LES DIVERSES PHASÈS SOCIALISTES
concession, au profit de quelques-uns, de toutes les richesses communes : eaux, phosphates, minerais, houilles, forces hydro-électriques, services publics nationaux et municipaux (électricité, omnibus tramways, autobus) (1); dans l’ordre social, l'application des lois jusque dans les ateliers à domicile, des syndicats puissants, l'assurance nationale contre tous les risques de maladie, d’accidents, d’invalidité, de chômage (2) etc. Le parti compte, pour faire aboutir ces mesures, tant sur sa propre force que sur les divisions et l’esprit de surenchère des partis bourgeois. Une seconde période s’ouvrirait après la première révolution et s’étendrait jusqu'à l’achèvement de la seconde qui serait, elle, progressive et pacifique (8). Le régime collectif serait, plus ou moins rapidement et complètement, institué dans le domaine industriel et commercial; la justice, la police et l’armée devraient être maintenues et organisées.
« Pouvons-nous affirmer que, dans la sociéte socialiste, l’honnèéteté des transactions, le respect des personnes, l’ordre et la séCurité publiques seront assurés iso facto? Sommes-nous certains d’autre part que la révolution prochaine sera internationale? II nous faut prévoir une révolution nationale triomphante et par suite une société socialiste ayant à se défendre contre les nations restées fidèles à l’ordre bourgeois. » (4)
Une attitude expectante serait observée vis-à-vis des populations rurales.
; Il faut donc prévoir une période lransiloire durant laquelle la production individualiste bourgeoise continuera dans les campagnes sous certaines garanties.» (5)
Ue troisième période verrait la France devenue socialiste en face de l’Europe restée individualiste et capitaliste. Enfin, quand ces derniers vestiges de la société bourgeoise
(1) Les idées socialistes. M. Sembat. Revue hebdomadaire du 19 mars 1910, p. 336.
(2) Voir le caractère spécialement et nettement socialiste de l’œuvre de réformes du parti. M. Jaurès. Congrès 1908. Compte rendu, p. 332 à 344. contesté par M. Lagardelle, même document, p. 266.
(3-5) La Guerre Sociale, 20-26 mars 1912. La société socialiste. (4) La Guerre Sociale. La société socialiste, 23 mars, ? avril 1912.
auraient disparu et que toutes les nations seraient devenues socialistes, une ère nouvelle commencerait et le collectivisme intégral deviendrait une réalité dans l’Europe entière sinon sur toute la surface de la terre.
Cet avènement du communisme, au moins en quatre actes successifs, paraît être au fond l’opinion des deux socialistes insurrectionnels précités.
Quelle est l’organisation nationale et internationale du parti socialiste ?
Elle repose sur quelques principes bien nets. Pas de présidents permanents, c’est une commission de plusieurs membres qui décide et un secrétaire qui agit. Celui-ci est le plus souvent la cheville ouvrière de l’organisation. Les unités sont autonomes et fédérées par régions. Tous les conflits entre deux organisations sont réglés par la voie de l’arbitrage, La représentation proportionnelle de toutes les opinions importantes est assurée, au prorata du nombre de leurs partisans, dans les commissions. L’autonomie des groupes n'exclut pas la discipline et de tous les partis politiques, le parti socialiste passe pour être celui qui est le plus fortement constitué (1). Ce qui l’a fait accuser d’autoritarisme et de dogmatisme étroit par ses adversaires. Pour être membre du parti, il faut : 1° payer la cotisation réglementaire (0,25 par an); 2° appärtenir au syndicat ouvrier de sa profession.
Le parti se dirige lui-même, c’est-à-dire par ses congrès annuels (art. 13 du règlement) dont les membres sont désignés par les Congrès des Fédérations départementales en
(1) Au congrès de Lyon en février 1912, il a été rappelé que « les coalitions (en matière électorale) ne sauraient être tolérées qu’autant que leur nécessité
aura été reconnue par l’organisation régionale dont relèvent les groupes engagés ».
proportion du nombre de leurs cotisants (1 mandat pour les premiers 100 membres et 1 mandat en plus par 200 membres). Dans l’intervalle des Congrès, l'administration du parti est confiée au Conseil national (art. 20) composé 1° de délégués des fédérations (1 délégué par 5 mandats); 2° de la délégation collective du groupe socialiste au parlement; 3° de la Commission administrative permanente de 22 membres élus directement par le Congrès annuel (1).
Nous retrouvons ici le système anglais de l’inner circle, Un conseil national aux membres nombreux, au sein de celui-ci, la C. A. P. de 22 membres (Commission administrative permanente) et dans l’intérieur de celle-ci un bureau composé de 3 secrétaires, d’un trésorier, et d’un trésorier: adjoint (fonctions rétribuées, art. 29).
« Le groupe socialiste au Parlement est distinct de toutes les fractions politiques bourgeoises et composé exclusivement des élus membres du parti (art. 36).« Les députés doivent se tenir à la disposition du parti pour son action dans le pays, sa propagande générale» (déclaration d'unité.) L’élu relève individuellement, comme chaque militant du contrôle de sa fédération. L'ensemble des élus en tant que groupe relève du contrôle de l'organisme central. Les élus parlementaires ne pourront individuellement être délégués à l’organisme central, mais ils y seront représentés par une délégation collective égale au dixième des délégués et qui ne sera pas en tous cas inférieure à cinq. (2) Ils ne pourront faire partie de la Commission administrative.
Le groupe socialiste au Parlement présente chaque année un rapport au Congrès national, art. 38. Chaque élu doit payer une cotisation mensuelle de 250 francs. La liaison entre le groupe et le parti est assurée par la présence d’une délégation du groupe au sein du conseil directeur du parti. art. 39. « Tout membre d’une section élu par le corps électoral à quelque degré que ce soit appar-
(1) Les services du parti (secrétariat, librairie) sont installés depuis le début de l’année 1912, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, n° 37, à Paris.
(2) Compte rendu. Congrès d'Unité, 1905, p. 105. Voir Le règlement du Parti aux documents annexés.
tient, avant tout et pour tout, au parti qui lui dictesa ligne de conduite et contrôle ses actes», art. 14 du projet de règlement d’une section.
Quels sont les détails de l’organisation du parti?
Dans les communes, la section réunit les socialistes « résolus à militer compacts et disciplinés sur les bases déterminées par la constitution du parti.» A Paris et à Lyon, il y a une section du parti dans chaque arrondissement, une dans chaque canton de la banlieue. La section est administrée par une commission composée d’un secrétaire, d’un trésorier et de délégués en nombre variable. Cette commission administrative se réunit une fois au moins tous les 15 jours. L'assemblée plénière des membres de la section, souveraine sur toutes les questions d’ordre général, a lieu une fois par mois.
Les sections constituent dans chaque département une fédération unique administrée par un comité fédéral. Le Conseil fédéral, composé des délégués des diverses sections, joue auprès de lui le rôle de la réunion plénière auprès de la commission administrative de la section. Les candidatures, arrêtées sauf dispositions contraires des statuts, par l’ensemble des groupes de Ia circonscription électorale doivent être ratifiées par la fédération. Il peut être fait appel des décisions du Comité fédéral devant le Congrès de la fédération, art. 49. Le conflit entre deux fédérations est arbitré par ces fédérations. Si elles n’ont pu se mettre d'accord le Conseil national désigne un tiers arbitre,
Nous avons vu en effet qu’au-dessus des conseils et des comités fédéraux existaient le Conseil national et la Commission administrative permanente du parti. Le Conseil national qui se réunit ordinairement une fois tous les deux mois (art. 30) est chargé de la propagande générale, de l’exécution des décisions du Congrès; il convoque chaque année
le Congrès du parti, ete. Celui-ci juge en dernier ressort
tous Les cas qui sont portés devant lui (art. 55 du Réglement).
Quelle est l'importance du parti? En février 1910, sur 76 fédérations dont il se composait (1), «39 étaient en progrès, léger ou notable, ? étaient restées stationnaires, 38 étaient en régression ». « L’accroissement du parti est lent, beaucoup trop lent au gré de nos désirs, mais il est ininterrompu, ce qui nous donne le droit d'espérer.» (2) De 34.688 en 1905, le nombre des adhérents est passé à plus de 63.000 en 1912. La moyenne de 8 versements mensuels par an semble définitivement acquise. Les cotisants restent fidèles.
Le groupe des élus au Parlement, qui comptait 37 membres en 1905 et 54 en 1906, en comprenait 75 après les élections générales de 1910. Au Sénat, le groupe n’est pas constitué.
Quels sont les moyens d’action du parti? D'abord sa «librairie » qui distribue une foule de tracts, de brochures et d'affiches, 2° son organe officiel administratif le Soctaliste dont la situation financière est peu brillante, bien que les fédérations soient tenues de prendre chacune plusieurs abonnements; 59 L’Humanilé, son journal politique, sa propriété depuis l’année 1909 (le parti a acquis la majeure partie des actions de la société à qui appartient ce quotidien); 4 l’aile gauche avancée du parti a pour organes La Guerre Sociale; 5 La Revue Socialisle (sÿndicaliste et coopérative), Le Socialisme (journal-revue hebdomadaire); 60 le parti envoie des conférenciers les uns bénévoles, d’autres appointés, faire de la propagande. «(La propagande assurée par les délégués permanents et par les réunions publiques ne paraît pas influer sur le recrutement des groupes, les progrès se sont produits chez les fédérations qui ont participé à des
(1) En février 1912 au Congrès de Lyon les diverses fédérations se rangeaient par rang d'importance dans l’ordresuivant : Nord 462 mandats, Seine 341, Gard 93, Pas-de-Calais 93, Bouches-du-Rhône 84, Gironde 66, Haute-Vienne
65, Var 62, Saône-et-Loire 53, Allier 51, etc... ete. (2) Congrès 1910. Compte rendu, p. 25.
luttes électorales.» (1) Les meilleurs propagandistes sont en fait les militants, les ouvriers intelligents et beaux parleurs qui, tous les jours, insistent auprès de leurs camarades de travail sur les inconvénients du régime actuel l’insuifisance des salaires, et provoquent la création de sections du parti; 7 l’École socialiste où divers cours sont professés (Hôtel des Sociétés savantes à Paris).
Des jeunesses socialistes sont en voie de création. Le Congrès de Lyon (février 1912) a adopté à l'unanimité la motion suivante : |
« Considérant qu’il est indispensable que notre parti recrute dans la jeunesse qui est l’avenir, qu’une certaine autonomie doit être laissée aux jeunes gens dont l’organisation n’est possible qu’avec l'appui du parti, qu'il serait utile de créer une fédération nationale des jeunesses, affiliée à la Fédération internationale, ayant la charge de la propagande parmi les jeunes et centralisant tous les documents relatifs à cette propagande, en même temps que fournissant les éléments d'éducation nécessaire ; que les jeunes doivent vivre la vie du parti et que par conséquent des rapports devront être établis entre la Fédération des jeunesses et la Commission administrative permanente, les groupes de jeunesses et les sections et fédérations départementales ; (le Congrès) adopte en principe le ranport qui lui est apporté.» (2)
Quelle est l’organisation internationale ?
Le parti s'intitule section française de l’Internationale ouvrière.
« Sont admises aux Congrès internationaux socialistes, toutes les associations qui adhèrent aux principes essentiels du socialisme... toutes les organisations corporatives... qui... ne participent pas d’une manière directe au mouvement politique. Les partis et les organisations de chaque nation ou pays forment une section (dirigée parun) Comité national.(3)Dansles congrès internationaux. .chaque section aura un nombre de voix variant de deux (le Luxembourg) à 20 (Allemagne, Autriche, France, Grande-Bretagne, Russie). La section répartit les voix qui lui ont été attribuées. Dans le cas où
(1) Congrès 1910. Compte rendu, p. 22.
(2) Le Socialiste, n° du 10 au 17 mars 1912.
(3) Au Congrès de Stuttgart siégeaient 884 délégués, dont 289 pour l’Allemagne, 78 pour la France, 1 pour le Japon, pour la Serbie, ete….., Compte rendu, p. 71,
l’ensemble des partis ou organisations formant la section n’ont pu s'entendre (1) sur la répartition des voix celle-ci sera effectuée par le bureau socialiste international. (Ce dernier), constitué sur la base de la représentation des sections nationales aux Congrès internationaux continuera les fonctions de ceux-ci. Chaque section pourra envoyer au bureau deux délégués mandatés. Le bureau socialiste international (B. S. I.) a un secrétaire permanent. Le siège du secrétariat est fixé à Bruxelles et la délégation belge fait fonction de Comité exécutif. (2)
Au bureau socialiste international, émanation des sections nationales de l’Internationale ouvrière, a été adjointe théoriquement en 1900 et en fait depuis 1906 la Commission socialiste interparlementaire.
« Sont membres de la C, $S. I., les groupes parlementaires des partis affiliés au B. S. I. et qui sont présentés pour en devenir membres. Elle se compose d’un délégué par nation. Elle a pour but d’uniformiser le travail parlementaire dans tous les pays, de faciliter une action commune sur les grandes questions politiques et économiques internationales, Tous les ans, à la suite de la réunion du B.S. I., se tiendra une assemblée à laquelle seront admis tous les membres des groupes parlementaires affiliés à la C. S. I. Il y aura aussi des assemblées extraordinaires dans lesquelles chaque groupe parlementaire pourra se faire représenter par deux ou plusieurs députés, Une assemblée extraordinaire sera convoquée notamment au même lieu et en même temps que la réunion du B.S. I, dès que des événements publics ou secrets pourraient...rendre une guerre possible ou probable à l’effet de déterminer... les moyens d’action ouvrière et socialiste commune et combinée pour prévenir. et empêcher la guerre,
Les rapports entre les deux organisations sont assez étroits.
« La C. S. I. est adjointe au B. S. I... les fonctions de secrétaire de la C. S. I. sont remplies par le’secrétaire du B. 8.1... Le B.S.I.a le droit de se faire représenter dans chaque assemblée de la C.S. T., d'y prendre part aux discussions, d’y proposer des résolutions avec voix consultative. Les secrétaires nationaux de la C. $S. I. auront
(1) En France la Confédération Générale du Travail est affiliée à un organisme international différent.
(2) Règlement voté par le Congrès international de 1907. Compte rendu, p. 415 à 417.
ol LE PARTI SOCIALISTE UNIFIÉ
qualité de délégué adjoint au B. S$. I. et pourront en cette qualité assister aux réunions du bureau.» {1)
Le parti socialiste estime qu’il est le seul parti organisé internationalement.
« Nous sommes en réalité le seul Congrès mondial car nous seuls, nous réunissons en une même aspiration les prolétariats de Lous les pays du monde... notrejidéal englobe tout l'univers et c’est pourquoi nous conquérons le monde. » (2)
En France la situation du parti socialiste est difficile. D'une part, il ne peut obtenir aucune réforme sans l’aide de l’un ou l’autre des partis politiques dits bourgeois et ne saurait, sans se frapper de stérilité, refuser systématiquement de s'associer à toutes les mesures qu’ils préconisent. Dans le pays les nécessités électorales l’obligent à des alliances parfois quelque peu imprévues.
« Les circonstances politiques sont trop variées, trop incertaines… ie demande avant tout au parti de ne pas se lier... il y a des formules d'apparence négative par lesquelles le parti se lierait aussi bien et paralyserait aussi bien sa liberté d’action que par des formules d'apparence positive... il est contraire à la réalité, contraire à la sincérité de proclamer qu’en fait et habituellement entre les autres partis, quels qu’ils soient, nous ne faisons aucune différence (3) ».
D'autre part à sa gauche le parti se heurte à l'hostilité du néo-syndicalisme, qui pose en principe que la classe ouvrière doit faire elle-même et seule ses propres affaires, et des anarchistes, libertaires, communistes qui demandent la suppression complète de toute autorité étatique. Et de fait si le nombre des cotisants du parti progresse celui de la C. G. T. paraît augmenter plus rapidement (63.600 pour l’un et 450.000 pour l’autre en 1912).
(1) Congrès international de 1907, Compte rendu, p. 418 à 420.
(2) M. Vandervelde, Congrès 1907, Compte rendu, p. 35 et 86.
(3) M. Jaurès. Congrès 1908. Compte rendu, p. 363. En fait malgré les offres et les avances des radicaux, les socialistes n’ont pas observé la « discipline républicaine.» En 1910,les socialistes ont voté au second tour pour les candidats qui se déclaraient partisans de la Représentation propor- Lionnelle:
L’action du socialisme international tend à modérer l’allure du parti en France et à diminuer les concessions qu’il serait tenté de faire pour conserver, sinon l'unité et la cohésion matérielle, du moins l’homogénéité et l'harmonie morale entre toutes les fractions qui se réclament de l'idéal socialiste.
La tâche de la majorité du parti, le rôle de la tendance Juste milieu est un perpétuel effort de synthèse et d’équilibre (1).
Le parti s'ingénie à présenter le plus grand nombre possible de candidats à toutes les élections de facon à permettre à ses membres de se compter (2).
Le socialisme se pique d’être un système complet de transformation sociale et de nouveaux rapports économiques basé sur le sens général de l’évolution et l'observation scientifique des faits.
Certes il est des phénomènes qui corroborent les prévisions de K. Marx. La concentration des capitaux et des entreprises dans la haute industrie, la grande banque, le gros commerce, les moyens de transport etc. n’est pas niable, de même l’universalisation des marchés, le sentiment de la solidarité ouvrière ete, Mais il est une foule de choses qui ne sont pas socialistes.
« Une masse énorme de questions qui n’ont aucun caractère socialiste ef qu’il faut pourtant résoudre (libertés publiques, de la presse, de réunion, d'association questions de politique coloniale étrangère, financière, douanière, etc...) qui oserait prétendre que le socialisme peut apporter ici sa solution propre? ». (3)
(1) « Vous verrez les difficultés qu’il y à à maintenir la ligue centrale du parti, sa politique centrale entre les critiques qui lui viennent de droite et de gauche, »M. Jaurès en parlant de la direction du journal L’Humanilé, Congrès 1909. p. 170.
(2) En février 1912, au Congrès de Lyon « La subvention financière du parti à chaque candidature a été fixée à 500 francs et à 2,000 brochures de propagande» Le Socialiste, 10 au 17 mars 1912.
(3) M, Lagardelle, Congrès 1908, Compte rendu, p. 265-266,
Il y a plus. Il est de nombreuses choses qui sont anti socialistes, c’est-à-dire, qui sont opposées à celles que le socialisme avait pressenties et attendait ou qui constituent des obstacles nouveaux à l’avénement de la société collectiviste.
L'existence et la persistance, sinon le développement, des classes intermédiaires : 19 Les millions d'individus qui ne sont ni capitalistes ni prolélaires parce qu’ils possèdent leur instrument de travail et le mettent eux-mêmes en œuvre, tous les petits commerçants, les petits patrons, les petits paysans, les artisans, les propriétaires d'autos ou de barques de pêche qui les conduisent eux-mêmes, toutes les variétés de professions libérales, les fonctionnaires (au moins ceux qui sont propriétaires de leurs grades ou de leurs titres); 29 les individus qui sont à la fois capitalistes el salariés, tous les petits rentiers, les obligataires, les petits actionnaires, les propriétaires de maisons de rapports qui travaillent de par ailleurs, bref tous ceux qui continuent à ajouter aux fruits de leur labeur les revenus des capitaux qu’ils possèdent, ce qui prouve, soit dit en passant, la divisibilité et la mobilité extrêmes de la propriété, la possibilité au moyen d’actions, et d'obligations, de rendre dès maintenant les plus humbles, copropriétaires d'usines, de fabriques, de maisons, de magasins etc.; 30 les salariés parmi lesquels certains gagnent plus d'argent et vivent mieux que maints bourgeois (il en est d’à peine aisés) et les prolétaires (les ouvriers des villes) qui mènent une vie plus large que beaucoup de petits patrons (surtout dans les campagnes). Il n’y a donc dans nos sociétés ni deux seules classes ni un antagonisme irréductible entre elles.
Un socialiste à même reconnu courageusement (1) qu’au moins sur deux points il y avait solidarité entre la bourgeoisie et le prolétariat.
« Nous sommes solidaires avec la bourgeoisie sur la nécessité
(1) M. Rappoport. Congrès 1908, Compte rendu, p. 241, -
de l'augmentation de la productivité... ce n'est pas une société pauvre, misérable aui peut arriver au socialisme mais une société armée de tout l'outillage moderne ayant les forces colossales de la production... Nous sommes solidaires contre le sabotage et contre la grève inutile et condamnée d’a\ance, » |
De même l’émiettement de la grande propriété munie d’un matériel perfectionné et scientifiquement dirigée constitue, là où il s’est produit, un fait contraire aux prévisions socialistes. |
Toutes les lois d'assistance, les lois sociales qui apportent quelques améliorations matérielles à la classe ouvrière sont des mesures « non seulement compatibles avec le régime actuel mais qui deviendront de plus en plus ses moyens naturels de conservation (1)».
De même le mouvement d’association général qui travaille nos sociétés actuelles. Il est encore trop tôt pour indiquer vers quel idéal précis il s’oriente et quel sera son aboutissant, mais il est certain, à notre avis, qu'il n’est qu’une forme particulière, adaptée au nouveau milieu, du vieil esprit individualiste. C’est pour augmenter sa sécurité, ses avantages matériels, défendre sa dignité, ses intérêts et ses droits que l'individu s'associe à d’autres individus et fonde des associations, ce n’est nullement pour se faire une mentalité collectiviste, se « désindividualiser» et faciliter en le préparant, l'avènement de la société socialiste. Et ce grand courant peut conduire aussi bien soit à l’anarchisme par une brusque rupture des ressorts gouvernementaux soit au collectivisme par une résignation et une passivité grandissantes soit à la simple amélioration du régime actuel.
Déjà, l’on constate dans le socialisme malgré son caractère scientifique et réaliste, des indices non équivoques de retour à l’ancienne idéologie. C’est que si les choses sont les choses, c’est-à-dire ni socialistes ni antisocialistes le cœur et
(1) M. Lagardelle, Congrès 1908. Compte rendu, p. 266.
l'esprit de l’homme peuvent devenir, eux, socialistes (1). L’on recommence à parler de mal et d’iniquité économiques, de justice sociale, du magnifique idéalisme ouvrier (2), et ainsi le socialisme de demain paraît vouloir combiner la force d’indignation, l’élan, l'enthousiasme du socialisme utopique d’avant-hier avec l'observation des phénomènes le souci des réalités, l'allure scientifique, le matérialisme du socialisme d’aujourd’hui. Sur le terrain des faits il pourra être suivi pas à pas, étudié en détails, critiqué de près, sur celui des sentiments au contraire il est inattaquable parce qu’insaisissable.
Tel le grand aigle qui a fondu dans un étroit vallon des Alpes et volète, sautille, gêné par ses empennes à l’ample envergure; 1l se défend mal du bâton dulpetit berger; mais qu'il gagne un monticule, de quelques larges et rapides coups d'ailes fendant l’azur, il prend son envol, et atteint bientôt la région des nuages où il plane réellement inaccessible.
(1) Cours de doctorat. Paris 1909. M. G. Deschamps Histoire des doctrines socialistes.
(2) M. Jaurès, Congrès 1908. Compte rendu, p. 350.