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CHAPITRE XXL

CO^CLUSION.

l^ES nouvelles que j'attendais d'Espagne ne pouvaient arriver que dans trois ou quatre mois au plus tôt; mais ce temps s'écoula pour moi avec la rapiJile' d'un son£»e , au sein de l'amitié, de la corifiance et de la socie'te' la plus aimable. Eusèbe nous rassemblait tous au moins quatre ou cinq fois la semaine ; nous passions là des soirées délicieuses. Je m'y rendais toujours le premier, et je crois que le plaisir de voir arriver ma soeur avec son mari contribuait beaucoup à me donner celte exactitude ; je ne me blasais point sur la satisfaction intérieure de voir ouvrir pour elle les deux battans de la porte du salon "et d'entendre annoncer à haute voix 7/mdanie la duchesse de Palmis. Que de fois je m'attendris dans ce moment , en pensant combien ce plaisir eût été senti par Edélie 1 Qu'il m'était doux d'appeler Tiburce mon fière , et d'enlciiare le vicomte et sa

femme donnei' à Casilde le tire de sœnr !.... Tiburce aimait e'perdument sa naïve et jeune e'pouse , et elle l'aimait de même ; le vicomte et sa femme s'adoraient. Madame de Volnis avait pour moi le plus tendre attachement , je le partageais ; mais des amours heureux et le'gilimes n'absorbent point ; des sentimens si purs , des liens si chers donnaient à ces re'unions et à nos entretiens le plus ravissant inle'rél. Tiburce e'tait charmant pour ma mère; il allait toujours causer tout bas avec elle , pour se moquer des usages anglais qu'elle délestait et du barasoin ridicule des servantes anglaises ; c'est ainsi que ma mère appelait leur langage , car elle trouvait fort mauvais qu'elles ne parlassent pas français. Cinq mois se passèrent ainsi , au bout desquels arrivèrent enfin les nouvelles d'Espagne , qui nous apprirent que rangehquejle Edehe avait prononce' ses voeux avec l'enthousiasme de la plus ardente pieté. Ce fut Eusèbe qui m'annonça cet événement ; je fondis en larmes ; il pleura avec moi , et j'éprouvai une impression si doa loureuse , que j'eus un violent accès de

fièvre qui me retint deux jours dans mon lit. L'indulgente et sensible madame de Volnis ne me sut point mauvais gré de ce renouvellement de douleur ; au contraire , elle me dit que son estime pour moi l'avait prévu. Ce dernier trait acheva de lui gagner entièrement mon cœur.

3'eas un long entretien avec elle sur ma mère , et je dois le rapporter pour faire connaître toute la bonté' de son âme et de son caractère. Je lui déclarai que je ne voulais point me séparer de nia mère, et qu'ainsi elle logerait et vivrait avec nous. Tant mieux , répondit madame de Volnis ; ne sera-ce pas un bonheur pour moi de soigner sa vieillesse et de la rendre heureuse ? Je dois , repris-je , ne vous rien cacher , ma mère a un coeur excellent et toutes les vertus essentielles, mais elle a les petits défauts de la classe dans laquelle elle est née ; défauts que le manque d'éducation et l'âge ont rendus absolument incorrigibles. Elle met de l'importance à raille petites choses qui ne vous paraîtront que des puérilités. — Tout ce qui sera important à ses yeux ne sera pas

fiivoîe aux miens. Je veux qu'elle soit satisfaite en tout ; et quand des minuiies pourront la contenler , comment n'en serais-je pas charmée? que m'en coûte-t-il de céder alors et de pouvoir multiplier , à si peu de fi ais , les moyens de l'obliger et de lui plaire ? — Mais elle voudra se mêler des détails du ménage.... — Serait-il simple qu'une mère fut comme une e'trangère dans la maison de ses enfans ? Non , sans doute : son expérience me sera utile ; je ne ferai rien sans la consulter ; ma confiance et mon respect me gagneront son affection : tout ira bien. — Elle voudra faire avec vous les honneurs de la maison,..— C'est son droit. — Quelquefois ses manières vous feront souffrir. — J'aurai si bien l'air de n'en être jamais embairassëe, qu'on ne les remarquera pas ou qu'on n'osera les critiquer; et je lui montrerai tant de déférence, que je la rendrai respectable aux yeux de tous ceux qui viendront chez nous. — Elle est bonne, sensible, mais violente; elle se met en colère pour des riens.— Je suis sûie qu'elle ne se fâchera jamais contre moi, parce que j'aurai pour

feiîe tin véritable attacbement, puisqu'elle est votre mère , qu'elle vous cbérit et que vous Paimez. A ces mots , je saisis sa maia que je baisai avec transport en m'e'criant :

Je suis sûr à pre'sent de mon bonbeur !

En effet, de tels sentimens rae'ritent toute Testime et tout l'attacbement d'un mari , et il faut convenir qu'ils sont presque ge'ne'raux parmi les nobles ; tandis que , parmi les bourgeois , on trouve tant de belles fille* impertinentes et présomptueuses , et tant de belles-mères acariâtres et persécutrices ; deux choses que je n'ai jamais vues dans les classes élevées.

Ce fut sous ces beureux auspices que j'épousai madame de Volnis. Elle avait ea la délicatesse de ne me jamais parler dô sa fortune ; mais , après la célébration de» notre mariage , elle m'apprit que Durand avait acheté, en assignats, et pour rien^ dans le temps favorable à cette opération^ sa terre en Bourgogne, valant quarante mille livres de rente; elle ajouta que Durand n'avait fait cet achat que pour lui rendre celte terre quand elle pourrait rentrer en France , et qu'il s'occupait vi ^ T. m. 19

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vemenl du soin de la faire rayer de la fatale liste des ëraigre's. Maigre tout le zèle de ce fidèle ami, il ne put nous faire rentrer qu'au commencement de l'anne'e 1800. Nous e'pr cuvâmes une grande joie de retrouver notre patrie triomphante alors (et qui le fut depuis pendant tant d'années ) de l'Europe entière arme'e contre elle! Notre bonheur fut trouhlë par le chagrin cruel de laisser nos amis en Angleterre ; la vicomtesse avait fait le vœu de ne rentrer en France que lorsque le culte y serait solennellement re'labli. Depuis le règne de la terreur , la religion n'y était plus persécutée , mais les autels n'étaient pas relevés.

Nous quitlâraes l'Angleterre sur la fin de juillet 1800 , et nous arrivâmes à Paris le II août de la même année; ma mère, qui n'avait trouvé de beau à Londres que les trottoirs des rues , fît éclater des transports inexprimables, lorsqu'elle se trouva sur nos frontières; ma femme , après une expatriation de six ans , se jeta dans mes bras : O mon ami! s'écria-l-elle, jadis, en me faisant passer ceUe ftontière, vous me

sauvâtes la vie; aujourd'hui, en m'y ramenant , vous assurez le bonheur des

jours que je vous dois! t

De la frontière à Paris, toutes nos e'motions furent délicieuses j tout pour nous était plaisir ; celui qui toucha le plus ma mère fut d'entendre les postillons et les servantes de cabarets parler français ; les dîners d'auberges, et même les plus mauvais , la ravissaient ; et , en retrouvant nos omelettes , nos soupes à l'ognon et nos pigeons à la crapaudine , elle ne manquait jamais de faire la critique la plus amère des heef -steak , des poudings et des tartines de viande et de beurre.

Combien fut touchante notre première entrevue avec Durand , si heureux de revoir madame de Volnis devenue ma femme ! La joie de Sophie Durand et la nôtre ne furent pas moins vives. Nous rendîmes à Durand ce qu'il avait de'bourse' pour l'achat de notre terre , où nous allâmes sans de'Iai nous e'iablir à demeure , car le château n'était pas de'truif. Je retrouvai Ledru brouillé avec Malhilde. Le prince de S*****^ était rentré et de-

Tenu sénateur. Lerliu s'ëlait se'pare' de Mathilde, ayant découvert qu'elle avait fait des démarches secrètes et infructueuses auprès du ci-dei-'ant prince pour renouer son mariage. Malbilde conserva une pension de i.5,cco francs ; et renonçant enfin à Tintrigue et à l'ambition, elle se relira dans une province. La première épouse divorcée de Ledru e'tant morte en couches, Ledru se remaria légitimement, aux yeux de la religion , à la fille d'un fournisseur , et se trouva ainsi plus riche que jamais. Ma femme et moi, nous revînmes au bout de dix-huit mois passer les hivers à Paris , parce que je fus nommé législateur ;e\. au rétablissement de la religion , rien ne manqua plus à notre félicité. Eusèbe et sa femme , Tiburce et ma sœur vinrent se réunir à nous... Ils nous amenèrent de plus trois jolis petits enfans, un d'Eusèbe et deux de Tiburce : moi-même , devenu père aussi , je leur présentai un petit garçon qui faisait mes délices. Le charme de cette société si douce et si chère fut encore augmenté \ par les inleVessanles amours d'Oclave de

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Palmis , et de l'aimable Octavie d'Inglar dont on célébra les noces l'anne'e suivante. La vieille douairière d'Inglar et mademoiselle de Versée , à peu près aussi âgée, et de plus devenue sourde, furent parmi nous les seules personnes qui rapportèrent dans leur patrie beaucoup plus d'humeur que de patriotisme. Elles dénigrèrent , à l'envi l'une de l'autre et sans restriction , tout ce qui était nouveau : les usages , les modes , les spectacles , les acteurs , etc. Madame d'Inglar , la belle-fille et ma sœur , trouvèrent que les dames avaient des jupons trop courts , des épaules un peu trop découvertes, uu air un peu trop délibéré en entrant dans un salon ; elles pensèrent que les femmes de cinquante et soixante ans se permettent un malheureux genre d'usurpation sur la jeunesse , en se couronnant de fleurs; mais elles applaudirent à la suppression des hauts talons , des grands paniers , de la poudre , des mouches et du rouge. Elles observèrent souvent dans la société une politesse provinciale plus céréraoiiieuse qu'obligeante j elles virent encore

que, dans le monde, l'ascendant d'ële'gance des gens de Pancienne cour contribuait plus à les faire haïr que le souvenir de leur grandeur passée , et qu'en nâême temps les manières de quelquesuns d'entre eux étaient exactement imite'es et copiées par plusieurs parvenus, éminens par leurs places et leurs dignités. Enfia elles furent douloureusetcent étonnées , les premières fois qu'elles allèrent à l'église , de voir quêter pour les frais du culte. Il est encore plus étonnant qu'un usîige qui blesse également la majesté de la religion et la digiiité nationale ne soit pas aboli en 1819 !...

Eusèbe toujours équitable et toujours Français , vit , avec une profonde émotion , dans l'église des Invalides , celte multitude de drapeaux conquis sur les ennemis , qui s'j trouvaient rassemblés; il admira aussi les embellissemens de Paris , les quais , les ponts , les arcs de triomphe , l'agrandissement du Jardin des Plantes , la prodigieuse augmentation du Cabinet d'histoire naturelle, et il trouva qu'il était bcuu d'avoir ajouté à la splendeur

du Louvre et des Tuileries , et par conséquent à Tëclat de la plus superbe capitale de l'Europe.

Le ve'ne'rable abbe' Desforges e'tait revenu en France long-temps avant Eusèbe; il consentit à loger et à vivre cbez nous. Ses entretiens acbevèrent de me rassurer sur la destine'e d'Edélie ; jamais enthousiasme pour la religion n'a e'të plus ardent et plus soutenu que le sien. La première pense'e d'Eusèbe , à son retour , fut de me reprendre son vertueux instituteur que je n'avais pas le droit de lui disputer. Eusèbe et sa femme prodiguèrent à son heureuse vieillesse les plus tendres soins , et ce digne prêtre termina sa sainte carrière à l'âge de quatre-vingts ans dans les ,bras de son élève.

La beHe marquise de Palmis en Languedoc , a toujours persëve'ré à mener le genre de vie héroïquement bienfaisant auquel elle s' e'tait consacre'e. Jamais pe'nitente n'a su donner autant d'e'clat à sa conversion , et n'a reconquis l'admiration publique par des moyens plus nobles et plus touchans.

Après aToir essuyé tant d'orages , évité tant d'écueils , je remercie chaque jour la Providence qui m'a donné une grande fortune , une femme parfaite , des enfans charmans , des amis fidèles , une ambition très-modérée pour le siècle où nous sommes ; car je me contente de 60,000 fr. de rente et d'une bonne place , et dans le temps où l'on distribuait les royaumes comme des préfectures , je n'ai jamais eu le désir de monter sur un trône; et depuis , je n'ai même pas eu celui d'entrer dans le ministère.

J'ai vu se pa<;ser sous mes yeux les évéijcmens qui , jusqu'à l'époque où nous sommes, fournissent à l'histoire les matériaux de plus de cent volumes. J'ai vu mon cousin Ledru devenir préfet et titré; j'ai eu le plaisir d'entendre annoncer chez moi le comte de Boutet et le baron de Ledru. Moi-même j'ai eu la satisfaction de donner le titre de baronne à ma femme qui avait perdu le sien. J'ai vu revenir les émigrés qui , vieillis dans l'exil , ont aussi jadis à la guerre honoré le nom français par leur valeur et leur talent , et

qui depuis ont hcraoré le nom de courtisan , en formant la cour fidèle et sans ambition d'un roi de'trônë. Enfin , J'ai vu , avec une joie sincère, e'tablir ia monarchie et proclamer la Charte qui nous assure la liberté ; car ces senlimens sont inse'parable» (le l'amour , de l'ordre , de la paix , de la Justice , et ils peuvent s'allier avec le désir de voir les cure's plus nombreux rlans les campagnes et moins pauvres, le :lerge' plus respecte' , et les écoles d'enieignement mutuel confiées aux ministres le la religion.

Celte manière de penser , qui a touours été la mienne, et qui n'est assurénent ni injuste ni déraisonnable, ne m'a amais fait de preneurs. Je l'ai déjà dit , impartialité parfaite, dans tous les temps e factions, est odieuse à tous les partis; >n affecte même de la confondre avec la midité qui tâche de les ménager tous ; lais l'impartialité , toujours unie à la droiure , a un caractère distinclif qui ne peret pas de la méconnaître; elle censure avec nergie tout ce que la morale condamne , t elle loue avec candeur tout ce qui mérite

d'être approuve; tandis que la lâcheté' enveloppe toujours dans des tournures artificieuses et ses éloges et ses critiques , et qu'enfin elle modifie son langage et ses opinions suivant les temps , les lieux et les circonstances !....

Puissent les impartiaux qui , parmi nous , forment certainement le parti le moins nombreux de tous ; puissent les amis de la ve'rite' trouver dans cet ouvrage le seul genre de me'rite auquel je puisse pre'tendre : l'équité' , la sincérité , la franchise et le courage de défendre et de soutenir,! sans crainte et sans ménagement les principes sacrés de la morale.

SIH DU TROIS ïicME ET DLRMER VOLUME.

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