CLASSIFICATION PAR TENDANCES
De 1871 à 1876 le progressisme, l'effort de synthèse de l’ordre et de la liberté, de la tradition et de l’évolution, nous semble avoir été assez exactement représenté à l'Assemblée de Versailles par les gauches modérées et par ceux des membres de l’Union républicaine qui suivirent Gambetta et défendirent la doctrine nouvelle de l’opportunisme. Puis après 1900 par ceux des nationalistes qui inchnèrent vers la République et lui restèrent attachés, par les républicains « indépendants» ou les républicains sans épithète, enfin et surtout par les républicains modérés ou progressistes.
Un certain nombre d’entre ceux-ci faisant, en matière religieuse un pas en avant décisif, se séparèrent du gros des forces «progressistes», sans toutefois se confondre complètement avec les partisans convaincus de la réforme, dont les sépare leur hostilité contre l’étatisme systématique, avec les radicaux socialistes (1). L'Alliance républicaine démocratique (le parti républicain démocratique depuis le mois de juillet 1911) forme ainsi, entre les deux grandes tendances médianes, un groupe à part qui évolue entre les deux jusqu’au jour où elle fusionnera peut-être, en le transformant notablement dans son expression extérieure, avec l’un ou l’autre des partis que chacune d'elles inspire et dirige. Elle représente, en attendant, la formation politique exceptionnelle, la cinquième, celle qui se rapproche le plus de la tendance jusle milieu; tel le fléau d’une balance, qui malgré ses oscillations vers la droite ou vers la gauche, tend constamment à revenir vers le centre de gravité des forces qui agissent sur chacun des plateaux.
A l’Assemblée nationale de Versailles les députés qui avaient nettement affirmé leurs opinions républicaines sous l’Empire prirent figure, aux yeux de leurs
(1) Ou bien, pourrait-on dire, les radicaux qui se détachèrent nettement de la majorité radicale lorsque celle-ci inclina vers les radicaux socialisants,
adversaires, de réformateurs passionnés. L'Union républicaine maintenait difficilement, contre les prétentions et les espérances de la majorité monarchiste, les idées traditionnelles du gouvernement de la nation par la nation ellemême. Nous avons vu comment influencés par la masse grossissante des nouveaux républicains et surtout par les difficultés énormes de la tâche à accomplir, la plupart d’entre eux avaient penché vers le centre gauche et vers la solution d’une République parlementaire, sensiblement différente des autres formes de République, que le pays avait connues jusqu'alors. Ils avaient ajourné, sinon repoussé, la réalisation de maints articles du programme de 1869. Ceux qui restèrent fidèles à celui-ci et à la tradition républicaine en matière de constitution, les radicaux s’éloignèrent des opportunistes ou républicains de gouvernement et leur firent par la suite une vive opposition. En 1902, la séparation esquissée après 1873, à l’Assemblée nationale apparut large et profonde. Les tenants du réformisme sont : les radicaux (dissidents ou indépendants), les membres de l'Alliance républicaine démocratique (en ce qui concerne l’œuvre religieuse et scolaire), les radicaux socialistes, les socialistes indépendants (ou républicains socialistes depuis juillet 1911).
Enfin l'insurrection de la Commune avait révélé l’existence du parti de la novalion politique et sociale. La répression impitoyable qui suivit éloigna de l’Assemblée nationale ses représentants. Toutefois les irréductibles de l’extrême gauche radicale passèrent aux yeux effarés de 430 monarchistes de l’Assemblée de Versailles pour des révolutionnaires ardents et, commeil arrive souvent, ce groupe ultra avancé devint le refuge hétérogène des mécontents, des violents et des partisans de la politique du pire. Ce ne fut qu’en 1905 que le parti socialiste unifié apporta à la tendance de la novation sa physionomie propre lui
donna sa représentation particulière, Ses principes et sa doctrine nettement définis, son plan de société nouvelle sinon exposé dans ses détails, du moins entrevu dans ses très larges lignes et ses amples contours, sa méthode, son organisation, sa tactique font qu’actuellement en France les surenchères faciles et les exagérations gratuites des divers partis viennent comme se heurter au pied d’un roc qu’elles ne peuvent franchir n1 dépasser, le bloc homogène et ordonné composé par le système politique, la théorie économique et la thèse sociale du parti socialiste unifié.
A la tendance de la «novation »se rattachent le néo-syndicalisme et l’anarchisme.
Les divergences sont trop grandes entre les divers groupements d’une même nuance pour que ceux-ci puissent actuellement fusionner et que quatre grands partis, un par . tendance, occupent seuls la scène politique.
Néanmoins l’évolution gagnerait à se faire dans un double sens, d’abord celui de la séparation de plus en plus nette et tranchée des différents partis, par la disparition des organisations intermédiaires, ensuite par l'alliance méthodique et raisonnée durable et permanente, des divers éléments d’une même tendance sous l’hégémonie du plus influent d’entre eux, par le nombre la valeur ou l’autorité de ses membres.
La situation électorale en serait notablement éclaircie et précisée.
S'il y a déjà de longues années que les partis politiques existent en France en tant que masse d’idées plus ou moins harmonieusement systématisées en corps de doctrine, 1l n’y a pas bien longtemps qu'ils ont fait leur apparition en tant qu’ensembles d'individus ordonnés et hiérarchisés. Les
organisations de parti, telles qu’elles paraissent tendre à
se constituer et à se généraliser, ne datent guère en effet que du début du xx® siècle.
Leurs traits caractéristiques sont divers. Le parti s’appartient à lui-même et se dirige par ses propres lumières, Ce sont ses congrès périodiques, et les assemblées générales dans ceux dont l’armature est une association du type de la loi de juillet 1901 (1), qui fixent ses principes complètent redressent commentent son corps de doctrine et son programme, déterminent sa méthode et choisissent sa tactique. Depuis quelque temps les Congrès semblent préférer discuter à fond un point particulier de leur doctrine ou un article spécial de leur programme. Chez les socialistes : L'action générale du parti (Toulouse 1908), la question agraire (Saint-Étienne, 1909), les retraites ouvrières (Nimes 1910), les nouveaux statuts (1911); chez les radicaux socialistes : la défense laïque (Nimes 1911), la R. P. (Tours 1912). Chez les républicains modérés ou progressistes : les franchises communales, les libertés départementales, la décentralisation (Paris 1912), etc.
En second lieu le conseil, le comité, la commission qui personnifie le parti et préside à ses destinées dans l’intervalle de ces assises solennelles n’a d'autre fonction à remplir en principe que celle d'exécuter les décisions qui ont été prises au cours de celles-ci. Il en est de même dans chaque unité (fédération départementale) ou sous-unité (comité d'arrondissement dans certains partis, section communale dans divers autres). Le comité ou la commission placée à leur tête les administre et pourvoit, dans les limites tracées par les statuts ou le règlement, à la mise en pratique des mesures, les unes décidées par les assemblées de qui ils tiennent leurs pouvoir, les autres prescrites par le rouage central du parti.
(1) Action libérale populaire, Ligue de la Jeune république, Fédération républisaine,