‹ Les pas sur le sableChapitre 3 sur 7 · LA CHRYSALIDE · texte numérisé non relu

LA CHRYSALIDE

A Theure du départ, on mit dans la voiture un paquet enveloppé de langes, que ma mère prit sur ses genoux. Elle était à peine rétablie, et j'étais bien faible. Faute d'une bonne nourrice blanche, on m'eût mis au sein d'une négresse si le séjour se fût prolongé. J'avais un mois à peine et mes parents s'inquiétaient de ce fatigant voyage, pendant lequel on devait me nourrir de lait de chèvre.

J'imagine que mon père jeta un long regard de regret sur cette ville qu'il avait aux trois quarts construite, dont chaque maison neuve, bazar, mosquée, casernes, fontaines, attestait son souvenir. Que de belles heures vécues dans l'exercice de son pouvoir, la fermeté dans la justice, quel modeste orgueil de pionnier de la

conquête, de civilisateur du progrès! Il pouvait se dire que pas une de ses facultés, de ses énergies n'avait été inemployée, qu'il s'était donné tout entier, qu'il laissait là un bel exemple de volonté et de devoir, et cette œuvre suprême : la vie.

Certains adieux durent lui serrer le cœur :

collaborateurs militaires, camarades de chasses, chefs arabes à qui il inspirait une vénération enthousiaste : c'est avec émotion qu'il avait serré la main de Cheick-Ali, le Khalifat de Laghouat, et adressé un bon sourire à un jeune tirailleur, son fidèle secrétaire, plus tard notre ami, Elysée Descombes.

Je suis sûr que la maison où il avait vécu si longtemps qu'il en connaissait jusqu'aux rides des plafonds et aux taches des murs, le grand bureau où il avait travaillé retinrent aussi son âme; et le jardin, dont il aimait chaque arbre, et les autruches voraces, auxquelles, après le repas, ma mère et lui portaient des morceaux de pain qu'on voyait descendre en saccades le long de IcOT cou flexible, et les gazelles familières

qui appuyaient au grillage leurs yeux de velours. Il contempla la place dont le va-et-vient avait, durant cinq ans, été le décor vivant de sa pensée : les vieilles en loque puisant de leur outre au lavoir, des guenilles d'Arabes couchés à l'ombre maigre des palmiers, des soldats qui passent, un spahi dont le cheval se cabre, éclatant dans le soleil.

Et quand la portière eut claqué, quand au milieu des adieux la voiture roula, comment n'eût-il pas recueilli tous ces bruits, ces parfums, ces aspects connus : une fanfare de cavalerie qui s'égrène, le grouillement fauve d'un campement de chameaux; la vie des êtres et des choses : Laghouatis bruns, beaux Maures gras, vieillards en turban sale, femmes aux voiles bariolés, fondoucks à arcades, entrecroisement de ruelles sombres, échoppes, cafés, petites forges à bijoux, maisons de boue sèche dont la porte, çà et là, s'encadre de blanc ou que griffent cinq doigts bleus.

Il dut répondre d'un signe de tête à bien des

salamalecs, baise-main figm^és, paimies ouvertes envoyant lem* bénédiction. Et quand les chevaux eurent franchi le carré noir de la tour d'entrée, les portes de bois et de fer à arcs-boutants de palmier, quand la sentinelle et le poste de garde eurent présenté les armes, je ne doute pas qu'il ait tourné vers ma mère un regard humide et n'ait dit, d'une voix dont l'humour masquait l'attendrissement :

— Eh bien, voilà nos adieux faits à ce bon Laghouat. Nous n'y avons pas été si malheureux, n'est-ce pas, ma chère femme?

La voiture traversa une large plaine, remonta, puis dévala des dunes; Laghouat sur ses deux rochers, amoncellement sombre aux taches dé neige, baigné dans son oasis verte, disparut. r Mes yeux ouverts, aussi aveugles que s'ils ne dussent jamais voir, ne perçurent rien du prodigieux spectacle qui se déroulait : l'interminable vallée que dominent les dents de scie du Djebel-Milah, les tristes plaines d'alfa et de broussailles qui conduisent au caravansérail

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de Sidi-Makhelouf. Sans doute on y passa la nuit. Les caravansérails servaient d'écurie et d'auberge, on y trouvait un toit, des vivres, et parfois des scorpions.

Ce voyage dont je ne connus rien, cette route sans routes tracées, que repéraient dans l'étendue de petites pyramides de pierres, ces oueds que les chevaux franchissaient avec de l'eau jusqu'aux jarrets, les plateaux de Djelfa et le bordj de Si-Cheriff, la masse grise du Rocher de Sel crevassé de ruisseaux blancs, la plaine et son horizon de cendres où fuient des montagnes violettes et où miroite quelque étang, la verte vallée du Guet-Esthel, ses pins sur les collines pierreuses, un douar aux tentes noires rayées de rouge ou une petite caravane de chameaux, des heures et des heures dans le vide, le silence, le soleil par la plaine frissonnante d'alfa verdâtre, la vallée décharnée et jaime de Boghari, l'ascension à Boghar perché dans la verdm^e noire, tout cela, qui me fut un rêve sans conscience, devait cependant revivre plus tard en

moi, par une mémoire apprise, une sensibilité réflexe, comme si les récits que ma mère m'en a faits réveillaient, dans l'homme, les indéfinissables et obscures sensations perçues alors par une petite masse de chair ballottée et souffrante.

Au Sahara succédèrent le Tell montagneux, les gorges et les pentes boisées, l'étape de Médéah, la lente descente vers Alger et sa mer d'azur et d'or, striée de moires et d'un bleu intense, doux comme une caresse.

A Alger, mes parents descendirent à l'Intendance, chez le grand-père Victor. On me donnait tout de suite une nourrice italienne, il était temps. C'était une très bonne femme, distinguée et douce, dont le mari avait eu des revers de fortune.

Mon grand-père nous avait reçus avec bonheur. Quel arriéré de causeries, avec mes parents! Il avait suivi dans l'état-major de Canrobert la dernière campagne. A Magenta, bousculé à ses cotés par un hourrah de hussards

autrichiens à pelisse blanche, un coup de sabre lui avait estafilade la figure, et il avait roulé avec son cheval dans le nanglio grande.

Quand je fus rétabh, mon père et ma mère me laissèrent avec ma noiurice aux soins des grands-parents Margueritte, à Milianah, et firent leur voyage de noces. Au retour, ils s'installaient à Blidah, dans une petite maison qui fut démolie pour faire place à une église, puis dans une orangerie près de la ville. Mon père dirigeait en second le 12« chasseurs (colonel de Bonnemains). Les souverains vinrent à cette époque rendre visite à l'Algérie.

Ce voyage succédait à de grands événements; jamais l'Empire n'avait brillé d'un tel éclat. C'était d'abord la fête donnée à Paris pour la réunion de la Savoie à la France, puis le Congrès de Bade, où Napoléon III avait reçu l'hommage des princes, rois et ducs de l'Allemagne du Nord et de l'Allemagne du Sud, enfin les coups de canon des InvaUdes, saluant les funérailles du roi Jérôme. L'Empereiu* et l'Impératrice^

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avant de débarquer à Alger, devaient visiter les nouveaux départements de la Savoie et la Corse, berceau de si grands souvenirs. Aux acclamations de la foule, ils traversaient les villes en cortège de gala, berlines à glaces et train rouge et or, chevaux énormes, piqueurs galonnés, valets en grande livrée à la française, escorte de cent gardes éblouissants avec leur cuirasse d'acier à soleil d'or. La beauté de l'Impératrice fascinait les regards.

V Aigle entra dans le port d'Alger au milieu des salves; toute la population était là massée, derrière les troupes. Après un accablant sirocco, des torrents de pluie avaient lavé l'air et le ciel. Ma mère vit passer l'Impératrice; à l'éclat de ses joues, elle supposa qu'elle avait mis du rouge, soit que la traversée l'eût pâlie, soit qu'elle voulût cacher l'abattement où la plongeait la maladie de sa sœur, la duchesse d'Albe.

Il y eut grande revue au champ de manœuvres de Moustapha. Tous les détachements de l'armée 4' Afrique y figuraient, chaque colonel de cava-

lerie avec un escadron et l'étendard. Mon père, le soir, était enroué d'avoir crié les commandements dans le galop et la poussière. Le général Yusuf dirigea une fantasia splendide à la Maison carrée, où l'Empereur et l'Impératrice se rendirent en daumont, escortés par les cent-gardes que relayèrent les chasseurs d'Afrique. Des centaines de voitures emportaient des milliers de curieux. Ma mère, bien placée sous les pavillons d'honneur, vit évoluer dans la plaine cette foule arabe, gesticulant dans la lumière de l'espace : cavaliers superbes, chevaux caparaçonnés de soie, femmes en palanquin sur les meharas blancs. Ce furent d'abord le défilé des tribus, l'attaque de la caravane, des intermèdes de chasse, puis l'hommage des grands chefs pliant le genou devant l'Impératrice; enfin, au milieu des cris aigus des femmes, des musiques et du fracas de la poudre, la fantasia, furieuse vague humaine, vint se briser aux pieds des souverains. Les dames d'Alger furent reçues par l'Impératrice. La

femme du préfet, fort tremblante, les présentait à mesure et l'on passait, dans un grand salut plongeant. Ma mère se revoit, très intimidée en sa toilette blanche, voile de Chantilly noir et chapeau bleu.

L'Impératrice portait une robe lilas, et Ton devinait qu'elle avait pleuré. Son inquiétude écourta son séjour : la nouvelle de la mort de la duchesse d'Albe venait d'arriver à l'Empereur, qui la lui cacha; elle ne l'apprit qu'en débarquant en France après une traversée horrible, où le commandant de V Aigle dut atterrir à Port-Vendres. Rien n'y était préparé. Ce fut dans des guimbardes du boucher, de l'épicier et autres notables, que Leurs Majestés et la suite gagnèrent Perpignan.

A Blidah, mon père étudiait les règlements, les manœuvres de cavalerie. Il ne pensait pas revoir Laghouat, quand le général Yusuf lui commanda de partir avec un escadron de spahis et un goum de cent cavaliers. L'influence française ét^t compromise dans le Mzab. Le meurtre

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impuni d'un riche commerçant, l'abstention de quelques villes à se faire représenter lors de a réception de l'Empereur, certains troubles et un évident mauvais vouloir en témoignaient.

Il se rendit avec sa colonne à Beni-Isguen, au centre des cinq villes de la confédération, convoqua le\u« Conseils, les Djemmaas, et imposa des amendes que des députations apportèrent à Alger. Il présenta ces envoyés et les officiers de sa colonne au gouverneur. Le maréchal Pélissier était célèbre par ses coups de boutoir; voici comment il les reçut (1) :

(( Margueritte avait une taille très élevée et le maréchal était petit et gros. Il s'arrête devant lui et, levant la tête, il lui dit :

— Vous avez beaucoup engraissé depuis que je ne vous ai vu.

Margueritte, ne se rappelant pas bien à quelle époque le maréchal faisait allusion, répondit :

(i)Le général Margueritte, par le général Philbbbet.

— Mais je vous demande pardon, monsieur le maréchal, il y a longtemps que je suis ainsi.

Et, en effet, il était grand, mince, et avait, grâce aux fatigues subies et aux exercices constants du corps, à peine l'embonpoint d'un homme de son fige.

— Je vous dis que si, reprit le maréchal, vous êtes gros et je me rappelle bien de vous; c'était à rOuarsenis, j'étais colonel et vous maréchal des logis, vous portiez le fanion du maréchal Bugeaud. Pendant le combat, un groupe d'Arabes, au haut d'un mamelon, faisait des signes; le maréchal crut qu'il voulait se soumettre et m'envoya voir ce qu'il voulait; je vous emmenai avec moi pour me servir d'interprète; en route, vous me dites : « Mon colonel, ces gens-là veulent faire un mauvais coup, ils vous tendent un piège et vous assassineront. » Comme il ra'arrive souvent, je vous ai dit une mauvaise parole : « Jeune homme, vous avez peur. » Vous vous êtes mis en colère, vous avez piqué des deux, êtes passé devant moi en galo-

pant droit sur eux. Je les ai vus vous mettre en joue et vous couriez toujours. J'ai eu beau crier : « Arrêtez donc, êtes-vous fou, enragé, etc.. » Vous avez toujours couru jusqu'à ce qu'ils aient tiré. Et ils vous ont manqué, ce dont je suis bien aise, car je ne pourrais aujourd'hui vous féliciter de ce que vous venez de faire... Mais vous étiez beaucoup plus mince qu'à présent et plus mauvaise tête aussi, je pense. » En septembre 1861, le 12® chasseurs rentrait en France et nous le suivîmes. Mon père allait tenir garnison à Carcassonne.

Pour un homme habitué à la libre existence, le changement était brusque et le cercle d'activité rétréci. Mais mon père était optimiste, et ma mère gardait, de sa vie nomade, une facilité à être heureuse partout où son mari planterait sa tente. Quant à moi, le plus petit et le plus encombrant des colis du voyage, il importait beaucoup qu'on ne me sevrât pas brusquement, comme on le fit.

En vain réclamai-je par des cris ininterrompus l'excellente Italienne qui me donnait la vie de son sein gonflé. Sitôt tari le bon fleuve de lait qui me boulait par tout le corps, je dépéris misérablement. En passant à Perpignan, où vivait mon arrière-grand'mère maternelle, Mme de Sacarneiro, mon père, qui avait

des sentiments de famille, lui rendit visite. L'entrevue fut correcte, mais froide : elle et ma mère étaient devenues des étrangères. J'arrivai presque mourant à Carcassonne. Un médecin me tira d'affaire en me redonnant une nourrice. Mais je faillis rester au nouveau sevrage, et une entérite m'affaiblit pour plusieurs années.

Mon père me soigna avec une tendresse délicate à laquelle je dois d'avoir vécu, car j'exigeais des précautions constantes. Cette tendresse, qui veillait sur moi, n'entourait pas ma mère d'une moindre protection : il faisait éclore ses qualités, dirigeait ses goûts, il développait en tous sens cette jeune femme confiante, qui s'abandonnait à son esprit mesuré, à son cœur grave et sûr. Elle n'avait rien lu, ne savait rien du monde : il lui apprenait les livres, les hommes, il l'initiait à son déisme sans dogmes, à sa foi du devoir, du bien. « Tout ce que je vaux, m'at-elle souvent dit avec une modestie exquise, c'est à ton père que je le dois. » Mais désireuse de le comprendre, elle facilita son œuvre par

tout ce qu'elle avait de foncière bonté» de douces et nobles qualités.

Leur existence était extrêmement simple.

On vivait à peu de frais. Ils habitaient, pour quatre-vingts francs par mois, une maison meublée dont les vieux secrétaires de marqueterie, les fauteuils Louis XVI, sans valeur alors, seraient aujourd'hui de grand prix. Le nouveau colonel ne recevait pas, mais quelques anciennes familles donnaient un bal de temps à autre. Ma mère remontait à cheval, explorait la vieille ville que couronne son énorme château fort.

Dans les faubourgs, des tisserands, avec des visages pareils à ceux du moyen fige, dans de pauvres échoppes, tissaient sur des métiers à main. Une grande maison de fous qu'elle visita aux environs lui laissa une inoubliable horreur.

Mon père, malgré le soin qu'il donnait à son régiment, exercices, manœuvres, manquait de distractions. La marche à laquelle il s'entraînait tous les matins, après une suée dans un appareil

à alcool de son invention et une douche d'arrosoirs glacés, faisant, en vêtements de laine chaude, plusieurs lieues de pas gymnastique à la stupeur des paresseux habitants, cette marche-là, ou un temps de trot dans la plaine sur Laghouat, son cheval blanc, c'était tout, i Où étaient ses pêches dans la baie d'Alger, à la Pointe-Pescade? Les longues chevauchées de Téniet-el-Had et du Sahara? Ses joutes avec les Arabes, quand, au galop, il tirait des gazelles, ou à pied brisait d'une balle, à cent pas, un œuf pendu à un fil contre le tronc d'un bétoum? Et ces pays de gibiers fantastiques, le marais d'El-Goradia avec ses tourbillons de grues, de canards, de courUs, de bécassines, où il avait procuré au maréchal Bugeaud, barbottant jusqu'au ventre et tiraillant sans trêve, une hécatombe monstre? Et les lapins, les lièvres, les perdrix de Bou-Radja! Et les maisons qu'il avait construites ici et là, villes en miniature, Lapinville et Canardboiu*g, où bêtes et gens pouvaient^camper! Comme elle était loin,

sa première battue au lion! Ne pouvant la revivre, il s'amusa à récrire et à noter ces récits, pleins d'humour et d'un si franc style, ces Chasses de V Algérie, qu'il devait publier plus tard.

Il avait gardé sa belle barbe vierge; et son teint basané, son allure le désignaient comme un Africain, sous le dolman à brandebourgs des chasseurs, tout autant que s'il portait encore le spencer rouge des spahis. Un général inspecteur formaliste en fut choqué. Le premier mot qu'il dit, en le toisant, fut : « Voilà une barbe qu'il faut couper, colonel. » Mon père, le lendemain, portait pour la revue l'impériale au menton. Ma mère maudit, désolée, l'exigence de la discipline.

La guerre du Mexique troubla leur bonheur.

La plus grande pensée du règne avortait. La campagne, engagée sous de louches auspices financiers par M. Dubois de Saligny, à la suite des créances du banquier Jecker, poussait la France en des fondrières, d'où l'Angleterre et.

l'Espagne s'étaient dépêtrées à temps. Les troupes du général Lorencez venaient d'échouer devant Puebla et de se retirer sur Orizaba.

L'Empereur décidait l'envoi d'un corps d'armée, sous la direction du général Forey. Mon père reçut l'ordre d'embarquer à Toulon deux escadrons du 12« chasseurs; réunis à deux autres du 3® chasseurs d'Afrique, ils formeraient le 2® régiment de marche, commandé par du Barail.

Le coup fut très rude à ma mère. La séparation, la distance, les dangers se dressaient comme autant de fantômes. Quel eût été son désespoir si elle avait pu prévoir que cette absence durerait deux ans! Un enfant malade, l'isolement cruel pour une si jeune femme, car rien ne pourrait remplacer ce ferme et doux compagnon, ce meilleur des maris. Ce furent des heures poignantes que le vague petit animal que j'étais ne soupçonna pas. . .

. Rien ne resta dans ma rétine du visage attristé, mais courageux, de mon père, et So^r^..^

baiser sur mon front s'effaça aussitôt reçu.

J'articulais bien quelques mots, j'ébauchais quelques gestes, mais ma vie ne se détachait encore que comme une ombre sur le mur, une image derrière la vitre, quelque chose d'incolore et d'incertain dont cependant le mystère émouvait les miens, car chaque jour ils voyaient grandir ce frêle embryon, assistaient au vivant miracle qu'est l'enfant lorsque ses premiers pas tâtonnent, que des mots estropiés sortent de sa bouche, lorsqu'il faut tout lui apprendre comme à un sourd, un aveugle, un muet, et que l'âme rudimentaire éveille de presque invisibles lueurs dans ses yeux de ciel et son visage pétri de lait.

. Le 24 août 1862, la frégate VArdèche, encombrée de chevaux, de voitures, de fourrages, de caisses à pleins ponts et cales, levait l'ancre. A Sens, où mon père nous avait conduits chez la tante Numa Mallarmé, s'étaient faits les adieux. Ma mère y resta jusqu'en septembre.

. i^ ^chaleur étant moins à craindre alors, elle

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m'emmenait à Alger. Il était convenu qu'elle demeurerait près de son père. Elle dut se rendre à Milianah, où ma grand'mère Marie-Anne se mourait d'une maladie aggravée par le départ de son fils et la certitude qu'elle ne le reverrait plus. Ma mère, qui n'avait encore vu mourir personne, assista cette pénible agonie.

Toute sa vie était désormais suspendue aux lettres de mon père, qu'il fallait attendre des semaines. C'est à travers ces lettres, braves de gaîté voulue, que je me fais une idée de ce qu'elle souffrit : l'incertitude de savoir où est celui qu'on aime, ce qu'il pense à cette minute, les angoisses qni ressemblent à de mauvais pressentiments, les heures, les mois intermi^ nables comme le poids de l'oubli et de la mort.

Elle le suivait sur VArdèche, occupé de ses hommes et de ses chevaux à demi-asphyxiés entre les cloisons étroites, malade de la mer, mais surmontant son haut-le-cœiu» pour « mettre chacun à son devoir ». Elle faisait escale avec lui à Funchal de Madère où il lui achète un

porte-cartes en bois travaillé, et pour le grandpère Victor un tonnelet de vingt litres du cru de Madère le plus fameux, vieux de vingt ans, celui qu'on envoyait à Louis-Philippe et dont on expédie le reste à l'Empereur, car « il ne se fait plus de vin de Madère ».

Elle l'accompagnait à la Martinique, mais toujours en retard, et le reperdant de vue après chaque lettre. A Fort-de-France, il passe « de douches perpétuelles d'eau chaude à des coups de soleil de plomb liquide », transpirant « au point de remplacer à chaque minute le buvard sur lequel pose sa main ». Pays beau comme un décor d'opéra, « forêts trop touffues, trop de serpents surtout ». Il rend visite à une tante, qui habite l'intérieur de l'Ile, Mme Martial Mallarmé, née d'Auberménil, alliée à la descendance de l'impératrice Joséphine. Il est reçu à Fort-de-France par un cousin éloigné, le D' G..., chirurgien de marine, marié à une créole pur saiig. Ils ont un enfant de trois ans, qu'il entend avec émotion appeler Paul et qui

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a ressemble par une grande étrangeté à notre chéri, cheveux blonds, yeux bleus ».

Avec quelle angoisse ma mère dut la relire, cette lettre de la Vera-Cruz : « Le 10, au moment où nous allions apercevoir les côtes du Mexique, nous avons été assaiUis par un ouragan que l'on désigne dans ce pays du nom de del-Norte, ou coup de vent du Nord... Une tempête extraordinaire nous a, pendant ces trente-six mortelles heures, fait courir toutes les mauvaises chances des accidents de mer et attendre à chaque minute une fin tragique.

« Vous dire, ma chère femme, ce que j'ai souffert, n'est pas possible. Certes, j'ai affronté la mort quelquefois, mais jamais elle ne m'a semblé si cruelle; l'idée que je pouvais ne plus vous revoir avec notre cher petit Paul était si navrante, que je ne crois pas qu'il soit possible d'être soumis à une torture morale plus grande que celle que j'ai ressentie... »

Et c'est le triste débarquement sur la côte pestilentielle, la boue noire dans le sable jaune

qu'est la Vera-Cruz, ville de vomito-negro où rhumidité chaude pourrit tout et que vidangent les ignobles vautours zopilotes. C'est le départ pour Jalapa, en avant-garde de la colonne Bazaine, la première bousculade des cavaliers mexicains; l'entrée dans la redoute de Puente- Nacional, où seuls les lézards se chauffent au soleil; le choc, à Plan-del-Rio, avec des lanceros rouges qu'il charge, bien que contusionné par une balle qu'amortit le cuir de sa botte. L'inaction à Jalapa, le mauvais rêve de cet « affreux Mexique » qui déprime et anémie, les fièvres mortelles, le dégoût des vermines et des reptiles, serpents à sonnettes, fourmis rouges, scorpions énormes, chiques imperceptibles, dévorant la chair des pieds et des mains, mouche infecte de Cordova qui pond dans les fosses nasales et dont les vers gagnent l'intérieur du nez et de la gorge.

Puis le départ pour Perote avec « un beau combat contre la cavalerie ennemie à Gerro- Leone ». Le plateau du Mexique est enfin atteint.

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les grandes plaines d'orge où les chevaux vont se refaire. Mais « l'inaction augmente tous les jours sa répulsion pour ce pays où Ton est englué », cette guerre sauvage. « Le gouvernement de Juarez est celui de la terreur, la peine de mort est décrétée pour tous et les propriétés particulières déclarées propriétés de l'Etat... Les Mexicains brûlent les villages, les récoltes, ils rançonnent, pillent et pendent les gens les plus inoffensifs... »

Les mois se passent... Il avait appris la mort de sa mère. La pensée du vieux père resté seul le déchire... Cette mère qui disparait, c'est le meilleur de lui-même, le mâle exemple des simples, fortes vertus, l'inspiratrice obscure de ses efforts, celle à qui il rapportait l'orgueil de son nom, la joie de sa vie. Ce jour-là, lui, si maître de sa pensée et de sa parole, n'a pu contenir sa douleur : la blessure saigne, les années ne la fermeront pas.

Tout ravive sa tristesse, aux heures où les pauvres gens eux-mêmes se serrent cœur à

cœur, le jour de Tan, les fêtes de famille : « J'aî cueilli» pour vous l'envoyer, une petite pensée dans le jardin du général Bazaine, qui m'a regardé faire avec un sourire disant qu'il savait la destination de cette fleur...; pauvre petite, puisse-t-elle être bien éloquente et vous dire combien je songe à vous... » Quand serat-on à Mexico? En mars, en avril? Comment espérer le retour en France au printemps?

A Napolucan, il rejoint les escadrons de du Barail, et on marche siu* Puebla, en donnant de beaux coups de sabre à San Juan de Los Lianes, à Cholula. Puebla tient ferme : le siège de cette nouvelle Saragosse sera long : « Il faut en passer par le bourbier où nous ont mis les politiques et les imprévoyants. » Les colonnes d'assaut, lancées par petits groupes, se brisent contre les pâtés de maisons fortifiées, coupées, crénelées, barricadées. « Le moral des troupes s'use à ce métier infructueux. »

Dorénavant, ma mère recevra trois jours plus tôt ces lettres fébrilement espérées; car

nous suivons à Paris le grand-père Victor, nommé intendant générai. La vie, dans un appartement du faubourg Saint-Honoré, sera retirée, les réceptions rien que de famille et d'intimité. Mais si Paris ne console pas ma mère de son veuvage, il m'amuse, moi, à ce qu'il parait. J'en prends une relative conscience. J'ai trois ans et une passion pour le Guignol des Champs-Elysées. Guignol l'emporte sur la voiture aux chèvres et la boutique des gaufres... A trois ans, l'on commence à être un bout d'homme. On se donne des airs, on parle, on raisonne, on observe, on répète; on met les mains dans ses poches, on renverse la tête, on crée des Jeux, on fait le charretier, le cuisinier, I3 jardinier, on culbute une chaise : c'est une voiture, non, un bateau; on mime la peur, le sommeil, la colère; on ment très bien déjà, on n'est pas encore propre, on pose pour soi et poiu* les autres. Oui, il exista alors un petit garçon qui distrayait de son inconsciente drôlerie une jeune maman triste et un vieux grand-

père grognon. Mais j'ai beau me retourner en arrière, c'est trop loin, je ne vois pas...

Pourtant... Dans un jour indistinct à en être irréel, qu'est-ce donc que ce petit Arabe que l'on emmène aux Tuileries, en veste et culotte de velours rouge soutachées d'or, qui a un fez sur l'oreille et des bottes de maroquin dans des babouches dont à chaque pas il perd l'une, puis l'autre? Les badauds regardent, des mères sourient. Et le marmot déguisé, dans sa timidité orgueilleuse, se sent un personnage.

Ce petit Arabe, l'ai-je rêvé? N'est-ce pas lui que je retrouve sur cette vieille photographie, gravement assis les jambes en tailleur, à même un pouf? Et cette pâle figure aux contours indécis, ce regard vague éi absorbé ne me sont-ils rien?

Décidément, ce séjour à Paris reste dans la brume. J'existais, j'avais une vie à part; les objets, les gens, les événements se réfractaient, déformés, dans ma conscience comme en un miroir trouble; la joie et la douleur avaient un sens pour moi; je dus éprouver, j'éprouvai certainement une tendresse obscure pour ma mère, mon grand-père, et je connus les tentations du désir — (les jouets), la satiété satisfaite — (les gâteaux), l'ennui des corvées — (la toilette, l'eau froide), — le rire nerveux, les larmes. On m'enseigna le recueillement de la prière, « Notre Père, qui êtes aux Cieux », en joignant les mains; les rites de la politesse : « Oui, maman; merci, grand-père. » Mais de tout cela, je ne me souviens pas.

De cette époque, je ne discerne que quelques traits, parcelles de mots échappés au feu sur les fines cendres d'un papier brûlé, hiéroglyphes qu'un souffle disperse. Moins que rien, poussière d'ombre. Sont-ce même des souvenirs?

Rien ne les encadre, ni la vision familière d'une chambre, ni la physionomie précise d'une rue. Ils ont le décousu de ces images qui fulgurent quand on s'endort.

Voyons : je tiens une main dans la mienne et je la tire vers un bazar où Noël amoncelle ses trésors : poupées en robe de soie, bergeries qui sentent le copeau, guides pour faire le postillon, ou le cheval, balles de caoutchouc qui rebondissent avec une vie diabolique, soldats de plomb, panoplies, joujoux de la guerre. Cette main, dure et grosse, qui ne me lâche pas, — — « si je tombais, ou qu'une voiture »... — inutile de chercher, c'est celle du grand-père Victor. Elle a beau être la plus forte, elle cède, suit là menotte qui l'entràlne vers l'éblouis* sant étalage. ; • ,

Un soir : ce doit: être les étrennes, et mon grand-père m'aide à déficeler un paquet, — piétinements d'impatience!... t-^ d'où sortent, — extase! — un casque à crinière et un sabre où la lampe fait courir du vif argent, un vrai sabre d'officier à dragonne d'or. Une autre fois n'a-t-il pas apporté une cuirasse? Je ne l'ai pas vue, heureusement. Ma mère a grondé :

trop beau, trop cher, c'est une folie! Et elle a exigé qu'il reportât au marchand son emplette.

Un jour : un grand escalier, et au-dessous une porte ouverte, des rires, des cris de jeunes filles, et moi, traqué comme un lièvre, escaladant les marches et me réfugiant chez nous suffoqué, à gros sanglots. Que s'est-il passé? Les grandes fiUes, des Russes, qui s'amusaient à m'attirer chez elles, m'ont-elles menacé du knout? Une brouille demeure. Jamais plus je ne franchirai leur seuil.

Quoi encore? Ma mère, ou mon grand-père?

interroge : « Si tu te perds dans la rue et si on te demande qui tu es, qu'est-ce que tu répon-

dras? » Et moi, ftnonnant : « Je m'appelle Paul Maguéltte, je demeue ue Saint-Honoé, niméo... niméo... » car je mange les r à la créole. Et l'idée de me perdre me doxme le vertige. Si j'oubliais le chiffre fatidique... Paris est si grand, on me volerait, c'est sûr.

! Et puis?... C'est tout. On a beau me dire que mon père est loin, loin, au Mexique, qu'il faut l'aimer et penser à lui, cela ne me représente rien : distance, durée, mots vides que mesurent le temps qui s'écoule entre l'œuf à la coque de mon déjeuner et la confiture de mon goûter, l'espace de mes promenades de la maison à Guignol.

Pendant ce temps, ce père, dont le souvenir met des larmes dans les yeux de ma mère et resserre l'étreinte de ses bras à mon cou, ce père se morfond sous la « Puebla de Los Angelos », qu'Ortega défend rue à rue, barricade à barricade. On fait l'investissement en règle, et « l'assaut sera très rude »... Il suit à la longuevue, de sa tente, les approches. Trois attaques

sont repoussées. « On va envoyer chercher à la Vera-Cruz de la grosse artillerie de marine. »

Des escortes, des ravitaillements trompent mal son impatience. Il prend part au combat de San-Lorenzo, sabre avec ses chasseurs l'infanterie de Comonfort, qui cherche à introduire un convoi dans la place : « Le 8 mai, je me suis recommandé à vos prières et à celles de Paul. C'est à cinq heures du matin que le feu a commencé, il devait être onze heures ou midi chez vous. J'étais triste, c'est le jour anniversaire de la mort de ma sœur que j'aimais bien. Je l'ai invoquée aussi avec ma mère... Laghouat, que je montais ce jour-là, a été fort agacé par le canon, cela lui donne sur les nerfs, et malgré votre talent en équitation, je ne souhaiterais pas vous voir dessus quand il bondit et se dérobe. »

Puebla à bout de munitions et de vivres, Ortéga dissout ses troupes, brise ses armes et se rend : « Depuis que Puebla est en notre pouvoir, j'y ai été deux fois pour visiter la ville et les forts. Les premiers jours, c'était affreux.

iU LES PAS SUR LE SABLE

La ville était barricadée dans plus de trois cents endroits par des levées de terre, des dalles, des pavés, des madriers... Les balcons chargés de sacs de terre, des créneaux aux murs et des ordures partout. »

De Puebla, il part rejoindre la division Bazaine, arrive en vue de Mexico, « cette fameuse Venise mexicaine, » que Juarez avec son gouvernement, ses archives, ses troupes et ses canons a évacuée. « Elle est bien entourée de lacs et si nous avions dû en faire le siège, cela n'aurait pas été sans de grandes difficultés... » Il va prendre quartier à « Tacubaye, qui est le Versailles de Mexico ».

Il habite « un appartement délicieux donnant sur un magnifique jardin plein de fleurs et d'arbres avec parc derrière ». Mexico lui a paru a une grande ville, il y a de fort belles maisons, genre mauresque à l'intérieur, avec galeries et fenêtres sur les rues, du confortable dans les maisons riches, des magasins qui paraissent beaux et bien garnis... Toutes les passions sont

en émoi, c'est un fouillis inextricable d'espérances, de déceptions, de convoitises, d'extravagances qui donnera une rude besogne à ceux qui seront chargés de mettre de l'ordre dans tout cela et d'en faire surgir un gouvernement ayant chance de vie et de prospérité ».

L'entrée officielle du général Forey a lieu, grande revue, défilé. Te Deum. « Des mâts aux drapeaux français et mexicains étaient disposés sm» le parcours... Deux arcs de triomphe en feuillage, des tapisseries à tous les balcons chargés de fleurs et de femmes. Le défilé à travers Mexico s'est parfaitement accompli. Lies Français de Mexico surtout ont été très chaudement démonstratifs, les autres étrangers du pays et les Mexicains ont été sympathiques, mais non enthousiastes. »

La constitution d'un gouvernement provisoire, le remplacement de Forey par Bazaine modifiaient les opérations. Pour réduire les provinces en révolte contre l'Assemblée des notables de Mexico, des colonnes s'organisaient.

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Mon père, nommé dans l'été colonel en remplacement de du Barail, prenait Tavant-garde de la colonne Douay avec ses deux escadrons, un régiment de zouaves et deux sections d'artillerie. Juarez bat en retraite, la guerre de guérillas comme en Espagne commence. A chaque lettre, l'en-tête d'étape change : Tepeji, Queretaro, Apaseo, Silao. Ces marches et contre-marches le promènent dans la poussière, couchant ici dans une hutte qui sert de séchoir à peaux, là sous le toit d'un petit pueblo, indifférent au mauvais gîte et à la fatigue, à l'engorgement du foie dont il souffre. Il ne rêve plus que d'en finir. Sa pensée s'évade vers l'Afrique : n'est-elle pas sa seconde patrie, le vrai cadre de son existence? « Le général Yusuf vient d'écrire à du Barail que plusieurs décrets concernant l'Algérie étaient à la signature de l'Empereur, que l'autorité militaire va reprendre la direction des affaires et que le rôle de l'autorité civile sera restreint. Le général est très hem^eux de cette solution^ et de fait, si elle se réalise, elle

Les pas stjti LE SABLE iii

est de nature à nous intéresser encore aux affaires de ce pays... Alger, voilà un but, n'estce pas? Et il nous serait bien difficile aux uns et aux autres de ne pas y songer pour l'avenir. Paul y apprendra l'arabe tout naturellement, vous pourrez le confier à El-Moktar, le tueur de lions. Demandez-lui, à maître Paul, s'il veut tuer des lions; je pense qu'il répond oui, pourvu qu'il y en ait encore dans ce temps-là. » La colonne Douay s'engage à la poursuite d'Uraga; mon père, en se portant sur la ville de Zamora, lui barre la route, le rejette dans la montagne, le poursuit par des chemins affreux, lui enlève son parc d'artillerie et ses pièces de campagne : « Nous sommes à seize lieues de Patzmaro, assez près des Terres-Chaudes du Pacifique. La végétation est splendide, on trouve ici des fruits variés,, les orangçrs, les bananiers. Nous avons traversé pour venir ici des montagnes très hautes, très accidentées qui me faisaient songer à la forêt de cèdres de Téniet-El-Had. »

iia LES PAS suii Le sàbLë

Un nouveau jour de Tan s'est écoulé, sous des pluies torrentielles qui arrêtent la marche : « J'ai été hier à la messe de Noël prier pour vous tous. Vous n'y aurez pas manqué de votre côté; espérons que Dieu nous réunira bientôt dans cette bonne France, que nous désirons tant revoir. » La colonne se remettait en marche. Des bandes ennemies s'étaient retranchées à Téocaltiche, mon père investissait la ville et coupait toute retraite, tandis que l'infanterie de Douay donnait l'assaut. Il parcourt le pays infesté par les bandes de Simon Guttierez; à Guitzillo, il les sabre et les poursuit pendant seize kilomètres au galop : « Chaque jour, nous nous heurtons à des cadavres pendus aux arbres des chemins. Ce sont, pour la plupart, de pauvres Indiens, pauvres gens passifs que les igno* blés bandits mexicains exécutent de toutes façons pour en tirer des vivres, de l'argent et des soldats. Aussi lundi dernier, étant dans une mauvaise disposition d'esprit, après avoir vu dans la matinée plus de vingt pendus attachés

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d'une manière hideuse sur notre route, j'ai eu, je dirais la bonne fortune, de joindre la bande d'assassins qui avait commis ces crimes; malgré Tavance qu'elle avait sur moi, je l'ai rejointe et lui ai fait payer cher ses pendaisons : plus de cent cinquante ont été sabrés. »

Des semaines d'attente le séparent du. congé demandé et du lent retour à la côte. Il les remplit de projets : retourner à Alger, on y vivra heureux. Il escompte la joie de nous revoir et revit la douleur de la séparation; dans ses insomnies revient le son des voix, la mienne :

« Pauvre chaton. Je me remémore souvent son appel, la nuit ou le matin : Papa! J'en éprouve une émotion toujours très vive, son dernier : bonsoir y papa, quand je le tenais dans mes brasquelques minutes avant le départ. Vos adieux..* Toute cette scène poignante m'est tellement res^ tée dans le cœur et dans l'imagination qu'il me semble que c'est hier qu'elle a eu lieu. » Et en une lettre que je ne puis relire sans émotion : « Bonjoiu*, Paul, moi aussi j'ai fait des vœux d&

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bonne année pour vous. J'ai souhaité vous revoir le plus tôt possible d'abord, ensuite j'ai demandé au bon Dieu de vous donner une bonne santé, une organisation vigoureuse... voilà pour l'enveloppe; un bon et grand oœiu*, plein de bons sentiments d'amour et d'affection pour les vôtres, l'amour du bien, du bon et du beau en toute chose, et la volonlo pour produire ces choses... » Paroles perdues, belles et chères paroles d'homme que je n'entendais pas alors, et que je n'ai bien comprises qu'une fois homme.

Enfin! C'est le rapatriement ' tant souhaité. a Si vous saviez comme on m'envie de me voir partir, cela est effrayant; aussi je me fais bien petit et bien modeste pour conjurer l'effet de ces ardentes convoitises. » Chaque heure maintenant le rapprochera d'un pas : c'est le dîner d'adieux, qu'il offre aux officiers de son régiment; ce sont les propositions dont il est l'objet pour la cravate de commandeur et les étoiles de brigadier, — n'a-t-il pas été cité quatre fois à l'ordre de l'armée? — ce sont les préparatifs

du départ, la vente de ses chevaux, — qu'il confie à des amis, avec un regret pour Laghouat qui, à Cuitzillo, « s'est vaillamment conduit. » A la Solédad, la montée en chemin de fer, l'embarquement à la Vera-Cruz : « Devinez d'où je vous écris, c'est du bateau, de ce bon bateau qui me ramène vers vous!... » Cette lettre ne le précédera que de quelques heures.

Il maudit l'interminable traversée, se regarde au miroir, blanchi des tempes, le teint rouge, mais d'allures si jeunes qu'on l'a pris pour un capitaine. Il lit Paul-Louis Courier, La Bruyère qui, « pour ceux qui savent lire, rend meilleur... Nous le lirons ensemble, voulez-vous? » écrit-il à ma mère sur un petit cahier qui lui sert de journal de bord. A la Martinique, il a revu les G...; le petit garçon du nom de Paul a couru dans la rue après lui et Ta pris par la main en lui disant : « Je suis Paul, je viens vous chercher. » Ce qui Ta tout remué. Chaque tour de l'hélice précipite son impatience. Un brusque stoppage lui serre le cœur; cet homme brave devient

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superstitieux, il ne se croira en sûreté qu'auprès de nous.

Terre! Voilà Belle-Isle, le pilote à bord, Saint- Nazaire. Ne parle-t-on pas de leur faire faire quarantaine, sous prétexte que la fièvre jaune règne à la Vera-Cruz?

Et dire que de cette arrivée, qui réunit mon père et ma mère à pleins bras, dans une émotion où se mêlaient le rire et les sanglots, de cette arrivée qui dut être un délire de joie et pour moi un événement, je n'ai rien retenu, je ne revois rien, pauvre être oublieux qu'est l'enfant, tête sans cervelle, cœur sans profondeur, cire molle où tout glisse. Dire que cette première, cette robuste caresse de mon père ne s'est pas imprimée en moi si fortement qu'elle en soit restée inoubliable, dire que ce baiser ardent, mon souvenir n'en a pas gardé trace, voilà ce qui me confond.

Un an encore où ma petite vie s'écoule comme les grains du sablier, où sensations, idées, actes ont l'éparpillé du rêve, où non seulement je ne soupçonne rien de ce qui occupe, émeut les autres, mais où je m'ignore moi-même, perpétuellement étonné du mirage changeant des choses, de l'aspect fantomatique des êtres.

Rien ne sépare nettement mes images du jour de mes songes de la nuit : tout m'est aussi réel qu'irréel, m'apparait sans perspective, sur le même plan. Car les impressions m'arrivent sans la conscience de leurs causes, elles se rapetissent ou s'agrandissent sous l'angle d'une vision spéciale, et ma logique enfantine, qui se meut dans l'absolu, n'a rien

de commun avec celle des grandes personnes, en perpétuel compte avec le relatif et le contingent. Je suis si malléable, poreux et fluide qu'entre l'univers et moi, je ne perçois pas d'obstacle : ce qui m'entoure est aussi inconsistant que moi; je ne forme, avec le vaste monde, qu'un songe éveillé dont les gens qui me parlent, le soleil qui me baigne, les animaux, les plantes sont les accessoires mouvants et les prolongements instables.

L'imagination de très bonne heure prédomine chez moi; c'est elle qui m'éloigne des notions précises, m'isole dans une demi-chimère déformatrice. Ma vie personnelle m'absorbe tellement que celle des autres me reste insoupçonnée. Et comment me souviendrais-je de ces heures sans souffrances, nourries, chaudes, engourdies de bien-être, sur lesquelles ne mordent ni la dent de la faim ni les griffes du froid? Vichy, où mon père va soigner son foie et se laver des fétides exhalaisons mexicaines; l'Algérie où des troubles graves le rappellent :

LES PAS SUR LE SABLE i2S

tableaux disparus. La terre pourrait crouler en dehors de la chambre où je suis, je ne m'en apercevrais pas.

Cependant, quelque chose de\Tait subsister en moi de tant de changements : le voyage, la traversée, MiUanah, où ma mère et moi allons vivre auprès du grand-père Margueritte, qui remplace, sans que j'en aie gardé conscience, l'autre grand-père. En vain me gâtera-t-il, comme l'autre, me choiera-t-il. Il se confond, lui aussi, dans l'ombre d'où n'est jamais sortie grand'mère Marie-Anne. Je l'apercevrai un jour, une heure avant qu'il s'anéantisse dans la nuit, mais ce jour et cette heure ne sont pas encore là.

D'un côté, un enfant insoucieux joue, découpe des images — (prends garde aux ciseaux!) — fait la guerre, clairons et tambours — (pas tant de bruit!) — imite la locomotive : Chh!

Chh! — (tu vas tomber!) — un enfant vit son jour à jour lilliputien et son rêve terrifiant ou ravi, auquel il se prend avec ivresse, quoiqu'il

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en sache le mensonge; de l'autre côté, des parents astreints à la réalité journalière provoquent, conjurent ou subissent les événements, les peines et les joies de la vraie vie.

Pour ma mère, c'est de nouveau l'attente des lettres, l'anxiété des périls courus par mon père, qui tient campagne. Il n'avait pu se résigner à terminer sa cure à Vichy en apprenant que le sud de l'Algérie était en feu. Nommé colonel du !«' chasseurs d'Afrique à Blidah, avec commandement de la subdivision de Médéah, il demandait à conduire son régiment et était venu se mettre aux ordres du général Yusuf.

A peine sur les lieux, averti, renseigné de partout, il rendait compte au ministre de la guerre des causes de l'insurrection. L'essai de formes administratives et judiciaires nouvelles, avec l'abus des réglementations, les prêts usuraires, les transactions onéreuses des juifs, par suite les vexations qu'on nous imputait, avaient irrité les chefs et les tribus. Notre autorité divisée laissait voir nos faiblesses, et le

fanatisme s'était réveillé. Il fallait contenir au plus tôt le Tell vide de soldats et s'agitant déjà, porter, par de rapides colonnes, la division parmi les insurgés : le gros, massé au sud de Médéah, n'allait pas à moins de quinze mille cavaliers.

Desservi peut-être, il ne trouvait pas chez le général Yusuf grand entrain à l'utiliser. Cependant, après l'échec de la lourde colonne repoussée à Tadjmout et harcelée au retour par l'ennemi, Yusuf découragé, vieilli, rentrait à Alger, lui laissant la charge de pacifier le cercle de Laghouat. Mais aurait-il l'initiative suffisante? Les idées sur l'occupation avaient changé, on songeait à abandonner les postes avancés du Sud. Folie, écrivit-il au général de Fénelon, gendre du maréchal Randon :

« Si ces modifications ont lieu, nous aurons la guerre dans le Tell toujours en perspective, et souvent en permanence. Décidément, nous essayons trop de systèmes; plus de stabilité dans les idées et les choses, plus de prévoyance

pendant la paix, amèneraient de meilleurs résultats. »

Peu à peu il remettait dans l'obéissance la grande tribu des Larbaas; sa présence dispersait les révoltés ou forçait leur soumission. Il voulait faire une pointe dans le Mzab, mais il se heurtait à des idées préconçues, à la crainte de périls imaginaires; il ne put que tenter une fausse marche : au seul bruit, des envoyés du Mzab venaient à lui, entraient en pourparlers. Lié par des instructions restrictives, il supportait avec peine la méconnaissance de son rôle et de ses services, l'idée que des chefs, jaloux de l'autorité qu'il exerçait sur les indigènes, l'accusassent d'ambitions personnelles.

Il s'en expliquait avec une franchise un peu amère dans une lettre au général de Fénelon : « Vous vous complaisez, sur la foi de je ne sais quels personnages considérables, dites-vous, à m'accuser de la manie de vouloir entraîner la France à des occupations indéfinies dans le Sud, de compliquer notre situation de responsabilités

intempestives, de créer des embarras d'administration, etc.. Je ne veux en rien occuper, compliquer, embarrasser... On m'accuse d'être persévérant, entêté dans mes idées. Est-ce parce que je n'ai pas chanté hosannah et fait chorus à l'unisson sur certaines questions agitées en haut lieu? J'avoue que je ne me crois, en aucun temps ni en aucune situation, tenu à parler contre mes convictions... Si j'ai commis l'énormité de dire qu'il ne fallait pas abandon ner nos établissements du Sud, en présence d'une insurrection qui n'est pas vaincue, que c'était nous créer de graves embarras pour l'avenir, je n'ai dit là qu'une vérité dans le genre de celles de M. de La Palisse. Si j'ai ajouté que le maintien des postes de Laghouat, Biskra, Géryville valait mieux pour la sécurité de l'Algérie que la présence de 10,000 hommes de plus dans le Tell, je crois être encore dans le vrai et ne subir l'action d'aucun mirage. »

Dans le vrai, certes, il l'était, et je cite cette lettre parce que tout, depuis, dans l'histoire

de la^colonisation algérienne., lui a donné raison. Mais comme il l'écrivait encore : « Sans doute avait-il été trop paysan du Danube avec ces personnages considérables. » Craignait-on qu'il ne rapportât à Alger, au moment du nouveau voyage de l'Empereur, des vérités trop crues sur l'état du Sud, que des complaisants atténuaient? On le mit soigneusement au secret, on le retint à Laghouat pendant le séjour du souverain.

Ces difficultés, ces petits dégoûts lui faisaient, sitôt le calme rétabli, demander un congé. Il quittait Laghouat sur une impression pénible. La reverrai t-il encore, cette ville qui était son œuvre? Jamais plus, en tout cas, telle qu'il l'avait laissée l'année de ma naissance, prospère, pacifiquement tournée vers les marchés du Sud, ouvrant la voie vers le mystérieux centre noir.,. Vichy s'interposa entre ces mauvaises heures et le calme retour à BUdah, où il prenait le commandement effectif de son régiment, le 1®' chasseurs d'Afrique.

C'est à cette année 1865 que je rapporte quelques impressions confuses : aucune trame ne les relie, ce sont encore des images volantes, mais une conscience moins obscure les suscite, et déjà elles se colorent en un jour plus clair.

Je revois une tente, un plancher de terre, une table sur des caisses, et un grand trou rond empli de braises, dont l'ardeur rouge frappe mon visage et mes mains. Personnages : ma mère, ombre indistincte, des êtres dont je ne vois plus ni corps ni visage, et un spahi d'ordonnance qui entre et sort. On est à table, on achève de dîner, quand tout à coup je dégringole avec mon tabouret; on me rattrape au vol, comme je roule dans le feu. Cela se passe aux environs de Boghar : les routes étant plus sûres, nous allons, sous l'escorte du commandant P... et de sa femme, rejoindre mon père à Laghouat. C'est la fin de février et les nuits sont encore froides.

Je revois un enclos de maçonnerie qui ressemble à un oirque, et un garçonnet — rien d'un

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gladiateur affrontant les fauves! — qui se meurt de peur parce qu'on l'a déposé au milieu des autruches : haut perchées sur leurs échasses, tordant leur interminable cou rouge, elles s'étranglent d'une toux colère. Elles qui avalent si gloutonnement des cailloux et du fer, vontelles me dévorer?...

Maintenant je suis assis devant une table blanche entourée de convives; on met dans mon assiette quelque chose de jaune qui est de l'omelette d'œufs d'autruche; je les connais, j'en ai vu : ils sont gros comme ma tête, blancs et très durs. Nous sommes à Laghouat, chez le commandant supérieur et sa femme, qui nous donnent l'hospitahté dans notre ancienne maison. Nous y restons deux mois et revenons en voiture à Alger, mais je ne m'aperçois qu'à cheval entre les bras d'un chasseur d'Afrique, je me cramponne à la crinière; le cheval est blanc et saute les escarpements comme une chèvre. Par malhern», j'ai des coliques. Et faute des ressources inventives de Garçajitu%, n'ayant

ni « cachelet de velours d'une damoiselle », ni roses, ni « sac d'aduocat », ni peau d'un veau, ni a oyzon bien duveté », pas même un fragment de journal, le chasseur d'Afrique, vétéran boucané à grande barbe, m'offre avec une ironie grave des pierres plates et rondes, chaudes au soleil. Que cette année 1865, en politique, soit lourde de préoccupations, que Morny meure, qu'Emile OUivier se rapproche de l'Empire, que l'Encyclique soulève des discussions passionnées, que la rente ne monte pas, qu'on lise ou plutôt qu'on ne lise pas le Jules César de Napoléon III, qu'Haussmann transforme Paris, qu'Abd-el-Kader descende à l'hôtel des Champs-Elysées avec sa suite, dont deux Circassiennes et un ours, que l'Impératrice et l'Empereur visitent les cholériques des hôpitaux, que les Parisiens boivent l'eau de la Dhuis ou sifflent Henriette Maréchal au Théâtre- Français, pour moi rien n'existe, rien n'en reste que le cheval blanc, les autruches et le rond de braises...

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