‹ Les pas de chance: eau forte de BruninChapitre 6 sur 8 · I I IÉ«J I II · texte numérisé non relu

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arec un attachement brutal, irraisonné. Souvent, chassés par le besoin, ils s'expatrient et vont dans les villes exercer de pénibles métiers qui leur permettent d amasser une fortune relative. Et, soit enrichis, soit aussi pauvres qu'avant, ils reviennent un jour vers ces sommets dont le souvenir de sauvage séduction leur est demeuré au cœur.

Cette affection pour la contrée nataie est décuplée chez ceux qui possèdent une parcelle, si petite qu'elle soit, du sol ingrat où le défrichement devient une lutte acharnée.

L'amour de la terre, est, dans les montagnes plus qu'ailleurs, une passion étrange, absorbante.

. Au sommet de la vallée du Borne,

la barrière granitique a Tair d*étre fendue sous le choc d'une arme fabuleuse. Par la découpure étroite, à pic, s'engoufite le torrent qui disparait plus loin dans des cavités souterraines pareilles à la perte du Rhône. Un grand lac intérieur existe sous la croûte solide et se prolonge, dit-op, jusqu'aux * cascades de la Balme de Thuy. Les paysans content sur ce gouffre des récits effrayants. Un chemin, sur le bord des eaux, conduit aux pâturages des plateaux élevés. Le long de la route carrossable, des ch&lets sont plantés sans alignement, au hasard, et sur leurs toits de lourdes pierres empêchent les ouragans d'enlever les tavaillons en bois durci. Au milieu de la place du marché do-

mine Téglise paroissiale, dont le clocher de métal resplendit par le^ coups de soleil d'un éclat . bleuâtre, et tout auprès, deux maisons aux murs maçonnés représentent les derniers vestiges de la construction des villes.

C*est le village de Saint-Possos, le dernier qui se trouve sur ce versant. Âù-delà, il n*y a plus de route, seulement des s^itiers qui rampent autour des rocs, et mènent aux terrains cultivés dans les affaissements. La vallée finit aux petits torrents qui alimentent le Borne.

Là commencent les forêts de sapins quasi-vierges où Ton escalade pendant des heures avec toujours devant soi de nouvelles montagnes plus élevées , jusqu'aux neiges

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étemelles que parcourent seulement les chasseurs de faisans et de chamois.

Tout là-bas, derrière les Aravis, le soleil montait et ses premiers rayons arrivaient obliquement sur le village ensommeillé. De petits nuages blancs ascendaient contremont et, pareils à des amas laineux, 8*accrochaient aux pointes aiguës des sapins. Dans les cours, les coqs, dressés sur leurs pattes, chantaient.

Terrier Catherin parut sur le pas de sa porte et, s'étirant les bras, il descendit les quatre marches de

Tescalier de bois. Son premier coup d œil fut pour le ciel. A Texception des brumes humides, deux vapeurs noires seulement fuyaient vers le faite du Danay. La fumée du boulanger, contre Téglise, montait droite dans le ciel bleu. Il fut très satisfait : depuis quelques jours il pleuvait vraiment trop pour les récoltes. Par exemple, Therbe devait pousser ferme là-haut. Mais Terrier Catherin qui n*avait pas de vaches s*en moquait. Ce qui Tinquiétait, prêtait son champ des Lézardoux où lés épis verts, comme énervés par (^tte pluie continuelle^ prenaient des attitudes affaissées, tandis que les gouttelettes frappant la terre avec force, coulant en rigoles, découvraient les racines de la vigne et

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maculaient de boue les feuilles et les ramures.

Catherin, tout joyeux, cria :

— AUons, la Bàloise, dépêchonsnous.

Pendant que la femme préparait la soupe aux oignons et la lèta, le lait caillé, il inspecta les ceps qui grimpaient le long des troncs de sapins croisés pour former lesmurs.

Ceux-là, abrités par le toit,n*ayai6nt pas souffert des averses et ils allongeaient avec force dans tous les sens leurs sarments couverts de vrilles.

Catherin grillait d*envie de partir. D'ailleurs, il se sentait appétit.

Il demanda la soupe. L'idiote lui fit prendre patience :

— Que, ouè, seulamin.

En mtuageant, le paysan jetait sur

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les murs du ch&let un regard souriant. Ce n*était ni beau, ni grand, mais c'était à lui, terrain et construction. II avait conquis ce coin,à la sueur de ses gros bras, en travaillant des années successives.

Il songeait au temps où rien ne lui appartenait, pas même un outil, où fils d'une mendiante, né d'un accouplement de basard, il bûchait pour les autres, gagnant péniblement son pain sec. Quel entêtement et quel courage, tout de même, il lui avait fallu pour en venir là ! Pendant vingt-cinq ans, sans trêve ni répit, il trimait, retournant la terre ingrate, économisant sou par sou, sans se passer une fantaisie, farouche et dur à son corps. Alors, la route blanche n'étant pas encore

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construite, il pouvait acheter ce coin de terre où se dressait maintenant le chalet, entouré d*un jardin grand comme la main. Puis, à ses heures de liberté,il bâtissait la maison,' avec des sapins desséchés et pour la première fois, il couchait sous un toit à \m\ dans une vraie chambre.... Du plus loin qu*il se souvenait, il passait les nuits dans les granges, enfoui l'hiver par les foins, étendu sur la paille pendant Tété... Mais le succès de ses eiBorts, en lui détendant les nerfe, lui faisait commettre une sottise : il se ma^^ riait. Ma foi, ça ne ressemblait pas à une histoire d*amour. La Bâloise était en service pour les gros ouvrages chez M. Biroux, un ancien domestique de bonne maison revenu

an pays et qui avait fait construire la grande :bàtisse en pierre, sur la place. Elle était déjà simple, dans ce temps-Ià,mais elle avait de fortes hanches, la poitrine bombée, àne fraîcheur tentante de fille pubère.

Un soir, dans les foins, surexcité par les senteurs capiteuses des herbes sèches il la prit brutalement.

Trois mois après, la Bâloise enceinte, le dénonçait. Alors autant pour obéir à M. Biroux que par crainte de M. le curé, ils se mariaient.... Dam! il n'avait pas fallu songer à économiser, d'abord. La petite était gênante et la Bâloise,chez M. Biroux, où elle restait une partie du jour, ne gagnait guère que sa nourriture. Pourtant après deux années de faiblesse, Catherin se re-

piit à rœuvre avec une énergie nouvelle, honteux du temps perdu.

L ambition d* <« agrandir son bien »

lui tenait au cœur. Il voulait posséder un champ.

Le paysan se leva. Il jeta sur son épaule une pioche et sortit par la barrière du jardin, tandis que la Bâloise se rendait chez M. Biroux.

Catherin suivait pensivement le bord du torrent, l'esprit toujours tendu vers le même objet.

.... Ce champ, cette terre, il l'avait aujourd'hui. C'était situé à trois,portées de fusil de Saint-Possoz, entre le Borne et le premier gradin de la Tète du Danay, sous les rochers brûlés du soleil qu'on nommait les Lézardoux. Sur la rive du torrent

seulement, le terrain avait autrefois une valeur. Mais Catherin remarquait, entre la coulée des mollasses, un vallon minuscule exposé au plein soleil. La muraille solide reflétait la chaleur et garantissait contre les coups de vents glacés. Dans ce vallon, des graines de froment et une petite vigne, semées par hasard poussaient et les fruits mûrissaient.

A force d*économie,le paysan acheta cette parcelle. Il voulait tenter la plantation d'une vigne. Les voisins se moquaient de lui. Jamais la vigne n*avaitété cultivée dans la montagne.

C'est à peine si par exception, le blé venait à point. Or, par un hasard merveilleux, la tentative de Catherin réussit. Au bord de Teau le froment montait dru et, par der-

riôre, un carré de vigne en pleine vigueur donnait un petit vin blanc aigrelet dans les bonnes années....

Le paysan triompha et ses voisins le jalousèrent surtout quand^ plus tard, à force de soins, il fit encore grimper des ceps contre son chalet.

Au bout du champ, les rochers commençaient, entremêlés d'arbustes nains et de sapins malingres. Le territoire communal partait de cette limite. Pourtant, une portion des rochers appartenait à Catherin et dans les interstices, au milieu de la terre apportée par poignées et retournée, fouillée à outrance, il plantait encore des pommes de terre et de Tavoine. Mais, où le paysan avait remporté un vrai triomphe.

c'était vers le Borne. L'administration Tautorisant à empiéter sur le lit du torrent à la seule condition de construire une digue il s'acharna dans cette besogne de Titan. Libre seulement le soir et le matin de très bonne heure, il venait, épuisé déj& par le travail de la journée ou de la veille, arracher les blocs énormes et les mettre par tas. Quelle entreprise de brute entêtée dans une idée fixe !

Q'iand on riait de sa marotte, il baissait les yeux et ses muscles tendus se raidissaient plus fortement.

Deux fois, les eaux lâchées soudainement par un orage dans la montagne, emportèrent sa digue. Il ne se décourageait pas. Il revenait, plus rude à la besogne, comme enragé contre un adversaire jamais vaincu

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et regardait d*un œil sombre le Borne, grondant encore. La Bàloise Taidait ainsi qu'une bête passive, robuste. Les pierres enlevées, ïh creusaient un trou et soigneusement, mettaient de côté la boime terre. Puis, ils remplissaient Texca* vation soit avec des blocs, soit avec des morceaux enlevés aux rochers, à l'autre bout du champ. Sur cette base solide, le paysan étendait une couche de terre épaisse , prise un peu partout dans le lit du torrent au fond des remous ^ue forment les crues passagères. Et il se trouva que cette terre, pleine de Thumus amassé sous le sable par la pourriture des sapins et les débris végétaux des montagnes constituait un terreau merveilleusement fertile, où

le blé poussait en brins fournis et touffus...

Catherin jouissait de ceâ choses en arrivant à son champ. Là, il fut encore content. Le soleil déjà haut, dardait d'aplomb sur les épis qui prenaient des transparences dorées et se dressaient vigoureusement.

Du carré régulier, pareil à un épais tapis vert, une bonne odeur de sève s'exhalait . Et Catherin se rappelait toutes ses angoisses au temps des semailles, pendant Fhiver, puis lors des premières gelées. Que de fois, sous la menace d'un désastre, il n'avait pu dormir, malgré sa fatigue!

Et comme il interrogeait anxieusement le ciel, tremblant d'une crainte fiévreuse ! Mais maintennttout allait

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bien, ce soleil venant justement au moment désirable, après la pluie, donnait à Catherin des idées vagues de récolte, extraordinaire, fabuleuse.

Il poussait à Textrème ]e rendement possible du champ. Il voyait des tas de blé amoncelés, il 1p« vendait et il se demandait à quoi il emploierait Targent. Aurait-il une vache, pour l'envoyer avec les autres, là-haut, dans les pâturages des plateaux, afin de participer au bénéfice de la vente des gros fromages, ou bien ** s agrandirait-il •»

en achetant aux riverains? Celle dernière pensée le séduisait spécia* lement. Un^voisin, fortement atteint par la fonte des neiges, céderait volontiers son terrain...

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Catherin alla voir, au bord de Teau. Justement, plusieurs blocs avaient été dérochés par le courant, en dessous. Un coin de champ se trouvait menacé. Le paysan eut une angoisse; il se promit d*apporter des branches et de former un rempart solide en les enchevêtrant parmi les rocs. Mais combien cela vaudrait mieux, s'il possédait le champ d*amont. Il pourrait établir un clayonnage en biais qui protégerait les deux parcelles. Décidément, il sacrifiait la vache, pour le moment.

II préférait le champ. U irait faire inscrire une autre fois son nom :

Tbrrier Gathbrin,

en gros caractères noirs, sur le seul

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