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LE MANTEAU ROYAL

SSeEini dise

L'histoire Sainte-Foy raconte, dans son naïf in-folio, toutes les merveilles que Paris déploya pour fêter l'entrée d’Isabeau de

Bavière.

Les fontaines de vin, d’hydromel et d’hypocras coulèrent à

tous les carrefours ; il y eut des festins publics et gratuits.

Un Génois funambule descendit du haut des tours Notre- Dame, et vint placer une couronne sur la tête d’Isabeau, au

pont du Châtelet.

Une jeune Grecque se fit remarquer par sa danse élégante et

pittoresque.

Mais voici ce qui serait incroyable, si un grave historien comme Sainte-Foy ne l’attestait, trois jeunes filles de quinze ans, en costume d’Eve, avant la chute, se montrèrent comme des Naïa-

des dans le bassin de la fontaine de la rue du Ponceau.

La foule des curieux était fort grande de ce côté; Isabeau de Bavière trouva ces jeunes déesses mythologiques fort belles, et après avoir reçu leurs compliments, elle voulut les recevoir au

Louvre, après la cérémonie de Saint-Germain-l’Auxerrois.

Les trois Naïades bondirent de joie dans la conque de la fontaine, et couvrirent les spectateurs d’un nuage d’écume, ce qui

réjouit fort la rue du Ponceau, affirme le sévère historien.

Les familles des Naïades se réunirent sous un hangar de la rue

Saint-Denis, pour délibérer.

Il s'agissait de savoir quel costume devaient revêtir les jeunes

filles pour se rendre au Louvre, chez Isabeau.

Quelques curieux avaient forcé la salle du conseil, et s’imposè-

rent comme jurés, ayant vote dans cette imposante délibération. Ces curieux prétendirent que les trois Naïades devaient aller au Louvre, dans leur costume.de la fontaine, et qu’il leur était im-

possible d’en revêtir un plus gracieux.

Ils votèrent dans ce sens.

LA CEINTURE

Tel ne fut point l'avis des parents.

La discussion fut vive, on la résuma, et il fut décidé que les

trois jeunes filles iraient à la cour avec la plus légère des tuni-

ques d'été.

On adopta un terme moyen.

Les curieux sentirent que les jeunes filles avaient tout à perdre dans cette toilette absurde, qui n’avait pas la candeur primitive de la nudité virginale, et la séduction coquette de la parure ;

mais les parents tinrent bon.

Cependant un murmure d’ironie circula sous le hangar, lorsqu'on vit apparaître les trois Naïades affublées d’une tunique

longue, raide, et zébrée de plis lourds.

Les parents eux-mêmes reconnurent qu’on aurait pu trouver mieux, mais ils ne voulurent pas en démordre par acharnement

de vanité.

Un jeune sculpteur nommé Gratien Lefébure, ayant été consulté dans cette grave occasion, proposa un supplément de toilette, qui, sans porter atteinte à la chose jugée, devait en corriger la

déplaisante raideur.

On avait grande confiance dans le bon goût du jeune artiste,

et on lui permit de corriger.

Alors Gratien cueillit une certaine quantité de légers rameaux, dont les feuilles aquatiques bordaient la fontaine voisine, et en composa trois ceintures végétales, qu’il accommoda très bien à la

taille svelte des trois Naïades.

Il y a une vieille gravure à la bibliothèque de la rue Richelieu, qui donne une idée exacte de cette toilette improvisée autour

de la fontaine de la rue du Ponceau.

On la nomme la Ceinture des Grâces, pour faire pendant à la Ceinture de Vénus, qu'Homère regarde comme l’indispensa-

ble complément de la beauté.

Les trois Naïades, avec leurs trois ceintures, se rendirent au

Louvre, et Isabeau se récria d’admiration sur cette découverte.

La jeune princesse était fort bien faite, et témoignait souvent le chagrin qu’elle avait de ne pouvoir mettre chastement le public

dans la confidence de ses rares perfections de corps.

Elle manda tout de suite auprès d’elle le jeune artiste Gratien, et lui ordonna de lui dessiner une douzaine de ceintures, avec

agrafes et fermoirs, Désir de reine est un feu qui dévore.

Une reine est deux fois femme : elle voulut avoir ses douze

ceintures en vingt-quatre heures.

LA CEINTURE

On lui obéit.

Isabeau choisit la plus belle, et lui donna le nom de Ceinture de Vénus, nom que tout le monde, d’ailleurs, lui aurait donné

à une époque où la mythologie était la seconde religion de l'Etat.

L'effet qu'Isabeau produisit avec sa ceinture fut immense , même parmi ceux qui n'étaient pas courtisans : on ne se lassait point d'admirer cette taille fine, souple, déliée, que la ceinture donnait à Isabeau, et on ne comprenait pas qu’on eût tardé si longtemps d’exhumer du sépulcre d’Ilium la ceinture de

Vénus.

Il y eut, quelques jours après, au Louvre, une imposante céré-

monie,

On recevait des ambassadeurs.

Ces sortes de solennités sont très ennuyeuses, mais on les fait

ainsi à dessein pour les rendre imposantes.

L'ennui est toujours imposant sous les lambris d’un palais.

Isabeau de Bavière, selon les lois de l'étiquette, se vit contrainte à se revêtir d’un manteau royal, pour figurer à la récep-

tion,

Ce manteau était riche et fièrement drapé ; il annonçait la

à Al

princesse et faisait oublier la femme ; c'était là son plus grand

tort.

Isabeau le comprit tout de suite; elle analysait les expressions de tous les regards ; elles étaient toutes respectueuses ; le respect est sans doute une belle chose, mais une reine jeune et belle ne peut s’en contenter exclusivement ; elle aime mieux être

admirée ou aimée en secret :

Un œil qui la regarde avec feu ou langueur lui plaît mieux

qu'un œil qui se ferme dans un respect solennel.

Les ambassadeurs regardaient Isabeau, et s’inclinaient comme

de jeunes Grecs devant la statue de Junon.

Isabeau avait une horreur invincible pour la majestueuse

épouse du maître des Dieux.

Elle pensait à ces adorateurs dont les regards expirérent et moururent sur les formes adorables de Cypris, et elle prit tout

de suite une sage et diplomatique résolution.

Isabeau jeta l’étiquette par une des fenêtres du Louvre, et entrant dans son gynécée, elle quitta le manteau royal, et reparut bientôt devant les ambassadeurs avec une robe blanche et la

ceinture de Vénus.

SRE DE QE

LA CEINTURE, 163

Oh! alors, le respect et la solennité disparurent ; il ne resta

dans la galerie de réception que l’extase et l'amour.

Les ambassadeurs jeunes ou vieux, les vieux surtout firent en-

tendre un hozanna de galanterie, qui charma les oreilles d’Isa-

beau.

Tous les regards errèrent et moururent, et Isabeau qui connaissait les poètes latins, se murmura à elle-même cette fameuse

citation , que Racine a paraphrasée plus tard, dans Phèdre :

— Vénus est toute en moi, elle a déscrté l'ile de Chypre (1).

Les ambassadeurs étaient tous dans des intentions hostiles,

selon de vieux usages diplomatiques ;

Mais en voyant sortir Junon et paraître Vénus, ils revinrent à

de meilleurs sentiments envers la France.

On renonça, en Europe, à la velléité de guerroyer,. On vécut même, entre voisins, en assez bonne intelligence,

et cela grâce à la ceinture de Vénus, qu'Homère a mise bien

au-dessus de la lance d'Achille.

(1) Traduction libre de in me lola ruens Venus deseruit Cyprim.

érit,

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