CHAPiTRE XIII
Fin du vojage de Julien. — Humeur de madame d'IngJar. — Amitié généreuse de Tiburce pour Julien. — Evénement singulier.
ll,N arrivant dans la petite maison d'Eusèbe , nous trouvâmes madame d'Inglae plus malade, c'est - à- dire plus ennuyée que jamais. Son humeur rejaillissait e'galement sur mademoiselle de Versée et sur ma pauvre Casilde. J'avais laissé à cette dernière , pour le temps de mon absence , un petit plan d'études; et, voyant qu'elle ne l'avait pas suivi , je la grondai. Elle me répondit, les larmes aux yeux, que madame d'inglar ne le lui avait pas permis , parce qu'elle avait exigé qu'elle passât les journées entières dans son petit salon à côté d'elle. Mais , dis-je, vous auriez pu y dessiner et peindre ? — Je l'aurais bien voulu , repartit Casilde , j'ai demandé pour cela une petite table dans l'embrasure d'une fenêtre ; on me ïd lefusée. -- Sous quel prétexte? — Ma-
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dame d'Inglar a dit que cela causerait de l'embarras et du de'sordre dans son salon.
— Et que faisiez-vous là toute la journée ?
— Rien, ou des bourses et de la broderie sur le doigt; car elle ne peut pas non plus supporter un raeiier, mais elle aime mieux qu'on ne fasse rien du tout. Madame de Volnis est venue lui faire une visite, et elle a eu la bonté' de me proposer de m'apprendre à faire des ficuis artificielles. Madame d'Inglar a rejeté cette offre obligeante , en disant que je 71'eti aurais pas le temps, et elle sVsl moquée de madame de Volnis ; elle dit qu'elle manque d'éléifalioii d'âme, parce qu'elle fait un commerce de fleurs ; cela m'a fait bien de la peine! — Et à quoi s'occupe madame d'Inglar? — De loin en loin , elle commence un petit ouvrage à l'aiguille que nous finissons, mademoiselle de Versée et moi. — Et sa conversation ? — Elle se plaint, voilà tout. — Du moins elle ne veille pas , et... — Pardonnez-moi , elle n'a point d'heure fixe pour se coucher; mais elle n'est jamais dans son lit avant mmuit ou une heure , souvent plus tard , et il faut
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rester avec elle jusqu'au moment où elle se déhhabille. Elle se lève à midi , alors j'entre dans sa chambre. Mais , avant son re'veil , j'ai toujours lu une heure et fait un peu de musique ; c'est tout ce que je puis faire. — Quel genre de vie , grand Dieu ! et quelle femme pour veiller sur une jeune personne! et malheureusement voilà le caractère , les travers et la conduite de toufcs les égoïstes désœuvrées.
Koo-seulement elles «^e livrent a une slupide oisiveté et à la mollesse la plus honteuse , mais toute occupation réglée et suivie leur est odieuse dans ceux qui les entourent; il semble que ce soit pour elles une espèce de reproche qui leur fait sentir leur humiliante nullité, et elles ne peuvent le supporter. D'après cette naïve confidence de ma sœur , je me décidai à la retirer des mains de madame d'inglar; j'étais bien sûr que madame Palmis ou la bonne et sensible madame de Volnis se seraient chargées d'elle avec un extrême plaisir; mais, par égard pour Eu,«èbe , je ne pouvais l'ôter à madame d'Inglar que pour la remettre à ma mère, en attendant que
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l'union qui devait combler tous mes vœax me procurât le bonheur de la rendre à sa bienfaitrice.
Casilde me conta encore qu'elle n'avait pu aller que deux fois chez M. Smilh , cet Anglais original , bienfaisant et si riche , dont j'ai déjà parle; que lui et madame Smith l'avaient comblée de caresses, mais que madame d Inglar l'avait erapêche'e d'y aller phis souvent, ce qui me fâcha beaucoup; car j'avais confusément dans la tête que M. Smilh , n'ayant ni enfans ni proches parens, était fort dispose' à faire pour ma soeur quelque chose d'extraordinaire. Je la menai chez lui plusieurs fois ; elle y fut reçue à bras ouverts; elle y chanta, y joua de la harpe , et elle acheva de leur gagner le cœur. Madame d'Inglar trouva fort mauvais que je disposasse ainsi de ma scieur , dont elle avait absolument fait son esclave. Elle me témoigna son mécontentement à cet égard d'une manière ridicule et même grossière , en me disant que , tant qu'elle serait dans sa maison , elle trouvait peu convenable qu'elle fût intimement liée avec des manufaciuriers.
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J'eus besoin de tout mon altachemenf pour Eusèbe , pour ne pas re'pondre vivement à cette imperlinenle bêtise et à mille autres de ce genre que j'essuyais d'elle chaque jour; car les sentiraens et la dernière lettre de sa fille avaient porte' au comble son aversion pour moi. Cette conduite me faisait d'autant plus souffrir , que j'e'tais bien certain qu'elle affligeait Eusèbe ; mais je n'osais lui en parler : il était impossible de se plaindre à lui de sa mère , quelque juste sujet qu'on en pût avoir. Mademoiselle de Versée , excede'e de l'exigence toujours croissanle de madame d'Inglar, aurait reçu avec joie mes confidences j mais je n'estimais pas assez son caractère })Our me prêter aux avances qu'elle me fit ^ur ce point : je n'ouvris mon âme qu'à Tiburce. Tout cela vient , me dit-il , de la certitude que tu seras son gendre ; son orgueil avait fait quelque spéculation sur la naissance, le rang, la beauté d'Edèlie ; elle espérait la marier à quelque grand seigneur anglais , et , par ce moyen , se retrouver dans une brillante société , ce qui la désennuierait un peu. Car il est si
consolant, pour une veuve de cinquante-cinq ans , de revoir un grand salon dore, rempli de glaces, de cristaux, de gens de la cour , et de pouvoir dire : ma fille lady , etc. Au lieu de cela , quel tourment pour une âme élevée de se trouver confinée dans une jolie petite maison avec un fils le plus parfait des êtres, une fille vertueuse, charmante et parfaitement heureuse , mais épouse d'un Delmours ! Encore , si tu pouvais te vanter de quelque alliance un peu relevée ; si la veuve de ton oncle n'avait pas quitté l'illustre nom de S**** pour celui de Ledru .'...Oui , répondis-je , son incurable vanité corrompra tout mon bonheur; nous aurons un intérieur affreux; je verrai souffrir Eusèbe , je verrai une femme adorée souffrir davantage encore ! Et qui peut prévoir encore les scènes affligeantes que nous prépare madame d'Inglar ? Gomment recevra-t-elle sa fille ?... Elle l'accablera de reproches, j'en suis sûr. Si , pour empêcher ce mariage, elle allait la menacer de sa malédiction !...Edélie, toujours prêle à s'immoler , renoncerait à moi ; ce»
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pensées sont de'solanles !,.. Parbleu ! s'e'cria Tiburce, il me vient une ide'e ; veux-tu que j'épouse ta soeur? Depuis que j'ai perda mon père , on m'appelle ici le duc de Palmis j si madame d'Inglar te voyait un duc pour beau-frère , elle consentirait de bonne grâce à ton mariage. Veux- tu que je l'épouse?... N'allant point cbez madame d'Inglar, n''ayant vu la sœur qu'à la messe, ne l'ayant jamais entendue parler, je ne suis pas encore amoureux d'elle ; mais elle est jolie comme un ange , elle a des talens ravissans, j'ai la certitude qu'elle est parfaitement bien élevée , j'ai le cœur libre , je l'aimerai à la passion quand nous nous connaîtrons; et , en attendant, il me paraît plus beau de l'épouser par amitié pour toi que par amour pour elle. Pendant •; ce discours , je regardais avec attendrissement cet excellent jeune homme si capable d'enthousiasme en amitié et pour tout ce qui est généreux; chaque trait de son visage exprimait la parfaite sincérité de cet»,e proposition originale et romanesque : Cher Tiburce , lui dis- je , cette offre , de la part de tout
autre , ne pourrait paraître qu'une sail- i lie plaisante ; mais je sais conabien , dans ta bouche , elle est sérieuse. La nature t'a donne' une bonhomie de grandeur d'âme et de sensibilité' qui te porte naturellement à faire des actions extraordinaires et sublimes avec une simulicite' d'enfant. Ecoule-moi : si Casilde n'était pas seulement ma sœur de mère , si elle devait le jour à mon honnêie et bon père marchand confiseur , je réfléchirais mûrement à cette offre ge'ne'reuse ; mais je ne puis l'accepter. Casilde est la fille d'un gcëlërat qui a subi justement une mort ignominieuse : si par la suite Casilde , par ses charmes et ses vertus , fait oublier à un autre le malheur de sa naissance , j'en serai certainement enchante'. En même temps je ne dois pas souffrir que mon ami l'epouse , et surtout quand c'est par attachement pour moi. D'ailleurs , ce mariage extravagant affligerait avec raison ta bellemère , et il serait universellement blâme'; je n'oublierai jamais cftte preuve louchante de ton amitié' , mais je te conjure de renoncer sans retour à cette idée.— 'Je n'ai
âe bon que mes premiers mouvemens , je n'y renonce jamais sans d'excellentes raisons , et les tiennes ne me persuadent pas j elles pourraient avoir quelque poids si Casilde avait ëlé élevée par son père , ou du moins sous ses yeux ; mais elle a ëtë remise dès son enfance dans les mains les plus vertueuses, elle a reçu tous les principes d'une morale aussi pure que son âme et que sa vie. La mort de son père ne te paraît ignominieuse que parce que tu as connu sa vie qui fut trop obscure pour avoir laisse' des souvenirs ; et , de nos jours , mourir sur un e'chafaud n'est nullement un déshonneur. D'ailleurs , il ne tiendra qu'à nous de soutenir qu'il a ëtë immolé pour son ardent royalisme ; personne ne nous démentira. Quant à ma belle-mère , si je la consultais , elle me ferait sans doute beaucoup d'objections ; mais la chose faite , elle recevra Casilde avec tendresse , elle ne verra que ses bonnes qualités , ses grâces , ses lalens , mon bonheur , et elle l'aimera tendrement. — Songe donc , mon ami , au mariage que tu peux faire avec la fortune qui te reste , ton nom>
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ta jeunesse , et les agre'mens personnels !... — Je ne cle'sire me marier que pour devenir tout-à-fait sage; et, pour l'être ainsi, j'ai besoin de bonheur. Je suis ennuyé de l'inconstance , du décousu et du vide affreux d'une vie qui n'est pas parfaitement re'glëe. Si les e'vënemens publics rouvrent pour . moi une noble carrière d'ambition , jesau- f rai la parcourir avec une émulation véritable, quand j'aurai une femme de mon choix , sinon je me réduirai au bonheur intérieur qui en vaut bien un autre. Un petit c?hâteau , un grand jardin, un pré, un bois, la lecture , la conversation avec trois ou quatre personnes qui vous entendent, une femme charmante , de jolis enfans , un ami de coeur , une bonne conscience , que faut-il de plus pour être heureux ? Et ne puis-jepas avoir tout cela avec toi , ta sœur Edéiie , Eu^èbe, ma belle-mère et mes trois
cent mille francs ?
J'eus beau recommencer mes exhortations , Tiburcc persista dans cette idée ; il me fit promettre de ne plus la combattre par ce qu'il appelait des lieux communs , de l'écouler à l'avenir en silence , et d'y ré*
échir sans préjugés et sans prévention.
)ans ce même entretien, il me parla de aadame de Palmis j il me dit que la pasion de lord Nasting pour elle augmentait ous les jours , et qu'il croyait qu'elle se léciderait enfin à l'épouser. •
Cependant , malgré l'humeur de malame d'Inglar sur les fréquentes sorties de jasilde , je continuais à la mener de temps n temps chez M. Smiih, qui était de plus n plus charmé d'elle. Je fus témoin chez ui d'un événement qui, par sa singularité, aérite d'être rapporté. M. Smith était ;alholique , et il avait une soeur religieuse n France , et qui était , avant la révoluion , abbesse dans un couvent de proince. M. Smith s'éiait empressé de lui aire passer de l'argent , et de lui écrire lour lui offrir un asile; elle avait trouvé e moyen de lui faire parvenir une lettre |ui lui disait qu'elle acceptait son offre , t qu'elle irait le rejoindre aussitôt qu'elle )Ourrait s'échapper sans danger. M. Smith •n était inquiet depuis long-temps, lors- [u'enfin il reçut l'heureuse nouvelle qu'elle : lait débarquée à Douvres. Aussitôt on
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lui prépare un joli petit logement , et l'on calcule qu'elle doit arriver sous vingt-quatre heures ; en effet , au bout de ce temps, sur les deux heures après midi, on enlend le bruit, non-seulement d'une, mais de deux grosses diligences qui traversent notre village et qui s'arrêtent devant la maison de M. Smith qui court dans la rue avec sa femme pour aller recevoir sa soeur. Il vit avec surprise ces deux voitures uniquement remplies de femmes entassées les , unes sur les autres , et , suivant la coutume) anglaise , il y en avait même un bon nombre sur Timpëriale ; bientôt il ne s'occupe , que de sa sœur qui se précipite hors de la voiture, se jette à son cou, l'embrasse à, plusieurs reprises, et ensuite se retournant ; vers toutes les femmes des diligences , leur dit : Descendez , mes sœurs , voilà notre asile. La bonne abbesse venait à la tête de sa communauté ! Se croyant inse'parable ^ de ses religieuses , elle avait pense' qu'el- [, les étaient comprises tacitement dans l'offre faite par son frère. Elle s'excusa er quelque sorte de n'en amener que trente cifii/, en nous contant qu'elle en avai
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f>erdu dix-neuf; quatre avaient reçu , sur 'échafaud , la palme du martyre j les auitres s'étaient réfugie'es dans leurs familles; selles qui formaient la suite de l'abbesse avaient toutes perdu leurs parens. Nous remarquâmes parmi ces pieuses orphelines une religieuse de quatre-vingts ans , dont s'empara particulièrement madame Smith , en déclarant qu'elle ne la céderait a personne. L'abbesse n'avait autant tardé à venir que parce qu'elle avait eu beaucoup de peine à rassembler cette sainte caravane , dispersée de tous côtés par les orages révolutionnaires (i).
On peut juger du bouleversement et du désordre que dut causer dans une maison de particuliers l'arrivée inattendue de trente-six personnes qui venaient pouc s'v établir à demeure. M. Smitb fut adrni» rable dans cette occasion; il appela cette charge soudaine d'un monastère tout entier , un présent de la Providence , et toutes les religieuses furent accueillies avec la
(1) Cette aventure est arrivée à M. Swinburne , ^uleur de deux charmans Voyages, l'un en Espagne, et Tautre eu Sicile.
plus touchante hospitalité. Il est vrai que tous les embarras tombaient sur madame Smith; mais elle les supporta de bonne grâce, et elle ne prit un peu de repos qu'après avoir , à la sueur de son front, arrange' des logemens et fait dresser trentesix lits pour ces pauvres vestales fugitives. M. Smith me sut un gre' infini de le débarrasser, en moins de huit jours, de douze religieuses. Mesdames de Palmis et de Volnis en prirent tout de suite quatre, et en firent prendre à leurs amis; cet exemple fut imité par beaucoup d'autres dames ; notre canton se trouva inondé de religieuses; et , au bout de deux mois, il ne resta à M. Smith que sa sœur et la bonne vieille octogénaire que madame Smith s'était réservée dès le premier jour.
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