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Je n*ai de souvenirs de mon enfance qu'à partir de cinq ans.
Jusque-là, c'est la nuit sans mémoire. A peine si quelques images fulgurent. Encore si incertaines, que je ne sais si elles ne sont pas la trace de récits que l'on m'aura faits. J'ai beau chercher, je ne distingue rien.
Ces cinq ans de vie où j'ai promené des gestes falots, où j'ai eu des éclairs de pensée joyeuse et des nuances de sensations tristes, où j'ai ri> plewé) assisté sans le comprendre au
cours des événements, joui du soleil, eu peur de la nuitj ces cinq ans où j'ai été une petite chose humaine avec un soupçon d'âme, sont pour moi comme s'ils n'avaient jamais été.
Cette part de mon existence est déjà anéantie : on me l'a racontée comme d'un autre; ma mère s'en souvient, moi pas. C'est retourné dans le noir où flotte ce qui n'a pas de conscience.
A cette époque, je ne compte pas, je ne vis pas par moi-même, je ne me manifeste que par ceux qui m'ont créé et qui, désormais, me tiennent chaud de leur tendresse, épient mes réveils, me rendorment d'un baiser. Si j'ai vécu, c'est par eux; ils m'ont fait boire et manger, m'ont couvert pour que je ne prenne pas froid, m'ont lavé, soigné sans dégoût. Ils m'ont appris à faire les premiers pas et à prononcer les premiers mots; penchés sur ma faiblesse, ils m'ont engendré à nouveau en me conservant heure par heure, minute par minute. Et s'ils avaient disparu à ce moment-là, le petit animal ingrat
que j'étais n'eût, dans sa rétine débile et son cœur léger, conservé d'eux aucun souvenir.
Ils m'apparaltraient sans que je pusse discerner un seul de leurs traits, comme les grands-parents que je n'ai pas connus, indistincts comme la lignée des ancêtres.
Mais de l'instant où mon père et ma mère se fixent dans ma mémoire, dans la courte zone de lumière où ils se détachent, est-ce que j'en suis moins aveugle et moins sourd? Je les vois, je leur parle, je les aime d'un vague et un peu craintif élan, je subis, étonné souvent, leur pouvoir, mais sans deviner ce que leurs intentions y mêlent de tutélaire; le mystère qui lie nos existences, la loi de nature et la coutume sociale qui règlent nos rapports me sont incompréhensibles. La notion que je prends peu à peu des autres et de moi-même est si bornée qu'ils me restent étrangers.
Il faudra des années et des années, que j'aie des enfants grands avant d'apprendre à bien connaître ma mère, et j'aiu»ai des cheveux gris
quand le caractère de mon père me sera devenu familier. Un jour, je saurai l'admirer, le vénérer, Faimer; et ce jour-là, il y aura vingt ans qu'il n'est plus.
Pourtant, on voudrait percer cette obscurité qui enveloppe l'éclair de la vie des nôtres, on voudrait voir plus loin et plus profond qu'eux; on voudrait poursuivre leur essence, les germes périssables jusque dans les racines invisibles, la terre. Le mur de ténèbres est là qui se dresse tout de suite, avant, après nous. Qui connait-on? Personne. Au delà du père de mon père et du père de ma mère, qu'y a-t-il pour moi? Néant. Et par delà mes enfants? La route tourne, elle cache l'avenir.
Savoir quels furent ceux de qui l'on descend, par qui l'on s'inscrit au Grand-Livre des jours, membre d'une immense tribu souterraine? On les évoque, figurants anonymes, mêlés à l'histoire qu'ils ont vue et qu'ils ont faite, grains de sable au vent, gouttes d'eau de la mer. On les imagine, se multipliant de génération en
génération, tous se donnant de l'un à l'autre l'étincelle de vie, tous aboutissant à un rejeton de passage, aujourd'hui moi, demain mon frère, puis nos enfants, puis d'autres...
Sous l'habit du paysan, du soldat, du marchand, que de tempéraments, que de races, de sang confondus, quelle chaîne d'existences calmes ou violentes, rompues par l'accident ou la faute; hauts et bas de fortune, amours tragiques, heures ruminantes à labourer la terre ou courbé sur l'établi d'une échoppe; vent du large et péril d'aventures, mélancolie des rues de petite ville où l'herbe pousse. Et les femmes, mes aïeules d'âge en âge, que je me représente toutes vieilles avec des rides et des cheveux blancs, et qui furent jeunes, quelques-unes belles, amoureuses, aimées, et dont aucune ne survit en effigie pour consacrer un instant l'expression de famille, comme les belles patriciennes qui sourient de leur face peinte, dans les tableaux du Louvre.
Esprits sans nom, corps sans forme, desoen-
dance des disparus, qui, tous, de leur hérédité, ont plus ou moins pétri, nuancé ma chair et mon cerveau, et que je ne parviens pas à reconnaître dans la foule innombrable de ceux qui ne voient plus, ne sentent plus, pas plus au rouge soleil des victoires de Napoléon que dans le blême demi-jour des églises du moyen âge où ils prièrent, ni dans les forêts de la Gaule, couverts de sayons de poil, ni dans les cavernes où la brute primitive, le grand singe blanc, affilait sa lance de silex pour affronter les fauves.
Mon père, ma mère... par eux, du moins, je touche à la réalité fantômale, j'étreins une certitude fuyante; je puis presser dans ma main celle de ma mère, chercher sur ses traits le reflet des regards du seul homme qu'elle aima, un peu de l'âme de mon père. Je me les représente, quand je ne suis encore qu'un misérable être nu et aveugle, un ventre, une bouche, un cri.
Il est six heures du soir. Le feu rougeoie dans
la cheminée, le bois craque, la lampe brille. Cette chambre close est la plus belle et la meilleure de la maison de commandement à Laghouat, une grande maison blanche dont la galerie à l'italienne découpe ses arcades audessus de la place ombragée de palmiers. Le silence du désert enveloppe la ville et ses jardins, îlot de pierre et de verdure perdu au milieu du Sahara.
Un homme très grand, en costume militaire, se penche sur mon berceau et sourit. A trentesept ans, une singulière maturité précise en reliefs volontaires ce visage grave; on y lit le sang-froid en face des dangers, le sentiment de la responsabilité, la maîtrise d'une âme forte où le rêve, très puissant, se transforme en pensée créatrice, où la tendresse ardente restera toujours contenue. L'expérience de la vie et des hommes a imprimé une frappe profonde à ces traits où s'affirme, comme une foi, la vertu de l'effort quotidien, la tension vers un but haut et simple. De sève vigoureuse, de sang plébéien,
affiné pourtant, d'une distinction naturelle, le front vaste, le nez droit, des yeux où luit un peu de ciel lorrain bleu et gris, le teint bruni, cuivré comme celui d'un Arabe, une barbe brune et soyeuse, une barbe vierge que le rasoir n'a jamais encore touchée, tel est mon père.
Ma mère qui repose épuisée, après des couches laborieuses, est une jeune femme de vingt-deux ans, belle d'aimer, heureuse d'être aimée. D'origine bourgeoise, elle a grandi en fleur de serre, préservée de tout contact extérieur dans un confort ouaté, instruite selon les bons principes, ignorante des réalités. L'ovale régulier de sa figure s'encadre de cheveux châtains, les yeux sont bruns, la bouche un peu grande. Une souriante douceur épanouit depuis le mariage ce visage de jeune fille qui pense en dedans et ignore toute expansion, car elle a grandi presque sans mère, au foyer nomade d'un père bon et brusque, de sang chaud, « un vrai Mallarmé », qu'elle aime et qu'elle craint.
Mais il y a une troisième personne dans la
chambre» une grande vieiUe femme en robe de bure sombre, dont le regard ne s'adoucit que lorsqu'elle rencontre celui de mon père. Elle vaque aux soins de l'aôcouchée, du nouveau-né. Est-ce la sage-femme?
Oui, c'est ma grand'mère Marie-Anne, dont les mains calleuses viennent de me tirer à la lumière; elle a réclamé les droits de son humble et auguste fonction. Elle a fait ce long et pénible voyage pour accoucher sa belle-fille. Ame austère, volonté droite, ombre silencieuse qui disparaîtra pour toujours avant que mes yeux l'aient retenue, mon cœur soupçonnée.
Si mes deux grands-pères étaient là, toute la famille vivante serait réunie autour de cette fragile masse de chair qui a déjà un nom, porte en soi son destin précaire, et tient dans la vie des siens sa place, une si petite, une si grande place.
Ces grands-parents, quelque ignorée qu'ait été leur condition et infime leur rôle, ont participé à l'éclosion du siècle le plus tumultueux, le plus débordant de passions et d'idées qu'ait vécu l'Histoire, ce magnifique dix-neuvième siècle, entraînés dans le remous, pris au filet des innombrables avatars d'une époque qui, en moins de soixante ans, a vu s'écrouler quatre trônes, surgir cinq révolutions, passer et repasser empereurs, rois, républiques, alterner d'inouïs triomphes, des revers sans nom, la France en armes, imposant ses lois à l'Europe, et l'étranger entré deux fois en maître dans Paris. Un siècle pendant lequel des peuples sont morts à la liÎDerté, d'autres ont pris conscience d'eux-mêmes et ont cimenté leur unité
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dans le sang, un siècle qui a affranchi les esclaves et les serfs, peuplé des continents, exploré les glaces des pôles et la mystérieuse Afrique, un siècle bouleversé de guerres gigantesques, et, malgré l'abus de la force brutale, un siècle de progrès et de libre examen, où les principes d'autorité vacillent. Où les dogmes croulent, où gronde la voix des démocraties, où la science, d'un prodigieux essor, conquiert le temps et l'espace, où la vapeur sillonne les mers et les terres, fertilise la glèbe, bouillonne aux millions d'usines, tandis que la parole humaine s'entend d'une ville à l'autre, et que l'électricité fait, d'un mot, le tour du globe. Un siècle qui consacre l'admirable floraison de Hugo, Balzac, Michelet, Renan, Pasteur, Berthelot, la pensée libérée, et à l'horizon lointain, sur les erreurs et les préjugés du vieux monde, l'aube d'une morale nouvelle, un soleil de vérité et de justice. Cette vieille femme, ma grand'mère que voilà, a dû vivre jusqu'à trente ans dans un étroit cercle du pays meusien. Saiis doute, elle
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n'a agi que dans le court domaine d'une maisonnette basse, d'un jardin planté de légmnes et de maigres fleurs. L'horloge à gaine dont le balancier palpite près de l'âtre, ou le coucou enluminé dont on remonte les poids, auront, dans la cuisine aux carreaux rouges, rythmé l'heure des repas sur la table de bois blanc, le va-etvient des besognes du ménage et aux champs, le retour des fêtes carillonnées où l'on s'orne d'un fichu neuf et où le lard frit dans la poêle. Les liens de parenté, les bons ou les mauvais rapports avec les voisins, l'égrènement des saisons, le soleil ou la neige, la pluie, les labours, les blés, la cueillette des pommes et les soins du bétail tramèrent ce jour-à-Jour. Mais si peu que ma grand'mère Marie-Anne soit sortie de son village, si ignorante qu'elle ait pu être de tout ce qui se passait autour ou au-dessus d'elle, le brouhaha d'épopée dont tressaillait la nation entière lui sera parvenu : écho sourd du canon, rappel des tamboiu^, trompes des crieiu*s, tocsin des cloches.
Elle est née avec le siècle qui finissait ou celui qui commençait, je ne sais. Enfant, des récits de veillée ont empli son imagination, mêlant le conte de fées au cauchemar, la vision du Roi et de la Reine en habit de soie et d'or, les carrosses, les chevaux à panache, les bals de la cour avec les chants sombres du Ça ira et de la Carmagnole, l'échafaud, les assignats, la patrie en danger, la victoire ou la mort.
Des vieux auront rappelé l'ancien temps, quand le château ou l'abbaye tenaient la terre, et que la Ferme générale pressurait l'homme : les droits féodaux, la dlme, la taille, les aides, la gabelle, le luxe des grands bafouant la misère des pauvres, les champs où pousse la famine.
Puis l'émoi qui court à l'annonce des Etats généraux, la fièvre avec laquelle on rédige les Cahiers. Et bientôt d'étonnantes nouvelles : la Bastille est prise, les privilèges sont abolis, on a ramené le roi à Paris; les départements — il n'y a déjà plus de provinces — envoient leurs gardes nationaux à la grande fête de la
Fédération. Mirabeau est mort. Le roi veut se sauver du royaume, on l'a rattrapé à Varennes. Et des idées inconnues frémissent dans les cerveaux comme la sève du printemps dans les arbres : le pays ne forme plus qu'une nation, tous sont égaux; relève la tête, Jacques Bonhomme, citoyen libre! Apprends à lire à tes petits dans la Déclaration des droits de Vhomme! Les seigneurs ont émigré et, à la frontière, monte l'ouragan noir. La nouvelle Assemblée déclare la guerre à l'Autriche; la foule, aux Tuileries, coiffe le roi du bonnet rouge; on massacre dans les prisons. Désormais la Convention règne, avec elle la Terreur, qui jette en défi aux monarchies coalisées la tête de Louis XVI.
Sus à la Prusse et à l'Europe entière! La France se lève et la Révolution, nu-tête et nu-pieds, arrête l'ennemi à Valmy, prend Mayence, conquiert la Belgique. De nouveau l'envahisseur : Jourdan et Hoche le repoussent; Jourdan à Fleurus, Pichegru à Courtrai emportent la victoire au pas de charge; la Marseillaise re-
tentit à Amsterdam et à Coblentz, au bord du Zuyderzée, sur le Rhin, par delà les Pyrénées, par delà les Alpes.
Marie-Anne est fille de soldat; tout ce que nous savons de mon amère-grand-père est qu'il s'appelait Valet et servit comme capitaine d'artillerie. Quand obtint-il ce grade, sur quels champs de bataille? Etait-ce un chevronné des régiments du roi, sans nom et sans avenir, qui gagna l'épaulette aux armées républicaines, en un temps où les généraux de vingt ans marchaient entre le couperet de la guillotine et les balles? Compta-t-il parmi ces volontaires que l'appel aux armes jeta, sachant à peine mordre la cartouche, contre les soldats alignés des vieilles armées russe, prussienne, autrichienne? Fut-il aux bataillons de Sambre-et-Meuse, pointa-t-il sa pièce à Lodi, vit-il aux Pyramides le petit homme pâle dont le regard d'acier vous entrait au ventre, était-il avec Masséna à Zurich, suivit-il Moreau à Hohenlinden, et le premier consul à Marengo?
Il fut soldat, cela seul est sûr, et sa fille, future femme et mère de soldat, dut sentir vibrer plus tard en elle le souvenir confus de l'âme ardente, de l'élan furieux de la France d'alors, portant la guerre aux rois et la liberté aux peuples.
Cependant Bonaparte, maître de la paix, vainqueur d'Italie, réformateur des lois, restaurateur de la religion, se fait proclamer empereur. Et tandis que l'obscur soldat de fortune poursuit, pour l'ambition d'un homme, la dure vie de bivouacs et de périls entreprise au nom de la Révolution, roule dans le flot des armées césariennes, ivres de victoires et promenées de capitales en capitales, se bat à Austerlitz, à léna, à Eylau, qui sait, peut-être en Espagne, peut-être à Wagram, sa fille, la toute petite Marie-Anne, poursuit son rêve éveillé.
Les bulletins officiels pénètrent aux plus paisibles villages; on sait que la France, chaque jour élargie, compte cent trente départements, où figurent la Hollande, le grand-duché d'OI-«
denbourg, Brème, Hambourg, Lubeck. L'Angleterre est redevenue l'héréditaire ennemie. Le roman vertigineux se déroule; que de péripéties! Napoléon divorce et épouse Marie-Louise; il a taillé l'Europe de son épée et coupé des royaumes à ses frères, le canon tonne en apothéose, le roi de Rome est né. Bientôt, l'Empereur part, entraînant une formidable armée de peuples; et c'est la campagne de Russie, la retraite gelée, le canon encore, trépidant, de Bautzen, de Lutzen, de Leipsick, et les défections, la révolte des nations vaincues, l'immense craquement de cette France disparate qui se lézarde, les souverains alliés foulant la patrie, avançant malgré les coups de boutoir sublimes de Napoléon à Champaubert, à Montmirail; le géant tombe, le pays, à bout de souffle, respire. Les Bourbons rentrent! Comme la Révolution est loin...
Quel âge alors a Marie-Anne?
A peine si elle est jeune fille, âme et visage en formation, image du peuple mineur dont les
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cent mille épaules se courbent sous un nouveau joug. Ne semble-t-il pas que des siècles ont passé, entre la royauté décapitée au roulement des tambours de Santerre, et cette royauté qui revient, podagre, dans un fauteuil à roulettes, suivie d'un flot d'émigrés, de toute une séqueUe, curés zélés, fonctionnaires tracassiers, nobles fossiles? N'importe, l'Autre a trop drainé le pays, trop sacrifié de vies humaines; des réfractaires, entraînés par les gendarmes, ont défilé dans le village : comme ils sont jeunes, on dirait des enfants! On est saoul de gloire, de victoires et de désastres. Vive Louis XVIII et vive la Charte!
Mais ces Bourbons vraiment sont par trop maladroits! La terre féodale dépecée, morcelée, dont Jacques Bonhomme possède un lopin, va-t-on la lui reprendre? On dirait que la Révolution et l'Empire ont été un cauchemar et qu'on se réveille sous Louis XVI. Le duc d'Angoulême a fait son entrée en uniforme de général anglais. Des morveux sont colonels, et des offi-
ciers qui ont risqué cent fois leur vie meurent de faim avec leur demi-solde. Ma foi, si l'Autre revenait!
Marie-Anne et ses compagnes prêtent l'oreille à cette rumeur de marée qui vient du Midi et croît d'heure en heinre, gagne comme une inondation mugissante, submerge tout : l'Empereur est à Grenoble, l'Empereur est à Lyon, l'Empereur est aux Tuileries. Marie- Anne n'oubliera pas ce printemps et cet été s'écroulant avec le tonnerre de Waterloo. Trois mois à peine, et de nouveau l'invasion; Napoléon se livre aux Anglais. Le roi rentre dans les fourgons de l'étranger. Maintenant c'est fini, l'astre napoléonien se couche à Sainte-Hélène, sur l'océan vide.
Louis XVIII règne tranquille et la curée vengeresse se fait, aux feux des pelotons d'exécution. Une ère différente a commencé, le drapeau blanc flotte pour quinze ans. Marie-Anne peut filer sa quenouille, entendre le prône, c'est fini de la légende; les temps héroïques sont passés.
Elle se marie, elle épouse Antoine Margueritte,
simple cultivateur; c'est la pauvreté et le courage, les vertus du peuple qui se mettent en ménage. Lui est un très brave homme, elle une femme très brave. Ils ont un fils. Et ce fils, fidèle à sa pure origine, s'instruisant sans maîtres, s'élevant à force de volonté, mâle soldat et pacificateur de la conquête algérienne, un jour, simplement, pour l'honneur de sa race, à l'heure suprême du sacrifice, mourra ainsi qu'il a vécu, vivant exemple.
Comme vous eussiez été fière de lui, rude femme ignorée, depuis si longtemps retournée à la terre, grand'mère Marie-Anne! Vous qui, rien qu'en votre jeunesse, avez vu ce que quatre générations ne voient pas en un siècle, qui, dans votre petit champ lorrain, avez humé avec le parfum des blés l'odeur de la poudre, vous qui avez ressenti à pleine poitrine les commotions d'une époque où la vie s'exaltait de braver la mort à toute heure, vous qui avez transmis, à l'enfant de votre chair et de votre âme, une parcelle du feu sacré qui anime les héros!
Quand mon père naquit, en 1823, la tyrannie de l'Usurpateur avait fait place à celle du roi légitime, la presse n'était pas plus libre, les consciences moins asservies. Les Ultra régnaient. La Congrégation étendait partout ses ramifications occultes. Après la jactance des militaires, la morgue cauteleuse des prêtres. Les abus et les privilèges repoussaient. Mais on observait les jeûnes et l'on faisait maigre.
Depuis beau temps, le divorce impie était aboli. Mgr de Frayssinous, évêque d'Hermopolis, dirigeait l'instruction publique du royaume.
Louis XVIII, au bord de sa fosse, distillait l'esprit avec ses familiers et l'amour avec Mme Du Cayla. Ses lèvres de gourmand goutteux se délectaient d'un vers d'Horace ou d'une épi-
gramme grivoise. Il buvait sec et mangeait bien : les croquettes de lapin étaient un de ses régals; un courtisan qui lui avait tenu tête était mort d'en avoir trop englouti. Madame, aux réceptions, offrant sa face d'Euménide, air dur et paupières rouges, toisait les maréchales et les duchesses de l'Empire, qu'elle appelait de sa voix rauque : « les cuisinières de Bonaparte ». Le duc de Berry tranchait de l'important avec une élégance de portefaix. Le comte d'Artois déclarait qu'il ne fallait, à gouverner la France, que des jésuites pour les honnêtes gens et des capucins pour la canaille.
Le roi, de son gros, laid visage, souriait. Une étiquette sévère protégeait ses digestions. Se promenait-il? Son fauteuil le roulait par des praticables jusqu'en son carrosse, où on le voyait dodeliner majestueusement en habit bleu, grosses épaulettes de général, guêtre de velours rouge. Au retour, un monte-charge le hissait dans ses appartements. Il présidait, placide, à la curée. Blacas, un des quatre as du jeu
royal (Brancas, Damas, Duras), trafiquait des ordres : à dix louis la croix de la Légion d'honneur, au double celle de Saint-Louis. Des émigrés se retrouvaient maréchaux de camp Dupont de Baylen, ministre de la guerre au premier joiu*, avait contresigné leurs états de service à l'étranger. Gaspillage et gabegie, rien que bouches avides, mains tendues... Le roi souriait.
Bonhomme, et faux bonhomme, il avait laissé sévir la Terreur blanche, fusiller Ney, couper la tête aux quatre sergents de la Rochelle. Entraîné par la réaction, il haussait les épaules, sachant l'impopularité du régime et l'agitation du pays, fomentée par les libéraux, les bonapartistes et les sociétés secrètes. Gela durerait bien autant que lui!
L'assassinat du duc de Berry l'avait affligé, puis, il se séparait de son cher Decazes. Du moins avait-il eu la joie de voir naître le duc de Bordeaux et d'apprendre la mort de Napoléon.
Aucun glas ne répondait aux salves anglaises de Sainte-Hélène, tandis que vingt-quatre
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coups de canon avaient salué l'enfant du miracle. Quinze mille personnes défilaient devant le berceau. Et une souscription nationale donnait au poupon auguste le château de Chambord. Ce que Paul-Louis, vigneron, osait trouver mauvais.
Pour redorer les lys d'un vague prestige, on intervenait en Espagne en faveur de Ferdinand VII, prisonnier des libéraux, et on reconsolidait ce fantoche sur le trône. Manuel s'étant élevé à la Chambre contre l'expédition, les gendarmes l'expulsaient. Le duc d'Angoulême entrait en Espagne avec Moncey, Oudinot, Molitor pour la besogne. Don Quichotte malgré lui, à l'anniversaire d'Austerlitz, sur les ordres du roi, il défilait triomphalement devant Paris.
Chateaubriand, ambassadeur à Berlin, puis à Londres, représentait la France au congrès de Vérone. Déranger, poursuivi pour ses chansons, payait l'amende; de surcroît, en prison! Magallon, journaliste, se voyait enchaîné à un forçat galeux. Défense, de par le préfet de police, de chanter dans les rues. On traquait les images de
Bonaparte. Le général Gourgaud ayant, sur les registres de Tétat civil, signé : « Aide de camp de Napoléon », et déclaré son fils sous les noms de Louis, Napoléon, Sainte-Hélène, le maire lui écrivit que l'acte de naissance serait biffé. Cela ne ralentissait pas les violons au bal dé la cour, ni les divertissements publics, ni l'agiotage des banquiers, ni le cours des modes. Paris, servile ou frondeur, s'amusait. On lisait VOurika, de Mme de Duras, et les Açentures de la jeune Sénégalienne, l'Atala des salons, faisaient fureur au point qu'on ne portait plus que des châles à l'Ourika après les redingotes caca- Bordeaux. Benjamin Constant et Forbin des Issarts s'étaient battus au pistolet, tous deux assis dans un fauteuil. Victor Hugo recevait mille francs de la cassette du roi et publiait Han (Tlslande. Chez Franconi, le petit éléphant Baba faisait tort au cheval Génie. Les élégantes savouraient les glaces de Tortoni. Le jour où l'on guillotina l'empoisonneur Castaing, on applaudit V Ecole des Çfieillards, de Casimir Delà-
vigne. Delacroix, de son « balai ivre » (chœur des élèves de David), peignait la barque de Dante. Frederick Lemaltre, Dorval attiraient la foule, et Pothier, à qui son rédacteur réclamait dix millions et quelques centimes, reprenait, sur contrainte par corps, son rôle à la Porte-Saint-Martin. Il y eut aussi la comète, dont les gens superstitieux s'émurent.
Tout cela n'intéressait guère les pauvres paysans meusiens, mes grands-parents, trop soucieux du pain quotidien poiu* s'émouvoir à la politique, aux affaires et aux plaisirs. Six ans durant, ils poussèrent leur effort précaire dans le sillon. Louis XVIII put moiuîr, après avoir laissé ses doigts de pieds gangrenés dans ses bas, Charles X se faire sacrer à Reims; pour Jacques Bonhomme, qui n'était pas même électeur, il n'en fît ni plus chaud ni plus froid. Le grand jubilé, les quatre processions générales où figurèrent les corps de l'Etat, — et l'armée, par ordre, — n'amenèrent pas de meilleures récoltes. Martignac, succédant à Villèle, et
plus libéral, n'empêcha pas le pain de se vendre cher. Si bien qu'un jour, Antoine Margueritte, sa femme, son fils et sa fille, — car une fille était née, — quittèrent pour toujours le petit village de Manheulles et allèrent à Arras. Mon grand-père venait s'offrir à l'Etat qui, désormais, lui assurerait le pain quotidien; il s'engagea aux carabiniers. En échange de la houe, il reçut le grand sabre; le casque à haute chenille remplaça le bonnet, et l'uniforme plastronné la blouse. Puis il eut des bottes.
Trois ans après, il passait dans la gendarmerie et s'embarquait avec les siens pour l'Algérie; vrai départ d'émigrants. Le surplus de solde compensait les risques. A peine la conquête avait-elle débarqué. A peine si nos troupes occupaient Alger, Oran, Bône. En France, une nouvelle révolution venait de condamner les Bourbons à l'irrévocable exil. Polignac et les ordonnances avaient précipité Charles X du trône et la royauté bourgeoise de Louis-Philippe était sortie des journées de Juillet.
Tandis que je m'assoupis dans mon berceau et que le silence ouate la chambre, que ma mère repose, que ma grand'mère s'est éloignée sur la pointe des pieds, que la lampe, dont on a abaissé le capuchon, répand une clarté discrète, qu'une bouillotte doucement ronronne devant le feu, j'imagine que mon père songe, tantôt assis au chevet de celle dont il contemple avec attendrissement le sourire pâle, tantôt penché sur mon sommeil.
Il songe, et conjure la destinée pour la santé et le bonheur de ceux qu'il aime. Ce fils, que sera-t-il? Comme il voudrait lui insuffler son âme! Il se voit déjà le juchant sur un cheval, l'emmenant aux grandes chasses, affût des lions et des panthères, courre de l'autruche,
rendurcissant à la fatigue, car il juge que la bonté des muscles fait la force du cerveau et la vaillance du cœur. Mais il ne peut percer l'avenir et son propre sort comme le nôtre lui reste ignoré. Il se retourne alors vers le passé qui lui montre la réconfortante certitude du chemin parcouru, l'ascension à pic.
Son existence surgit, avec le repère changeant des décors, la marque des événements, le soleil ou l'ombre que les heures décisives projettent à jamais sur l'âme, mille émotions :
périls, joies et peines, tout ce qui se transforme et s'épanouit en l'arbre d'une destinée humaine, frissons des feuilles, grâce des fleurs et saveur des fruits, parfois l'amertume acre de la sève, mais toujours le plein parfum, la saine ivresse de la vie.
La vie, nulle autre éducatrice. La vie riche en contrastes, fourmillante de rencontres, barrée d'obstacles, ardue conquête où l'être d'éUte, développé par l'effort, chaque jour sait plus, vaut mieux. Pas d'écoles. Les livres ne vinrent
qu'après. Rien que le contact des hommes avec leurs passions, leurs préjugés, leurs défauts, leurs qualités. C'est en les coudoyant par centaines qu'il a appris à les connaître et à exercer sur eux la séduction de son intelligence, la fascination de sa volonté. Pour lui, l'Action a été la sœur impérieuse du Rêve.
Oui, voilà celle qu'il a suivie et poursuivie sans trêve, la vierge héroïque, l'Action. C'est elle qui, malgré dégoûts et tristesses, lui a inspiré cet irrésistible élan que rien n'a découragé, ce noble amour de ses semblables, cette force inlassable du bien.
Et il peut sourire aussi à la pauvreté, qui lui haussa le cœur; c'est sous la contrainte de la nécessité qu'il s'est exprimé tout entier. Parti d'en bas, il a eu le mâle orgueil d'égaler les plus haut placés, et la fierté de toujours reconnaître dans les siens son humble origine et ses meilleures vertus. La pauvreté lui a révélé le masque des visages, l'envers des âmes. Grâce à elle, il a pu toiser les gens et les choses
à leur vraie valeur. Sa précoce expérience est à lui : il Ta payée.
Il se revoit, garçonnet de huit ans, débarqué dans l'éblouissement de cette terre nouvelle, où tout est imprévu, étrange, où le soleil vivifie Tâme et fouette le corps de ses cinglantes lanières, où l'éclat incomparable du ciel et de la mer, où l'haleine du désert vous enivrent d'une joie spirituelle; la vie sent bon, on l'étreint à bras ardents, on la respire à pleins poumons. Quelle saveur elle avait, cette Algérie vierge, avec ses races intactes, ses villes blanches, ses rudes et doux paysages. Enfant, l'enchantement le pénétrait; jusqu'à sa mort, il restera sous le charme.
Il revoit la Casbah, le Fondouck, Kouba, ses neuf, dix, onze ans traînés de poste en poste, les leçons que, dans son bureau de brigadier, son père lui donne : humbles leçons où il apprit à lire, écrire, compter; les seules qu'il reçut, car tout ce qu'il acquit par la suite, une éducation robuste, vaste, nourrie de la moelle des vieux
maîtres, Amyot, Montaigne, Pascal, fut l'assimilation tenace d'un esprit en perpétuel travail.
De jouer avec les enfants arabes à ses heures de liberté, il sait en quelques mois leur langue et sert, à douze ans, d'interprète. Le jour, il accompagne les gendarmes, bat la contrée, poursuit les bandits, en arrête. La nuit, il chasse, va à l'affût. Cavalier excellent, tireur sûr, informateur habile qui connaît vite les gens et les lieux, il prend déjà de l'ascendant. On l'écoute.
Autant que cette existence de mouvement, d'audace, la nature le façonne. Au petit Lorrain déplanté, c'est une exploration inassouvie, une mystérieuse serre chaude que ce pays où l'hiver même est un printemps. Il prend racine au sol rougeâtre et pousse dru dans la clarté qui aveugle et cuit. Son teint se hâle, ses biceps gonflent. En même temps, toute la lumineuse beauté du décor le sature : terres fécondes, flore et faune inconnues, il subit le vivifiant prestige, la magiede l'Afrique. Dans ses pêches
aux roches de la Pointe-Pescade, dans ses excursions sur les montagnes, il regarde, il admire, il sent. Plus tard, les forêts ténébreuses de cèdres, la Kabylie abrupte, les étendues mornes du désert imprimeront à son âme le sentiment d'une poétique grandeur et habitueront ses lèvres au silence des heures de marche dans la solitude, au recueillement devant l'espace sans limites. En attendant, il éprouve cette griserie d'être maître de son cheval, de son coup de fusil, la frénésie des galops avec le vent au visage, l'orgueil d'une jeune vigueur qui se rue en liberté.
Il a quinze ans, lorsque son père est nommé maréchal des logis à Oran. Ne voulant plus être à la charge des siens, — sa sœur ne peut gagner encore sa vie; la mère, elle, a appris le métier de sage-femme et veille au modique bien-être du ménage, — il essaie en vain de s'engager dans les troupes régulières. Trop jeune. Heureusement, le capitaine d'AUonville, excellent homme qui l'apprécie, l'enrôle dans son escadron de
gendarmes maures, troupe de choix, toujours aux avant-postes.
Gendarme-interprète, il sert à Blidah, dans les camps de Bouffarick et de Béni-Méred, prend part aux chocs de la guerre sainte, qu'Abd-el-Kader, outré de l'expédition des Portes de fer, vient de déclarer. Le baptême du feu, il Tavait reçu dans maint engagement; mais c'est à Haouch-Ben-Guerraouaou et Méred que, pour la première fois, il charge et sabre dans le rang. Brigadier, il suit la marche du maréchal Valée sur Gherchell, gagne, à l'affaire d'El-Affroun, sa première citation à l'ordre de l'armée. Sous-lieutenant à dix-sept ans, il sert sous Bugeaud, est cité trois fois, quatre fois.
En 1842, un tournant brusque! On Ucencie les gendarmes maures et on crée les spahis. A ceux-ci, sans titre légal dans l'armée, il ne pourrait passer qu'à titre indigène. Pour tout avenir, lieutenant; jamais capitaine. Le commandant d'Allonville, rentré en France et
touché de ce sort injuste, lui écrit généreusement : « Venez à Paris, vous travaillerez pour Saint-Cyr, vous en sortirez officier, je subviendrai à tous vos besoins. » Il refuse avec émotion : redevenir écolier quand on est homme et qu'on a commandé, non! Plutôt soldat. Et il s'engage aux chasseurs d'Afrique.
Un mois après, brigadier. Un mois après maréchal des logis et chargé des affaires arabes à Miliana, il assure la sécurité du pays, fixe les impôts, ramène l'ordre. L'amitié que lui voue un jeune Maure de vieille lignée, Si-Sliman-Ben- Siam, l'homme le plus important du pays, l'initie aux détails de la loi religieuse et débrouille pour lui l'écheveau des mille sectes des Khouans, les alliances politiques des Sofs, les relations, les inimitiés de familles. Ce n'est plus seulement l'arabe populaire qu'il parle et écrit, il connaît la langue en lettré, en érudit; et par son prestige moral et physique, il étend, parmi ce peuple instable et fier, son renom de chef juste. On le craint autantfpour sa fermeté
qu'on l'aime pour sa bravoure. Car il sait prendre part au « jeu de la poudre », fantasias frénétiques; — laùb-el-reças, décharges à bout portant des longs fusils dans l'air; — rechem-el-hafer, balles lancées contre le pied d'un cheval au galop et frappant le sol quand le sabot le quitte... Au retour d'une expédition en Kabylie, il conduit la colonne de Saint-Arnaud assaillie par la neige dans les montagnes, et il reçoit, à vingt ans, la croix.
Le voilà à Téniet-el-Had, groupant autour de lui un maghzenty une bande de cavaliers de choix, avec lequel il parcourt les tribus et rend prompte justice. Il réorganise la culture, assigne des terres aux premiers colons. Du bois des forêts voisines, de la chaux, des briques qu'il fait avec le concours des soldats du camp, maniant lui-même la hache et la scie, il construit des maisons. De quelques baraques de terre naît un village. Puis il tient campagne sous les ordres de Bugeaud contre Bou-Maza, l'homme à la chèvre, jongleur et sorcier, se proclamant
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le Maître de VHeure, qui a pénétré dans le Chéliff et soulevé le pays. Il le suit dans ses apparitions et disparitions, tandis qu'Abd-el-Kader surgit en désespéré et se rejette, traqué enfin, au Maroc. La fermentation a gagné le cercle de Téniet, Margueritte y remédie vite et net. Nouvelle apparition de Bou-Maza; il lui donne la chasse et détruit à jamais son prestige.
Le calme revenu, capitaine en 1851 et nommé cominandant supérieur du cercle, il peut se redonner à ses travaux. Comme sous la baguette d'un magicien, des maisons de commandement s'élèvent, des routes se jalonnent et se nivellent. Les bains de Téniet-el-Had, une foule de fontaines jaillissent. Il élève des barrages, et fertilise des lieUes et des lieues de pays. Avec du bois, de l'alfa, les plus élémentaires ressources, conviant toutes les tribus, qui à fournir des troncs d'arbres, qui des branches flexibles pour les clayonnages, qui les cordes d'alfa ou les couffes de sable des dunes, il dirige ces millier^ d'hommes que la musique Êtfabe excite, et leur
fait endiguer le Nar-ou-Assel; une grande plaine aride se transforme en prairies et en champs de blé, un lac se déverse qui abreuvera longtemps les bestiaux.
Belles heures de création, où il se sent le plus noble pouvoir, celui de faire le bien. Heures coupées de marches miUtaires pour réprimer des troubles et remplies par la chasse et l'étude. La vie a marché; sa sœur, belle jeune fille de vingt ans, est morte d'une maladie de langueur; depuis ce temps, lointain déjà, la mère n'a plus souri. Le père, maréchal des logis et chevalier de la Légion d'honneur, a pris sa retraite à Milianah. Il a obtenu une petite concession dans la plaine du Chéhff, et cultive ses vignes dont il est fier.
Le décor change. Voici El-Aghouath, à cent lieues d'Alger, le poste le plus avancé, dont le maréchal Randon veut faire la « Reine du Sahara », une grande et belle ville qui propage le prestige français jusque dans le Soudan, un centre de culture et le débouché du commerce de l'Extrême-Sud,
L'ordre renaissait à peine, le commandant du Barail, envoyé après l'assaut donné à la ville en ré vol Le et entré dans un charnier encore plein de blessés, avait exercé un commandement militaire plutôt qu'un rôle d'administrateur. Quand Margueritte arriva, les tribus, mourant de faim par la sécheresse, se razziaient : d'où une perpétuelle insurrection. Il réunit les caïds et leur dit : « Vous êtes des frères ennemis, il faut que vous deveniez des amis. Je vais aller dans chaque tribu, j'écouterai vos plaintes, je chercherai tous les moyens d'assurer votre bien-être. Mais si une seule tribu razzie dorénavant une autre, elle sera châtiée de telle sorte qu'elle ne recommencera plus. »
Il explore aussitôt le cercle, contrée montagneuse de Djelfa, hauts plateaux du désert, plus tard, le pays tributaire des Beni-Mzab; il visite les nombreuses tribus nomades, les ksours ou villages, une population flottante ou sédentaire de cinquante mille habitants, à laquelle les sept villes du Mzab ajoutent plus
de vingt-sept mille habitants : tout un peuple. Il réorganise les forces militaires, pousse Tachèvement des deux forts Morand et Bouscaren; les soldats, isolés, y seront dans la main et mobilisables sur-le-champ. 41 forme un escadron de spahis où entrent les fils des familles les plus influentes, montés sur les plus beaux chevaux. Il prépare les moyens de transport, les approvisionnements. On défriche des marais en prairies, on bâtit un moulin à Djelfa; des travaux de toutes sortes transfigurent Laghouat, composé jusque-là de quatre cents maisons de boue sèche et qui voit grandir, autour de la place principale plantée de palmiers, l'hôtel du commandant supérieur, le cercle militaire, le pavillon du génie, le bureau arabe, des bains maures, des magasins, des bazars; et c'est encore la maison des sœurs, une pépinière, des casernes, un hôpital militaire, un quartier neuf avec magasins et manutentions, une mosquée, une ville entière qui, au milieu des masures grises, se dresse, crépie de chaux et toute
blanche... Des canaux maçonnés protègent désormais de Tévaporation l'eau qui arrose les deux oasis; des barrages sur l'Oued-Mzi en augmentent le débit.
Pour améliorer le bétail, moutons chétifs à toison rèche, à laine galeuse qui se vend mal, il obtient, d'une ferme-modèle de Rambouillet, l'envoi de béliers-mérinos; il sélectionne dans les troupeaux une race vigoureuse et riche en laine; il fait venir des bergers tondeurs qui enseignent aux pâtres des tribus l'emploi des cisailles au lieu de la faucille à alfa, qui arrache poil et peau. De même pour les chevaux, il relève la race en ne faisant plus saillir les juments que par des étalons de France et des bêtes de race achetées dans le sud. Sous son impulsion, l'industrie indigène se réveille. Il appelle des artisans du Djebel- Amour pour apprendre aux Beni-el-Aghouat à confectionner les tapis à longues laines et des couvertures de chevaux; et il se fait envoyer des teinturiers d'Alger et de Tunis. Il songe à tirer du poil de
chameau un tissu soyeux et fort et en confie les essais à un fabricant de Paris. Une poterie, une tannerie s'installent, fournissent les vases de terre cuite, le maroquin des chaussures et des selles. Laghouat prend forme comme les cités d'Amérique qui sortent de terre en quelques semaines. Djelfa, qui, en 1835, ne comptait pas une maison, devient un important village.
C'est partout un bourdonnement d'essaims, une harmonie de ruches humaines; les tribus se fixent au sol qui les nourrit, les ksours s'enrichissent du commerce des blés et de l'orge. Par vingtaines, les puits, les norias, les abreuvoirs amènent et conservent l'eau qui, là, est la fée fluide, la vie féconde. Des caravansérails bien munis s'espacent sur les routes nouvelles qu'ouvre la pioche.
Margueritte parcourt le Mzab, persuade les habitants d'y forer des puits, construit d'énormes citernes; des tribus, jadis ennemies, et réconciliées par son influence, des milliers d'hommes
gesticulant sous le soleil, parfont en commun le gigantesque effort. Pendant ce voyage pacifique, une seule ville lui ferme ses portes; il les fait jeter bas à coups de hache et traverse Ghardaïa tambour battant et baïonnette au canon; l'exemple suffit. Par tous les moyens, il a essayé de nouer des relations avec les Touaregs et cherché à déverser en Algérie le commerce de l'Afrique centrale. Il a imposé aux Chambas pillards le respect de ses envoyés, il a dirigé des émissaires sur Ghadamès et deux caravanes sur R'hatt.
Le petit paysan d'autrefois, aujourd'hui très jeune lieutenant-colonel et officier de la Légion d'honneur, exerce sur ce large pays l'autorité d'un proconsul et a appris aux Arabes le respect de l'empire français.
Voilà ce qu'à trente-sept ans mon père a fait. Voilà ce qu'il peut revoir, dans sa méditation -et ses souvenirs, en regardant le dessin mouvant des braises et les confuses lueurs du feu qui éclaire la chambre.
Ma mère naquit en 1838.
Quinze ans après mon père. En ce court espace, deux règnes s'étaient succédé. On avait porté Louis XVIII à Saint-Denis, près de la dépouille mutilée de Louis XVI. Et Charles X s'était embarqué à Cherbourg, pour l'étranger, où lui et les siens devaient s'éteindre. C'est le fantôme de la royauté du droit divin que Chateaubriand avait été saluer, dans les grandes salles sombres de Hradschin. Le vieu^ roi reposait maintenant à Goritz, en une bière fermée à trois clefs, son cœur et ses entrailles à ses côtés. Vieilli et désabusé^ Chateaubriand se promenait dans les allées de l'infirmerie Marie- Thérèse, sous l'œil sévère de Mme de Chateaubriand, ou, penché sur sa table, achevait de
relire et de corriger ses Mémoires. Sur ses genoux ronronnait le gros chat roux à bandes noires qu'il avait ramené de son ambassade de Rome, Micetto, lô chat du feu pape Léon XII.
Louis-Philippe, depuis huit ans, affermissait son pouvoir au milieu des émeutes et des tentatives d'assassinat. Il se promenait en honnête bourgeois, avec son parapluie, sa redingote verte et son chapeau de castor blanc. Il avait usé plusieurs ministères, LafBtte, Casimir Perier, Thiers et Mole, vu, au contre-coup des journées de Juillet, éclore la révolution en Belgique, en Pologne, en Italie, et réprimé l'insurrection à Lyon et à Paris. Le choléra avait peuplé les cimetières. L'utopie Saint-Simonienne n'avait pas rénové la société. La duchesse de Berry, dans la prison de Blaye, avait tué sa cause en mettant au monde une fille dont le père était le comte Luchèsi-Palli. La machine infernale de Fieschi avait épargné le roi. Les princes allaient couper des lauriers en Afrique.
C'est la huitième année de l'occupation, et
l'Algérie bout à petit feu, dans la paix fiévreuse qui a suivi le second siège et la prise de Constantine. Bugeaud et Abd-el-Kader ont échangé le traité delà Tafna. Gloire sans sécurité, le sol tremble sous les pieds qui l'occupent. Les soldats, sans tentes, campent sous les étoiles, font le coup de feu aux avant-postes; l'ennemi harcèle les travaux de culture et d'installation, enlève les courriers, inquiète les convois.
En France, les Chambres discutent l'occupation de l'Algérie, marchandent les crédits. Le maréchal Glauzel, gouverneur, enrage et temporise avec Abd-el-Kader qui travaille le Sud et attise le réveil de la guerre sainte, tandis que son envoyé, Mouloud-ben-Arrach, présenter à Louis-Philippe des cadeaux aux Tuileries.
A Paris, l'Algérie semble au bout du monde. Elle l'est. Le chemin de fer ne va encore que jusqu'à Saint-Germain, et M. Thiers concède que ce genre de locomotion pourra convenir aux très petites distances. Pasquier est chancelier de France; Mole, ministre. Aucun cata-
clysme politique ne menace. M. de Lamartine qui, dix ans plus tard, imposera au peuple le drapeau tricolore, n'en est qu'à proposer aux députés le frac simple et de bon goût, en place de l'habit à col et parements de velours.
L'hiver a été rude pour les pauvres gens, la Seine a gelé, le Théâtre Italien brûle. Bals et concerts font rage, et le carnaval, à la cour, a été très brillant. On bitume les rues; on essaie, place de la Concorde, le gaz d'éclairage portatif comprimé. M. de Talleyrand, après avoir trahi tous les gouvernements sans en avoir restauré ni renversé un seul, meurt dans le sein de l'Eglise et Ton célèbre ses funérailles à l'Assomption. Mais les médecins qui l'ont embaumé ont oublié sa cervelle, qu'un laquais porte à l'égout. On a volé Mlle Mars. Un carrosse jaune et bleu de la cour conduit les jeunes princes au collège Henri IV; le duc d'Aumale, au concours général, est deux fois couronné. Et rue de l'Université, Mlle Pigeaire, pour le triomphe du magnétisme animal, se bande les yeux de taffetas
noir, lit dans un livre et joue à l'écarté.
L'an passée mariage, à grand gala, du duc d'Orléans avec la princesse Hélène de Mecklemhourg-Schwerin. Louis-Philippe, qu'on dit serré, se conduit en royal beau-père et fait bien les choses : la corbeille est magnifique. Cette fin d'août, un fils naît : le comte de Paris, que Moreau, accoucheur, reçoit. On est gai. Duprez chante, Rachel débute. Le romantisme s'impose : Marion Delorme au Théâtre-Français, et Ruy Bios à la Renaissance. On applaudit Frederick Lemaitre et le singe de M. Comte.
Henri Monnier fait des farces. Daumier crayonne. Les femmes portent des burnous El-Rébia, des chapeaux à la Paméla et des guêtres en satin turc.
Jusqu'à son mariage, ma mère avait vécu un paisible rêve éveillé.
Son existence d'enfant et de jeune fille n'avait compté que de menus actes, des pensées discrètes, des silences timides, scellés par l'empreinte d'une éducation rigide dans ses principes comme dans ses préjugés. On imposait, comme un masque au visage et un corset aux flancs, une religion, une morale, des coutumes indiscutées. Ce système se fondait sur la Providence divine, l'autorité des confesseurs, la majesté des juges, la prééminence des soldats, la superposition des classes, le respect de l'argent, le culte de l'honneur mondain et du point d'honneur, alliés à l'élégance pratique du mensonge social, dès qu'il est utile ou bien-
séant, à Tétouffement tacite des vérités gênantes, à la crainte de Topinion et à l'emploi des vertus aimables.
Il fallait une réelle probité native pour ne prendre de ce formulaire que ce qu'il contenait de pur dans son alliage, d'élevé dans son étroitesse. Seule, une bonté simple pouvait tempérer ce qu'avaient de mesquin, d'orgueilleux et parfois de féroce ce dogmatisme bourgeois, cette imperfection d'une époque et d'une caste.
Ainsi les réalités pénibles échappaient-elles à une jeune fille tenue dans une stricte ignorance, ne lisant pas, n'entendant que des conversations soigneusement filtrées, orientée vers un mysticisme vague, rêveuse par goût et pétrie d'illusions. Le romanesque devait dominer la pureté de cette âme qui ne savait rien de la vie, chrysalide enfermée dans son cocon de soie.
Eudoxie-Victorine naquit à Alger d'un père lorrain; élevé à la dure, simple soldat, il avait gagné ses grades un à un, depuis la brisque de laine jusqu'aux galons d'or de capitaine dans
la légion étrangère. Il se souvenait d'avoir monté la garde, conscrit, par une bise glaciale, sur les remparts de Givet. Le soleil d'Algérie, comme bien d'autres, l'avait tenté, et dans cette vie de combats, de chances, de dangers, il portait la fougue de sa tête chaude, de son caractère vif.
Sa mère avait eu une destinée mouvementée.
Fille d'un M. de Posson, maître de postes en Bourgogne, très belle, elle inspira une passion au baron du Saussay qui se « mésallia » pour l'épouser et eut deux filles : Herminie et Adèle. La Révolution venue, il émigra seul à Londres et y mourut ruiné. Sa veuve se remaria avec M. Mallarmé, conservateur des hypothèques. Intelligent et emporté, il se montra très dur pour ses belles-filles, jusqu'à les frapper parfois de son fouet de chasse. Des onze enfants qu'il eut, trois devinrent capitaines, le dernier, Emile, colonel d'artillerie, et mon grand-père, qui fut l'aîné, intendant général. Les deux filles épousèrent, l'une un avocat, l'autre un officier.
Un seul fils, Numa, suivit la carrière du père- La mère de ma mère était Portugaise. Son père, M. de Sacarneiro, servait comme capitaine dans la légion étrangère : c'est là qu'il avait connu son futur gendre, auquel il promit une dot de cinquante mille francs, qu'il ne paya point. Grand joueur, il dissipa sa fortune, rendit sa femme très malheureuse et se sépara d'elle. On vivait en famille, la dislocation fut complète. Mme de Sacarneiro se retira à Perpignan, emmenant sa fille, qui était toujours souffrante. M. de Sacarneiro tira de son côté. Mon grandpère, retenu par sa carrière en Algérie, se décida à quitter le service actif et à entrer dans l'intendance. La solde, supérieure, ferait mieux vivre les pauvres femmes»
Ma mère avait quatre ans, quand sa mère mourut d'un mal de langueur. Le seul souvenir qui lui en reste est d'une femme jeune, souvent couchée. A en croire un vieil ami, le président de M..., elle était jolie, très douce, et ma mère l
lui ressemblait. Jusqu'à huit ans, elle vécut ^
avec Mme de Sacarneiro. Alors son père, qui venait d'être nommé à Bône, dans la province de Constantine, la réclama. La grand'mère refusa de la rendre et il enleva sa fille : ce rapt, ma mère se le rappelle très bien.
Un monsieur qu'elle voyait parfois vint la prendre dans une petite école; elle l'accompagna sans méfiance. Elle se revoit, pelant une poire, dans un bateau, sur le canal du Midi.
Le monsieur lui dit qu'il la conduisait près de son père, à Nîmes : il lui semble qu'elle était très contente. C'était de l'ingratitude envers sa grand'mère qui devait l'aimer, mais elle n'a mémoire que d'une petite femme sèche, dont elle ne se rappelle pas une cai^esse. Le voyage l'enchanta.
A Bône, son père la gâtait beaucoup; à dix ans, il la conduisit en pension à Aix-en-Provence, chez deux vieilles filles rébarbatives dont le pensionnat, bien aménagé en plein air, s'entourait de beaux jardins. Pendant longtemps elle ne vit personne, sauf un cousin, qui
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la fit sortir quelques heures. Trente ans après, il parlait avec indignation de cette visite, de l'air minable de ma mère, et des « fayots » dont on la nourrissait.
Elle était médiocre élève, assez docile.
Pourtant, une sous-maitresse lui ayant donné un soufflet, elle le rendit, si bouleversée qu'il lui vint un transport au cerveau. Elle se retrouva dans une vaste pièce tendue d'anciennes tapisseries. Les deux vieilles demoiselles, qui craignaient le scandale, la soignaient de leur mieux. Son père lui envoya une servante maltaise comme garde-malade, avec une énorme caisse de jouets, dont un orgue de Barbarie portant un singe habillé en seigneur et qui jouait du violon.
Elle apporta beaucoup de piété à sa première communion. Le feu prit à des palmes dorées de l'autel et il y eut une grosse panique. Peu après son père la retira de pension : à partir de Lyon, ils voyagèrent dans le coupé d'une énorme diligence qu'à Châlons on hissa avec des crics sur la voie ferrée. A Paris, on les descendit par
le même moyen. Sa première impression ne fut pas brillante : ils étaient descendus rue de Valois, dans un petit hôtel assez noir. Le Palais- Royal lui parut superbe. Après quoi, dans les Ardennes, chez l'oncle Emile, une nombreuse famille lui fit fête. On l'habilla de noir à cause de sa grand'mère. Le fort accent provençal qu'elle avait pris à Aix étonnait et faisait rire, sm*tout une phrase rapportée de la pension :
« Madame elle mé peïnce et mé fait des tatouilles! » Sans être malade, elle avait l'air si délicat que l'oncle Emile disait : « C'est un oiseau pour le chat. »
Son père, retournant en Algérie, la mit à Paris, rue du Roule, dans un couvent semblable à celui des Oiseaux. Une des sœurs s'occupait spécialement d'une élève. La sœur Emmanuelle, froide, âgée, ne lui fut pas d'un grand secours; ma mère très timide, silencieuse, pleurait pour un reproche. Elle reçut la confirmation et se revoit avec sa robe noire, son voile et un petit bonnet ruche. Elle se sentait des aspirations
se LES PAS SUR L£ SABLE
mystiques, la communion la transportait hors de ce monde. Une fois par mois, elle sortait chez la tante Herminie, dont la maison, rue du Ranelagh, quoique ordinaire, lui semblait très belle. Après de nouvelles vacances dans les Ardennes, son père occupa, rue des Réservoirs, à Versailles, un grand pavillon que Mme de Pompadour avait, disait-on, habité. Elle suivait des cours, et il lui enseignait Thistoire à l'aide de tableaux du Musée. Nommé, après un stage à Paris, intendant à Constantine, il la confia à la tante Herminie, qu'elle jugea fausse, acariâtre et méchante, tant que, pour la première fois de sa vie, elle fut réellement malheureuse. Des amis la reconduisirent à son père; »
pour la distraire, il lui apprit à monter à cheval. Rappelé en France, il eut le choix entre Rouen et Strasbourg, qu'il ne connaissait pas, et où il alla visiter des cousins, les Alfred Mallarmé; il préféra Rouen.
Ils s'installèrent au premier^d'un vaste et vieil hôtel à panneaux de boiserie et belles
portes sculptées. La bonne maltaise servait de femme de chambre, coififait et habillait ma mère qui, selon les idées du temps, recevait une éducation de luxe, comme si c'eût été déroger que de faire œuvre de ses dix doigts. Elle n'apprit pas à coudre, — tout au plus les jeunes filles savaient-elles broder, — et elle ne sut rien du ménage, l'intendant n'admettant pas qu'elle pût mettre les pieds à la cuisine. Mais elle prenait des leçons de piano et de dessin.
A dix-sept ans, elle alla au bal en robe blanche de tulle, avec une garniture de lierre et de petites baies rouges sur sa robe et dans les cheveux. Elle assistait à plusieurs soirées par hiver. Mais de peur qu'elle ne se fatiguât, il lui fallait rentrer à minuit, au moment où elle s'amusait le plus : le lundi gras, au bal du général en chef, son père lui permettait de rester jusqu'à cinq heures du matin. Il avait pris une petite loge au Grand-Théâtre et l'emmenait à l'Opéra.
Jamais de comédie, « ce n'était pas convenable ». La Juiçe et la Favorite l'étaient, la musique
sauvant tout. Rouen paraissait délicieux à ma mère; elle avait enfin des amies, la fille du général et l'aînée des filles du préfet. Elle continuait à pratiquer, sans exaltation. Ses lectures étaient anodines. Elle ne connaissait qu'Eugénie Grandet et Paul et Virginie; encore l'avait-elle lu en cachette : un jeune cousin le lui avait prêté.
A Rouen succédait Alger, l'été dans une campagne de Moustapha, l'hiver en ville. Ma mère allait dans le monde, mais sans retrouver le même plaisir. Elle commençait à se blaser et se demandait si elle serait aimée, si elle aimerait. Elle avait dix-neuf ans, et cela la rendait rêveuse et triste.
Son père, qui préparait un voyage d'inspection dans le Sud, reçut plusieurs fois la visite du commandant supérieur de Laghouat, Auguste Margueritte, chez qui il devait loger.
Celui-ci pensait au mariage, et le général Yus\if et Mme Yusuf, qui l'aimaient beaucoup, songeaient à une de leurs parentes, une jeune Danoise. Ils avaient concerté une entrevue, quand
il leur déclara que Mlle Mallarmé lui plaisait. Le général Yusuf s'offrit à faire la demande. Ma mère, très troublée, exprima à son père le désir de connaître un peu mieux l'homme auquel elle allait lier sa vie. Il le comprit et, contrairement à l'usage, autorisa un tête-à-tête. Ils s'entretinrent longuement de leurs idées et de leurs goûts. Mon père était déiste, pieux même; il croyait à la Providence, mais il n'admettait pas que le prêtre intervint dans le mariage, servît d'arbitre entre époux et femme. Il demanda à ma mère de ne plus se confesser. Elle le promit par affection et le tint ensuite par conviction. Le mariage décidé pour mai, le commandant était retourné à Laghouat tout préparer. On achevait un petit trousseau fort modeste, lorsque la guerre d'Italie éclata. Mon grandpère fut désigné pour être intendant auprès du maréchal Canrobert. Auguste Margueritte revint en hâte auprès de sa fiancée et on les unit à la mairie, avant le dîner où les témoins seuls assistèrent. L'office religieux eut Ueu à minuit
dans la chapelle de Tévêque. Ma mère fut très émue et mon père enchanté d'échapper au mariage solennel qui devait se faire à la cathédrale.
Quatre jours après, ils prenaient la route de Laghouat, voyageant en voiture à petites journées. La température était délicieuse. La vue du désert fit une grande impression sur la jeune femme qui, séparée dorénavant de son père, s'en allait pour la vie, la main dans celle de ce mari que, deux mois auparavant, elle ne connaissait pas. Accueillie à Laghouat comme une reine, elle eut l'hommage d'une magnifique fantasia, et fut conduite en grande pompe à la maison du commandement.
Telle avait été cette vie en perpétuel voyage, vi3 d'âme repliée et de sensitive close, vie blanche où n'avaient marqué que des événements convenus, des plaisirs et des chagrins convenables, l'éducation modèle d'une jeune fille très bien élevée, n'osant agir et n'osant penser, mais par bonheur foncièrement droite, pure et bonne.
Do sa naissance à la mienne, en 1860, vingtdeux ans se sont écoulés. Une révolution et un coup d'Etat ont bouleversé la France. La République a remplacé la Royauté, et l'Empire la République. Louis-Philippe, vieilli, se cramponnant à l'impopulaire Guizot, n'a su ni mater l'opposition républicaine, ni conjurer la défection de la bourgeoisie, de la jeunesse des écoles et de la garde nationale. Culbuté par une révolution de hasard, il a fui, abdiquant en vain pour son petit-fils, que le flot envahisseur de l'Assemblée balaye.
Un Gouvernement provisoire s'est établi, une Assemblée constituante a été élue. Un immense espoir a soulevé le peuple crédule et farouche, que Laniartine dompte, comme Orphée char-
mait les fauves. Temps trop court de généreuses illusions, d'utopies magnifiques; une société nouvelle, — la justice ouvrant sur terre une ère de concorde et de travail, — grand rêve qui, menacé par l'anarchie, glisse, s'effondre dans le sang des fusillades de juin, le massacre du peuple exaspéré. A Cavaignac, le répresseur, plus de cinq millions de voix opposent, comme président de la République, le prince Louis- Napoléon^ l'homme de Strasbourg et de Boulogne, le neveu de l'Autre, celui que Dupin appelle le perroquet mélancolique, conspirateur-né, idéologue mystique, visage d'ombre.
Acculé au terme de son mandat, paralysé par l'hostilité de l'Assemblée législative, avec Morny, Persigny, Saint-Arnaud, l'armée complice, d'un coup de force dans les ténèbres, — un crime, dira Victor Hugo, — il escamote Paris, le pouvoir, emprisonne, disperse les députés, fusille qui résiste, déporte qui blâme. Nouveau Brumaire, qui fait un second Empire, voté par le , Sénat, ratifié par la nation veule*
Sept ans de dictature coulent au sablier silencieux de l'histoire. Napoléon III, qui a fait une impératrice et qui voit naître un prince impérial, s'étaye sur l'orgueil militaire du pays, autant que sur la peur rassurée, l'égoïsme repu des hautes classes. La presse bâillonnée, plus de tribune, d'associations, de pensée libre.
L'Empire, qui est la paix, porte la guerre en Orient, en Italie, en Chine. Lauriers rouges, masquant les tombes. Un air lourd pèse, que traversent les fanfares des soldats, le pas martelé des sergents de ville.
1860 ouvre au régime une brèche où la liberté passera. La guerre d'Italie a fait l'unité de la Péninsule, et les catholiques, menacés dans le pouvoir temporel du pape, attaquent l'Empire. Contre eux il croit lâcher les chiens, en rendant la voix à la nation muette, et ne fait que déchaîner l'opposition muselée jusque-là. A la fin de 1860 point l'empire Hbéral : les Chambres auront le droit d'adresse et la publicité des débats. La prison effrayera de moins en moins
les journalistes . L' Internationale , entraînée malgré elle dans la lutte, fomentera des grèves.
Victor Hugo, solitaire dans l'Ile, a jeté aux vents du large Les ChâtimentSy paroles vengeresses, que les vagues ont grandies de leur âpre murmure. Il écrit l'œuvre sereine. Les Contemplations et La Légende des Siècles, qui bruiront sur les lèvres des hommes longtemps après que le canon des victoires de Magenta et de Solférino s'est tu. Paris, qu'il ne reconnaîtra pas, tant la pioche, les plâtras, les monuments neufs l'ont transformé, dénoue sa ceinture qui l'étouffé, s'agrandit d'Auteuil à Belleville et de Charonne à Grenelle, s'enfle jusqu'aux remparts.
A l'autre bout du monde, nos soldats se ruent sur Pékin. L'armée d'Italie a fait sa rentrée triomphale. Les drapeaux autrichiens, les étendards arabes s'en vont, portés par les Gent- Gardes, aux Invalides. La Ville construit pour Lamartine obscur et ruiné un chalet, à Passy. Le Bœuf gras est autrement célèbre. On chante : « Il a des bottes, Bastien! » Isabelle, la bouque-
tière du Jockey-Club, vend ses roses, Siraudin ses fondants.
} Le duc de Grammont-Caderousse joue au baccara jusqu'au matin dans le salon du Grand Seize. Anna Delion semble, avec ses yeux de velours et son teint ambré, un beau page florentin, et Cora Pearl montre son frais visage maquillé de fards d'Angleterre. Marguerite Bellanger passe au trot dans l'avenue des Champs- Elysées; un jour l'Empereur la remarquera. La vie de famille s'émiette, tout le monde se marie sous le régime dotal. La folie de paraître est telle que trois mille amazones par hiver sont portées au Mont-de-Piété. Les gandins ont des raies jusque dans le dos. La fille triomphe. La chair est reine. ' ^ *
On est dévot, par bon ton. Les souverains dans les visites officielles, commencent par la cathédrale. Aux grand'messes, le choc des fusils, — genou, terre! — répond aux clochettes de l'élévation. Les cafés sont pleins d'épaulettes. Bientôt, sur la scène, des femmes bomberont
leur croupe en agitant le drapeau tricolore.
Fleury est grand-écuyer; les chevaux et les équipages de l'Empereur sont magnifiques.
Les femmes portent encore la crinoline et, sur leur chemise, la ceinture régence des sœurs de Vertus. Alexandrine les coiffe et Lecourt drape leurs larges manteaux. On va inventer la jarretière tue-puces.
Léotard, au cirque, vole dans l'air. Janin, le podagre, écrit ses feuilletons en manchettes de tricot rouges. Flaubert, dont on poursuit Madame Bovary pour outrage aux mœurs, prépare, dans le recueillement de sa vie close, Salammbô. L'Empereur, dit -on, a corrigé les épreuves du dernier livre d'About. Le Père Félix, juché en chaire sur un tabouret, prêche à Notre-Dame. Sarah débute. Grasset fait : gnouf, gnouf, et Frederick Lemaître joue avec des gousses de vanille dans ses collets.
Pour inscrire la petite chose que j'étais au nombre des vivants, mon père n'eut qu'à sortir de la maison du commandement et à entrer aux bureaux de la place. Un capitaine d'artillerie certifia sur les registres de l'état civil que j'étais né le 20 février à six heures du soir, et m'inscrivit sous les prénoms de Paul, choisi par ma mère, et de Victor, Antoine, qu'on me donnait en l'honneur de mes grands-pères.
Une seconde auparavant, je ne comptais pas plus que les centaines d'êtres nus édos en même temps que moi sur la surface de la terre, enfants blancs, négrillons, macaques jaunes; je ne relevais de l'espèce que comme un chien ou un chat nouveau-né, pâte vivante, homuncule anonyme, avec une tête plus grosse que le
ventre et une bouche en suçoir. Maintenant, j'existais, de droit.
Je me trouvais repéré dans le temps, l'espace, le mouvement. Je prenais place, et ma place, sur une des cent mille cases de l'échiquier social. Je m'apparentais à une famille de gens qui me reconnaissaient pour leur, et saluaient avec joie ma venue. Je m'installais dans une maison qui était mienne. Si faible qu'un coup de vent m'eût éteint comme une lumière, qu'un pouce d'homme m'eût écrasé, j'étais relié, par un simple trait de plume, au passé de la race et de l'histoire de mon pays, à • d'innombrables hérédités, aux fatalités obscures d'événements proches ou lointains, aux fils invisibles de l'immense métier qui maille et trame les destinées.
Parcelle d'univers, je participais, par tout ce que mes sens pourraient percevoir et mon intelligence connaître, au mystère formidable du monde, splendeur du soleil, fourmillement des astres, magie du printemps, ivresse de l'amour, affres de la mort. Déter-
miné dans l'avenir par tout l'irrémédiable des effets et des causes, encore dans les limbes et existant pourtant, je devenais, de minute en minute, un peu plus une forme humaine, dont les aigres cris attestaient le besoin et la souffrance, et pour qui le bien-être n'était encore qu'un inquiétant sommeil, au souffle imperceptible.
On me baptisa, selon l'usage. Grand'mère Marie-Anne, qui allait regagner Milianah, fut la marraine. Quelqu'un tint la place du parrain, mon grand-père Victor Mallarmé, retenu à Alger. Ma mère était décidée à me nourrir, mais sa délivrance l'avait épuisée, et elle n'avait pas assez de lait. Elle et mon père désiraient un fils, mais non si tôt. ^ :
Elle n'avait pas eu le temps de goûter son bonheur. A peine avait-elle pris possession de la grande demeure blanche à arcades et terrasses à l'italienne, visité son beau jardin de fruits et de verdure, que traversait un canal d'eau vive, et où il y avait une volière de toutes
sortes d'oiseaux et un enclos pour les gazelles et les autruches; à peine avait-elle établi son empire sur le ménage et les serviteurs : le cuisinier civil, Cadet, l'ordonnance valet de chambre, deux tirailleurs indigènes, cocher, palefrenier, et une femme de chambre qu'elle avait ramenée d'Alger; à peine avait-elle reçu et fait quelques visites, commencé le soir une vie d'intimité et de lectures, avec V Emile de Rousseau et des leçons d'arabe; à peine s'était-elle abandonnée au charme de cette oasis de Laghouat, un des plus beaux nids de bonheur et de sérénité pour jeunes mariés, que les premiers malaises de la grossesse se faisaient sentir.
Force lui fut de renoncer aux promenades à cheval où mon père l'entraînait au galop, de même que, pour l'aguerrir, il lui apprenait dans le parc à tirer au pistolet; elle dut se laisser bercer dans une Victoria traînée par deux mules à qui, parfois, prenait la fantaisie de s'arrêter court : aucun coup de fouet alors ne les eût fait démarrer. Quand les nuits furent aussi torrides
que les jours, ils allèrent coucher au Kheneg, distant d'une demi-heure de voiture. Quelques spahis servaient de garde. Ma mère dormait sur un lit de camp, dans une grande tente qui avait appartenu à Abd-el-Kader. Ils bivouaquèrent aussi dans une vaste forêt où elle suivit des chasses, mais elle y eut des fièvres.
De retour à Laghouat, la vie calme reprenait ; préparation de la layette, reposantes siestes, bains dans le bassin du jardin, jusqu'au jour où une couleuvre l'effraya. De temps à autre, quelques réceptions données aux officiers et à leurs femmes. Le gibier abondait, et Cadet, le cuisinier, bossu débrouillard, savait mieux que personne assaisonner le cuissot de gazelle et farcir l'outarde; les truffes blanches ne manquaient pas, les terfès du Sersou qu'on servait cuites sous la cendre. Quant aux provisions d'épicerie, condiments et conserves, elles parvenaient d'Alger à dos de chameau. Les pêches et les abricots composaient les desserts, avec les bananes et les deglett nour, reines des dattes.
A de si grandes distances, chaque courrier était un événement. Dans cet îlot du désert, les échos de France, bien qu'attardés, avaient la saveur de Timprévu, du tout neuf. La gloire des grandes journées d'Italie avait passé la mer : l'apothéose de la rentrée des troupes; cent mille hommes défilant pendant des heures sous les arcs de triomphe, leur réception place Vendôme, le banquet du Louvre offert par l'Empereur à ses généraux. Pas un officier qui, si loin, dans ses garnisons de soleil perdues, n'en portât un reflet de fête sur son visage bronzé.
Souvent, de grands burnous blancs et rouges entraient dans le salon, laissaient dans le corridor un sillage de musc et de tabac. Des aghas, des caïds venaient baiser l'épaule de mon père, et il s'entretenait avec eux dans leur langue gutturale que baignent les voyelles et les diphtongues comme une eau claire des cailloux. Parfois il partait, ne résistant pas à sa passion pour la chasse, voler au faucon, forcer l'au- Iruche; rapporter de belles plumes dont ma
mère parerait ses chapeaux servait de prétexte. La raison vraie était son amour pour la vie libre, l'espace, l'exercice violent, le besoin de dépenser son adresse et sa force, de retrouver, au milieu de la civilisation, les instincts de l'homme primitif.
Il se reprochait bien ces fugues, les dernières, écrivait-il dans des lettres charmantes, — une entre autres, tracée sur un carré de papier blanc, avec une petite plume de l'autruche qu'il avait tuée, et de l'encre délayée avec la gomme de pistachier sauvage. Le vent de sable poudrait sa fine écriture. C'était dans les Datas, ces bas-fonds que l'eau de pluie rend si verts, à l'heure où le soleil couchant empourpre d'orangé l'étendue et où les térébinthes en parasol se détachent noirs, en l'interminable crépuscule. Au bivouac, auprès d'une citerne où il faisait bon boire, une fois assuré que ses chevaux à l'entrave, son bai ou son gris, Mzab, mangeaient l'orge, il se dilatait à plein cœur, après l'harassante, l'enivrante course à la poursuite des
grands oiseaux. Recru de fatigue, cuit par une chaleur de soixante degrés centigrades au soleil, étourdi de lumière, il aspirait Todeur des mystérieuses profondeurs qui se propageait en bouffées de four tièdes et parfumait autour de lui l'âcreté des plantes sauvages.
Les ombres de ses rudes compagnons, les Mékhalifs-el-Djereub (les Galeux), forbans et chasseurs, se démenaient autour des dépouilles, enlevant les peaux, supputant le gain des plumes, — noires des mâles ou grises des femelles, — cependant que sur les feux cuisaient, avec un fumet de graisse, la chair d'autruche coupée en morceaux, le hammourriy ou du foie de gazelle en brochette, le melfouf.
Pressentait-il qu'il ne reverrait plus ces grandes chasses? Déjà son départ de Ténietel-Had avait clos ses affûts aux grands fauves, ses traques au sanglier dans la forêt des Cèdres. Son œuvre à Laghouat touchait à sa fin. En cinq ans, il avait vivifié ces larges territoires, fécondé la terre partout où il avait pu
asservir Feau, pacifié, enrichi les tribus, rendu prospères jusqu'aux animaux.
Ce n'était pas assez pour lui d'avoir afiirmé le renom et la force bienfaisante de la mère patrie, il eût souhaité plus, qu'on poussât résolument plus loin, à Ouargla, qu'on mit à la raison les Chambas et les Touaregs d'Azguers. La force seule, suivie d'une intelligente administration, eût assuré des relations suivies avec l'extrême sud. La traite des esclaves étant l'élément vital du commerce, il eût admis qu'on laissât le flot nègre reprendre son cours vers l'Algérie, avec toutes les précautions d'humanité. Il proposait qu'on utilisât, comme les Anglais l'avaient fait pour les cipayes de l'Inde, les qualités guerrières des Arabes : on trouverait, en cas de guerre, l'appoint d'une redoutable armée indigène.
Les ressources inconnues, les réserves de cette terre de feu et d'hommes l'avaient fasciné. Des années durant, il avait par tous ses émissaires cherché à atteindre, par delà le désert
les grands marchés du centre noir. Il voulait pénétrer au cœur de l'Afrique. Par une intuition rare, il en indiquait les moyens, restés les mêmes aujourd'hui, après quarante-quatre ans. Nul mieux que lui, avec les officiers de son école, les futurs généraux Philebert et Thomassin, n'eût été l'homme de ces vastes projets.
Le maréchal Randon le soutenait. Mais le passage du nouveau gouverneur, le prince Napoléon, avait annoncé pour la colonie algérienne une orientation et des hommes nouveaux. Dès 1858, mon père avait prévu ces difficultés; les instances affectueuses du maréchal l'avaient seules décidé à rester à son poste. Nommé, un mois avant ma naissance, lieutenant-colonel au 12<> chasseurs, à Blidah, il venait de demander à rejoindre son régiment.
Son départ n'était plus qu'une question de jours.
Une vive émotion, à cette nouvelle, s'emparait des chefs de grandes tentes et se répandait dans les tribus. Une députation de ca!ds partit
pour Alger et s'en vint dire au gouverneur ces mots touchants : « Comment, tu nous enlèves notre père, Thomme qui nous a remplis et qui nous a apporté le bien! »
Mais le sort en était jeté. Dans le courant de mars, nous quittâmes Laghouat. \