LA MOCE DE NANETTE
La Noce de Nanette
[u milieu de la prairie immense, aplanie, fouillée, défoncée, retournée en tous sens par lactivité âpre des paysans, s'élèvent, imposants encore dans leur délabrement, les restes du château démantelé des sires de Blanc-fossé.
TXT
KÔilTH
is -acitgis^fzi
!Ct'i^::\
kS -'• —
tout 1 eoHpqaeki étaient belles, levr
'nnant. et qoH fenit ler k iaa. en toate dans les fim^Alon de doncei pTok*.
4 il n j aorût phu lent h Tision rapide ovrait meoer. qne
ro6teUeBe.îlicxaut Une enrid fi>Ile qnî cœnr Im Tînt, de
t droH devant coi.
ne pharerenir.
d'Isabelle Ini^f»-
grin s'earoit y/3r méianroiîqp» r^'
m rarul attiré. U
Il II - — ■- - - ■
Autrefois, la plaine irrégulière se fendait tout autour en un large fossé circulaire, barrière opposée aux entreprises audacieuses des seigneurs voisins, de Lévy et de Ghamproux et de cet autre, dont Taccoutremeat farouche est emcore fixé grossièrement dans une pierre tombale, sous les sombres arceaux de réglise paroissiale.
Là se voyaient des ponts-levis, des herses et des tours, mystérieusement menaçantes, trouées seulement de barbacanes et de créneaux derrière lesquels circulaient des hommes armés...
Aujourd'hui, le temps a exercé don action destructive sur ces fiertés; avec lui, les Révolutions implacables ont promené leurs fers et
leurs torches, accomplissant Vœuvre fatale de nivellement moral et de nivellement matériel. Ebranlée dans son altiôre solidité par les boulets de Richelieu, Thabitation Seigneuriale, déjà dépourvue de son prestige guerrier a subi encore les haineuses attaques des vilains de 89 acharnés contre les monuments de leur servitude.
Maintenant tout est fini. Le fossé est à sec et les cours du manoir sont recouvertes par une épaisse patène où pousse dru le gazon envahisseur de la prairie. Deux tours seules demeurent avec la ténacité partieuhôre à ces solides ouvrages : encore sont-elles bien endommagées.
L'une, percée en tous sens de trous qui servent de refuge aux lapins» a
Il II - — ■- - - ■
Autrefois, la plaine irrégulière se fendait tout autour en un large fossé circulaire, barrière opposée aux entreprises audacieuses des seigneurs voisins, de Lévy et de Ghamproux et de cet autre, dont Taccoutrement farouche est emcore fixé grossièrement dans une pierre tombale, sous les sombres arceaux de réglise paroissiale.
Là se voyaient des ponts-levis, des herses et des tours, mystérieusement menaçantes, trouées seulement de barbacanes et de créneaux derrière lesquels circulaient des hommes armés...
Aujourd'hui, le temps a exercé don action destructive sur ces fiertés; avec lui, les Révolutions implacables ont promené leurs fers et
LBS PAS DE CHANCB 5S
leurs torches, accomplissant Vœuvre fatale de nivellement moral et de nivellement matériel. Ebranlée dans son altiôre solidité par les boulets de Richelieu, Thabitation ^igneuriale.déjà dépourvue de son prestige guerrier a subi encore les haineuses attaques des vilains de 89 acharnés contre les monuments de leur servitude.
Maintenant tout est fini. Le fossé est à sec et les cours du manoir sont recouvertes par une épaisse patène où pousse dru le gazon envahisseur de la prairie. Deux tours seules demeurent avec la ténacité particulière à ces solides ouvrages : encore sont-elles bien endommagées.
L'une, percée en tous sens de trous qui servent de refuge aux lapins» a
La Noce de Nanette
[u milieu de la prairie immense, aplanie, fouillée, défoncée, retournée en tous sens par lactivité âpre des paysans, s'élèvent, imposants, encore dans leur délabrement, les restes du château démantelé des sires de Blanc-fossé,
5t LES PAS DB CHANCE
Autrefois, la plaine irrégulière se feûdait tout autour en un large fossé circulaire, barrière opposée aux entreprises audacieuses des seigneurs voisins, de Lévy et de Ghamproux et de cet autre, dont raccoutremenit farouche est emcore fixé grossièrement dans une pierre tombale, sous les sombres arceaux de réglise paroissiale.
Là se voyaient des ponts-levis, des herses et des tours, mystérieusement menaçantes, trouées seulement de barbacanes et de créneaux derrière lesquels circulaient des hommes armés...
Aujourd'hui, le temps a exercé Son action destructive sur ces fiertés; avec lui, les Révolutions implacables ont promené leurs fers et
leurs torches, accomplissant rœuvre iatale de nivellement moral et de nivellement matériel. Ebranlée dans son altière solidité par les boulets de Richelieu, Thabitation ^igneu* riale.déjà dépourvue de son prestige guerrier a subi encore les haineuses attaques des vilains de 89 acharnés contre les monuments de leur servitude.
Maintenant tout est fini. Le fossé est à sec et les cours du manoir sont recouvertes par une épaisse patène où pousse dru le gazon envahisseur de la prairie. Deux tours seules demeurent avec la ténacité particulière à ces solides ouvrages : encore sont-elles bien ^idommagées.
L'une, percée en tous sens de trous qui servent de refuge aux lapins» a
été abattue par un coup de vent; Tautre, sapée à la base, tient pourtant par un miracle d'équilibre et dresse vers le ciel deux pointes déchiquetées, où serpentent des lieri'es inextricables, écartés seulement çà et là sous Factive poussée d arbrisseaux rabougris. Sur la plateforme, refuge habituel des oiseaux nocturnes, les galopins grimpent au péril de leur vie pour satisfaire une bizarre curiosité et s enfuient au bruit retentissant d'une pierre qui s*est subitement détachée, marquant de sa chute sonore un pas de plus veris la date fatale où la tour entière, lasse de sa résistance séculaire, s'écroulera sur la terre, qu elle couvre de son ombre étrangement découpée.
Entièrement respectée par les
superstitions royales et populaires, la chapelle a survécu, intacte. Ijes métayers du domaine Font utilisée pour remiser leurs récoltes, et, aujourd'hui, des tas de pommes de terre, de carottes et de betteraves couvrent à Tintérieur les dessins pâlis des peintures murales, tandis que s'élève encore au dehors, la croix de pierre, à la pointe du bâtiment dont Féchine semble brisée sous des affaissements successifs, triste rapprochement entre le culte et le symbole.
De l'autre côté du ravin, là où se trouvaient autrefois les ouvrages avancés du château, s^étendent les bâtiments du domaine de Blancfossé, puis sur la gauche, les hangars rouges de la Tuilerie. Toute la
journée, au lieu du cri des sentinelles, Tair retentit sous les chocs répétés des Marchois manieurs d'argile qui Tiennent pour <« fSBdre une campi^e n, vivant de pain bis et couchant sur la dure, puis retournent ensuite dans leur pays avee leurs maigres économies.
La métairie est construite d'après les idées nouvelles, et couverte d*ardoise bleue. Il pénètre plus de lumière dans les écuries spacieuses et bien aérées, qu*il n*en entrait jadis dans la plus belle salle du manoir.
Le métayer du domaine est Jacques Blanchet, et il tient son bail du propriétaire M. Fulde» un juif très riche qui a acquis morceau par morceau les fiefe des anciens châtelains persécuteurs de sa race.
LBS PAS DE CBhNOE 51
Bien souvent, depuis vingt ans qu'il a succédé à son père dans la métairie, Jacques Blanchet a mesuré d'un regard pensif les décombres et supputé tristement remplacement qudles font perdre à la prairie productrice de foin. Souvent, dans des phrases prudentes, entortillées, il a démontré au propriétaire que aion intérêt le plus clair était de démolir ces vieilles murailles. Mais on ne Fa pas écouté. Alors, Jacques Blanchet a cherché à tirer parti des murs restés debout. Outre la chapelle, transformée en cave, de vieilles oubliettes encombrées de ronces et de débris ont été nettoyées et recouvertes de toits grossiers pour servir d'écurie aux porcs et d'habitation à leur gardien.
Ce gardien des porcs, c*est le propre frère de Jacques, Antoine Blanchet que tout le monde nomme Toinon le Vrai (verrat).
Toinon est un innocent, dans un état très voisin de Tidiotie. A la mort du père, Jacques la recueilli et, suivant IHnfiexible coutume paysanne qui n'admet pas les inutiles, lui a donné cet emploi de porcher, le seul qui ne dépasse pas les limites de sa faible intelligence.
Toinon, du reste, autant qu*onen peu t j uger par les reflets qui animent sa face hébétée, est content de son sort. Par dédain ou par souffrance, il a presque perdu Thabitude de parler. A quoi bon, du reste, pour ne voir les hommes que le matin lorsqu'il va prendre sa pitance jour-
naliôre et, parfois aussi à la veillée, où la connaissance qu*on a de sa parenté avec Jacques, fait respecter sa Tolontaire taciturnité.
Tout le jour, on voit le Vrat dans les champs en jachère, auprès de sa bande de cochons, appuyé méditativement sur une longue gaule, le bissac pendant sur sa blouse rapiécée. De ses gros yeux ronds il regarde manger ses bêtes, il admire comme elles relèvent les mottes de terre du bout de leur fort groin, aiSn de trouver les racines savoureuses.
Instinctivement, pour se faire mieux comprendre, Toinon imite les grognements sourds des porcs, tout un langage qui lui est utile, celui-là et, avec des intonatioas de colère ou de contentement, il les
gourmande ou les encourage. Autour d'eux, le compagnon intime de la vie de Toinon, Noiraud, un grand chien aux longs poils gris sale, court, rasant le sol de sa langue pendante. .
Pour Noiraud, le Vrat se souvient qull appartient à Tliumanité.
Il crie son nom de sa yoix rauque bizarre. Depuis quinze années, rhomme et le chien vivent côte à côte en phibsophes, menant des champs à leur bouge, la même existence errante.
Le château écroulé qui lui sert d*asile^ trouble sans doute le Vrat.
Maintes fois il la exploré. avec soin:
dans tous ses détails, d'un air attentif, s'arrêtant parfois et semblant > songer à des choses, tandis qu*au
pied de la tour, le croyant perdu, Noiraud hurlait à la mort, en se tenant éloigné hors de la portée des pierres roulantes, dont Tune avait Mli le tuer, jadis.
Toinon, n*est pas très âgé, mais la dure vie qu'il mène et le peu de soins qu'il prend lui ont parcheminé la peau. Aujourd'hui, il a Tair d'un nain de légende, avec sa grosse tète ridée outrageusement et son corps mièvre soutenu par deux courtes jambes auxquelles un balancement involontaire de maniaque, a donné un aspect déhanché.
Peu de gens savent au juste que Toinon le Vrat est le frère de Jacques Blanchet. Mais bien des paysans même éloignés de plusieurs lieues, le connaissent pour avoir ri
Ot LES PAS DE CHANCE
aux foires voisines de lâ grotesque ardeur avec laquelle il étreignait ses gorets vendus et de la façon dont il se tenait raide, effarouché, lui, rhomme de la solitude, au milieu dé la foule bruyante.
Or, sous cette enveloppe ridicule, dans cette caricature d'homme écrasée sous l'envahissement d'une idio-
tie presque entière^ un sentiment pur et délicat comme la corolle d'un volubilis sauvage, s'était développé avec une intensité extrême : Toinon le Vrat aimait sa nièce Nanette, la fille de Jacques Blanchet. Étrange amour, dans lequel le pauvre être avait apporté toute son ignorance et la simplesse de son esprit.
Cela datait de loin. Lorsque Na-
nette, tout enfant, commençait à marcher, sautillant sur ses jambes mignonnes, souvent, pour se débarrasser de ses tapageuses obsessions, la mère l'envoyait aux champs jouer avec Toinon. D abord, épouvanté de la délicate mission qui lui était confiée, rinnocent prenait mille précautions avec la petite, adoucissant ses grognementsi évitant des chocs qui lui semblaient devoir briser cette frêle organisation.Pour Tamuser, il taillait dans les tendres aubiers des morceaux de bois informes qu il lui donnait en les affublant de toates sortes de noms étranges. Il faisait des trous dans le sol, échafaudait des cabanes en terre, cueillait des bouquets de fleurs voyantes ou tordait son visage en des gri-
64 tBS PAS DB CHANCE
maces extravagantes qui faisaient rire Nanette aux larmes.
La petite aimait beaucoup Toinon. Plus intelligente déjà que le pauvre être, elle le faisait plier à tous ses mutins caprices. On se réjouissait alors, au domaine, de leurs conversations où balbutiant égal^ ment, Tune par jeunesse et Tautre par innocence, ils se comprenaient pourtant à merveille.
Afinde&ire plaisir à renfant,Toinon, les soirs, prit Thabitude de quitter son bouge plein de foin, pour aller aux veillées de la métairie. Les laboureurs, qui s amusaient de cette amitié, taquinèrent Nanette en rappelant la femme de Toinon, par manière de plaisanterie.
D'une voix mutine, la mignonne
LBS PAS DB CHANGB
dit qa*eUe voulait bien être la femme de Vrat et elle demanda à ridiot 8*il y consentait.
Gravement, sérieusement, Toinon accepta. Ce soir-là surtout prit naissance son grand amour. Se croyait-il déjà marié ou, dans son entendement obscur, considérait-il la parole de Nanette comme un engagement? En tout cas, il pensait que la fillette devait être sa femme etilTaimait...
Ignorant de toutes choses, ne sachant pas au juste que Nanette était sa nièce ni ce que cela signifiait, il attendait, heureux de voir parfois son rose sourire de campagnarde gaie et bien portante.
Nanette grandissait. Déjà son corps s'était formé, arrondissant en
66 LBS PAS DB CHANCB
courbes gracieuses, les lignes anguleuses de Tâge ingrat. La coquet* terie était venue et Tadmiration visible de Toinon ne déplaisait point à la fillette qui laimait d'ailleurs par ressouvenir, comme on sattache aux choses de Tenfance, comme elle aimait Noiraud, car entre les deux, elle ne faisait guère de différence.
Mais voilà qu*un soir, un coup de foudre vint jeter le trouble dans la pauvre cervelle de Toinon le Vrat.
Nanette se mariait et elle se mariait avec un autre. C*est le berger, ce mauvais sujet de Biclœil qui lui avait dit cela en riant :
— Tu sais, le Vrat^ ta femme se marie demain...
C'était vrai. Même, le mariage était décidé depuis longtemps» mai^
on ne s*était pas mis en peine de prévenir le porcher.
En apprenant Thorrible nouvelle, tout un noir plan de machinations se révéla dans son esprit débile, en même temps qu*un farouche désespoir le pénétrait.
Toinon songea d'abord à se sauver avecla Nanette. Mais, voudrait* elle ? Puis il pensa à se jeter aux pieds de M. Fu]de,dont il entendait si souvent parler avec crainte, que cela était devenu, pour lui, une sorte de Dieu tout-puissant.
Finalement, le Vrat alla trouver son frère et, bredouillant, très apeuré, il lui expliqua tant bien que mal son chagrin.
Jacques Blanchet crut qu'un mauvais plaisant avait fourré ces idées
saugrenues dans la tète de Tidiot.
U partit d*un éclat de rire et s*écria :
— Mais la Nanette ne peut pas être ta femme, puisqu'elle est ta nièce... C'est défendu, ça, de sa marier avec sa nièce...
A rentrée de la métairie, Jacques Blanchet en grande tenue, babillé d'un babit gros bleu orné de boutons de cuivre, qui avait servi à plusieurs générations de Blanchet, par rang de primogéniture, — • rasé de frais, les boucles d*oreille en or luisantes, recevait avec des exclamations enthousiastes les invités de marque, et les autres avec de
simples, mais cordiales poignées de main.
On se réunissait pour le départ.
Depuis longtemps, le Grand Pierre de Bourgeonniôre, le marié, était prêt. Mais ces femmes n'en finissent jamais d'épingler leurs affiquets. La mariée était encore entre les mains de quatre ou cinq filles rougeaudes qui piquaient des épingles sur ses jupes claires ou dans ses cheveux en lançant des fusées de rires sonores.
Le four chauffait sans relâche depuis huit jours, en vue du festin gargantuatesque qui allait suivre.
Dans les coins étaient empilés des gâteaux, des galettes, des brioches de toutes formes dont la vue amenait un gourmand sourire sur les
lèvres des paysans nouveaux venus.
Ils humaient Tair, ce^ goinfres, en:
faisant claquer leur langue avec attendrissement. Et les ivrognes se sentaient émus en regardant au plafond les files de saucisses» les chapelets de harengs et d'oignons, tous les ingrédients connus pour augmei^tier la soif.
Au milieu de ces choses, la cuisinière en chef, la mère Pavite se démenait comme un général dans une bataille, assistée de M. Pavit qui prenait de forts acomptes sur les beuveries futures. C'était, en effet, une véritable bataille qu'il s'agissait de livrer au sérieux appétit des convives. La noce n'était pas des plus nombreuses : elle ne comprenait guère qu'une centaine de per-
sonnes, mais des mieux taillées pour le boire et le manger, et d'ailleurs, Jacques Blanchet avait ordonné de ne rien ménager.
Dans la cour où, pour la circonstance, on avait réuni par tas la boue, la patouille, les musiciens, le pantalon retroussé , attendaient îordre du départ, en lançant quelques notes en sourdine.
Presque tout le monde était arrivé. M. Fulde, en se faisant excuser, avait annoncé qu'il viendrait le soir pour dîner ; mais en revanche on avait le fils du régisseur, un monsieur qu'on avait mis, afin de lui faire honneur, avec madame Perrotin la femme de Tépicier du bourg.
Nanette toute rose de ses efforts pour serrer . les lacets, fière de son
7S LBS PAS DB CHANCB
bdaa voile blanc qui faisait tant d^envieuses, vint prendre le bras du Grand Pierre. Le^marié s'efEorgait d*avoir Tair à son aise dans sa veste noire qui le gênait aux entournures.
Rapidement, les demoiselles et les garçons d'honneur distribuaient les gens par couples» d*après un classement fait d'avance dans leur mémoire et, quelque soin qu'on prit de contenter tout le monde, à côté des sourires de gens charmés d'avoir une jolie fille» d'autres tombés sur un laideron, dissimulaient mal une grimace de désappointement.
Jacques Blanchet vit qu'il était grandement temps de partir si on voulait arriver à l'heure.
— Ohé, les gars, cria-t-il aux gar-
LES PAS DE. CHilNOB
Ç0Q8 d*bonnéar. Rangez-vous et nions.
Les musiciens préparèrent leurs instruments. Par toutes les ouvertures de la métairie, des gens se précipitaient au galop pour prendre place à travers la cour boueuse, les hommes relevant le bas de leurs pantalons et les femmes leurs jupes.
Des blouses bleues recouvraient les^ vestons noirs de formés fantaisistes où rimagination du tailleur villageois s^était donnée carrière.
Les gamins, bizarrement fagotés de vêtements qui avaient servi à leurs parents, imitaient les sons criards de la vielle : Rtn-gne-Hnffnin, gue-din-gnin^ guedin-gnin.
Enfin l'on partit. La noce défila bruyamment.
74 LES PAS DE CffÀKCE
Debout, près de la barrière. Toinon e Vrat se tenait, effroyablement pâle, sous ses guenilles. De ses grands yeux effarés, rougis par les larmes, il regardait passer la Nanette et la foule bigarrée des noceux, et laissait échapper de douloureux grognements.
Il était hideux. La mariée le vit en passant :
— Vas-tu t'en aller, cria-t-elle...
Va à la maison, on te donnera à manger...
Mais le pauvre n'avait pas faim. Il la contemplait douloureusement de ses gros yeux ronds immobiles, ne sachant où mettre les mains, honteux comme un chien grondé par son maître.
Les gens de la noce,ahuris,r^ar-
LBS PAS DE CHANCB X>
daient ce monstre qulls ne connaissaient pas, pour la plupart. Quelques-uns riaient. Des femmes poussaient des exclamations d'horreur* Un méchant crapaud prit même une pierre pour la lui jeter. :Mai8 Noiraud, qui» jusque-là s'était tenu immobile aux côtés du porcher , montra les dents en grondant sourdement.
L'animal» seul, défendait Toinon le Vrat.
. Etrangement pittoresque, la longue série se déroulait sur le chemin de traverse cahoteux qui mène au village, promenant sur les vertes perspectives des bois et des présjes taches bleues 46s blouses et les cou-
leurs crûment voyantes des robes et des jupons d*indienne.
 droite et à gauche dans les champs, des bœufs au pacage relevaient leurs tôtes pensives, puis après avoir un instant considéré ces choses inusitées, se remettaient à paitre en poussant parfois un long et plaintif mugissement. Les oiselets effrayés s'enfuyaient à tire-daile, taisant leurs sifflements aigus devant la brutale concurrencedes musiciens. En tète , conduisant la bande, tous les trois s'escrimaient avec énergie: Philippe Ringuedin, tournait la manivelle de sa vielle d'un mouvem^Dt saccadé et tapait du pied pour se donner la mesure; Pitalier« un artiste amoureux de son art, pressait sur sa piHtrine la
vessie gonflée de sa musette en promenant ses doigts sur les trous d'où l'air s'échappait avec de beaux chants joyeux et le petit Gondoux, un ancien vielleux qui avait voulu se mettre au courant des usages modernes, raclait son crin-crin avec énergie.
Cet ensemble n'était peut-être pas très harmonieux, mais cela mar-^ quait le pas solidement, et Jacques était enchanté de ses musiciens.
Il venait, immédiatement derrière, avec Nanette, précédant le Grand Pierre qui donnait le bras à madame Blanchet. Après, suivaient les garçons et demoisellesd'honneur avec les plus proches parents, puis les couples jeunes et enfin un mélange d*enfants et de vieux, clopinclopant.
Du reste cet ordre de la marche, ne fat pas conservé longtemps. D'un bout à l'autre, les couples joyeux s'interpellaient :
--OhéîMélanie!
— Ohé ! Joseph !
Et Ton courait pour se rattraper.
Deux ou trois fois, on fut obligé d'attendre, pour ne pas perdre les vieux. La pluie étant tombée les jours précédents, on se crottait ferme. Mais malgré tout, c'était une belle journée. Dans les rangs, on liait connaissance en causant des moissons passées, des moissons futures et des foires, un sujet de conversation inépuisable.
Le Grand Pierre, un beau gars, fièrement découplé, marchait avec impatience. Ces formalités l'en-
nuyaient et il avait hâte d'être au soir. Nanette, au contraire, était dans la plénitude de son bonheur d'épousée. Déjà, elle avait surpris quelques-uns des regards d'envie lancés sur elle par ses compagnes.
D'autres succès l'attendaient sans doute au village.
On arrivait. On apercevait vers la gauche la fabrique de porcelaine avec ses grands fours noirs. Blanchet jBt arrêter pour remettre un peu d'ordre dans la tenue. Les blouses furent enlevées et pliées sous le bras, les pantalons rabattus. Il s'agissait de faire une entrée soignée dans le village : ils sont si mauvaise langue, ces gens de Couleuvre 1
Tout le monde s'était précipité sur le pas des portes, pour voir. On
chuchotait en se montrant les gens, on échangeait des remarques et des sourires.
La noce passait, grave et digne.
C'est à peine si, de temps à autre, un salut était échangé avec les gens du bourg.
Dans la salle du Conseil,Monsieur le Maire, une ceinture tricolore «errant son ventre énorme, attendait.
Ce fut vite fait.
A réglise, la cérémonie dura plus longtemps. Pourtant, peu d'hommes étaient entrés. C'était bon pour les femmes, ces singeries-là. En attendant, on allait prendre un verre, au café...
Là-bas, dans loubliette de la
vieille tour, Toinon le Vrat, rugissait de souffrance, en mordant le foin de sa litière misérable.
Maintenant que les formalités étaient finies, la seule, la vraie noce des invités allait commencer.
Dans la métairie régnait une activité sans pareille. La mère Pavite, rouge comme un coq, se surpassait.
Des tables improvisées, formées de planches et recouvertes de draps grossiers aux places d'honneur, re<posaient sur des pieds fantaisistes et remplissaient toutes les chambres.
Les lits, accotés dans les coins, servaient de porte-manteaux, ou, proté-
géspardes plateaux, jouaient le rôle de dressoirs. Deux pièces de vin, achetées pour la circonstance étaient en chantier.
La grande boustifaille commença.
Autour des tables» cent paysans bâfraient sans relftche, engloutissant les litres de piquette et les ragoûts aux sauces bizarres, les poulets et les oies, puis les galettes, après quoi recommençait le défilé des ragoûts et des légumes. Dans cette bombance énorme, on ripaillait à ventre déboutonné pour se rattrapper des longues semaines de déjeu* ners faits d*eau claire, de pain bis et de lard.
Les mariés et leurs parents donnaient l'exemple d un appétit sé« rieux.
Après quatre heures de mastication continue pendant lesquelles on s*était empiffré presque sans mot dire, il fallut enfin s'arrêter. Alors, les convives^ les coudes sur la table, se mirent à causer de leurs affaires, se gueulant dans les oreilles par habitude du silence des champs, puis de temps à autre scandant les phrases avec un coup de vin qui complétait leur ivresse.
Lies jeunes, eux, voulaient danser. Un bal fut organisé dans la grange, à la lueur de deux lanternes fumeuses, soigneusement fermées à cause du foin inflammable. L*orchestre se tenait sur des cuves couvertes d un plancher. Nanette et le Grand Pierre ouvrirent la danse par une bourrée solennelle où Ton fit
sauterdes vieux à la modeancienne, et des vieilles dont la blanche coifiTe recourbée rappelait les Bourbonnaises d*autrefois.
De leurs gros souliers ferrés, les paysans battaient rudement Taire en argile durcie. Les filles, mettant autour de leur taille un mouchoir pour empêcher la sueur des mains de tacher les robes, se laissaient entraîner vigoureusement par les bras nerveux des laboureurs, sautant aux accords rbythmés de Torchestre. La boue apportée du dehors formait une épaisse couche, où s engluaient les chaussures. Dans leur enthousiasme^, les uns dansaient la valse et les autres la sotiche, mais on était content tout de même. Le mouvement suffisait et les roses
liBS PAS DB CHANCB 85
figares des filles s'enluminaient, tandis que les garçans, tapant du pied, s^encourageaient, en poussant des cris sauvages.
— Ohé les gars !
De temps à autre, ceux qui étaient trop &tigués rentraient dans les salles à manger pour <« se refaire un brin« »»
A un moment, M. Fulde était venu trinquer avec ses métayers.
La Nanette Tembrassa et aussi le Grand Pierre, très gauchement, puis les Blanchet. Au moment où allait venir le tour des proches parents, M. Fulde trouvant les métayers trop expansifs, prononça quelques paroles bien senties et se retira.
Ses cochers anglais étaient parmi
les invités. L un d*eux, s^accompagnant d*une sorte d'accordéon, chantait dans sa Jiangue des chansons malpropres, entremêlées d'injures à l'adresse des auditeurs. Ils riaient à se tordre, se trouvant très facétieux, se gaussant de la bêtise des paysans qui, sans rien comprendre, admiraient de bonne foi, pour leur faire plaisir.
On commençait à être passablement gris. Un gamin essaya de détacher la jarretière de la mariée, par dessous la table. On distribua aussitôt aux invités des faveurs tricolores, les rubans, que chaque femme épingle à la boutonnière de son cavalier.
Dans les coins, des vieux, très soûls chantonnaient à mi-voix des
refrains antiques : la tiote sentimen-
tafe:
Ma mie a* m*a dounné Desrubins, desrabines...
Ou la ritournelle des corporations :
Si J*éials boulangé. . é, .
D'autres tenaient des raisonnements à n'en plus finir, sans écouter leurs voisins. Unlaboureurauxcheyeuxblancs, tout ratatiné, s*étiût levé et, les yeux mélancoliquement fixés sur une botte d'oignons suspendue au plafond, il chantait la complainte du Juif-Errant, alignant d'interminables couplets. De temps à autre, son compère disait ;
— Très bien !
avec un sourire idiot. Quand le premier eut enfin terminé et se fut assis pour boire, il entonna à son tour la complainte de M. de Marcellange, traîtreusement assassiné par l'infâme Jacques Besson, à l'instigation des dames de Chamblas...
Le fils dn régisseur, un dégourdi, qui était allé à Paris, voulut donner une note plus moderne. On fit silence. Il chanta la complainte de Berezowski, le Polonais qui a tiré sur Sa Majesté l'Empereur de Russie.
Le coupable raconte comment il a acheté le pistolet :
Mém* que inédit Tarquebusicr, Faul pas quWous en abusiez....
Berezowsky se défend d'avoir des complices :
Je ]i*en ai pas mossiea Rouher.
NOD, dussiez-YOus me rouer.. •
Un second interrogatoire a moins de succès encore.
Possédez-yous des complices?
Dit Tministre avec douceur.
L'aut' lui répond : Et ta sœur?
(Lugubrement) Sans respect pour la justice ..
On applaudit avec fureur.
Vers minuit, Nanette &tiguée d'avoir dansé, partit à pied avec le Grand Pierre, pour aller, selon la coutume, passer sa nuit de noces à Bourgeônniôre. Le sentier le plus
go LBS PAS DB CHANGB
direct, à travers champs» longeait les raines du château.
Au moment où les mariés passaient devant la tour délabrée, au bruit d'un baiser, une masse noire dégringola le long des murailles et des lierres et s'avança vers eux en grognant. Le Grand Pierre se mit sur la défensive. Mais Nanette avait reconnu Toinon.
— C'est le Vrat, dit-eUe.
Et mécontente d'avoir été surprise, elle gourmanda Fidiot, aigrement.
— Va te coucher, ajouta-t-elle.
Auprès du pauvre être, Noiraud
découvrant ses crocs blancs grondait contre le mari de Nanette sans écouter les paroles apaisantes de la jeune femme.
Les mariés se remirent en marche.
Quand ils furent passés, Toinon regagna lentement son bouge, caressant machinalement la tête de Noiraud qui lui léchait les mains.
Toinon ressentait un désespoir immense^affreux.Puisquela Nanette ne pouvait pas être sa femme, puisqu'il ne restait plus rien des paroles d'autrefois, à quoi bon continuer de vivre ? Non-seulement elle ne Faimait plus, mais elle partait avec un autre, et elle lui avait dit de dures choses. Elle était méchante, maintenant, si méchante, que le bon Noiraud, grondait contre elle. Se coucher ? Maintenant il ne pouvait plus dormir. Tout son bonheur était perdu. Décidément autant valait se^ tuer. La femme de Jacques Blan-
LBS PAS DB CHANCB
chet disait souvent qu'après, on se retrouvait là haut.LaNanétte serait peut-être soq épousée, alors.
De grosses larmes roulaient sur le visage ridiculement contracté de Toinon.
Tout à coup, il se leva, enfermant Noiraud après Tavoir embrassé sur son museau fidèle. Un à un, il fit sortir les gorets des oubliettes voisines, les caressant doucement, répondant à leurs cris ahuris par de petits grognements qui les rassuraient. Il les mit tous en liberté jusqu'à la vieille truie et ses huit petits cochons roses qui se sauvèrent la queue en trompette, ouvrant leurs yeux éveillés.
Toinon monta sur la grande tour et 8*accroupit silencieusement,, re-
LBS PAS BB GHANCB
gardant pendant quelques minutes la métairie blanche noyée dans le clair de lune» puis les porcs qui se dispersaient tachant la prairie des masses noires de leurs corps. De là, le Vrat voyait tout ce qui avait fait sa vie et peut-être avait-il . ce mo^ ment de lucidité plus grande qui précède la mort imminente ?
Bientôt le pauvre Toinon le Vrat descendit, prit une pierre au bas de la tour et mardia d un pas ferme vers le ruisseau qui murmure à cent pas de là. Il chercha un trou un peu profond et, debout sur le bord, il se laissa tomber en frappant fortement la pierre des deux mains, contre sa tempe...
Depuis deux jours et deux nuits
i Il I ■ I ■ I 1 • ■*
durait la noce au domaine de Blancfossé, et rinterminable procession entre le bal et les salles à manger. Les musiciens, maintenant, se relayaient. Pluiûeurs convives n'avaient pas quitté la table d*ane semelle, dormant dessus lorsqu'ils étaient fatigués.
Les jeunes, quand ils voulaient se reposer un instant, sur le matin, grimpaient aux échelles, et, garçons et filles se couchaient pêle-mêle sur le foin aux senteurs capiteuses, au risque de passer au travers des grosses branches servant de poutres et de tomber sur la tête des vaches qui broyaient au-dessous, monotonement leur nourriture. Parfois leff danseurs entendaient là haut, au fenil, de petits cris suivis de ^To^ rires.
La mère PaTite n'avait pas quitté ses fourneaux, envoyant toujours de nouveaux plats, de temps à autre.
Au commencement du troisième jour, les gens ne pouvaient plus se tenir sur leurs jambes et il ne restait plus de victuailles. Tout était mangé. Tout était bû.
C'avait été une belle noce.
Le moment était venu d*organi* ser le branle de la cuisinière.
Tous les invités hommes et femmes, vieux et jeunes, se réunirent dans la cour et se prirent par la main, de manière à former une chaîne.
Dominique, le garçon d'honneur, robuste gaillard* partit en tête, tenant solidement par le poignet la mère Pavite qui portait pendu çlerrière le dos, un grand torchon
très sale. Tout la noce suivait mé* langée au hasard.
On se mit en branle, les trois musiciens jouant sur les côtés ; le garçon d'honneur, suivant ses inspirations, courait au hasard à travers les champs et les prés, sautant tes haies et les fossés, franchissant des trous d*eau où toute la noce était obligée de le suivre.
Cette longue bande désordonnée avait Tair d*un sabbat infernal, ou d'une réjouissance de fous. Les femmes, entraînées, mouillées, déchirées, poussaient des cris. Les gars, contents, couraient aussi vite qu'ils pouvaient. Pour le coup, les Anglais ne riaient plus, ne sachant pas où s'arrêterait cette course échevelée. On dévalait des côtes
rapides, on montait, on allait au triple galop. Par instants des gens tombaient. On les relevait et on continnait. Un moment la môre Payite» lancée à toute vitesse sur un talus de fossé du château, fut lâchée par ses deux voisins et dégringola comme une boule jusqu'au fond.
Le serpent humain se déroulait vers le ruisseau. C'était une malice du garçon d'honneur qui voulait faire patauger les femmes. Déjà on Tavait traversé deux fois. Tout à coup, Dominique, prêt à sauter, aperçut dans l'eau une masse noire, n voulut s'aitêter. Mais il n'était plus temps. La poussée le portait et, son élan n'étant pas pris, il tomba à plat ventre, entraînant les suivants dans sa chute.
gg LBS PAS DB CHANCB
Toute la noce riait.
Lorsque Dominique parvint enfin à se dégager, il était blême et montrait du doigt un cadavre à demi plongé sous Teau. Un cercle épouvanté se forina autour du trou. On retira le corps. C'était Toinon le Vrat. Chacun fit ses observations :
— Ça ne m'étonne pas, dit la Nanette... Nous Favons rencontré hier soir... Il était soûl...
-— Il se sera noyé en voulant boire, ajouta Pitalier le joueur de musette, qui avait de Texpérience.
Tout le monde reconnut qu'il avait raison.