‹ Les paroles de l'heure présente 1870 et 1871Chapitre 9 sur 23 · LA CONFIANCE EN DIEU · texte numérisé non relu

LA CONFIANCE EN DIEU

Non turhetur cor vestrum Creditis in Deum et in me crédite.

Que votre cœur ne se trouble pas, mettez votre confiance en Dieu et en moi.

(JOANN. XIVi !)•

'•^ Mes frères,

Lorsque l'ange du Seigneur venait trouver S. J07 seph pendant la nuit pour lui annoncer de la part de Dieu les dures épreuves racontées par TÉvangile, il semble qu'il aurait pu lui adresser ces paroles, qui devaient être dites un jour par Notre- Seigneur Jésus-Christ, pour être la consolation, Tencouragement et la force de toutes les générations chrétiennes : « 0 Joseph 1 ô juste si éprouvé, « que votre cœur rie se trouble pas! Mettez votre

(1^ Dimanche 19 mars, fête de S. Joseph, le lendemain de rétablis- 4iement de la Commune et de l'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas.

« confiance e» Dieu : Non turbetur cor vestrum; « credùis in Deum et in me crédite. »

Et Tobscur artisan à qui, pour prix de sa pureté^ de son humilité et de son obéissance. Dieu réservait la gloire d'être déclaré un jour le protecteur de rÉglise universelle (1), Joseph de Nazareth, se soumettait aux décrets de la Providence. Il chassait de son cœur des soupçons auxquels les apparences semblaient donner raison; il abandonnait sans hésiter ee que l'homme aime le plus ici-bas avec la famHle, è'est-à-dire la patrie; il se condamnait aux douleurs de Texil, sans demander combien de temps elles lui seraient imposées. Au milieu de tout cela, il demeurait calme, pacifique, maître de lui-même, je ne dis pas sans souffirir, mais sans déserter son devoir à cause de la souffrance. Soutenu dans cette lutte morale par ce sentiment intérieur delà confiance en Dieu qui préservait son âme de toute défaillance, il laissait à la divine Providence le soin de gouverner ses destinées, et il se contentait d'obéir.

Mes frères, la solennité que l'Église célèbre en ce jour m'impose l'obligation de célébrer les vertus de S. Joseph, et de les proposer à votre imitation.

Les circonstances douloureuses que nous traversons ne me permettent pas d'hésiter. Je viens vous

(1) Titre décerné il y a quelques mois à S. Joseph par Sa Sainteté le pape Pie IX.

parler de la confiance en Dieu, et me bornant dans cet entretien à commenter la parole de l'Évangile que j'ai prise pour texte, je vous dirai, au nom du Dieu qui nous a donné cet enseignement, au nom du grand saint qui Ta si admirablement mis en pratique : « Mes frères, que votre cœur ne se trouble « pas; confiez-vous à Dieu et à Notre- Seigneur « Jésus-Christ : Non iurbelur corvestrum. Credi- « tis in Deum et in me crédite. »

« Que votre cœur ne se trouble pas! »

Hélas ! ne sommes-nous pas à une de ces heures désolées où Tâme la plus énergique se sent troublée jusqu^au plus profond d'elle-même?

Des désastres, des ruines, des humiliations, le deuil de la nation et celui des familles, le sang qui a coulé à flots, l'antique gloire de la France voilée sous les plus cruels outrages, qui pourrait avoir le cœur assez ferme pour envisager ce spectacle de mort sans une profonde désolation?

Qui ne serait tenté, dans les jours où nous so.iimes, de s'approprier les plaintes les plus amères de Job, et les gémissements les pl^s inconsolables de Jérémie?

Qui n'a, depuis six mois, traversé des heures dans lesquelles il s'est écrié avec le premier ;

« Pourquoi la lumière a-t^Ue été donnée au misé- « rable et la vie à ceux qui 8ont dans ramertume ^ derâme(l)?*

Qui n'a dit avec le second: « Mon Dieu, voyez m mes tribulations» et combien mon âme est trou- « blée, et mon cœur pour ainsi dire renversé au « dedans de moi-même, et combien je suis rempli « d'amertume (2) f »

Enfin qui n'a compris cette année» plus qa'en aucun autre moment de sa vie, ce cri de douleur échappé un jour du cœur de S. Paul, ce cœur cependant si courageux et si vaillant : « Nous avons « été écrasés au delà de toute mesure, au delà « de toutes nos forces, et la vie nous a été à M charge (3) ? »

C'est précisément, mes frères, parce que autour de nous tout est trouble et confusion, et au dedans de nous angoisses et amertume, qu'il importe davantage de nous affermir, par un effort très-particulier de foi et de volonté,dans la confiance en Dieu.

J'appliquerai à cette confiance ce que l'Église nous enseigne chaque jour au sujet de l'action de grâces.

(1) Quare misero data est lux, et vlta his qui in amaritudine aih tnœ sunt? {Job. m, 20.)

(2) Vide, Domine, quoniam tribulor; subversum est cor meom in memetipsa, quoniam amaritudine picua sum. {Lament, Jer.it ^0

(3) Supra modum gravati sumus supra virtutcm, ita ut tœderet «tiam nos vivere (//• Cor, j, 8.)

Bappelez-vous les paroles que la sainte litui^ie met sur les lèvres du prêtre au moment de la préface. « Seigneur, il est digne et juste, il est équia table et salutaire de vous rendre grâces en tout « temps, en tout lieu. »

Je dis de même, mes frères, qu'il est digne et juste de nous confier en Dieu,et qu'en même temps rien n'est plus salutaire pour nous : Vere dignum îtjustum est, œquum etsalutare.

Oui, de nous à Dieu, la confiance est un devdr de raison, un devoir de justice, un devoir de reconnaissance.

Je dis d*abord un devoir de raison.

Croyons-nous que Dieu, la sagesse et la bonté souveraines, s'intéresse aux destinées du monde qu'il a créé?

Si nous le croyons, comment pourrions-nous foire à cet Être, infiniment sage et infiniment bon, l'injure de penser qu'il abandonne ses enfants sans protection à tous les hasards d'une aveugle fortune?

Mais, dit-on, où est l'action de Dieu dans ce tut multe affreux des passions humaines où Ton ne voique les triomphes de la violence, où l'on n'entend que les gémissements plaintifs des opprimés et des vaincus ?

Qu'est-ce que ce Dieu impassible, qui n'intervient pas pour empêcher de si cruelles horreurs et

^tti assiste immobile à ces sanglantes saturnales, où le droit périt» où la force brutale l'emporte et où la frénésie des passions les plus sauvages ^mblc r^ner sans partage?

Voilà les doutes terribles qui s'élèvent dans cerlaines âmes à la vue dès calamités sans nom qui accablent le monde. Il leur semble voir parfois la main de je ne sais quelle malfaisante divinité, se complaisant dans le sang et dans les larmes des hommes, ou du moins opposant à leurs prières et à leurs supplications un ciel d*airain (1).

C'est pour combattre ces doutes, auxquels, dans certains moments, les cœurs les plus pieux peuvent être accessibles, que je vous répète cette parole: M Que votre cœur ne se trouble pas : Non turbetur M corvestrum. »

Et pour que votre cœur ne se trouble pas, il /aut que votre raison repousse énergiquement tous 4368 doutes, ou, à parler avec plus de vérité, tons ises ftophismes.

Ah! je le sais! Dieu se cache souvent dans l'histûicie derrière le tumulte des passions humaines, jcomme il se cache dans la nature sous le voile des causes secondes : Vere tu esDeus absconditus. (Isai. XLV, 15.)

Il se. cache, en laissant se produire sous la res^

(1) Sit oœlam, quod lupia te est, «neum. {Veut, xxTiii, 23.)

ponsabilité de chacun les résultats naturels de la li^ berté.

Il n'intervient pas immédiatement dans les évo« lations de cette liberté, afin de lui laisser, avec tou» les périls, tous les honneurs de la lutte.

Hais gardons*nous de croire qu'il demeure in* différent à nos efforts, à nos combats, à nos épreuves, à nos douleurs.

Il est le Dieu caché. Il n'est pas le Dien absent.

Quand le soleil disparait sous ces nuages épais qui recèlent tantôt la grêle et tantôt la foudre, et quî,^ tour à tour, par Teau et par le feu, viennent détruire^ les espérances des moissons, nous ne pensons pas que le soleil soit éteint, et qu'il ait cessé pour toujours de verser sur le monde la lumière, la cbaleur et la vie. Non, nous savons attendre que l'orage ait passé, et nous sommes certains de voir reparaître les rayons de Tastre bienfaisant dans une lumière d'autant plus douce que nous avons plus souffert de leur absence.

Il y a aussi des heures, dans la vie des individus et dans celle des peuples, où le soleil de la divine justice et de la divine bonté semble avoir dispara sous des nuages épai.«. Ces nuages, ce sont les passions humaines qui les amoncellent, à savoir la haine, la violence, l'orgueil, le mépris du droit, les basses cupidités ; et de ces nuages sortent la foudre et la mort.

Il n'en est pas moins vrai cependant que, derrière ces nuages et au-dessus d*eux, brille la flamme inextinguible de la justice éternelle. Les orages passeront, leurs fureurs dévastatrices passeront, et le ciel resplendira de nouveau dans sa pureté et 4ans son éclat.

Et non-seûlementy mes frères, nous ne devons pas laisser troubler notre raison par les apparences, mais nous devons d'autant plus croire à l'existence d'un Dieu sage, juste et bon, que nous voyons le monde plus ravagé par les passions et par les injustices des hommes. ^

D'où vient en effet que ces injustices nous émeuvent, et que, du fond de toutes les consciences honnêtes, s'élèvent des protestations contre les désordres moraux qu'engendrent la violence et l'orgueil? D'où vient notre répulsion invincible contre les triomphes de la force, et notre invincible compassion pour les héroïques défaites du droit vaincu ? D'où viennent ces pensées et ces impressions, sinon du sentiment de la justice ?

Et ce sentiment de la justice, que toute âme honnête porte en elle-même, qu'esl-ce autre chose qu'un rayon de cette justice éternelle qui est Dieu lui-même, Dieu, auquel nous devons croire avec d'autant plus de confiance que les jours sont plus mauvais, les passions plus menaçantes, les hommes plus égarés et plus pervers.

* Ne laissons donc pas notre raison défaillir devant les épreuves terribles de Theure présente. N'imitons pas ces peuples grossiers et ignorants qui hurlent de douleur pendant les éclipses de soleil, parce qu'ils s'imaginent que Tastre du jour est éteint, et que le monde va être condanmé à une nuit éternelle. Non turbetur cor vesirum.

Mais si, au nom de la raison et au nom de la justice, l'esprit doit rester £erme dans sa confiance en Dieu, combien plus le cœur doit- il repousser tout sentiment qui serait une faute contre la reconnaissance !

Est-ce donc une vaine parole que cette appellation de Père que la prière chrétienne met chaque jour sur nos lèvres lorsque nous nous adressons à Dieuî

Et si Dieu est vraiment notre Père, se peut-il que notre cœur se laisse jamais volontairement gagner par des sentiments de défiance ou de révolte à l'égard de cette paternité divine, qui est à la paternité de la terre ce que l'immensité est à l'espace et l'éternité au temps?

Mais Dieu a &it plus encore que 8*appeler notre père. Il a voulu nous marquer ce qu'il était pour nous par un nom encore plus doux^ plus intime, plus tendre. Ce nom, vous l'avez deviné. Ecoutez ce texte d'Isaîe : « Sion a dit : le Seigneur m'a « abandonnée» le Seigneur m'a délaissée. 0 Sion,

« une mère peut-elle oublier son enfantrpeutrelle a n'avoir pas pitié du fruit de ses entrailles? Mais « quand même uûe mère pourrait l'oublier^ moi je H ne t'oublierai jamais (1). »

Ainsi, sans même rappeler dans le détail tout ce que Dieu notre Père a fait pour nous, soit dans Tordre de la nature, soit dans Tordre de la grâce, ce seul nom de Père doit être pour nous le fondement de la confiance la plus inébranlable et la plus flliale,^ C'est la très-juste réflexion de S. Augustin, lorsqu'il fait remarquer que ce titre de Père que nous donnons à Dieu no«s permet d'espérer que nous serons exaucés, puisque, « avant même de lui avoir « rien demandé, nous avons déjà reçu de lui la a faveur inestimable de pouvoir nous regarder «< comme ses enfants. Cum hoc ipsum ante dederii « ut filii essent (2). »

« Faisons donc bien attention, ditailleursle saint « docteur, et voyons, en rentrant en nous-mêmes, <i si c'est toul de bon, du fond du eœur, avec un « amour véritable que nous l'appelons notre Père. • U7%usquisque aitendat cor suum et utrumcxinii^ a mis mcdulfis et sincera charitate dicat : Pater «c noster (3). » >

(1) Kumquid oUiirisoi potest millier infantem saum, ut non misercatur filio uteri sui ? Et si illa oblita faerit, ego tamen non oblivis-car tui. (Isai, XEtz, 15.)

(2) s. AuG. de verb. Dom, 1. II, c. iv.

(3) S. AuG. Serm. xxv, de verb, Apost, o. ult.

Si cette appellation part d'une âme sincère, îl est impossible qu'à elle toute seule elle ne mette pas en nous la paix, la confiance, Tabdiidon filial qui sont la plus grande force du cbrétien au milieu des vicissitudes de la vie.

0 mes frères, malgré les orages et les incertitudes de l'heure présente, que votre cœur ne se trouble pas! Non turbetur cor vestrum t

Les douloureux événements que nous traversons sont-ils seulement des épreuves destinées à augmenter notre foi, à nous détacher de la vanité du monde présent, à nous faire sentir plus vivement le besoin de cette autre vie que nous oublions si aisément, lorsque tout nous sourit ici-bas et que nous pouvons nous endormir au sein d'une trompeuse prospérité?

S'il en est ainsi, recevons ces épreuves avec la confiance que Dieu les mesurera à nos forces, et qu'il ne nous les envoie pas pou^ nous écraser, mais au contraire pour nous faire grandir (1).

Mais peut-être ce sont des châtiments, des châtiments que la justice divine, irritée de tant de crimes, croit enfin nécessaire d'infliger au monde coupable. Dans ce cas, faudra-t-il perdre confiance et laisser le trouble monter à notre cœur?

(1) Fldelit Deas est qui non patietur vos tentari supra id qnod po* testis, sed faciet etiam oum tentatione proventum, ut possitis sustinerc. (f Cor. x, 13.)

Ed aucune façon.

L'Esprit-Saint nous l'apprend» et l'expérience de l'histoire nous le confirme. Quand Dieu frappe ici-bas les individus et les peuples, c'est souvent dans un but de miséricorde, c*6st pour les avertir et pour les sauver.

C'est ce qui nous est dit en termes formds au livre des Machabées : « Ne pas laisser le^ péeheuis « vivre longtemps à leur gré dans leur iniquité, • mais les punir immédiatement, est la marque « d'une grande miséricorde (1). »

Oui, pour le pécheur, la prospérité contiime est le plus terrible des châtiments. Car la prospérité endort. C'est un sommeil léthargique qui peut, s'il n'est violemment interrompu, conduire à la mort, à la mort éternelle, sans pardon, sans ressource, sans espérance. La punition qui frappe est donc une miséricorde, parce qu elle réveille, et qu'en réveillant elle avertit et elle sauve.

II en est de même des nations. « Celui qui châtie « son peuple paar l'adversité ne Fabandoime « pas (2). »

Quelles que soient donc l'étendue et la rigueur 4e ces châtiments, considérons d'abord que nous les

(1) £tenim multo tempore non sintre peoeatoribnt ex sententia ftgere, sed statim ultiones «dhlbere, magai benefieii est indieium (Il Mach. VI, 13.)

(2) Corripienf in adrêrtif popalam tiram non denlmqnet (tt

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