CHAPITRE XX
Retour d'Eusèhe à Londres. — Grande résolu-^ îion de la marquise de Pahnis. — Mariages.
Je ne laissai pas long-temps raa sœur dans sa perplexité; je lui dis queTibiirce la demandait en mariage. El!e rougit, s'attendrit, m'avoua qu'elle l'aimait; je conduisis Tiburce à ses pieds, et je jouis délicieusement de leur joie mutuelle et de la félicite si pure qu'elle leur promeltait. II fut décidé que nous attendrions, pour le mariage, le retour de nos amis. On ima-« gine bien que ma mère ne refusa pas son consentement; elle croyait rêver, en pensant que sa fille allait devenir une du^ chesse. J'allai moi-même chez le bon M. Smith pour lui faire part de ceê événement auquel il s'alîendûit , et qui le charma, car il trouvait Tiburce un accompli jeune homme. Nous convînmes que son présent de jioOjOOofr. ne serait mentionné qu'à la signature du contrat de mariage.
Je passais toutes mes journées chez ma- T. III. 18
dame de Volnis , nous ne parlions point d'araour ; mais je la trouvais charmante , je n'ëlais parfaitement bi(>n qu'avec elle , je ne lui prononçais plus le nom d'EJëlie , et je sentais qu'elle seule au monde pourrait , sinon me la faire oublier , du moins me consoler de Pavoir perdue. Deux mois s'écoulèrent de la sorte ; enfin , des lettres de Brigtelstone nous apprirent que nos amis étaient en roule pour révenir. Alors Tiburce, un soir, en tiers entre madame de Volnis et moi , nous força de nous expliquer sans détour ; il se leva gravement , me prit par la main , et m'invita à ne plus me contraindre et à me mettre aux genoux de madame de Volnis; j'obéis sur-le-champ : Madame , dit aussitôt Tiburce d'un ton solennel, je vous demande votre main pour mon ami et mon futur beau-frère. A ces mofs , madame de Volnis sourit , quoiqu'elle eut les larmes aux yeux ; elle me tendit la main que je pressai contre mon cœiu'. J'étais si troublé, si oppresse' par mes souvenirs et par une mullitude de senlimens contraires , qu'il me fut impossible de proférer
LES PARVENUS. ZJ^
une parole; mais Tiburce parla pour nous deux, il nous fit dire les choses les plus passionnées et mille folies. Sa gaîte' dissipa un peu les tristes idées que m'inspiraient, maigre' moi, cette déclaration d'amour et cet engagement d'un hymen si prochain!
Je recouvrai la parole et je ratifiai tous les sermens que Tiburce venait de faire en mon nom, sous la condition néanmoins que j'avais déjà plus d'une fois annoncée , de ne disposer de ma liberté que lorsque j'aurais appris avec certitude qu'Edéiie avait prononcé ses vœux.
Nos amis revinrent : revoir Eusèbe parfaitement heureux était une époque dans ma vie; cependant cette première entrevue ne fut pas pour moi exemple d'embarras et d'amertume. Comment pleurer avec lui Edélie , quand j'avais à lui annoncer que , seulement après six mois de regrets , j'avais déjà promis ma foi à une autre! mais la manière dont il reçut cette confidence , me rendit toute ma tranquillité; j'épousais une ancienne amie à laquelle j'avais sauvé la vie, qui, par sa conduite et ses vertus , était digae de
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remplacer EJe'Iie dans mon cœur. J'avoue qu'une des choses qui contribuait à me faire désirer cetle nouvelle alliance , e'tait la naissance illustre de madame de Volnis et le rang qu'elle avait eu à l'ancienne cour. Après avoir dû m'unir a la sœ-jr du vicomte d'ïnglar , à la veuve du duc de Velmas, j'aurais cru me me'sallier en épousant une roturière , et je trouvais aussi une graride satisfaclion à dormer à Tiburce une belle-sœur de sa classe. Ces idées influaient beaucoup sur l'entière approbation que j'obîins d'Eusèbe. Il me dit même qu'un tel mariage achevait de justifier celui que sa sœur avait voulu faire. Il eut la bonté' d'ajouter : Tout le monde pensera, mon cher Julien, que celui qui a su inspirer de tels sentimens à deux femmes d'un si rare me'rite n'est certainement pas un homme ordinaire.
Avec quelle effusion de cœur, après celte conversation, je pris part à la félicité d'Eusèbe , la plus parfaite que j'aie jamais vue sur la terre ! Il adorait la duchesse, et il trouvait en elle tout le thaicac d'iuuocence , de délicatesse, d'in-
genuilë, d^un cœar aussi pur que sensible et qui aîraait pour la première fois. Aussi Tiburce appelait-il leur passion mulueile des amours (Tenfans de quinze ans.
Nous n'annonçâmes publiquement que le mariage d'Eusèbe et celui de ma sœur ; nous ne parlâmes point encore du mien.
Tiburce n'apprit que le jour de la signature du contrat que Casilde possédait deux cent ràilie francs en argent comptant. Lanoce se fit sans aucune ce're'monie. Eusèbe fit présent à ma sœur de tous les diamans d'Edclie , à l'exception d'un collier qu'il donna à la jeune Octavie. Ma sœur et madame de Voînis s'occupèrent particulièrement ce jour-là de la toilette de ma Bière , qui eut une belle coiffure de dentelles , une robe d'une riche étoffe, et un superbe schall de cachemire; et, ainsi parce, elle eut très-bonne mine, et repre'senta fort bien à la noce. La duchesse y vint , ainsi que la marquise , et toutes deuxi Eurent charmantes pour Casilde. J'y invitai madame d'Inglar , que je trouvai trèsradouc'e î^ouf moi; mademoiselle de Vers^ec qui raccompagna, montra une len-?
2'jS LES PARVENUS/ dresse passionne'e pour Gasilde , qu'elle appela son élèi^e , et qui redoubla ses transports en lui faisant un joli pre'seut. Enfin ce jour fut un des plus beaux de ma vie. Le surlendemain j'eus une longue conversation avec la marquise de Palmis que je n'avais pu voir encore en particulier. Sa sanfë, délabrée par ses peines secrèles , s'était un peu rétablie aux eaux , mais elle était encore d'une pâleur qui avait quelque chose de frappant; elle n'avait plus ces vives couleurs , ces yeux brillans , cet air animé , qui , joints à la régularité de ses traits, à la majesté de sa taille, avaient rendu sa figure si éblouissante et si parfaite; sa plivsionomie avait pris un caractère plus touchant, elle ressemblait à une belle statue de Niobé. Eh bien , mon cher Julien , me dit-elle , que lî'avons-nous pas souffert tous deux depuis six mois ! J'ai enfin pris mon parti ,
j'ai fait le bonheur de ce que j'aime , j'ai uni pour jamais deux cœurs vertueux , et désormais j'opposerai aux regrets d'une passion malheureuse la satisfaction d'avoir pu montrer une grandeyr d'ùme peu corn-
mune. Le temps e'teint l'amour, mais il embellit le souvenir des actions gene'-
reuses ! Je veux mettre encore entre le
ciel et moi le spectacle de leurs noces ; après cette dernière expiation, je lessaisii-ai le fil rompu de ma véritable destinée , je regagnerai Testime publique , et je ne la perdrai plus. — Quels sont vos projets ? — De retourner en France où je suis rappelée , et où je retrouverai en Languedoc une terre de trente raille livres de rentes (qui jadis en valait quatre-vingts), d'aller m'ètablir et de me fi\er là; le château est de'îruit, mais une petite ferme existe encore , ce sera mon habitation ; je relèverai Teglise abattue ; à sa droite , je fonderai un hôpital pour les malades , et à sa gauche une manufacture. Je placerai ainsi la religion entre la pilie' et l'industrie , dont je ferai servir tous les gains au profit des infortunes ; et moi , sous un toit de chaume , vêtue d'une robe de bure, je consacrerai mon intelligence , mon esprit et ma vie à veiller sur ces établissemens et à les bien diriger. — Et que ferczvous de ces taîens enchanteurs dont vous
allez priver la socie'te' ? — Je les perfectionnerai en les sanctifiant; je ne peindrai plus , je ne broderai plus que pour orner mon e'glise; à l'avenir je ne composerai que des hymnes et des cantiques ; et croyez-vous qu'aux fêles solennelles je ne }ouerai pas de l'orgue avec plus de verve et de feu que je n'en ai pu montrer sur le piano dans un concert , et qu'en m'accompagnant de la harpe à la face des autels , je ne chanterai pas avec plus d'âme et d'expression les psaumes de la pe'nitence , qu'un vaudeville ou une romance?
Ces projets étaient sincères , et je me gardai bien de les combattre; en effet, ils furent exe'cute's , et ils firent le bonheur et la gloire de cette femme extraordinaire en tout, et qu'un sort vulgaire n'aurait jamais pu rendre heureuse.
J'eus la joie inexprimable , le mois d'ensuite, d'accompagner Eusèbe à Te'glise , et de lui voir épouser la charmante et vertueuse duchesse de Palmis ; jamais couple ne fat plus parfaitement assorti , et jamais union ne fut aussi fortunée , aussi délicieuse. Pendant la cérémonie, je tins
le poêle avec le jeune Octave. Au naoment où les deux e'poux prononcèrent le serment irrévocable , je regardai la marquise de Palrais ; ses yenx étaient ëleve's vers le ciel , sa pâienr était dissipée ; elle priait avec ferveur , sa grande âme achevait de se purifier par les vœux les plus généreux ; j'admirai sa beauté et l'expression sublime de sa phyj sionomie. En sortant de l'église , elle prit mon brgs, et je lui dis tout bas : Je vous ai vu prier , et je suis sûr qu'à force de générosiîé, vous venez de vous guérir. Ah l répondit-elle , dans un moment que je m'étais représenté comme un supplice.
Je remerciais Dieu de n'éprouver que de l'attendrissement. Ce mot me toucha jusqu'au fond du cœur; elle acheva de m'en prouver la vérité dans le cours de la journée; elle fut calme, aimable, parfaite. Quelques jours après , elle partit pour Paris, au grand scandale (apparent) de quelques émigrés , qui avaient fait en secret mille tentatives inutiles pour rentrer en France , mais qui ne s'en déchaînaient pas moins contre ceux qui étaient plus
heureu3f. De ce nombre était Solmire , que je rencontrais quelquefois chez Eusèbe : il m'était odieux par ses déclamations contre la France : mais Tavais la consolation d'enfendre Eusèbe se moquer de lui, ou se fâcher, surtout lorsqu'il se désolait de la gloire des armées françaises , ou qu'il se réjouissait des succès de Souwarof. Il arriva un jour en nous annonçant que les Français venaient d'èlre totalement défaits... Ils sont donc exterminés , reprit Eusèbe, car certainement ils Ti'ont pas pris la fuite ? C'est ce que je dis, répondit Solmire en se frottant les mains , ils sont exterminés. En êtes - vous sur ? repartit Eusèbe. •— Très-sûr. — Dans ce cas je vais coiitremander le dîner et le petit concert que je devais donner aprèsdemain. — Et pourquoi cela ? —Parce que la proscription et rinjustice de quelques hommes ne me feront jamais oublier que je suis Français. — Quelle folie ! la France n'est plus France.— Il est certain qu'ellen est plus rien depuis que tu n'as plus vingt chevaux, un coureur, un chasseur, deux lévriers devant ta voilure , et en oulie un équipage
le chasse et le beau droit de faire ravager )ar ta meute et tes piqueurs les champs le tes vassaux... — Tu n'as jamais aime' la .'basse, chacun a son goût ; moi , je ne me y.que pas d''être un des sept sages de la jicce , mais je soutiens que le pays où nous iommes nés n'a rien de commun avec la prétendue France d'aujourd'hui. — îl ne te manque plus que de dire comme un autre Sertorius : Paris ri est plus dans Paris , il est tout où je suis. — PSon , les brouillards, l'humidité, le charbon déterre, mVrapêchent de me livrer à cette illusion. — Croyez-moi , mon cher Solmire , nulle opinion ne dispense du devoir sacré de chérir sa patrie; ce sentiment est si noble et si naturel , qu'aux yeux même des étrangers , il rend plus intéressant les fugitifs auxquels ils accordent un asile. En effet, comment la reconnaissance que doivent inspirer les bienfaits de l'hospitalité pourrait-elle s'allier avec la haine de la terre natale? Et comment, en reniant le pays où Dieu nous a fait naître , s'atfachera-t-on de cœur à un pavs adoptif? r-BoD; un banni n^est pas plus de sapa-
trie , quun joueur ne serait d'' une partie àe jeu , après avoir été chassé de la table, de jeu (i). — Voilà une jolie comparaison; mais est-ce qu'un devoir naturel et sacré attache le joueur à la table de jeu ?... Cette question embarrassa un peu Solmire , et dans ce cas il ne répondait jamais ; il dit seulement que rien ne le ferait retourner en France , tant que durerait cet épouvantable gâchis. Quand il fut sorti , Eusèbe nous dit qu'à sa connaissance , Solmire avait déjà fait secrètement deux de'marches infructueuses pour rentrer en France. Je suis sûr , poursuivit-il , qu'il va aller conter dans vingt maisons que je. suis devenu jacobin : cependant j'ai toujours eu le même langage, parce que je n'ai jamais varie' dans mes senlimens. Mais, lorsque durant une longue tempête revoîutionnaiie on conserve constamment^ toute sa droiture et toute son imparlia-^ lite' , on déplaît à tous les partis , il faut, s'attendre à êlre continuellement calom-^
nie.
(1) Vict. phUoscpkiqiic.^ mot bannissement.
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