‹ Les parvenusChapitre 16 sur 24 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Julien se décide à s'établir tout— à— fait à Londres.— Son amitié pour madame de f^olnis. — Liaison intime d'Eusèhe et de la marquise de Palmis. — La douloureux mécompte.

JljUSÈBE avait fait un ouvrage sur la rë- Toluiion et sui la politique; nous étions au mois de fe'vrier; et, comme cet ouvrage «levait paraître , je me chargeai de la distribution des exemplaires donnés par l'auteur, et j'allai à Londres m'établir dans uq petit logement que me prêtait la duchesse de Palmis dans sa maison. Je voyais sans cesse à Londres madame de Volnis ; je lui parlais d'Edélie , elle entrait dans tous mes senfiracns , et je pris pour elle autant d'amiiié que de confiance.

L'ouvrage d'Eusèbe eut le plus grand succès : alors on lui proposa de travailler à un journal français qui se faisait à Londres; il y consentit, à condition que j'y travaillerais aussi; il assura que j'en «tais capable , et ie fus accepté. Je reçns ainsi

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d'Eusèbe mon brevet d'auteur qui rae valut une petite pension qui, jointe à l'argent que je retirais des miniatures et des camées que je faisais de temps en temps, et qu'on me payait fort cher, me mit en état de vivre à Londres sans loucher à mon capital que j'avais placé dans les fonds publics. J'étais depuis quinze jours à Londres , lorsque madame de Volnis me conjura de louer un petit appartement qui se trouvait vacant dans la maison qu'elle habitait j elle me conseilla de m'y e'tablir sur-le-champ avec Casilde , en m'ofTrant de lui céder , pour rester avec elle jusqu'à l'arrivée de ma mère, la religieuse qu'elle avait prise à ma prière , et en me promettant en outre de veiller sur Casilde avec le plus grand soin , surtout pendant mon absence. Certain du plaisir extrême que cet arrangement ferait à ma sœur , je n'hésitai pointa l'accepter, pour sa satisfaction et pour l'intérêl de son instruction que madame d'Inglai la forçait de négliger. Avant mon dépar de Londres , Tiburce vint me voir et m( conta que la liaison d'Eusèbe et de la mar

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quise de Palmis devenait tous les jours plus intime, et que tout le monde était persuade' qu'Eusèbe était passionne'ment amoureux de madame de Palmis ; mais qu'en même temps on ne croyait pas qu'elle fut dispose'e à lui sacrifier lord ^s'asting , puisque ce dernier lui faisait toujours une cour assidue et ne montrait aucune jalousie. J'étais bien certain qu'Eusèbe n'avait que de l'amitié' pour madame de Palmis; mais, fidèle au secret d'Eusèbe, je laissai Tiburce dans son erreur. En me rappelant toutes les questions qu'en diffèrenles fois madame de Palmis m'avait faites sur Eusèbe , et ce regret si vif qu'elle m'avait montre' de l'avoir si peu rencontre' , je soupçonnai que son ardente imagination formait depuis long-temps un roman sur ce sujet et qu'elle avait pour Eusèbe une violente passion. Comme j'avais de grandes obligations à madame de Palmis , je pensai que, puisqu'il entrait dans son plan de se taire , je ne devais pas contrarier ses rl^s^ seins , je me promis de garder le silence avec Eusèbe ; il me parla , de lui-même , de son intimité' avec madame de Palmis ,

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et du soin touchant qu'elle prenait de faiite valoir la petite Octavie auprès de la duchesse. Je vois avec de'Iices , poursuivit-il , que la duchesse regarde Ocîavie comme devant être un jour sa belle-fille ; elle me l'a même dit clairement; tout la porte a chérir celte idée , c'était celle de feu son mari ; raadame de Palmis le lui re'pète avec un intérêt pour moi , qui lui a gagné ma plus tendre amitié. Entraîné par le charme de rencontrer souvent la duchesse chez elle, je vas la voir tous les jours; quand la duchf^sse s'y trouve , elle ne me parle que d'Octavie et de son éducation. Du moins un jour nous serons unis par le lien le plus doux; elle n'a pas d'autre idée; je ne lui inspire que de la confiance et de l'amitié; elle n'a pas le moindre soupçon de mes sentimens : cependant ma passion pour elle s'exalie tellement , qu'elle me rend le plus malheureux des êtres; vingt fois j'ai été tenté d'en faire l'aveu à madame d/* Palmis , qui me servirait , j'en suis sûr; mais , outre que je suis retenu par la situation oii je me trouve , je le suis encore par l'idée que si la duchesse ne partage pas

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mes senîiraens ; si , comme elle l'a annonce' . et le repète sans cesse , elle est irre'vocablement décidée à ne jamais se remarier , elle n'éprouvera plus avec raoi qu'un pénible embarras , et peut-être reno?jcera-t-eile au projet d'unir Octave à oia liile ! — Je suis bien malheureux (.... Ces paroles me touchèrent d'autant plus^ que tout en elTel prouvait combien il souffrait ; je ie trouvai maigri , changé , et d'une tristesse que toute sa raison ne pouvait surmonter. J'allai chez madame de Palmis , et l'accueil que j'en reçus confirma tous mes soupçons. Je trouvai tant d'exagération dans l'amitié qu'elle me témoigna, que je vis bien qu'elle ne faisait tant de frais pour moi que dans l'espoir que je parlerais d'elle avec enthousiasme à Eusèbe. Je retournai plusieurs fois de suite chez elle, et elle ne m'entretint que d'Eusèbe, me questionnant sur sa mélancolie, me répétant toujours qu'il devrait avoir plus de confiance en elle , et me pressant de l'y engager. Eusèhe , le moins avantageux de tous les houiraes , et qui d'ailleurs était persuadé que madame de PaU

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mis allait épouser lord Nasting , ne se doutait pas de sa passion pour lui. Madame de Palmis n'entretenait les espérances si peu fondées de lord Nasting que pour se ménager auprès d'Eusèbe Thonneur d'un éclatant sacrifice. Accoutumée à tourner toutes les têtes , dans tout l'éil it de sa beauté, elle était convaincue qu'Eusèbe l'adorait en secret; elle n'avait rien épargné, par de fausses confidences , faites avec un art infini , pour rétablir à ses yeux sa réputation flétrie; non-seulement Eusèbe avait eu l'air de la croire , mais , par égard pour elle, il avait toujours soutenu que jamais les gens raisonnables n'avaient pensé ou'elle eût essentiellement manqué à ses cevoirs ; enfin Eusèbe lui montrait le plus y'iÇ attacberaent; elle avait facilement pénétré qu'il brûlait du débir de lui ouvrir . son coeur; elle se disait qu'il était retenu par les craintes et la limidilé, inséparables d'une première passion , et par 1 idée de ses engagcmens avec lord Nasting: elle allendait chaque jour une déclaration, e\ la pensée que la duchesse de Palmis pouvait èlie la cause de la mélancolie d'Eu-

sèbe ne s'était même pas piésenfée à son, imagination. Eusèbe n'allait jamais chez elle; quand il la rencontrait chez madame de Palmis, ses yeux ne s'attachaient jamai>> sur elle; il devenait plus silencieux , il paraissait préoccupe' ; toutes ces choses n'étaient pour madame de Palmis que des preuves d'indifférence ou i'etFet naturel de la gêne et de la contraiiiie que lui causait la pre'sence d'un tiers. La duchesse, de son côté, croyant qu'Eusèbe était éptrJument amoureux de madame de Palmis , le voyait sans intérêt , et par conséquent sans danger. Au milieu de ce malentendu général , seul instruit de la ■vérité, j'étais fort curieux de voir comment se terminerait cet imbroglio d'amour^ de méprises et d'illusions.

Un jour , après avoir fait une longue visite à madame de Palmis, je me levai pour prendre congé d'elle , lorsque la porte s'ouvrit , et l'on annonça Eusèbe. Je crus devoir rester quelques minutes de plus. Nous parlions de vous , lui dit madame de Palmis , je lui disais que je suis aùic que vous me cachez quelque peine

secrèle , et que vërilablement cette re'sers ve m'afïlige. Elle prononça ces mots avec lanl d'expression , qu'Eusèbe en fut e'mu; il poussa un profond sonpir , et tomba sur «ce cbaise. Madame de Palmis, profifani de ce moment de trouble, s'approcbe de lui , le presse de soulager son cœur oppressé par une confiance sans réserve. Vous le voulez ! s'écrie Eusèbe , je ne puis résister à un intérêt si tendre, vous saurez tout., . A ces mots , madame de Palmis au comble de ses voeux , s'assied à côté de lui; je fais quelques pas pour sortir , dans l'intention de les laisser seuls. Eusèbe me rappelle , ce qui surprit beaucoup madanie de Palmis , qui trouva fort étrange que l'on voulût un témoin pour faire une déclaration d'amour; Eusèbe expliqua surle-cbamp son motif : Julien sait mon se» cret, dit-il, et je veux qu'il puisse tous assurer rnie l'aveu m'en était échappé avec Ji"' i\ Y i plus de huit ans. Ab I reprit avec attendrissement madame de Palmis, je n'ai pas besoin de son témoignage pour "VOUS croire! N'importe, repartit Eusèbe, je désire qu'il puisse vous confirmer lu

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vérité d'une partie des choses que j'ai à vous révéler. Ainsi il fut déci^lé que j'entendrais celle explication y qui allait si cruellement de'tronoper madaine de Palmis ; je plaignais d'avance sa peine; mais :etle scène était si singulière, que ma curiosité remportait de beaucoup sur ma compassion.

j Je me plaçai en face de la marquise , îl , les yeux fixés sur elle , j'attendis avec ine sorte de saisissement le dénouement le cette étrange conversation. Le troupie, la joie, et pourtant une sorte d'injuiétude , se peignaient sur le visage de a marquise; le maintien et l'expression le la physionomie d'Eusèbe annonçaient )lutôt la révélation d'un grand mystère {u'une déclaration d'amour. Madam^j de ?almis le regardait avec étonnemenf ; enfin, iprès un long silence , il prit la parole, /ous pensez bien, Madame, dit-il, qu'oa l'est affecté comme je le suis , que lorsqu'on est dominé par une passion malleureuse !.... J'ai pu la maîtriser quand e devoir la combattait ; mais , depuis qu'elle a cessé d'être coupable , je n'ai

plus de force contre elle Ces paroles

semblaient si bien désigner la marquise , qu'elle ne douta pas que la plus simple question ne fît tomber Eusèbe à ses genoux. Eh bien! dit-elle avec un trouble, une émotion inexprimables; eh bien! quel en est l'objet? — Votre angelique bellesoeur, la duchesse de Palmis... Je m'attendais à cette réponse foudroyante pour rinforlunée confidente, cependant elle me fit un mal affreux ; je vis madame de PùImis tressaillir , pâlir , et au moment de se trouver mal. Eusèbe avait ses deux mains sur ses yeux; et, restant plusieurs minu les dans cette attitude, il n'aperçut rien qui pût lui faire soupçonner la vérité. La marquise, sous prétexte d'aller donner l'or dre de ne laisser entrer personne , se lev; et sortit précipitamment. Elle n'a pas vouli sonner , me dit Eusèbe , afin qu'un vale de chambre ne me vît pas dans l'état oi je suis; d'ailleurs il faut qu'elle prenn quelque précaution particulière pour qu lu duchesse surtout ne puisse entrer; car que deviendrais-je si elle nous apparai; kail dans ce moment! AU 1 mon aoii

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)Oursuivit-il , le voilà donc déclaré , ce .ecret que j'ai renfermé pendant huit ans

m fond de mon cœur! Je ne puis

exprimer Tespèce d'anxiété que celte idée

Bci cause! je n'ignore pas que, pour

ne servir , madame , de Palmis , avec les irécautions nécessaires , instruira de tout ja beile-sœur! Ainsi, sous peu de temp» , mon sort sera décidé, et je regretterai peut-être avec désespoir l'incertitude que je vais perdre.

Je répondis à Eusèbe tout ce que je pus imaginer de plus consolant , mais avec une disiraclion infinie , car j'attendais impatiemment le retour de madame de Palmis, qui ne reparut qu'au bout d'un quart d'heure; elle revint aimée de toute la force que peuvent donner la fierté et l'araour-propre , intéressés à cacher un dépit mortel et un grand chagrin. Néanmoins , pour quiconque avait soupçonné ses sentimens , il était facile de démêler à travers le calme qu'elle affectait, l'amertume de ses pensées , et la souffrance de son âme à la fois aigiie et déchiiée. A présent , dit-elle , je suis sûre que nous

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