LES PERLES
Jusque-là, il allait à travers champs, cherchant les plantes
curieuses pour se distraire autant que pour s’instruire. Désormais ses courses eurent un but,
En herborisant, le comte désirait ardemment, espérait ren-
contrer Marie, et ce qu’il espérait arriva.
M. de Greffignies vit la jeune fille aux champs, les bras nus,
mais le sein toujours pudiquement voilé par son petit fichu. Aux champs, il la trouva plus belle encore qu’à la mer.
Sous les reflets du soleil ardent, il admira cette chevelure do-
rée, dont les flots s’échappaient du chapeau de paille.
Il vit ces traits d’une pureté athénienne, ces yeux noirs pleins
de distinction , de langueur et de feu.
Il lui parla, et les grâces naïves du langage de la jeune fille, son bon sens, cet esprit naturel et sans fard de l'intelligence
villageoise, achevèrent de séduire M. de Greffignies. Il aimait la jeune paysanne, il l’aimait passionnément.,
Le comte Anatole de Greffignies était, nous l'avons dit, beau
et distingué de sa personne.
Sa présence répétée dans les champs où travaillait Marie avait, à son insu, produit un effet qu’il eût volontiers payé de la moitié
de sa fortune,
Marie s’habitua au jeune étranger,
Elle pensa à lui pendant son travail, elle y pensa surtout au retour les jours où elle ne l’avait pas vu , elle y pensait encore en
pressant sur ses lèvres l’anneau qu’elle avait recu. Elle l’aima.
Aussi quand Anatole lui fit part des sentiments qu’elle lui inspirait, la rougeur subite qui couvrit les joues de la jeune fille ré-
véla au comte toute l’étendue de son bonheur.
Anatole n’avait jamais parlé à la jeune fille des mystérieuses
impressions de la falaise et de l'Océan.
Il espérait que la course nocturne de la jeune fille tournerait
à profit,
Il voulait qu’au premier rendez-vous demandé, Marie désignât elle-même ces heures silencieuses de la nuit, si propices
aux douces causeries d'amour.
Aïnsi arriva-t-il au premier mot de désir, Marie révéla à son amant que tous les soirs il la pourrait voir sur la falaise ; que tous
les soirs ensemble ils pourraient en tête à tête passer quelques
heures.
Le lendemain ces douces causeries commencèrent, chastes prémices d’un amour durable, de l'amour qui a sa source au-
tant dans le respect que dans l'affection sincère,
Chaque soir, pendant un mois, les deux amants se rencontraient
sur la falaise, non loin de la Chambre d'amour. Un soir, M. de Greffignies ne vint pas.
Ganich était à la place ordinaire du comte , et il remit une
lettre à la jeune fille.
Anatole disait à la jeune fille qu’une affaire grave, dans laquelle l'honneur et peut-être la vie de son meilleur ami étaient en jeu, l’appelait brusquement et inopinément à Bordeaux ; que
dans une quinzaine de jours il serait de retour à Biarritz. L'amour vrai est confiant.
Marie crut ce que lui disait Anatole, Pourquoi d’ailleurs aurait-elle douté ?
Trois jours après, une nouvelle lettre lui fut remise, annon-
çant un prompt retour.
Cependant les quinze jours se sont écoulés, et M. de Greffignies
n’est pas revenu.
La jeune fille est en proie à de sombres pressentiments,
Sa tête s'égare , et le soir du vingtième jour après le départ d’Anatole, Marie ne reparut pas à la maison paternelle, après sa
course à la mer,
Le lendemain les barques des pêcheurs, en rasant les côtes,
remarquèrent comme un fichu qui flottait ballotté par les vagues.
En approchant ils reconnurent le fichu brodé de Marie et trou-
vèrent celle-ci morte, échouée sur la grève.
Après le chant du soir, ne pouvant survivre à ce qu’elle croyait être un abandon de son amant, elle s'était laissé emporter par
une lame et avait trouvé la mort au milieu des flots.
Ce fut un grand jour de deuil pour Biarritz.
Le lendemain , pendant qu’on rendait à la terre cette dépouille
mortelle, une chaise de poste arrivait lentement. Elle portait un homme blessé.
Le comte Anatole de Greffignies n’avait pas été heureux dans
le duel qu’il avait soutenu pour son ami.
Blessé dangereusement , il n’avait ni pu ni voulu confier ses
amours à personne,
Mais dès que sa santé l’avait permis, il s’était mis en route à
petites journées.
Il arriva trop tard.
La mort de Marie fut pour lui un coup terrible.
I fit demander à ses parents ce fichu brodé qu’elle avait au bain la première fois qu’il l'avait vue, qu’elle portait encore le jour de sa fin déplorable, et quelque temps après il expira, tenant ses lèvres ouvertes pour un dernier baiser sur le fichu de Ja
paysanne.
En général, nous n’accordons de l'intérêt et l'insertion aux
archives historiques qu'aux malheurs arrivés dans les villes.
1 Et pourtant que sont les villes, auprès de ces plaines aux horizons infinis qui composent la France, et au milieu desquelles
les cités ressemblent à des points imperceptibles !
(ll Elle serait bien curieuse et touchante l’histoire intime de toutes les douleurs et de toutes les joies qui éclatent sous le chaume
et sous l'arbre.
Mais nous sommes ainsi faits, pour avoir des droits à notre
attention, il faut pleurer ou rire, dans une capitale.
Depuis longtemps, à de rares exceptions près, Paris a le
monopole de l'intérêt public.
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