VIRGILE
Mais comme les Anglais millionnaires se sont mis, maintenant, sur le point de marchander en Italie, je ne craindrais pas d’être dépossédé, si vous êtes assez bonne pour augmenter mon loyer
mensuel de cent francs.
— Si cela vous oblige, — me dit madame Hombert en riant, — il n’est sorte de sacrifice de ce genre que je ne puisse faire pour vous ; mais respectez mon scrupule et ne me poussez pas à
bout.
Je vous laisse votre chambre au même prix, et je ne vous en déposséderai pas, dussé-je me brouiller avec tous les lords qui viennent chez moi.
— Madame, — lui dis-je, en m'inclinant de reconnaissance ,
— vous me traitez en compatriote, et j'en suis touché...
Veuillez bien maintenant me dire si vous avez acheté à Flo-
rence le mobilier de ma chambre n° 8 ?
— Oui, Monsieur. il y a pourtant quelques meubles qui viennent de la grande boutique, ou pour mieux dire, du bazar de Mi-
cali, à Livourne.
— Et votre divan, d’où vient-il ?
— De Tomaso Bartolini.
— Un tapissier florentin ?
— Oui, Monsieur.
— Qui n’a jamais voyagé ?
__ Je ne crois pas qu’il ait voyagé. Les Florentins ne voyagent pas.
— Au fait, Madame, ils ont raison. Pourquoi voyageraient-ils ? Voyager, c’est critiquer sa ville natale.
— Pardon, Monsieur, — me dit madame Hombert d’un air soucieux, — vous me faites là des questions qui ont un air singulier.…
— Oh! Madame, excusez-moi.. je suis ainsi fait... en voyage, je fais toujours des questions étranges; c’est une habitude. j'ai
dix articles à faire dans la Revue de Paris.
— C'est différent, Monsieur , mais je ne vous comprends pas davantage, et je vous affirme que vos questions vont faire beau-
coup travailler mon esprit.
— Alors, Madame, je ne veux pas vous donner légèrement des soucis, et vous me permettrez de continuer mes demandes , afin que nous puissions arriver à la vérité, en nous éclairant mutuel-
lement.
— Demandez, Monsieur, je vous répondrai, sije puis.
— Vous avez au n° 8 un coussin de velours, chargé de ca-
ractères arabes, etc.
— Oui, — dit-elle en m'interrompant, avec vivacité. — Oui,
Je ne vous ai pas parlé de ce coussin. il n’est pas acheté à Flo-
rence, ni à Livourne.
— Et d’où vient-il, Madame, ce coussin ?
— C'est Retschild-pacha qui me l’a donné, l'ami intime du
sultan.
— Oh! Madame ! cecicommence à s’éclaircir un peu! c’est le
cadeau d’un pacha ?
— Oui, Monsieur ; cet excellent Turc était lié avec M. Belloc,
et c’est M. Belloc qui m’a procuré ce locataire.
Retschild a logé six semaines dans ce château, et en partant, il m'a fait plusieurs cadeaux... Vous savez que les Turcs ont la
manie de donner des présents.
— Excellente manie, Madame ; mais peu contagieuse.
— Malheureusement, Monsieur; il m’a donné un échiquier chinois, un tapis de Smyrne, une paire de babouches d’odalisques,
et ce coussin de velours.
— Vous êtes bien sûre, Madame, que ce coussin à fait partie des présents ?
— Très sûre, Monsieur. et en voici la preuve... Le pacha me dit, en italien. il parle l’italien comme un Grec de Corfou... il me dit que le grand-seigneur lui avait donné ce coussin, tiré des
appartements secrets du harem.
— Que Mahomet soit béni, Madame! voilà au moins une
explication !
— Quelle explication vous ai-je donnée, sans le savoir, Mon-
sieur ?
— Une explication très satisfaisante, Madame, et je ne veux
pas en savoir davantage; je suis fixé.
— Mais je ne suis pas fixée, moi, Monsieur.
— C'est juste, Madame; veuillez bien m'écouter encore un
instant.
Alors, je racontai à madame Hombert la fabuleuse histoire de mes rêves de sieste, et je n’eus pas de peine à lui prouver, comme je venais de me le prouver à moi-même, que cette série orientale de songes avait sa source inépuisable dans le coussin tiré du ha-
rem du grand-seigneur.
— C’est superbe d’absurdité! — me dit madame Hombert, de l’air d’une femme d’esprit qui croit fermement aux choses in-
croyables.
— Vous voyez donc alors que c’est vrai, — lui dis-je avec
une certaine candeur.
— Comment donc! Monsieur ! mais je n’y mets pas l'ombre du doute; je suis d’ailleurs intéressée, comme propriétaire du coussin, à croire, et surtout à faire croire aux vertus de ce présent oriental... Je trouverai sans doute un Anglais millionnaire,
ue
— Ah! Madame, permettez-moi de vous interrompre sur cet Anglais-là..… Voilà maintenant où commence l’erreur : vous feriez dormir, en détail, toute la Chambre Haute sur ce coussin, et
vous n’en obtiendriez pas le moindre rêve oriental...
— Vous croyez, Monsieur ?.…
LA SIEST{, A1
— Si je le crois, Madame !... Si la chaleur aujourd’hui n’était pas si accablante, et si vous n’étiez pas une femme d’esprit, je vous développerais tout un système complet de métaphysique sur
les rêves, et les affinités psychologiques des individus.
— Ah! mon Dieu! vous me faites trembler !
— N'ayez pas peur, Madame, vous en serez quitte pour le titre
d'un chapitre ennuyeux que je ne parlerai pas.
Il y a des émanations mystérieuses enfermées dans certaines étoffes magnétiques qui se mettent très bien en rapport avec des
organisations nerveuses, et...
— Monsieur ! — s’écria madame Hombert d’un ton d’effroi, —
est-ce que vous allez me donner le chapitre ?
— Non; c’est toujours le titre, et puisque cela vous cause tant
de peur, je m’arrête là...
— Arrêtez-vous là, vous avez raison, monsieur... Est-ce qu’on explique ces choses !.. folie! Quand on les explique, on ne les
comprend plus.
Laissons-les dans leur vague mystère, dans leurs ténèbres plus claires pour nous que le jour. Voilà, Monsieur, comment la mé-
taphysique gâte et obscurcit tout.
Moi, Monsieur, à quinze ans, je comprenais tous les phénomènes de la nature ; à dix-huit ans, j’épousai M. Hombert, qui était métaphysicien ; il voulut tout m'expliquer, et je ne compris
plus rien,
Il y a, dans certaines intelligences, une perception délicate de
ces choses qui tient lieu de toute science,
Ainsi, je devine très bien les mystères de mon coussin oriental, et vous avez bien raison, Monsieur, de me dire que jamais ce
velours ne donnera un rêve à une organisation d’Anglais.
— Alors, Madame, lui dis-je, ne parlons de cela, je vous prie, à personne, et surtout à aucun membre de la Chambre Haute. Gardons ces mystères pour nous, et soyons-en heureux égoïs-
tement.
— Oui, éloignons les profanes de ce coussin.
— Madame, je comptais quitter votre château la semaine prochaine; mais, à cause de ce coussin, je retarderai mon départ pour Rome; voudrez-vous bien prolonger mon bail, au moins
d’un bon mois?
— D'un an, Monsieur, si vous voulez!
— Hélas! madame, c’est impossible! la France ne nous donne pas des congés d’un an; mais je profiterai bien de ce mois. Mes siestes ne finiront qu'à la nuit, et je veillerai le jour
jusqu'à midi.
En ce moment, plusieurs Anglais, très graves, entrèrent pour accrocher leurs clés à des clous, et échanger, avec madame Hom-
bert, quelques phrases en italien d'Edimbourg.
Je saluai la maîtresse du château, en lui lançant un signe
d'intelligence, et je fus m'asscoir et fumer un cigarre sous les
vieux pins où Dante et Michel-Ange ne fumèrent jamais, les malheureux !
En fait de mystère, madame Hombert avait raison, l'ignorance
est la vraie science ; n’expliquons rien, devinons.
Au reste, s’il fallait tout expliquer dans ce monde inexplicable,
notre vie se passerait aux pieds des sphinx de l'Égypte.
Ils étaient de vrais sages, les sages du Nil; les autres sages
sont des fous.
Leurs sculpteurs avaient posé partout ces lourdes figures de monstres accroupis; on ne faisait pas un pas sans se {trouver face à face avec un sphinx, comme on ne peut aussi faire un
pas sans se heurter contre un mystère de la nature.
Alors, le sage, placé entre lé mystère et le sphinx, voyait une bouche de granit, et il s’en allait dans quelque oasis cueillir les fruits du palmier, les fleurs du jardin, les heures de l'amour. Quel sage !
Elle a été fort longue la série des rêves issus du coussin efféminé de madame Hombert, mais tous ne peuvent être contés, à cause de leur diffusion et de leur incohérence. Il faut du bon sens
même dans les songes.
Tous les tableaux de cette galerie du Sommeil, que je vais exposer dans ce musée de Gavarni, ne participent de la nature vagabonde du rêve que par le côté idéal, on peut les comprendre sans efforts et sans commentaires. Les rêves sortis par la porte
d’Ebène ne sont pas toujours aussi clairs. L’Apocalypse n’a jamais
1h LES PARURES.
eu beaucoup de succès, quoique écrite dans les splendides rayons de l’île de Pathmos, avec la plume d’un aigle et le génie d’un saint; et pourtant l’Apocalypse ne manque pas de clarté pour
ceux qui lisent avec les yeux de l’âme.
En attendant, écrivons pour tout le monde, et notamment pour
ceux qui lisent avec les yeux du corps.
Il doit être permis ensuite au narrateur de corriger parfois les incohérences du rêve, avec des soudures, des phrases auxiliaires,
et des traits d'union.
Mieux vaut même mentir quelquefois, au milieu d’un songe, pourvu que ce supplément de l’imagination réveillée rende le
texte plus limpide.
C’est ce qui nous arrivera quelquefois.
LEFHIAEATIE
Un écrivain illustre, au siècle dernier, peu connu aujourd’hui, quoique parent de M. de Voltaire, Florian, a écrit un poème en prose, intitulé : Gonzalve de Cordoue.
Ce poème commence par cette invocation (on doit toujours invoquer quelqu'un au début d’un poème, du moins c’était l'usage autrefois) :
« Chastes nymphes qui baignez les tresses de vos blonds «cheveux dans les ondes du Guadalquivir, etc. »
Florian avait beaucoup étudié l'Espagne, il savait même un
peu l'Espagnol, mais il ne le parlait jamais, pour mieux prouver
qu'il le savait parfaitement. À force de faire de laborieuses recherches dans l’histoire d’Espagne, il avait découvert une époque très reculée, où de jeunes filles se baignaient chastement dans les
ondes du Guadalquivir.
La chose est vraie.
Le Romancero, qui parle de tout, cite cet usage des jeunes femmes de Séville et des paysannes des rives du Guadalété, d’où
dérive Guadalquivir, qui est bien plus harmonieux.
C'était l’âge d’or de l'Espagne ; toutes les belles Espagnoles passaient leurs jours soit dans les ondes du Guadalquivir, soit
dans les bassins des jardins royaux de Madrid.
La terrible guerre, et l’horrible bataille qui coûtèrent la vie au dernier roi des Goths, n’ont pas eu d’autre origine que cet usage contracté par le beau sexe espagnol.
Le jeune roi aperçut Lucinda, surnommée la Cava, comme David Bethsabée ; il en devint sur-le-champ éperdûment amou-
reux...
Et l'Espagne! et l’Arragon! et la Castille! excepté Troye qui
n'a pas existé, l'Amour à tout perdu.
Lucinda se baignait, comme dit M. de Florian, et le Romancero, et ce bain amena la bataille du Guadalquivir, qui dura trois jours, disent les historiens espagnols, ce qui veut dire six heures
en français,
Un sage roi, nommé Fernand, ayant réfléchi sur les malheurs
causés en Espagne par les nymphes du Guadalquivir, et autres ondes -voisines, fit un décret qui interdisait la natation aux nymphes de ses Etats, et leur ordonnait à toutes de se vôtir d’une
manière décente, pour ne plus compromettre le repos public avec
des batailles qui durent toujours.
Les nymphes de Florian reçurent cet édit avec une désolation fort naturelle ; leur simple et naïve coquetterie s’accommodait très bien d’un usage patriarchal qui ‘amenait par intervalles des ba-
lailles de Goths, ce qui réjouit toujours l’amour-propre des Hélènes.
À Séville, la désolation fut plus grande encore à cause du voi-
sinage du Guadalété.
Grand dieu ! qu’allons-nous devenir? s’écriaient les nymphes
espagnoles.
Où irons-nous baigner les tresses de nos cheveux? et quel
costume vaudra jamais celui dont le roi nous dépossède vio-
lemment ?
Et elles sortaient, le soir, drapées gauchement de lourdes souquenilles arabes, et s'asseyant sur les rives du Guadalquivir,
comme les juives sur l’Euphrate, elles pleuraient (1:
Séville avait perdu sa joie, et l’année son printemps ; les séré-
nades étaient suspendues ; l'amour s'exilait,
(1) Super flumina Bab;lonis stetimus et flevimus.
(Psam.
Qu'’allait devenir l'Espagne, ce pays des galanteries, des œillades et des doux propos?
Pour éviter un mal, on tombait dans un fléau ; heureusement
la Providence veillait.
Dona Lucinda, fille d’un riche publicain de Séville, était une de ces nymphes qui baignaient les tresses de leurs cheveux noirs (ou blonds comme il est écrit dans Gonzalve de Cordoue) dans les ondes du Guadalquivir ; le décret du roi lui avait enlevé, comme à tant d’autres, ses chères habitudes, et, comme toutes ses sœurs charmantes, elle s'était retirée dans un boudoir obscur,
et gémissait.
On s'ennuie pourtant de gémir lorsqu’on est jeune, belle et
espagnole.
Le désir de plaire est un aiguillon bien vif, qui chasse les plus
rebelles du fond de leur retraite,
Dona Lucinda cessa donc de gémir, et pensa.
La femme ennuyée qui pense est arrivée au terme de ses
ennuis.
Il y a tant de ressources dans le génie féminin ; le nôtre, qui
est plus noble, à ce que nous disons, est bien indigent !
Sans doute, disait dona Lucinda, il y avait bien des charmes de coquetterie dans ces exercices de nymphes, sous les jasmins de notre beau fleuve ; que de conquêtes chastes un seul soir me
donnait !
Quel bonheur d'entendre ce concert d’éloges qui s'élevait sur
les deux rives!
Comme il m'était doux de rentrer en ville, le soir, escortée par des sérénades, des mandolines et des chœurs qui célébraient mon
incomparable beauté !
En disant ces choses, et bien d’autres encore, elle promenait une navette sur un métier, et composait machinalement un tissu
fort léger avec des fils de coton, teints dans une essence d’ébénier.
Dona Lucinda ne savait trop ce qu’elle faisait, mais il faut bien
se distraire comme on peut lorsqu'on n’a plus de distractions,
Elle avait commencé ce travail autrefois, avant le décret du prince contre les exercices de natation, et c'était une idée de coquetterie qui lui avait mis la navette à la main, car il n’y a que ce défaut charmant qui puisse dompter la paresse chez une
femme de Séville, chez bien d’autres femmes de beaucoup d’autres
pays.
Cette idée était celle-ci : En sortant des ondes du Guadalquivir, se disait-elle, ce sera charmant de me couvrir de la tête aux pieds de ce tissu à mailles ; je réserve cette surprise à mes compagnes.
L'ivoire et l’ébène s'associent si bien !
Lorsqu'elle eut fini son travail, elle soupira comme on fait de-
vant un travail perdu,
Il y avait au fond de la galerie du comte son père une belle
statue antique, une sœur cadette de la Vénus de Praxitèles,
Dona Lucinda regarda partout, écouta, chercha, et, se trouvant seule dans cette galerie, seule avec des tableaux et des marbres, elle prit en souriant son travail, le déploya dans toute sa largeur, et montant sur un escabeau, elle enveloppa de ce réseau léger la statue antique, en fixant une de ses mailles sur le front, à la division des boucles de cheveux, de sorte que la figure s’encadrait merveilleusement dans des plis noirs, et que
toutle corps disparaissait, en se trahissant, sous le reste du voile.
Dona Lucinda descendit de l’escabeau pour juger de l'effet de
cette toilette destatue dans le lointain.
La galerie recevait le jour d’en haut, éclairage si favorable et
si mystérieux,
Le marbre de la statue s’était incarné ; la vie rayonnait sur
le piédestal.
Avec quelle grâce divine cette fille de Praxitèles souriait dans son cadre de tissu ! comme toutes les exquises ciselures de son corps se révélaient amoureusement sous les trahisons de ce voile!
Dona Lucinda battit des mains, pour s’applaudir elle-même, et
s’ÉCria :
— Ah! comme j'aurais été belle ainsi !
Ayant suffisamment admiré, elle dépouilla la statue de ce voile
qui flattait si bien sa nudité radieuse, et s’en enveloppa elle-même
pour s’admirer dans une haute glace vénitienne,
Oh! cette fois, elle poussa un cri de bonheur qui fit trembler la statue sur son piédestal ! Dona Lucinda se trouva plus qu’adorable; ses yeux noirs luisaient comme deux étoiles sous le manteau d’'Érèbe, la déesse de la nuit: son teint s’illuminait d’une fraîcheur savoureuse ; son corps se dessinait avec une grâce qu'il n'avait jamais eue, même après les exercices du Guadal- ‘quivir.
La fièvre de la coquetterie monta au front de Dona Lucinda. Un jour de retard eût été un siècle; pourquoi perdre un siècle
quand on est jeune? Il fallait éblouir Séville sur-le-champ.
Quand une femme espagnole forme un projet, il n’y a pas
pour elle de lendemain.
Le soir même, à l’heure où le soleil éclaire horizontalement les rubis des grenades et les étoiles d'ivoire des jasmins, Dona Lucinda pria sa mère de l'accompagner aux allées d’acacias, où le peuple et la noblesse se promenaient habituellement.
La mère qui s’affligeait de voir sa fille si triste, depuis le décret du roi contre les nymphes, se réjouit enfin de la voir sourire,
et accepta le tour de promenade aux allées des acacias.
Dona Lucinda fit la toilette de son époque, toilette vulgaire et modeste. Les manufactures de Lyon, de Manchester, de Dublin,
n’existaient pas.
Une robe très simple, ou pour mieux dire une tunique de coton
si
rougâtre, peuresserrée sur la taille à cause de l'absence du corset moderne.
Heureusement, Dona Lucinda était si bien sculptée par la nature, que son corps divin savait très bien corriger toutes les im-
perfections de sa robe.
Au moment de sortir de la maison, Dona Lucinda déploya son grand voile à mailles étroites, et s’en enveloppa voluptueusement
comme fait l'horizon céleste après le coucher du soleil en été.
La mère regarda sa fille, et joignit les mains comme devant
une madone ; l’extase se peignit dans ses yeux. — Ma chère fille ! s’écria-t-elle, qui t'a fait ce beau présent ?
— Moi, chère mère, — dit Lucinda en tournant sur la pointe
de ses pieds, comme une danseuse d'opéra moderne. — C’est ton ouvrage, ma fille ?
— Oui, ma bonne mère; c’est mon ouvrage ; il faut bien tra-
vailler, quand on est riche.
En Espagne, il n’y a que les pauvres qui ont le bonheur de ne
pas travailler.
— Ma chère enfant! que de peines cela doit t’avoir données ! — Un an de travail, ma mère.
— Unan! ah! mon Dieu! ta mère n’a jamais travaillé un seul
jour ! tu vaux mieux que moi, ma fille.
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— Ne croyez pas cela, ma mère, je vaux moins ; voilà pour-
quoi j'ai fait ce travail. C’est un caprice de coquetterie.
— Comme cela te sied à merveille, chère Lucinda! je ne me
lasserai pas de te regarder ! tu es adorable ainsi. — Vous trouvez, ma mère?
— Et où as-tu copié cette toilette ?
— Je l’ai inventée, ma mère.
— Dans ton esprit?
— Sans doute.
— Et quel nom donnes-tu à cela, ma fille.
— Ah! ma mère, le baptème ne vient qu'après la naissance. Je n’ai pas encore de nom. Voulez-vous être la marraine de cet
enfant de mon esprit ?
— Volontiers, ma fille. — Eh bien! donnez votre nom ; un nom bien choisi...
— Ce n’est pas difficile. puisque les Castillans ont un man-
teau, il est juste que les Castillannes aient une mantille.
— C’est cela, dit Lucinda en sautant de joie, — c'est une
mantille! j'ai fait une mantille! le nom est charmant! Merci,
marraine !
Dona Lucinda ouvrit la porte, et prenant le bras de sa mère
elle sortit.
Les deux Espagnoles marchaient d’un pas triomphant; la mère surtout était fière comme la mère de Christophe-Colomb et
de Fernand Cortez.
Dona Lucinda venait de faire une découverte bien plus pré-
cieuse que l’Amérique et Mexico : elle avait découvert la mantille. C'était toute une révolution pour l'Espagne !
La mantille allait essuyer les dernières larmes que firent répandre la bataille du Guadalquivir et la chute du dernier roi
des Goths.
Dona Lucinda parut bientôt sous les allées des acacias , et fut saluée comme le soleil levant sous les colonnades du temple de
Quito, par les adorateurs de l’astre-Dieu.
Toute la jeunesse de Séville, qui se promenait avec la nonchas
lance de l'habitude, s’émut et ondula sous les arbres comme un fleuve ravagé par un ouragan.
Par bonheur, la galanterie espagnole imposait déjà, vers cette époque, de graves devoirs aux hommes; personne ne s’approcha de trop près de dona Lucinda; la foule se tint à distance et
arrondit un cercle respectueux autour de la mantille.
La jeune fille resta maîtresse de ses pas, de ses allures, de ses mouvements, et elle profita de sa position pour ajouter un
luxe nouveau à la coquetterie d’une Sévillanne; ses yeux ne
regardaient rien, pour laisser toute liberté de contemplation aux yeux des autres; sa démarche prit un caractère de majesté voluptueuse, qui n’ait jamais été révélée par une tunique de coton ; ses mouvements, imaginés pour la circonstance, annonçaient déjà l’aurore de ces pas espagnols que le son irritant de la castagnette allait dessiner dans la Castille et l’Arragon, pour
l'ivresse des sens et le charme des yeux.
La mère triomphait du succès de la mantille, sa fil'eule, et elle ne se trompait pas en présumant que cette toilette, si gracieusement inventée, devait amener dans la maison quelque riche parti
de mariage.
Les partis se présentèrent en foule le lendemain; ils étaient tous dignes d’être acceptés, mais il fallut faire un choix, à l’aide d’un conseil de famille, car dona Lucinda ne voulut pas prendre
une initiative, qui pourtant lui revenait de droit.
On choisit le plus riche, parce que le plus beau était pauvre: c'était un très noble et très laid cavalier nommé Y Fuentès, Y
Espadromas, qui recevait, chaque année, deux galions.
Ce fut là une belle découverte pour toutes les jeunes filles en
expectative de mari.
Le costume de dona Lucinda devint le costume national dt
beau sexe, et fut la source d’innombrables hyménées.
On se mariait partout avec enthousiasme ; et on peut dire que
la mantille répara bientôt les vides qui avaient été faits dans la
population espagnole par la bataille du Guadalquivir.
Le pays fut repeuplé.
À quoi tiennent le bonheur cet le malheur d’une nation !
LA COUROE
Les écrivains graves qui passent leur vie octogénaire à expliquer ce que leurs prédécesseurs n’ont pas écrit, affirment que la
couronne royale a été inventée par Bélus.
Bélus, qui vivait 1993 ans avant l’ère chrétienne, aurait donc été le premier roi dont la tête se serait coiffée d’un cercle d’or , à
pointes, comme signe de souveraineté,
La première fois que Bélus parut en public avec sa couronne, il vit éclore beaucoup de sourires facétieux sur lcs visages des Ba-
byloniens,
Le public de l’Euphrate trouva généralement que le bandeau
sacré décorait beaucoup mieux un front royal.
Un bandeau sacré, ainsi que l’attestent les bas-reliefs antiques, était un ruban de pourpre noué derrière la tête, et comprimant
les cheveux trop vagabonds des rois primitifs.
Bélus, en rentrant dans son palais, avec sa couronne , se mira dans le clair bassin d’une fontaine, miroir de l’époque, et se trouva très bien, malgré les épigrammes de son peuple : il renonça donc définitivement au bandeau sacré, dont parlent encore
toutes nos tragédies.
Selon l’usage des fils de rois de cette époque, Ninus tua son père, et, pour faire diversion à ce parricide, il fonda Ninive et
épousa Sémiramis.
Selon l’usage des reines de cette époque, Sémiramis tua son
mari Ninus, et monta sur le trône des Babyloniens.
Son royaume comprenait la Médie, la Bactriane, l’Asie
mineure, la Syrie, l'Egypte, et beaucoup de déserts.
Babylone murmura beaucoup en voyant monter une femme sur le trône, car, disait-elle, le trône demande une grande majesté
de maintien, et jamais une femme n’aura la majesté d’un roi. Ces bruits arrivèrent aux oreilles de la grande Sémiramis.
Un jour, elle convoqua l'élite de Babylone dans le grand
temple de Bélus, édifice qui couvrait une lieue de terrain dans sa longueur.
Mille musiciens, échelonnés sur les rives de l'Euphrate, jouaient des fanfares délicieuses, que Rossini a exhumées d’une fouille
pour les mettre dans sa divine Sémiramide.
La grande reine descendit de ses jardins suspendus, et vint passer devant son peuple, sous les colonnades infinies, qui remplaçaient les arbres absents, et donnaient une fraîcheur de
marbre aux heures brûlantes du milieu du jour.
Sémiramis portait une robe de lin tissue à Tyr, et d’une souplesse merveilleuse ; mais toutes les grandes dames babyloniennes avaient des robes de la même manufacture, et si la reine n'avait eu que cet ornement, elle n’aurait produit aucune sensa-
tion.
Heureusement, Sémiramis, en fouillant dans les antiques reliquaires de famille, avait découvert la couronne que Bélus portait si gauchement, et elle la posa sur son front, pur et blanc comme
un ovale de marbre de Paros.
Prenez une tige de lis dans la plaine de Sarous, et placez-la sur le casque de cuir d’un soldat numide; placez-la ensuite dans les boucles de cheveux noirs d’une vierge du Caucase, et vouÿ verrez tour-à-tour éclater le rire et l'admiration devant la même
tige de lis.
Ce ne sera pas la faute de la fleur, mais la faute du choix.
Une couronne d’or à pointes est un ornement ridicule sur la tête d’un roi; cela est si vrai que les rois l’ont reconnu eux-mêmes,
et qu'ils ne la portent plus.
On ne trouve plus de monarques couronnés de cette façon que
dans les vieux tableaux et dans le brelan carré des rois de cartes.
En 1830, Louis-Philippe portait sur sa tête un chapeau gris
de douze francs, et même assez mal brossé,
Sémiramis obtint un succès immense d’admiration enthousiaste avec la même couronne qui avait excité tant d’hilarité autour du
vénérable front de Bélus.
Lorsque cette magnifique reine parut sous le premier péristyle du temple, les fanfares de Rossini furent étouffées par les acclamations populaires. — Par le soleil ! par Mithra! s’écriaiton en babylonien, qu’elle est belle! qu’elle est grande ! qu’elle est reine! Que cette couronne d’or lui sied bien! comme cette parure la met au-dessus de toutes les femmes ! comme les hommes
sont petits et s’abaissent devant cette gracieuse majesté !
Alors un chœur, composé de toutes les voix, de tous les éloges, de tous les amours, s’éleva sous les colonnades de Bélus; ce fut
comme l’expansion du délire voluptueux de tout un peuple.
Il n’y manqua, sans doute, que ces notes langoureuses qui s’exhalent de l’orchestre de Rossini lorsque le cor accompagne
l'hymne d'amour entonné au pied du trône de Sémiramis.
La reine superbe traversa tout le péristyle, malgré sa longueur, et, à chaque pas, elle entendait éclater le même enthousiasme, elle rencontrait le même amour ; Babylone brülait pour
une seule femme, et les brises de l’Euphrate, le parfum des fleurs,
le murmure des fontaines, semblaient plus doux encore sous les
vertes arcades des jardins suspendus.
I ÿ avait là des rois venus du golfe Persique, des confins de
l'Ethiopie, des profondeurs de l'Afrique, et même des régions de
l’Indus ; ils étaient tous humbles comme des esclaves devant là
reine magnifique, et ils lui offfaient sur son passage, dans des
corbeilles de géroflier, des trésors de mvrrhe d’aloës, de nard O 9 , , ,
de cinname et d’encens.
L'rois princes, parents de Ninus, avaient choisi exprès cette
fête pour assassiner Sémiramis; toujours, selon l'usage de cette
époque, où les souverains étaient assassinés dans une fête : eh!
bien ! ce complot avorta.
Les princes et leurs complices jetèrent leurs poignards dans
l’'Euphrate lorsqu'ils virent étinceler la couronne d’or sur le front
de Sémiramis.
Bien plus, on savait généralement dans Babylone que la reine
avait assassiné son mari, et quoique cet accident de cour fût passé
dans les mœurs, l'instinct moral des bons Babyloniens n’en était
pas moins blessé; beaucoup même avaient manifesté hautement
l’indignation causée par cet assassinat de tradition assyrienne,
Dès que Sémiramis parut, ces haines sourdes s'évanouirent,
cette indignation se calma ; on ne voulait plus croire à un si grand
crime en voyant une si grande majesté.
La couronne projetait des ombres douces sur lé front et le visage
de la reine, et faisait ainsi disparaître les traces déposées par le
crime et les remords.
Alors commença le règne le plus glorieux dont l’histoire ait gardé le souvenir, règne de près d’un demi-siècle, et tout con-
sacré à la gloire de l'Orient.
Jamais la civilisation ne s’est élevée si haut chez un peuple, ainsi que l’attestent encore aujourd’hui les plus beaux et les plus
considérables monuments des arts.
Sémiramis fit admirablement bien deux choses également glo-
rieuses, surtout la seconde, la guerre et la paix.
Dans un empire composé de plusieurs empires, cette grande reine ne comptait qu'un seul ennemi ; fra tanti regi, e popoli, parmi tant de rois et tant de peuples, comme dit le poème italien de Sémiramis, un seul ennemi, c’est bien peu. Les rois et
même les reines en ont toujours eu bien davantage.
Cet ennemi isolé se nommait Osroës; il était grand-prêtre [e) de profession, croyait descendre du soleil en droite ligne, ce ; 8ne, qui lui donnait beaucoup d’orgueil et justifiait ses projets ambitieux.
Sémiramis, toujours très occupée à suspendre des jardins, à soigner la tour de Babel, à construire des colonnades, n’accordait pas une grande attention au pontife Osroës, et le négligeait d’une
manière insultante.
Osroës se vengea.
Il fit construire un coffre en bois de sycomore, et y renferma une fausse lettre, une fausse épée et un faux bandeau sacré; puis il appela Ninias, fils de Ninus, et lui dit : Voilà l'héritage de ton père.
Ninias lut la lettre paternelle qui lui disait : « Mon enfant, ceins à ton front mon bandeau sacré, prends mon épée et venge-
moi de Sémiramis, c’est elle qui m’a donné la mort. »
Et comme Ninias hésitait, Osroës s’habilla en spectre de Ninus et apparut dans la nuit à ce fils irrésolu, en lui disant d’une voix sépulcrale : Va, mon enfant, poignarde ta criminelle mère Sémi-
ramis.
LS
Poussé à bout, Ninias obéit, et Ninias devint roi, et ceignit le
bandeau sacré.
La décadence commença. Trente rois, ceints du bandeau sacré, régnèrent après Sémiramis, depuis Arius jusqu'à Sardanapale, chaque successeur assassinant son prédécesseur pour se
conformer aux traditions.
Dans ce période historique, la civilisation et les arts s’étei-
gnirent, la tour de Babel s’écroula pas assises, les temples furent
démolis, et les jardins suspendus tombèrent dans l’Euphrate.
Sardanapale ayant été détrôné, en 759, par un grand-prêtre de Babylone, nommé Bélésis, se tua, et le vaste empire de Sémiramis fut démembré.
La couronne d’or que portait Sémiramis était faite à l’image du
ôl LES PARURES.
soleil : c'était une sphère rayonnante; comme l’astre oriental, cette couronne avait fécondé les rives de l’Euphrate et versé la vie dans ces immenses régions ; lorsqu'elle éclipsa, deux fléaux se
montrèrent, la barbarie et la mort,
C’est ce que nous verrions sur une plus large échelle si le soleil
s’éteignait dans les cieux.
MS SENTE: 4 PES Ie
LE GHALE.
Quel nom!
À ce nom, les jeunes femmes éprouvent des émotions ineffables
qu'aucun autre nom ne peut donner.
Autrefois on écrivait shall, ce qui était beaucoup plus indien , cette parure à beaucoup perdu de son importance, depuis qu’on
écrit châle. \ La faute est faite, n’en parlons plus.
Ecrivons châle, puisque le veulent toutes les enseignes des ma-
gasins de la place des Victoires et de la haute rue Richelieu,
Un jour, l'acteur Lekain, ennuyé de jouer Orosmane, avec une perruque poudrée, un haut-de-chausse et un justaucorps, et de
dire avec ce costume,
Vertueuse Zaïre avant que l’hyménée.…
prit un shall arrivé le matin des Indes, s’en affubla, et se fit Turc
aux applaudissements frénétiques du public.
Les femmes qui étaient venues pleurer aux malheurs de la vertueuse Zaïre, ouvrirent de grands yeux secs, et regardaient ce cachemire superbe qui flottait au bout des alexandrins de la tra-
gédie turque.
Grands dieux ! s’écrièrent-elles, que cela est beau! où donc M. Lekaiïn a-t-il pris cela ?
Cela était un vrai shall de cachemire indien, estimé alors
trente-six mille livres.
Cela ne pouvait tomber d’abord que sur les épaules d’une
femme de cour ou de financier.
Depuis cette représentation de Zaïre, si on eût écrit toutes les histoires domestiques qui se rattachent aux cachemires indiens, on aurait l’histoire complète de la femme, en mille volumes bien curieux; ce serait fort court, et plus amusant que l’histoire de
France de Mezeray ou d’Anquetil.
Quelle admirable physiologie du beau sexe, fondée sur le shall, et cet ouvrage monumental aurait eu tous les maris pour
collaborateurs,
Ciel
Cela me remet en mémoire le drame conjugal de madame Va-
lérie Sedom.
Quel est ce drame ? demandera promptement un lecteur. Le voici, répondrais-je, avec la même précipitation.
M. Sedom, vous l'avez tous connu, avait un superbe magasin de shalls, ou châles, rue des Fossés-Montmartre : une fortune colossale a couronné le travail de cet industriel ; il s’est retiré des affaires, et savoure d’heureux loisirs dans ses terres du Cal -
vados.
En 1831, les jeunes femmes qui passaient devant le bazar où M. Sedom se pavanait au milieu de ses splendides étalages, n'avaient pas assez de loisirs et de regards à donner au luxe orien-
tal de la rue des Fossés-Montmartre.
Quelle richesse! quel luxe ! quel éclat !
Tous les caprices adorables, toutes les fantaisies enchanteresses, éclos des imaginations de l’Inde, se matérialisaient en lalnage éblouissant avec des arabesques de rêves et de visions pro-
duits par les coups de soleil de l'équateur.
Si, dans le paradis terrestre, le démon tentateur n’eût pas réussi avec une pomme, il aurait suspendu un shall au pommier,
et cette fois Eve aurait cueilli le fruit.
La jeune Valérie avait alors dix-sept ans, et refusait tous les partis.
Elle regardait le mariage comme le tombeau du bonheur des
femmes ; malheureusement, elle adorait les shalls ou châles de
cachemire.
Comment concilier cette antipathie et cette sympathie? avoir
le mariage en horreur, et le châle en adoration. Cela lui inspirait de poignantes réflexions la nuit.
Quand Valérie était seule, dans la maison, elle ne manquait jamais d’entrer dans l’appartèement desamère, tremblante, comme sielle allait commettre un crime; elle prenait dans sontiroirlechâle maternel, et se l’ajustait sur les épaules de toutes les manières, en
pirouettant devant une psyché.
Après cet exercice qui lui donnait un bonheur ineffable, Valérie reployait le châle, et le remettait en pleurant dans le tiroir par-
fumé au patchouli.
Quelquefois elle disait à sa mère : — Pourquoi les demoiselles
ne portent-elles pas de châles comme les dames ?
— Parce que c’est l’usage,— répondait la mère, de l'air d’une
femme qui donne la meilleure de toutes les raisons,
Valérie demeurait place des Victoires, et au moindre prétexte,
elle descendait pour faire une station plus ou moins longue devant | le bazar de M. Sedom.
Là il y avait toujours quelques soupirs, : quelques larmes furti-
ves, et même quelques légers grincements de dents.
Un jour, elle passait avec une femme d’un âge mûr, sa tante,
devant le bazar merveilleux, et celle-ci dit machinalement : —
Voilà M. Sedom, le propriétaire de cette belle boutique, — Ce jeune homme est M. Sedom? dit Valérie.
— Oui, je lui ai acheté trois châles.
— Voilà pourquoi vous le connaissez ?
— de lui ai parlé très souvent, parce que je marchande toujours
quand j'achète quelque chose.
— Îl à un bien joli nom, n'est-ce pas, ma tante ?
— Oui, Valérie, Sedom est un nom fort joli, et pas commun
du tout. C’est bien le nom d’un marchand de châles.
— ll doit être marié, M. Sedom, n’est-ce pas, ma tante ? — Non, Valérie ; il est garçon,
— Voilà qui m'étonne bien, ma tante.
— Et pourquoi donc, Valérie ?
— Parce que..., mais, ma tante, vous avez besoin que je vous
explique cela ?
— Ah ! je tecomprends... Oui.., oui..., tu as raison, Valérie... Un marchand de châles doit toujours être marié, pour donner le
bon exemple.
— Vousavez deviné ma pensée.
— MaisM, Sedomestencore très jeune... In a pas trenteans..
h0 LES PARURES.
et puis, vois-tu, Valérie... lorsqu'on est dans les affaires de
commerce, on n’a pas le temps de se marier.
M. Sedom attend d’avoir fait fortune.
En disant ces mots, les deux femmes rentrèrent dans leur
maison, place des Victoires.
Cependant M. Sedom, qui voyait venir chez lui les plus jolies femmes de Paris, avec la distraction d’un industriel, remarqua une jeune personne, une voisine, sans doute, qui s’arrêtait chaque jour devant son étalage, et promenait des regards de convoitise
sur ses marchandises de tout dessin et de toute couleur.
La beauté de cette jeune personne fit une vive impression sur M. Sedom, et chaque jour , cette impression était plus vive, même le 15 et le 30 des mois, échéances commerciales, peu favorables à l’amour, à cause de la crainte des faillites et des
protêts.
Le 30 juin 1831, M. Sedom avait cent trente-cinq millefrancs à payer, et comme il existait à cette époque , en France, une
forte crise industrielle, M. Sedom était très soucieux.
Au milieu de ces soucis de fin courant, mademoiselle Valérie vint faire sa station habituelle devant le bazar, et M. Sedom oublia tout, et répondit même assez brutalement à son caissier qui
venait lui dire ces terribles paroles :
LE CHALE, Al
— Je crois que je serai court de vingt-sept mille deux cent
soixante-treize francs, quatre-vingt-cinq centimes. — Allez-vous promener.
Le caissier ouvrit des yeux stupides et mathématiciens, et resta immobile devant M. Sedom, qui regardait Valérie amoureu-
sement.
Valérie, sa station faite, disparut.
Alors, M. Sedom rentra dans son assiette ordinaire, et se tour-
nant vers le caissier toujours stupéfait, il lui dit : — Nous allons voir d’arranger cela.
En effet, grâce aux ressources que les industriels ont toujours en portefeuille et en bordereaux , l'échéance du 30 juin se passa
très bien.
Toutefois, M. Sedom fit une réflexion alarmante, à propos ae
cette échéance.
— Quoi! — s’écria-t-il mentalement, — serais-je devenu amoureux de cette inconnue, au point d'oublier mes devoirs les
plus saints, mes devoirs de fin courant !
Le fait était pourtant incontestable.
L’échéance du 30 juin venait de révéler à M. Sedom toute la profondeur de l’abîme où un industriel peut tomber, et cette révélation si grave n’avait pu le distraire d’une pensée d'amour !
Son cœur était donc violemment dominé,
En pareil cas, on ne résiste pas, on cède ; il n’y a pas d’échéance qui puisse arrêter même un industriel sur la douce pente
d’une irrésistible attraction.
Dès le lendemain il voulut s’élancer à la découverte de l’inconnue, et ouvrant une petite porte dérobée, il sortit dans la rue des Fossés-Montmartre, et lorsque mademoiselle Valérie eut terminé sa station admirative, il la suivit d'assez loin, et ne la suivit pas longtemps, car elle entra sous une porte cochère de la
place voisine, un peu au-dessus de la rue du Petit-Reposoir.
M. Sedom, qui se trouvait alors sous le flanc droit du cheval de
Louis XIV, remarqua que mademoiselle Valérie était entrée, d’un ? ?
pas résolu, sans interroger le portier, ce qui prouvait qu’elle en-
trait chez elle.
Dès ce moment, M. Sedom dressa ses batteries en conséquence, et comme ses intentions étaient honnêtes, il n’eut pas de peine à se mettre en excellentes relations avec la famille de la jeune per-
sonne qu’il voulait épouser.
Les détails intermédiaires seraient de trop ici; mais disons seulement que M. Sedom, trop occupé par les mille détails de son industrie, et n’ayant pu, comme on dit, faire la cour à mademoiselle Valerie, la demanda en mariage selon toutes les for-
malités prescrites pour ces sortes d'occasions. Le père de Valérie, M. N°*, dit à M. Sedom:
— Je serais vraiment enchanté de vous avoir pour gendre,
LE CHALE. Là
mais je ne vous cache pas que ma fille refuse obstinément de se
marier.
Vingt partis se sont déjà présentés. vingt partis bien hono-
rables.. eh bien! j'ai échoué vingt fois...
Enfin, monsieur Sedom, vous êtes un homme très avantageusement Connu ; vous êtes notre voisin; vous vous présentez avec des avantages que je me plais à reconnaître, j'essaierai donc une dernière fois de vaincre la répugnance de ma fille ; répugnance d’ailleurs qui ne s’adresse pas aux individus, mais
à l’état.
M. Sedom se leva promptement, c'était l'heure du courrier. — À demain, lui dit le père, vous aurez une réponse ; — à de-
main.
— Eh bien! ma chère enfant, — dit le père à Valérie, le soir même de ce jour ; — eh bien! nous avons encore un prétendu.
Voyons, écoute-moi jusqu’au bout.
— Mais, mon père, — interrompit Valérie avec dépit, — vous
savez bien que je ne changerai jamais.
— Je ne crois pas cela, mon enfant; je ne le crois pas... et
je t’avoue que cette fois je suis très content, moi, du.
— Oh! mon père, — interrompit encore Valérie, — qu'allez-
vous dire? Ce n’est pas vous qui vous mariez !
— Laisse-moi achever, je te prie... écoute-moi... Nous avons
4h LES PARURES.
un voisin... très connu dans le haut commerce... mais que tu ne
connais pas, toi, c’est vrai... n'importe !.…
— C'est un jeune homme fort intelligent, et placé sur le
chemin d’une grande fortune, et.
— Tout cela m'est égal ! — dit Valérie avec un geste plein de vivacité nerveuse ; — tous les partis que vous m’avez offerts, mon père, se ressemblaient ; ils étaient toujours fort intelligents, jeunes,
et sur le chemin d’une...
— Valérie, — interrompit à son tour son père, — il est très vrai que je ne te présente jamais que des partis avantageux, mais celui-ci est encore plus avantageux que tous les autres ; tu peux le demander à toute la place des Victoires, à tout le quartier de
la Banque. — C'est notre célèbre, oui célèbre voisin, M. Sedom.
À ce nom, Valérie tressaillit et regarda son père avec des yeux
ternis par une sorte d’effrol.
— Je te dis son nom, — poursuivit le père sans remarquer le mouvement de Valérie; — je te dis son nom, parce qu'il faut toujours nommer un prétendu, mais tu ne connais pas plus M. Sedom
que tout autre voisin.
— Moi, qui le connais, je t’affirme, ma fille, que c’est un parti excellent, et à coup sûr, si tu l’acceptes, je ne me repentirai pas
de te lavoir proposé.
— M. Sedom, dites-vous ?.…,
Valérie prononça nonchalamment ces mots, comme si elle n°y
eût attaché aucune importance.
— Oui, ma fille, M. Sedom, notre voisin.
— Toi, tu ne regardes jamais rien dans les rues.
— As-tu remarqué, là, dans la rue voisine, ce beau magasin de châles..… avec une devanture superbe? Eh bien! c’estla maison de commerce de M. Sedom... qui marche de pair avec la maison
Ternaux.
— Vraiment! dit Valérie avec une naïveté bien jouée.
— Oui, Valérie, — dit le père avec un ton pompeux et en se levant d’un air solennel ; — oui, la maison Sedom est au moins l'égale de la maison Ternaux! première signature sur place! on
escompte le Sedom comme le Délessert!
— Tu n’entends rien à cela, toi, Valérie, mais moi, je m’y connais, grâce à Dieu! et puis, c’est un jeune homme de très bonnes manières... un vrai fashionable, un garçon très comme
il faut, ce qui ne gâte jamais rien, n’est-ce pas, ma petite 2...
— Allons... tu ris... tu ne te fâches plus... Est-ce que nous
accepterions, cette fois ?
— Mais, mon père, — dit Valérie dans une caresse, — on
peut un jour oublier de refuser... qu’en penses-tu ?
— Bravo! monenfant, tu en acceptes un enfin ! embrasse-moi !
et que tout soit dit!
A6 LES PARURES, — Oh! tu n’accueilles pas le premier venu, toi! tu sais attendre !
— Mon cher père, — dit Valérie en baissant modestement les yeux, — ce serait manquer de confiance en vous... puisque vous
m'affirmez que M. Sed.… — Sedom, Valérie, Sedom... S, E...
— Bien! Sedom est un jeune homme si distingué, si comme il faut, je serais la plus ingrate ou la plus aveugle des filles si je vous refusais encore celui-là par une obstination déraisonnable.…
— Déraisonnable, c’est le mot; embrasse-moi encore une fois, et je vais de ce pas rendre ma visite à M. Sedom, et lui dire les
eux grands mots :
— C'est fait.
— Déjà, mon père.
— Comment déjà ! c’est ainsi que se traitent toutes les affaires.
Sitôt pris, sitôt marié, dit le proverbe de mon pays.
— À propos... Valérie... ah! laisse-moi rire d’une idée qui me
ient !..
— Rirez-vous encore longtemps comme cela, mon père? — Non... une idée vraiment comique !.… tu vas voir. Oh!il
a de quoi rire trois jours! J'espère que tu ne manqueras pas J q
de châles après ton mariage! Oh! le rire m’étoufle!... ça porte
LE CIALE, 17 bonheur !... Comment trouves-tu l’idée de ces châles?.., est-ce drôle?
— Ah! oui, je comprends maintenant, — dit Valérie de l'air d’une femme qui sort d’une réflexion profonde, — c’est juste ! — M. Sedom est marchand de châles!... tiens! je n’y songeais
plus !
— Et moi, ma fille, je viens d'y songer à présent. — Ah! c'est que vous, mon père.
— Moi, ma fille, je songe à tout.
— Je suis bien curieuse, maintenant, de connaître ce beau ma-
gasin de mon futur mari...
— Un magasin superbe ; nous avons passé ensemble devant ce magasin cent fois peut-être; mais toi, Valérie, tu ne regardes jamais rien dans les rues.
— Ah! vous me connaissez bien, mon père.
Et le père, embrassant encore sa fille ingénue, sortit pour con ter la nouvelle aux amis et aux parents avant de rendre sa visite décisive à M. Sedom.
Lorsque des deux côtés on est d'accord, dans une affaire de mariage, le dénoûment civil et la cérémonie religieuse ne se font
pas attendre.
Au bout de huit jours, Valérie devint madame Sedom.
Le jour des noces, Valérie eut un léger souci qu’elle s’'empressa
de confier à son mari.
— ]1 me semble, lui dit-elle, qu’à l’état civil, le trouble où rétais m'a empêchée d'entendre le nom de Sedom; je n’ai entendu,
je crois, que votre prénom, qui est Jean.
— Vous avez raison, Valérie; Sedom n’est pas mon nom de
famille. Mon père se nommait Jean.
— Et après Jean?
— Jean, c’est notre nom de maison.
Vous comprenez, Valérie, que dans le commerce on ne peut
pas se nommer Jean, sous peine d’être regardé comme un in-
dustriel peu sérieux.
Je suis en instance auprès du garde des sceaux pour ajouter le nom de Sedom à celui de Jean, et, en attendant la réponse du
ministre, je me nomme Sedom.
L’industriel prononça ces mots avec une légèreté charmante, et du ton d’un homme habitué à parler en public dans un magasin
parisien très achalandé,
Valérie garda son souci, car elle se voyaît affubléè d’un nom faux, que le ministre ne paraissait pas trop décidé à légitimer par ordonnance.
La jeune femme eut un autre souci le même jour ; mais celui-
ci parut d’abord moins grave que l’autre.
Toutefois, il exigeait une nouvelle explication.
Elle prit donc un ton très enfantin, et avec un sourire déli-
cieux, elle dit :
— Ma corbeille de noces est charmante, je l'avoue; elle est
faite avec un goût exquis. il n°v man ue rien... oO ,
— Îl n’y manque rien, n’est-ce pas? dit Sedom.
— Oh! rien, poursuivit la mariée : rien... excepté pourtant
quelque chose...
— Ah! voyons cette chose qui manque
— Au fait, dit Valérie avec insouciance, on peut très bien, et à chaque instant, trouver dans votre maison ce qui manque à la
corbeille... vous ne devinez pas ?
— Non, dit Sedom.
— C'est fort! vous ne devinez pas. Il manque un châle,
Sedom recula deux pas, et prit un air sérieux.
— Un châle! dit-il.
— Mais, poursuivit Valérie, c’est très facile à voir; voulez-vous que je vous montre ma corbeille ?
— Non, non, dit Sedom, c’est inutile ; parbleu ! je le sais très bien qu’il manque un châle, puisque je ne l’ai pas mis.
— Vous le mettrez, c’est très facile.
— Valérie, — demanda Sedom d’un air inquiet, — tenez-vous beaucoup à un châle ?
Cette demande foudroya Valérie; elle garda quelque temps le
silence, et dit ensuite, d’un ton sec et froid.
— Mais il me semble que toutes les femmes aiment les châles.
— Oui, c'est vrai, Valérie; mais non pas les femmes de notre état... Comment peut-on admettre dans le monde que vous man-
quez de châles, si vous n’en portez pas ?
— Mais ce n’est pas pour le monde que je porte un châle, c’est
pour moi.
— Eh! bien! Valérie, demandez-moi tout ce que vous voudrez, excepté un châle; vous ne l’aurez jamais; c'est impossible.
— Et pourquoi impossible? — demanda la mariée avec des yeux humides d’un principe de larmes, et avec une voix qui annonçait des sanglots réprimés.
— Vous me demandez pourquoi, Valérie ?.. Eh! que voulezvous ?... c’est ainsi... c’est ainsi dans notre état... Il y a des rai-
sons de commerce quis’ y opposent...
— Comment! monsieur ! — s’écria Valérie en pleurant, —
que me dites- vous là ?
— Je vous dis la vérité, ma chère Valérie.
— Si vous portez un chàle, vous allez mettre sa couleur et son dessin à la mode, et toutes mes autres marchandises deviendront
des rossignols.
— Qu'est-ce que c’est que des rossignols, Monsieur ?
— Ce sont des marchandises de rebut qu’on envoie aux colo-
niés à soixante pour cent dé perte.
— Eh! bien, Monsieur, je porterai quatre châles, j'en porterai dix, vingt, de tous les dessins. de toutes les couleurs, Je les
mettrai tous à la mode, et vous n’aurez point de ressignols.
— C'est encore plus impossible, Valérie... Vousne connaissez pas notre état; vousne connaissez pas les ménagements que nous sommes obligés de garder devant toutes les concurrences de la
place des Victoires...
— Expliquez-vous, Monsieur ; expliquez-vous vite, La place des Victoires n’a rien à voir ici.
— Elle à beaucoup à voir, Valérie.
— Expliquez-vous, au nom de Dieu ! ou je ne me marie pas!
— Ah! vous êtes mariée, Valérie, prenez garde. Le oui est prononcé à la mairie du troisième arrondissement et aux Petits- Peres.
— C'est égal! je ne me marie pas!... Voyons, expliquez-moi
comment la place des Victoires s'oppose à ce que je porte dix
châles, si je veux les porter, moi?
— C’est fort simple, Valérie. Si le public, si les voisines, si les jaloux, si les rivaux de métier vous voient changer trop fréquemment de châles, ils feront partout courir le bruit que vous déflorez tous les châles du magasin, et aucune femme ne viendra m'acheter un châle, de peur de mettre sur ses épaules celui que vous avez déjà porté. On dira dans le public cette médisance: — Toutes les fois que madame Sedom sort, elle prend un châle, le
Jremier venu, à l’étalage: tantôt un rouge, tantôt un noir, tantôt L æ O ’
un bleu, tantôt un blanc, comme fait madame Félix quand elle veut manger un gâteau, chez elle, lorsque la vente ne va pas.
Vous comprenez, Valérie, toute la portée de cette...
— Je ne veux rien comprendre, —interrompit Valérie en froissant le jupon de sa robe de noces, -— je ne me marie pas... Vous m'avez trompée... vous avez un sot nom... vous vous appelez
Jean. c’est affreux... vous mettez sur votre enseigne Sedom.….
— Ce n’est pas un faux... Valérie... 11 y a Sedom sur mon en-
seigne, et j'ai le droit de le mettre.
— Ah! voyons cela, Monsieur ; prouvez-moi cela. — Et que me direz-vous après si je vous le prouve? — Rien.
— Pas davantage? Consentirez-vous à ne point porter de
chàle?
— Eh bien! oui, Monsieur; ce faux nom sur une enseigne est odieux ; prouvez-moi que vous avez le droit de l’ylaisser ; mettezvous d'accord avec vous-même, puisque vous vous nommez Jean, et si vous me persuadez, je me marie, je me tais, je ne demande
rien.
— Valérie, je vends des châles indiens et des tissus chinois; mon enseigne doit être écrite selon les règles de l'Orient, avec des lettres à rebours. Sedom, lu à l’indienne, veut dire modes.
C’est un anagramme parfait.
— Tiens! c’est vrai! dit Valérie en souriant,
LE