Les parvenus
Par une invention ingénieuse , Julien trouve le moyen de correspondre tous les jours avec Édélie. — Journal de cette dernière.
VJEPENDANT , toujours occupé d'E'.iéHe, , j'allais presque tous les soirs , avec ua chapeau rabattu sur les yeux , rôder autour de sa prison. Je savais qu'elle logeait sous le toit , dans une espèce de grenier ; la fenêtre de sa chambre donnait sur la cour qui e'tait fort petite ; je remarquai
que cette fenêtre, en face de la maisoa T. IIL I
voisine , plongeait sur l'entresol de celle maison; et, par un bonheur qui me combla de joie , ce petit appartement devint vacant six. semaines après. Je le louai aussitôt , sous prétexte qu'un ami absent m'avait chargé de lui arrêter un logement. Edéhe m'avait fait défendre par ma sœur de lui écrire; il était très-dangereux, en effet , de hasarder une lettre. Je savais de ses nouvelles avec détail par Ledru qui , <orame je l'ai dit, était un des commissaires de la maison; il me dit qu'elle était belle comme un ange , mais pâle , triste , silencieuse ; qu'elle se promenait quelquefois dans la cour, où il y avait un égoûl dont l'odeur était insupportable ; qu'Edélie avait proposé à ses compagnons d'infortune de lirer de l'eau d'un puits placé près de l'e'goût , et de jeter tous les jours dans le ruis» seau infect qui coulait dans la cour une î»rande quantité de seaux d'eau; que chacun s'était mis a l'ouvrage , et qu'Edélie, malgré sa délicalesï.e physique , se distinguait dans ce genre d'exercice (i). Gom-
(i) Ce (Icitùl càt vrai.
bien ce récit me toucha ! combien j'étais attendri en me représentant cette figure élégante, semblable à la belle Rachel de rÉcriture -Sainte , penchée sur le bord d'un puits , et ces mains délicates , meurtries par une grosse corde , tirant avec efïort un lourd seau d'eau I... Je lui envoj'ai par Gasilde des pots de fleurs , et je lui fis dire que j'avais loué l'appartement qui était sous ses yeux dans la cour Toisine. Je ne l'avais point encore vue à sa fenêtre , que je n'osais regarder de la mienne qu'à travers une jalousie ; enfin Edélie , non voilée , mais enveloppée jdans de longs crêpes noirs, se montra à |sa fenê're. Je ne levai point ma jaloujsie; mais je l'agitai doucement pour lui faire connaître que j'étais là. Elle s'établit à sa fenêtre; et, les yeux tristement tournés de mon côlé , elle y resta plus d'une heure et demie. Tous les jours suivans se passèrent de la sorte ; enfin , comme les trois premiers mois de son deuil étaient passés, je hasardai de lever ma jalou* sie. Voulant meltre en pratique un stratagème que j'avais inveaié pour lui écrire , je
4 XES PARVETsUS.
commençai par regarder la façade de sa prison ; et , voyant qu'Ede'lie seule était a sa fenêtre, je posai sur mon petit balcon un grand cbâssis couvert d'un papier blanc , sur lequel j'avais tracé ces mois en trèsgrosses letfies : Pou^ez-çous lire ? Gomme mon cbâssis était légèrement incliné, que sa vue plongeait sur mon balcon , et que j^avais parfaitement calculé la dislance , celte ruse eut tout 4e succès désirable. Edélie me fit un signe qui m'en assura : alors j'ôtai celte feuille de papier , à laquelle je substituai successivement une douzaine d'autres feuilles éci ites de la même manière , et qui contenaient plusieurs avertissemens que je voulais lui dotD'r, enire autres celui de se méfier, dans tons les moraens , de mon exécrable beau-père Landry, l'un des commissaires , je lui disais en même temps qu'elle pouvait se fier sans réserve à Ledru (i). Le lendemain , Edélie m'en fit remercier par Ca^ilde. Enbardi par l'approbation d'E-
(i) Feu M. de Monvjllc , par Tavei lissemenl le plus wUIe , sauva la vie à une jeune prisonnière de celtt maison en eoiployant le Diêine siratagèine,
deîie, maifî n'osant encore Im parler direclement de mes sentiment, j'écrivis sur mon châssis des réflexions générales , qui toutes se rapportaient à nos amours et à noire situation. J'avais envoyé èÉflélie des crayons , des couleurs et du papier , et je vis avec un plaisir inexprimible qu'elle les employait à écrire rapidement tout ce qu'elle lisait sur mon châsçis. Recueillir ainsi mes pensées, dont elle était le seul objet , c'était me répondre. Comme elle m'avait fait demander par ma sœur de lui envoyer de la musique , je fis pour elle cette romance que lui porta Casilde.
,UESPÉRANCE (i;.