
Quant à vous, jeunes gens, jusqu'ici le P- Captier avait été votre maître par les exemples de sa vie, et quel maître, vous ne l'oublierez jamais! mais, par les enseignements de sa mort, il est devenu et il restera pour vous un maître plus parfait. Ce cri de foi et d'amour qu'il a jeté en recevant la première atteinte des balles meurtrières : Souffrons pour le bon Dieu, vous en ferez votre devise, et dans toutes les circonstances diflBciles de la vie vous direz : Travaillons, combattons, souffrons pour le bon Dieu ! Toujours inspirés par cette noble et sainte mémoire, grandissant, comme s'il était encore avec vous, sous les yeux des dignes héritiers de ses pensées et de son cœur, vous serez vous-mêmes les témoins vivants de la vérité de cette parole. Pour répondre au dévouement de celui qui ambitionnait de passer par le martyre afin de devenir un maître parfait, au nom du douloureux martyre qu'il a réellement consommé, vous à votre tour, vous jurerez de devenir des hommes, des citoyens, des chrétiens parfaits ; et vous tiendrez votre serment 1
Je suis resté trop longtemps peut-être dans l'en-
ceinte de ces collèges d'Oullins, de Sorèze, d'Aircueil. Je ne le regrette pas. C'est dans ce cadre, en apparence si étroit et si modeste, qu'il convenait surtout de remettre, pour l'étudier, la vie du P. Captier. Puis, en le laissant parler lui-même devant vous du ministère de Péducation, j'ai, ce me semble, mieux fait connaître cette belle âme que par les plus magnifiques éloges.
Je dois cependant indiquer, ne fût-ce qu'en passant, la part prise parle P. Captier aux luttes extérieures et publiques relatives à la liberté de l'enseignement. Là encore, il se retrouvait à la fois Témule, le continuateur de son maître bien-aimé. Le P. Lacordaire n'avait-il pas attaché son nom au souvenir de cette petite école qu'il avait fondée en 1831, avec son ami Charles de'Montalembért, quand ces deux hardis jeunes gens s'étaient lancés les premiers dans la bataille, et avaient arboré le drapeau autour duquel depuis devaient se rallier tant d'illustres chrétiens ?
De 1831 à 1870, cette liberté, dont on peut dire, comme de beaucoup d'autres, qu'elle ne se donne pas, mais qu'elle se prend, avait été presque entièrement conquise par les efforts persévérants et disciplinés du parti catholique. Un point demeurait cependant encore soumis au régime du monopole, c'était le haut enseignement. En 1868, une société composée des hommes les plus compétents sur
cette question se constituait pour revendiquer cette dernière liberté, et ne plus laisser subsister aucun des griefs légitimes des pères de famille. Le P. Gaptier avait sa place marquée d'avance dans la Société générale (T éducation et d* enseignement, à côté des champions les plus connus et les plus éprouvés de la cause catholique. Circonstance à la fois bien douloureuse et bien honorable pour cette société, Messieurs, elle aura compté deux de ses membres parmiles victimes immolées en mai I87I, au nom profané de la liberté : le P. Gaptier, et ce regretté P. Olivaint, de la compagnie de Jésus, autrefois l'honneur de notre vieille École normale et de l'Université (1), le P. Olivaint, par qui tant de jeunes chrétiens ont été formés dans le collège libre de Vaugirard, et dont le plus bel éloge demeure dans les larmes si sincères de ses anciens disciples restés ses enfants, ainsi que dans le deuil profond de tant d'âmes auxquelles il apprenait, par ses exemples encore plus que par sa parole, à gravir vaillamment les âpres sentiers de la perfection chrétienne. Deux ans après, les exigences de l'opinion pu-
(1) J'espère que nos camarades d'Êoole tiendront à honneur de garder avec soin dans nos archives de famille le nom de ce saint religieux, comme ils ont gardé ceux du P. Pitard, de la compagnie le Jésus, du P. Hernsheim^ im des premiers compagnons du P, Laiordaire, et de bien d'autres qui sont entrés dans le clergé séculier 3a régulier après avoir brillé dans les concours de l'Ecole et de /Agrégation,
blique obligeaient enfin le gouvernement à comptei avec les justes susceptibilités des familles soucieuses de procurer à leurs enfants le bienfait de la haute éducation, sans les exposer à des périls trop évidents. Une commission était formée sous la présidence de l'illustre homme d'État que les événe. ments avaient écarté depuis vingt-deux ans de la vie publique, de cet admirable vieillard dont les révolutions et les années avaient accru l'expérience, sans rien enlever ni à la fraîcheur de son esprit ni à l'imposante dignité de son caractère. Ce fut Tinitiative de M. Guizot lui-même qui nous fit désigner, le P. Captier et moi, pour siéger, en compa^ gnie de tant d'hommes considérables; au sein de cette commission.
C'est là que le P. Captier trouva l'occasion naturelle de faire connaître ses vues sur l'éducation en général, et la manière dont il entendait en particulier la liberté de l'enseignement supérieur (1).
Je me rappelle avec bonheur ces discussions si consciencieuses dans lesquelles, venus des points les plus divers de l'horizon de la pensée, des
(1) Les travaux de cette Commission n'ont pas toujours été jugés au dehors avec une équitable appréciation des difficultés de toute sorte au milieu desquelles il fallait rédiger un projet de loi. H est facile de décréter la perfection absolue quand on légifère dans un article de revue ou de journal. Ce n'est pas toujours aussi aisé quand il faut descendre sur le terrain de ki pratique et préparer un projet qui ait quelque chance d'être discuté sérieusement dans ces assembÛç§ politiques* où se trouvent de si grandes divergences de coavictions,
hommes de bonne volonté cherchaient à s'éclairer et à se convaincre, se combattant souvent avec une souveraine énergie, mais toujours avec ce respect sincère des opinions d'autrui, qui est la première condition de toute polémique sérieuse et profitable.
Je suis assuré de n'être démenti par aucun de nos éminents collègues d'alors, si j^aflBrme que le P. Captier avait, dès les premiers jours, conquis au plus haut degré l'estime et la sympathie de tous. Au sein de cette commission réunie pour faire une loi de liberté, son habit, à lui tout seul, était une liberté, pour rappeler un mot du P. Lacordaire qu'il aimait à citer.
Dans les graves discussions où nous étions nécessairement engagés, sa polémique fut toujours marquée au cachet de la simplicité, de la distinction et d'une charité qu'on sentait venir du cœur. Et si nous devons rendre cet hommage à ceux des membres de la commission qui paraissaient les plus étrangers à notre Credo ^ qu'ils surent toujours, avec un soin délicat, éviter toute parole blessante, toute allusion inopportune, eux, de leur côté, auraient pu dire avec quelle parfaite convenance, avec quelle élévation dans les sentiments, quelle courtoisie dans le langage, le P. Captier savait dis-: cûter et combattre les idées de ses adversaires.
C'est pendant ces trois mois que j'eus le bonheur d'approcher le P. Captier de plus près, de pénétrer
plus avant dans son intimité, de faire plus complètement connaissance avec toutes ses qualités d'esprit et de cœur. Il nous apparaissait dès lors comme un des hommes que la Providence avait le mieux préparés à soutenir, à défendre, à honçrer parmi nous le drapeau de l'enseignement libre et chrétien.
Il en eût été ainsi assurément, si Dieu n'avait eu , sur lui des vues plus hautes, en le prédestinant à la mort des martyrs.
Jusqu'au dernier instruit, le P. Captier ne cessa de répondre avec la plus admirable fidélité à sa triple vocation de prêtre, de religieux et d'éducateur.
Prêtre, et animé de cette charité qui ne brille jamais d'un plus vif éclat que dans les calamités publiques, il avait, dès.les oommencegients de nos désastres, transformé en ambulance lo collège d'Arcueil et mis sa personne, avec celles de ses frères, au service des blessés.
Éducateur, il avait dès le mois de mars rappelé autour de lui ses élèves, ou, pour parler selon son cœur, ses enfants, et on allait recommencer le cours régulier des études lorsque éclata l'ignoble révolution qui devait nous infliger tant de hontes et faire couler tant de sang.
Religieux, il avait employé les rares loisirs de cet hiver à écrire pour le tiers -ordre de Saint- Dominique une sorte de directoire où il exposait les
points principaux de la règle, et s'attachait à en faire ressortir Timportance. Ces pages inachevées resteront dans la famille religieuse du tiers-ordre enseignant comme un souvenir vivant de tout ce que le P. Captier avait de sollicitudes pour le progrès spirituel de ses frères et le sien propre. Elles montreront combien cette âme était jalouse de cette perfection intime qui est la vie véritable des œuvres extérieures, et la part principale que Dieu se réserve dans l'existence de ceux qui se sont consacrés à lui (1).
Puisque je suis amené à parler ici de la vie religieuse, il m'est impossible de ne pas dire au moins quelques mots, au nom d'une amitié de dix-sept ans, de ce Père du grand ordre qui remplissait à Arcueil les fonctions d'aumônier, et qui a trouvé la mort le 25 mai à côté du. P. Captier, dangla même scène de massacre et d'horreur^
Oui, je tiens à nommer ici, avec un sentiment tout particulier de respectueuse sympathie, le P. Bourard, un des premiers compagnons du P. La cordaire, une des premières pierres de la restaur:tion de l'ordre de Saint-Domînique en France. IJI je ferai hardiment à son sujet cette question, qu vous donnera la juste mesure de la perte qu'a ftiite
(1) C«i pages sur la vie religieuse ont heureusement* ëcbappé h rindigne pillage auquel les fédérés se sont livrés le 19 mai, après avoir e^valii le collège d* Arcueil.
en sa personne le collège d'Arcueil : « Qui a connu le P. Bourard, et ne Ta pas aimé? »
Pour moi, si jamais quelqu'un m'a donné l'idée de ce que nos cloîtres du moyen âge renfermaient de simplicité, de fraternité chrétienne, de spirituelle et franche gaieté, fleurs délicieuses croissant spontanément dans le sol profondément labouré des plus austères vertus monastiques, sorte de manteau charmant jeté sur les âpres pratiques de la pénitence, c'est bien cet avocat de Paris qui, en 1841, passa les monts pour aller faire avec le P. Lacordaire son noviciat de dominicain à la Quercia, et qui, tout rempli de l'esprit théologique de son ordre, plus thomiste, si je l'osais dire, que ne Teùt été S. Thomas vivant au xix* siècle, nous semblait parfois un contemporain de S. Louis égaré dans notre société moderne.
Cher P. Bourard ! quels délicieux moments j'ai passés avec vous à Rome, dans l'hiver de 1857, en compagnie d'Henri Perreyve, notre guide au milieu de ces ruines qu'il connaissait si bien, qu'il aimait si passionnément, qu'il commentait avec une éloquence si émue ! Tantôt, vous nous receviez dans votre petite cellule de la Minerve, tantôt, avec vous, nous visitions sur le n:ont Aventin ce couvent si pittoresque de Sainte-Sabine, ce jardin en terrasse du haut duquel nous apercevions la coupole de Saint-Pierre, et cet oranger légendaire
de S. Dominique dont le tronc, vieux de six siècles, avait produit, dans Tannée même où le P. Lacordaire rétablissait votre ordre en France, un nouveau et vigoureux rejeton:
D'autres parleront avec plus de compétence que moi des efforts faits par le P. Bourard pour perpétuer et rajeunir la tradition de renseignement thomiste au sein de la famille dominicaine. Si j'invoquais les souvenirs des fidèles évangélisés souvent par le Père dans les paroisses de la Madeleine et de Saint-Roch, ils diraient combien ils étaient captivés par cette parole simple, vivante, pratique, souvent familière et originale, toujours fécondée par la méditation de l'Écriture et des saints docteurs (1). J'ai su combien cette prédication, qui ne visait en rien aux prétentions de la grande éloquence, était appréciée par un des hommes assurément les meilleurs juges en pareille matière. Vous avez nommé avec moi, et avec moi salué en passant, ce noble et énergique vieillard, cet orateur encore si plein de flamme et d'élan, ce prêtre en qui l'amour de Jésus- Ghrist et des âmes avait fait une jeunesse que les années n'avaient pas su glacer, ce modèle des curés
(1) Les plus anciens de mes confrères de l'Oratoire garderont toujours avec moi le souvenir de la retraite que le P. Bourard vint nous prêcher au mois d'octobre 1854. Il y développa avec un à -propos plein de délicatesse les magnifiques enseignements du cardinal de BéruUe et du P. de Condren sur le sacerdoce et sur l'esprit propre de l'Oratoire.
que sa paroisse pleurera longtemps, et dont die se souviendra toujours, un de ceux qui tiennent une des places les plus considérables dans le sanglant martyrologe de l'Église de Paris en 1871, M. Deguerry. Oui, M. Deguerry, cet orateur consommé, cet apôtre qui savait si bien quel genre de parole convient aux âmes pour les instruire et pour les édifier, aimait à confier au P. Bourard la chaire de son Église, assuré d'avance que ses paroissiens y viendraient toujours trouver un enseignement solide et de profitables leçons.
0 Dieu, mes frères, à mesure que j'avance dans ce discours et que je regarde de plus près les mérites de nos victimes, les services immenses qu'elles avaient rendus à la religion, ceux qu'elles lui promettaient encore, je ne puis m'empêcher de répéter cette plainte : Ut quid perditio hœc ?
Pourquoi ces hommes apostoliques nous ont-ils été enlevés ? Pourquoi les avons-nous perdus ?
Et tandis que je formule cette plainte au nom de TEglise, au nom de la société, devant les cadavres défigurés du P. Gaptier, du P. Bourard, des PP. Delhorme, Goterault, Ghatagneret, d'autres cœurs la répètent au nom de sentiments que la religion respecte et consacre, puisque c'est elle qui, au nom de Dieu, bénit et fonde la famille. Ces maîtres laïques, MM. Voland, Gauquelin, Petit, ces serviteurs in-
carcérés avec les religieux d'Arcueil et frappés à côté d'eux dans la journée du 25 mai, ils avaient des mères, des sœurs, des femmes, des enfants ! A Dieu ne plaise que dans ce discours j'oublie le plus humble d'entre eux, et que je passe, sans leur exprimer mes plus respectueuses condoléances, devant leurs familles en deuil ! Nous aussi, nous nous associons à cette douleur sacrée ! Ce n'est pas seulement des hommes publics marqués pour un rôle considérable dans l'Eglise et dans l'État qu'il est permis de se demander pourquoi ils ont été sitôt ravis. Vt quid perditio ^<ec? Mais la pauvre mère qui pleure dans un fils ses plus chères espérances, la veuve qu'une mort prématurée prive de son soutien le plus assuré, les petits enfants qui auront à peine cordu le nom de leur père, ah ! tous ceuxlà peuvent-bien gémir devant Dieu, en présence de Celui qui, dit l'Écriture, voit descendre une à une, sur les joues humides de la veuve, les larmes de sa douleur (1), et qui prend en pitié plus que personne le délaissement des pauvres orphelins.
Mais, après m'être associé du fond de mon âme à des douleurs si sacrées, après avoir pratiqué cette parole si compatissante de l'apôtre S. Paul, cette parole si visiblement inspirée par le Dieu de toute consolation : « Pleurer avec ceux qui pleurent, fltre
(1) tccli, xxxT, 18.
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« cum flentibus (i), » je ne dois pas oublier une autre partie e&sentielle de mon ministère.
Si le prêtre a reçu Tonction pour consoler et guérir les cœurs brisés, il a aussi reçu rintelligence d'en haut pour la communiquer à ses frères. Il leur doit compte de sa foi pour relever et consoler la leur, et s'il partage volontiers leurs larmes dans les moments cruels de la vie, c'est pour avoir le droit de leur dire avec S. Paul : « Ne vous attristez pas « comme ceux qui n'ont pas d'espérance : Ut non. • contristemini sicut etceteri qui spem non habent, » (I Thess. IV, 12.)
Oui, en présence de cette sanglante tragédie, devant ce massacre barbare, en face de ces cadavres sur lesquels s'est exercée, même après la mort, la rage des bourreaux, le cri instinctif de la nature est de se plaindre. Ut quid perditio hœc ?
A la foi maintenant de se recueillir et de percer ce mystère ; à la grâce de répondre à ce gémissement de la nature ; à la religion, et à ses immortelles espérances de nous expliquer le sens de tant de douloureux sacrifices.
« Le Christ est ma vie et la mort m'est un gain, » disait Tapôtre S. Paul, dans un de ces élans d'en-
(1) Rom, xu, 1&.
Ihousiasme sacré qui permettent parfois à l'âme de se séparer absolument de toutes les choses créées et d'atteindre les divines réalités du monde de la foi: Mihi vivere Christus est et morilucrum. (Phil. I, 21.)
« La mort m'est un gain, » c'est la parole qu'il me semble recueillir sur les lèvres glacées de nos martyrs ! Et il me parait impossible de ne le pas comprendre, si on examine leur mort à la lumière des enseignements du christianisme.
La voix auguste du souverain pontife l'a déclaré à propos de notre illustre archevêque, si mystérieusement associé aux souffrances et à la gloire de son prédécesseur, Mgr Afifre, d'héroïque mémoire, ceux-là peuvent être appelés martyrs qui ont souffert l'emprisonnement et la mort en haine de Dieu, en haine de la religion, en haine de Jésus-Christ (1).
Tel a été le privilège de nos chers dominicains et de leurs compagnons. Oui, c'est vraiment en haine de l'idée religieuse qu'ils ont été arrêtés et massacrés; et, comme tous ont fait à Dieu et à Jésus-Christ rhommage de leur vie, il faut dire avec un illustre évêque, appelant son peuple à rendre avec lui un solennel hommage à Mgr Darboy, que • tous se sont relevés avec la même palme dans la « main, avec la même couronne sur le front (2). »
(1) Voir la Semaine religieuse de Paris, n^ du 24 juin, p. 489.
(2) Mgr Pie, évêque de Poitiers. Lettre circulaire du 9 juin WU
Cherchez d'ailleurs, mes frères, quel genre de mort aurait pu réunir à un plus haut degré les conditions les plus favorables pour paraître avec assurance devant le tribunal de Dieu.
Ces conditions, je les réduis à quatre principales : la foi, la pénitence/ la charité, la soumission à la volonté divine.
La foi, est-il nécessaire de faire remarquer de. quel éclat elle resplendit au milieu de cette terrible épreuve? Cherchez donc dans ces hommes que Ton conduit à la mort la plus inopinée, la plus injuste, la plus cruelle, cherchez donc à saisir un instant de trouble, d'hésitation, de défaillance. Ils ont, devant ce mystère effrayant de la mort, cette sérénité imperturbable de la foi qu'a chantée leur grand docteur S. Thomas d'Aquin, en face des ombres adorables de l'Eucharistie :
Ad firmandom oor sincerom Sol» fidei suffioit.
Prœstet fides supplexnentom Sensntun defectnil
Au mérite de la foi se joint dans nos chères victimes celui de la pénitence, et de quelle pénitence I Un saint docteur Ta dit, les âmes les plus religieuses, les cœurs les plus fervents, peuvent difficilement ne pas recevoir quelque souillure, au moins légère, de leur contact forcé avec la poussière
de ce monde : Neces'se est de mundano pulvere etiam religiosa corda sordescere. (S. Greg. M.)
Maïs quoi de plus efflôace pour faire disparaître cette poussière, et pour rendre à ces âmes toute la splendeur de l'innocence, surajoutée aux mérites laborieusement acquis d*une vie de luttes, que cette pénitence d'une mort si tragique et si héroïquement acceptée ? Arrestation injuste, captivité rigoureuse, privations inouïes, ignobles outrages, oui, en vérité, ils ont souffert mille morts avant le coup définitif qui les a immolés et délivrés.
Or, quels mérites dans chacune de ces souffrances de rame et du corps sî vaillamment et si pieusement supportées, en union avec les souffrances de l'adorable victime! Quelle source abondante d'expiations dans cette semaine de captivité qui a préparé nos amis à ce passage suprême! Ajoutez à toutes ces dispositions déjà si rassurantes, l'inappréciable bienfait de la confession qu'ils ont pu faire, de l'absolution qu'ils ont reçue quelques instants seulement avant d'être assassinés, et ditesmoi si on peut imaginer des conditions plus favorables pour franchir sans terreur le terrible passage, et pour se présenter avec une humble confiance devant le souverain juge? Oui, en vérité, pour des âmes ainsi préparées, la mort est un gain, mihi mori liicrum.
Voici venir maintenant, pour couronner l'œuvre
de la foi et de la pénitence, la reine des vertus, la * charité, major autem korum est caritas (I Cor, XIII, 13); la charité, c'est-à-dire l'amour de Dieu par-dessus toutes choses, et l'amour du procham . à cause de l'amour de Dieu; et l'amour du prochain entendu dans le sens de l'Évangile, pratiqué avec les sentiments mêmes du cœur de Notre -Seigneur Jésus-Christ lorsqu'il disait : « Aimez vos ennemis; « faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez « pour ceux qui vous persécutent et vous ca- « lomnient. » (S. Matth. v,.44.)
Pour moi, je ne doute pas que cette charité sublime à regard de leurs bourreaux n'ait été comme le dernier battement du cœur de nos martyrs. Ils ont haï l'iniquité au nom de laquelle ils étaient immolés ; ils ont détesté l'athéisme et les instincts sanguinaires dont ils devenaient la proie ; mais je suis sûr que, dans leurs âmes, il n'y avait pour les malheureux instruments de ces passions anti -religieuses et anti-sociales qu'une immense compassion.
Ajoutez enfin à tout cela cet acte d'abandon absolu à la volonté de Dieu, qui, suivant Bossuet, renferme dans sa simplicité tout ce qu'il y a de plus excellent dans les vertus chrétiennes; cet acte, dit le grand docteur (1), qui « livre tout l'homme à
(1) Bossuet, Discours sur l'acte d^abandon,
^ Dieu, son âme, son corps, toutes ses pensées, « tous ses sentiments, tous ses désirs, tous ses « membres, toutes ses veinôs, et jusqu'à la moelle. . . « tout ce qui est au dedans et au dehors ; cet acte, « en un mot, qui donne à Dieu tout le fond de ^ rhomme, tonte sa substance, tout son être. »
Moa Dieu! mes frères, à quoi sommes-nous exposés, nous qui redoutons peut-être comme la plus terrible des calamités les angoisses d'une mort violente ? — D'abord, nous pouvons mourir à Timproviste, sans y avoir pensé, sans nous y «être préparés; nous pouvons mourir à la suite d'une de ces maladies qui, en jetant des ombres épaisses dans la région de l'intelligence, dérobent aux énergies de la volonté ses motifs les plus hauts et les plus méritoires. Et si nous n'avons pas pris d'avance la précaution si sage, si chrétienne, ' d'offrir à Dieu le sacrifice absolu de notre vie, nous courons le risque de perdre Tinappréciable bienfait de cette entière soumission à la volonté de Dieu.
Pour eux, mis tout d'un coup en face de cette mort épouvantable, ils ont tout accepté. Un fiât suprême les a remis tout entiers entre les mains de Dieu, renfermant dans cet acte tout ce qu'il y a de plus courageux, de plus sublime dans la confiance filiale, dans l'abandon quand même aux mystérieuses dispensations de la Providence. Tous ils ont pu dire avec l'Apôtre : « Scio cui credidi. Je sais à
« qui je me suis confié, » et ajouter encore avec lui : a Je suis certain qu'il me gardera le dépôt que je lui « remets. Et certus sum quia potens est deposiimi « 7neum ser^are in illum diem justus judex. » (IITim.i, 12.)
0 filial abandon à la volonté dé Dieu dans un moment où cette volonté s'exerce d'une manière si rigoureuse! Union admirable avec le SauTeur mourant en croix et remettant son âme entre les mains de son Père. Pater! in manustuas commmdo spiritummeum! (Luc. xxiu, 46.) Acte d'abandon et de sacrifice, qui vient consommer et parfaire tous les actes de foi et de dévouement de la-vie! Oui, en vérité, voilà le sceau mis à l'œuA^e de la sanctification. Voilà le consummatum est.
Certes, il ne m'appartient pas de soulever le voile redoutable qui cache à nos yeux mortels récoçomie des jugements de Dieu. Mais, instruit par les principes de la foi, guidé par les lumières que ce Dieu lui-même a daigné nous communiquer, j'ose dire et répéter que, subie dans de telles conditions, ^etle. mort, que nous pleurons justement comme une grande perte pour nous, doit être estimée comme un gain pour eux, parce que cette mort les a certaitainement mis en possession de Jésus-Christ, la vie éternelle : Mihi vivere Christus est et mort luerumi
Montons plus haut encore, mes frères 1 Ce sont
nos martyrs eux-mêmes qui nous invitent à les suivre jusqu'à ces sublimes pensées, ad perfectiora feramur. (Hebr. yi, i.)
0 Dieu! vos voies ne sont pas nos voies, et vos pensées ne sont pas nos pensées (I). Tout à l'heure j'ai gémi, j'ai crié vers vous avec cette foule émue : Ut quid perditiohœcl Avec elle, je me suis plaint de ce que nous avions perdu ! Et maintenant, oserai-je bien dire que la mort des pieuses victimes, qui est déjà un gain pour elles, est aussi un gain pour nous^ oserai-je répéter, en nous l'appliquant, la parole de S. Paul : Et mori lucrum? ^
Hé quoi! nous perdons des guides, des amis, des soutiens, des frères, des compagnons d'armes; et c'est au moment où, dans nos rangs, vient de se faire cette trouée sanglante, qiie nous pourrions penser et dire que nous avons fait un gain?
Saintes audaces de la foi, donnez-nous le courage, à moi de dire, à mes chers auditeurs d'entendre toute la vérité.
Oui, dans ce sacrifice terrible il y a un gain pour nous qui restons.
Que gagnons-nous donc à la mort de nos valeureux martyrs?
Un grand exemple qu'ils nous laissent ;
Le prix de leur sang qu'ils nous appliquent;
(1) IsàSb, lt, 8.
Le bienfiait de leut intercession qui nous est assuré.
Oui, ô mes frères dans le sacerdoce , nos martyrs de 1871 nous laissent un grand exemple.
L'Écriture nous dit que Job et Tobie furent soumis à de terribles tribulations, aân qu'ils demeurassent pour la postérité un exemple de patience : Ut posteris daretur exemplum patienCiœ ejus sicut et sancti Job. (Tob. i, 12.)
Depuis la fin du siècle dernier, le clergé de France, jouissant pour sa part des libertés publiques, n'avait plus subi l'épreuve des persécutions sanglantes. Prêtres et religieux s'étaient remis de concert au travail après les orages de la grande révolution, et les ouvriers apostoliques arrosaient de leurs sueurs les sillons laborieusement creusés dans le champ du père de famille. Mais, à part l'héroïque martyre de Mgr AfEre, il y avait longtemps que le sang des consacrés n'avait coulé sur cette terre de France.
Or, on pouvait craindre que l'esprit de mollesse, qui dissout autour de nous tant de caractères, n'eût pénétré dans le sanctuiake. On se demandait avec inquiétude s'il n'avait pas fléchi la vigueur de cet acier qui doit se retremper sans cesse dans les eaux amèresde la pénitence et du sacrifice.
D'autre part, les hommes du siècle, amenés par leur incrédulité à douter du caractère surnaturel
de notre mission, s'habituaient à nous regarder et à nous traiter comme des fonctionnaires prêchant la morale derÉvangile,aumême titre que d'autres enseignent les lettres ou les sciences. Ils perdaient de vue ce sommet âpre et ensanglanté du Calvaire, où l'Église est sortie du flanc du divin crucifié dans l'horreur d'un douloureux supplice. Grâce à nos frères immolés, le caractère essentiel du sacerdoce est remis dans une lumière que n'obscurciront plus les sophisme des préjugés et des passions. On ne nous prenait même pas pour des apôtres, et voici que Dieu nous fait l'immense honneur de donner des martyrs.
Et en même temps qu'ils rendent à l'Église de Jésus-Christ le service immense de la faire connaître avec son vrai caractère, ces martyrs nous servent de modèles. Eux se sont montrés dignes de nos aïeux de 93; à nous maintenant de nous montrer dignes d'eux.
Oui, de ce drame sinistre qui a pour théâtre la Roquette, la barrière d'Italie et Belleville, s'élève pour se faire entendre de tous, et de nous particulièrement qui portons l'honneur du sacerdoce, la grande voix de l'exemple. En subissant cette mort affreuse, le^ victimes ont acquis le droit de nous répéter ces admirables paroles du saint vieillard Eléazar : « Si je souffre généreusement et courageusement pour les lois les plus essentielles et
les plus saintes, si je sais mourir pour elles, je laisserai à la jeunesse un exemple de force : Ado* lescenttbus exemplum forte relinqiuzm, si prompto animo ac fortiter pro gravissimis ac sanctissimis^ legibus honesta morte perfungar. (IIMach. vi, 28.)
L'exemple a donc été donné ; à nous de le recueillir , Messieurs , à nous tous , qui que nous soyons. Oui , au nom de ce qu'ont soufiTert nos frères, nos amis, nos chefs, dans cette lutte effroyable, soyons décidés à tout sacrifier au devoir, tout, et la vie, s'il le faut. Pro gravissimis ac sanctissimis legibus honesta morte perfungar l
Et si Dieu nous demande pour être fidèles au devoir, non de mourir d'une mort terrible et cruelle, non de résister jusqu'au sang, nondum usque ad sanguinem restitistis, mais de faire quelque effort, de nous gêner, de nous contraindre, de nous imposer violence : oui, rappelons-nous les exemples de patience, de courage, de force, qui nous ont été donnés, et repoussons loin de nous les lâches défaillances, ut ne fatigemini animis vestris déficientes, (Hebr. xii, 3.)
L'exemple laissé après soi a une valeur morale dont la sagesse humaine elle-même reconnaît et proclame reflficacîté. Le sang versé pour une noble cause a, dans les idées chrétiennes, une eflBcacité plus décisive. Non, il n'est pas possible que le sang de cet archevêque, de ces vingt-deux prêtres, reli-
gieuxi séminaristes, et le sang de tant de bons citoyens, de tant de vaillants soldats, ait été répandu en vain I
Rien ne se perd en ce monde. Il ne se forme pas dans le calice de la plus petite fleur une seule goutte de rosée qui n'ait son application et son utilité.
Ce fleuve de sang ne peut pas avoir coulé simplement pour exciter Thorreur de tous ceux qui lisent maintenant, et qui liront plus tard, le récit de ces scènes d'enfer.
Ce sang a coulé 1 U a coulé sur les victimes, pour les revêtir de la pourpre du martyre ; mais il a coulé aussi pour nous, d'abord pour nous purifier, puis pour nous instruire.
Le Seigneur disait au meurtrier de l'innocent Abel : « La voix du sang de ton frère crie vers moi, H Vax sanguinis fratris tui clamât adme[\). »
0 France! c'est le sang des meilleurs de tes fils qui crie vers toi en cette heure. L'entendras-tu ? Croiras-tu enfin qu'il n'est pas bon de mépriser Dieu et de fouler aux pieds ses saintes lois? Croiras tu que le péché ne profite pas à la prospérité des peuples, et que tôt ou tard, quand la miséricorde n'est plus entendue, et que les hommes oublient leurs devoirs, la justice souveraine sait retrouver ses droits?
(1) Gm. \v^ 10.
L'éminent éducateur dont j'ai essayé de faire revivre la physionomie devant vous, ne se faisait point d'illusion sur les dangers suprêmes auxquels s*exposait une société affolée d'indépendance et de sensualisme»
Il gémissait d'avoir à constater jusqu'à que) point la loi du respect était oubliée parmi nous, el il disait avec autant de teistesse que de raison : « L'oubli de cette loi est la grande plaie de notre
« temps, plaie affreuse Le respect est comme
« le ciment de l'édifice social; là où il manque, « tout se disjoint et s'écroule. Aussi voyez ce que « devient le monde politique^ écoutez les grands « craquements qui font pressentir de grands mal- « heurs (1).* On croirait entendre Fénelon pressentant la dislocation de la société si brillante qui avait jeté tant d'éclat sous Louis XIV, et osant écrire en 1710 ces paroles à la fois si hardies et si justes : « La France est une vieille machine déla- « brée qui va encore de l'ancien branle qu'on lui a « donné; et qui achèvera de se briser au premier « choc (2). »
Le P. Captier ne redoutait pas moins et ne stigmatisait pas avec une moindre douleur et une
(1) Discoars prononcé en 1860 à la distribution des prizduool» lége d'Oullins, p. 24.
(2) Fénelon, Œuvres complètes. Mémoire tur les malheurs dfla France, 1710.
moindre indignation les progrès effrayants de la science matérialiste et athée, de cette science « qui, « travestissant la matière en Dieu, contraint Tâme a « n'être plus que chair et sang, et a la prétention « de changer les rayons de lumière en une boue fé- « tide (1). »
Un autre symptôme des grandes décadences nationales avait aussi attiré son attention vigilante et ému son patriotisme. Il voyait grandir Torgueil, la présomption, cette fatale présomption qui devait en si peu de temps accumuler sur la France de si effroyables désastres; et le 6 août 1869, juste un an avant la perte de notre première grande bataille, prélude de tant d'autres néfastes journées, il disait avecune sorte d'accentprophétique : « Làoùrempire te de l'homme a remplacé l'empire de Dieu, jetez « un drap mortuaire et écrivez : C'est ici le bas em- « pire, c'est la ruine (2). »
Enfin, il ne s'était fait aucune illusion sur les conséqueïices logiques des doctrines répandues à profusion au sein des classes laborieuses, doctrines qui déracinaient la foi pour planter l'athéisme, semant le vent et devant bientôt produire les tempêtes :
« Les barbares ne sont pas à nos portes, ils sont * plus près encore; ils sont dans nos cités mêmes.
(1) Discours de 1858, p. 9.
(2) Discours de 1869, p. 21.
« et rheure des justices de la Providence pourrait < se lever sur nous (1). »
Il avait dit vrai : les barbares étaient dans nos cités^ ourdissant silencieusement la plus formidable des conspirations contre tout Tordre politique^ religieux et social
Les barbares 1 plus barbares que ces Huns^ que ces Vandales, que ces pirates du Nord, que ces Sarrasins qui avaient ravagé notre vieille Gaule et notre France du moyen âgé ! Plus barbares que ces peuples infidèles auxquels Dieu ne demandera pas compte d'un baptême qu'ils n'ont pas reçu, ni d'un Credo qui ne leur a point été enseigné 1
Les barbares! les vrais barbares sont venus, faisant la guerre à Dieu et aux hommes, aux hommes à cause de Dieul et aux choses ellesmêmes, aux pierres, aux monuments, aux œuvres de la pensée et à celles de l'art, à cause de Dieu et des hommes!
Ils sont venus, foulant tout aux pieds, tout droit, toute garantie, toute faiblesse, tout souvenir, toute reconnaissance !
Ils sont venus dans cette maison qui avait été l'asile-où une charité vraiment évangélique avait accueilli sans distinction tous ceux qu'on ramas-
(1) Discours de 1867, p. 11.
— corsait sur les champs de bataille, s'enquérant seulement (le leurs blessures et non du drapeau sous lequel ils avaient combattu.
^ Ils sont venus, les barbares de la dernière heure, d'autant plus acharnés à la perte de nos chers re* ligieux qu'ils n'avaient à leur reprocher que des bien&its.
On a raconté mieux que je ne le saurais faire les émouvants détails de cette passion (1). Le cœur me manque pour vous les répéter.
Un mot touchant et profond a été dit ici, dans ce village, par une âme de foi : « Quand ils sont «.passés devant notre porte, a dit une pauvre « femme, et que j'ai vu marcher au milieu des fusils « le P. Captier et tous ces messieurs qui nous fai- « saient tant de bien, j'ai pensé que c'était Jésus- «c Christ avec ses disciples s'en allant à Jérusalem « pour y être crucifié (2). »
Moi aussi, mes frères, je veux entrer, pour me
(1) Voir la lettre de M. rabbé Grancolas et la notice intitulée : Jjes Martyre dPArcueil, Je vendrais seulement rappeler ici les admirables paroles adressées par le P. Captier aux élèves du collège d'Arcueil, au moment où les fédérés envahissaient rétablissement. « Mes enfÎEuits, vous voyez ce qui se passe ; sans doute on vous inu terrogera; soyez francs et sincères comme si vous parliez à vos M parents. Rappelez- vous ce qu'ils vous ont recommandé en vous M confiant à nous, et, quoi qu*il arrive, souvenez-vous que vous u avez à devenir des hommes capables de vivre et de mourir en a Français et en chrétiens! Adieu! Que la bénédiction du Père, du « Fils et du Saint-Esprit descende sur vous et y demeure toujours, u toujours! n
(2) Les Martyrs d'Àrcueil^ p. 12.
consoler et pour VOUS consoler, dans cette bienheureuse simplicité delà foi.
Ils ont donc été traités comme le Fils de l'homme ! Comme Jésus-Christ, ils ont été conspués, honnis, mis à mort !
C'est pour cela que nos cœurs ont gémi et ont jeté à la terre et au ciel ce cri plaintif : Pourquoi une telle perte ? Ut quid perditio hœc ?
Puis, la grâce de Dieu nous a soulevés, et, en nous faisant monter plus haut, elle nous a décotevert des horizons plus lumineux ! Peut-être n'avons-nous pas cessé de pleurer; mais nos larmes sont devenues moins amères! Dans cette douce lumière de la foi, nous avons vu, nous avons compris I
C'est en vain que la l^e impie des barbares s'est exercée sur nos frères bien-aimés ! Ils sont maintenant dans la paix ! Visi sunt oculis insipientium mori; illiautem suntinpaee. (Sap. m, 2.) Oui, pour eux déjà la mort est vaincue et s'est changée en triomphe! 0 mort, où est ton aiguillon ? ô mort, où est ta victoire ? 0 mors, tcbi est stimulus tuus ? o rnors, vbi est Victoria tua? (I Cor. XV, 55.)
0 bienheureux, oui, bienheureux ! — je le dis avec le Saint-Esprit, etjelesens, et je bénis Dieu de me le faire sentir, — bienheureux ceux qui ont lavé leurs robes d^ns le sang de l'Agneau l
— 299 ~ Beati qui lavant stolas suas in sanguine Agni ! (Apoc. XXII, 14.)
Hélas ! nous, à chaque iûstant, nous pouvons encore salir la robe des noces éternelles! Eux ne sont plus exposés à un tel malheur !
Ils ont passé par la grande tribulation : Bi sunt qui venerunt de magna tribuiatione (Apoc. vu, 14), Mais le sang de l'Agneau, mêlé à leur propre sang, les a lavés, purifiés, transfigurés, et c'est pour toujours! Beati qui lavant stolas suas in sanguine Agni.
Et maintenant, ils sont là-haut, tenant dans leurs mains les palmes de leur victoire, et palmœ in manibiis eorum (Apoc. vu, 9), et ils prient: Ils prient pour leur chère famille dominicaine, ils prient pour ces enfants qui étaient les leurs; ils prient 'npur ces parents, pour ces amis, que leur mort a plongés dans le deuil; ils prient pour rÉglise, ils prient pour la France, et, au nom même de leur martyre, ils nous assurent à tous l'inestimable bienfait de leur intercession.
Dans les derniers moments de dure captivité qui précédèrent pour nos religieux et leurs compagnons l'heure du suprême combat et de la déli- Yrance, comme l'horizon était en flammes du côté de Paris, un fédéré s'approcha du cachot où les victimes étaient renfermées. 11 aperçut le P. Gaptier
qui, avec sa sérénité accoutumée, récitait son bréviaire. « Oui, lui cria-t-il, avec une insultante ironie rappelant le Descendat de cruce des bourreaux du Calvaire, priez votre Dieu pour que les torpillés dont Paris est rempli ne fassent pas explo* sion. — Je le fais, » répondit paisiblement le P. Caplier, et il continua à réciter les prières consacrées.
L'ironie sacrilège avait, à son insu, parlé le langage de la foi, et, à son insu également, provoqué un miracle de la foi. En effet, aucun des engins terribles, préparés par les malfaiteurs pour faire sauter Paris, ne fit explosion. L'humble prière des martyrs avait été entendue ; avant de mourir, ils avaient rendu au pays un dernier service, en éloignant de lui de nouveaux et incalculables nial-
heurs.
0 généreux martyrs! vous n'êtes plus dans un cachot, et les ironies sacrilèges des hommes ne peuvent plus vous atteindre. Mais nous, derrière les murailles de notre prison terrestre, environnés encore de tant d'ombres et de périls, nous venons vous supplier de prier Dieu pour nous.
Oui, au nom de l'Église et au nom de la patrie, au nom de votre foi et au nom de la nôtre, au nom de votre sang et au nom du sang de Jésus-Christ, nous vous en conjurons : priez Dieu pour qu'il désarme les complots des méchants ! Priez-le pour
qu'il évente ces mines redoutables préparées dans les bas-fonds de la société par l'ignorance, l'atbéisme et la corruption! Priez- le pour que Paris, et la France, et le monde entier, en cherchant pardessus tout le royaume de Dieu et sa justice, échappent à de nouvelles explosions !
Mes frères, entendez-les qui nous répondent : « Nous le faisons. ^