OCTRINE POLITIQUE. — LES TENDANCES
L'opinion commune, classique, souvent exposée par J. Guesde et la Fédération du Nord (1) voit dans la Révolution un acte isolé, violent et brusquement émancipateur d’un prolétariat qui, dans la paix et la légalité, se serait longuement et soigneusement préparé à remplacer toutes les institutions bourgeoises par ses institutions propres. Il serait néfaste pour la classe ouvrière que la Révolution se fît prématurément. Ce qui constitue l'essence de la Révolution, ce n’est pas la violence qui peut être réactionnaire, c’est le fait qu’une classe nouvelle accède au pouvoir (2). Les réformes n’ont par suite qu’une minime valeur. M. P. Lafargue, en citant l’exemple de l'Angleterre et des États- Unis où les libertés ouvrières sont développées et où ne pèse pas l’obligation du service militaire, aessayé de montrer que même dans ces milieux très réformés « la vie de l’ouvrier n’était pas supportable». D’autres ont dit que les réformes les plus importantes avaient été faites par des bourgeois non par des socialistes, que le résultat toujours décevant des réformes rejetait de nombreux ouvriers dans l’anarchie et que les partisans des réformes se rencontraient avec les syndicalistes les plus ardents, qu’il y avait parfois opposition entre les réformes et le but final « la classe ouvrièren’étant pas capable d’assimiler une double propagande de réforme immédiate et de doctrine communiste ou collectiviste pleinement libératrice», qu’elles sont toujours doublement limitées (propriété capitaliste et insuffisances budgétaires), que les véritables, les seules réformes ne seront faites que lorsque les socialistes seront maîtres des pouvoirs publics. » (3)
(1) La Fédération du Nord et celle de la Seine sont et de beaucoup les plus importantes de toutes les Fédérations du parti. Au congrès de Lyon en février 1912 la première représentait 462 mandats, la seconde 341 alors que la plus importante après elles, celles du Gard et du Pas-de-Calais, n’en comptait que 93.
(2-3) Congrès 1908. Compte rendu, p. 374-137-139-140-330-340,
Une autre tendance représentée par un grand nombre d’adhérents de la Fédération de la Seine, tendance que ses adversaires ont appelée « esprit nouveau » « socialisme nouveau (1)», assure au contraire que,
« La Révolution est une réalité actuelle et continue dont nous vivons les péripéties. elle s’opère par tous les actes et par tous les mouvements du prolétariat de plus en plus organisé et éclairé (en vue) de tous les moments de la lutte incessante contre la domination capitaliste. mouvement général (du parti) qui exécute tous les jours cette révolution (2) ». Il est nécessaire de s’adonner résolument à l’œuvre des réformes sous la double réserve d'éviter tout « confusionisme » avec les autres partis bourgeois et notamment avec le socialisme réformiste et rappeler constamment l'idéal de société future que le parti entend réaliser un jour (3) « (toutes) mesures capables d'améliorer les conditions de vie et de lutte des travailleurs, de restreindre le droit patronal et d'étendre le droit ouvrier. (les travailleurs) ne doivent jamais être satisfaits. plus le parti conquérera, plus il voudra conquérir, plus les travailleurs auront de choses, plus ils en voudront et plus ils en auront plus ils sauront ce qu’il faut faire pour en vouloir davantage. »
La tendance juste milieu s'efforce de concilier les deux thèses. M. Jaurès a dit :
« L'idée socialiste ne conçoit plus seulement la Révolution dans un acte isolé violent et libérateur mais aussi dans une activité incessante et de plus en plus organisée et consciente du prolétariat et du parti socialiste dans une évolution révolutionnaire qui tous les jours fait la révolution (4)... Nous disons que dans un parti vraiment et profondément socialiste l'esprit révolutionnaire réel est en proportion de l'action réformatrice efficace et en proportion de la vigueur même de la pensée et de l'esprit révolutionnaires. précisément parce que le parti socialiste est un parti essentiellement révolutionnaire, il est le parti le plus activement et le plus réellement réformateur... de même qu’à l’horizon de la mer l'Océan se confond avec l'horizon de l’espace, ici l’œuvre de réforme agrandie, continuée poussée sans cesse par un prolétariat organisé toujours plus puissant et plus ambitieux tend à se confondre à la limite avec sa réalisationrévolutionnaire.. ce n’est pas un réformisme bourgeois bureaucratique, un réformisme de paix sociale que nous nous apportons, mais une action de réforme
(1-2-3-4) Congrès 1908. Compte rendu, p. 227. p. 124-129-461. p. 123-128- 129-131. p. 155,
DOCTRINE POLITIQUE 285 vigoureuse, enthousiaste, soutenue par l'esprit de lutte de la classe ouvrière et animé par l'intégrité de l’idéal socialiste. » (1)
L'action générale du parti comprend donc une action politique (propagande et éducation du prolétariat, élections, œuvre parlementaire, réformes etc.), et une action économico-sociale (organisation des travailleurs, intervention dans les conflits entre le capital et le travail, syndicats et coopératives).
« L'action parlementaire n’est pas tout le socialisme, de son côté l’action syndicale nécessaire aux travailleurs pour leurs moyens de défense a besoin d’être appuyée par l’œuvre coopérative qui prépare la classe ouvrière à la substitution du régime socialiste au régime actuel. (2?)
La première et la plus indispensable des actions socia- . listes est « l’appel à l’organisation sur tous les terrains » en vue du triple effort politique coopératif et syndical.
Le Congrès de 1908 a fixé la doctrine du parti sur la nature et l’étendue de son action générale. La déclaration votée à l’unanimité moins une voix (3) affirme que le parti.
1° Pose à nouveau la nécessité de la conquête du pouvoir politique et par suite de l’action électorale pour « accroître la puissance parlementaire et législative du socialisme», (alinéa 1er et alinéa dernier.) 2° Rappelle sans cesse par sa propagande destinée à susciter partout l’esprit de revendication et « de combat», que le prolétariat « ne trouvera le salut et l’entière libération que dans le régime collectiviste ou communiste.» 3 Concilie les deux thèses « précisément parce qu’il est un parti de révolution, il est le parti le plus activement réformateur.» 49 Est aidé par le mouvement même des forces productives dont les progrès « mettent à la disposition de l’humanité des forces de production capables .de pourvoir largement à tous ses besoins »,
(1-3) Congrès 1908. M. Jaurès. Compte rendu, p. 315-356-3957. p. 484-485, (2) Congrès 1908. M. Heliès. Compte rendu, p. 281-282.
forces actuellement mises en œuvre par la classe salariée pour le profit d’une petite minorité d'individus. 5° Reconnaît l’importance essentielle de la création des organismes ouvriers de lutte et d'organisation collective. 60 Adopte pour ces combats tous les moyens d’action, action directe allant jusqu’à la grève générale, jusqu’au recours suprême à la force insurrectionnelle.
Une grave question s’est posée sur les rapports du parti avec les autres groupements politico-économiques. La quasi-unanimité des socialistes unifiés ont condamné, sous le nom de confusionisme réformiste, toute alliance avec les radicaux et les socialistes dits indépendants (discipline républicaine, vote du budget) et une forte minorité à répudié le confusionisme anarchiste a demandé sans succès l’exclusion du parti des éléments libertaires et insurrectionnels (1). M. Jaurès a estimé que le syndicalisme devait
« Agir non pas en se séparant de la démocratie, maïs en mettant au service du socialisme conquérant la démocratie d'aujourd'hui la puissance autonome d'organisation ouvrière et de pensée ouvrière dont il dispose ».
Nous verrons plus loin que le syndicalisme au contraire, prétend rajeunir, inspirer et imprégner le socialisme.
Depuis le congrès de Nancy en 1907, le parti reconnaît la pleine et l’entière indépendance de la Confédération générale du Travail et ne compte que sur le temps pour rapprocher les deux organisations.
« Dans l'intérêt même de l'unité d’action du prolétariat syndi-
calement organisé et du parti socialiste, je continue à affirmer la nécessité de leur autonomie, leur liberté réciproque; plus que jamais
(1) L'idée de créer un parti socialiste insurrectionnel distinct un moment ébauchée a été abandonnée.
nous avons le désir et l'espérance que cette action autonome aboutira. en vertu même de l'identité de l’objet et du but, à une action librement organiquement spontanément convergente (les réformes) peuvent fournir (au parti et à la C. G. T.), sans Confusion, sans subordination, sans ingérence réciproque, l’occasion et, pour ainsi dire, le terrain d’une commune action libre et fraternelle » (1).
Dans de nombreux pays étrangers, au contraire, l’action et l’organisation syndicales sont étroitement subordonnées à l’action et à l’organisation politiques. Au point de vue doctrine socialiste internationale, le Congrès de Stuttgart en 1907 a décidé que :
« (le parti et les syndicats) ont chacun leur domaine distinct (politique et économique) dans lequel ils doivent chacun régler leur action d’une façon absolument indépendante. Mais il y a un domaine toujours grandissant de la lutte des classes prolétariennes dans lequel on ne peut obtenir davantage que par l’accord et la coopération du parti et des syndicats; il est de l'intérêt de la classe ouvrière que dans tous les pays des relations étroites soient créées entre les syndicats et le parti et rendues permanentes » (2).
Dans un autre ordre d'idées le même Congrès international de 1907 a voté la résolution suivante sur le vote des femmes (3).
« Les partis socialistes luttent pour le suffrage universel général, accordé à toutes les femmes majeures et non limité par des conditions de propriété, de Cens, de capacité et d’autres conditions » (4).
Encore dans un autre ordre d'idées :
« Le parti socialiste est favorable aux groupements d’agents et employés des services publics à leurs associations, à leus syndicats
(1) Congrès 1908. Compte rendu, p. 339. En 1912 le Congrès de Lyon a reconnu qu’il avait pu paraître utile à deux députés socialistes « d'appeler l’attention des travailleurs sur les périls d’une propagande d’antiparlementarisme et de violence systématique» et il invita « tous les travailleurs à s'inspirer (des décisions des précédents congrès) pour l’œuvre nécessaire de rapprochement ».
(2) Congrès 1907. Compte rendu, p. 424 et 425.
(3) Compte rendu. Congrès 1907, p. 431.
(4) Le congrès de Lyon en février 1912 a voté la motion suivante : « Le Congrès invite les militants et les journaux du parti à faire une plus large place dans leur propagande à la revendication des droits politiques et sociaux des femmes ».
et ilréclamera pour les fonctionnaires le droit ouvrier tout entier (1) Pourquoi? Nous concluons à un changement nécessaire remettre aux mains des délégués élus par le personnel, la direction du travail, la gestion de toute industrie d'État ». Le Congrès de Lyon, en février 1912, a «invité les élus du parti à poursuivre la défense du droit syndical et la liberté d'opinion des fonctionnaires ».
A ce même Congrès, quatre motions furent présentées et discutées sur les rapports respectifs du parti et de la franc-maçonnerie. La première (groupe d’adhérents de la Fédération de la Seine) :
« Considérant que la franc-maçonnerie est la véritable organisation de classe de la petite bourgeoisie et du parti radical, décide que les membres francs-maçons du parti devront démissionner de cette organisation dans les six mois.»
La seconde (Fédération du Nord) :
« Constatant que les membres du parti ont une tendance à éparpiller leurs efforts dans toutes sortes de groupements; rappelle à tous les membres du parti qu'ils devraient consacrer tous leurs efforts à la propagande socialiste, à l’éducation, à l’organisation politique et économique du prolétariat.»
La troisième (Fédération du Gers) :
« Les membres du parti ont le devoir d’appartenir au syndicat ouvrier de leur profession, à la coopérative de leur localité et à la franc-maçonnerie, »
Ces trois propositions recueillirent respectivement 103, 927 et 5 voix. Le Congrès par 1.505 voix, adopta la 4e qui suit, présentée par un autre groupe d’adhérents de la Fédération de la Seine :
« Le Congrès en rappelant aux travailleurs que leur devoir est de se grouper dans le parti socialiste, qui est le seul parti de classe du prolétariat, déclare qu’il n'entend pas limiter à la seule action politique l’activité de ses membres, du moment où celle-ci ne les met pas en contradiction avec la doctrine, les principes et les décisions du parti. Il déclare particulièrement qu'il ne se préoccupe pas de savoir si ses membres adhèrent à des organisations d’ordre philosophique, éducatif ou moral, telles que franc-maçonnerie libre-pensée, universités populaires, ligue de droits de l’homme, qui n’ont pas pour but la conquête du pouvoir politique; il déclare, en outre que
(1) M. Sembat. Revue hebdomadaire, 19 mars 1910, p. 344.
Lu. à Lac ému”
DOCTRINE ÉCONOMIQUE 289 lorsque des défaillances individuelles se produisent, elles relèvent purement et simplement du contrôle réglementaire du parti.»
Le principe de l'autonomie des divers groupements qui facilitent, sur les terrains les plus différents, le libre épanouissement des facultés individuelles et de la personnalité humaine, a été ainsi nettement reconnu comme aussi la complète indépendance des membres du parti à l'égard de ces multiples organisations.
Quelle est la doctrine économique du socialisme unifié ? Il est malaisé de l’exposer exactement, car si de nombreux socialistes ont reconnu les inexactitudes sur certains points des prévisions et des observations de K. Marx, d’autres au contraire n’ont abandonné aucune des idées du maître.
L'objectif principal du parti est l’organisation du travail et de la production par la socialisation des moyens de production et d'échange. La question de la répartition des produits et de la consommation longtemps négligée com-
Al , . Le mence à attirer l’attention.
Un problème particulier s’est posé que, pas plus le socialisme international que le socialisme français, ne sont encore arrivés à résoudre, c’est celui des petits paysans propriétaires.
« En 1895, au Congrès de Breslau (le socialisme allemand) s’est trouvé devant des difficultés inextricables et depuis dans ses Congrès la question se pose plus ou moins obscurément sinon ouvertement, mais elle n’est pas résolue. Quant à l'Italie, qui est une démocratie rurale comme nous, le parti socialiste depuis son Congrès de 1895 n’est plus revenu à la question agraire. Le parti belge lui-même se retrouve aujourd’hui en pleine incertitude, en Russie le problème rural est un problème qui domine toute la question socialiste. En 1896, le Congrès international de Londres reconnut qu’il n'avait pas les éléments d'appréciation suffisants pour le résoudre et il renvoya à un Congrès ultérieur, qui n’est pas encore tenu, le moment d’envisager le problème.» (1)
(1) M. H. Lagardelle. Congrès 1909 .Compte rendu, p. 321 et 822.
En France, le Congrès de Saint-Étienne en 1909 agita longuement la question et décida que la discussion serait reprise plus tard sur un texte qu’apporterait une commission spécialement désignée à cet effet. La question n’a pas encore été tranchée.
Tous les socialistes pensent que l’évolution économique fera disparaître la petite propriété comme elle anéantira la boutique du petit commerçant et l’échope de l'artisan, mais ils sont obligés de reconnaître que la concentration des capitaux et de la propriété ne se produit pas en agriculture aussi rapidement qu'ils l'avaient jadis supposé. (1) En plusieurs régions même, dans l'Hérault notamment, la grande propriété pourvue d’un outillage perfectionné s’émiette parfois brusquemment au profit de la moyenne et de la petite propriété moins scientifiquement organisée et dirigée. Certains ont essayé d’atténuer cette constatation en disant que le nombre des petites propriétés, qui augmentaient, ne constituaient pas des établissements agricoles à proprement parler, mais « des terrains d'agrément ou de prolongement d'existence de l’ouvrier de culture.» (2) D’autres n’ont pas fait de difficulté pour admettre que dans les régions où la terre est peu fertile, dans les environs immédiats des villes où dans certaines cultures spéciales (pépinière et horticulture) la petite propriété avait des chances dese perpétuer. M. Lafargue estima même qu’il serait difficile de cultiver socialement toutes les petites terres. (3)
Cette déclaration souleva une grave question. Un groupe important de socialistes ne fait aucune exception dans ses projets de socialisation. Toutes Les propriétés individuelles, grandes moyennes et petites, devront être expropriées,
(1) Les conclusions du rapport de M. Ruau ministre de l'Agriculture montrant la vitalité et, en certains endroits la progression de la moyenne et de la petite propriété, ont été contestées, mais sans que la preuve contraire ne fut apportée par les divers orateurs socialistes au Congrès de St-Étienne.
(2) M. Compère-Morel. Congrès 1909. Compte rendu, p. 179.
(3) Congrès 1909. Compte rendu, p. 312.
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socialisées et remises à des associations de travailleurs agricoles aux fins d’exploitation sous le contrôle de la nation et dans l'intérêt de tous. Toutefois dans l’hypothèse d’une conquête brusque du pouvoir par le prolétariat ils laisseraient à «l’évolution sociale accélérée le soin d’achever l'œuvre expropriatrice de toute propriété.» (1) Mais en aucune façon il ne saurait y avoir un socialisme agraire, un programme socialiste agricole, la même propagande doit être faite, le même idéal exposé dans les campagnes et dans les villes. D’autres socialistes au contraire estiment que l'assimilation du petit propriétaire au capitaliste est une thèse anticollectiviste et que la socialisation « des moyens de production où il n’y a pas divorce entre le capital et le travail» serait « la plus impardonnable des hérésies socialistes, hérésie qui n’aurait qu’un seul résultat, celui de dresser la contre-révolution contre les socialistes. » (2) « Cette expropriation-là serait un vol.» (3)
La cause profonde de la divergence provient de ce que les uns, parmi les marxistes, assimilent les milieux industriels aux milieux ruraux et proclament l’indivisibilité et l’unité de la pensée socialiste.
« Parti de transformation et d'évolution comme de révolution sociales, nous avons le même langage à tenir non seulement aux
. prolétaires des campagnes comme aux prolétaires des villes, mais à
ceux qui les avoisinent, que le régime capitaliste est en train de prolétariser et que nous voulons amener à nous qu’ils soient artisans, qu'ils soient même... petits propriétaires, petits métayers ou fermiers.» (4) « Nous affirmons la même théorie de l’évolution économique dans les villes et dans les canfpagnes, » (5) « 11 ne peut y avoir dans notre parti un socialisme spécial, un socialisme agraire; le socialisme ne peut être particulariste, il constitue un
(1 2) Congrès 1909. Compte rendu, p. 214 M. Vaillant. p.191, M. Compère- Morel. ?
(3-4) Congrès 1909. Compte rendu, p. 381. M. J. Guesde. p. 226.M. Vaillant,
(5) M. Rappoport, Congrès 1909, Compte rendu, p. 309.
tout de transformation par lui-même, il n’est que dans la réforme complète et totale de la société. » (1)
D’autres socialistes au contraire sont convaincus que les milieux paysans et ouvriers sont très différents.
€ 11 v aurait danger à assimiler aussi complètement que l’a fait notre vénéré camarade Vaillant, le milieu industriel au milieu agricole, » (2) «Nous notons déjà deux différences importantes dans le mode de production rural comparé au mode de production industriel (partout où il y a polyculture, nous ne retrouvons pas le phénomène de division dans le travail que nous constatons dans l’industrie.) Puis (nous voyons) que l'outillage mécanique perfectionné existe dans le milieu rural, mais à l’état rudimentaire et (avec) des applications restreintes, mais il y a une troisième différence essentielle celle-là. C’est le temps, ce sont les conditions climatériques dans lesquelles s'opère le germination, le développement et la récolte des produits. » (3)
D'autres socialistes vont même plus loin.
« 11 y a actuellement une constatation à faire, c’est l’antagonisme profond existant entre le producteur et le consommateur de par les intérêts contraires.» (4) « Le socialisme est une production essentielle du milieu industriel, c’est le produit du capitalisme; ici (dans les campagnes) nous nous trouvons en présence d’un milieu nettement anticapitaliste, les ouvriers sont hors la propriété le propriétaire paysan est dans la propriété, il tient à la terre comme la plante par la racine (5); sa psychologie est passionément antisocialiste, la petite propriété développe des sentiments qui ne sont pas socialistes (6). « Côte à côte, je vois deux Frances, deux classes vraiment intéressantes, celle des petits propriétaires paysans avec ses intérêts, sa situation spéciale, sa mentalité spéciale à un degré différent d'évolution... d’autre part la classe industrielle des villes.» (7)
(1-2) M. Héliès, Congrès 1909, Compte rendu, p. 311. M. Roldes, p. 241.
(3) M. Gibaud. Congrès cité, p. 294 et 295. L’on pourrait ajouter à l’influence du beau ou du mauvais temps la durée indispensable, le temps qui nécessairement s’écoule entre les semailles et la moisson, la plantation des jeunes ceps et les premières récoltes de vin (plusieurs années). Aucune surproduction nulle accumulation de travail ne pourrait, en cas de famine, suppléer en quelques semaines à l'insuffisance d’une récolte nettement déficitaire.
- (4-6) M. Héliès, Congrès cité, p. 311. M. Lagardelle, p. 325 à 327.
(5) Contesté par M. Raguillet qui a affirmé que « sur dix fils de paysans il yen a 9 qui s’en vont à la ville. » p. 344.
(7) M. Hervé, cité, p. 366, opinion, ainsi que celle de M. Lagardelle, taxée d’exagération par M. Jaurès,
Tous les socialistes sont d'accord par contre pour reconnaître cinq catégories différentes parmi les éléments ruraux ; les grands et les moyens propriétaires, les petits propriétaires, les fermiers, les métayers et les salariés. Pour les grands et moyens propriétaires, pour les riches fermiers, pas de difficulté. Ge sont des capitalistes, de même pour les salariés, ce sont des prolétaires.
Mais les petits fermiers et les métayers qui louent leur instrument de travail, les petits propriétaires qui emploient un ou deux ouvriers, ou bien cultivent seul avec leur famille, ou bien encore de temps en temps vont travailler comme journaliers chez les autres propriétaires ? Ge ne sont pas des capitalistes, presque tous les socialistes le proclament; ce ne sont pas non plus des prolétaires, puisqu’il possèdent leur instrument de travail. C’est une classe intermédiaire des individus qui sont tantôt salariés et tantôt salariants, tantôt ouvriers et tantôt patrons. Or, ils sont plusieurs millions en France ! Tous les socialistes déclarent que leur condition est misérable, qu’ils n’arrivent à combattre la concentration capitaliste que parce qu'ils compriment leurs besoins et vivent avec des moyens d'existence dont un salarié de la ville ne se satisferait pas, « qu’en s’usant petit à petit, qu’en se suicidant peu à peu par un surcroît de labeur, en se tuant à la peine ;» ils affirment que le paysan est la chose et sera la victime du capitalisme,
« Le paysan ne produit plus pour lui-même, ni pour le marché voisin. Il n’est qu’un des innombrables fournisseurs du nerché mondial. La conséquence, c’est qu'il n’est plus maître des prix: il est la proie du spéculateur, il est dans la main de l’acheteur immédiat, le minotier, le sucrier, le courtier en vins, le tiennent à la sorge; la culture devient intensive et scientifique; le paysan n’a pas d'argent, Mais le prêteur hypothécaire est là qui le guette el va s'en emparer. Désormais le paysan ne travaillera plus pour lui, mais pour fournir une rente à son prêteur, des bénéfices aux achcteurs de ses produits, I y a un prolétariat agricole (valels de ferme,
ouvriers, etc.), il y a un quasi-prolélariat agricole (métayers, fermiers, petits propriétaires). Les uns paient la rente foncière au propriétaire de droit, les autres paient la dîme capitaliste au prêteur, au spéculateur, à l'intermédiaire, à l'acheteur; les unsetles autres, prolétaires contre les capitalistes.» (1) « La petite propriété sera écrasée d’abord par la grande exploitation (2) et ensuite sur le marché des produits agricoles par la concentration des achats qui s'opère à côté de la concentration capitaliste de la terre... le jour où nous serons maîtres de l’État, la grande propriété terrienne sera socialisée et remise aux syndicats ouvriers à fin d'exploitation sous le contrôle de la nation toute entière, » (3)
La véritable solution socialiste serait la constitution de domaines collectifs, (4) de propriétés communes, exploités en commun pour l'intérêt de tous. (5) Mais avant de pouvoir réaliser ces projets dans la pratique, il convient de trouver les moyens d'attirer les paysans au socialisme, car il importe beaucoup de les gagner. Il faut leur enlever progressivement leur esprit individualiste « le plus grand ennemi du socialisme » et tout, en améliorant leur situation actuelle, il est nécessaire d'éviter de développer leur égoïsme et leur âpreté au gain. Le parti est avec les petits propriétaires dans leur lutte contre la ploutocratie mais avec les salariés dans leurs conflits avec les petits propriétaires. Les propagandistes devront s’efforcer de démontrer aux paysans qu’ils sont exploités par les capitalistes, pressurés par l’État parasitaire, que les socialistes sont leurs vrais amis, que leurs intérêts sont solidaires de ceux des ouvriers des villes et des prolétaires de l’ordre administratif, etc.
(1) M. A. Hesse. Brochure, p. 11-12. Le socialisme. Doctrine et programme.
(2) Mais on peut,au moins sur certaines petites propriétés, faire de la culture intensive et par suite lutter contre la supériorité de la grande exploitation.
(3-4) M. Compère-Morel. Congrès 1909, Compte rendu, p.191-315-333-360.
(5) « La base d’une organisation socialiste se trouverait plutôt dans la création des domaines collectifs où les intérêts des consommateurs se trouveraient liés d’une façon profonde avec lesintérêts des producteurs. dans l'introduction du domaine collectif exploité par la collectivité au profit de la collectivité, le paysan verra enfin sa situation assurée, »
À vrai dire le parti n’a pas trouvé encore la solution socialiste du problème agraire. Le Congrès de Lyon (février 1912) l’a renvoyé aux prochaines assises du parti.
Certains de ses membres comptent sur le temps et la pression des institutions collectivistes pour amener progressivement les petits propriétaires à faire volontairement abandon à la nation de leurs domaines.
« Nous révolutionnaires des villes vous garantissons (à vous petits paysans) la propriété de la terre. nous vous achèterons nos produits (plus cher que le commerce bourgeois) nous vous vendrons les nôtres (un peu moins cher...) mais vous”aahérerez à notre organisation politique et vous constituerez les communes rurales. pour vendre vos produits à nos coopératives il faudra vous constituer en syndicats de vendeurs... pour acheter nos produits aux mêmes coopératives il faudra vous constituer en syndicats d’acheteurs... la question paysanne si grave pour nous me semble pas comporter d'autre solution. Il y aurait ainsi non pas une, mais deux révolutions... une période transitoire durant laquelle la production individualiste bourgeoise continuera dans les campagnes sous certaines garanties. Mais il y a lieu de croire que cette période ne sera pas longue. Entourés de tous les côtés par les institutions collectivistes et obligés d’être avec elles en constantes relations d’échange, obligés en outre de procéder à ces transactions selon des formes socialistes, soumises sans cesse à la pression des sans propriété et des tous petits propriétaires entraînés de plus par le rythme général de la vie nouvelle, les paysans ne tarderont pas à rentrer dans l'Économie socialiste (1) ».
Les artisans et les petits détaillants seront eux aussi fa-
talement « prolétarisés ».
« Les petits commerçants sont plus près de la classe ouvrière que de la classe patronale. Endettés ou sur le point de l’être le bénéfice qu'ils réalisent passe au prêteur… ils ne vivent que grâce au crédit de leurs fournisseurs, aussi en sont-ils les acheteurs forcés et plutôt même les employés que les clients... leur sort n’est pas tenable.. mais c’est une classe qui a la vie dure plus que les individus qui la composent toujours mouvants (2).»
Ils ne trouveront leur salut que dans l’avènement de la
Société collectiviste ou communiste.
(1) La société socialiste, organisation économique, Charles Albert, Jean Duchêne, La Guerre sociale, 20 et 26 mars 1912. (2) Le socialisme, Doctrine et programme, par M. A. Hesse, p. 11-12.
Le parti socialiste donne une définition particulière du capital et par suite des capitalistes. Ceux-ci sont, pour l’éco-
le classique, les détenteurs de toute richesse employée à produire d’autres richesses, pour les socialistes ce sont les propriétaires des moyens de production mis en œuvre par du travail salarié.
Encore aujourd’hui de nombreux socialistes admettent comme vraie la théorie de la valeur et de la plus-value formulée par K. Marx dont plusieurs socialistes cependant ont reconnue l’inexactitude (1). |
«Les choses ne valent que par le travail qu’on y met, qu’on v incorpore, or, Ce travail est l’œuvre de l’ouvrier….. le profit du patron vient de ce qu’il ne paie pas à l’ouvrier tout ce qu’il lui doit. Ce profit viendra former le capital du patron, le capital accumulé nous représente une accumulation de profits, et ceux-ci une accumulation de travail impayé, exiger que le capital soit à tous ce n’est donc pas dépouiller indûment ceux qui possèdent c’est restituer à ceux qui n’ont rien, {out autour de nous est l’œuvre de tous. Pourquoi n'est-ce pas à fous? Le travail, la production sont collectifs. Pourquoi les produits ne sont-ils pas à la collectivité? C'est qu'entre la collectivité et les choses se sont glissés les individus. (ces intermédiaires disparaîtront) et dans l’ordre économique, la démocratie sera enfin une réalité (2) ».
La suppression de tous les intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs est vivement préconisée par le parti qui attache une grande importance au mouvement coopératif et distingue soigneusement les « coopératives véritables c’est-à-dire celles imprégnées d'esprit socialiste de celles qui ne le sont pas et qui constituent de
(1) Alors que presque tous les économistes sont d'accord aujourd’hui pour estimer que c’est le degré d'utilité finale que présentent les choses qui constitue le principal sinon le seul élément de leur valeur.
(2) Le socialisme. Doctrine el programme, par M. A. Hesse, p. 17-18-19-20. I y a là, a-t-on dit, une véritable prestidigitation verbale. La division du travail, la différenciation des tâches, la spécialisation des fonctions font bien que tout ce qui nous entoure, même le moindre objet, est l’œuvre de diverses personnes rétribuées de tout leur travail, mais le mode de propriété est resté individuel, l'objet demeure la propriété du patron qui a agencé l'usine et organisé la production à ses seuls risques et périls; produire en vue d’acheteurs anonymes et changeants c’est produire pour des catégories de clients pour des collectivités ce n’est pas produire pour la collectivité, pour la Société.
simples modalités du régime capitaliste, de véritables sociétés industrielles et non des organismes d’émancipation telles les coopératives des employés de chemins de fer ou la coopération des employés civils de l’État, »
« Une coopérative est, en petit, l'image de la société de demain c’est en effet une société ouverte à tous. Son capital est variable, son personnel aussi. Si vraiment elle mérite son nom, elle n’exige de ses adhérents aucune condition spéciale, que le respect des statuts.… ils ont droit d’entrer par cela seul qu'ils paient le droit d’entrée qu'ils deviennent librement des consommateurs et par là des actionnaires. De plus la coopérative est un organisme démocratique où les administrateurs sont élus par l’assemblée des actionnaires et restent sous le contrôle organisé de ceux-ci, ces coopératives ont entre autres rôles celui de socialiser les moyens de production. Car leur tendance évidente est,si elles sont des coopératives de consommation, de produire pour leurs membres tout ce dont ceux-ci ont besoin {1).»
Au Congrès de 1908 la coopérative avait été louée presque sans réserves.
« … L'œuvre coopérative prépare la classe ouvrière à la substitution du régime socialiste au régime actuel, celte force de consommation (que détiennent les ouvriers el leurs familles) concentrée fût-ce dans la plus petite localité puis se réunissant de localité en localité peut organiser la société fédérale que sera le socialisme futur. c’est par la coopération que nous amèënerons le paysan au socialisme... les attaches de la coopération avec le s0cialisme sont la racine même de la transformation sociale... dans le nord il y a dans chaque coopérative un fonds de grève qui sert d’appui au syndicat (2).
Au Congrès de 1909 divers orateurs ont souligné les insuffisances et les dangers de la coopérative non socialiste.
« Les paysans s’unissant ainsi dans ces coopératives ne voient que leurs intérêts, ces intérêts finissent par s'opposer à ceux dela classe ouvrière et la coopération risque de rendre aux prolétaires des villes la vie plus coûteuse, de même dans l’industrie les coopéralives de production autonomes ou bien meurent faute de débouchés ou bien si elles réussissent c’est parce qu’elles deviennent de
(1) Le socialisme, cité, p. 25 et 26. En novembre 1912 a eu lieu à Paris un congrès des coopératives. La question de l’unification des diverses coopératives y a été discutée,
(2) Congrès 1908, Compte rendu, p. 282-283-287-288, M. Féliès,
simples organes capitalistes hostiles au prolétariat. nous ne voulons plus de coopératives industrielles autonomes, nous voulons que dans les villes les coopératives de production soient rattachées aux coopératives de consommation, je voudrais, que les paysans producteurs dans leurs coopératives tombent petit à petit sous la dépendance de la classe ouvrière organisée des coopératives s0cialistes.… le parti ne peut s'intéresser aux coopératives et aux syndicats agricoles qu’autant qu'ils seront sous la direction des organes propres de la classe ouvrière (1) ».
« 11 faut, pour que les coopératives de production soient organisées dans la forme socialiste, prendre des précautions » car si par la coopération le petit paysan accroît son gain « vous allez augmen< ter sa propriété personnelle, vous développez son égoïsme (2) ». Le syndicat est un outil d'amélioration au profit des travailleurs qui ne développe pas chez eux le privilège de la propriété individuelle, pour le paysan il n’en est pas de même. « La coopérative agricole a pour elle cet avantage de développer les intérêts particuliers de Ja petite propriété paysanne qui cherche de plus en plus à avoir des privilèges et des avantages en opposition et le plus souvent en contradiction avec l'intérêt des travailleurs non possédants.. il ne faut pas que nous socialistes, nous allions donner une prime à cette petite propriété, lui faire un privilège ». (3) Outre « qu’il n’est pas besoin du socialisme pour faire de la coopération paysanne (celleci) favorise les paysans mais ne résout pas la question sociale (4)».
Ce que le socialisme se propose c’est trouver :
« Des formes neuves d’organisation de la production (5) supprimer l'atelier capitaliste on le patron est roi (6) remplacer la production de type monarchique et patronal par la production du type coopératif (7). Le patron ne fait travailler qu’en vue du bénéfice. Donc tout ce qui coûte sans rapporter a les plus grandes chances d’être écarté (8)... ilévolue l'atelier patronal...en se décomposant ainsi le patronat a laissé voir une essence double... fonction directoriale qu’il abandonne à des salariés, détention du capital, de l'instrument du travail (9)... l’essai que nous voulons faire n’est pas de substituer l’État au patron en conservant le type de production. Nous voudrions arriver à remettre aux ouvriers eux-mémes, à ceux quiexécutent le travailet créent le produit, la direction
(1-2) Congrès 1909. Compte rendu, p. 235, M. Tarbouriech. p. 157. M. Lepez. ]
(3-4) Congrès 1909. Compte rendu, p. 311-413-3815. M. Héliès.
(5 à 9) Les idées socialistes par M. Sembat. Revue hebdomadaire, du 19 mars 1910, p. 340-341-345-342-343-344-346. p. 342.
de ce travail et de cette production. (1) La production (étant) dominée à présent par quiconque détient le capital, les socialistes ne peuvent changer le mode de production qu’en changeant le mode de propriété. Pour que la production soit de type collectiviste il faut que la propriété soit collective (2).»
Aiïnsi le parti pose-t-il à la base fondamentale de la société future la socialisation des moyens de production et d'échange? (3)
« Représentons-nous la société socialiste comme une société industrielle immense. Les actionnaires en sont la foule descitoyens… les hommes possèdent en commun les moyens de produire... ils travaillent eux-mêmes pour produire pour tous... Les fruits du travail de chacun seront à tous et tous (seront) propriétaires du travail de chacun. Actionnaires et ouvriers ne seront que deux qualités confondues dans une seule et même personne... une autorité régulièrement instituée (par le moyen de l'élection) répartit, selon une saine prévoyance et une rigoureuse justice, les produits, œuvre de tous...ces produits dans la mesure où ils sont susceptiblesde n'être utilisés que par des individus sont répartis par des administrateurs entre tous les membres... et chacun jouit,sa vie durant, dece qui lui a été ainsi donné (4) ».
Voici comment deux socialistes insurrectionnels ont exposé l’organisation économique de la société socialiste.
« … Le principe d’une séparation administrative complète entre la production et la consommation traitant d’égale à égale, par contrats soumis à l'arbitrage en cas de conflit, apparaît comme une base nécessaire et profonde... Si producteurs et consommateurs sont finalement les mêmes... ils n’en sont pas moins engagés comme producteurs d’une part et comme consommateurs d’autre part dans des intérêts différents. d’une facon générale c’est seulement comme consommateurs que nos intérêts sont strictement égaux... pour les mêmes raisons de justice économique les syndicats ne sauraient prétendre à la propriété des instruments de travail et de la terre cultivée qui leur est assimilable.. seule la collectivité c’est-à-dire en fin de compte la triple confédération des producteurs, des con-
(1-2) M. Sembat, ouvrage cité, p. 343-344-346.
(3) Le patron abandonne à des salariés (directeurs et ingénieurs) la direction technique de l’entreprise oui mais il en conserve avec l’assemblée des actionnaires la direction économique et financière, en même temps que tous les risques et périls contre partie des avantages et profits qu'ils en retirent.
(4) Le socialisme, cité, pp. 22-23,
sommateurs et des communes peut donc posséder en toute propriété le capital productif. Les associations professionnelles de syndicats de producteurs n’ont que la gérance de ce capital... Universalisées et socialisées en sections de consommation, groupées par communes, par régions, et nationalement en une confédération générale des coopératives assurent la réparlilion et la commande de la consommation pour l’ensemble de pays. la confédération générale de la consommation (établit) la catégorie, la quantité et la qualité des produits que la Confédération Générale du Travail doit lui fournir dans un délai donné. Elles (celles-ci) préparent le grand contrat national, qui intervient chaque année, entre Ja consommation et la production... groupés nationalement, par fédérations de métier et d'industrie dans leur confédération générale les syndicats assurent, au double point de vue technique et administratif, la production nationale y compris la produetion peur l'échange avec le dehors... ils déterminent la valeur des objets en heures travail, Cette organisation du travail n'implique ni autorité ni hiérarchie. Si la tâche à fournir est indiquée, répartie et contrélée par en haut chaque unité de production jouit, dans ces limites, d’une complète autonomie. c’est de l'individu organisant librement sa consommation dans la section coopérative que part la demande du produit. Et c’est à l’individu organisant librement le travail dans l'atelier autonome qu'elle revient après avoir parcouru la double série des groupements fédérés ef confédérés. A ce collectivisme coopératif et syndical il faut prévoir (quant à la production agricole et à la prapriété terrienne) des réserves el des exceptions. »
Le x +
Quelle est la doctrine sociale du parti?
« Toute l’action socialiste est fondée sur la reconnaissance de la lutte des classes» (1). Nous avons vu que le parti essayait de montrer que les classes intermédiaires (artisans, petits commerçants, petits propriétaires), étaient plus près des prolétaires que des patrons, qu’elles souffraient beaucoup des maux du capitalisme et que l’évolution générale économique amènerait fatalement leur disparition.
« Pour que la production soit de type collectiviste, il faut
(1) Le socialisme, cité, p. 22-23.
DOCTRINEÉ SOCIALE 301
que la propriété soit collective» c’est le deuxième axiome posé par le socialisme, Mais si
« la mise en commun des biens, la propriété collective est le but socialiste »s’il serait «absurde »de croire «qu’il n’y aura plus de propriété individuelle.» Tout ce que notre raison exige c’est que (les hommes) possèdent en commun les moyens de produire, mais une fois répartis entre euxles produits, œuvre de tous,sont leur propriété individuelle (les objets de consommation, les produits dans Ja mesure Où ils sont susceptibles de n'être utilisés que par des individus (1) chacun en jouit librement sa vie durant » (?).
L'un des principaux organes de la transformation de la société actuelle et du fonctionnement de la société future est le syndicat.
« Les syndicats sont le groupement des travailleurs d’un même... métier, d’une même industrie. Ils sont groupés pour « l’étude et la défense de leurs intérêts économiques » dit la loi. Mais leur action ne se borne pas là.déjà le syndicat s’immisce dans le fonctionnement intérieur de l'usine, dans l’administration du travail, déjà il substitue le libre examen des intéressés à l'autorité dictatoriale des patrons, l’autorité patronale est diminuée, revisée, contrôlée, partagée, progressivement l'autorité syndicale s’accroîtra (dans l’usine, au chantier, dans la mine), jusqu’au jour où elle régnera seule, Certes, l'appropriation des moyens de production par les syndicats n’est pas encore la socialisation, c’est toutefois l’état préparatoire par excellence: les syndicats cherchent à avoir le monopole du placement des ouvriers; s’ils arrivaient à répandre les ouvriers selon les besoins du travail, les transportant des localités où il y a chômage à celles où l’on manque de bras, ils disposeraient de toute l’organisation industrielle (3). « Le syndicat n’est pas un prooramme de transformation, car sous cette forme exclusive, il engendrerait le corporatisme étroit, mais il peut être un outil d’amélioration au profit des travailleurs tout en ne développant pas chez eux le privilège de la propriété individuelle » (4).
Les cadres des forces prolétariennes sont doubles, d’une part professionnels, fédérations de métiers où d’industric s'étendant sur tout le territoire; d'autre part territoriaux.
(1) Cest-à-dire qui ne constituent pas des capitaux, au sens Socialiste, des moyens de production mis en œuvre par le travail d'autrui.
(2-3) Le socialisme, cité, p. 24.
(4) M. Héliès. Congrès 1909, Compte-rendu, p. 313.
Bourses du travail ou union des syndicats groupant tous les corps ouvriers existant dans une centre déterminé (localités département ou région).
Les trois tendances ont, au sein du parti socialiste, une conception différente du mouvement syndical: 1° M. J. Guesde et la Fédération du Nord désirent que tous les ouvriers rentrent dans les syndicats, que de ceux-ci la politique soit strictement bannie, et que seules les questions économiques, qui elles ne divisent pas les travailleurs, y soient traitées. Les syndicats doivent être neutres, ni rouges ni jaunes, leur action plutôt corporative.
« Le premier devoir des salariés est d’aller au syndicat de leur profession parce que c’est dans la solidarité syndicale qu’ils trouveront la force etlemoyende défendre, au jour le jour, leurs salaires, leur indépendance, leurs loisirs et leur dignité d'hommes (1).
2° Pour d’autres, au contraire (une bonne partie des adhérents de la Fédération de la Seine), le syndicat a pour objet l’action révolutionnaire quotidienne l’action légale et parlementaire incombant au parti dans ses cadres actuels, —et il constitue de plein droit, quelque soit le nombre de ses membres, le mandataire de la classe ouvrière toute entière. Seuls, les syndiqués socialistes comptent, les autres, les jaunes ou les sarrazins sont des traîtres et des rénégats. Cette opinion confine au néo-syndicalisme révolutionnaire, que nous retrouverons plus loin.
30 La situation de la majorité du parti, entre ces deux fractions différentes, a été très difficile. Elle a repoussé une demande d’exclusion formulée par la tendance révolutionnaire (au sens classique et orthodoxe du mot), contre les plus bruyants tenants de la tendance révolutionnaire, au sens nouveau du terme. Elle a semblé incliner légèrement vers celle-ci, mais depuis quelque temps elle paraît plus
réservée.
(1) C’est ce but élevé proposé à l’activité des syndicats qui nous conduit à les étudier dans la partie sociale de la doctrine socialiste et non dans sa partie économique.
La doctrine du socialisme international essaie également de concilier les deux thèses : ;
« Les syndicats ne rempliront pleinement leur devoir dans la lutte d’émancipation des ouvriers que si leurs actes s’inspirent d’un esprit entièrement socialiste. Ces progrès (du capitalisme) réduiraient l’organisation syndicale à l'impuissance si celle-ci se plaçait sur le terrain de l’égoïsme corporatif et admettait la théorie de l'harmonie des intérêts entre le travail.et le capital... les syndicats obtiendront d'autant plus de profits dans la lutte que les caisses destinées à la lutte syndicale seront mieux remplies (1).
Le Congrès précisa que, si le terrain de la lutte du parti socialiste était surtout la politique et celui du combat du prolétariat l’économique, «le parti et les syndicats» n’en devaient pas moins «s’aider et se soutenir dans leurs efforts »
Aucun plan n’a été tracé récemment de l’organisation sociale de la société future. Que seront les institutions religieuses, familiales, éducationnelles, les mœurs, les coutumes et les usages, la part de chaque individu dans les œuvres de prévoyance, d’assurance, de mutualité ?
Il est vrai que le simple fonctionnement des organismes économiques, syndicats et coopératives, la limitation aux seuls objets de consommation de la propriété individuelle, avec pour conséquence la suppression de la faculté de tester, le jeu des institutions publiques (vote des femmes, égalité complète des sexes), produiraient, dans l’ordre social, des véritables bouleversements difficiles à prévoir.
Le parti se défend énergiquement en principe d’avoir un programme pratique, détaillé et dès maintenant réalisable. Cependant, certains socialistes parlent de programme minimum et dressent une liste de réformes dont on a dit que toutes pourraient être effectuées par la bourgeoisie (2)
(1) Résolution votée par le Congrès international de 1907. Compte rendu,
(2) «La social-démocratie n’est dans son programme politique qu’une forme logique de la démocratie bourgeoise, son programme immédiat ne contient absolument rien qui ne puisse être exécuté par les parlements dans le cadre actuel. » Troelstra, Congrès international 1907. Compte rendu, p. 34,
En réalité, quatre périodes distinctes paraissent s’ouvrir devant les espoirs socialistes. Du moment présent au jour de la première révolution (celle qui se ferait probablement par la force et qui instaurerait seulement dans l’industrie et le commerce le régime collectiviste), les socialistes embarrassés et gênés par de multiples nécessités, dont la moins importante n’est pas celle de vivre politiquement, s'associent au mouvement général des réformes, en provoquent même quelques unes, tout en s’efforçant de ne pas compromettre l'avenir, de ne pas consolider la société actuelle, Tâche difficile, luttes confuses, incertitudes et divisions. Diverses initiatives, prises pour alléger le sort des humbles et par conséquent pour se concilier leurs sympathies et gagner leur confiance, risquent en effet de se retourner contre le socialisme et de dresser, sur la route qui doit conduire à la société future, une barrière de plus, un obstacle nouveau.
« Le petit paysan est à la fois un petit propriétaire el un pelit producteur spolié par le capitalisme. Les mesures de défense etde protection prises en sa faveur comme petit producteur (suppression des intermédiaires, de l’agio, de la spéculation,des trusts), peuvent renforcer sa situation de petit propriétaire » (1).
De même la constitution du bien de famille insaisissable que de nombreux députés socialistes ont votée, De même, encore les dispositions qui seront prises en faveur des petits commerçants. Mais ce sont là des cas exceptionnels. En général, toutes les innovations que propose, ou défend le parti si des non-socialistes les suggèrent, tendent à faciliter et à hâter l'avènement de la Cité collectiviste : Dans l’ordre politique le vote des femmes, la suppression des armées permanentes et leur remplacement par des milices, l’élection de tous les fonctionnaires: dans le domaine économique, la journée de huit heures, le repos hebdomadaire, la semaine anglaise, la protection du travail, de larges coopératives, exploitation au profit de tous et non pas
(1) M. Renaudel. Congrès 1909, Compte rendu, p. 278.