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Deux belles inventions, sans doute, mais l’une blesse et gu
et elle à toujours le tort de blesser.
L'autre guérit et ne blesse pas.
Ceci est une histoire personnelle.
Un jour j'avais reçu un service signalé, un de ces services qu'on doit payer par une fortune, si on est banquier , ou par
une vie de reconnaissance , si on est poète.
Je voudrais bien faire quelque chose pour vous, dis-je à la personne dont j'étais l’obligé, mais je ne sais rien faire, et vous
devriez bien venir au secours de mon embarras.
La personne eut pitié de ma nullité; mais comme toute pitié
a des bornes, elle m’ordonna de lui donner un bracelet,
Je fus au comble de la joie.
Il est si aisé de donner un bracelet !
On se présente chez un bijoutier, on choisit dans les prix de poète ; on demande six mois de crédit, et on se trouve possesseur d’un bracelet d'argent doré de vingt-cinq francs qu’on fait
payer à son éditeur,
Je partais donc pour aller acheter ce bracelet, payable dans
six mois, lorsque la personne m’arrêta par ces mots si simples : — Où allez-vous ?
— Je vais acheter le bracelet demandé , lui répondis-je,
— Et vous croyez, — me dit la personne en riant, — que je
me contenterai d’un bracelet acheté chez le premier bijoutier? — Parole d'honneur ! je croyais cela, — dis-je naïvement.
— Vous vous trompiez, monsieur; et vraiment, je ne vois rien , : D A d’absurde comme un homme qui entre chez un orfèvre et achète
un bracelet.
— Je ne comprends pas trop cette absurdité, — dis-je d’un
air humble ;
— Pardon, veuillez bien m'expliquer ce qu’il y a d’obseur
dans tout ceci,
— Il n’y a rien d’obscur ; tout ceci est fort clair. — Expliquez toujours ; faites comme si c'était obscur.
— Un homme qui achète un bracelet fait trop bon marché de soh goût et de son initiative ; il achète le goût d’un autre et non pas le sien, c’est toujours Je bijoutier qui donne le bracelet; ce
n'est jamais l'acheteur.
— Oui, dis-je, je commence à comprendre un peu ; mais tout
le monde ne peut pas être bijoutier.
— C’est une erreur ,
Me dit la personne en souriant de nouveau, tout le monde est
bijoutier.
— Excepté moi, probablement, — Je ne vous excepte pas.
Vous êtes bijoutier aussi; du moins pour la partie des bra-
celets.
— Veuillez bien continuer l'explication, dis-je avec gravité. — Oui, monsieur, je continue.
Eh bien! qu'est-ce qu'un bracelet ? |
C’est un bijou à part; c’est un souvenir matérialisé ; c’est
une pensée en orfévrerie,
Avec la moindre étincelle d'invention, un homme crée une forme nouvelle de bracelet et la donne à un ouvrier orfèvre, avec
toutes sortes d'instructions de détail.
Alors la personne qui reçoit ce bijou reçoit la pensée , le souve-
nir de celui qui donne, et non pas la pensée du fabriquant.
Ce n’est plus un vulgaire morceau d’or, choisi entre mille dans un étalage qu’on rive à son bras; c’est une idée, une reconnaissance, une réflexion ; ce n’est plus une marchandise, c’est un
madrigal.
— Maintenant, j'ai compris, — répondis-je en inclinant la tête, — mais je demande un mois pour improviser ce madrigal
de bijoutier.
— Oh! il faut bien un mois, me dit la personne avec un sé-
rieux alarmant pour mon avenir.
Voilà une de ces terribles situations qu’on ne trouve qu’à la
fin des quatrièmes actes des drames du boulevart,
Composer un bracelet; on peut au besoin triompher de cet obstacle; mais le commander à un orfèvre, lui imposer un travail d’un mois, et payer ensuite, voilà ce qui est au-dessus des
forces d’un poète ou d’un romancier.
Cependant il fallut songer à m’exécuter.
D'abord je réfléchis au plus facile.
Je pris une grande quantité de feuilles de papier Weynen et un crayon, et je tracai toutes sortes de formes ayant la préten-
tion de figurer un bracelet.
Après trois jours de crayonnage, je parvins à faire quelque chose de satisfaisant ; et je reconnus combien la personne était dans le vrai en soutenant que tout le monde pouvait composer le plan d’un bracelet, et combien il était absurde d'offrir. comme cadeau de reconnaissance ou d'amitié le meuble vulgaire d’un étalage, ou la pensée d'un fabricant.
Mon plan de bracelet ayant été adopté, j'estimai ce bijou futur,
et jé frémis… J'étais bien loin des vingt-cinq francs!
Le front courbé par les soucis je m'acheminai. rue Neuve- AE 2
Saint-Augustin, chez le célèbre orfèvre Morel.
J’entrai dans un salon tout resplendissant de bracelets magni-
fiques ; ils y étaient tous, excepté le mien:
Mon amour-propre d'auteur me p'ouva que l’absént était Supérieur aux présents.
M. Morel m'écouta en artiste, et donna plusieurs sourirés d’ap-
probation à mon idée, que je lui présentai comme mienne,
Voyons votre plan au erayon, me dit-il.
Je lui montrai mon plan avec une effronterie qui ressemblait à
de l’orgueil déplacé.
L'artiste bijoutier regarda mon travail avec une grande atten-
tion, et me combla de tristesse et de joie avec ces mots :
— Ce sera un bracelet magnifique ; mais il demande trois mois
de travail.
— Trois mois ! — m'écriai-je intérieurement !
C'est-à-dire vingt-cinq mille francs! c’est-à-dire l’expropriation , les papiers timbrés, les huissiers avides, et Clichy au
bout!
Que faire ! impossible de reculer.
Je baissai la tête et je laissai mon plan à M. Morel, sans parler
du prix de peur de trahir ma future insolvabilité par ma pâleur.
Ces trois mois durèrent trois siècles.
De temps en temps je rendais une visite à M. Morel qui me
disait :
— Eh bien! nous marchons, nous marchons… Les ouvriers travaillent sans relâche.
On ne perd pas une minute dans l’atelier.
Je m'inclinai d’un air de satisfaction, mais ces paroles me
plongeaient dans le désespoir.
J'avais sans doute estimé trop peu le prix du bracelet.
Au reste, me disais-je, vingt-cinq mille ou cinquante mille francs, c’est la même somme pour celui qui n’a que vingt-cinq
francs à dépenser.
Et j'allais rôder autour de la maison de Clichy pour m’accli-
mater.
Enfin, les trois mois expirèrent sur le calendrier, et je me ren-
dis, en toilette de bal, chez M. Morel.
J'avais sur moi des feuilles de papier timbré, pour échelonner mes échéances et payer, ou pour mieux dire ne pas payer en
détail, vingt-cinq, trente ou quarante mille francs.
Une seule idée me soutenait et me justifiait à mes propres
yeux.
Je comptais employer mes cinq ans de Clichy à écrire l'Histoire des guerres puniques, pour lesquelles j'ai fait beaucoup
d’études et de voyages, et à les vendre le prix du bracelet.
M. Morel me reçut fort bien, comme si j'avais eu l’air d’un
payeur ; il me fit asseoir etme dit :
— On va vous montrer votre bracelet; j'espère que vous serez
content.
— J'espère que vous ne le serez pas, — Dis-je intérieurement dans un a parte mélancolique.
Un commis ouvrit un écrin et mit mon bracelet sous mes
yeux.
Je fus ébloui à la vue de ce chef-d'œuvre ; C'était la merveille de l’art du bracelet.
Un instant j'oubliai Clichy et l’histoire des guerres puniques.
Cet instant ne fut pas long.
Mon bras droit décrivit une courbe , et ma main plongée dans
une poche latérale pour en extraire ma liasse de feuilles tim-
brées.
— Maintenant,— dis-je avec un sourire faux, il faut songer à
régler cette affaire pour le mieux.
— 1] n'y a rien à régler, dit M. Morel.
Un frisson courut sur mon épiderme.
M. Morel prétendait donc être payé comptant,
— Pardon, Monsieur Morel, — dis-je d’une voix émue, —
Vous savez que...
— Je sais, — me dit M. Morel en m'interrompant, — je sais
que votre bracelet est superbe, et je vous remercie de m'en avoir confié la façon.
Vous ne me devez rien.
— Gomment ! m’écriai-je.
Ordinairement, dans les drames, on s’écrie , ctel! — Oui, oui, poursuivit M. Morel ;
Je suis enchanté de vous offrir ce bracelet ;
J'espère que vous ne me le refuserez pas.
Je pris le bijou d’une main, et je serrai de l’autre la main de M. Morel, et ma reconnaissance ne trouva d'autre expression que la pantomime. Son p'ttor Anchio fut parodié ; je suis donc orfèvre aussi! lui dis-je en le quittant ; mais je crains bien de ne pas aller plus loin.
Puisse mon exemple conseiller à d’autres l’essai de cet art, au