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LIVRE TROISIÈME

Les traits caractéristiques des organisations de parti... Le caractère nouveau du mandat législatif ..........

Les éléments indispensables à un régime de parti. Les luttes de classe opposées aux luttes politiques .....

XVI TABLE DES MATIÈRES

Pages lestdiversrévimes électoraux 10e 0r----rCr 492 Le domaine d’action des partis. Leur raison d’être. La part d'initiative et d'indépendance qui peut rester à PÉTER een. hote arte CN ne En En 464 Les notions fondamentales de tout régime de parti ... 470 CONCLUSION RL A ti 2 te EE ee enr 474 Fatalité de l'existence des partis, inconvénients et dangers des organisations de parti ............... 475 Avantares et'UUITeRE RS ren reel een A79 DOCUMENTS ANNEXES :.::......40... 1e eee 488 I. Doctrine :’ programme "4. mL. 0.

1. — Conservalisme Le parti bonapartiste ......... 489 PAACTIOMAITANCAISENE RE CE 490 L’Action libérale populaire. .... 491 latieune République Er 493 2. — Progressisme : Le parti républicain modéré ou DPOBTÉSSIS TRS ntm e neo ere DST CC LOL 3. — Réformisme. Le partirépublicain démocratique. 497 Le parti républicain radical et PACA SOCIATNS TEEN EE re ee 499 Le parti républicain socialiste .... 504 AM ERNOUANON ES ere eo ES CT 507 IT. — Organisation : Statuts ou règlement .............. 507 1. — Conservatisme La Ligue de l'Action française .. 507 L’Action libérale populaire..... 507 La Ligue de la Jeune République 509 2. — Progressisme. La Fédération républicaine. ..... 510 3. — Réformisme : L'Alliance républicaine démocra- CLIQUE EE PE Te ETES 513 Le parti républicain radical et radicalsocialiste 516 Le parti républicain socialiste ... 529 4. — Novalion : Le parti socialiste unifié. ........... 531

La Confédération générale du Travail. 540

L’humble bourgade de l’Hellade, en bordure d’un bois d’oliviers et ceinturée de jardins, la cité où naquit le mot et l’idée (polis-politique), lentement élargie au cours des siècles, est devenue de nos jours l’un de ces immenses Empires qui s'étendent en même temps sur plusieurs parties du Monde. Leur territoire métropolitain, vaste de plusieurs centaines de mille kilomètres carrés, cuitivé d’une manière intensive, couvert d'usines et de villes énormes, sillonné de routes, de canaux et de voies ferrées, pourvu de ports puissamment outillés, est peuplé par des millions d'individus actifs et entreprenants, avides de bien-être et d'indépendance. Leur domaine colonial, qui les prolonge au delà des mers, exige, pour sa mise en valeur, la collaboration journalière de leurs nationaux avec des hommes de races, d'origines et de mœurs très diverses.

Jadis les libres citoyens, pourvus d'esclaves et de femmes, adonnés aux travaux manuels, délivrés des préoccupations matérielles immédiates pouvaient, en se réunissant fréquemment sur l’agora, discuter sans intermédiaires les modalités de la conduite des affaires publiques, Aujourd’hui

la très grande majorité des habitants de notre continent sont tellement absorbés par la nécessité d'assurer leur existence journalière qu’ils ne peuvent consacrer, non pas même à la gestion directe de l'intérêt national, mais au choix de leurs mandataires et au contrôle de la mission de ceux-ci, que quelques rapides et intermittents instants.

La notion de « la politique » c’est-à-dire de tout ce qui avait trait aux intérêts communs et généraux des citoyens de la petite République antique s’est donc considérablement modifiée et en tous sens agrandie. Elle comprend actuellement une masse énorme de principes, de maximes et de règles. Aussi a-t-on pu dire avec raison que « dans nos sociétés très denses, très volumineuses, très complexes et prodigieusement vivantes,le champ de la politique, son domaine est très vaste» (1).

Actuellement, le mot politique est employé dans des acceptions nombreuses et variées.

C’est à la fois un art et une science, une pratique et une théorie. Elle est réaliste ou idéaliste, particulière (et il y a autant de politiques qu’il y a d’objets spéciaux rentrant

‘dans son champ d’application) ou générale (et elle est individuelle (2), communale, régionale, nationale, internationale, mondiale); suivant les pays et les époques, elle se sépare plus ou moins nettement de la science, de la morale, du droit et elle suit diversement les fluctuations de l’opinion.

La politique est un art :

« La politique est l’art du gouvernement des hommes vivant en société» (3). C’est la conduite des affaires publiques, l'art pratique du gouvernement. Les hommes politiques sont ceux qui, par fonction ou vocation, exercent une action éminente sur la vie publique du moment : ministres, députés, journalistes, certains hauts fonctionnaires; le beau nom d'hommes d’État est réservé aux

(1) M. Ch. Benoist. La Politique, p. 9.

(2) Nous voulons dire relative aux individus. (3) La Politique, M. Ch. Benoist, cité p. 3.

rares personnages qui se distinguent entre les hommes politiques. Dans l'enfance des États, la politique pratique règne presque seule. Elle poursuit selon les besoins du moment, certains buts externes, une création nouvelle, l’amélioration des institutions publiques, une victoire sur l'ennemi. L'art de gouverner se manifeste dans les actes, s’estime par l'effet produit, la puissance lui est indispensable, pour vaincre l'obstacle, il s'appuiera sur l’autorité de l'État et fera appel à l'opinion; il pèse les sympathies et les passions ennemies, il lui faut la volonté dans l’action; le besoin du moment tourmente l’homme politique, s’il invoque les principes c’est pour en faire une application immédiate, il faut qu’il transige Pour atteindre son but, le résultat domine sa pensée, il lui faut une intelligence sûre et prompte des hommes et des choses (1).

« L’homme d'État a pour devoir d'agir sur les hommes et par les hommes... il mesure ses actes à l'intelligence et aux aptitudes moyennes de son peuple sans rester en arrière de celles-ci; son rôle est de conduire en précédant, il animera les forces nationales en faisant briller aux yeux des mirages de grandeur, de puissance, de liberté , 11 lui faut raison, sagesse, esprit viril. L'amour ou la haine, la vengeance ou la terreur, tout sentiment passionné l’égare facilement. C’est en luttant contre les obstacles et en faisant triompher sa politique que l’homme d'État montre son génie. »

La politique est une science :

« La politique est la science du gouvernement et eile a pour représentant les sages ou les théoriciens de l’État. La politique grandit en importance à mesure que l'esprit public devient plus conscient. (Son but) est de détruire une erreur, découvrir une loi, montrer une règle permanente de conduite; elle invoque la logique, l’observation exacte et la pensée juste, rien r’empêche le théoricien d’aller jusqu’au bout de ses conclusions logiques (2). La politique qui aspire à se rendre utile doit s’efforcer de comprendre les conditions de ja vie réelle des États. Le théoricien politique doit avoir une connaissance approfondie des lois générales de la nature humaine. 11 étuaie surtout les différences organiques, estime les forces, calcule les moyens, observe psychologiquement, agit sur les esprits.»

«La politique pratique et la politique théorique imfluent naturellement l’une sur l’autre. Un homme politique ne pourrait plus de nos jours se dispenser d’une étude théo- (1) La Politique. Bluntschli, traduit de l'allemand par Riedmatten, p. 1

et 3 (2) La Politique. Bluntschli, cité, p. 1-3-4,

rique eb réfléchie des idées et des principes qui éclairent et agitent les nations.

« La politique doit être à la fois réaliste et idéaliste. « La politique réaliste part des besoins existants, appré- « cie justement les forces et les moyens, les appuis et les «obstacles, ne poursuit que des buts réalisables, elle « donne seule le succès; mais la politique purement « réaliste est brutale, l’idée élevée lui manque, elle est « sans âme, elle est basse, immorale, inhumaine; la poli- « tique des intérêts subordonne tout aux intérêts maté- € riels, à un étroit égoïsme. La politique idéaliste se con- « duit d’après des principes, s'efforce de perfectionner et « d'améliorer, de réaliser les conceptions idéales en rap- « port avec les temps et les lieux, mais la politique « purement idéaliste est fausse et n’aboutit à rien, elle « poursuit les yeux en l'air des rêves inaccessibles, telle « est la politique d'imagination qui se nourrit d'idées « enthousiastes d'avenir, telle est encore la politique «romantique qui ne songe qu'à ressusciter le passé, « Lelle est enfin Ia politique de sentiment. une saine « politique unira donc le réel et l'idéal, le premier indique « le moyen, le second montre le but. » (1)

La politique a certains rapports avec la science.

« La politique de nos jours est astreinte comme toutes les sciences à marcher graduellement du simple au composé, mais plus que les autres sciences elle exige l'esprit de circonspection, de prudence, de tempérament», écrivait Gambetta à la démocratie lyonnaise le 25 octobre 1875 (2) et pendant la période électorale en lévrier 1876 le grand tribun s’écriait : « II n’est pas au monde de science ni d’art, car elle a ces deux caractères (la Politique) qui exige plus de travail, de connaissances, d'observation, plus d'efforts continus et persistants, elle a besoin du concours de toutes les

(1) La Politique. Bluntschli, cité, p. 20 et s. (2) M. Hanotaux, Hisloire de la France contemporaine. T. IL, p. 428.

sciences, elle ne peut être que le fruit et le résultat d’un immense travail et d’une immense application». (1)

Machiavel est le premier qui ait séparé la politique de la morale et depuis, de nombreux auteurs se sont efforcés de déterminer le degré de loyauté que doit conserver la politique. Des controverses se sont élevées sur la portée de « la raison d'état», les uns l’étendant, les autres la restreignant le plus possible. De nos jours des vœux divers ont été émis pour «moraliser la politique » pour la conformer «à un idéal précis, l'idéal étant un objet de première nécessité et la condition essentielle de toute moralité». Dans ce but «il est nécessaire que l'élite morale et intellectuelle de la nation prenne la direction des affaires publiques afin que le Parlement et le Gouvernement soient toujours composés d'hommes résolus à agir selon leur pensée» (2).

Certains juristes ont essayé de délimiter les terrains respectifs de la politique et du droit.

« À force de voir les principes subordonnés et sacrifiés à des motifs d'opportunité, la justice étouffée par les intérêts politiques et l'esprit de parti, nous avons pris l'habitude de considérer le Gouvernement comme une institution essentiellement politique et les conséquences mauvaises d’un tel état de chose échappent à notre esprit... (3) les phénomènes qui ont un caractère politique... sont du domaine des partis, les faits qui ont un caractère juridique (ne peuvent) jamais devenir des questions de parti (4). Lorsque les partis envahissent le domaine du droit, leur action devient dangereuse et nuisible... l'esprit de parti offusque l'idée de justice et rend difficile l'application impartiale du droit (5)».

Il n’est pas surprenant que le terme qui désigne une

notion aussi complexe ait des significations différentes.

« Politique », a, pour certains publicistes, un sens péjoratif nettement marqué.

(1) M. Hanotaux. Hisioire de la France contemporaine. T. IE, p. 525.

(2) Rapport et vœux présentés au Congrès des Jeunesses laïques, 3 août 1912, Le Temps, 4 août 1912.

(3-4-5) « Les Partis politiques dans leurs rapports avec 1e gouvernement

« La noble science d’Aristote, de Machiavel et de Bossuet, l’art profond de Louis XI et de Richelieu n’ont rien à voir avec cette acception du terme : politique aujourd’hui signifie, la plupart du temps, ce dissolvant économique, moral, social, religieux né de la force des factions ». (1)

De même M. Marc Sangnier.

« Il n'y a peut-être pas en France à l'heure actuelle de mot qui soit plus décrié que celui de politique ».

« Mais c’est que l’on a étrangement déformé les choses et rabaïssé ce métier :

Car «s’il est une vocation noble entre toutes, est-ce que ce ne doit pas être celle qui nous pousse à nous occuper non plus seulement de nos intérêts personnels ni de ceux de notre corporation, ni de ceux d’un malheureux... mais bien des intérêts du pays tout entier, des intérêts de la France, à user ses journées et à consacrer ses veilles non pas à s'enrichir, non pas à acquérir de la gloire personnelle, mais à faire qu’il y ait de bonnes finances, des économies dans le budget public, à faire que la France soit plus riche, plus prospère, plus glorieuse sans que peut-être rien n’en retombe sur nous que l’ingratitude de ceux qui nous en voudront d’avoir fait des économies... d’avoir imposé un service militaire plus long ? » (2)

Dans un second sens le terme « Politique » s’applique à tout ce qui concerne l’origine et le principe de la souveraineté, le rôle du prince ou les droits du peuple, la forme et le fonctionnement du Gouvernement et des Pouvoirs publics, les lois constitutionnelles, etc. c’est l’ensemble des institutions qui, à un moment donné de son histoire, caractérise, avec les rouages de son activité économique et les ressorts de sa vie sociale, la physionomie d’une nation moderne. L'étude analytique, puis la critique synthétique de ce groupe d'institutions constituent l’objet et le domaine de la politique proprement dite.

de cabinet « Revue de droit public et de la science politique. Année 1895, T. IV, p. 201-202-208. M. Miceli, professeur de droit à l'Université de Pérouse.

(1) M. Ch. Maurras. Les idées royalistes. Revue hebdomadaire, 5 mars 1910, p.37.

(2) Discours prononcé par M. Marc Sangnier, le 30 juin 1912 à l’occasion de la fondation de la Ligue de la Jeune République, brochure, p. 21-22-23,

Dès le lendemain de la réunion de l’Assemblée de Bordeaux, le 8 février 1871, Thiers s’efforça de faire accepter par tous les partis indistinctement la tâche urgente qui s’imposait alors à tous les patriotes, libération du territoire, répression de la Commune, reconstitution de l’armée, des finances, du crédit. Cependant :

« L'œuvre du relèvement national n’était pas achevée que déjà l'heure des «théories de gouvernements» était sonnée, tant la politique est nécessaire aux hommes. Le goût du commandement est inhérent à la nature humaine non moins que celui de l’obéissance. La lutte pour le pouvoir est le premier acte de l’activité sociale. » (1; |

Dans une autre acception ce mot s'emploie encore pour désigner la série des actes successifs par lesquels les dirigeants d’un pays gèrent ses ihtérêtssur un terrain déterminé, politique navale, coloniale, étrangère, politique agraire, monétaire, financière, politique religieuse, etc.

Enfin dans son sens le plus général et le plus récent, la politique est l’art et la science de la coordination de toutes les forces existantes dans un pays, forces politiques proprement dites, ressources économiques, influences sociales.

« La puissance du Gouvernement n’est au fond que la puissance concentrée de la nation (mœurs, usages, fortune privée) en vue du bien public... une saine politique doit s’efforcer de les unir harmoniquement, de les développer concurremment » (2). Le champ et le domaine de la politique ainsi comprise sont donc immenses, ils comprennent le commerce (monnaie et traités), l’agriculture (douanes et protection), les travaux publics (outillage national), les finances (les banques), les services d'État (justice, instruction, police, etc.), la colonisation, la défense du pays, les relations diplomatiques, les rapports du pouvoir central et des autorités locales, Phygiène publique, l'assistance, les rapports des Églises et de l'État. «Faire à chacun sa part, garantir à chacun sa juste activité, fixer le rapport équitable entre les nécessités de la vie individuelle et les exigences de la vie sociale, telle est la vraie fin de la politique. qu'est-ce que la politique comme science? la science de la vie des sociétés, et comme art? l’art de conduire la vie sociale

(1) Histoire de la France contemporaine, cité, T. I, p. 410. (2) Bluntschli, cité, p. 111,

pour le plus grand bien de la société et de chacun de ses membres; l’art de porter à la plus haute puissance et de tenir en un juste équilibre la vie de l'individu et celle de l’ensemble.»

« Marquer la limite entre la puissance publique et lPactivilé individuelle, c’est toute la politique», a-t-on dit.

La Politique doit être vivante.

« L'idée de vie est une idée fondamentale et c’est à elle qu'il faut toujours revenir dans l'étude de la politique, qu’on l'envisage d’ailleurs comme science ou comme art.» (1)

La claire compréhension de la politique ainsi entendue repose sur le sens de l'intérêt public (distinct de l’intérêt privé ou particulier) et de lPintérêt général (différent de l'intérêt local ou régional). Une nation ne se compose pas seulement de l’ensemble des habitants existant à un moment donné sur son territoire, mais encore des générations récemment disparues, dont les efforts ont grossi et les fautes ont grevé son patrimoine ainsi que des générations immédiatement prochaines héritières des ressources et des charges du présent. Cette notion puissamment complexe, et étendue est peut-être de plus en plus difficile, surtout parmi les peuples où les individus et les groupes s’élèvent contre les droits et les prérogatives séculaires de l'État, à développer et à entretenir daus les masses populaires.

Les différentes écoles ont proposé des solutions variées, Les royalistes suggèrent de confier la garde de l'intérêt public et général à une famille régnante de façon que l'intérêt dynastique coïncide avec l'intérêt national. Des libéraux conservateurs ont émis l’opinion que les classes aisées ne sauraient mieux employer leurs loisirs, leur indépendance et leurs nombreux moyens d’études qu’à cultiver d’abord en eux-mêmes, ensuite dans le pays, la notion de l'intérêt public et de l'intérêt général. En fait actuellement en France depuis la Révolution, qui a boule-

(1) La Politique. Ch. Benoist, p. 9 et 12.

versé sur ce point la notion traditionnelle de la représentation, le soin de défendre lintérêt public, de pourvoir à ses nombreuses exigences, même le droit de le concevoir et de le définir appartiennent exclusivement aux élus de la nation.

Jadis «le député aux États généraux était au sens le plus strict du mot, le mandataire de ses électeurs. L'Assemblée Constituante témoignant une fois de plus de son esprit si curieux mélangé de conservatisme et de tendances révolutionnaires. .….emprunta à Rousseau le dogme de la volonté nationale souveraine... età Montesquieu le principe de la représentation. Dès la Révolution (apparurent) le type subtil et les traits combinés d’un régime modelé d’après une conception aristocratique de la démocratie, et soutenu par le souci des nécessités propres à un pays étendu et peuplé. Les élus ont à servir non pas les intérêts spéciaux de leur circonscription électorale, mais les aspirations du pays tout entier, plus de mandat impératif mais la faculté pour le peuple à des époques rapprochées de maintenir ou de retirer sa confiance aux assemblées... (et ainsi) une aristocratie ouverte et mobile (est) constituée par la représentation nationale compétente pour délibérer seule en toute indépendance, sans mandat impératif ni cahiers hors des pressions des majorités populaires. Le Parlement est une élite qualifiée non point simplement pour refléter mais pour créer « l’âme multiple, multiforme, flottante et confuse du pays, » le Parlement souverain de fait représentant le corps électoral souverain de droit.» (1)

Cette conception commence à être attaquée de plusieurs côtés. D’aucuns proposent de modifier le principe actuel du système parlementaire, d’autres de confier la garde de l'intérêt public aux citoyens eux-mêmes fortement organisés en de vastes groupements homogènes et disciplinés.

Dans l’expression « Partis politiques» nous prendrons le mot politique dans son sens le plus général et le plus

compréhensif.

Quels sont les éléments de la notion de parti? Nous en distinguerons trois principaux, les idées, les hommes, le milieu.

(1) Préface à l'Annuaire du Parlement 1909-1910. La démocratie el le régime représentatif, M. J. Delpech, p. 4-5-8-9-15-17 el 30.

De certaines données philosophiques des penseurs dégagent des principes. C’est ainsi que de la théorie du droit naturel sortirent au xvire siècle les linéaments du droit des gens et au xvue ceux des droits naturels. (1)

Des théoriciens politiques utilisent ces matériaux et tracent les grandes lignes de sociétés idéales. Pour Rousseau une Constitution est un acte de société, un contrat. Le peuple est tout-puissant, mais chaque membre n’a abandonné de sa liberté et de son initiative que ce qui est indispensable au fonctionnement de la vie nationale (2), et conserve le droit à l'insurrection. Montesquieu expose les limitations que l’existence en commun impose aux désirs d'égalité et d'indépendance des individus ainsi que les heureux effets que produit la séparation des pouvoirs.

Au xix® siècle, de Bonald et J. de Maistre notamment, les maîtres du traditionalisme s'efforcent de montrer le péril de ce qu'ils appellent les « erreurs » et les « faux dogmes » de 89; des publicistes d’idées plus modernes, A. Comte (qui créa la sociologie), Proudhon, Tocqueville, de Broglie, Prévost-Paradol, J. Simon, Laboulaye, Scherer proposent divers modes d’organisation de la démocratie.

Les travaux de ces derniers devaient fortement impressionner leur génération et les preuves de leur influence sont très nettes dans les discussions qui, au sein de l’Assemblée nationale (1871-1876), aboutirent au vote des lois constitutionnelles qui nous régissent encore.

Puis, une nouvelle philosophie surgit. Nietschze raille l’esprit grégaire, les idées anglaises, exalte le sur-

(1) Les Anglais et les Américains devaient tirer de ces principes une doc-

trine extrêmement individualiste. Rousseau contrarié en déduisit la toutepuissance de l'État.

(2) « Cette idée de contrat social, de droit naturel dont l’homme serait investi du fait seul de son existence est une des plus puissantes qui ait été lancée dans la législation.» Toutefois elle est fausse et « antihistorique au premier chef. » Cours de droit public. M. Larnaude, Doctorat politique. Paris, 1 908-1909,

homme et prédit une nouvelle table des valeurs sociales: MM. Bergson, Leroy, James déclarent la supériorité de la vie sur l’idéologie, l’existence en nous d’un monde animé et mouvant d'idées, d'images, de figures se formant et se déformant sans cesse, conditionnant et déterminant nos actes. Des juristes analysent les notions courantes et arrivent à des conclusions qui paraissent révolutionnaires à beaucoup de bons esprits. « Il n’y a pas de droits subjectifs mais une règle objective de conduite qui s'impose à l’État comme aux individus. Il n’y a pas de contrat social, mais une interdépendance très grande entre les hommes. La propriété est non plus un droit subjectif, mais une fonction sociale. Il n’y a pas de personnalité morale de la nation, mais un simple état de fait. Il n’y a pas de mandat donné par les électeurs et reçu par les élus, mais des volontés individuelles se pénétrant et devenant solidaires les unes des autres. La double solidarité par similitude et par division du travail rend fatale l’observance de la règle de conduite (1}». Des théoriciens politiques, dont M. Ch. Benoist, préconisent un aménagement nouveau des institutions.

De ces principes plus ou moins bien compris, des critiques dressées contre le régime démocratique des hommes hardis tirent des déductions, dégagent des motifs d'action.

Nous verrons plus tard que le socialisme réformiste, le socialisme unifié et le néo-syndicalisme, le radicalisme socialiste d’une part, le libéralisme catholique populaire le néo-royalisme et le système de l’appelau peuple d’autre part, ont apparu et que chacune de ces théories, concurremment avec ce qui peut subsister encore des doctrines qui existaient de 1871 à 1876, le légitimisme, l’orléanisme, l'impérialisme, le constitutionnalisme, l’opportumisme et le radicalisme offre la solution qu’il croit la meilleure d’abord du problème

(1) Le droit individuel et le droit objectif, M. Léon Duguit,

politique proprement dit, ensuite de la question politique générale.

Dans l’ordre économique, des penseurs et des savants apportèrent des idées nouvelles et mirent en évidence dans l’œuvre complexe de la production, l'importance, la valeur, la dignité du facteur humain. En plus des nombreux auteurs socialistes qui écrivirent entre 1830 et 1845 (Saint- Simon, Fourrier, Sismondi, Bastiat, Cabet, Pecqueur, Proudhon, etc.), l’on peut citer K. Marx, Lassale, Engels. Le socialisme scientifique naquit en 1847. Peu après, en 1872, une doctrine complètement différente le Socialisme de la Chaire ou Socialisme d’État se fit jour et réagissant contre le laisser faire de l’École libérale, démontra que loin de se désintéresser des phénomènes d’ordre économique, l’État avait une tâche particulière à remplir dans leur domaine. Vers 1885, l’École catholique sociale aborda dans ce sens les problèmes économiques et conclut, elle aussi, à la nécessité, dans certains Cas, de l’intervention étatique, mais elle proclama surtout l'utilité, pour la pacification des esprits et la bonne organisation du monde du travail, de la pratique des vertus évangéliques tant par les employeurs que par les employés, tout en protestant contre l’épithète de Socialisme chrétien. Un peu avant 1900, certains esprits virent dans le coopéralisme le remède à bien des maux et l’amélioration pratique de la condition des humbles. Depuis le début du xx£ siècle, le syndicalisme s’est efforcé de prouver qu’en dressant systématiquement l’ouvrier contre le patron, il arriverait à améliorer immédiatement le sort du premier et à éliminer progressivement le second de l'usine.

Dans le domaine social, les notions de solidarité, d’interdépendance mutuelle et réciproque, de prévoyance et d'assurance, le solidarisme, le quasi-contrat, la dette et la justice sociales portent chaque jour, sans toutefois aller

ÉLÉMENTS DE LA NOTION DE PARTI : LES IDÉES 1e

Jusqu'au communisme ou à l'anarchie, une rude atteinte à la conception traditionnelle de l’individualisme. L'idée du groupement sous ses formes les plus diverses, l'asso cialionnisme, s’introduit partout.

« De ces forces lalentes, de ces puissances de réaction contre 1e mal, de ces germes nouveaux (M. Boutmy)» la France est pleine, «Lous les intérêts, toutes les opinions, tous les groupements, toutes les professions s'organisent, la masse nationale travaillée par le ferment démocratique lève et donne naissance à des associations, à des ligues, à des Syndicats, à des Fédérations, à des Bourses, à des Chambres, à des Comités et des Comices, corps sans nombre qui tendent à agir sur les corps politiques et si possible à les mettre sous leur tutelle. C’est dans la grande masse inorganique et homogène le travail de différenciation qui se poursuit et c’est par là le pays qui prend conscience de lui-même» (1).

L'on à dit que « l’homme isolé n'existe pas» et que « la morale commence là où commence l'attachement à un groupe quelqu'il soit». Les masses sentent de plus en plus l'importance de leur force numérique, la dureté de leur sort comparé à celui de leurs employeurs, la disproportion entre leur toute-puissance politique et leur infériorité économique ou sociale.

Ces redoutables courants sont autant de difficultés et d’écueils dont les hommes d’État de jadis n'avaient pas eu à se préoccuper.

Ainsi, les idées premières, les principes et les découvertes des philosophes, des économistes, des sociologues se heurtent et s’entrecroisent. Les théoriciens s’en servent comme d'autant de matériaux pour construire des systèmes politiques, des théories économiques, des thèses sociales qui seront les différents moyens suggérés pour parvenir au but incertain, deviné par les enthousiastes, à travers les lointaines et confuses possibilités de lavenir. Ce furent jadis les Écoles politiques (politique proprement dite),

(1) La Réforme électorale, Maurice Deslandres. Revue politique el parlementaire, 10 juillet 1910, p. 36,

qui eurent dans chaque nation la réalité de l’influence. Pour édifier leur programme d’ensemble, celles-ci se bornèrent à emprunter aux économistes et aux sociologues quelques-unes de leurs propositions, même si ces dernières ne cadraient qu’approximativement avec les institutions politiques qu’elles préconisaient. Le programme radical développé en 1869 à Belleville par Gambetta notam- -ment, contenait fort peu de dispositions d’ordre économique ou social. Nous verrons que dans la formation du parti socialiste les préoccupations économiques et sociales l’ont emporté au contraire sur les soucis purement politiques. Sous la pression des circonstances les Écoles politiques tendirent à se transformer en partis. Il fallait en effet substituer la pratique à la théorie, l’organisation au système, la conquête du pouvoir à la discussion académique. Ce n’était plus seulement le Prince ou les classes dirigeantes qu'il importait de gagner, c'était la majorité dans les assemblées et en dernière analyse, le corps électoral tout entier. Il devenait nécessaire de mettre à la portée de l'intelligence moyenne des masses et les principes essentiels et les données fondamentales qui constituaient la substance même du système politique de la théorie économique et de la thèse sociale choisis et arrêtés.

Fra

Tout d’abord un parti se propose d'atteindre un idéal qui varie selon les époques et les circonstances.

Les socialistes dits scientifiques se sont séparés des socialistes prétendus utopiques qui avaient situé la cité communiste dans des paysages de rêve et comme dans un nouvel âge d’or. Nous verrons que les noé-royalistes se piquent d’un rigoureux réalisme, que les syndicalistes essaient de mêler harmonieusement réalisme et idéalisme. De nos jours une réaction semble se produire contre les

excès d’un matérialisme excessif et l’idéalisme parait revenir en faveur.

« L'idéal étant un objet de première nécessité et la condition essentielle de toute moralité» dit un rapport présenté au dernier Congrès des Jeunesses laïques (3 août 1912). « La politique s’est trop rapprochée des hommes, de leurs appétits et de leurs passions; il faut la faire remonter aux principes, à leur action féconde et à leur vertu active » écrivait dernièrement M. le sénateur Gervais:

L’ensemble des opinions, des principes, des mobiles d’action, des idées directrices, qu’adopte, dans l’ordre politique, économique et social, un parti, constitue son corps de doctrine. Celui-ci, adapté aux exigences du présent, se trouve commandé par les survivances légitimes du passé et par le souci des besoins de l'avenir immédiat du pays. C’est lui qui inspire le parti, détermine ses actes et conditionne son attitude, reflétant en même temps que son idéal et ses traditions, sa foi dans les hautes destinées futures de la nation et son attachement à son histoire, l'esprit dans lequel il envisage les problèmes du moment. Il se trouve exposé ou rappelé dans les « Manifestes» ou les « Déclarations » que le parti publie en certaines circonstances.

Pour être populaire, un corps de doctrine doit être aisément réductible à quelques notions claires et précises.

« Pour naître et pour durer, les partis doivent arriver et s'arrêter à un certain nombre d'idées communes, susceptibles d’établir entre certains individus un lien prompt, facile et complet» (1).

Mais pour exister véritablement et être sûr de son individualité, un corps de doctrine doit être assez net et précis pour ne pas se prêter aux confusions ni aux équivoques; Il importe que son critérium soit assez certain pour que ses adhérents soient reconnus et distingués.

Mais un parti ne doit pas seulement indiquer le choix qu'il fait entre les différents systèmes politiques, les théories

1) La notion de parti et le Party government. M. J. Delpech, professeur à

l'Université de Dijon. Revue de droit public et de la science politique. Tome 27. Année 1910, p. 534 et suivantes.

économiques et les thèses sociales qui se heurtent, el s’entrecroisent à chaque moment de l’histoire contemporaine complexe et vivante des nations européennes. Il lui faut encore indiquer d’abord comment il fera fonctionner les divers rouages de la machine gouvernementale et administrative, dans quel sens il dirigera leur activité et ensuite, non pas quelle solution détaillée 1l donnera aux difficultés de toute nature, diplomatiques, coloniales, militaires, ecclésiastiques, etc... que le pays pourra rencontrer inopinément sur sa route, mais l'esprit dans lequel il s’efforcera de les solutionner. Il y a, sous son évidente exagération, une part de vérité dans cette formule. « Ce n’est pas le programme qui fait le parti, mais l'esprit dans lequel il cherche à résoudre les problèmes» (1). Un parti doit donc posséder une méthode de gouvernement, un plan d'action et des idées directrices nettement conçus et clairement exprimés en fonction de sa propre doctrine, c’està-dire tant de ses traditions que de son idéal.

Il y a plusieurs modes d'action gouvernementale : révolutionnaire, conservateur, réactionnaire, etc... Le 20 février 1876 ,à Bordeaux, Gambetta définissait ce qu’on allait appeler l’opportunisme.

« Je suis d’une école qui ne croit qu’au relatif, à l’analyse, à l'observation, à l'étude des faits, d’une école qui tient compte des milieux, des tendances, des préjugés, des hostilités mêmes, car il faut tenir compte de tout.» (?)

Le 5 juillet 1911, au banquet donné en l’honneur du dixième anniversaire de la création de l'Alliance républicaine démocratique, M. Poincaré déclarait :

« Nous serions bien présomptueux el bien fats, nous autres législateurs, de nous croire omnipotents et, sous peine de nous en

tenir à des gestes vains et impuissants, nous devons toujours

(1) Manifeste de l'Indépendant Labour Parly en 1900. M. Ostrogorski. L'organisation de la démocratie et les partis politiques, p. 148.

(2) Hanotaux, cité T. III, p. 526.

ÉLÉMENTS DE LA NOTION DE PARTI : LES IDÉES 17 avoir soin de composer avec les mœurs, avec les traditions avec les préjugés mêmes du pays ». {1)

Pour nettement préciser son caractère, gagner la confiance de la nation et éclairer celle-ci sur ses véritables intentions et sa valeur propre, un parti doit prendre nettement position vis-à-vis des différentes questions à l’ordre du jour et faire connaître la liste des réformes qu’il se propose de réaliser le jour où il arrivera au pouvoir, les abus qu’il réprimera, les institutions qu'il perfectionnera, les innovations qu'il introduira. Les programmes des différents partis varient selon les époques, parfois suivant les lieux, et il arrive quelquefois qu'ils ne sont pas exactement en harmonie avec les manifestes et les déclarations qui rappellent, sur différents points, la doctrine du parti.

Mais il ne faut pas confondre les corps de doctrine qui, basés sur des principes fixes et permanents sinon immuables, s'efforcent d’unir en une synthèse harmonieuse les opinions du parti en matière politique économique et sociale, avec les programmes changeants, et en incessante transformation, avec les plale-formes électorales, relatives, contingentes, parfois même influencées par des considérations de personnes. Actuellement, les programmes des candidats d’un même parti rappellent d’abord. les lignes générales du programme d’ensemble de ce parti, puis contiennent une série de dispositions particulières, adaptées aux conditions locales de la circonscription de vote et aux situations spéciales respectives des concurrents en présence.

Lors du renouvellement quatriennal de la Chambre des députés, une ou deux grandes questions sont plus spécialement mises en discussion et servent de plate-forme électorale : La R. P., l'impôt sur le revenu, la séparation des Églises, etc, mais des circonstances diverses empêchent de voir dans le résultat des élections, la mani-

(1) Brochure éditée à l'occasion de cel anniversaire, p, 16,

festation exacte des volontés précises de la nation directement consultée.

Ce qui distingue les partis, ce sont leur doctrine.

« La différenciation existant entre les partis et les oppositions tranchées d'ordre politique qui en sont la condition, importent beaucoup plus que leurs plates-formes nécessairement changeantes et peut-être même que certains de leurs moyens variables avec la suite et la direction des événements et des contingences. » (1)

Par contre, pour des considérations d'opportunité et d'utilité immédiate, il peut se faire que deux ou plusieurs partis différents apportent sur des points particuliers et de détail les mêmes solutions, préconisent des mesures identiques. Ils n’en seront pas pour cela confondus.

La caractéristique d’une doctrine, le trait distinctif d’une méthode ou l’élément essentiel d’un programme, sont souvent heureusement résumés en formules, devises, mots historiques (exacts ou inventés) saisissants de relief et d'expression.

L'histoire en a retenu quelque-uns. De Thiers : « La République est le gouvernement qui nous divise le moins », € lessai loyal de la République», « la République sera conservatrice ou elle ne sera pas» (1872). De Gambetta : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi», « l’anticléricalisme n’est pas un article d'exportation», « pensons-y toujours, n’en parlons jamais», « quand le pays aura parlé, il faudra, M. le Maréchal, se soumettre ou se démettre ».

Tous les jours, la Tribune ou la Presse en recueille de nouveaux. De M. R. Poincaré, en 1898 : « Ni hésitation mi imprudence, ni recul ni aventures». Du duc d'Orléans : «Tout ce qui est national est nôtre». De M. A. Carnot : «La République sera réformatrice ou elle ne sera pas » 1901. « Ni réaction, ni révolution ».

Ainsi le premier élément de la notion de parti c’est

(1) La notion de parti. M. Delpech, cité, Revue de droit public et de la science politique, 17 juillet 1910, année 1910, T. XXVIL, p. 543.

l'idéal et le corps de doctrine, la méthode et le programme que le parti propose à l’ensemble des électeurs et qu'il exprime par ses manifestes et déclarations, ses devises et

ses formules.

Le second élément, ce sont les hommes. Nous distinguerons les chefs, les militants, les simples adhérents.

Bluntschli réserve le beau nom d'hommes d’État aux hommes politiques qui se distinguent tout particulièrement. Ce sont eux qui constituent la tête, l’état-major des différents partis (groupes au Parlement et organisation dans le pays). En Angleterre, le leadership (1) est très visible, très concentré, encore que le mouvement démocratique des quarante dernières années en ait profondément changé le caractère. Jadis, les vrais leaders « par quelque supériorité s’élevaient au-dessus de la foule et par conséquent, lui en imposaient», ils avaient

« le sentiment de dignité et de responsabilité qu'imprime l'exercice autonome du pouvoir. Tout en étant un obstacle aux ardeurs démocratiques de l’élément populaire et avancé du parti, les leaders bourgeois se laissent entraîner beaucoup plus loin que ne le permettraient leurs vraies convictions et leurs préjugés; ils craignent d’amoindrir encore leur autorité... le monopole du leadership n’a fait que changer d'aspect; un peu plus partagé et beaucoup moins abandonné à la sélection naturel:e qu'opère le jeu spontant des forces sociales. le monopole du leadership qui était accaparé par les représentants des anciennes classes dirigeantes tend à faire place au monopole des wire pullers (2) commandités par des ploutocrates.» (3)

En France, le leadership est moins net, moins saisissable. C’est l’ensemble des vétérans des luttes politiques, des journalistes en renom, des parlementaires déjà célèbres ou des jeunes talents pleins de promesses qui, par leurs

(1) De leader (chef), ship (état, qualité).

(2) « Tireurs de ficelle » qui dirigent de la coulisse toute Pactivité et les manifestations extérieures de la vie des partis.

(3) Ostrogorski. La démocratie et l'organisation des partis politiques. T, I, p. 555.

articles de presse, leurs discours à la tribune et dans le pays, par leurs rapports dans la préparation des lois très importantes se signalent à l'attention générale de la nation et plus particulièrement à celle de leurs coreligionnaires politiques. Toutefois, la tendance formelle depuis le début du xx siècle s’est établie dans la plupart des partis de laisser, au moins en apparence, à l’ensemble des adhérents c’est-à-dire au parti lui-même, le soin de se diriger, de désigner ses chefs, et par ses congrès périodiques d'élaborer et mettre constamment au point sa propre doctrine, de compléter et de préciser son programme. Mais ce sont les idées, les conceptions, les propositions des leaders politiques (1) qui dominent, inspirent et influencent les discussions et les résolutions des congrès.

Il existe en province des leaders non pas seulement des présidents et des secrétaires de comités, subdivisions des grands partis nationaux, mais aussi des chefs qui, dans la presse, dans les réunions publiques, les conférences vulgarisent la doctrine du parti, insèrent dans son programme des particularités intéressant spécialement la région, personnages représentatifs de l’âme du parti. Mais la concentration des influences à Paris, la centralisation politique excessive de la France enlèvent à ces chefs locaux limportance et l'autorité que comporteraient souvent leur talent, leur zèle et leur compétence.

Il ne faut pas confondre les hommes politiques qui, sincèrement épris d’un idéal et attachés au Parti qui s'efforce de le réaliser par l’union de tous, ne voient, dans la politique « qu’un moyen, un art de faire triompher les idées» (2) avec les politiciens professionnels pour qui la

(1) Leaders politiques par opposition à ce qu'on pourrait appeler les leaders techniques, présidents et sécrélaires généraux qui dirigent l'administralion intérieure des partis et veillent à l'exécution des décisions des Congrès.

(2) Discours prononcé au Congrès des Jeunesses laïques le 4 août 1912,

politique « est une fin, un but qui se suffit à lui-même» et qui comptent, pour réussir dans leurs desseins, sur les divisions, les agitations des coteries et des clubs. C’est sans doute en pensant à eux que Renan a écrit, non sans amertume :

« Une société... où la politique devient l'emploi des déclassés et des gens de troisième ordre... une telle société, dis-je, ne saurait nous plaire.» (1)

Immédiatement après les leaders viennent les militants qu'il importe de distinguer des agents électoraux. Certes, dans leur ardent désir de voir triompher «le parti », ils s’emploient activement à l'élection des candidats présentés par celui-ci, mais c’est pour le parti qu'ils se dépensent et non pas pour la personne du candidat. Leurs efforts sont complètement désintéressés. Entre les périodes électorales, ils continuent à lutter pour amener des recrues à la cause, dissiper les méfiances suscitées contre elle, redresser les erreurs ou les calomnies dont elle est victime. Partout, au café, à l’atelier, sur le chantier, en voyage, le militant engage la conversation, l’amène sur son sujet favori, développe la doctrine de son parti, la compare à celle des partis adverses, en montre la supériorité. Si la création d’une section ou d’un comité est décidée, c’est lui qui se dévouera avec le plus d’activité pour recruter des adhérents, rassurer les timides, décider les hésitants; c’est lui qui préside à l’organisation et au succès matériel des meetings du Parti. Lors des manifestations dans la rue, il est au premier rang, excitant ses camarades de la voix et du geste, payant courageusement de sa personne le cas échéant. Le bon militant a la ferveur d’un convaincu, l’ardent esprit de prosélytisme, le courage, la générosité, le désintéressement, la foi aveugle d’un apôtre; mais aussi en revanche l’exclusivisme, l'intolérance, le sectarisme, l’absolutisme de tous les zélateurs passionnés.

(1) Souvenirs d'enfance et de jeunesse. Préface, p. 11.

Ce sont eux qui constituent l’essentiel des cadres d’un parti.

Après les militants viennent les simples membres du parti, ce sont les citoyens qui, s'intéressant à la chose publique, ont pris position et choisi l’un des divers groupements politiques en présence; parmi eux il y a les cotisants qui acquittent exactement la minime contribution annuelle ou mensuelle que réclament les organisations, qui assistent très assidûment aux réunions et les simples adhérents qui paient mal, en retard ou irrégulièrement, qui sont peu empressés à répondre aux convocations des présidents et secrétaires, recrues très tièdes et peu sûres qui confinent aux indifférents.

Le facteur psychologique est capital en matière politique.

L'esprit dans lequel l'instruction a été dans l'enfance puis l’adolescence donnée par le maître et recue par l'élève, les lectures faites ensuite, et le journal lu chaque matin notamment, le tempérament particulier et parmi ses éléments divers celui qui domine à un moment donné, ardeur, enthousiasme, idéalisme, optimisme ou bien froideur, calme, réalisme, pessimisme ou bien encore pondération, juste milieu, objectivisme, scepticisme, etc... sont autant de causes qui concourent à déterminer chez l’individu ses convictions politiques. Ces mobiles se choqgent, se contredisent parfois (1); le sentiment entre en conflit avec l'intérêt, le cœur avec la raison. Le milieu immédiat, l’action de l’homme sur l’homme influent beaucoup aussi sur la naissance des opinions et plus encore sur leurs modes extérieurs d’expression. Les conversations des camarades, de bureau, de magasin, d'atelier, de cercle ou de café, les discussions familiales, les réunions publiques et les conférences mettent les idées de chaque citoyen en contact et

(1) Tel l'esprit d'entreprise etde hardiesse dans le domaine économique et l'esprit de conservation, de prudence, dans l'ordre politique, qui se rencontrent chez le même individu, ; Ë

en parallèle avec celles d’autres individus et lui donnent le moyen de les confronter. Ces opinions se rencontrent, se pénètrent, se mêlent, s’harmonisent ou se heurtent, parfois se complètent les unes les autres. [Rien d’étonnant à ce qu'elles se forment d'éléments, différents (1), que parmi ceux-C1 certains prédominent à divers moments (2) qu’elles évoluent, se transforment, se modifient en détails ou, ce qui est plus rare,.en totalité. Cette variété et ces causes de changement ne sont limitées que par l’unité de la pensée et du caractère de l’homme, l’autonomie de sa conscience, la relative fixité des opinions moyennes du milieu qui l’entoure le plus directement. L’on pourrait dire que les esprits pratiques ont les convictions de leurs intérêts, les forts celles de leur raison, les impulsifs celles de leur tempérament, les faibles celles des individus ou des groupes qui les influencent le plus. Les sceptiques eux, n’en ont point.

Les opinions les mieux assises, les plus stables et peutêtreles plus réellement sincères, parce que harmonieuses, logiques et réfléchies, sont celles qui satisfont en même temps et dans la même mesure le cœur et la raison, le sentiment et l'intérêt.

Mais il y a parfois discordance entre Ia nature des convictions et le caractère des actes extérieurs par lesquels elles sont exprimées.

« Non, Messieurs, vous voterez avec votre famille, vous n'avez

pas à considérer vos opinions comme le ferait un philosophe ou un

(1) « De quoi la politique n'est-elle pas faite? on se détermine pour des motifs qui échappent parfois à l'intelligence et à laconscience, mais qui touchent à l'essence de la personnalité. Après on se prétexte » (à propos de la rivalité entre Thiers et le duc de Broglie). G. Hanotaux, Histoire de la France contemporaine, t. I, p. 600.

(2) « Les opinions politiques en général ne dérivent pas de préférences raisonnées. Ce sont avant tout des affections passionnelles, inaccessibles à la raison, irréductibles par le raisonnement... on n’a pas l’opinion de sa raison, ni parfois même de son intérêt; on a l'opinion de ses affinités.» Le Bonapartisme, par M, J, Delafosse. Revue hebdomadaire du 19 février 1910, p. 322.

aventurier » dit Lord Mourmouth à son petit-fils dans un roman de Disraéli (1). « Votez comme on vous dit», tel était le mot d’ordre à Birmingham en 1868 (2).

Parfois l’électeur vote plutôt pour une personne que pour un programme, plutôt contre le candidat du parti dont il redoute l’arrivée au pouvoir que pour le candidat du parti auquel iraient ses préférences. Quant aux hommes politiques et même aux hommes d’État, les transactions avec les représentants des doctrines adverses, les alliances avec les tenants des opinions voisines, sont pour eux choses courantes et imposées par les nécessités mêmes du régime majoritaire.

Mais comment se fait-il qu’il puisse se former, avec des éléments aussi variés et aussi disparates, des convictions politiques en nombre relativement restreint? C’est que les doctrines, les méthodes et Les programmes de gouvernement ne sont pas illimités. « Les hommes sont divisés sur les questions particulières mais unis en somme sur les directions générales et permanentes » (3).

De même que les gouttes de pluie qui, dans la montagne tombent les unes sur des aiguilles de sapins ou de mélèzes, les autres sur des roches, les unes sur la mousse, les autres sur la terre meuble, mais s’en vont toutes au prochain ruissellet bavard et cascadant, puis au torrent qui gronde dans les gorges et les combes, puis à la rivière rapide, au fleuve indolent, enfin à l’océan immense, de même les diverses et multiples opinions individuelles s’ordonnent en doctrines, se synthétisent en théories, se condensent en formules se rattachent à l’un ou à l’autre des quelques orands systèmes de gouvernement qui, seuls, sont réellement pratiques et applicables.

(1) Ostrogorski. La démocratie et l’organisation des partis politiques, T, I, (a ILE

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(3) Vues politiques. M, L.. Bourgeois, Revue de Paris, 1898, T. II, p. 456,

À chaque parti peuvent appartenir des gens « de toutes les classes sociales, de tous les degrés de la culture intellectuelle, de toutes les conditions de la fortune ». Redingotes, jaquettes, vestons, bourgerons d'ouvriers ou blouses de paysans se sont rencontrés et ont sympathisé dans toutes les réunions politiques. A la fin de la Restauration, les premiers éléments du parti républicain reconstitué furent des étudiants et des ouvriers.

Entre ces individus venus des points les plus opposés de la société existent certainement des oppositions d’intérêt, d'éducation, de mentalité, dues aux différences de situations sociales et de milieux, mais ce qui les unit, ce qui fait du parti politique un véritable groupement homogène et permanent, c’est la foi politique, la même religion du devoir civique. Aussi les zélés, les convaincus et les optimistes sont-ils les meilleurs piliers d’un parti, tandis que les sceptiques et les découragés en sont au contraire un sûr dissolvant. Et elle est véritablement touchante, forte et belle cette camaraderie, cette fraternité qui unit les partisans sincères et dévoués d’une même doctrine politique et fait vibrer longuement aux mêmes dangers comme aux mêmes espoirs, Ces âmes communiant dans un égal attachement au même idéal. Malheureusement cette foi et cette ardeur quasi-religieuses ont comme revers la passion politique et l’esprit de parti.

La fidélité des membres d’un parti aux principes de celui-ci et aux chefs qui le dirigent est indispensable non seulement à son succès, mais même à sa propre existence. La discipline est nécessaire pour maintenir la cohésion et l'harmonie des efforts individuels, leur exacte et féconde utilisation, par une action commune, en vue du but commun.

De nos jours, l’obéissance passive aux leaders est vivement combattue par certains esprits qui n’entendent

pas abdiquer leur droit de critique et leur méthode de libre discussion. Ils substituent, à la confiance aveugle et définitive une fois accordée aux dirigeants, l’adhésion réfléchie et momentanée à celles de leurs idées ou à ceux de leurs projets qui leur paraissent sages et opportuns, utiles au pays et favorables au parti.

« Alors que’pour nos aînés le devoir politique était quelque chose de passif, une sorte d’obéissance bien disciplinée aux chefs, une fidélité à toute épreuve aux formules acceptées, aux mots d'ordre reçus, pour nous le devoir politique est quelque chose de vivant et d’actif. « Trahir son parti» était pour nos aînés la plus vilaine action... laisser passivement le parti auquel on appartient accomplir des actes qui nous paraissent dangereux ou mauvais... telle nous paraît être à nous l’immoralité politique. » (2)

La solidarité qui unit les membres des groupements vraiment forts et homogènes vient donc suppléer, jusqu’à un certain point, au relâchement que produirait un affaiblissement trop grand de la foi civique.

Néanmoins il ne faudrait pas confondre un parti avec une simple association politique. Certains membres du Comité Union et Progrès, en Turquie, avaient proposé tout récemment la transformation de leur organisation en un parti proprement dit.

De nos jours, la notion d’association, qui pénètre peu à peu tous les domaines de l’activité sociale, est apparue en politique et les partis tendent à s'organiser en groupements homogènes et compacts. « Le mot de parti qui désignait jadis une opinion suggère maintenant l’idée d’une association fondée pour soutenir cette opinion.» (1)

Les membres d’un même parti doivent, nous l’avons dit, pour concentrer leurs efforts et leur faire produire le maximum d'effet, observer une exacte discipline et agir en commun. L’armature d’un parti, son aménagement inté-

(1) Annales de la Jeunesse laïque (juillet 1912).

(2) M. de la Chesnais, Statistique électorale, Revue de Paris, 1°* juin 1910, p. 638,

rieur, de même que ses moyens d’action, sont étroitement conditionnées par le milieu dans lequel il évolue et se manifeste. Une théorie nouvelle (1) assure que les organisations de parti ne sont plus en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis que des mécaniques, l’une des pièces maftresses des rouages de l’État

« destinées à utiliser, domestiquer et malheureusement aussi exploiter la grande force aveugle qu’est le nombre.

« L'introduction du suffrage universel dans l’ordre politique équivaut bien à l’introduction,de la vapeur dans l’ordre économique, l'une et l’autre ont inauguré le règne de la machine. Dans l’ordre politique et pour ce qui touche au régime parlementaire, pour ce qui fait la vie des partis, de ses trois éléments essentiels : le chef, le programme, la discipline... la discipline se change en une sorte d’automatisme, en une espèce de branle transmis, le programme se réduit à être le plus fort en étant le plus nombreux, le chef n’est pas éliminé, aboli mais se déplace. Le chef dorénavant ce n’est pas le leader officiel, l’orateur, l'homme d'État du parti; c’est tout bonnement le mécanicien, pour ne pas dire le chauffeur. »(1-2).

En France actuellement, le facteur psychologique individuel a trop de force pour que les partis aient la rigidité et la précision des machines. Sans diminuer en rien l’importance de l’organisation de parti, l’on constate que cellecine suffit pas à elle seule à assurer ni le succès d’un parti dans le pays, ni sa prédominance au Parlement.

L'étude de la psychologie des foules, de la formation de l'esprit de parti et de l’esprit de public (3), des causes exactes de ces grands courants qui secouent par moments l'opinion nationale, nous paraîtrait plus propre que des considérations mécaniques à rendre compte, en France du moins, des manifestations extérieures de la grande

(1) Ostrogorski. La démocralie el l'organisation des partis politiques, ? vol., édit. 1903, 1 vol., édit. 1912. Etude très complète des force politiques en Grande- -Bretagne et aux États-Unis.

(2) A propos de l’ouvrage de M. Ostrogorski précité. M. Ch. Benoist. Le suffrage universel et l'évolution des partis poliliques. Revue des deux Mondes, 1er avril 1904, p. 521 et 542.

(3) Pour Tarde l'esprit de foule précède l'esprit de parti qui s'achève dans l'esprit public. Cité par M, Delpech lui-même, page 52

force qui, en politique, est le nombre. C’est que celle-ci n’est pas une force physique, rigide, docile et domptée, c’est une force humaine qui se meut, sous l'influence de causes psychologiques, dans un milieu humain et pour des fins humaines.

Si les partis sont des réalités vivantes, ils doivent sous peine de mort suivre la vie dans son incessante évolution et s’adapter à chaque instant à ses mobiles exigences. Cette nécessité vitale leur impose

«un mouvement incessant de détente et de désagrégalion, le changement des chefs, la variation du programme, le resserrement et l’assouplissement de la discipline.» (1)

Jusqu'à une date toute récente, les différents partis politiques en France étaient très faiblement organisés. C’étaient avant tout chacun une masse d’idées, un corps de doctrines politiques économiques et sociales plus ou moins harmonieusement groupées en un tout homogène et cohérent. Il n'existait guère en temps d'élection que des organisations électorales éphémères et sans liens étroits entre elles. Mais depuis les dernières années du xix® siècle, un double mouvement se produisit, d’une part certains groupes de députés constituèrent fortement à Paris un noyau central et cherchèrent à travers tout le territoire des recrues et des adhérents, d'autre part un mouvement inverse dela périphérie vers le centre, bien moins sensible que le précédent se produisit en même temps. En divers points du territoire les partisans des mêmes doctrines se réunirent, formèrent des sections, des comités, des fédérations ou des unions puis se fondirent en un vaste groupement national.

« En 1906 bien des gens ignoraient encore que les anciens

petits comités électoraux groupant un petit nombre d’amis personnels el de clients des candidats se fussent élargis en groupes

(1) M. Delpech. La notion de parti, cité, Revue du droit public, 1910, p. 542.

ÉLÉMENTS DE LA NOTION DE PARTI : LE MILIEU 29 permanents, ouverts, nombreux, en communication entre eux el avec les organismes régionaux et centraux.» (1)

Ainsi le second élément inhérent à l’idée même de parti ce sont les chefs, les militants et les adhérents, c’està-dire les dirigeants, les cadres et les troupes tous plus ou moins heureusement associés en une organisation spéciale. Ce sont aussi le dévouement chez les leaders, la foi, la confiance et la solidarité chez les membres, la force de rayonnement, de propagande et d’attraction, qui émane de tous ces groupements d’efforts et de vouloirs disciplinés.

Le troisième élément constitutif de la notion de parti est le milieu.

« Les partis politiques se montrent partout où la vie politique se meut librement. Is ne disparaissent que chez les peuples paresseusement indifférents des affaires publiques ou opprimés par un pouvoir violent... (ils) se manifestent d'autant plus nettement que la vice politique est plus riche et plus libre (2).»

L'état particulier des esprits favorise ou contrarie la formation de certains groupements.

« Les milieux nationaux les plus favorables au développement du syndicalisme sont ceux où les conditions historiques et politiques permettent la plus grande exaltation révolutionnaire du prolétarial et sa scission avec les autres classes.» (3)

Les partis doivent rédiger leur programme en fonction des réalités vivantes du moment. Or, à chaque époque, la situation politique, économique et sociale d’un pays est influencée par d'innombrables éléments, les uns matériels et tangibles, les autres impondérables, les uns appartenant au passé, traditions et préjugés, d’autres au présent, mœurs, usages, attitude des nations étrangères, d’autres à l'avenir, germes nouveaux, semences de vie. De même que

(1) M. de la Chesnais, cilé, p. 638.

(2) La Politique. Bluntschli, cité, p. 320-321.

(3) Syndicalisme et socialisme, Bibliothèque du mouvemen socialiste, M. Hubert Lagardelle, p. 6. é

les jeunes plantes pour lever au pied des grands arbres ont à se frayer un passage à travers l’amas de brindilles, de feuilles mortes, de fruits désséchés tombés la saison précédente et dont les molécules, sous l’action des agents atmosphériques, se dissolvent peu à peu dans l’espace, de même les idées nouvelles doivent, pour grandir dans la forêt du temps, s'ouvrir une voie dans la masse des survivances du passé, des principes anciens, des sentiments courants. Aussi, pour triompher ou simplement pour devenir applicable, toute proposition inédite a l’obligation de composer avec les opinions existantes, car seule en définitive la résultante de deux forces, qui n’agissent pas dans le même sens et dont l’une ou l’autre ne disparaît pas entièrement, produit un effet utile. Pour être réalisables, les suggestions les plus originales doivent s’adapter tant bien que mal au milieu ambiant, qu’elles contribuent ainsi à modifier, et par suite se déformer elles-mêmes partiellement. Si avec beaucoup de perspicacité et de réflexion l’on peut arriver à mesurer l’action qu’une théorie nouvelle produira dans un pays, il est extrêmement difficile sinon même impossible de prévoir avec quelque exactitude la réaction que ce pays exercera sur cette théorie, sur son développement ultérieur, sur son application pratique.

Les partis se heurtent dans chaque nation d’abord à des adversaires, ensuite à des indifférents. Dans tous les groupements humains organisés en sociétés, il y eut des individus

ou des collectivités qui, favorisés par l’ordre de choses établi s’attachèrent à le défendre. D’autres moins particulièrement avantagés, mais répugnant par simple égoïsme ou pusillanimité à toute modification, se montrèrent hostiles à un changement de régime. Ce furent les partisans et les satisfaits. Une autre portion de la population au contraire, lésée dans ses intérêts ou ses droits, froissée dans ses sentiments ou ses prétentions, manifesta plus ou moins ouvertement

ÉLÉMENTS DE LA NOTION DE PARTI : LE MILIEU Œyll

son opposition aux personnes, aux méthodes ou aux actes des Pouvoirs constitués. Ce furent les opposants et les mécontents. Enfin un grand nombre d'habitants, sinon même la grosse majorité, ne se préoccupant en aucune façon de la personnalité du souverain et de ses ministres, de la forme et des pratiques du Gouvernement, composa la masse flottante et incertaine des indifférents, consistante dans son volume encore que mobile dans ses éléments. « La masse compacte, méfiante et redoutable, de ceux qui ne disent rien». De nos jours des nuances nouvelles ont apparu; parmi les partisans et les satisfaits on distingue les clients du régime, ceux qui, en le défendant sauvegardent leur propre et immédiat intérêt, parmi les mécontents, les arrivistes qui convoitent les places occupées, places dont les titulaires sont par cela seul des adversaires pour eux.

Jadis les opposants n’hésitaient pas à recourir à la force; les conjurations, conspirations, troubles, tumultes, émeutes, insurrections, révolutions, guerre civile et même appel aux troupes étrangères étaient autant de moyens de manifester une violente hostilité au pouvoir et de tentatives pour le conquérir. Aujourd’hui, depuis que l’opinion publique

« qui à fécondé le sol des nations libres » qui « est à la fois la conscience est l'instinct vital de la nation, l’expression de son ‘vouloir vivre» (1) règne en maîtresse et qu’il est reconnu que la souveraineté, en totalité dans les républiques, dans une mesure moindre et variable selon la constitution dans chaque empire ou royaume, appartient au pays lui-même, la conquête légale et pacifique du gouvernement est devenue le but de tous les citoyens zélés pour la sauvegarde et la gestion de la chose publique; les complots ont été remplacés par «l’union des convictions et les révoltes par la manifestation de ces convictions » (2) La tactique des opposants consiste donc

(1) Hanotaux, cité T. III, p. 396.

(1) Démocraiie et partis politiques. Ostrogorski, 1903, p. 107.

à essayer de gagner à leur cause ou tout au moins de neutraliser les indifférents, de diviser et de combattre leurs adversaires.

De nos jours la diffusion du bien-être a augmenté le nombre des satisfaits, c’est-à-dire le nombre des individus qui, sans avoir de préférence bien réfléchie et d’attachement passionné pour le régime actuel, ne souhaitent pas qu’il soit modifié, sentant confusément qu'ils n’auraient rien à gagner à son remplacement par un autre. Le scepticisme et l’appréhension de la décision, la peur de l’action tendraient à multiplier le nombre des indifférents, mais le développement de linstruction, les progrès de l’esprit critique auraient au contraire pour effet d'accroître sinon le mécontentement opposant et menaçant, du moins létat d'esprit exactement opposé à celui des satisfaits.

« la Sensibilité affinéc par le savoir prend une conscience plus directe des inégalités et des injustices. L'intelligence assouplie par des habitudes logiques nouvelles ne consent plus à sanctionner les résignations jadis préchées. Dressée aux disciplines scientifiques elle ne cherchera pas dans un sursaut de révolte, dans la préparation d’une catastrophe libératrice, le remède aux maux impatiemment supportés, elle tirera d’une observation attentive des faits sociaux la connaissance des lois qui les régissent et les procédés efficaces pour agir sur eux.» (1)

C'est 1à, peut-on dire, la cause efficiente de l'esprit de réforme qui paraît de nos jours, attirer, canaliser, absorber les différentes formes de ce qui était jadis l'esprit de mécontentement, de révolte, de révolution. Tout citoyen est aujourd’hui plus ou moins réformateur, c’est-à-dire désireux de telle ou telle réforme, et la préférence qu’il donne, à un moment donné, à l’une ou à l’autre,contribue plus sûrement parfois que la nature de ses convictions intimes à l’attirer vers tel ou tel parti.

(1) M. Steeg. Déclaration-programme du parii radical et radical socialiste. 15 juin 1910, brochure, p, &,

C'est pourquoi le choix de la plateforme électorale a souvent en général, une grande importance.

Mais de ce que les préoccupations électorales sont à peu près constantes et d’un réel intérêt, il faut se garder de confondre une organisation de parti avec une simple organisation électorale, pas plus qu'un militant avec un agent électoral. Les divers éléments de l’une (comités locaux, départementaux, régionaux, nationaux) sont permanents,impersonnels, hiérarchisés et disciplinés, les rouages de l’autre sont éphémères, étroitement dépendants de la personnalité du candidat, sans liens communs les uns avec les autres. Mais il arrive qu’en période d'élections, l’organisation de parti joue en fait le rôle d’une organisation électorale.

Il ne faut pas identifier non plus une organisation de parti avec un groupe parlementaire, La vie intérieure des assemblées a ses lois propres, elle est dominée par des considérations d'opportunité et de convenances personnelles, par la tyrannie de la question de confiance et la crainte d'ouvrir, parfois en de graves conjonctures, une crise ministérielle.

« La majorité existe (à l'assemblée) mais suivant la question qu'on lui pose elle s'accroît ou faiblit dans un perpétuel mouvement d’agrégation et de désagrégation » (1) et l’on a dit non sans malice que « la victoire fait toujours des prisonniers ».

Les groupes, d’ailleurs, sont bien plus préoccupés de combinaisons et surtout d'actions concertées que de leur propre et stricte autonomie. L'on peut avoir ainsi « un gouvernement des groupes unis par un commun souci d’avantages à obtenir.» (2)

« Moins d’un an après son installation en fonctions, l’Assemblée nationale (décembre 1871) s’était lentement organisée selon les traditions parlementaires. Les opinions s'étaient aménagées, les groupes s'étaient constitués par ces concessions mutuelles qui affaiblissent les convictions (individuelles) mais qui créent la discipline

(1) Hanotaux, cité t. II, p. 41.

(2) J. Delpech, cité, p. 550.

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des partis. La droite s'était divisée en extrême droite, droite et centre droit... la gauche en centre gauche, gauche et union républicaine...» (1)

Après les élections générales de février 1876 qui désignèrent les membres de la première Chambre des députés, l'Assemblée nationale venant de se dissoudre, Gambetta voulut créer un grand parti englobant les républicains de toutes nuances. 70 représentants seulement le suivirent et refusèrent de se faire inscrire à aucun groupe. Le 19 mars 1876, J. Ferry élu président de la gauche républicaine déclara : :

« Pour rester unis, le véritable moyen est de rester distincts Ce n’est pas là diviser le parti, c’est le fortifier en le classant... les transactions entre les extrêmes ne s'opèrent que par l’action des éléments intermédiaires. »

Gambetta signala « la faute commise en morcelant la majorité républicaine » et en appella à l'avenir (2). L’on a quelquefois confondu le parti avec le groupe :

« Gertains faits politiques consistent dans des actes de simple opportunité, dans l’utilité de faire ou de ne pas faire une certaine chose d’une telle manière et dans un moment donné, de pourvoir par tels ou tels procédés au bien public. Pour les faits de cette nature, on comprend bien la formation des partis et la soumission des minorités aux majorités... pour ces faits et d’autres du même genre, l'existence simultanée de plusieurs opinions est possible et on comprend à ce point de vue la formation des majorités et des minorités. Ge sont des questions d'opportunité qui se rapportent à des phénomènes instables et admettent des règles variables... la détermination de ces exigences el de ces conditions est dans un pays libre laissée à la volonté de tous les citoyens qui s'intéressent à la chose publique. Et comme ils n’envisagent pas ces faits de la même manière, on voit apparaître des groupes d’opinions différentes qui constituent les partis. En ce qui concerne ces phénomènes contingents l’action des partis peut se développer librement avec de faibles risques et de grands avantages. Tel doit être en effet le champ d'action des partis politiques» (3)

Nous pensons que ce sont plutôt là des faits qui rentrent

(1) Hanotaux. Hisloire de la France contemporaine, T. I, p. 364.

(2) do do T, III, p. 567-568 (3) Micelli, cité, p. 207 et 208.

dans le domaine des groupes parlementaires. Tout ce qui intéresse à un moment donné l’existence du pays, mais rien que ce qui est vital pour lui, relève de la compétence des partis. « Les actes de simple opportunité» et les questions ministérielles, sont formellement du ressort direct desmandataires de la Nation. Tout au plus, ces points secondaires ces phénomènes contingents pourraient-ils, dans les discussions auxquels ils donneraient lieu, provoquer la naissance au sein d’un même parti, de « tendances particulières » de « fractions» différentes, mais ils ne sauraient constituer l’unique champ d’action des partis vraiment dignes de ce nom.

Jusqu’à ces dernières années les élus étaient entièrement libres de s’assembler à leur guise au Parlement. Les mêmes députés étaient inscrits à plusieurs groupes, les représentants qui, dans le pays se réclamaient du même parti, s’affiliaient dans les deux Assemblées à des groupements différents. Depuis l’année 1910 un mouvement de classification plus logique et plus clair tend à réunir fortement au Parlement les élus d’un même parti à l’exclusion de tous autres et à réglementer les rapports, au sein du comité suprême formé par les dirigeants de chaque parti, entre le groupe de ses élus dans les châmbres d’une part son organisation de parti dans le pays d’autre part. Nous verrons plus loin que seul le parti socialiste unifié y a réussi.

Ainsi un parti affirme son existence vis-à-vis des autres partis et du milieu dans lequel il évolue par son organisation et par sa tactique.

Ces questions d'organisation tant dans la nation que dans les Assemblées délibérantes et de tactique, vis-à-vis des indifférents comme à l'égard des adversaires, sont capitales pour la force et la vitalité d’un parti.

Quelle est la définition que l’on peut donner d’un parti politique? Nous avons vu que sa notion comporte trois séries d'éléments constitutifs, d'abord une doctrine, une méthode et un programme ensuite une direction des cadres et des troupes, enfn une force de propagande et une tactique.

« Les partis ne sont pas des phénomènes artificiels, mais des formations organiques et spontanées de la vie politique qui représentent des tendances profondes de l'esprit humain et des besoins inhérents à toute société.» (1)

M. Ch. Benoist a parlé des « Partis en tant qu’éléments actifs et organes essentiels de la vie nationale » (2).

L'on peut dire aujourd’hui qu’un parti en France est à la fois une masse d’idées, inspirées par un certain idéal, coordonnées en un corps de doctrines politiques économiques et sociales, conditionnant une méthode et un programme, et un ensemble d'individus, leaders militants et adhérents qui partagent ces idées et qui, unis et disciplinés en une organisation particulière, poursuivent en commun, dans l’intérêl de la nation loulte entière, le but qu'ils se sont proposés.

A notre avis, les trois éléments fondamentaux et essentiels de la notion de parti sont une masse d’idées (doctrines et programmes), un ensemble d'individus (organisation dans le pays et au Parlement), enfin, et surtout dirons-nous la préoccupation incessante et sincère de l'intérêt du pays tout entier.

Une première question se pose.

(1) Les partis poliliques dans leurs rapports avec le gouvernement de cabinet Re Mice.li, Revue de droit public et de la science politique. Année 1895,T, IV

(2) Le suffrage universel et l'évolution des partis, Revue des deux mondes, 167 avril 1904, p. 520.

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