‹ Les pas de chance: eau forte de BruninChapitre 7 sur 8 · livre auquel il cottiprit quelque chose : le plan cadastral · texte numérisé non relu

livre auquel il cottiprit quelque chose : le plan cadastral

Il remonta. Là vigne aussi, îs'épanouissait sous la chaleur. Les feuilles tristement pendantes la veille, se relevaient et sur leurs membranes délicates, la boue desséchée tombait en poussière. Les sarments, mal liés s échappaient et rampaient follement de tous côtés.

— Il faudra que je relève ça et que je recouvre les pieds murmura Catherin.

En grimpant, il donna à droite et à gauche quelques coups de pioche avec sollicitude. Là haut, il s'assit sur un rocher, sous les naissants feuillages d'un fayard. De ce sommet, il voyait tout : les avoines délicates, d-un vert plus sombre, les

pomiùes de terre, en touffes noirâtres piquées de petites fleurs blanches et jaunes, les allées étroites, régulières et soignées comme celles d'un jardin. Son bien s'étalait devant lui dans la joie du soleil fécondant. Même, dans l'éloignement, il apercevait le cliàlet au bout du village, baigné parla grande clarté du matin.

Maintenant, il ne songeait plus à la récolte. Une idée intense de pos* session, une jouissance intime Tenvahissaient et il se répétait que cela, la vigne, les pommes de terre, le châlet, était à lui. Il se rappelait tout le travail qu'il avait accumulé pour en arriver là, ses découragements, ses luttes entêtées pendant les heures dérobées au service dç

M. Birôux, lorsque le Borne grossi faisait ses ravages. Puis il pensait aux jours terribles où les blés affaiblis versaient sous les souffles de rouragan,où les gelées. noircissaient les pointes tendres des vignes. Il se prenait d*une acUniration pour ses gros bras, ses reins robustes, qui avaient accompli tant de choses et créé la verdure à la place des pierres séculairement arides. Et aussi il aimait cette bonne terre qui reconnaissait si bien les soins en décuplant les semences qu'on lui confiait.

Il la regardait avec tendresse. Il Faurait embrassée.

Quelle affection il avait pour ce champ, tout de même ! Il Taimait plus que sa femme, plus que ses en*

fantsi, plus que tout, plus que luimême. C'était vrai. La Bâloise à son labeur de brute, s*abètissait encore, et c'est avec une soumission douce, presque machinale, qu elle servait d'instrument à la passion sauvage du paysan. A ses côtés elle travaillait au champ, après ses journées^; cgmme lui, elle jeûnait et elle marchait presque nue pour économiser, toujours sans dire autre chose que son éternel :

— Ouè, ouè, seulamin. f Et pourtant ses deux enfants qu'elle chérissait avec des allures de louve étaient partis . Catherin s'en débarrassa. Us lui coûtaient déjà trop. Bien sûr sans eux, il aurait eu une vache depuis longtemps... Le garçon entra, par la protection de

M. le Curé, au séminaire de Moulot, la fille servait chez le fils Biroux, ^ Paris. Parfois rhomme éprouvait un peu de tristesse en pensant à eux. Mais la terre le consolait. Hein, fallait-il qu'il Taimât cette coquine»

pour lui sacrifier ses petits ?

De la verdure humide de rosée, une buéelégère s'élevait et Catherin la suivait des yeux avec attendrissement . C'était l'arôme même du sol fécondé... Tout à coup, il aperçut dans le sentier conduisant aux Frasses,le vieux Pèlevent, le crétin qui, balançant son goitre, regardait le blé curieusement. Cela mit Catherin en colère. Il lui cria avec indignation :

— Qu'est-ce que tu regardes-

là? Vas-tu te sauver, mauvaise gale?

Le crétin y levant les yeux, ricana bêtement et marmotta des mots incompréhensibles.

Catherin passa deux heures à réparer la toiture du chalet, endommagée par les tourmentes. Sous les ' ra&les,deux grosses pierres avaient roulé et les tavaillons de sapin, disjoints, emportés comme des fétus de paille, gisaient dans la cour.

Quand Touverture fut bouchée, il prit sa cognée, afin d'aller au bois.

C'était un mardi. Par cette belle journée, toutes les portes étaient ouvertes. Terrier Dodore, le proprié-

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taire de r « hôtel », la haute maison

en pierre qui fait face à celle de

, M. Biroux, fumait une pipe sur le

pas de sa porte. Catherin le salua.

— Fameux temps pour la yigne, criaDodore.

Plus loin, Catherin croisa le garde^champêtre, le vieux Gounot, qui passait avec Terrier Jean - Marie d'Entre-Epinettes. Celui-ci étant un peu son parent, ils échangèrent un bonjour.

.— Adieu, Jean-Marie.

— Adieu, Catherin.

Le père Gounot dit le Francilien, jeta sur la cognée un coup d'œil goguenard et dit en claquant sa langue :

— Fais attention Catherin, ne va pas dans les communaux,tu te ferais

pincer Je t'ai prévenu deux

fois Ga serait comme aux Lé-

zardoux.

Catherin baissa sournoisement les yeux.

- Oh! il n ya pas de danger,M6nsieur fiounot; les procès, ça ne fait pas les affaires.

— Enfin, tu es prévenu.

En s'él oignant, Catherin murmura :

— Sacré Francillon !

n se sentait inquiet. Justement, il voulait couper du bois dans les communaux des Anes, mais, ce vieux rusé était bien capable de le pincer, comme il disait.^ Une fois déjà,à propos de rocs enlevés aux Lézardoux, au dessus du champ, Gounot lui ayant dressé procès- verbal, il avait

dû payer une amende. Pendant de longs mois, cet argent-là lui était resté sur le cœur... Comme si ces communaux ne devraient pas être à tout le monde ! . . . Pour quelques malheureux morceaux de bois, la commune ne serait pas plus pauvre...

Et puis, d'ailleurs, où prendre des pieux pour les vignes ?... Tout de même,, ce Francillon était homme à le mettre dans l'embarras. S'il allait lui dresser procès-verbal ?... la récidive, ce serait sérieux. Et il ne plaisantait pas avec la consigne, le vieux.

Il serait peut-être plus prudent de ne pas aller aux Anes, ce jour-là.

Ah ! bah, au contraire, Gounot n'avait plus de soupçons, maintenant, tout de suiteaprès l'avoir rencontré.

Ça pressait, d'ailleurs. Là-haut, la

vigne traînant à terre, pourrissait et le clayonnage cédait^ rongé par l'eau. Des Anes aux Lézardoux, il n'y avait pas loin ; en allant porter le bois immédiatement après l'avoir coupé, c'était sans danger. Une fois dans le champ personne ne pouvait réclamer.

Il regarda derrière lui. Là bas, sur la route, le garde-champêtre s'éloignait avec Terrier Jean-Marie, dans la direction de Moulot. Cela le décida tout à fait. Il enfila le sentier des Anes, grimpant rapidement par dessus les racines, coupant les zigzags et bientôt il arriva au dessous des grands sapins, en face du taillis d'épicéas et de genévriers. Il trouverait là son affaire pour les pieux, et un peu plus loin^ il couperait les

branches flexibles des chênes nains, destinées au barrage.

En sautant le fossé, Catherin faillit tomber sur un corps vautré par .terre. Une frayeur iuiYolontaire le fit tressaillir et se Qbangea en irritation, quand il reconnut Pèlevent, le goitreux. Il lui cria des injures et fit mine de le battre, pour qu il se sauvât. L'autre avec son rire machinal de crétin le regardait fixement sans bouger, ânonnant sa demande habituielle :

, — Un sou... un sou... un sou...

hou... hou... hou««>

Catherin s'enfonça dans le taillis.

Il posa 3a veste et, saisissant sa co^ gnée, se mit à l'œuvre, rudement.

Sous ses coups vigoureux, les branches s'abattaient etdana la solitude,

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les échos résonnaient pareils à des plaintes adoucies. Auprès de lui, le tas de pieux grossissait.

Un grognement subit le fit tres^ saillir. C'était encore Pôlevent qui, s*étant approché, le regardait. Le paysan, agacé, prit une branche feuillue pour cingler les reins du crétin et le faire déguerpir. Mais en se retournant tout à coup, il vit le père Gounot qui, les bras croisés»

souriait.

— Vous n'avez pas voulu m'écouter, Catherin, tant pis pour vous...

Vous n'êtes pas encore assez malin pour me mettre dedans... Ça vous coûtera cher, cette fois. Vous les arrangez bien les bois de la commune !

Le paysan surpris, demeurait im*

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moMIe, appuyé sur sa cognée. Auprès des tempes, ses veines s'étaient gonflées. Mais à cette phrase : Ç!a vous coûtera cher, il devint pâle et se mit à supplier le garde, à mots entrecoupés. C'était pour sa vigne»

que la pluie pourrissait. Il aurait bien demandé la permission, en payant^ mais ça pressait. Il s'était donné tant de mal. . . On ne voudrait pas le mettre dans la peine. Vrai il ne recommencerait pas. D'abord il laisserait les pieux.

. — J'y compte bien, dit Gounot.

: Catherin s'aperçut que le garde, $ans l'écouter, pvenait son calepin.

U lui sembla voir écrire l'atrèt de mort du ^hamp. Il supplia.

Il était pauvre; Un procès le ruinerait. Ce serait -son malheur. Q'est

ce que ca lui faisait de ne rien dire.

Il payerait une bouteille de vin.....

il donnerait même cent sous.

Il devenait très humble, très lâche. Mais tranquillement le père Gounot' secouait la tête :

— Fallait m'écouter.

Alors un éclair de rage fit étinceler les yeux de Catherin. Il cria brutalement.

— Vrai, vous feriez mieux de vous taire.

Le garde haussait les épaules. 11 serra furieusement le manche de sa cognée ; sa voix devint menaçante :

— Ah! tu veux me faire du tort!

Il s'avançait, hors de lui. Le

goitreux, épouvanté, se mit à pousser de petits cris itiarticulés. Cela l'arrêta. Le vieux père Gounot,

sans seulement toucher à son bâton, qu'il tenait sous le bras, dit :

— Ça ne ferait qu'a^raver ton cas, mon garçon !

Et il s'assit^ pendant que l'autre remettait sa yeste. Catherin dun geste farouche, jeta la hache sur son épaule et sortit du bois en montrant le poing au garde-ch^unpêtre et criant :

— Tu ne remporteras pas en Pa^ radis !

Le vieux Gbunot habitait nue cabane qu'il avait construite dans les temps, auprès de la goi^e du Borne . Elle était adossée au rocher et l'ameublement dépassait en simplicité les plus rustiques ch&lets des plateaux : il se composait d'une table et de deux chaises, uniquement. Le garde couchait dans une encoignure, sur une paillasse rem^ plie de fougères, entre deux draps qu'il lavait lui-même. C'était, à son

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dire, un simple campement, pour la durée de la campagne. Une propreté méticnleuse justifiait cette comparaison de vieux soldat et aussi le fiisil soigneusement huilé qui, enreloppé d'une toile rerdâtre barrait Fàtre, accroché à deux cornes de chamois. Le père Gounot n'était pas de la contrée. H était venu de l'Allier, autrefois, avec l'ancien maire de Sàint-Possoz, un riche propriétaire qui voulait organiser une chasse dans la montagne. Cette idée ne tarda pas à être abandonnée, mais la garde demeura à la fois au service particulier du maire et au service delà commune. Depuis vingt années, il remplissait ces fonctions modestes avec une probité scrupuieuse,^ttendaQt 4iue ses économies

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et la rente qu*on lui constituait lui permissent de retourner dans leisi plaines du centre, loin deoes satanés « pains de sucre •>. C'était» autant sbn hoireur connue des montagne^ que son origine qui le faisaient surnommer le Pranoillan parles paysans. On le détesta d*ahord ponr ces communs défauts des Français, la blague et la légèreté, mais à la longue, on s*accoutuma à ses plai* sauteries inoffensives et son Iionnô'* teté lui attira Téstime générale.

Pourtant le père Gounot ne s'était lié intimement avec aucun autre habitant de St-Possoz que le sacristain Marcoz, dit Marc la PassenqUle. Celui-là aussi, quoique né à Rumilly, en Savoie, était considéré comme un étranger par îés monta-

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gnardsqui, desiècle en siècle, semar rient entre eux, formant une famille étroite avec des alliances de 90ms, des complications d'épithètes sans lesquelles on né pourrait distinguer les individus. Ce particularisme, cet esprit de clocher , dérivé du grand amour de la terre natale est si exclusif qu il met des divisions haineuses, des rivalités entre les chàletç des hameaux les plus proches. Leur commune situation d*étrang^rs était la cause première de TaSection qui unissait Gounot et Marc la Passe-* naille. Puis, Marc avait connu à Rumilly un dragonj qui venait de TAUier. Cette coïncidence les surprenait et les charmait. Souvent ils s -entretenaient de ce .dragon. S^ns s*écouter une minute, ils se raçon-

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talent des histoires de leur payi^. Le garde célébrait les chasses prineidres des plaines, les immenses champs de blé cultivés à la vapeur»

les forts bestiaux des races bourbonnaise et nivernaise. La Passe* naille branlant sa vieille tète maigre recouverte d'un bonnet de soie noire, disait les beautés des gorges et de la Vallée du Fier. Ils finissaient toujours par se disputer. Grounot appelait Tépicier sacristain, puceverrat, vieille passenaille,cul-bénit ; l'autre blême de fureur, criait :

-^ Rouge, débauché, communardi bandit, gueux de Francilien.

Kt ils s'aimaient.

Ce matin-là, le vieux Oounot était de très belle humeur. La veille le

maire Tavait autorisé à partir à la fin du mois. Le soleil en avance sur Tété, chauffait la route, mettait une tiédeur dans F&preté des gorges et là-haut,, vers les crêtes, les chênes verdissaient auprès des sapins noirs et moroses. Une bonne odeur sortait de la terre en enfantement.

Sur la place du marché, malgré rheure matinale, les montagnards nombreux gesticulaient. Les marchandes» alignées le long de Téglise, vendaient aux paysannes descendues des plateaux, la tête couverte de rubans multicolores, du beurre, des œufs, des fromages, de rares et pauvres légumes, des objets de ménage en sapin. Près de la fontaine, les hommes en blouse courte rayée de coutures blanches, causaient.

Mais c'était chez Terrier Dodore que régnait la plus grande animation : dans tous les coins, sur les marbres de la salle de billard, autour des tables en noyer noirci des autres pièces, les montagnards vidaient des pots de vin et fumaient, rompant seulement le silence pour prononcer par instants des paroles sentencieuses. Près d'une encoignure, une bande de terrassiers piémontais, de passage, joiiait aux cartes. Ils faisaient tache avec leurs grands chapeaux mous, leur figure sombre et leurs bottes serrant le pantalon qui leur donnaient lair do brigands calabrais.

Devant le porche de l'église, Gkïunot rencontra M. Biroux qui causait avec Marc la Passenaille.

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L'ancien domestique humait le soleil d un air de rentier satisfait et le Kumillien debout, un trousseau de clefs dans une main et des œufs dans Tautre, Técoutait avec respect.

. — Vous avez encore fait condamuer ce pauvre Catherin, dit M. Biroux.

— C'est-à-dire que je lui ai dressé procès-verbal le mois passé... Il est incorrigible... Vous qui avez de l'influence sur lui, vous devriez le sermonner.

— Oui, murmura M.Biroux flatté, j'ai de Tinfluence.

Marcoz interrompit.

— Vous feriez tout de même bien de vous méfier, Gounot... Il a dit qull vous assommerait. C*est un mauvais gars, un sans-le-sou. On

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ne sait pas tant eeulement qui est son père.

— Bah! reprit le garde, on en dit toujours plus qu'il n'y en a. D'ailleurs si Catherin pense à un mauvais coup, il fera bien de se dépêcher...

— Ah ! oui, dit M. Biroux, vous retournez au pays, à ce qu'on m*a conté.

— Oui, M. Biroux, à la fin du mois je prends ma retraite.

— Et sait-on qui vous remplacera ?

— Pas encore, . .

Juste à ce moment, passait Terrier Rippoz Catherin, le marchand de fromages. Après avoir salué, il dit en montrant le café.

— Tou. qu'on va h&tre onnabotoUiè?

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II parlait toujours patois, exagérant même Taccent, pour se &ire «« b ienvenir ^ des paysans. M. Biroux refusa d'abord, puis, dédant aux sollicitations, d*un air digne il-accepta.

Ils entrèrent chez Dodore et s'assirent sous les boules de couleur qui servent à marquer les carambolages. Des poignées de main, des adieu! partis des autres tables accueillirent ces notabilités. On causa.

La nouvelle s'était répandue que Grounot quittait Saint-Pozzoz. On le questionna.

— Pas trop tôt que je lâche les pains de sucre, répétait le vieux en riant. Je vais donc pouvoir marcher droit, a)mme un chrétien.

On se récria. Puis, après un silence, on parla des récoltes. Ter-

m LES PAS DE CHANGE

rier Rippoz Catherin, qui voyageait dans la montagne pour acheter ses fromages, rapportait les nouvelles de tous les villages : du côté de Tanninges, les brouillards glacés avaient tout grillé. Les pommes de terre poussaient bien dans le Chablais et les blés dans le Faucigny.

Mais le bruit courait que les vignes d'Ayse étaient perdues.

Autour de la table, un cercle se formait . Les paysans, appuyés sur le dos de leurs chaises, fumantleurs pipes , écoutaient attentivement.

M. Biroux déplia un grand journal de Paris qu'il lut avec difficulté, épelant certains mots. Les nouvelles politiques n'intéressaient guère. On ne comprenait pas, malgré ses commentaires. Il passa aux pronostics

relatifs aux récoltes, généralement défayorables.Les fourrages s*annonçaient mal.

— Nous avons tout de môme de la chance dans le pays, dit Terrier Dodore.

Oui, ils avaient de la chance.

C'est ce qu'ils pensaient tous, les montagnards du mont Fleury, du Danay, des Aravis, du petit Bornand, de la Clusaz, les Agnellet, d'Entremont, le Cavagnoux de St- Jean de Sixt, les Rippoz de Thônes, les Terrie)' de Saint-Possoz, les Ruffler de la vallée du Reposoir. Ils songeaient à leurs foins, poussant dru après les pluies, à leurs blés échap* pés aux ouragans. Et leurs yeux luisaient de contentement. Ils se disaient que la mauvaise année fe-

m jlbsapas de chance

rait peut-être augmenter les grains de quelques sovis et ils calculaient par avance leur bénéfice avec un plaisir inquiet^ car la moindre tempête pouvait en quelques heures détruire toutes leurs espérances.

Les cours des produits, aux Halles les étonnaient. Dieu bon ! slls avaient chance de vendre ce prix là !

Autour du lourd billard à blouses, épave des villes, quatre grands gaillards endimanjcdiés tournaient, donnaient gauchement des coups de queue qui lançaient les billes avec un bruit de fêlure sur le tapis troué et par derrière les buveurs, sans cesser de parler, baissaient la tête, s'aplatissaient le nez dans leur verre pour éviter les chocs.

On parla du nouveau chemin dts

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fer de Moulot à Genève. Les terrassiers piémontais qui trayaillaient au tunnel venaient de se mettre en grève. Terrier Rippoz Catherin dit qu'on avait dû envoyer la troupe pour les contenir. Ils arrêtaient les gens sur la route. M. Biroux put donner des détails plus précis : Il les tenait de souree certaine, de son ami le conducteur des Ponts et Chaussées, ainsi! Ces Piémontais mènent une existence de brute, au fond des puits, dans la boue jusqu'aux genoux, vivant de pain et de polenta. Les entrepreneurs rattrappeut les maigres salaires en leur vendant du mauvais vin et de Teau-devieparrintermédiairedes cantines...

Grounot regarda Theure et se leva '

— Eh bien, vous partez?

— Oui j'ai affaire devers les Frasses,

Ilremit son carnier sur sonépacule, donna quelques poignées de main et sortit.

Le sentier que suivait le garde passait auprès du champ de Catherin aux Lézardoux. A ce moment, le paysan, debout dans le lit du torrent, travaillait à réparer le barrage. Gounot laperQut, mais il passa son chemin sans rien dire. Ce sentier des Frasses, avait le plus merveilleux tracé qu'on put voir. Capricieux, tordu, tapissé de mousses ou dallé ,ie rocs, tantôt il se glissait étréci avec des airs de défilé, tantôt il bordait à pic les coupures. Sou-

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vent enfin il béait par échappées sur les prairies dévalant en pente.

Le vieux Gounot, sous l'empire d'une certaine exaltation causée par le vin blanc, rêvait à son départ prochain, aux choses du pays natal. Mille détails du temps lointain se dessinaient nettement dans son esprit, amenant de délicieuses interrogations. Reverrait-il la grande Louise, qui tenait le café autrefois ?

Les pierres du pont délabré où il galopinait jadis seraient-elles toutes tombées? Savoir si le père Guergui ^ barrait les rues »» encore avec son petit âne blanc et sa voiture entoilée ? Une émotion Tenvahissnit à la pensée de revoir les fermes de la plaine et le ruisseau

lis LES PAS DE CHÂN(»

bordé d*aulnes où il péchait des écrevisses.

Le chemin longeait une vallée creusée depuis des siècles par le petit torrent du Miron. Il y avait là sous les feuillages, une tiédeur fraichie par le susuirement des eaux.

Dans les interstices des rochers, des fleurettes poussaient et plus haut, s'épanouissaient les touffes sombres des rhododendrons. A mesure que le garde montait, les bruits devenaient plus rares. Les mugissements des vaches, dans le bas, arrivaient en ondes affaiblies. Par instants des écureuils roux gagnaient en quelques bonds effrayés la cime des sapins. Puis le calme se rétablissait.

Alors, Gounod regretta tout de

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môme la montagne. Cette solitude paisible lui mettait à Tâmeun vague regret. Depuis vingt cinq ans, il se promenait dans ces bois. Les habitants, les rochers, il eut facilement quitté tout cela, mais la forte sen- ( teur des arbres résineux avait pour lui un charme. On se fait comme ga des idées, on veut partir, on ne songe qu'à cela et puis, au dernier moment, on s^aperçoit qu'on tient aux choses plus qu'on ne croyait.

Il arriva au centre d'une éclaircie où coulait le Miron sur une douce plate -forme moussue. Là régnait le calme absolu. Pas un bruit pas urC mouvement. Les feuilles étaient immobiles sous le soleil ; l'eau aplatie en petite nappe sem-

m LES PAS DE CHANGE

blait sommeiller. Pas un insecte ne bruissait.

L'idée vint au garde de déjeuner là. Il s'assit sur le bord de l'eau et tira de son carnier du pain et du fromage. Puis, lentement, il se mit à manger. Est-ce qu'il y avait là bas dans l'Allier, des endroits aussi paisibles que ce coin de montagne ?

Qui sait s'il ne regretterait point son départ ? Quelle paix profonde ! Un be'c croisé vint chanter joyeusement sur un sapin. Gela tira le garde de sa rêverie. Il avait achevé son repas. Le soleil lui donnait d aplomb sur la tête, et la fraîcheur de la mousse le tentait. Il s'endormit.

Tout à coup, une violente douleur à la tête l'éveilla. H voulut se lever;

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mais à peine entrevit-il comme une ombre, un grand chapeau mou couvrant une face terrible. Un second coup rabattit. L'assassin frappa plusieurs fois encore. Il traîna le corps plus loin et fouHla les poches, puis il s'enfuit sous bois.

Près du rocher grillé de chaleur, le cadavre du pauvre vieux Francillon semblait dormir dans la gaité du soleil. Le calme un instant troublé se rétablissait et les eaux cristallines du Miron dispersaient les gouttelettes rouges échappées des mains de l'assassin. Sur une branche élevée le bec croisé était revenu. Il regarda un moment avec attention, lissant ses plumes, puis comme effrayé, il poussa deux ou trois petits cris et s'envola à tire d'aile.

Pour les montagnards de la vallée du Borne comme pour les bourgeois de Moulot, les choses paraissaient très claires : c'était le fils de la gueuse. Terrier Catherin le sauvage, rhomme de l'idiote, qui avait fait le coup. Les témoignages abondaient : dès que le cadavre fut découvert après quelques jours d'inquiétudes et de recherches, la voix publique se prononça et elle accusa Catherin. La précaution prise par l'assassin, de porter le cadavre au

pied des rochers pour faire croire à une chute accidentelle, n'abusait personne.

Le paysan fut arrêté. Des charges nomJbreuses Taccablaient. Le dernier procès-verbal de Gounot avait été dressé contre lui et il ne se gênait pas pour dire que sll rencontrait le garde dans la forêt, il lui casserait la tête d un coup de hache.

Dabord,Gatherinne comprit pas.

Il avoua sottement qu'il était sorti le lundi, jour du meurtre, avec sa hache, prétendant toutefois n'avoir pas quitté son champ de la journée.

Un véritable plan de défense d'imbécile, disait le juge d'instruction.

La Bâloise, par une rouerie idiote, compromit encore Catherin: elle

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affirma qu*elle était restée le landi avec son homme — assertion que M. Biroux démentitsolennellement.

Finalement, on mit les menottes au paysan et deux gendarmes le conduisirent à Moulot, dans une charrette.

A la prison, Catherin demeura anéanti, et le visage entre ses mains.

Il ne cherchait pas à se défendre. Il n'avait pas grande inquiétude, pensant que son innocence ressortirait sûrement, mais tout de même les bourrades des gardiens et les interrogatoires de M. Duverdet le terrifiaient. Cet homme-là, avec sa figure en lame de couteau, avait une manière de vous questionner; qui embrouillait les idées, vous fai-

sait douter des choses les plus simples. Et, puis il insistait sur un tas de menus détails dont Catherin ne comprenait pas bien Fimportance, mais où il voyait autant de menaces. Alors, effaré, apeuré par la solitude, cherchant un appui, il se remettait machinalement à faire sa prière, soir et matin.

Une pensée surtout, à certaines heures, le plongeaitdans une anxiété impatiente : en son absence la vigne des Lézardoux devait croître follement, poussant tout en feuilles et en vrilles, aux dépens des fruits.

Peut-être les pluies déchaussaientelles les blés abandonnés. Qui sait si le Bome jadis vaincu ne profiterait pas de son éloignenient pour repren-

ttù LES PAS DB GHANGB

dre bribe par bribe le terrain con-:

quis sur son lit. Tous les matins, Catherin demandait aux gardiens, quel temps il faisait, et quand il pleuvait, la rage de son impuissance lui convulsait le visage et lui serrait les poings. La nuit, lui qui^avait auparavant un lourd sommeil de brute, des cauchemars haletants le secouaient. C'était un rêve, toujours le même, d'une monotonie féroce :

il voyait son blé pourri, les sarments s'enlaçant en lianes improductives, le Borne tenace, narquoisement obstiné, qui rongeait le champ et petit à petit ravalait tout entier.

Alors, il se sentait des haines inassouvies contre ce Francilien, cause de tous ses malheurs. Vraiment,c'était bien fait quon Peut tué, le

LES PAS DB CHANGB fXJ

gueux. Deyant le juge, Catherin avait toutes les peines du monde à ne pas laissertransparaitre sa haine pour le cadavre.

Il n était pas d ailleurs besoin do cela. M. Duverdet ne conservait aucun doute, et les cauchemars de laccusé, observés par un gardien, confirmaient son opinion, simplement. Il demeurait bien sûr d'avoir le criminel sous la main. Pourtant, une petite difficulté, un rien Tirritait.

Ce paysan, ce simple, avec une tranquillité que le juge qualifiait d'astuce diabolique, déjouait tous les traquenards qu il lui tendait aux cours des interrogatoires. Il répondait à tout, sans hésitation et cette

réponse était toujours inyraiseml^lable.

Ce fut pendant quelquestempsune lutte curieuse. M. Duverdet se passionnait, mettait un acharnement d*artiste à confondre Catherin. Il n*en dormait plus et la nuit, avec une fébrilité de joueur combinant des martingales, il préparait mentalement des interrogatoires habiles, des dilemmes puissants qui devaient enserrer Taccusé et Tamener aux aveux. D'ailleurs, cette affaire était importante. Bile pouvait avoir des conséquences sérieuses pour son avancement. Parfois, fugitivement, des doutes lui venaient cependant.

Mais bah ! il avait accumulé trop de preuves contre le paysan. Et puis,sî Terrier n'était pas coupable, tout

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tombait à plat : il ne restait aucun vestige pour reconstituer une autre accusation.

Les dépositions des témoins et des médecins établissaient claire* ment que le crime avait été commis une heure environ après le repas de Gounot, soit le lundi avant midi.

M. Duverdet insistait sur ce point, examinait sous toutes ses faces Yalibi du prévenu. II espérait le faire se couper. Mais Catherin, simplement, affirmait qu'il était demeuré aux Lézar doux, tout le temps.

— Cependant, reprenait le juge, plusieurs témoins ont suivi le, sentier et ils ne vous ont pas vu.

Catherin ne savait pas. Il travaillait en contrebas de la berge, à clayonner. Pourtant doux hommes

ravalent vn, pour sûr : Goanot et Pèlevent le crétin, un mauvais gars qui venait toujours l'espionner.

M. Duvérdet nota précieusement ce renseignement. Il retourna à Saint-Possoz exprès pour interroger Pèlevent. Le goitreux s'exprimait difficilement d'ordinaire, par monosyllabes et la présence d'un étranger lui ôtait tous ses moyens. On manda une vieille femme de la montagne de Lâchât -qui avait la réputation de le faire parler. Le juge d'instruction prenant un air paterne, disait :

— Allons, mon brave, allons.

Pèlevent, ahuri, marmotta seulement :

— Un sou... un sou.. .hou.. .hou...

hou...

Le jnge répéta :

— Avez-vous vu Terrier Catherin à son champ, le matin du jour où Gk)unot a été tué ?

Il ne répondit pas, baissant les yeux sournoisement. Alors, M. Duverdet irrité de ce mutisme Tapostropha rudement. Il fit entrer un gendarme. Cela épouvanta le crétin. Et quand la vieille du Lâchât lui demanda en patois.

— N'est-ce pas que tu n'as pas vu Catherin ce jour là et que tu n'es pas allé aux Lézardoux ?

Il murmura, en roulant de gros yeux blancs efiarés :

— Gnon... gnon... gnon...

Il fut impossible d'en tirer autre chose. Mais la montagnarde affirma

s» LES PAS DE CHANCE

qu'il disait : non et cela fat con* signé au procès verbal. ,

Une nuit, il y eut un orage terrible. De sa cellule, Terrier Ca* therin éveillé , pâle d*angoisse, entendait les grêlons crépiter comme une pluie de balles sur les tuiles des toits. La vigne lui apparaissait hachée menu, criblée sous cette fusillade. L'incertitude lui fit passer des heures atroces. Au matin, il demanda à parler aujuge d'instruction»

A cette entrevue, lui qui avait toujours été très calme, il entra dans une colère terrible. Il dit qu'il était innocent, qu'on le savait bien, mais qu'on s'acharnait contre lui. La jalousie .des gens à cause de sa vigne»

faisait tout. On voulait le dépouiller, le ruiner en perdant àes récoltes et

L£S PAS DE CHANCE 2Sj

même son champ ! Ils n'étaient donc pas des chrétiens, sang du Christ !

Puisqu'on le gardait en prison, il £illait lui laisser voir sa femme, au moins. II lui expliquerait, Ce n'était que juste, n'est-ce pas ?

Le juge autorisa lentrevue, pensant en tirer quelque indice précieux. La Bâloise vint. Quand elle vit son homme en prison, elle se mit à sangloter. Mais le paysan sans s'attendrir, lui demanda d'une voix tremblante d'angoisse contenue, ce qu'il y avait au champ. Elle dit que les blés venaient bellement, mais que les ceps poussaient trop.

lies grêlons n'avaient pas fait grand mal. Quant au clayonnage, elle ne savait pas. Alors, les yeux pleins d'éclairs, il la renvoya sans l'em-

brasser. Il fallait travailler au champ, et vite, parce que d'autreâ averses menaçaient, pour sûr. Elle s'enquit du jour où il sortirait. H ne sut que dire. Il attendait, sourdement irrité, pourtant avec la résignation fataliste des pauvres gens accoutumés à toutes les malechances.

La Bâloise repartit, à pied. Le lendemain, elle n'alla pas chez M. Biroux. Elle se rendit aux Lézardoux. Les prévisions de Catherin se trouvaient justifiées : le clayonnage rongé par le torrent, cédait à la base et un grand coin de terre éboulé s'émiettait au fil de Teau.

Elle se mit à la besogne maladroite* ment travaillant des journées entières, les pieds dans le courant. Des

LB3 PAS DB GHANOB t3&

averses la trempaient jusqu'aux os, elle ne s'en inquiétait pas ; au contraire s épuisait à réparer les dégâts.

Un soir elle grelotta et fut prise de la fièvre. En une semaine le mal remporta* Elle mourut à la peine comme une vaillante bête : une heure avant d'agoniser, elle trimait encore au champ...

L'entrevue de la Bàloise avec son homme n'apprenait rien à M. Duverdet. Il eut la pensée d envoyer le petit François, le garçon de Catherin dans la prison. Au séminaire, on fit la leçon à l'enfant. Il vint, assez effrayé, plus ému par la curiosité que par l'affection. Les autres en rinsultant, souvent lui répétaient que son père était un assassin. Le

paysan ne vit pas la terreur inquiète qui luisait au fond des yeux de son petit, il lui tapota les joues gauchement,luî recommandant « d'être bien sage, n Et ce fut tout. Longtemps, Fanfoué amusa les autres petits paysans du séminaire en leur racontant comment était faite la prison.

L'assurance que la Bàloise prendrait soin de la terre, calmait un peu Catherin. Tranquille de ce côté, il se préoccupait maintenant de son procès, craignant qu'il ne durât trop longtemps. Toutefois Tinstruction avançait. Un jeune et brillant avocat d'assises, désigné d'office pour défendre le paysan venait le voir souvent. L'affaire est grave dit-il tout d'abord. Cela terrorisa Catherin.

Vainement l'avocat voulut le rassu-

rér, nmpression persistait. Il pro* testa de son innocence avec une telle énergie, sans expliquer le meurtre de Gounot autrement, contant seulement ce qu'il savait, que Favocat en fut frappé, malgré son scepticisme professionnel. M^ Brugnon annonça dans les salons dé Môulot que la cause serait curieuse.

Les Modotais auparavant convaincus de la culpabilité de Terrier Catherin, se passionnèrent pour ou contre. Le parquet s*en émut et le procureur qui avait confié le dossier à son substitut, le reprit afin de requérir lui-même. Les dilettantes du chef-lieu s'attendaient à un tournoi d'éloquence remarquable.

Huit joui^ avant de comparaître aux assises, Catherin apprit la mort

de la Bàloise. Il «ut un moment de stupeur douloureuse. Il la regrettait. H pensait que son bien étant désormais sans défense à la face du ciel. Son désespoir prenait une acuité telle que son cerveau se troublait. Par instants il s'abîmait en des rêveries sans but, mornes, intensément abattues. Lia raison lui échappait. Que lui restait-il sur terre, maintenant?

M* Brugnon le réconforta, faisant Imre à ses yeux la perspective de la liberté prochaine. Un moment, Catherin s'accrocha à cet espoir. Mais le mauvais temps persistait. Les averses, les grêles sesuccédaient. Ces angoisses, ces retours d'espérance lui blanchissaient les cheveux et ses reins

LBS PAS DE GHàNCB m

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robustes se voûtaient sous sa tête affaissée.

L*amour de la terre, dont il avait vécu, le tuait peu à peu.

L*acte d'accusation publié par la presse le matin même de Fouverture des assises, relevait les circonstances du meurtre. Il débutait par une série d'éloges à Tadresse des magistrats instructeurs, et prenait ensuite une allure tragique, visant TeSet, peignant la tranquillité première de là vallée de Saint-Possoz, puis les inquiétudes après la disparition de Gounot, les recherches, enfin la découverte du cadavre dont

la position était relevée avec une exactitude photographique :

» Le corps reposait sur une es- » pèce de lit de pierres autour des- « quelles poussaient quelques petits » épicéas ; il gisait sur le dos, adossé « au roc ; entre les jambes, vers les « genoux, passait un genévrier de » i«50 de hauteur. Il avait les mera- • bres inférieur^ étendus, Tavant- » bras fléchi, la main reposant sur <» la poitrine, le bras gauche étendu « le long du corps.. Tépaule gauche n fortement appuyée contre langle « du roc. Les vêtements ne porn talent aucune trace de souillure » ni de déchirure, si ce n'est le pan- « talon, sali au niveau du genou par »» un peu de terre et de gravier.

n Aucune trace de lutte autour ni

ta LES PAS DE GHANCE

n au-dessus. A 12 mètres environ n du cadavre et en aval, le képi du » garde reposait sur son parapluie.

n Au bord du Miron, dans une catf vite submergée, le carnier entroun vert laissait voir un morceau de » pain de la grosseur du poing et » une demi*bouteille brisée. Sur le n plateau, à deux cents mètres de » là, plusieurs troncs d'épicéas n étaient fraîchement coupés. ^

Ces dégâts récents accusaient Terrier Catherin aussi clairement que Topinion publique. N'était-il pas coutumier du fait ? Souvent des témoins l'avaient entendu proférer contre le garde des menaces de mort. Devant Ruffier Fanfoué, le Vardiafé, du Reposoir, notamment il disait que s'il rencontrait Gounot

par les sapins il lui casserait la tète à coups de hache... ^instruction dirigée •« avec un soin et une habi* leté auxquels on ne saurait trop rendre justice •• confirma ces premiers indices. Le matin du crime, on voyait Taccusé se diriger vers les Frasses, porteur d'une hache et d'une scie. Notoirement, Catherin allait dans les communaux couper des passés pour sa vigne, et c'est même dans ces circonstances qu'un procès- verbal avait été dressé quinze jours auparavant. Une cognée, saisie au domicile de l'accusé, portait sur la tèt^ des débris de pierre dont Tanalyse chimique établissait la parfaite similitude avec le rocher entaillé auprès du cadavre, sans doute dans le but de &ire disparaître quel-

944 LBS PAS DE CHANCB

que trace de sang. De plas, les experts reconnaissaient d'autres maculatures sanglantes sur La blouse de Terrier Catherin. Dès lors, la scène du meurtre pouvait facilement se reconstituer. L'accusé, surpris lorsqu'il se préparait à couper frauduleusement du bois dans les communaux, avait tué le garde autant pour se venger qu'afln de prévenir un nouveau procès. Vainement il alléguait un alibi invraisemblable.

Personne ne l'avait vu aux Lézar* doux, pas même le «• sieur ^ Pèlevent sur la &iblesse d'esprit duquel il tablait probablement. Pu^s le nialadroit mensonge de la Bàloise ne s'ajoutait-il pas aux nombreuses preuves recueillies par l'accusation?

A vrai dire, certaines circonstances

LBS PAS DE CHANCB 245

semblaient justifier les prétentions de i^accusé, mais c'étaient là de

pures rencontres auxquelles on ne devait pas attacher d'importance en présence de tant de charges accablantes ^

Tandis que le greffier donnait lecture de Tacte d'accusation, Catherin restait hébété devant Farrangement savant des arguments et la forte logique de cette démonstration. Son cerveau affaibli doutait presque de Tévidence des faits.

Maintenant, il comprenait les paroles de M. Duverdet. Qui donc pouvait être l'assassin, hormis luimême? Toutefois, dans une rage indignée^ il secoua ces hallucinations, prêt à crier : Mais je suis innocent!

Puis il se contint, se cantonna dans

SI

240 LES rAS DE CHANGE

la résolution de dire la vérité, simplement, tout à rheure.

Au fond du prétoire, envahi par les désœuvrés de la ville, et des voyous curieux, planait, intense, une mauvaise odeur de gens malpropres serrés, suant. Ils ouvraient de grands yeux avides, se haussaient sur la pointe des pieds pour mieux voir : à droite, l'accusé tète nue entre deux gendarmes mélancoliques, faisant face au ministère public et aux jurés. Son visage penché, son dos voûté, Tobligeaieiit à ouvrir tout grands ses yeux noirs, enfoncés dans les orbites. Les sourcils grisonnants faits dé longs poils éparpillés, les ridés nombreuses, le menton proéminent lui donnaient un air d entêtement sournois. Sous

leChrist blanc, trois crânes chauves, trois robes, trois toques représen* tant la justice. Sur les bancs réser^ vés aux témoins, la presse locale, des avocats, plusieurs personnes de distinction regardaient, tandis que les jurés, de braves faces de paysans, éreintés par des séances successives, se dandinaient pour ne pas dormir.

Le président interrogea Catherin, Il retournait ses réponses, les comparait aux précédents interrogatoires, cherchait à les mettre en contradiction, laissait paraître la certitude de sa culpabilité. Mais les affirmations fermes du paysan produisaient une forte impression sur lauditoire. Pourtant les jurés lui

jetaient toujours des regards défiants. L'avocat, écoutait attentivement et, après une minute d*attente anxieuse, il approuvait de la tète, haussant les épaules, semblant plein de mépris pour Faccusation. Le président,dépité, multiplia ses questions : plusieurs témoins avaient vu l'accusé se diriger vers les Frasses le matin du crime...

Catherin ne s'en défendait pas. Il allait à son champ auprès duquel passait le sentier des Frasses.Quant au sang trouvé sur sa blouse, ça devait provenir de quelque écorchure.

Il ne savait pas au juste. On lui reprochait aussi d'avoir dit à deux femmes,tandis qu'on cherchait Gounot vers le bois Bercher, que le cadavre se trouverait plus proba-

btement du côté du Miron. Mais il pouvait bien parier ainsi puisque le garde était passé devant lui, le matin.'

Une noté ambiguë du dossier mit M. le président dans une fausse voie. Il demanda brusquement à Catherin pourquoi, lorsque le cadavre avait été rapporté, il ne s'était pas dérangé pour voir comme tout le monde.

— Mais je me trouvais déjà arrêté à ce moment, répliqua le paysan.

Sur leur banc, les avocats souriaient. Le président se pencha vers un des juges et dit d*un ton furieux :

— Comment se fait-il que M. Duverdet ait commis une pareille erreur?

Vinrent les témoins, nombreux, unanimes à accuser Terrier Catherin. Quelques-uns intimidés par la solennité de l'appareil judiciaire, balbutiaient, mêlaient du patois à leurs phrases. D autres, désireux de se faire valoir, ajoutaient à leur déposition primitive tout ce qu'ils avaient entendu raconter depuis le crime. Maintenant tous avaient vu Catherin gravir le sentier des Frasses, tous l'avaient entendu menacer Gounôt. M. Biroux expliqua longuement, en prenant des attitudes dignes devant le jury, qu'il ne savait rien. Mais il avait des présomptions morales. Ainsi, l'accusé était sournois, souvent, il battait son chien, sans raison. Marc la Passenaille fit sensation. Lorsqu'il s'a-

vança vers le tribunal en plissant sa figure maigre, de toute sa personne s(M*tait par avance un entêtement résolu. D'abord, il prêta serment et pour plus de gravité, il ajouta des protestations religieuses à la formule ordinaire. Il jura de- Tant le Christ tout puissant que c'était Catherin, ce damné gueux, qui avait tué son ami. Gounot lui prédisait que ça arriverait à lui, Marc, la veille encore :

— Pour sûr ce Catherin fera un mauvais coup.

Enfin, il en était certain, ça ne pouvait être que lui. Il ne s'arrêtait pas, parlant avec une conviction énergique, une certitude absolue.

Après avoir tout dit sur le crime il cherchait dans la vie de Terrier

VSt LES PAS DB CHANCE

d'autres méfaits, rappelait un paysan de Saint- Jean de Sixt, qui avait disparu dans les temps. Et il se retournait vers Catherin d'un air haineux.

Cela impressionna. Un juré s'éveilla brusquement. Dès lors, le public considéra la cause de Catherin comme perdue. Il ne restait plus pour confondre absolument le coupable, qu-à entendre la déposition de Pôle vent.' On fit entrer le goitreux. Il se traîna peureusement devant le jury en branlant ses membres contournés, loi'gnant obliquement les gendarmes et lançant de tous côtés des regards de singe enfermé. Le président prononça un exorde solennel : le sieur Pèlevent n'avaft rien à craindre, la Justice

LBS PAS DB CHANOB 15a

française le protégeait. Mais oa attendait de lui la vérité, toute la vérité.

Puis l'interrogatoire commença :

— Rappelez bien vos souvenirs.

Le jour où le garde Gounot a été tué, avez-voiis rencontré Terrier Catherin ?

Le crétin baissa la tête, sans mot dire. L*homme chauve répétant sa question il regarda tour à tour les jurés, les huissiers et l'auditoire, comme si ces paroles se fussent adressées à un autre qu*à lui. Alors, le procureur l'interpella d'un ton sévère : une première fois, il avait déposé. Son entêtement pouvait avoir des conséquences graves. . . Le témoin demeurait dans son effarements Tous les yeux étaient fixés sur

lui. L'huissier de service, impatienté, le secoua par le coude.

— Hou... hou .. hou... grogna Pèlev^nt au comble de la terreur.

Des rires éclataient dans le prétoire. Le président, cramoisi, menaça de faire évacuer la. salle.

M* Brugnon prenait fiévreusement des notes.

Ily eut une suspension d audience.

 la reprise, la parole fut donnée au ministère public. Le procureur se montra très énergique, très éloquent : Un à un il développait les arguments de Tacte daccusation, les mettait en relief par des périodes savantes, des interrogations indignées. Il parlait de la victime, du pauvre Gounot, en termes émouvants, dramatiques, réclamant la

LES PAS DE CHANCE tS5

peine capitale pour Tassassin. Ce meurtrier, c'était Terrier Catherin, en pouvait-on douter ? Tout l'attestait, ses procès précédents^ ses menaces, les dires des témoins et des experts, tout j usqu'au maladroit alibi imaginé par la Bâioise. Aucune condamnation criminelle n'avait atteint l'accusé, jusqu'ici. Mais en remontant à sa jeunesse, plusieurs incidents révélaient la brute qui était au fond de cet homme. Un jour, au catéchisme, il avait frappé un de ses camarades avec tant de force que le sang jaillissait...

Dans une péroraison émue, le procureur invoqua, pour faire ressortir l'odieux du forfait, la mémoire de la victime... •» Sa vie a été rude, " modeste, laborieuse, toute consa-

« crée àraccomplissementdudevoir, ^ à Texercice de fonctions ingrates w et périlleuses. Il est tombé comme w un soldat au champ d'honneur. Il " faut que sa mémoire soit vengéei «* que les camarades qui lui sur- *» vivent soient rassurés et protégés.

f* C'est au jury d'accomplir cotte f* œuvre et il n'y faillira pas !...»»

Catherin, épuisé par cette longue séance écoutait, la tâte entre les mains. Ses yeux fatigués de courir du crâne poli des juges au grand Christ blanc, se fermaient et les paroles du réquisitoire arrivaient avec une netteté cruelle à son oreille.

Le raisonnement du procureur lui paraissait très juste et par instants, il avait peine à ne pas se trouver coupable. Ces gens là avaient raison.

Toutes les apparences s unissaient contre lui. Alors, à quoi bon se défendre ? Une tranquillité désespérée lui vint, lui rasséréna le visage. U attendit. Le procureur poursuivait- Plusieurs jurés accablés par la chaleur s'épongeaient le Iront.

Maintenant, le défenseur répliquait d*une voie douce, d'abord, un peu traînante. Il rendait justice à tout le monde, au juge d'instruction pour sa sagacité, au Président pour son impartialité, au procureur même. Néanmoins, il se proposait de démontrer avec une évidence absolue, que son client était victime dune erreur judiciaire, que tout le monde se trompait lourdement. Et de fait, il le démontra par A 4- B* comme un théorème, démo-

SS8 LBS PAS I>E CKANGB

lissant en détail les arguments de Taccusation, rappelant la déposition extorquée^ au crétin Pelèrent, les exagérations des autres témoignage. Il traita le rapport des experts de •« roman bâti après coup ^ réclamant des preuves, des témoins oculaires. On ne peut faire tomber la tête d un homme sur des probabilités.

M Quelle terrible responsabilité n les experts assument parfois d*un i* c(BuV léger dans les affaires crimin nelles! Les experts dans le cas <» présent ont-ils bien compris quelles •« conséquences terribles peut en- <) traîner leur imagination? Tout se -^ borné à ce qu'on a s^elé une ». preuve morale... ^ -< «^ S'il y a eu crime chercher

^ ailleurs! Cherchez parmi les bû- « cherons, les braconniers, les con- •» trebandiers qui hantent la forêt !

^ Cherchez surtout parmi ces ter- ^ rassiers Piémontais qui depuid ^ quelque temps ont fait retentir ^ la contrée du bruit de leurs mé- - faits. La justice ne met pas néces- « sairement de prime abord, la maitf -' sur l'assassin. Que de crimes, dont' w les auteurs restent inconnus où ** impunis... ♦» -

••... L'acquittement s'impose. Le « premier devoir d'un jury ce n'est « pas de protéger les agents de Fau- « torité, si respectables qu'ils soient.- •» C'est de ne trahir ni les intérêts " de la société, ni ceux de l'accusé, •» et pour rester fidèle à son ser- ^ ment, de ne condamner que devant

W) I£S PAS I>B GHANCK

f> une preuve certaine et de ne pas » 8*exposer à frapper des innocents.

n Cet homme a été injustement n soupçonné et déjà sa femme a sucn combé à la douleur. Les en&nts n de Catherin ont appris de bouches n étrangères que leur père était n criminel . Toute une contrée maun dit son nom. Il faut, à ces consén quences d une erreur funeste, une » réparation éclatante qui accroisse M dans tous les cœurs le respect » pour votre équité... «

En finissant, M* Brugnon parla de Lesurques. Ce ressouvenir fit frémir Iqs jurés et quand Tavocat se rassit brusquement après une péroraison émouvante, Tauditoire applaudit.

Terrier Catherin fut acquitté.

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Dès Textrémité de la plaine, la route monte rudement, gagnant le sommet d'an premier plateau, presque fertile. A droite et à gauche, des maisons rustiques sont plantées parmi les bouquets d*arbres et, contre leurs murs grossièrement crépis s'appuient des troncs entiers, des branches équarries, tous les matériaux informer qu'emploie l'activité industrieuse des paysans. Dans ces fermes en miniature, souvent les bourgeois

2tt LES PAS DE CHANGE

de Moulot ont conservé un cellier od ils disposent les fruits qu ils se sont réservés et le vin forcé qu'ils viennent boire en troupe pendant l'hiver, en admirant le point de vue féerique de la ville qui baigne dans le lac ses maisons grises.

Jamais Catherin n'avait pensé que la campagne fut si belle... C'était une vraie joie de se sentir en liberté sur le chemin de Saint-Possoz. . . Au moment de s'engager dans le défîlé, il contemplait une dernière fois la ville et se jurait de n'y plus remettre les pieds. Dans le fond, par dessus deux gros noyers, il apercevait la prison, avec sa toiture poussiéreuse et le haut mur de garde flanqué de tourelles, aux coins. Avait-il passé

des heures terribles là-dedans ! II revoyait brusquement la cellule froide et les geôliers agitant leurs clefs. Son cœur se serra. Puis secouant cette impression, il reprit sa marche et respira largement

Par devant surgit comme une barrière infranchissable la montagne, allongeant à droite ses pentes raides et boisées qui, sur la gauche, paraissent soudées aux flancs abrupts du Parmelan. Mais les deux contreforts sont séparés par un ravin, au fond duquel le Fier se précipite en couvrant d'écume les rochers noirs.

La base du Parmelan fuit en inclinaisons douces, convergeant vers une même cime, les côtes piquées d'arbustes que Téloignement applatit

ainsi qu'une mousse ténue. Tout à coup, une coulée de roc nu, aride, jaillit superbement vers le ciel qu'elle barre de sa crête dentelée.

Sur ce plateau perdu dans les nuées, sont encore des pâturages.

... Souvent déjà, Catherin a parcouru ce chemin, mais jamais auparavant, il ne remarquait ces choses.

Il semble qu'il découvre des pays inconnus. Il a des admirations, des extases, devant les rocs et les verdures. La sensation de sa liberté reconquise lui trouble un peu les idées. Il s'étire les membres, il marche vite, puis lentement, à son gré, il saute parfois sur le gazon. Maintenant, le danger qu'il a couru lui apparaît plus terriblement et le fait frissonner...

La vallée se rétrécit. La route, pour trouver des assises planes contre Farète, est obligée de s'abaisser vers le torrent. Gomme un grand ver blanc elle se tortille, monte, descend, se coule auprès des mollasses, utilisant pour ce tracé étrange les moindres plateformes que les rochers éboulés ont créées dans leur chute. Au fond de la gorge, par les plus beaux jours d*été règne une fraîcheur glaciale. Les habitations ont disparu. Â peine rencontre-t-on au pied du talus quelques usines, des industries primitives qui ont tenté, à Taidede tuyaux en bois, de détourner une faible partie de rincalculable puissance du torrent.

La solitude froide a calmé le pay-

260 LBS PAS DE GHANCS

san. De nouveau, Tidée iSxe Tobsède.

Dans quel état va-t-il trouver son bien. Si le Borne?... Mais non, la Bàloise est défunte huit jours seulement avant les assises et il la con* nait. Elle a dû travailler jusqu'au dernier souffle. Cette pensée Tattendrit. Jamais il ne s*était senti autant d'affection pour la pauvre morte.

Quelle rude créature tout de même. . .

Plus loin, le ravin s'élargit brusquement. Le Fier, au travers de la vallée a marqué son passage par une traînée de pierres qui rend la terre stérile pour des siècles Après avoir franchi le lit du cours d'eau, le chemin se prolonge entre la berge et la falaise du Mont-Teret. Bientôt appa-

LES PAS JXS CHANCB 207

rait la cascade de la Balme^de-Tbuy, un mince filet d'^au qui, partant du sommet, barre le rocher d'un long ruban d'argent et s'éparpille ensuite en une poussière liquide où le soleil fait chatoyer des reflets irisés ..

... Après le dernier village constrifit en maçonnerie, commence rinterminable ascension à flanc de coteau, en rampe légère, continue.

A mesure qu'on s'éloigne parmi les vergers, les chalets deviennent plus rustiques. On traverse les Villards, puis St-Jean-de-Sixt. A chaque in* stant^etableaudesenvirons change :

tantôt les prairies dominât la route ; tantôt elles sont au-dessous et dans la brume, tintent les sonnettes au cou des vaches invisibles. Mais

la route gravit sans relâche le long du mur do granit qui se dresse à gauchoiiAjstérieuxcommereneeinte d*un parc grandiose.

Catherin marche toujours. Maintenant, une inquiétude la pris.Saint- Possoz est loin encore et la nuit tombe. Dans le crépuscule, les crêtes estompées s'effacent... Pourtant il voudrait du sommet de Toirette, apercevoir son bien d*un coup d'œil. . .

Peu à peu les verdures deviennent plus rares et s'entremêlent d'espaces stériles où poussent seulement des broussailles naines. Les vergers font place aux noyers et aux châtaigniers épars qui couvrent les bas-fonds de leurs rameaux. Aa

loin, voilà que les cimes éternellement neigeuses de la Pointe-Percée et des Âravis devraient mettre dans le ciel blanc une tache plus blanche.

Mais le crépuscule les voile. Catherin n'arrivera pas. . . Il ne marche plus^ il court et les arbres défilent avec une rapidité fantastique. Une sorte de rage l'emporte. Rien ne pourrait l'arrêter. Voilà le coude de Toirette.

Il va voir. Quelle émotion !

Tout à coup une secousse Ta fait vaciller. Il ouvre de grands yeux, prêt à crier. Malédiction! Là-bas au-dessus de Saint -Possoz, une fumée épaisse monte dans le ciel. Des flammes éclairent la campagne au loin... C'est un incendie... C'est le chalet qui brûle, il en est sûr... Oh!

les gueux !

C'est fini, maintenant. Catherin se rend très bien compte. En voyant son châlet brûlé, son champ détruit, il a à moitié assommé deux ou trois villageois. On Ta pris, on lui a mis la camisole de force, on Fa enfermé comme fou furieux. De &it, il Ta été plusieurs mois. Mais aujourd'hui il est très calme, il est guéri certainement. Pourtant on ne parle pas de lui rendre la liberté. Il lui faut encore des soins... Des soins! Ils ne savent donc pas qu'il va mourir.

Seulement, il veut revoir le champ, et il mourra là-bas, où furent les choses qu il aimait. Il ne lui sera pas diflScile de se sauver. Après, ils rattraperont son cadavre, , s'ils veulent.:. Cette idée le fait sourire sinistrement.

Evadé de la maison « de santé », Catherin retournait à Saint-Possoz.

Cette fois, c'était Thiver. Un grand linceul blanc couvrait les montagnes et sur la route les flocons tombant incessamment cachaient la trace des pas. Il faisait très froid. Mais le malheureux n*y prenait pas garde. U allait tête nue et les jolies fleurs de neige poudraient ses cheveux gris.

Par instants, ses galoches s'enfonçaient dans des trous. Il glissait,

LBS PAS J>B CHANGE 773

tombait et patiemment reprenait sa course. Dans le bas, le Fier grossi rui^issait. Sur les pentes, les sapins semblaient porter le deuil des verdures et dans les airs de grands corbeaux noirs tournoyaient lentement. *

Catherin ne pensait plus. Il marchait avec une idée fixe, à la mort.

C'est àpeine si dans son esprit tourbillonnait le souvenir confus des choses que son existence avait frôlées, de sa femme et de ses enfants, de la Terre adorée et terrible.

La neige s'arrêtait et, devant, le rideau immaculé fuyait à perte de vue, continué sans transition par le ciel terne. Il semblait au paysan que là Terre productrice qui fut sa

passion, portait le deuil de son existence prête à finir et cela le décidait tout à fait. Les montagnes étaient en harmonie avec Tétat de son âme.

La bonne Terre avait raison il fallait mourir.

Ah ! les verdures du printemps et les souffles tiôdes du sol en gésine auraient amolli son courage, il le sentait bien. Le souvenir seul . des effluves chauds Tattendrissait en lui remettant à Tesprit les bonnes choses : quand naissaient les premières vrilles de la vigne ; quand les blés poussés drus se penchaient sous le poids des épis, pareils à autant de jeunes mères tendres et pâles. Quoi donc ! il allait mourir^ il ne verrait plus cela. Etait -il possible que tant de malheurs Toussent accablé 1 Peu

LBS PAS DE CHANCE t75

de jours auparavant, la folie encore le tenait. Tout cela pouvait être un rêve, un cauchemar féroce. S'il retrouvait la Bâloise sur Tescalier du chalet intact ? Mais Fhiver sévissait qui donc aurait rentré les récoltes?. . .

Non, décidément, tout était bien fini à jamais. Pourtant au fond de son cœur subsistait un espoir, une lueur instinctive, indéracinable...

Pendant des heures il avança...

Hélas, il n'avait point rêvé. A la place du chalet gisait un amas de décombres informe et sur les pierres du toit noirci par la fumée s'enchevêtraient quelques troncs de sapins â demi brûlés...

Cela fixait sa destinée, irrévocablement. Catherin s assit et. long-

rtô LBS PAS DB CHANGE

temps il réfléchit. Sa vie entière lui défilait fious les yeuK, dans un mirage attristant. Peut-être aurait-il mieux fait, après tout, d'aimer moins la terre et de vivre pour sa femme, pour ses enfants.Sans doute, Dieu le punissait. Mais pourtant, quel crime avait-il commis? Non, c'était la fatalité. Il ne croyait à rien, rien...

n alla prendre une corde dans la K^abane où il serrait ses outils autrefois, puis il monta vers les Frasses.

Près des Lézardoux il rencontra M. Boncard,le curé de Saint-Possoz.

L'ecclésiastique revenait au village par le sentier. Il reconnut Catherin et fut épouvanté. Sûrement le fou furieux s'était échappé. Que faire?

LES PAS DE CHANCE t77

A droite et à gauche il n'y avait aucim moyen de Féviter. Le vieillard, mentalement, fit sa prière et songeant qu'il ne faut jamais irriter les insensés, il prit un air bonhomme.

— Adieu Catherin.

L'autre ne répondit pas. Il avançait toujours. Le prêtre se tint sur ses gardes, craignant un mauvais coup. Il répéta :

, — Qu'est-ce que tu fais là, mon bon Catherin?

Le paysan releva la tôte et voyant la frayeur du prêtre, il dit douce^ ment:

— Il ne faut pas avoir peur, monsieur le curé, je ne suis plus fou. Je ne vous ferai pas de mal.

L'air résigné du fou rassura M.

Boncard plus encore que ses pa-

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rôles. Il qiiestioiiQa. Que yenait-il faire par là, tête nue dans la n»ge?

Catherin expliqua tranquillement qu'il allait se pendre.

— Te pendre! cria le curé, redevenu défiant.

Se pendre, oui. Il, en avait assez de Texistence. Il lui semblait bon de finir dans son champ où toute sa vie s'était écoulée. Alors il s'était sauvé de la maison de santé. Voilà.

Le curé tout à fait rassuré, essaya de le réconforter. Il aviait marié Catherin dans les temps, c'est pourquoi il s'intéressait à lui. Il parlait de la miséricorde divine, des épreuves qu'on doit supporter courageusement, de devoir à remplir. Le suicide est une lâcheté. . .

Le paysan essaya de répondre. II ne disait pas non, la résignation, certainement.... Mais il se sentait trop découragé. La vie devenait impossible. Il ne pourrait faire que «du mal. Ne valait-il pas mieux s'anéantir?

Comment! s'anéantir? On ne s'anéantit pas, il y a le Ciel. Dieu ne lui pardonnerait pas. Mais aussi la religion lui réservait des consolations infinies s'il prenait son mal en patience. Et ses enfants? Que de- Viendraient-ils? Ils n'avaient plus de mère déjà. Qui donc veillerait sur eux?

Catherin essaya encore de répliquer. Mais, à chaque coup, les arguments du prêtre le laissaient sans réponse. Il n'était pas de

force. Ne trouvant plus rien à dire, obstiné tout de même, il répétait :

— Non, voyez-vous, j'aime mieux me pendre.

Pour le coup, cet entêtement de brute mit le curé en colère. Il s*acharna à le convaincre, furieux, criant fort, l'appelant hérétique, le menaçant des foudres du ciel, disant que c'était bien fait d'ailleurs, qu'il aimait trop la terre, comme un vrai païen.

L'autre farouche,branlait la tête :

— J'aime mieux me pendre:

Le vieux pasteur, gros et court, se fatiguait à parler debout avec tant de virulence. Il s était assis sur un roc Et Catherin, près du grand fayard, là haut la corde à la maiU)

contemplait son champ saccagé. Un pieu, débris du clayonnage ridait Téau. Un autre se balançait sous la poussée du courant, prêt à partir.

Kàme de Catherin s*en irait avec le pieu...

Ils avaient Tair comme cela, le paysan et Tecclésiastique, de causer de choses indifférentes.

Maintenant, M. Boncard parlait comme au prône s'animant au son de sa propre voix. Et il acquérait une grande éloquence, il trouvait des arguments extraordinaires. Il citait des Pères de TEglise.

Catherin ne répondait plus. Hissé sur Tarbre, il regardait au loin. Là bas, la place du chalet mettait une tache noirâtre. Il n'y avait que cela de changé dans le village, mais

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c'était tout. Par dessus la neige des autres toits, de minces filets de fumée s'élevaient.. . Plus près,la terre du champ, éboulée vers le Borne, ressemblait à une lande inculte, couverte çà et là de ceps mutilés.

Des vingt années de labeur de Catherin, il ne restait plus rien. .

Le prêtre le menaçait des fiammes éternelles. Il allait mourir en état de péché, comme un chien... Par excès de zèle religieux il Tinjuriait :

Fou, égoïste, entêté. Tout à coup il s'arrêta. Catherin, tranquillement attachait la corde. Alors, il le supplia, d une voix émue, reprenant les arguments les plus concluants contre le suicide. . .

Mais, le dernier pieu, oscilla doucement et partit au fil de 1 eau.

Catherin dit au curé, en secouant la tête :

— Tôt ce è de foUerées.

Et, passant la corde autour de son cou, il se pendit.

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