‹ Les Parures, fantaisieChapitre 1 sur 21 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LA SIRSTE.

L’hôtellerie de madame Hombert était fort renommée à Florence, en 1836 ; elle avait une succursale à la campagne ; les voyageurs qui se logeaient en ville, à Porta Rossa, près du pont de la Trinité, avaient le droit, en payant, d’habiter le château

rural.

Comme bien d’autres, je me suis donné cette excursion pastorale, c'ans les paysages, où peignit Giotto, où Dante a pensé,

où Mazaccio a aimé, où Alfieri a chanté.

Nous étions tous riches alors ; les poètes voyageaient en financiers, ce qui vexait beaucoup les financiers , trop amoureux de leurs priviléges. Aussi se sont-ils vengés en bouleversant tout

dans la politique des crises ministérielles, en 18/6.

En France, les hommes d'Etat veulent qu’on ne s’occupe que d'eux; il y eut un moment où on ne parlait que littérature,

musique, romans, beaux-arts.

L'intelligence dominait tout.

On ne parlait plus des hommes d'État: ils trouvèrent cela étrange, et ils allumèrent toutes sortes de brülots et de feux

grégeois, pour se faire remarquer.

On les remarqua trop; ils disparurent dans l’ouragan de février, et aujourd’hui, ils se plaignent, ces graves étourdis ! Nous étions donc plusieurs artistesau château de madame Hombert, et nous passions des heures charmantes, couchés sous des

hêtres touilus, en aspirant cette douce atmosphère que l’Arno

apporte du val d'Empoli.

Ces loisirs nous coûtaient fort cher ; mon hêtre touffü me coûtait dix louis par mois; le berger Tityre ne payait pas le sien

ACC PLIS.

J'avais aussi une chambre nommée en anglais pudique bed:

room , dont le loyer était fabuleux pour un poète.

Il est vrai que cette chambre était délicieuse : on apercevait

de son balcon les hauteurs de San-Miniato, la villa Strozzi, et

une arète des Apennins tout écartelée de verdure sombre, et d’é-

blouissante aridité.

A l'heure où le démon langoureux de midi conseille la sieste italienne, je payais mon tribut d’indolence matinale à ce beau pays, et je cueillais les pavots du Morphée diurne sur l’étoffe d’un divan, car le lit de gazon était trop brûlant, à cette heure,

sous le hêtre virgilien.

L’oreiller de ce divan de sieste étaiten velours et tout brodé de caractères arabesques; quatre crépines d’or le décoraient aux

angles ; il était doux aux tempes comme un petit nuage d’édredon.

Cet oreiller ne paraissait pas appartenir à ce divan. Les deux

styles de broderie étaient l’un à l’autre étrangers.

Je me souviendrai toujours de mon premier réveil après ma

première sieste, faite sur ce lit de midi.

La croisée de ma chambre, toute grande ouverte, me laissait voir , dans un lointain d’azur et d’or, le campanile de Giotto, le

dôme d’Arnolphe, et la tour du Palais-Vieux.

Je voulus m’abandonner, en me réveillant, aux rêveries floren-

tines que ce tableau m’inspirait, mais ce fut impossible.

Il n’y avait dans mon esprit de place que pour un rêve étrange que ma sieste m'avait laissé comme un héritage vapo-

reux.

Il me faudrait écrire des volumes, et demander mille chefs-

h LES PARURES.

d'œuvre à Gavarni , s’il me fallait conter et illustrer ce rêve; je

me contente de l'indiquer en raccourci.

11 me semblait que j’assistais à une fête de harem ; mais quelle

fête! et quel harem !

Le Caucase et la Géorgie, ces deux mines de belles femmes, avaient amoncelé tous leurs trésors dans une immense galerie orientale , où les colonnettes de bois de santal se perpétuaient à, l'infini, avec des torsades de rosiers en fleurs. Auprès de cette exhibition d’odalisques, le harem de Salomon était bien pâle et

bien indigent.

Toutes ces femmes dansaient des pas espagnols, au son d’une musique, qui n’est écrite que sur la partition des rêves, et dont

Rossini se souvient seul en s’éveillant.

Il n’y avait pas l'ombre d’un homme, ce qui ne gâtait rien à l'affaire ; il n’y avait probablement que moi, et javais le bonheur

de ne pas me voir.

Une lumière douce qui ne venait pas des astres de la nuit et du jour, une lumière élyséenne éclairait cette armée de Vénus de

Milo, dansant comme les nymphes du Guadalquivir.

Des milliers d’ogives de fleurs laissaient entrevoir, par leurs éclaircies, toutes les merveilles végétales des jardins d’Alcine, de Calypso et des Hespérides ; des rotondes de marbre, voilées de grands myrtes ; des cascades d’eau vive; des fontaines à conques;

des colonnades de porphyre, des lacs verdis par leurs arbres, où

nagcaient des Néréides, en laissant flotter, comme des rames,

leurs longues tresses de cheveux blonds et noirs.

Ce tableau était, je vous assure, plus agréable à voir qu'une séance de la Chambre des représentants, même ornée de

M. Dupin.

Quand on a fait un pareil rêve, on s’entretient longtemps avec

lui au réveil. C’est ce que je fis.

Mon entretien fut long, et la cloche du dîner l’interrompit,

Je n’eus alors d'autre ressource que de le raconter , avec la permission de mes convives : en l’abrégeant , ce récit dura cinq heures, et le lendemain, on fut assez obligeant pour m'en don-

ner une seconde édition, qui en dura dix, toujours en abrégeant.

La sieste du lendemain et des autres midis me donna de nouveaux rêves, et toujours dans le style oriental, qui est le vrai et le

style sublime, à mon avis.

Le qu’il mourût de Corneille ne vaut pas un madrigal de Sa-

lomon à la Salamite.

Après quinze jours, quinze siestes, et quinze rêves obstinément orientaux ou efféminés, ce qui est synonyme, je me mis à réfléchir

sur la nature de ces choses, comme le poète Lucrèce.

Cela me parut fort extraordinaire, et je rangeai les rêves de

mes siestes dans la catégorie des problèmes d’Euclide.

Je voulus donc en avoir le mot.

Un jour, en sortant d’un songe où j'avais vu Bethsabée dans ses jardins , au point de vue du roi David , je pris le coussin de velours, encore tiède de mes tempes, et je considérai avec attention les caractères arabes dont il était émaillé.

C'était de l’hébreu pour moi, ou des hiéroglyphes pour un

Bédouin.

Cependant cette inspection me donna une idée.

Je descendis chez madame Hombert, en murmurant le plus admirable des vers du plus grand des poètes. Heureux qui a pu

connaître les causes dés choses (1) !

Madame Hombert dormait selon l’usage italien.

Cependant elle eut la bonté dese réveiller au fracas des bottes de 1836, et voyant , avec sagacité, sur ma figure , une ride qui ressemblait à un point d'interrogation, elle croisa les bras , et at-

tendit.

— Madame, lui dis-je, vous avez, dans votre château , une

chambre d’un prix inestimable...

— Vous venez me demander une diminution ? me dit-elle en

m'interrompant.

— Au contraire, répondis-je; je viens vous prier d'augmenter mon loyer, parce que je crains d’être exproprié par quelque An-

glais millionnaire au premier jour.

(1) Felix qui potuit rerum cognoscere causas !

Page 1