GUY DE MAUPASSANT
Mon cher ami,
A toi qui peins si bien les paysans normands, je dédie ces esquisses savoyardes et bourbonnaises.
Mti 1883.
Harrt Alis
[galement craintifs, égale, ment serrés dans leurs pauvres vêtements râpés, ils marchaient, le grand vieux et la petite vieille, au milieu du coup de soleil incendiant la place de la Concorde, attentifs à se garer des fiacres
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étiques et des fougueux pur-sang, qui menaient au Bois, à travers Tallée verte des Champs-Elysées, les heureux de Texistence. Dans les victorias, les landaus, passaient des femmes exagérément fraîches, en*^ tourées de dentelles flottantes, s'abritant sous des ombrelles multicolores. Près d'elles, se serrant pour ne pas froisser Tapprêt savant des étoffes, des gommeux à la mode anglaise, posaient. D'autres, à pied, saluaient, le cou ankylosé, les épaules remontées, les bras pendant raide, la démarche pareille à celle d'un ours pressé — très comme il faut.
Le soleil étant dans toute son ardeur, pour empêcher la poussière, des arroseurs dirigeaient en l'air le
jet de leur lance, et Teau retombait en gouttelettes irisées, comme une pluie de pierres précieuses.
Une bonne senteur de chaleur bumide, une sensation de printemps et d'heureuse richesse 8*exhalaient du défilé.
Les deux vieux se sentirent réconfortés. Leur visage mélancoliquement pensif se rasséréna. La femme se pendit au bras de son compagnon.
— Je crois qUe ca ira bien, n'estce pas, monsieur Bornay?
— Espérons... c'est notre dernière ressource... Voici le Ministère...
Us entrèrent sous le porche, où se croisaient des gens à lallure pressée. Plusieurs portaient sous le
bras des papiers volumineux. Beaucoup étaient décorés.
Là, devant la complication des cours, des escaliers et des portes, ils s^arrêtèrent, embarrassés.
A gauche, un grand gaillard, habillé de bleu, avec des boutons dorés et des galons partout, tortillait tranquillement ses favoris.
— Pardon, monsieur, dit le vieux en s'approchant , pourriez - vous m'indiquer le bureau de M. Gérard?
Uhuissier, sans tourner la tète, le regarda de côté, dédaigneusement. Après un temps de silence, il répondit :
— Gérard?... Connais pas... adressez-vous au concierge.
Le concierge non plus, ne connaissait pas. Au ministère de la
marine, il y avait bien un Guérard, un Girard, un Godard, mais point de Gérard...
— Pour quelle affaire venez-vous?
— Pour une invention, dit la femme, en s'approchant.
— Alors, c'est sans doute M. Guérard dont vous voulez parler... Au fond de la cour, escalier à droite ; au premier...
Ils montèrent, s'informèrent.
M. Guéràrd était absent. Il n'était pas venu aujourd'hui. Maisdemain...
à moins que...
Les deux vieux parurent désolés.
Ils se consultèrent un moment.
Dans le corridor, un monsieur passait. Ils lui expliquèrent leur affaire; il s'agissait d'une invention de ba- ^u:^ insubmersibles, soumise à la
marine de TEtat. Des expériences avaient dû être faites. Ils voulaient en connaître le résultat.
Le monsieur n'était pas du Ministère ; il leur conseilla pourtant de s adresser à la Direction du matériel.
Il vaut toujours mieux aller en haut lieu.
Ils demandèrent le chef du matériel. Sur les indications assez vagues d'un garçon, ils se promenèrent longtemps dans une enfilade de corridors sombres, de portes, d'escaliers. Des employés, passaient à côté d'eux comme des ombres. A des endroits, il y avait des marches à descendre, et ils se tenaient aux murs pour ne pas tomber. Par les portes, de moment en moment entrouvertes et repoussées avec bruit.
8*exhalait une fade odeur de renfermé et de paperasses poussié* reuses.
Les vieux commençaient à être un peu inquiets. Ils ne se reconnaissaient plus dans ce labyrinthe. Les indications qu'on leur donnait coup sur coup : Constructions navales...
Mouvement de la flotte. . , escalier à gauche... troisième porte...
dansaient dans leur tête une sarabande.
Enfin ils arrivèrent.
— Monsieur le chef du matériel ?
demanda M. Bornay.
— C'est sans doute M. le Directeur du Matériel que vous voulez dire, rectifia Thuissier.
Oui, c'était bien cela. Il ne demandait pas mieux.
— Votre carte ?
Le vieux, après avoir cherché un moment avec une précipitation qui Tembrouillait, tira de sa poche de dessous un pauvre calepin, doù sortaient des paperasses froissées, maculées Jaunies par le temps. Dans un coin, soigneusement enveloppées de papier-soie, étaient quelques cartes. Il en tira une, la tendit.
Ubuissier lut :
J. BORNAY,
Ingénieur civil.
Il eut une moue de surprise méprisante en regardant le vieillard.
Cet ingénieur, mal vêtu, sans même une décoration, ne lui inspirait pas confiance. Il entra pourtant dans le cabinet et revint un instant après :
— Vous pouvez entrer.
En pénétrant dans la vaste salle bien éclairée, les vieux s'arrêtèrent éblouis et ne virent rien d'abord.
Peu à peu ils distinguèrent les murs, couverts de plans topographiques et de cartons verts. Au milieu, sur des consoles, reposaient des modèles de navire de guerre, en réduction, finement exécutés.
Derrière un bureau acajou, en face de la cheminée, était assis un gros monsieur à cheveux blancs, avec une rosette à la boutonnière. Il salua d'une inclinaison de tête et demanda d'un ton traînard :
— Que désirez- vous?
M. Bomay, intimidé, commença de raconter son affaire.
— Très bien, interrompit le haut
fonctionnaire. Je vais vous adresser à mon sous-directeur, M. Planchut.
Il sonna et donna Tordre de conduire les visiteurs.
De nouveau, ils repassèrent dans les noirs corridors, revêtus de cartons verts comme d*un blindage bureaucratique. M. Planchut, un autre monsieur décoré d'une rosette moins grosse que celle du directeur, les reçut dans son cabinet où, sur des socles, gisaient encore des modèles de vaisseaux, plus petits, moins jolis que les premiers. M. Planchut était maigre et grisonnant, très bavard. Longtemps, il fit causer M. Bornay, répétant :
— Ah! oui, les inventions!... Nous en avons, des bateaux insubmersi-
bles,... au moins une centaine...
là-dedans...
Il montrait ir o niquement une rangée de dossiers, avec le dédain de l'homme casé dans une position solide, pour Tesprit lancé à la recherche ayentureuse des découvertes.
— Mais, monsieur... dit le vieux, devenant tout pâle.
— Oh! oui, je sais... les autres ne valent rien. . . il n'y aque la vôtre qui soit bonne... C'est toujours la même chanson... Enfin, vous voulez savoir?... Demandez M. Boilot, mon chef de bureau.
Ils sortirent. Cette fois, l'homme avait la tête basse. Dans le couloir, il dit avec découragement :
— C'est fini. Us ne donneront rien. ..
— Si, si, répliqua la vieille...
Sans cela, ils ne se dérangeraient pas... Tu as vu : ils sont décorés...
Elle disait cela pour le réconforter, mais une crainte poignante lui serrait le cœur.
M. Boilot, un gros court, ventripotent, n*était pourtant, lui, que chevalier de la Légion d*Honneur.
Mais il n'en était pas moins fier. Son ruban s^étalait très large, et par instants, il jetait obliquement sur sa boutonnière un coup d œil attendri. Dans son bureau/ il ny avait plus de jolis modèles de cuirassés, sous verre, mais seulement des car* casses dépareillées, défraîchies, jugées indignes des cabinets directoriaux. En revanche, les cartons verts envahissaient tout. On en voyait
dans les coins, le long des murs, sur le bureau, sur les tables. D'autres, empilés au hasard, attendaient leur classement. Et par une porte, un instant entrebâillée, on apercevait encore dans les bureaux des employés, d autres, files de cartons symétriquement rangés et décorés d'étiquettes blanches.
Pour la troisième fois, M. Bornay dut exposer le but de sa démarche.
Alors, ému, tremblant, sentant que son dernier espoir lui échappait, il fit, d un ton désespéré, une confidence complète.
Voilà. C'était bien simple. Il avait imaginé un système de bateaux insubmersibles en toile et liège imperméabilisés. Comme il était sans ressources, il avait accepté les ofires
d*un M. Gassaret, agent d'affaires, et lui avait cédé la moitié de ses droits, moyennant le versement d'une indemnité mensuelle, jusqu'au lancement définitif de l'affaire, — ^ puis le paiement, à dater de cette époque, d'une part dans les bénéfices.
Tout avait marché à souhait, d'abord. Mais, un beau jour, M.Gassaret qui connaissait la position gênée de l'inventeur avait refusé de payer l'indemnité, espérant qu'on lui céderait l'affaire à bas prix.
Indigné, ne voulant pas être exploité, le vieillard avait rompu et dans l'espoir de trouver d'autres bailleurs de fonds, il avait soumis son invention, aux expériences de ht marine militaire.
LES PàS D& CHANCB 19
Depuis, il s*était pré sente souvent au Ministère, pour savoir... On lavait toujours prié de revenir...
Pourtant, la dernière fois, on lui avait bien promis...
M. Boilot écoutait gravement, bochant la tète de temps à autre, interrompant pour expliquer des choses administratives. M. Bomay, parlait toujours du poids du liège submergé, M. Boilot, rectifiant»
démontra qu'il serait plus exact de dire densité. Il définit la densité.
Puis> il fit apporter par un employé plusieurs gros registres, les feuilleta, prouva qu'avec ce classement admirable, il ne se perdait jamais rien dans Tadministration, — et ne trouva pas Taffaire. Heureuse-
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ment remployé se la rappela et découvrit le dossier.
Le chef de bureau le parcourut.
Les rapports étaient favorables. A part quelques points de détail, les expériences avaient parfaitement réussi.
Les yeux du vieil inventeur clignotaient de joie et le dos voûté de la femme se redressait orgueil* leusement sous la misérable visite râpée, effrangée.
M. Bornay reprit la parole :
Il se trouvait très content, très content. Mais... il était honteux de l'avouer... sa rupture avec M. Cassaret lui avait enlevé ses dernières ressources. . . Téchéance de renouvellement du brevet allait être atteiute... il fallait payer à tout
prix. Alors..., les expériences ayant donné des résultats favorables... il espérait que l'Etat... son invention présentait un tel intérêt. •• matériel... et d'humanité... il pensait...
qu^une avance...
M. Boilot rinterrompit : Un secours, certainement... il serait utile de présenter une demande... il conviendrait... ily aursdt lieu de...
les formes...
Une demande^ mais le vieux était venu précisément pour cela. La faire par écrit! Il n*y fallait pas songer. L'échéance était pour le lendemain et il n'avait pas d'argent.
M. Boilot le regretta. Mais il n'y avaif pas d'autre moyen. L'administration ne saurait entrer dans
ces détails. Les règlements, vous comprenez...
Le vieux, désolé, demanda si, du moins, on ne pourrait pas lui donner un oertificat constatant le résultat des expériences. Avec cela, peut-être réussirait-il à trouver la somme qui lui^tait indispensable.
Le chef de bureau ne pouvait pas. Après une demande officielle, on aviserait... l'administration...
— Mais Monsieur, dit la vieille, s^obstinanti demain soir, notre invention, si le brevet n^est pas renouvelé, tombe dans le domaine public. . .
— Que voulez-vous que j'y fasse? Il y a les délais nécessaires... Il fallait s'y prendre à temps.. «
Il les fit reconduire.
Les deux vieux, désespérés, les yeux pleins de larmes n'osant échanger une parole de peur de laisser éclater leur douleur, arrivèrent par les corridors sombres et les escaliers, jusqu'au porche de l'entrée.
Dans la rue Royale, inondée de soleil, les voitures se succédaient toujours, ramenant du Bois les gens riches de Paris, qui crevaient, sur leurs coussins, de luxe et de superflu .
Le long du trottoir, les pauvres vieux allaient machinalement, songeant au dernier malheur qui mettait le comble à leur misère. Une pensée douloureusement persistante les torturait, ofirant & leur esprit
comme un miroir où toute leur vie était représentée : une longue suite de souffrances et de déceptions; le renouvellement uniforme des mêmes efiorts, des mêmes échecs, de pareilles infortunes.
Autrefois, ils possédaient à Lyon une situation assez modeste, mais très sûre. Le père avait alors le désir de s'illustrer et d'enrichir les siens. Après des années dé patientes recherches, il inventait une machine fabriquant la porcelaine automatiquement, avec une économie considérable sur la main d'œuvre.
Sûr du succès, appuyé sur de magnifiques expériences, il venait à Paris, la seule ville où il pût trouver des capitaux suffisants. Mais bientôt, commençaient la misère noire,
les espoirs rapidement suivis de découragement. Prise dans Tengrenage des habiletés parisiennes, son honnêteté provinciale amenait sa perte.Dupé par ses associés, exploité, dépouillé, il avait failli encore être victime des haines ouvrières. Pour comble de malchance, les derniers vestiges de son invention, réunis dans une case, à Sèvres périssaient lors de l'incendie de 1871.
Puis la longue et Coûteuse maladie d'un enfant absorbait ses dernières ressources.
Alors, sombrement énergique, il s'était remis au travail avec acharnement, trouvant de maigres emplois qui permettaient de ne pas mourir de faim, et, avec sa merveilleuse prédisposition pour la mécanique.
cherchant, fouillant, pâlissant, se mettant la tôte à la torture, pour rencontrer dans une autre invention le succès définitif et la fortune.
Il trouva plusieurs fois, mais toujours la déveine le poursuivant, avec, d*ailleursi une inguérissable croyance à l'honnêteté, une naïveté d*enfant, il se laissait encore voler.
Et, la vieillesse était venue, traînant après elle d'autres malheurs.
Des parents riches, demeurés rentiers à Lyon, lui avaient voué une haine féroce, le traitant de fainéant, de tète brûlée. Leur mollesse calculatrice ne pardonnait pas à Tinventeur son activité.
Le dernier enfant, une fille, mariée à un artiste que tous adoraient était demeurée veuve, avec un bébé,
LBS PAS DB CHANOB
se mourant de douleur. Et maintenant ils vivaient tous les trois, mornes, accablés sous le poids de leur destinée implacable, douxpour* tant aux autres, sans haine. Dana leur pauvre appartement, ils marchaient à pas lents, sans faire de bruit . comme s*ils craignaient d*éveii« 1er l'écho des douleurs passées.
Seule, la vieille espérait encore, croyant au succès que M. Bomay poursuivait machinalement, lui, envahi par le doute horrible.
Cesbarques insubmersibles étaient leur seul espoir, leur suprême res* source, toutes les autres se trouvant épuisées. La nourrice, irrégulièrement payée, avait rapporté le petit que les seins desséchés de la mère étaient impuissants à nourrir.
Et Yoilà que Fabandon du bailleur de fonds précipitait la catastrophe, que le refus du Ministère la rendait irrémédiable.
Demain, le brevet non renouvelé tomberait dans le domaine public»
emportant leur dernière chance de salut.
Les yeux fixés à terre pleins d*hébétude, le vieux avançait avec une pensée fixe qui l'obsédait, songeant qu'il vaudrait mieux en finir une bonne fois, puisque tout était perdu.
Qu'était la mort auprès de cette perpétuelle agonie? Un coup de couteau en plein cœur et tout serait dit.Mais il pensait à sa pauvre vieille femme, à Liise qui se mourait, au petit qui demeurerait seul... Un accès de fa-
reur le prenait contrôla société tout entière. Il lui vouait une intense exécration.
— Jules, dit la vieille de sa douce voix, je vais rentrer. Il faut encore que tu cherches, ce soir...
De la tète, sans oser parler, de peur de fondre en larmes, il lui adressa un signe affirmatif et s*éloigna rapidement.
Chercher ? Depuis des mois il ne faisait que cela . Il avait tout tenté, avant d'aller au Ministère, et il savait bien qu'une nouvelle démarche serait inutile. Cependant il valait mieux encore changer de place, se remuer... Qui sait?...
* * Dans Tappartementi les deux fem-
aO LES PAS DB CHANCE
mes attendaient le . retour du père.
Lise était morne, abattue, languissante toujours depuis la mort da mari ; la mère, agitée, se remuait fiévreusement, jcomme pour chasser les idées sombres. De temps à autre, elle 3e penchait à la fenêtre et, se relevant, disait :
— Il ne revient pas. Il aura trouvé quelque chose.
La jeune femme essayait tristement de lui sourire, puis retombait dans sa volontaire désespérance, le regard fixé sur le berceau de son enfant.
Grande, pâle et blonde, elle était admirablement belle dans ses vêtements noirs. Elle allait mourir. Elle le savait.
Après des années d'amour discret.
elle était devenue la femme d*aii sculpteur qu'elle adorait.Ç*ayait été un temps d'ineffable bonheur. Puis il était mort, et la maternité n avait pu vaincre son désespoir. Le souvenir de Tadoré demeurait vivantavec une intensité étrange. A chaque instant les moindres choses le lui rappelaient et étreignaient son cœur avec une douleur infinie.
Elle ne faisait d'ailleurs aucun effort pour maîtriser cette souffrance. Son enfant, certes, elle l'aimait, le pauvre petit être chétif. Mais, lui aussi portait la marque fatale. Il s'étiolait,et sans effroi elle se préparait à l'accompagner dans la tombe. Autant partir tous les trois, n'est-ce pas? Blanche, diaphane, elle attendait le jour, émue seulement
par la misère douloureuse des Tieux.
Eux, ils voulaient la guérir. Les médecins avaient dit que les voyages, la campagne, sauveraient Lise et le bébé. Ils n'osaient trop croire cette assurance , connaissant sa blessure. Mais il fallait tout essayer.
Seulement, où trouver Targent nécessaire ?
Tout leur faisait défaut, même la foi, cette consolatrice des simples.
M. Bomay, absorbé par ses recherches, avait toujours été indifférent.
Autrefois, la mère était croyante, et même un peu dévote. Mais tant de désastres Tavaient assaillie,elleavait tant prié pour son mari dont elle connaissait la naïve vertu,pour som
enfant mort et pour le mari de l^ise, qu'aujourd'hui elle ne croyait plus.
Heureuse en cela, car si elle eût re* connu Dieu, c'eut été pour maudire sa souveraine injustice?...
Tout à coup, au bout de la rue, la vieille aperçut le père. Mais, hélas! il marchait la tôte baissée, comme honteux, et elle comprit si bien qu'il avait échoué, qu'elle n'osa rien dire.
Il entra un moment après, et se laissa tomber lourdement, les lèvres serrées :
— Rien!... • -
Cette fois, la vieille n'y put tenir.
Elle se prit à sangloter convulsivement, tandis que, sur le teint bronzé du vieillard, de grosses larmes rou-
laientet venaient une à une mouiller ses mains calleuses. Serrant les poings à les briser, il regardait le berceau où dormait paisible le petit.
Des envies foUesleprenaientdetout tuer et de finir lui-même .. Des lueurs rouges passaient dans ses yeux...
Lise les regardai murmura à voix basse :
— Pauvres! pauvres!
Ëtdoucement ellepleura, pensant, non pas à la douleur présente, mais au mort bien-aimé, toujours, toujours...
Le lendemain, à Taube^tandis que Lise sommeillait, le vieux se leva et prit des papiers dans Tarmoire. Malgré ses minutieuses précautions, la
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mère qui n'avait pas dormi, lentendit et lui souffla à voix basse :
— Oui, oui... Il faut cela- Elle devinait son intention.
Il se rendit chez M. Cassaret.
L'agent d'affaires qui n'était pas levé, le fit attendre.
Le corps du vieillard conservait quelque chose de son apparence jadis herculéenne. De cette grande carcasse sortait une voix touchante qui eût attendri un tigre. Bomay rappela leurs conventions. Il dépeignit la situation où le mettait l'aban* don de son associé. Il parla de Lise, du petit, semblant en cette minute solennelle, prendre pour juge suprême et impartial entre le destin et lui, cet homme qu'il savait pourtant sans foi.
90 LBS PAS DE GHANGB
L*homme d affaires haussait les épaules, arguait du commerce qui allait mal, de sa situation légèrement compromise,des circonstances qui rayaient empêché de tenir ses engagements. Du reste, Tafiaire ne valait rien, sûrement, et ce qui le prouvait c'est que Finventeur n'avait pu trouver d autres fonds.
Vainement, le .vieux parla des expériences, du Ministère. L'agent d'afiaires entêté, répétait toujours :
— Je ne peux pas... je ne peux pas...
Enfin, il offrit d'acheter le brevet deux mille francs, une fois donnés.
Mais c était bien pour rendre service à M. Bornay, car sans cela. . .
Du reste, il se gênait...
Ce brevet, c'était pour le vieillard
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le résultatde dix années de patientes recherches et d'expériences coûteuses. Plus de dix mille francs avaient été dépensés déjà pour arriver à la découverte. Dès le début
de leurs relations, M. Cassaret parlait de lancement gigantesque, de capital d'un million, d'affaire d'or.
Aujourd'hui, tenant l'inventeur entre ses griffes crochues, l'ayant maté par une tactique savante, il offrait deuxmille francs,' une sommé ridicule !
Le vieillard accepta.
Il mit les billets dans sa poche, les posa sans mot dire sur la table près de laquelle l'attendait la mère', les yeux rouges à force de pleurer.
Elle lui prit la main et tous deux s'assirent, douloureux, désespérés.
LBS PAS DE CHANOB
devant cet argent qui représetitait l^écroulement définitif de leurs espérances.
Âprôs un long silence, lé vieux dit:
— n faut envoyer Lise et Tenfant en Algérie...
Depuis cinq ans la mère et le petit dormaient de Fétemel sommeil sous les sables africains. Le soleil de l'Algérie n'avait pu les sauver.
Les deux vieillards se laissaient vivre machinalement, ayant épuisé toutes les amertumes, tous les désespoirs.
Cette fois Tinventeur ne cher-
LES PAS DE CHANCfl
chait plus. Il s'avouait vaincu. Seulement, par une dernière application de son esprit inventif, il avait construit de toutes pièces, avec des morceaux de bois ramassés un peu partout et des débris de ressort d'acier traînant au coin des bornes, une sorte de serinette, d*orgue de Barbarie informe, enveloppé d une caisse en bois blanc grossièrement taillé.
Cela rendait des sons bizarres, pleurards s exhalant en plaintives et douces harmonies.
Ce travail lui avait pris trois ans et tous les deux sentaient pour cette machine, résumé lamentable d'une vie de recherches, de découvertes et d* ingénieux efforts, ils ne savaient quelle étrange affection.
Tous les soirs, la mère rangeait soigneusement Torgue, Tépoussetait, le soignait.
Dans le jour, ils allaient, vieux, cassés, par les rues désertes, se traînaient dans les cours de la rive gauche, implorant la charité publique. L'homme tournait la manivelle de son orgue et la femme ramassait les sous qu*on leur jetait des fenêtres, roulés dans du papier.
. Puis, au bout d un instant, elle prenait le bras de Bornay et ils re • partaient,clopin-clopant, pitoyables.
Dans le quartier on appelait Taiicien ingénieur, le père Pas-dechance, parce que cette expression à chaque instant, revenait sur ses lèvres.
Longtemps dura cette existence.
LBS PAS DB GHAI^CB 41
Puis, un jour, la vieille s'éteignit tout-à-coup, pareille à une pauvre petite lumière dont Thuile viendrait à manquer.
Et rhomme demeura seul sur la terre, avec son orgue lamentable.
Alors, il cessa d aller au fond des cours. Posté dans Tembrasure des portes, il attendait immobile, abîmé dans une étemelle contemplation, sans désirs et sans pensées.
Devant lui défilaient, comme les vagues personnages d une perpétuelle fantasmagorie, les lents promeneurs ou les gens affairés, sans le distraire de son idée fixe où tourno}*aient les silhouettes de ses en- £eints, de sa femme et de ses inventions perdues.
Il vivait sans savoir pourquoi.
comme une bête. Rien, pas même la puissante attirance du gain ne subsistait dans son organisation détraquée. Le soir, il retirait desongobelet d'étain, les sous déposés par la charité publique et il allait manger, sans songer au lendemain, sans chercher à augmenter son salaire.
Quand il n'y avait rien, il jeûnait.
Mais cela arrivait rarement, les sons de Torgue attirant lattention des passants et sa pauvre figure émaciée, hagarde, son grand corps maigre excitant une involontaire et profonde compassion .
Une aflection baroque pour Torgue était seule demeurée en lui.
Sur ce produit de son industrie il semblait reporter toute la sollici-
tude qu*il avait ressentie pour ses anciennes inventions.
Seulement, il commençait à ne plus Tentendre. Il devenait très sourd.
Pea à peu, cependant, sa douleur s^émoussa, perdant de son acuité.
Les incidents de la rue lui étaient moins indifférents, il prenait souci de ses recettes, songeant à mettre quelques sous de côté.
Mais, chose étrange, il semblait que la charité publique diminuât à mesure qu*il en avait plus besoin.
Sauf quelques personnes du quartier qui le connaissaient et lui jetaient en passant leur habituelle aumône, on ne se retournait plus guère pour lui donner. Alors, vague-
ment inquiet, il tournait avec plus de violence la manivelle de son oi^ué, épuisant ses forces débiles.
Hélas! le pauvre instrument, usé.
par le service, détraqué, ne rendait plus aucun son. C'est à peine si par* fois, quand il tournait très vite, on entendait un bruit de ferraille remuée, provenant de la chaîne de transmission. Si, par hasard, les passants s'arrêtaient, au lieu de s apitoyer, ils souriaient en apercevant cette boite et remarquant le bruit ridicule qu'elle laissait échapper.
Et le vieux sans comprendre, jeûnait, jeûnait. Et son corps devenait diaphane. Tout à fait sourd, maintenant il tournait avec rage, tourmenté par ridée de son inexplicable et continuelle malchance.
LBS PAS DB CHANCB 45
Un jour, un épicier, son bienfai* teur habituel, Finterpella :
— Dites donc, père Pas«de-Ghance.«. Est-ce que par hasard» vous TOUS imagineriez que vous joues quelque chose ?
L'ambulant ne comprit pas* L'autre ajouta :
— Elle ne va plus.Totre machine.
— Comment!
«^ On n*entend plus rien.
— Plus rien ! plus rien ! répéta le vieux.
Et il partit, regardant sa boite avec stupéâtction.
Il croyait encore à une plaisanterie. Tourmenté cependant par cette idée, il alla se placer derrière un enfant et, brusquement, se mit à jouer #
L'enfant ne bougea pas.
Alors, le vieux s'arrêta, les yeux hagards, comme si tout à coup un abîme se fût ouvert devant lui. Une angoisse affreusement douloureuse ' s'empara de lui, résumant toutes les souffrances passées.
Des gens le regardaient. Machinalement, il se remit à tourner dun mouvement automatique, la manivelle de son instrument silencieux.
Et pendant des jours et des mois il continua sa misérable pantomime et les gens s'arrêtaient stupéfaits en voyant dans les coins sombres un vieillard qui remuait avec une persistance idiote une boite, doù sortait un bruit de ferraille...
Et un jour on lut dans le Figaro aux Faits-Divers :
« Hier soir, un vieillard a franchi le parapet du pont au Change et s*est jeté dans la Seine. Ues mariniers qui ravaient apergu se lancèrent dans une barque, à sa re* cherche. Malgré tous leurs efforts, ils ne purent ramener qu'un cadavre qui a été reconnu pour être celui d'un musicien ambulant de la rive gauche.
« Ajoutons que la Seine était très grosse et que si les mariniers ont pu braver impunément le dangereux voisinage du pont, c'est grâce aux nouvelles barques insubmersibles de M. Cassaret qui a rendu ainsi un service de plus à l'humanité par son excellente invention.
« Du reste, nous avons le plaisir d'annoncer que le grand industriel vient de recevoir la décoration qull a si bien méritée et que FËtat a acquis à un prix fabuleux le droit de construire des embarcations d*après son système. »
Cet entrefilet avait été payé cinq cents francs.