CLASSIFICATION PAR TENDANCES
Comment ces diverses nuances politiques, indécises et flottantes, se répartissent-elles entre les quatre formes essentielles que nous avons précédemment essayé de définir ?
Nous avons vu que de 1871 à 1876 le conservalisme, allant de l’intransigeance légitimiste jusqu’au démocratisme autoritaire des bonapartistes en passant par le libéralisme orléaniste, avait eu dès l’abord les préférences de la Nation, mais que celle-ci s’en était progressivement écartée et, par des élections partielles réitérées, avait nettement affirmé sa sympathie croissante pour la solution républicaine. De 1902 à 1910 le conservatisme comprend encore le monarchisme (1) rajeuni, par le néo-royalisme d’une part, le mouvement plébiscitaire d’autre part, mais de plus il attire à lui le nationalisme qui, étant surtout une critique et une négation, doit, non pas même pour se réaliser pratiquement mais seulement pour se formuler et se préciser d’une manière réaliste et concrète, se rallier à l’un ou à l’autre des systèmes politiques en présence. Sont encore à ranger parmi les conservateurs, les partisans d’un régime constitutionnel, mais de forme indéterminée, inspiré et dirigé par la haute bourgeoisie, favorable à l'influence religieuse plutôt qu’au clergé lui-même, ultime survivance, semble-t-il, de l’état d'esprit qui animait jadis le parti orléaniste dans le pays le centre droit à l’Assemblée de Versailles (conservateurs, libéraux, indépendants, bourgeoisisme etc.)
Mais l’élément le plus actif et le plus remuant du conservatisme actuel est sans contredit le libéralisme catholique. Bien que les institutions économiques qu’il préconise soient originales et en certains points très avancées (syndicats presque obligatoires pour les employeurs comme pour les employés) il se réclame trop nettement en matière sociale de l’autorité de la tradition et de la religion, sa
(1) Au sens étymologique du mot « monarchisme » gouvernement par un seul s’applique aussi bien au système royaliste qu’à la théorie impérialiste.
conception politique propre est trop floue — car on peut la supposer d'inspiration, soit américaine (et la France en 1852 avec la République du Prince président en a fait une douloureuse expérience) soit mac mahonienne (septennat, qui n’a pu, pratiqué dans toute sa rigueur légale aboutir en fait qu'à la dissolution de la Chambre, puis à la démission du chef de l’État), pour que sa place ne nous apparaisse pas parmi les groupements conservateurs, à l'avant-garde certes, mais parmi eux. L'Action libérale populaire sera-t-elle assez puissante et influente, non pas pour absorber tous ses alliés possibles et réaliser le bloc des éléments de droite, mais même simplement pour leur servir de trait d'union, présider à leur activité politique en leur faisant accepter son hégémonie attentive et désintéressée ? Il semble que les divergences de vue en matière constitutionnelle sont trop nettes et trop grandes (1) pour permettre, dans les conditions actuelles, cette collaboration complète. Les affinités religieuses ou antireligieuses peuvent bien en France servir de lien et de ciment aux coalitions formées pour la critique et l'opposition, la défense ou l’assaut, elles ne sont pas assez fortes, croyons-nous, pour faire taire les différences d'opinions en matière politique proprement dite pour permettre une œuvre positive constructive et pratique.
Sur la limite du conservatisme et du progressisme apparaissent les groupements qui s'efforcent de concilier les vertus de l'influence catholique avec les promesses de vie et de fécondité que contiennent en puissance les aspirations démocratiques. Tel était le centre gauche de 1871 à 1876, et Sillon jadis, telle est depuis le mois de juin 1912 la Ligue de la Jeune République. Un avenir prochain dira si ce mouvement se sépare pleinement ou non des conservateurs.
(1) L'action libérale populaire est très vivement attaquée par certains néo-royalistes eux-mêmes.