‹ Les parvenusChapitre 2 sur 24 · ROMANCE · texte numérisé non relu

ROMANCE

Fille du C\p\ , ô divine E'pérance !

Cotisolatricc de l'absence , Viens adoucir ma secrète douleur !

Mais Uuiide el mysiérieuse ,

Toujouib puie ei siletioieuse , Renfcime lui dai.s le food de ruûn cœur !

(i) CeUe rojuatice , mise en njusjqye,-^ trouve chvi l'ëdiieur de cet ouvrage e( cbtz lou» I«6 uaceh^uds d« oausiqne.

J'ai tont perdu ! que ta douce magîe,

Soutien de ma pénible vie , IVrofTrc du moins une ombre de bonheur.

Mais timide, eic.

Je ne veux point d'enivrantes chimères ;

Garde pour les amans vulgaires L'illusion de ton prisme enchanteur.

Mais timide , etc.

Ah ! n'ôte point à mon âme attendrie

Ses regrets , sa mélancolie ! Unis ton charme à leur triste douceur 1

Mais timide, etc.

Le soir même, quand la nuit fut tout-àfait tombée , je chantai à ma fenêtre cette romance en m'accompagnant de la guitare. Trois ou quatre jours après , Casilde me remit, de la part d'Edêlie, un petit journal qui était écrit de sa main , et quVlle avait fait pour moi. Les détails en sont si curieux que mes lecteurs me sauront gré de le transcrire ici , d'autant mieux qu''il est très-court (i).

(i) L'auteur de cet ouvrage possède l'original de cet intéressant journal \ ce qu'on va lire en est la copie la plus exacte , et même la plus littérale, à l'cxceplioa de deux ou trois phrases ajoutées par l'auteur.

Journal (TEdélie.

«c Après l'événement funeste qui m'impose » un deuil si profond, une douleur e'ternelle,

V je fus mise en surveillance^ et on me donna » un garde; c'était un cLicier de Tétat- » major de Paris, et qui vint loger chez

V moi. Il avait les nobles senlimens d'un » militaire français , et je n'ai eu qu'à me » louer de lui.

» Le malheur et le sentiment avaient y> tellement élevé Casilde au-dessus de » son âge , qu'elle était devenue pour moi » une amie aussi courageuse que fidèle , » et que je consultais sur mes projets et sur i> mes affaires comme si elle eût eu vinet-

Kl

V cinq ans. Elle couchait dans ma cham- 3> bre, et souvent nous passions la nuit » entière à parler de notre infortune , de » nos craintes et de nos espérances. Une » nuit , vers trois heures du matin , nous » causions encore lorsque j'entendis un » grand bruit sur Pescaiier; ce qu'il y a » d'inconcevable , c'est que , vivant dans » des transes continuelles , je n'eus aucune » idée que ce fut pour m'arréler; à force » de l'avoir cru , l'habitude m'avait enfin

» tranquillisée sans raison. Mes sensalions » à cet égard étaient épuisées; je pensai » simplement qu'on allait chez le bou- » langer, parce qu'alors, pour avoir du » pain , on était ob'igé de partir dans la » nuit Enfin , ma porte s'ouvre ; ma femme » de chambre, pâle comme la mort, à qui » on n'avait pas laissé le temps de me » préparer, entre tout à coup tenant une i> lumière , et suivie de huit hommes ar- » mes de piques, avec des bonnets rou-

V ges et des babots, qui Lisaieut un bruit » effrayant sur mon parquet. L'un d'eux, » déployant un grand papier, me signifie » que, par un arrêté du comité de salut » public^ je dois être menée en prison. » Un second arrêté du comité ordonnait y que le généreux officier qui me gardait » serait aussi conduit en prison. Ces

V hommes ensuite vi?itèrent toutes mes » cassettes , tous mes meubles , ouvrant » tous les tiroiis, bouleversant tous mes >» papiers, mettant a raemre les scellés, » et arcorap;)gnant toutes ces actions des » discours les plus brutaux. Je fus obligée i> de me lever et de m'habiller devant eux.

y Casilde, baignée de larmes, voulait ab- » solument se renfermer arec moi. J'eus » beaucoup de peine à lui faire comprendre

V qu'elle me serait mille fois plus utile en » restant chez moi qu'en me suivant. Elle » re'pe'tait toujours avec un accent qui pe'- ^ ne'lrait jusqu'au fond de mon cœur : Mais » avec vous , je partagerais votre danger l y Je sortis donc de chez moi au milieu de la » nuit, escorle'e de douze hommes ar-

V me's , car il en e'tait reste' quatre pour » garder la porte. Ils avaient quelques fliray beaux ; ils me conduisirent ainsi à pied » jusqu'à la maison d'an et, en me le'pe'- > tant d'un Ion goguenaid que j'y serais » fort bien , puisque cette seclioa des » Piques e'tait celle de Robespierre , et » que je serais sous sa protection. Arri-

V ve'e à la prison , on me fit entrer pour » attendre qu'on eût décidé où on me » mettrait. Je trouvai là des figures de trèsy mauvaise humeur , parce qu'on les avait » réveillées. Après une 'lemi-heure d'al- » lées et de venues, tout mon cortège » partit. Le conciprî>e me diî de le suivre ; * et , accompagné de son porte-clefs ,

9 ayant sur ses épaules un TÎeux matelas

> déehiré , il me fit monter au grenier » de cette maison. On ouvre une porte, y on jette mon matelas au milieu d'aune » chambre , on m'y pousse , on referme la

> porte , et j'y reste sans lumière. J'igno-

> rais où j'e'tais , n'ayant pas eu le temps » d'envisager la chambre ; je m'assis à

> terre sur le matelas. J'e'prouvais une si » grande confusion d'idées , que je croyais » être livrée à l'horreur d'un songe épou- » vantable et d'un aflfreux cauchemar....

> Je demeurais immobile et glacée , quand » tout-à-coup je tressaille!.... J'entendais » près de moi des soupirs et des gémis- » semens ; ce fut une sorte de consola- » lion pour moi de penser que je n'étais. » pas seule. Certaine qu'on n'avait pu » m'enferraer qu'avec des femmes : O vous,

V dis-je , qui souffrez comme moi ! qui

V êtes-vous ? quel est votre nomPUélasI » répondit une voie douce et tremblante, 3» je suis la malheureuse marquise de Mely> cour.... C'était la personne qui, au bal » de l'ambassadeur d'Espagne , s'était re- » tirée de notre quadrille d'une manière

s> sî brusque et si peu polie. Depuis ce » temps , j'avais toujours e'të brouille'e avec » elle, mais dans ce moment je ne vis en » elle qu'une intéressante compagne d'in- V fortune ; je me levai , et je me dirigeai » vers son lit , que je n'eus pas de peine à » trouver , parce que la chambre était fort » petite. Je me jetai à son cou en me nom- » mant , et je la serrai dans mes bras avec » un véritable sentiment d'affection. Elle » était avec une demoiselle de compagnie. » Nous pleurâmes ensemble jusqu'au jour. » Dans les premiers instans de douleur et » d'effroi, des larmes soulagent le cœur » oppressé ; mais si ensuite la résignation » et le courage ne les tarissent pas, on i> tombe dans un horrible affaissement.

» C'est ce qui arriva à la pauvre madame » de Melcour : elle pleurait et se plaignait » sans discontinuer ; elle aggravait ainsi » ses maux et les miens. Heureusement » qu'une chambre vint à vaquer dans la » maison, on la lui donna , et je me trou- » vai seule dans la mienne. Alors je ra'ar- » rangeai de mon mieux dans mon petit » logement. J'obtins enfin , à force dtj

» prières , la permission de faire venir cî« » chez moi une table , une chaise , un petit » piano et quelques livres, et ces choses » me firent autant de plaisir que si j'en » avais été privée pendant une longue » suite d'an.iées. Je me fis un plan de » journe'e que j'ai toujours suivi depuis ; » je prie Dieu , je fais un peu de musique, » je lis de bons ouvrages que j'avais lus » jadis , mais légèrement. Il y a des livres 3» que de nouvelles situations ou de nou- » velîes érudes doivent engager à relire » alors même qu'on les a lus avec atlen- » tion ; on y trouve toujours quelque » cho'.e qui n'avait point frappé, ou qu'on » n'avait senti qtie faiblement. Enfin, je dois » à votre amitié, des crayons, des couleurs, » tout ce qu'il faut pour peindre; et, de- » puis que ma vue peut s'arrêter sur la » fenêtre que je domine , je ne suis plus » seule; les heures ne s'écouleraient pas y sans charme pour moi , sans la terreur

V qui augmente tous les jours, sans ces y affreuses listes de morts qui nous par- » viennent chaque soir et qui portent Jes

V noms de tout ce qu'on connaît. Il est

LES PARVENU. l3

ï> impossible d'imaginer quelle est l'hori> reur de l'existence des malheureux prii> sonniers qui attendent coiilinuellemeot

V que leur tour arrive d'être envoyés a y l'échafaud. O combien le pas d'un cbe?al,

V entendu de nos chambres , cause d'effroi î » on croit voir des gendarmes venant cher- » cher des victimes; et, quand ce cheval i> s'arrête à la grille , l'anxie'ie' générale » est inexprimable , chacun se dit en

» frémissant : Est-ce pour moi! Par

» un mouvement naturel , si l'on est » dans la cour, on fuit aussitôt pour aller y s'enfermer dans sa chambre , comme si V c'était un moyen d'être oublié; alois on » écoule avec un afFieux battement de » cœur, et l'on entend la voix redoula- » ble du geôlier appelant à grands crii» le* y malheureux qu'on vient chercher. Un y jour, j'entendis appeler ainsi M. de Ghoi* y seul (i) , je descendais l'escalier , je l'aiy mais ; il était d'un commerce doux et y agréable , et aussi intéressant par ses y qualités sociales , qu'estimable par ses

(i) Père de M. le duc de Choiscul actuel.

» vertus. Cet infortune me prît la main

> et me la serra avec une expression que » je n'oublierai jamais. Je rentrai dans ma » chambre où je pleurai long-temps. Trois

> jours après il nVxistait plus!,..

» Il est impossible d'échapper ici à une

» pense'e dominante dont nulle e'tude ne

» peut distraire.

» Si l'on ne s'arrête point à celte pen-

» se'e , elle devient une image ; on voit tou-

» jours devant soi un ëchafaudî Mon cœur

V se déchire , en songeant que je ne re- » verrai peut-être jamais ma mère et mon » frère ; eh ! que n'ai-je pas souffert dans y le peu de jours que j'ai passés ici avant » votre retour i Quelles inquiétudes n'ai- » je pas éprouvées pour Casilde , cette

V enfant chérie, à peine âgée de quinze » ans et d'une beauté si remarquable ! » Combien j'avais besoin de croire à la

V Providence , puisque je ne pouvais la » confier qu'a elle.

» Je ne puis vous cacher que l'aspect

V de la prison devient tous les jours plus » eirra3ant , et sa police plus rigoureuse. i> Je ne sais ce qui se picpare !... Ccpea-

LES PARVENUS. l5

» dant , nous trouvons toujours le moyen

» de glisser des lettres en recevant nos

» dîners , quoique le geôlier soit la , et

» qu'il abrège avec rudesse cet instant qui

» est l'intérêt de toute la journée. Ce geô-

» lier, nommé Gossuin, est un homme de

» trente-six ans » fort insolent , et qui se

» plaît à épouvanter et à faire croire qu'on

» est menacé de nouvelles rigueurs. Il

» prend alors des airs mystérieux qui gla?

> cent de crainte ; il nous dit sans cesse

> que nous serons tous transférés à la y Conciergerie , et gue noire affaire sera » bientôt faite ; il me trouve impertinente i> et fière , parce que je ne me suis jamais » familiarisée avec lui. Le porle-clefs est

> un vrai sans - culotte ^ d'une brutalité peu

V commune ; il s'appelle André. Il y a en » outre, dans l'intérieur de la maison,

V sous la voûte , auprès du logement du » geôlier, un corps -de- garde de huit » hommes qu'on change tous les jours ; » deux factionnaires veillent toute lanuif; y l'un se promène en dehors dans la rue

V devant la maison , et l'autre sous la voûte i> et dans la G0ur«

X6 Les PARVENUS.

V On se sert soi-même; je fais ma cbam-

V bre, mon lit, et je vas me chercher de » l'eau dans une cruche. Il y a dans celte

V maison deux vieilles dames , madame }^ d'Ogni , femme de l'ancien intendant des » postes (i) , et madame de Monfreuil » qui a soixante - quatorze ans ; elle est » en prison avec son mari âge de qualre- » vingt-quatre ans et qui est en enfany ce ! Je me fais un plaisir de les ser- » vir; je leur porte tous les jours leurs » cruches d'eau ; je balaie leurs cham- » bres , et je les aide à faire leurs lits. » Tous ces exercices , join's à celui de » jeter des seaux d'eau dans re'goût de » la cour, me fortifient et me font beau- » coup de bien. Il y a dans la cour une

V grande remise ouverte qui nous sert de » salon. Les prisonniers s'y rassemblent

V tous les soirs, mais j^ vas rarement.

» Votre méchant beau-père , naturel- » Icment féroce et outré de n'avoir pu >> ravoir Casilde , est tout-à-fait mon en-

(i) Qui possédait une superbe et fameuse collectioa

ùv j'ieirei prrcieuscs.

LES PARVEIS'US. I7

» nemi ; mais Ledru est rempli d'hu- » manité et de bonté pour moi. Il est ve- » nu un jour dans ma chambre, et m'a » dit qu'il me priait de me tranquilliser, » qu'il avait des moyens fcius de déjouer » toutes les méchancetés de Landry.

» Telle est ma situation. J'espère en la » protection divine ; j'en ai déjà des preu- » ves, puisque vousveillez sur mon sort !... » J'ai écrit ce petit journal pendant la » nuit , avec l'un des crayons que vous » m'avez envoyés ; durant le jour, je le » cache dans mon sein. Adieu , soyez » prudent , et recommandez - moi aux » prières de notre ami (i). »

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